les téléphones portables

samedi 12 décembre 2009
par  administrator

extrait de Philip Roth « exit le fantôme »

« Qu’est-ce qui m’étonna le plus pendant ces premiers jours passés à arpenter la ville ? La chose la plus évidente : les téléphones portables. Là-haut dans ma montagne, le réseau ne passait pas et en bas, à Athéna, où il passe, je voyais rarement des gens parler au téléphone en pleine rue sans le moindre complexe, je me rappelais un New York ou les seules personnes qu’on voyait remonter Broadway en se parlant toutes seules étaient les fous. Qu’est-ce qui s’était passé depuis dix ans pour qu’il y ait soudain tant à dire - à dire de si urgent que ça ne pouvait pas attendre ? Partout où j’allais, il y avait quelqu’un qui s’approchait de moi en parlant au téléphone, et quelqu’un derrière moi qui parlait au téléphone. A l’intérieur des voitures, les conducteurs étaient au téléphone. Quand je prenais un taxi, le chauffeur était au téléphone.

Moi qui pouvais souvent passer plusieurs jours de suite sans parler à personne, je ne pouvais que me demander de quel ordre était ce qui s’était effondré, qui jusque-là tenait fermement les gens, pour qu’ils préfèrent être au téléphone en permanence plutôt que de se promener â l’abri de toute surveillance, seuls un moment, â absorber les rues par tous leurs sens et a penser aux millions de choses que vous inspirent les activités d’une ville. Pour moi, cela donnait aux rues une allure comique, et aux gens une allure ridicule. Mais cela avait aussi quelque chose de tragique. Éradiquer l’expérience de la séparation ne pouvait manquer d’avoir un effet dramatique. Quelles allaient en être les conséquences ? Vous savez que vous pouvez joindre l’autre a tout moment, et si vous n’y arrivez pas, vous vous impatientez, vous vous mettez en colère comme un petit dieu stupide, J’avais compris qu’un fond de silence n’existait plus depuis longtemps dans les restaurants, les ascenseurs et les stades de base-ball. Mais que l’immense sentiment de solitude des êtres humains produise ce désir lancinant, inépuisable, de se faire entendre, en se moquant totalement que les autres puissent surprendre vos conversations - moi qui avais surtout connu l’époque de la cabine téléphonique, dont on pouvait refermer hermétiquement les solides portes accordéon -, tout cela me frappait par son côté étalage au grand jour, Et je me retrouvais à jouer avec l’idée d’une nouvelle dans laquelle Manhattan serait devenu une collectivité sinistre où tout le monde épie tout le monde, tout le monde est suivi à la trace par la personne qui se trouve à l’autre bout du fil, même si les gens qui téléphonent, du fait de pouvoir composer un numéro à parer de n’importe ou dans le vaste monde, croient faire l’expérience de la plus grande liberté. Je sais qu’à concevoir un tel scénario, je me retrouvais dans le camp des hurluberlus qui, depuis les débuts de l’industrialisation, s’étaient imaginé que la machine était l’ennemie de la vie. Pourtant je ne pouvais pas m’en empêcher : je ne voyais pas comment quelqu’un pouvait croire qu’il continuait à mener une existence humaine en passant la moitié de sa vie éveillée à parler au téléphone tout en déambulant. Non, ces gadgets ne promettaient pas d’être la panacée pour promouvoir la réflexion dans le grand public. »


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