Le devenir marchand des fêtes populaires

mardi 29 décembre 2009
par  LieuxCommuns

Préface du livre : A. Faure. " Carême prenant. Du Carnaval à Paris au XIX* siècle, 1800-1914". Paris, 1978, 176 p., Hachette-Littérature.

La fête est à la mode ; ou plutôt, pour ne pas utiliser un terme péjoratif, la « fête-révolution » de mai 1968 a contraint les historiens à rouvrir le dossier de la fête populaire trop longtemps laissé aux folkloristes, une fête populaire dont on datait l’arrêt de mort à la fin du XVIIIe siècle. S’appuyant sur des sources essentiellement littéraires, A. Faure nous oblige, dans un livre allègrement écrit, allègrement lu, riche de faits, foisonnant d’images et d’émotion, à reconsidérer cette date en présentant l’histoire du carnaval parisien au XIXe siècle. Comme tous les historiens de la fête, A. Faure avait le choix entre deux partis méthodologiques : reconstituer, à partir d’éléments épars, un système clos et passablement immobile, ou inscrire le carnaval dans le temps annuel et historique. Avec raison, il choisit la seconde ; car la première, qui fige la fête populaire, oublie une de ses dimensions essentielles, sa possibilité d’adaptation. Carnaval, dont l’opposition au Carême paraît à l’auteur l’aspect fondamental, est d’abord « la négation dramatique de la pénurie », le temps d’une libération des corps par l’ingestion de nourriture, mais aussi par la danse. Il est le temps des excès, des abus et des débordements : excès de mangeaille, « abus de langage, débordements scatologiques ». Mais il est aussi, car cette libération recherche l’effacement des différences, la fête de l’égalité symbolique qui nie la mort (pathétique, de ce point de vue, le carnaval de 1832 où le masque jeté à l’aube du carême dévoile sur les visages les stigmates du choléra), les oppositions sociales, par le costume ou le langage ordurier, et l’inégalité des sexes puisque le carnaval est libération de la femme autant que libération des pauvres.

Mais en même temps que ce carnaval coutumier, « structurel », exista un «  carnaval politique ». Moment de transgression et de contestation, le carnaval ne pouvait pas ne pas déboucher parfois sur l’affrontement politique. Ou plutôt, à l’égal du charivari, il pouvait offrir des rites et des gestes directement utilisables dans le combat politique, à ce titre redoutés par le pouvoir. Ainsi le carnaval de 1831 s’acheva par le sac de l’abbaye de Saint-Denis ; ainsi le pantin expiatoire dont l’autodafé marquait la fin des réjouissances prit souvent les traits de tel ou tel homme politique détesté et bien sûr de Louis-Philippe. Enfin, dernier exemple analysé par l’auteur, mais de façon quelque peu outrée peut-être, les journées de février 1848 empruntèrent bien des gestes au carnaval, de la promenade macabre des victimes de la répression à l’incendie du trône. Cet apogée du rite carnavalesque fut en même temps son chant du cygne. Désormais la lente agonie commençait. Peu à peu l’inventivité populaire dut laisser la place à l’organisation par le grand commerce, puis, en liaison étroite avec lui, par les comités de quartier exclusivement composés de notables. Les chars continuèrent à circuler attirant les badauds en liesse, mais ils étaient publicitaires et les batailles entre participants — salariés — et spectateurs étaient de confettis, forme aseptisée, « pasteurisée », de l’ordure. Dans les quartiers, la créativité populaire se maintint quelque temps par l’élection d’une reine des lavoirs, mais bientôt celle-ci dut céder la place à une reine élue par les comités de quartiers et choisie exclusivement parmi les midinettes dont l’image — psychologique et physique — était plus douce aux notables que celle des laveuses.

Ce qui frappe donc à la lecture de ce livre, c’est à la fois l’immobilité et la plasticité de la culture populaire. Les pages consacrées par A. Faure au carnaval « structurel » renvoient aux analyses de Bakhtine à partir de l’œuvre de Rabelais, elles évoquent des thèmes semblables. Le ventre conserve la même place centrale, lieu de vie, de joie, lieu «  productif » aussi. Et pourtant, c’est la mobilité qui l’emporte, dans la forme comme dans le contenu. Dans la forme, par la permanente reprise d’éléments nouveaux, personnages de théâtre ou expressions verbales. Plasticité plus encore dans le contenu : au XIXe siècle, l’opposition entre le carnaval et le carême n’est plus de nature religieuse, mais de nature sociale, entre le temps de l’abondance pour tous et celui du retour à la réalité. Surtout, il y eut passage des rites d’inversion sociale aux rites d’égalisation des conditions sociales. Sans doute aurait-il été intéressant d’en dater le passage : la Révolution française, serions- nous tenté de répondre, qui, si elle fut le temps d’une absence du carnaval, fut aussi celui d’une restructuration de la société. Les conséquences de ce passage sont difficiles à analyser. Hasardons l’hypothèse que la volonté d’égalité allait peut-être plus loin que celle d’inversion qui n’était après tout qu’une manière de reconnaître la société telle qu’elle était, alors que la volonté d’égalisation était implicitement l’affirmation d’un droit.

De toute façon, cette volonté n’était, dans et par le carnaval, que mise en scène. S’il n’est pas question de nier la force de remise en cause de la société par le carnaval — et par l’ensemble de la culture populaire —, si l’on ne peut dire qu’il détourna le peuple de la lutte — l’histoire de Paris le montre à suffisance —, il faut en marquer les limites qui sont celles de l’hégémonie idéologique et culturelle de la classe dominante sur les masses populaires, en dire la fondamentale ambiguïté. Le carnaval n’était le moment que d’une libération jouée après lequel l’ouvrier retrouvait l’atelier et l’autorité patronale ; la femme, la cuisine et la violence maritale. Redouté par le pouvoir, mis en liberté surveillée, il lui était aussi utile. Une révolution venant par le peuple, sans meneurs cachés, ne sera jamais à craindre tant qu’on ne fermera pas les barrières
— haut lieu de la fête carnavalesque — selon un bourgeois après 1830. L’égalité n’était un temps réalisée que parce que le bourgeois le voulait bien, et A. Faure de montrer que c’étaient les riches qui venaient s’encanailler dans les lieux fréquentés par le populaire, et non le peuple qui envahissait la fête des riches. La transgression même était tarifée : casser plats et verres après les avoir vidés restait plaisir réservé aux riches seuls capables de payer la vaisselle. Qui casse les verres les paie, assure le bon sens... populaire.

Quand la fête s’achevait réellement en révolte, c’était souvent parce que les autorités le voulaient bien, comme lors du sac de l’abbaye de Saint-Denis où personne ne vint s’opposer aux manifestants : le nouveau pouvoir avait décidé d’offrir aux masses populaires la cible cléricalo-légitimiste, au moment où il choisissait l’ordre contre le mouvement. Lorsque les autorités n’étaient pas consentantes, ce n’était pas le carnaval qui devenait affrontement, mais l’affrontement qui reprenait à ses fins propres les habits du carnaval. De ce point de vue, nous paraissent significatifs l’absence du carnaval pendant la Révolution et quelques-unes des raisons de sa disparition. Sur le premier phénomène, nous discuterons les causes avancées par l’auteur. Il ne fut pas seulement enterré « au nom de la décence et de la concorde sociale », mais parce que la Révolution fut un combat pour la liberté et l’égalité réelles. Quand le peuple mène un tel combat, il n’est pas besoin pour lui de le mimer ; en tous les sens du terme, il cesse de jouer. A Paris comme dans le Sud-Est, les rites carnavalesques ressurgissent en l’an II parce que les masses populaires ont ces armes à leur disposition, et qu’il faut bien faire avec ce que l’on a, fût-ce du matériel de réemploi. La Révolution terminée, peut recommencer en 1800 le cycle annuel des révolutions jouées si nécessaire à la stabilité sociale.

Parmi les raisons de la mort lente, mais définitive, du carnaval, A. Faure évoque, cette fois à juste titre, outre la récupération par les notables signalée plus haut, l’apparition du mouvement ouvrier. Peut-être y eut-il aussi l’apparition d’une culture ouvrière autonome ; car, après tout, celle du premier XIX’ siècle n’était qu’une culture paysanne urbanisée, à l’image de la classe ouvrière elle-même. Mais cela nous entraînerait trop loin. Ce qu’il faut mettre en valeur, c’est le lien entre les deux raisons invoquées par l’auteur. Le carnaval a pu faire l’objet d’une récupération, et poussée à un point tel qu’on en fit un contre-lmai, comme on fit de la reine du carnaval le modèle de l’ouvrière jolie, mais honnête, courageuse, mais docile, précisément parce que la classe ouvrière avait abandonné ces formes de réjouissance et de contestation en se donnant d’autres moyens de lutte. Mais peut-être est-ce aussi parce que le carnaval dans sa profonde signification se prêtait à une telle destinée.

Ph. GOUJARD.


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