Remarques sur les atouts du système

samedi 7 novembre 2009
par  LieuxCommuns

REMARQUES SUR LES ATOUTS DU SYSTÈME

J’ai proposé d’écrire quelques lignes sur un thème qui m’intéresse depuis un certain temps : les atouts du système actuel. J’ai évoqué Gramsci, non comme maître à penser, mais comme quelqu’un qui a eu le mérite d’entreprendre en période de défaite une recherche fructueuse sur les Etats-Unis, qu’il considérait avec raison comme l’exemple le plus avancé du capitalisme de son époque. A la lecture de ses notes éparses rédigées en prison et donc de façon elliptique, on devine les enseignements qu’un mouvement d’opposition pourrait tirer de cette nouvelle phase du capitalisme et leur pertinence pour une reprise de l’initiative révolutionnaire.

(…)

Si je laisse de côté des thèmes déjà amplement débattus dans nos milieux comme le mirage de la consommation, la peur du chômage, l’exportation des problèmes les plus graves ou l’usage de la force pour maintenir le système à flot, ce n’est pas parce que je méconnais leur importance. C’est tout simplement parce que j’ai voulu attirer l’attention sur des aspects de la question qui, à mon sens, ont été insuffisamment analysés. Et en tout cas, je ne prétends pas à l’exhaustivité.

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Un jeune Argentin de passage à Paris m’a dit un jour qu’il trouvait très impressionnante la solidarité sociale régnant en Europe, en dépit du fait qu’elle était organisée par l’Etat et non pas par les individus. Constat qui m’a beaucoup frappé, et qui m’a orienté peu à peu vers une façon nouvelle (pour moi) d’aborder cette question. Certes, notre courant soulignait déjà depuis longtemps que les réformes et l’amélioration des conditions matérielles qui avaient caractérisé les décennies d’après-guerre représentaient entre autres la réponse du système aux luttes sociales, sa manière, si déficiente fût-elle, de tenir compte des aspirations des couches dominées et, dans un sens, de la population dans son ensemble.

Il y a toutefois un point plus gênant et rarement reconnu dans nos milieux : les gens, dont nous-mêmes sans doute, sont au fond soulagés de ne plus devoir assurer personnellement le type de solidarité qui a pu exister autrefois. Cette solidarité-là tirait une grande partie de sa vigueur de pratiques, de coutumes, de structures et de mentalités héritées d’un passé plus ou moins précapitaliste et, surtout, qui baignaient dans la contrainte. Tout en se plaignant du manque de chaleur humaine, nos contemporains sont contents de ne pas être obligés de créer des liens forts avec leurs collègues de travail ou leurs voisins. (Combien de parents s’arrangent encore entre eux pour la garde des enfants, au lieu de s’adresser aux crèches ou aux nounous ?) L’affaiblissement des solidarités anciennes doit probablement tout autant à cette fuite volontaire qu’à la force de corrosion du marché ou à l’action de l’Etat. Ajoutons que cela n’a pas grand sens de parler de la « Solidarité » de façon ahistorique. Celle d’hier répondait à des besoins précis et s’était développée dans un contexte social précis ; il en ira de même de celle de demain.

Bref, tant que l’individu estime pouvoir se passer d’un investissement poussé dans la vie collective, il le fera, et toutes les exhortations à la lutte, à la solidarité, à la défense des intérêts communs ne changeront rien à l’affaire. Rappelons par ailleurs qu’il est abusif de réduire l’individualisme moderne à la dissolution des liens sociaux si souvent déplorée à gauche. C’est également le produit d’une aspiration séculaire à la liberté, qui occupe une place centrale dans nos idées. La liberté, bien sûr, ne se résume pas à la seule liberté individuelle, mais en Occident du moins, elle la suppose nécessairement.

Dans le même temps, on constate une sensibilité de plus en plus répandue aux problèmes qui touchent l’humanité tout entière, et c’est un signe encourageant. La même personne qui n’a peut-être pas très envie de fréquenter ses voisins de palier peut se sentir concernée par un drame à l’autre bout de la planète (au point de faire un don ou même de s’y rendre pour fournir une aide humanitaire)… On le voit, le tableau d’ensemble est loin d’être net.

Cela nous entraîne vers un deuxième atout du système : celui d’avoir favorisé un certain type d’« internationalisme », ne serait-ce que sous la forme plus superficielle du cosmopolitisme. On a désormais la possibilité de goûter aux cuisines du monde entier, ou de voyager pour un oui ou pour un non, grâce aux transports modernes et relativement abordables. Non seulement cela donne l’impression d’un monde moins monotone et plus libre ; cela rejoint aussi une vieille revendication du mouvement ouvrier, qui dénonçait le chauvinisme et la guerre. Loin de moi de faire l’éloge de l’Union européenne. Je tiens simplement à signaler que l’absence depuis 1945 de guerre véritable en Europe occidentale est vécu comme un immense progrès.

Tournons-nous à présent vers ce progrès qui, peut-être plus que tout autre, continue d’avoir un sens pour nos contemporains : le progrès technologique. Rassurant ou exaltant, il apparaît parfois comme la dernière utopie encore concevable. Certes, les nouvelles technologies ont aussi un côté inquiétant, et notre courant a eu raison de mettre en garde contre toute vision naïve d’une évolution technologique neutre, ou indépendante des rapports d’exploitation. Il n’en reste pas moins que nous profitons tous, à des degrés divers, d’un grand nombre d’améliorations rendues possibles par cette évolution (à commencer par la manière dont ce texte est composé et diffusé). Autre point qui me frappe : les jeux électroniques donnent aux jeunes le goût et les compétences nécessaires pour travailler plus tard sur les nouvelles technologies ; une passion se transforme en gagne-pain. Il ne s’agit ni de s’en féliciter ni de s’en désoler. C’est juste un signe de plus du va-et-vient « dialectique » (pour ressortir un terme un peu démodé) entre la transformation du système productif et la subjectivité des gens.

Dans la liste des atouts du capitalisme dans les pays avancés, citons pêle-mêle le bien-être matériel, l’allongement de l’espérance de vie et l’amélioration de la santé, l’expansion du domaine des loisirs, la multiplication des voyages, le recul modeste mais réel des travaux les plus pénibles et surtout les plus dangereux, une mobilité sociale qu’on dit aujourd’hui en panne mais qui, en période longue, demeure incontestable.

Et puis un atout de caractère nettement plus sombre et plus difficile à aborder : l’immigration. A part l’aspect évident, qui est de mettre les patrons en position de force, l’immigration, c’est tout d’abord la promesse d’une vie meilleure pour les immigrés eux-mêmes. Perspective qui n’est pas entièrement illusoire et qui suffit en tout cas pour entretenir l’espoir et mobiliser des énergies. Ensuite, le phénomène de l’immigration rappelle aux autochtones la « chance » qu’ils ont de vivre dans un pays avancé, et de ne pas se trouver au bas de l’échelle. Enfin, c’est l’une des causes multiples de l’hétérogénéité croissante du monde ouvrier, du brouillage actuel de son identité. La question sociale est de plus en plus souvent présentée sous l’angle ethnique (la banlieue ou « les quartiers » étant des euphémismes pour les immigrés, surtout d’Afrique). La tendance actuelle à confondre charité et solidarité n’arrange pas non plus les choses : on est incité à avoir pitié de l’immigré, mais de moins en moins à le considérer comme un semblable avec qui on aurait à construire un monde nouveau.

D’ailleurs, cette tendance n’est pas sans rapport avec l’adoption, en France, de la distinction typiquement américaine entre classes moyennes et exclus, qui supplante peu à peu l’analyse de classes traditionnelle dont se nourrissait toute la gauche. Gardons-nous cependant d’y voir une simple « erreur » de terminologie. C’est que notre société, nous y compris, reconnaît spontanément une certaine pertinence à ces catégories.

Un dernier point. Le capitalisme contemporain porte en lui une socialisation de plus en plus poussée de l’activité humaine qui exige un saut qualitatif sur le plan de la coordination, surtout dans le contexte actuel (j’y reviendrai). Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, je dirais qu’une classe dominée qui a reculé, à une époque de moindre complexité, devant la tâche de réorganiser l’économie d’un seul pays se sent encore moins la force de régler aujourd’hui les problèmes de toute la planète. Faute d’une solution qui paraît réaliste, chacun continue donc de laisser aux dirigeants habituels le soin de s’en occuper. Là aussi, c’est un soulagement de ne pas avoir à tout faire soi-même.

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Les idées avancées ici peuvent soulever de nombreuses objections. Les luttes sociales n’ont assurément pas disparu, le sentiment d’injustice et de révolte non plus. En outre, la précarisation et la dégradation des conditions de vie, qui étaient déjà en marche, vont vraisemblablement s’aggraver sous l’effet de la crise qui se déroule sous nos yeux.

Comme beaucoup d’autres sans doute, je suis tenté d’accueillir cette crise comme celle qui fera enfin réfléchir et bouger les gens. Et il est vrai que le médecin qui persiste à pronostiquer sans cesse le décès d’un patient déjà âgé finira un jour par avoir raison. Mais en attendant, on ignore jusqu’à quel point la machine va se gripper et, surtout, on ignore comment les gens vont réagir à cette nouvelle situation. J’avoue que le bilan des crises historiques ne me rend pas excessivement optimiste. Je mettrais l’accent moins sur l’aggravation des conditions de vie en soi que sur la nécessité d’un changement des mentalités dont nul ne peut prévoir la nature précise ni même les chances qu’il aurait de se produire.

Cela nous ramène peu ou prou à notre point de départ : la solidarité. Les problèmes qui se posent aujourd’hui à l’humanité exigent des solutions qui obligent à repenser cette notion. La solidarité de demain, née de la crise actuelle ou non, sera-t-elle vécue comme un retour à autrefois, quand chacun devait fonctionner comme membre d’une communauté, qu’il le veuille ou pas ? Ou intégrera-t-elle des éléments de l’évolution évoquée plus haut et notamment la réticence de nos contemporains devant les contraintes de la vie collective immédiate ? Permettra-t-elle à l’individu de se sentir lié aux autres de façon nouvelle ?

Souligner les atouts du système, ce n’est pas du tout lui reconnaître une quelconque légitimité. Mais il ne faut jamais sous-estimer son adversaire, ni se tromper sur les moyens dont il dispose pour s’assurer l’adhésion ou du moins la passivité de la population. J’ai cherché dans ce texte à mettre en évidence les raisons de la paix sociale relative que nous avons connue ces derniers temps. Nul besoin, pour cela, de se déchaîner contre la monstruosité des dominants ni contre la bêtise ou la lâcheté des dominés. L’important, c’est d’aborder ces questions avec le bon dosage de lucidité et d’espérance.

Larry


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