Il faut présenter de façon outrancière les objets dont l’importance est minimisée

Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, 1956
dimanche 8 novembre 2009
par  administrator

chapitre Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à apocalypse, (éd. Encyclopédie des Nuisances/Ivréa, 2002)

Le terrain philosophique c’est la bombe — ou plus précisément : notre existence sous le signe de la bombe, car tel est notre thème. C’est un terrain parfaitement inconnu. En dresser d’emblée la carte est impossible. Il faudra d’abord nous laisser dériver, nous contenter d’observer et d’enregistrer les détails qui nous sauteront aux yeux. leur succession paraîtra d’abord contingente et leur agencement obscur. Mais les choses changeront en cours de route. […]

Si l’image dans son ensemble reste encore floue, j’ai cependant cherché à marquer d’emblée avec la plus grande précision possible les contours des détails qui la composent, c’est-à-dire à les accentuer autant qu’il m’était possible de le faire. Cette méthode exige quelques éclaircissements pour être bien comprise.

Elle ne procède pas du désir de faire de l’esprit, ce qui, étant donné la question serait terriblement inconvenant ; elle est en fait exclusivement motivée par la singulière invisibilité qui est celle de notre objet : alors qu’il devrait être sans cesse présent devant nos yeux dans l’éclat de sa menace et de sa fascination, il reste, à l’inverse dissimulé au coeur même de notre négligence. La grande affaire de notre époque, c’est de faire comme si on ne le voyait pas, comme si on ne l’entendait pas, de continuer à vivre comme s’il n’existait pas : nos contemporains semblent s’être jurés de ne pas le mentionner. Il est bien sûr impossible de se contenter de « simplement décrire » un tel objet. Si un objet reste par essence indistinct, minimisé ou refoulé, il faut alors pour l’exposer — et faire ainsi apparaître la vérité qui est en lui — remédier à cette indétermination en exagérant d’autant plus ses contours qu’ils sont « estompés ».

En d’autres termes, s’il est à ce point difficile de parler de notre objet, ce n’est pas seulement parce qu’il est une « terra incognita », c’est aussi parce qu’il est systématiquement maintenu dans l’incognito : parce que les oreilles auxquelles on tente de parler deviennent sourdes dès qu’on mentionne cet objet. S’il nous reste une chance de nous faire entendre, ce n’est qu’en rendant notre propos aussi tranchant que possible. C’est la raison pour laquelle j’ai à ce point forcé le trait. Nous ne sommes pas encore à l’époque heureuse où nous pourrons enfin nous dispenser d’être outranciers et d’exagérer : nous ne sommes pas encore à l’époque de la sobriété.

[…] Il n’est pas certain que les termes de « morale », de « considérations morales » ou d’« éthique », conviennent encore aux réflexions qui vont suivre. Par rapport à la monstruosité de ce dont il est question, ils semblent faibles et inappropriés. Jusqu’ici les problèmes de morale consistaient à se demander comment les hommes devaient traiter les hommes, comment les hommes devaient considérer les hommes, comment devait fonctionner la société. À l’exception d’une poignée de nihilistes désespérés du siècle dernier, il ne s’est guère trouvé de théoriciens de la morale pour mettre en doute le fait qu’il continuerait à y avoir des hommes et qu’il devait en être ainsi. Débattre d’un tel présupposé eût encore, il y a peu, paru absurde.

Mais la bombe, la prise de position ou plutôt l’absence de prise de position sur la bombe à donné une véritable actualité à cette question. Cela signifie qu’à la question de savoir « comment » l’humanité devait continuer à exister s’est substituée aujourd’hui celle de savoir « si » l’humanité devait ou non continuer d’exister. Cette question est écrasante, et l’homme contemporain, dans son aveuglement face à l’apocalypse, dans son angoisse face à l’angoisse, la sienne et celle des autres, craignant de s’inquiéter lui-même ainsi que les autres hommes, eux aussi condamnés à mourir, se refuse à la poser. Elle est néanmoins posée par l’existence même de la bombe. Il nous faut percevoir tout ce qu’a de monstrueux le « si » par lequel débute cette nouvelle question. Sa menace est suspendue, comme un signe de mauvais augure, au-dessus des mots de ce texte — comme une « lune rousse », auraient dit les Anciens. J’espère que le lecteur, ne serait-ce que pendant le temps qu’il consacrera à sa lecture, n’arrivera pas à oublier cette chose suspendue au-dessus de nos têtes.


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