Des libertés menacées ?

samedi 24 octobre 2009
par  LieuxCommuns

Article paru dans le Monde Diplomatique d’avril 1976

Des libertés menacées ?

Avril 1976

Quand une société assiste, impuissante, à la naissance d’un totalitarisme feutré, peut-être n’est-elle déjà plus libre...

Signe des temps ? Sur les frontispices des mairies et autres édifices publics, la devise de la République ternit : ici une inscription s’efface, ailleurs un mot manque. Et personne ne semble pressé de redorer ces lettres de feu qui jetèrent contre la Bastille et les monarchies d’Europe les révolutionnaires de 1789.

Il est vrai qu’en deux siècles le démenti des faits a largement entamé le prestige de l’idéal proclamé. Qui parlerait sans rire, aujourd’hui, de la fraternité des Français, dans une société où sévit la plus impitoyable des concurrences ? Qui parlerait encore d’égalité dans un pays où certains ne vivent qu’avec 350 F par mois ? Et pourtant on parle encore de liberté : à gauche, par tradition ; à droite, par fonction (idéologique). Mais, comme si personne n’était dupe, chacun de son côté prépare son code (à droite), ses proclamations et ses chartes (à gauche).

Faut-il en déduire que les libertés, en France, se portent mal ? Que des secteurs entiers de notre existence sont aujourd’hui à découvert, tandis que les droits déjà institutionnalisés (droit de se réunir, de parler, d’écrire) sont, comme l’égalité et la fraternité, tombés en désuétude ?

PAR MAURICE T. MASCHINO

Les bruits de la ville viendraient-ils mourir contre le verre et le béton de la Maison des sciences de l’homme ? Ou est-ce le propre d’un regard d’historien de contempler avec sérénité les remous de la cité ? Toujours est-il qu’Etienne Le Roy Ladurie ne parait guère inquiet : regrettant, sans doute, que les jeunes soient quelquefois « un peu ennuyés par la police » et que le ministre de l’intérieur fasse preuve trop souvent d’ « un manque de tact choquant », il estime qu’ « il existe en France une tradition très ancienne de liberté » et que, à prétendre qu’aujourd’hui cette tradition-là dépérit, on donne dans la rhétorique :

« L’un des éléments de cette rhétorique, c’est l’impression que nous sommes toujours en train de perdre nos libertés ; à gauche, on agite constamment le danger fasciste, à droite, le danger totalitaire ; on a tendance à faire vivre la population dans la crainte perpétuelle que ne disparaisse, demain, ce dont nos ancêtres ont pu jouir en matière de liberté. Cette rhétorique – à peu près la même dons les années 70 que dans les années 30 ou 50 – comporte une très grande part de répétition, c’est une sorte de discours politique – un lieu commun de notre culture. »

Mais si le discours politique – un certain discours – consistait précisément à ne voir dans les faits que des effets de langage ? Et si les droits qu’on proclame depuis 1789 n’existaient surtout que dans la rhétorique de ceux qui confondent les mots et les choses ?

Les mots et les choses.

« Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux devant la loi. La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme. » Mais des travailleuses sont licenciées parce qu’elles n’ont pas « avoué » à leur employeur qu’elles étaient enceintes, ou fiancées ; mais le salaire des femmes est en moyenne inférieur d’un tiers à celui des hommes ; et Marie J..., secrétaire de rédaction dans un journal, constate : « Mes camarades ont obtenu des augmentations ; nous, on nous a dit : « Vous êtes des mères de famille, ce n’est qu’un salaire d’appoint. »

« La liberté est la faculté de faire tout ce qui ne porte pas atteinte aux droits d’autrui. » Mais, reconnu responsable de la mort de deux ouvriers, un P.D.G., M. Froncis Héraut, est quasiment absous. A 500 F d’amende près.

« Nul ne peut être poursuivi, arrêté ou détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites. » Mais de nombreux citoyens – jeunes, vendeurs de journaux, colleurs d’affiches, prostituées, musiciens ambulants, manifestants – sont régulièrement interpellés, vérifiés, fichés, détenus dix à quinze heures dans un commissariat. « Il y a quelques mois, dit le juge Patrice de Charette, des notes de service prescrivaient aux policiers d’interpeller systématiquement toute personne d’allure suspecte. Un gardien de la paix nous a confié qu’on avait ouvert un registre spécial dans les commissariats, un registre des interpellations, à présenter, le cas échéant, aux autorités. »

« Le droit de défiler librement sur la voie publique (...) est garanti à tous. » Mais toutes les manifestations sont soumises à déclaration – c’est-à-dire à autorisation – préalable.

« Tout homme est libre de parler, d’écrire, d’imprimer, de publier ; il peut (...) défendre toute opinion. » Ce qui n’empêche pas un agent des P.T.T. d’être muté pour avoir « poussé » ses collègues à une grève « politique », un ingénieur des Charbonnages, qui distribuait à la porte de son entreprise une motion jugée subversive, d’être congédié, ni de nombreux travailleurs, accusés d’avoir tenu, dans les vestiaires ou à la cantine, des propos critiques, de perdre leur emploi. Et des fonctionnaires – tels l’ingénieur des télécommunications Jannes, ou le conservateur des antiquités de l’Aveyron, qui avaient, l’un et l’autre, exprimé des opinions non conformes à celle de leur ministre, ont été sanctionnés (1).

Faut-il rappeler encore que si « tout homme a le droit d’obtenir un travail », un million deux cent mille Français attendent aujourd’hui que ce droit-là leur soit effectivement reconnu ? Malgré l’optimisme d’Etienne Le Roy Ladurie, comment ne pas constater, selon la belle formule de Me Jean-Marie Bredin, que « l’histoire de la liberté est en réalité l’histoire de ses limites » ?

« Ce qui me frappe, dit Me Robert Badinter, ce sont les insuffisances des garanties de la liberté. Tout le monde proclame son attachement aux libertés, et puis, mystérieusement, le système les garantit peu, ou mal.

 » On nous dit, par exemple, que les écoutes téléphoniques sont à proscrire, mais lorsqu’on en arrive aux moyens qui pourraient nous en préserver, on s’arrête. Vous vous rappelez le mot remarquable de René Pleven : « La garantie des citoyens est dans la conscience des ministres. » On nous promet de contrôler les fichiers, mais le rapport informatique et liberté hésite sur le mécanisme des garanties : on imagine toutes sortes de comités – mais dotés de quels pouvoirs ? – et composés en majorité de notables.

 » C’est pareil en ce qui concerne la police des étrangers : on crée des commissions d’expulsion, mais c’est toujours à titre consultatif ; dépose-t-on un recours devant le Conseil d’Etat, il est examiné quand la mesure a déjà été exécutée ; peut-être obtiendra-t-on 3 F de dommages et intérêts quelques années plus tard. On institue un médiateur protecteur du citoyen, mais on escamote immédiatement tous ses pouvoirs. C’est ce qu’on appelle des garanties en trompe-l’oeil. Le trompe-l’oeil, c’est le génie national. »

De Richelieu à Poniatowski

C’est, plus précisément, le génie d’un système qui, tel qu’il fonctionne, rend précaires les libertés qu’il institue. Non pas, comme l’affirment certains marxistes, parce que le système n’accorderait aux libertés qu’une existence formelle. Menacée (n’importe qui peut se faire interpeller n’importe quand, ou agresser dans le métro, dans une banque), mal assurée (encombrement des transports en commun : six personnes par mètre carré dans le métro), la liberté d’aller et venir, par exemple, est néanmoins réelle ; chacun peut quitter le territoire comme il l’entend, ou s’y déplacer à sa guise.

Système totalitaire ? Certainement pas. Mais système qui, selon la conjoncture, tolère ou ne tolère pas, permet ou interdit, octroie ou confisque : nos libertés sont à sa merci, puisque aussi bien c’est lui qui, dans sa royale générosité, nous les a moins données que prêtées. C’est, en quelque sorte, congénitalement – par la nature même du processus historique qui les a engendrées – que les libertés souffrent, en France, d’une extrême fragilité.

Alors qu’aux Etats-Unis la proclamation des libertés a été une « reconnaissance » – elles existaient déjà, à l’intérieur des Etats ou des communautés, – c’est leur avènement même, ici (leur conception, leur définition, leur promulgation), qui est l’oeuvre de l’Etat. Un Etat qui, de Louis XIV à Pompidou (« Un Etat stable et fort apparaît comme seul garant de liberté et générateur de justice »), de Fouchet à Poniatowski (« L’ordre est la condition de la liberté de chacun »), se présente, avec une belle continuité, comme le dispensateur, et donc le contrôleur, des libertés.

« Il faut voir d’où vient l’Etat français, remarque M. Robert Badinter, qui l’a conçu. Il se situe dans la filiation directe des légistes royaux, de Colbert, de Napoléon et de ses juristes. Le système n’est pas né pour assurer la défense des citoyens contre l’Etat ; il est né pour assurer la puissance du souverain sur ses sujets. Les Anglais, eux, ont imaginé des institutions qui, précisément par défiance du pouvoir royal, constituent un système animé par le bas. Dans le système français, destiné à briser l’aristocratie, à annihiler le pouvoir communal et à mettre au pas l’Eglise – c’est cela, l’oeuvre des légistes royaux, – tout a été construit de haut en bas. »

Un État tentaculaire

Ce qui a été construit ? Un système qui met en présence des individus — et non des groupes — auxquels on reconnaît un certain nombre de libertés et un appareil qui, fonctionnant selon sa propre logique, n’a cessé d’accroître sa puissance. Confrontation inégale : d’un côté, une liberté , qu’on considère comme naturelle, innée – « les hommes naissent libres », – une liberté que l’Etat n’a donc pas à promouvoir : c’est à la personne, porteuse de libre-arbitre, de s’autodéterminer. Et en évitant, autant que possible, de s’associer : se situant, là encore, dans la tradition des révolutionnaires de 1789, qui manifestèrent « une véritable hostilité à l’égard des groupements professionnels » (G. Courtieu). C’est le 27 décembre 1968 seulement que le législateur reconnaît aux syndicats le droit d’exister dans l’entreprise.

Face à cet homme seul, ou qui ne parvient que très difficilement à s’organiser, un Etat qui, depuis deux siècles, se structure et se donne progressivement les instruments de la puissance. Entre autres, rappelle Roger Errera : une institution préfectorale qui, « pourvue non seulement d’importants pouvoirs administratifs, mais aussi de pouvoirs d’officiers de police judiciaire », assure la présence et le contrôle du gouvernement dans les départements ; une police étatisée ; un corps judiciaire aux ordres : « Ni en Allemagne, ni en Angleterre, ni aux Etats-Unis, le gouvernement n’est doté de moyens d’action aussi puissants et aussi centralisés, dont l’emploi simultané facilite la restriction du jeu normal des libertés. »(2)

Restriction d’autant plus aisée que n’existe aucun contrepoids à cette puissance : le Parlement n’est plus qu’une chambre d’enregistrement. « Je suis un député parfaitement libre et parfaitement inefficace, admet Jean-Pierre Cot. Le Parlement a des pouvoirs qu’il n’exerce pas ; sur le plan collectif comme sur le plan individuel, il est organisé de façon à ne pas travailler efficacement ; ce n’est pas un hasard si nous avons des méthodes de travail déplorables, si nous ne pouvons pas exercer correctement le métier de parlementaire. »

Peu gêné dans son action, comment l’Etat ne serait-il pas enclin à rogner les libertés que, bon gré mal gré, il a reconnues ? Il est dans la nature de tout pouvoir de mal supporter l’autonomie des citoyens, et quand ceux-là sont dépourvus de moyens de défense efficaces, quand « la structure politique n’est pas organisée de manière telle qu’elle prend en compte totalement les garanties des libertés » (J.-P. Cot), les libertés peu à peu s’étiolent ; selon le mot d’Auguste Bebel, « on nous les grignote une à une, comme à l’artichaut ses feuilles ».

Shakespeare interdit ?

Ainsi, par exemple, de la liberté de la presse. La loi du 29 juillet 1881 proclame : « La presse et l’imprimerie sont libres » ; et de fait, quelques années durant, elles le sont : entre 1880 et 1914, on voit éclore une série de publications révolutionnaires. Mais les « lois scélérates » (1893) introduisent déjà quelques restrictions (le juge peut saisir un ouvrage qui incite à l’insubordination des militaires) et, depuis une trentaine d’années, de nombreuses dispositions légales – qui se réfèrent à des notions aussi vagues que l’ « ordre public », le « moral de l’armée ou la « sûreté de l’Etat » – permettent à l’exécutif, comme il l’a fait pendant la guerre d’Algérie, de limiter à sa convenance la liberté d’expression :

« Dans les cas d’atteinte à la sûreté de l’Etat, précise M. Léo Matarasso, les préfets ont le droit de saisir l’intégralité d’une publication ; c’est une pratique assez courante dans les départements d’outre-mer. Mais il existe bien d’autres restrictions : l’interdiction de vente aux mineurs, complétée d’une interdiction à l’affichage et à la publicité – on a invoqué cet argument pour saisir Hora-Kiri Hebdo ; la saisie pour cause d’origine étrangère ; d’abord très limitative, cette notion s’est singulièrement élargie : la loi est libellée de telle façon que tout ce qui, même de loin, peut paraître étranger est sous la menace d’une saisie ; par exemple, rien n’empêche le ministre de l’intérieur, qui n’a pas à motiver sa décision, d’interdire l’entrée en France des œuvres de Shakespeare. Ou de saisir la Bible.

 » il se crée ainsi un système très dangereux. Il n’y a plus de respect judiciaire de la liberté de la presse ; si demain un régime fasciste prenait le pouvoir, il n’aurait pas besoin de modifier beaucoup les textes pour supprimer complètement cette liberté. »

Ni celle – autre exemple – du citoyen qu’on arrête. Autrefois, compte tenu des distances et des moyens de transport, la gendarmerie disposait d’un délai de vingt-quatre heures pour présenter un suspect au juge d’instruction : ce n’était pas un droit, mais une tolérance ; puis c’est devenu une habitude : la garde à vue. Et tellement commode, dons un système judiciaire où l’aveu a une si grande importance, que, lors de la réforme du code de procédure pénale (1956-1957), le pouvoir la légalise – et, sur sa lancée, la prolonge.

La police peut obtenir du procureur de la République – et elle l’obtient systématiquement – un nouveau délai de vingt-quatre heures. Mais quarante-huit heures paraissent bientôt insuffisantes, et les délais, dans certains cas, se font plus longs : six jours (douze, en état d’urgence) pour les crimes et délits contre la sûreté de l’Etat, quatre dans les affaires de drogue. Pourquoi pas quatre, encore – comme le demande avec insistance le ministre de l’intérieur, – quand il y a prise d’otages, hold-up ou lorsqu’on tient un proxénète ?

Des règlements contraires aux lois

Textes de plus en plus restrictifs, pratiques arbitraires : le système se révèle incapable de garantir les libertés qu’il proclame ; et — c’est dans sa logique — le policier l’emporte sur le juge. Veut-il arrêter quelqu’un sans mandat, ou hors du flagrant délit ? Il l’interpelle. Conduit au commissariat, le citoyen est mis en « cage », éventuellement vérifié (ce n’est pas toujours le cas des prostituées, qu’on arrête à minuit et libère à 5 heures), puis relâché.

« C’est une pratique absolument illégale, ajoute M. Léo Motarasso, et la justification que la police en donne (identité douteuse, à contrôler) est fallacieuse : la plupart du temps, on vous emmène avant même de vous demander vos papiers. On est très loin des dispositions d’autrefois, quand l’autorité judiciaire était seule à décider de l’arrestation ; aujourd’hui, la police peut arrêter n’importe qui, comme elle veut. »

Si bien que les policiers ne s’estiment pas toujours concernés par l’accusation d’arbitraire : entre la loi et son application s’interposent des règlements et des usages. Ainsi, sur la « fiche d’identité de la personne interpellée », que tout policier doit remplir quand il arrête un citoyen, figure une liste des « motifs de conduite au poste ». Certains sont peu discutables : « vols, coups et blessures » ; d’autres sont plus subjectifs : « vagabondage, mendicité », tandis que quelques-uns sont manifestement illégaux — réglementaires, mais contraires à la loi : « distribution d’imprimés, tracts, journaux », et qu’un dernier motif : « divers » justifie n’importe quelle interpellation. Comme le policier se contente, en effet, de cocher la case – le motif, – qu’il n’a rien à écrire ni à expliquer, il pourra, le cas échéant, prétendre n’importe quoi : le règlement saut, ses supérieurs le protègent.

« La hiérarchie couvre l’arbitraire, dit Jean Chaunac, secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police ; ceux qui respectent la légalité, on les considère comme des mous, on leur confie des tâches d’utilité plus ou moins secondaire ». Mais quelle légalité ? La notion reste floue : elle renvoie aussi bien à la loi qu’aux règlements. « Ce qui prévaut, dans la pratique, c’est le règlement, et l’on est sans recours contre le droit réglementaire ; par exemple, les médecins administratifs sont absolument libres de leurs décisions (internement, retrait d’autorité porentale), c’est sans appel ; s’il y a excès de pouvoir, il est impossible à un citoyen de s’en garantir. »

Allons plus loin : peut-il même y avoir « excès de pouvoir » ? Le droit réglementaire a des ressources inépuisables : « La réglementation de police est telle, dit Jean Chaunac, qu’elle me donne parfaitement le droit de vous interdire de fumer la pipe dans ce bureau. Car nous pouvons à tout moment nous référer aux textes régaliens, à ceux de la Révolution et des conventionnels, aux textes de Napoléon Ier et de Napoléon III, aux décrets-lois de 1936, aux ordonnances du Maréchal. Il existe une quantité phénoménale de circulaires administratives toujours en application.

 » Un chef de service, chez nous, peut se prévaloir de l’un de ces règlements aberrants pour sanctionner un fonctionnaire surpris en train d’uriner sans autorisation préalable : cela s’est vu, je pourrais vous dire où et quand... Alors, si on est déjà coincé à ce niveau-là, vous comprenez bien qu’en matière de circulation, d’attroupement, de diffusion de tracts, de réunion, le citoyen n’a aucune liberté. Sinon celle qu’on veut bien lui laisser. »

Un « climat de répression générale »

On lui en laisse de moins en moins. A ce point que les syndicats de la police dénoncent de plus en plus vigoureusement le « climat de répression générale » qui prévaut actuellement. Ils s’indignent de « ces interpellations massives, qui laissent une trop grande place ou hasard, à la couleur, aux cheveux longs, à l’aspect extérieur », protestent contre « le fichage systématique », ou le relevé, non moins systématique, du numéro de toutes les voitures qui stationnent aux abords d’un congrès ou d’un meeting, les écoutes téléphoniques, « utilisées également contre les fonctionnaires de police eux-mêmes », l’éloignement des personnes suspectes, ou la remise aux autorités espagnoles, par exemple, de militants politiques recherchés dans leur pays.

« L’autre jour, raconte Daniel Mayer, j’ai assisté à une séance de la dix-septième chambre correctionnelle. Un pauvre bougre avait essayé, dans le métro, de voler un portefeuille ; il n’y avait que deux témoins – deux inspecteurs en civil : « On le surveillait déjà depuis plusieurs » heures, dirent-ils, car on avait le sentiment qu’il » allait commettre un coup. »

C’est généralement après le délit que la police intervient – après le vol, après l’agression, après le crime ou l’attentat, – quand elle intervient : « Nous n’avons ni les moyens ni le temps de prendre en considération la plupart des plaintes que nous recevons dans les commissariats, constate Un policier ; on fait remplir aux gens des déclarations mais c’est pour la forme : ça les rassure. Evidemment, s’il s’agit d’un vol de bijoux ou de tableaux chez un notable, on aura l’ordre de s’activer. »

Au printemps dernier, par exemple, de nombreux attentats à la bombe ont été commis au Pays basque par des hommes de main de la police franquiste ; des immeubles d’habitation, des restaurants des librairies ont été endommagés, des personnes mutilées : « Aucune mesure de protection particulière n’a été prise, affirme un réfugié ; mois on a doublé le nombre de C.R.S. chargés de surveiller la villa du consul d’Espagne : Saint-Jean-de-Luz. » Mieux encore : une voiture de la D.S.T. aurait raccompagné à la frontière espagnole un dénommé Martinez, « antiquaire » à Barcelone, dans le véhicule duquel on avait découvert un arsenal d’armes et de munitions, et bien que le parquet eût ordonné la garde à vue. De la même manière que, sur ordre direct du ministère de l’intérieur, on a remis aux autorités franquistes un Espagnol qui était réfugié, à Béhobie, dans la guérite des douaniers français – située, il est vrai, mais par hasard (?), en territoire espagnol.

Obéissance inconditionnelle

Car c’est là que réside le plus grand arbitraire : avant tout répressive, la police doit une obéissance inconditionnelle au gouvernement. Elle est ou service de l’exécutif, son rôle n’est pas de faire respecter la loi, comme c’est le cas dans des pays beaucoup plus démocratiques (Hollande, Suède), mais d’exécuter les ordres. Respecte-t-elle la loi, c’est par-dessus le marché, ou Parce que le respect de cette loi fait le jeu du pouvoir ; le gêne-t-elle, la police s’incline : elle impose l’arbitraire. « Chez nous, constate Jean Chaunac on a coutume de dire : la police est aux ordres de l’autorité légitime – ministre, Préfet, commissaire de police, officier de police judiciaire. On est aux ordres du gouvernement, On n’a pas à discuter. »

Même si le gouvernement donne des ordres contraires à la loi. Même si le gouvernement est issu d’un coup d’Etat, et que sa légitimité fasse question. Exécutif – et exécution d’abord : toute l’histoire de la police française le confirme, qui servit aussi bien le Maréchal que la République, le Général que le Maréchal : « Si demain les fascistes prenaient le pouvoir, l’ensemble de la police basculerait de leur côté, estime un responsable de la C.F.D.T.-Police ; la plupart des cadres et des hommes de la base ne se poseraient même pas de problème : ils fonctionnent à la circulaire ; et comme les instructions vont toujours dons le même sens, qu’elles aillent un peu plus à droite, qu’elles soient un peu plus dures, ça ne les gênerait pas beaucoup. »

C’est également l’avis de Jean Chaunac : « On n’est pas à l’abri de la torture ; il y a des gens qui n’attendent que cela, des forces qui sont prêtes à agir, qui se moquent comme du quart et du cent du respect de la loi. »

Très mal protégé dans l’exercice de ses libertés élémentaires (déclenchées par l’administration ou l’employeur, les enquêtes de moralité portent atteinte au respect de la vie privée), le citoyen, quand il est victime d’un arbitraire flagrant (écoutes téléphoniques, fichiers, mutation pour « raison de service », licenciement politique déguisé en nécessité économique) ne dispose, pour faire valoir ses droits, que de recours très insuffisants. Il peut, par exemple, s’adresser au Conseil d’Etat. Mais combien le savent, ou hésitent devant une démarche que leur ignorance même rend apparemment si difficile ? Démarche, au demeurant, qui n’est pas condamnée d’avance : à force d’interventions auprès de l’administration, le juge, qui arrive à « extirper des informations que le citoyen, livré à lui-même, n’obtiendrait jamais », peut réussir, estime Mme Nicole Questiaux, à réparer une injustice. Mais, ajoute-t-elle aussitôt, « surtout si l’affaire est petite, moyenne ou individuelle ». Autrement dit, s’il s’agit d’une « illégalité grossière ». Et si l’administration consent à reconnaître ses torts ? Car le juge administratif est quasiment dépourvu de moyens d’agir : s’il dit le droit, il n’est pas en son pouvoir de l’imposer ; il ne peut pas, par exemple, donner des injonctions à l’administration, ni prononcer un sursis à statuer, ni faire respecter ses décisions.

« Si bien que l’administration a toujours la possibilité de foire ce qu’elle veut, estime un magistrat, Michel Brédard. Novateur en son temps – il a imposé le principe de la responsabilité de l’Etat, – le Conseil d’Etat me paraît depuis un certain temps d’une faiblesse d’initiative et d’une pusillanimité qui rejoignent tout à fait celles de la Cour de cassation. Probablement par conservatisme idéologique. On devient conseiller d’Etat sans doute aussi après avoir montré patte blanche, après avoir suivi le cursus des us et coutumes de la haute administration. »

Chargé, comme son collègue du tribunal administratif, de faire respecter la loi – et nos libertés, – le juge d’instruction n’est pas plus libre que lui. Fait-il preuve d’indépendance, il est immédiatement réprimé : Henri Pascal est dessaisi puis inculpé, Patrice de Charette désavoué, Hubert Dujardin suspendu.

Non que le juge reçoive des ordres, ou que le parquet intervienne directement. Encore que cela arrive : « Le lendemain de l’incarcération de M. Chapron, j’ai reçu la visite du procureur qui m’a demandé avec insistance d’entendre l’inculpé le jour même, dit le juge de Charette. Il ne m’a pas « suggéré » de le mettre en liberté, mais cela transparaissait nettement. Il m’a dit également que l’avocat était d’accord pour renoncer à la nullité qui résulterait d’un défaut de convocation quarante-huit heures à l’avance. Ce qui suppose un contact préalable entre l’avocat et le procureur. »

Mais ces interventions-là sont rares (peut-être aussi parce que peu de P.-D.G. ont été jusqu’à présent incarcérés), et l’absence de liberté du juge résulte beaucoup plus de la définition légale de ses attributions : libre de prendre une décision, il ne l’est pas d’en contrôler l’exécution. Quitte à se réunir un samedi, la chambre d’accusation peut ordonner la mise en liberté d’un détenu si le ministre, qui n’hésite pas à intervenir quand il s’agit d’un employeur, estime « surprenante » son incarcération.

Mais l’appartenance même du juge à un appareil d’Etat le rend dépendant de l’Etat : « Nous sommes notés, rappelle Henri Pascal ; or un pouvoir composé de personnes notées n’est pas un pouvoir. Les députés sont-ils notés, hiérarchisés ? Y a-t-il des députés de première classe, de deuxième classe ? Nous, nous sommes des fonctionnaires, nous ne sommes pas plus libres que les autres. Nous sommes notés par des personnes qui n’ont de magistrat que le nom ; le parquet se compose de gens au service du gouvernement, ce sont des agents du gouvernement. »

Des juges sans moyens

Comme les juges – qui ont objectivement la même fonction que les policiers : servir l’exécutif qui les nomme, les paie, les sanctionne, fait ou défait leur carrière – et non pas, dans la sérénité de quelque Olympe où le discours théorique les situe, rendre la justice : « A partir du moment où un juge se met à appliquer la loi, et rien que la loi, à n’importe quel citoyen, sans considération de son statut social, dit le juge Etienne Bloch, c’est une levée de boucliers du pouvoir, du patronat, de tout ce qu’on peut appeler la réaction dans ce pays. »

Pratiques arbitraires, restrictions constantes des libertés fondamentales à l’aide des appareils habituels de la répression : police, justice, législation (par exemple, la loi anticasseurs), l’Etat va plus loin, aujourd’hui, dans sa volonté de haute surveillance de l’ensemble des citoyens. Par le biais de nouvelles dispositions judiciaires, d’apparence très libérales, ou le recours à des techniques qu’on peut croire neutres, ou bénéfiques (médicales, psychologiques), c’est un contrôle généralisé de la population qu’il met en place. Il s’agit moins d’atteintes ponctuelles à telle ou telle liberté que de l’instauration d’un système qui, sous les dehors de la démocratie, rendra toute liberté dérisoire et la contrainte indolore.

A première vue, pourtant, la loi du 17 juillet 1970 sur la défense des libertés individuelles est positive : elle se propose de réduire les abus de la détention provisoire. Six ans de pratique en ont révélé, cependant, l’inefficacité (le nombre des détenus provisoires n’a guère baissé) et, surtout, le danger. Comme le remarque Me Henri Leclerc, « cette loi crée la possibilité de mettre un certain nombre de personnes sous contrôle judiciaire, c’est-à-dire que, dans un certain nombre de situations où l’inculpé aurait été autrefois laissé en liberté, il se trouve désormais astreint à un contrôle judiciaire ».

Liberté provisoire ou contrôle continu ?

La loi restreint donc la liberté des citoyens que le juge ne met pas en détention provisoire. Non seulement parce que ces citoyens sont obligés de se présenter régulièrement : l’inconvénient n’est pas uniquement d’ordre matériel ; contrôlée, la personne n’est plus libre de ses mouvements (de ses déplacements, du choix d’un domicile, d’une activité). Dans son quartier, son immeuble, son lieu de travail, la voilà signalée, obligée de se méfier, et, du même coup, voici d’autres citoyens, ses connaissances, ses amis, susceptibles d’être à leur tour contrôlés, dans la mesure où la surveillance d’une personne maintenue dans son champ habituel de vie risque de s’étendre à son entourage. Loi remarquable, en effet : d’un homme provisoirement libre, elle fait un homme contrôlé, d’hommes libres et inconnus — non fichés — elle peut faire des hommes plus ou moins contrôlables.

N’est-ce pas ce qui s’est déjà produit dans les départements d’outre-mer ? « J’ai vu, dit M. Henri Leclerc, des inculpations bidon (pour ; affichage de tracts, dégradation de monuments) assorties d’une mesure de contrôle judiciaire qui limitait la liberté des gens au point de leur interdire d’assister à une réunion syndicale. »

Encore faut-il une raison qui permette pareils abus. Le pouvoir a donc ressorti la vieille notion d’ordre public (qui servit autrefois à interdire la diffusion des publications nazies) et qu’il utilise très largement. Ainsi, c’est pour protéger l’ordre public qu’un juge envoie au dépôt un voleur de voitures ou un amant criminel ; mais c’est parce qu’il estime que l’ordre public n’est pas menacé que le parquet laisse en liberté un brigadier irascible qui décharge sa mitraillette sur un suspect, ou qu’il sort de prison un patron responsable de mort d’hommes. « Motif fourre-tout », dit le juge Brédard, l’ordre public permet tout, c’est-à-dire, d’abord, l’arbitraire. Car la définition de l’ordre public n’est pas prévue par le code de procédure pénale : il appartient au magistrat de l’interpréter ; et si, pour le juge de Charette, le trouble à l’ordre public, c’est « la violation d’une légalité protectrice de vies humaines », c’est pour le parquet, l’application de la loi à un chef d’entreprise.

Le contrôle judiciaire n’est malgré tout qu’un pis-aller : le citoyen n’apparaît dans le champ de mire du pouvoir qu’après avoir commis un délit. Il y a donc intérêt à le « repérer » avant et, partant, à contrôler l’individu beaucoup plus tôt – dès les premières années de sa vie.

Des bébés qu’on dit paranoïaques

C’est ainsi qu’avec les meilleures intentions du monde l’Etat organise le quadrillage médico-psychiatrique de la population. Ne convient-il pas de dépister, tester, orienter, éventuellement traiter ? Sans doute – mais qui décide du normal et du pathologique, de la déviance ou de la marginalité ? Sur quelles normes se fonde-t-on pour quantifier l’intelligence ou décréter qu’une conduite est caractérielle ?

L’honnêteté personnelle des psychologues n’est pas en cause, mois, quoi qu’ils fassent, ils fonctionnent par référence aux voleurs d’un système auquel leur rôle est d’adapter – de conformer – l’enfant. Ils sont à l’enfant ce que l’assistante sociale est au délinquant, ou le prêtre au pécheur : leur tâche est de le ramener dans le « droit chemin », ou de lui trouver un lieu – classe d’ « adaptation », de « perfectionnement » pour handicapés sociaux ou déficients sensoriels – où, médicalisé et scolarisé au rabais, il végétera pour non-conformité.

Les parents, les enfants n’ont aucun recours contre l’expert à l’oeuvre, déjà, dans les crèches : « J’ai travaillé cinq ans dans une crèche, dit le docteur Jacques Hassoun. Sectorisés (« branchés ») sur l’hôpital psychiatrique de la région (en Seine-Saint-Denis : Maison-Blanche, Ville-Evrard), les psychologues testaient systématiquement les petits. Il arrivait que l’un d’eux refusât ; la crèche envoyait alors l’enfant dans un dispensaire municipal ou privé : de toute façon, il devait « y passer ».

 » J’ai vu des psychologues appliquer à des enfants de trois ans des tests de projection et porter des diagnostics du genre : « Possibilité d’évolution paranoïaque. » C’est absolument aberrant et scandaleux. Car ce diagnostic – qui suivra l’enfant à l’école maternelle, puis à l’école primaire – risque d’introduire et de fausser la nature des observations ultérieures. Les maîtres, les assistantes auront l’enfant à l’oeil – un paranoïaque, vous pensez ! – et, durant toute son existence scolaire, il risque de se trouver marquer de ce diagnostic. »

Des psychologues confirment cette analyse : « Ce qu’on attend de nous, disent-ils, c’est qu’on dépiste et qu’on fiche. » La fiche est-elle incomplète (car l’un d’eux répugne à donner des informations détaillées : profession des parents, antécédents médicaux de la famille), l’inspection académique n’a de cesse de la parfaire. Car l’examen de chaque enfant donne lieu à l’établissement d’une fiche – ainsi classe-t-on dans la catégorie « enfants à risques » les enfants des mères célibataires et des étrangers, si normaux soient-ils ; jointe à d’autres (fiches médicales, bulletins scolaires), elle figurera dans le dossier de l’enfant – qu’éventuellement la police, un jour, consultera.

« Imaginez, dit notre interlocuteur, que le psychologue ait noté une tendance à la perversion, que l’enseignant ait marqué : « Elève violent et agressif. » Ces appréciations sommaires constitueront, vingt ou trente ans plus tard, s’il y a délit (car la police consulte toujours, lors de l’enquête, les registres scolaires), autant de charges contre l’individu : « La preuve qu’il est dangereux de nature, diront peut-être les jurés, c’est que déjà, dans son enfance... » – et ils l’expédieront dans un hôpital psychiatrique ».

La montée des psychocrates

De la répression policière, on s’oriente actuellement, en effet, vers une prévention-répression plus insidieuse, mais probablement plus efficace – d’ordre psychiatrique. Les technocrates, qui sont ici des psychocrates, investissent peu à peu tous les secteurs de l’existence. Par l’intermédiaire des psychoconseillers de tous ordres, des classes dites de réadaptation, des dispensaires d’hygiène mentale, la psychiatrie a investi l’école, en même temps que, par les tests, les expertises, les entretiens, les examens, elle gagnait l’armée, la justice, les prisons (administration de drogues aux détenus), le milieu de travail.

Par le biais de la sectorisation, elle s’infiltre aujourd’hui dans la vie quotidienne. « La sectorisation, précise un psychologue, c’est le traitement des malades mentaux dans leur milieu -ce qui implique un nombre considérable de contrôleurs, qui suivent les faits et gestes de tout un chacun. Cela, pour les malades et ceux qu’on dit malades. »

En fait, lorsqu’on commence à psychiatriser des individus qui ont, un soir de fête, un peu trop bu ou volé une moto, rien ne s’oppose à ce que, demain, on psychiatrise ceux qui contestent le système. Déjà des psychanalystes bien-pensants proposent une interprétation non politique du mouvement de Mai : l’univers contestationnaire, c’est l’univers des gens à problèmes et de perturbés qui relèvent de l’hôpital psychiatrique plus que de la prison, du thérapeute plus que du juge ou du policier.

« On tend à remplacer l’emprisonnement par des peines qui s’exécuteraient en liberté, remarque un magistrat, François Colcombet. Celui qu’on prive de son permis de conduire, à qui on interdit une profession, qu’on oblige à se désintoxiquer, à résider dans telle région – autant de gens qui seront en permanence sous contrôle. On va vers un Etat où le contrôle social sera diversifié à l’infini, où ce ne sera même plus le policier qui veillera au maintien de l’ordre, ce sera le médecin qui fera de la police, le policier qui fera de la médecine, l’assistante sociale qui fera de la justice. »

Telle une espèce de fil rouge qui traverse l’existence de l’individu, la psychiatrie ne prend-elle pas la place que l’Eglise tenait autrefois ? Comme autrefois l’Eglise, la psychiatrie nous saisit dès la naissance (on entre en crèche à deux mois), et ses rites – tests, examens, soins, expertises – s’imposent à chaque moment de notre existence : à l’école, à l’armée, dans le milieu de travail et jusque dans ces maisons de retraite où des infirmières-psychologues adoucissent les derniers jours du vieillard.

Mais du prêtre au psychologue-policier (ou au policier-psychologue), une différence subsiste -et de taille : si le premier oubliait (« pardonnait ») les péchés, et ne délivrait que des certificats de bonne conduite (extrait de mariage, bulletin de communion), le second consigne les défaillances, et les fiches qu’il remplit à longueur d’observations – et sur lesquelles on ne dispose d’aucun droit de regard (se révolterait-on qu’on nous taxe de paranoïa, ce serait justement la preuve de notre déséquilibre) – sont comme le rappel constant, jusqu’à notre mort, des « péchés » que nous avons pu commettre. A l’heure de l’informatique, ces souvenirs-là peuvent nous coûter cher.

Sous l’oeil de l’ordinateur

Mettez cette fiche, en effet, dans un ordinateur ou, plutôt, portez sur une autre les renseignements qu’elle comporte. Ajoutez-y ceux qui figurent sur les fichiers de l’état civil, de la Sécurité sociale, de l’armée, des entreprises qui vous ont employé, des banques, des P.T.T. et d’E.D.F., de la police et de la justice, des finances : répertorié, codé, chiffré, perforé, de quelle liberté jouira le citoyen, quand l’Etat disposera de l’ensemble des informations qui le concernent ? Par-delà les contrôles encore partiels d’aujourd’hui, c’est bien vers un contrôle global de tous les Français, et de chacun en particulier, qu’on s’achemine.

Si, comme le souligne Bernard Tricot, « il n’y a pas actuellement de drame, (s’) il est encore temps d’intervenir, des inquiétudes très vives subsistent pour l’avenir ».

Imaginez qu’on recense tous les libres-penseurs, tous les Arabes et tous les juifs (« avec ces gens-là, on ne sait jamais »), tous les catholiques pratiquants (ne serait-ce que pour calculer le montant de l’aide à l’école privée), tous les homosexuels (pour les « guérir »), tous les hommes politiques qui ont une petite amie (pour les « tenir » ou les compromettre), tous les syndicalistes (puisqu’un certain nombre viennent de porter atteinte au « moral » de l’armée), tous les gauchistes (par principe), tous les communistes (fauteurs de « désordre »), imaginez qu’on recoupe ces informations : que devient notre liberté ?

Mais le danger de l’informatique ne réside pas seulement dans la centralisation des données et le fichage généralisé des citoyens. Plus elle progresse, plus l’on s’oriente vers l’élaboration des données recueillies et la construction de schémas intellectuels qui préparent les décisions et fixeront les choix. « Au moins autant que les données, estime Bernard Tricot, ce qui peut faire problème, c’est ce qu’on appelle les logiciels, c’est-à-dire les processus intellectuels dictés à la machine, qui sont la transposition pour cette machine de schémas théoriques suivant lesquels on traite les informations pour aboutir à telle ou telle sélection, préparation de décisions, calculs. »

Ces logiciels seront préparés par des sociétés de services, à qui l’intéressé – l’individu pour établir sa déclaration d’impôts, l’employeur pour planifier ses investissements, l’administration pour préparer une réforme de la justice ou de l’enseignement – passera commande.

« Sil existe de nombreuses sociétés de services, concurrentes, qui ont chacune étudié le problème et vous proposent des logiciels extrêmement variés, entre lesquels vous, administration, entreprise, groupement, syndicat, vous avez le choix, vous restez libre ; mais si ces conditions ne sont pas remplies, si vous n’avez pas les compétences techniques, si pour une matière donnée vous n’avez que deux ou trois logiciels, voire un seul, préparé par une entreprise qui se trouverait être par exemple la société qui construit les ordinateurs, laquelle aurait un monopole ou un quasi-monopole mondial, ce sera pour les libertés horriblement dangereux. »

Le primat et la toute-puissance de la technique (médicole, psychiatrique, informatique) dispenseront-elles un jour l’Etat de la nécessité du contrôle idéologique ? Ou les hommes sont-ils ainsi constitués qu’ils ont besoin de croire pour adhérer ? Toujours est-il que l’Etat, qui met actuellement en place les structures du contrôle scientifique le plus perfectionné, ne néglige pas la mise en condition psychologique/idéologique, et s’efforce d’inspirer à ses sujets l’amour de l’ordre qu’il se propose d’établir.

Une dramatisation complaisante

D’où, en premier lieu, la crainte du désordre, qu’il s’ingénie à entretenir. A la différence de son prédécesseur, qui agitait surtout le danger gauchiste, l’actuel ministre de l’intérieur multiplie les épouvantails : communistes qui complotent dans l’ombre, grévistes qui occupent les usines, gangsters qui dévalisent les banques ou kidnappent un P.D.G., juges trop mous, qui offrent des congés à de dangereux criminels, ou juges « rouges », qui incarcèrent un honorable employeur. Le pouvoir fait mine de s’affoler (car le toux de criminalité reste constant) – il dramatise. « On grossit au maximum un certain nombre d’actes, remarque François Colcombet : les hold-up avec prise d’otages, les attaques de vieilles dames (mais pas les affaires financières, pas les affaires de pollution). On dramatise en utilisant, entre autres, les procédures à circuit court : on juge à chaud, quand l’opinion publique est encore sensibilisée, on demande aux magistrats de faire des exemples. »

On fait si bien que les honnêtes gens « en redemandent ». Epouvantés, comment n’exigeraient-ils pas une police encore plus répressive ? « L’objectif du pouvoir, estime M. Henri Leclerc, c’est de rendre la police populaire. De faire en sorte que l’opinion sollicite elle-même une police de plus en plus forte et revendique une diminution des libertés. Quand le public réclame le renforcement de la peine de mort, des sanctions exemplaires, « une police qui nous protège enfin », il ne se rend pas compte qu’il se ligote lui-même. Partisan de restreindre les libertés du voisin, il ne s’aperçoit pas que le voisin, c’est lui. »

Faussement sécurisé par les déclarations lénifiantes des responsables, mais inquiété à tort par leurs cris d’alarme intempestifs et ces interventions tapageuses (opérations « coup de poing », brigade antigang) qui font de la vie quotidienne une sorte de western, les citoyens vivent dans un monde à l’envers ou, plus exactement, avec une représentation inversée de leur vie. Mal ou non informés, ils deviennent progressivement incapables, tels ces animaux décérébrés, de « s’y retrouver », à la merci des amuseurs publics.

Au service de cette entreprise, le pouvoir dispose, entre autres, d’un instrument probablement plus efficace que les C.R.S. et qui, semble-t-il, assure on ne peut mieux la police des esprits : l’appareil d’ « information ».

Non que sévisse, dans chaque bureau, dans chaque studio de télévision, un censeur, armé d’un crayon rouge ou d’une paire de ciseaux. L’intervention est plus discrète, mais présente dès le départ, lors du choix des émissions possibles et de l’établissement de la grille : « Avant même que s’exerce une pression quelle qu’elle soit, explique un réalisateur, le producteur n’est pas libre de faire ce qu’il veut, puisque le contenu du programme télévisé est déterminé au préalable par la grille, établie au niveau des directions, chaîne par chaîne. Un réalisateur n’est libre que de proposer une émission qui s’insère dans la grille. La vraie limitation des libertés, elle est là. »

Présentera-t-on au public des émissions policières, littéraires ou scientifiques, des dramatiques, des jeux, et dans quelle proportion, à quelle heure ? Cela se décide au plus haut niveau. Aucun créateur n’est associé à ce choix. Le public, pas davantage. Sans doute prétend-on qu’on reproduit ses désirs, révélés par les sondages ; mais les sondages ne portent que sur les émissions qui existent déjà, et le public ne réagit qu’à ce qu’on lui présente.

Le pouvoir intervient donc, déjà, dans la conception même des émissions et le choix des sujets : ceux que le public peut voir, ceux dont il ne doit pas être informé. Disposant d’un budget annuel pour réaliser tel type d’émission, l’administrateur n’a qu’un souci : remplir son créneau au plus bas prix pour être bien vu et faire carrière dons la maison.

D’où une discussion très serrée, lorsque, avant de commencer la réalisation d’une émission, on procède à son minutage : « C’est là qu’intervient une censure sournoise : à partir du moment où l’on fait des coupes, et l’on en fait toujours, on coupe d’après les suggestions de l’administrateur – « c’est moins intéressant, trop cher, trop long ». Dès lors, un jeu subtil commence : le réalisateur sait qu’on cherche à couper une séquence qui peut paraître gênante, politiquement ou socialement, mais s’il se montre trop intransigeant, l’émission ne se fera pas. Mis au pied du mur, il coupe. D’autant plus que, payé au cachet, il joue son gagne-pain. »

Ce qui conduit à l’autocensure. Connaissant les règles du jeu, le réalisateur ne propose même plus de scènes dont il sait qu’elles susciteront un débat ou ne passeront pas. « A force de faire attention à ne pas sortir des normes, on se normalise soi-même. J’ai vu des réalisateurs, avant même qu’on leur dise quoi que ce soit, se dire : « Ah ! non, ce n’est pas une bonne idée, ce n’est pas dans le style de la maison. » Il arrive même que des réalisateurs n’aient plus d’idées qui sortent des normes. »

Et l’on programme principalement des émissions de variétés. Des jeux. Des « trucs ». Des feuilletons. Des « polars ». Pour distraire, pour « détendre les téléspectateurs — les travailleurs — d’une journée de travail où leur activité est aussi peu libre que dans les autres secteurs de leur existence.

Patron ou seigneur

Démunis face à l’Etat, « les gens de travail qui s’engagent au service de quelqu’un » – comme l’article 1779 du code civil appelait encore, il y a peu, les salariés du secteur privé – ont les mains liées face à leur employeur.

« L’entreprise est le domaine de la non-liberté, dit Jean-Paul Murcier, responsable du service juridique de la C.F.D.T. Non seulement parce que les travailleurs y subissent l’exploitation inhérente au système capitaliste, mais parce qu’ils sont en état constant de subordination et dans la plus extrême dépendance du patron. » Et Guy Courtieu, dans un ouvrage qui expose, à l’aide d’innombrables exemples, les mille formes de cette dépendance, rappelle cette vérité qu’aucune loi ne dément ni que la pratique n’infirme : « L’employeur est seul juge de l’organisation de son entreprise, seul juge de son exploitation, seul juge de l’opportunité des méthodes à appliquer, seul juge des qualités des salariés et, au total, seul juge de l’intérêt de l’entreprise. »

C’est ainsi qu’au nom de cet intérêt les employeurs sélectionnent le personnel qu’ils embauchent en se fondant sur des critères souvent étrangers aux capacités requises. Si les offres d’emploi ne mentionnent plus : « nationalité française exigée », l’extrait de naissance, quand ce n’est pas l’apparence, permettent un premier tri ; la visite médicale « dépiste les femmes enceintes, souvent écartées, et telle employée, qui avait « omis de préciser qu’elle était fiancée, s’est vu offrir, en cadeau de mariage, une lettre de licenciement. « Découvert », un prêtre est renvoyé (Guy Courtieu).

Mieux vaut éviter les mauvaises surprises : il est de règle que l’éventuel employeur s’informe auprès du précédent. La société Citroën lui demande, par exemple, de préciser la cause du départ, les aptitudes professionnelles (bonnes, médiocres, mauvaises), de formuler une appréciation morale (bonne, médiocre, mauvaise) et, en quelques lignes, ses observations. Réexpédiée à Citroën (qui fournit gracieusement une enveloppe timbrée), la fiche ne comporte aucune indication de nom ni de signature ; en cas de perte ou d’interception lors d’une grève-occupation, il sera plus difficile de décrypter le seul numéro d’ordre qui y figure.

B..., chef du personnel dans une entreprise de mécanique, était-il négligent ? Dans une note manuscrite trouvée lors de sa séquestration, le patron lui rappelle les conditions d’embauche : « Remplir la fiche de façon complète et correcte. Ce n’est pas un torchon ! Exiger... (ici, les renseignements usuels). Me la faire parvenir, avec votre jugement personnel sur ses voleurs morales, professionnelles, appartenance à un syndicat, action politique ; une enquête discrète et très courte doit toujours permettre de dégager ces éléments ; se renseigner auprès de son ancien patron (très important). A faire absolument. »

La chasse aux syndicalistes

Plus que la femme enceinte, le prêtre, l’homosexuel ou le pilier de bistrot, c’est le syndicaliste qu’il faut, dès le départ, repérer. Pour le surveiller et, au besoin, l’écarter. La loi l’interdit ? Qu’importe ! Charbonnier est maître chez lui – et les prétextes ne manquent pas. Tel ce chef d’établissement d’une école privée, qui écrit à la direction diocésaine :

« A l’approche de la période des mutations annuelles, je crois devoir vous avertir confidentiellement qu’il ne m’est pas possible d’accepter de nouveaux professeurs C.F.D.T. dans mon établissement. Je sais que je n’ai pas le droit, légalement, de refuser un nouveau professeur en raison de son appartenance syndicale. Mais je sais aussi que j’ai toujours le droit de déclarer : « Renseignements pris, je ne peux pas, en conscience, accepter tel professeur », ceci pouvant être, d’ailleurs, pour de tous autres motifs, que la discrétion et le respect de la réputation d’autrui m’interdisent de révéler. Pous vous éviter des démarches inutiles, je vous avertis que je ferai, le cas échéant, mon enquête personnelle, et que je refuserai, pour motif de conscience, tout nouveau professeur inscrit à la C.F.D.T. »

L’enquête s’avérerait-elle difficile, ce bon Père peut s’adresser à l’une de ces officines privées qui se spécialisent dons l’espionnage des citoyens. Ainsi Détect Muller propose-t-il « à des conditions particulières, des enquêtes sur l’ensemble du personnel, ce qui permet la constitution d’un fichier à la seule disposition du chef d’entreprise. Ces renseignements sont obtenus par une enquête au domicile et chez le précédent employeur sur la solvabilité, la vie et les mœurs du ménage, etc. ».

Est-il embouché, le travailleur continue d’être l’objet d’une étroite surveillance. Ici, un système d’écoutes intérieur ou un circuit fermé de télévision permettent de l’avoir à l’œil ; là, on fouille, au vestiaire, ses poches ou sa sacoche (y trouve-t-on trois exemplaires d’un même journal, on l’accuse de propagande politique et, le cas échéant, on le renvoie) ; contremaîtres, chefs d’ateliers, petits cadres en blouse blanche écoutent, épient, rapportent ; et la milice patronale, si besoin est, intervient : elle menace, elle « tabasse » (mais des P.-D.G. eux-mêmes, rapporte Guy Courtieu, se sont livrés à des voies de fait sur des travailleurs) ; à la limite, elle tue (Pierre Overney).

« Renvoyer tout ouvrier qui provoque une action syndicale dans l’entreprise (ne pas attendre sa nomination à un poste officiel) », précise l’irascible patron déjà nommé.

Le syndicat existe-t-il (dans les entreprises qui emploient plus de cinquante salariés ; en deçà, le droit d’association syndicale n’est pas reconnu, la loi ne prévoit que des délégués du personnel, aux pouvoirs très limités), c’est très souvent la répression : à la clinique Saint-Roch, à Toulon, au Foyer de Costebelle, à Hyères, tout dernièrement dans une entreprise du bâtiment et dans une entreprise de sous-traitance de l’automobile, des militants syndicaux, sous des prétextes divers, perdent leur emploi.

Des lois existent, qui protègent les travailleurs contre l’occident. Mais théoriquement : dans un système qui ne donne pas aux citoyens les moyens pratiques de gérer leur milieu de vie, les meilleures lois sont d’une application dérisoire.

A la suite de l’inculpation de M. Chapron, le juge de Charette a reçu plusieurs centaines de lettres.

« Cette petite usine des Vosges où je travaille, écrit D. F..., fabrique des emblèmes en métal pour voitures et pour l’ameublement. Ces emblèmes sont imprimés par des presses d’une force égale à trois cent cinquante tonnes.

 » L’une de ces presses n’était plus en état de fonctionner, depuis près d’un mois, avec la sécurité exigée. Elle redescendait toute seule au moment où l’ouvrier retirait avec sa main la pièce façonnée. J’ai signalé ce danger au chef d’atelier, qui avertit le patron. Mais le patron ne fit rien – jusqu’au 24 septembre dernier où, à 6 h 30, cette presse tranchait net les quatre doigts de la main droite d’une ouvrière de vingt et un ans. »

Le 7 février 1973, Michel Veste est tué dans un accident du travail. Plombier sanitaire, son patron l’obligeait cependant à travailler comme couvreur sur un toit. Reconnu responsable, l’employeur fut condamné à deux mois de prison avec sursis, sans amende. « L’affaire est close, écrit sa mère au juge de Charette, je n’ai que mes yeux pour pleurer mon fils. »

Les inspecteurs chargés de veiller au respect des lois sont, ils le reconnaissent eux-mêmes, de peu d’efficacité.

Par exemple, ils n’inspectent jamais à l’improviste ; le feraient-ils, ils n’ont pas les moyens d’imposer l’exécution de leurs décisions : « Quand on arrive, raconte l’un d’eux, il est de bon ton de demander à rencontrer l’employeur, et il est difficile d’y échapper, ce qui fait que des risques peuvent disparaître pendant cet entretien. Les visites inopinées sont rares et très mal tolérées. »

Constate-t-il une infraction, l’inspecteur du travail s’efforce d’obtenir de la bonne volonté de l’employeur qu’il consente à y remédier ; l’employeur se montre-t-il réticent, l’inspecteur peut dresser un procès-verbal, ou « mettre en demeure » (ce qui n’a rien de comminatoire : une mise en demeure n’est qu’un délai d’exécution des travaux).

« Beaucoup d’observations ne sont pas suivies d’effets, constate notre interlocuteur. Quand on consulte les registres de l’inspection du travail, on s’aperçoit que les mêmes mises en demeure reviennent régulièrement ; comme les inspecteurs ne restent en moyenne que quatre ans dons le même département, ils ne visitent une entreprise que deux fois : à la première, ils essaient de persuader ; à la deuxième, de convaincre – après quoi, ils disparaissent ; leur successeur reprend tout à zéro. »

Se montre-t-il énergique, l’inspecteur du travail risque, si l’employeur a des « relations », d’être muté ou mis en congé de longue maladie : ce fut le cas dans les Vosges, en 1972, à Alès, en 1974 ; car l’administration ne veut pas de « scandales » : « L’inspecteur qui n’a pas d’histoires est mieux noté et progresse plus vite. »

« N’arrivent que les conformistes »

Pour être moins exposés, les travailleurs du secteur public ne sont pas plus autonomes. Sans doute l’intégrité physique du fonctionnaire est-elle mieux préservée. Encore que certaines activités, dans les conditions où elles se déroulent, y portent atteinte : une standardiste, un enseignant ne sont pas à l’abri d’une dépression nerveuse, et beaucoup d’autres souffrent de ces petits maux qui sont la traduction somatique de leur ennui ou de leur stress. Relativement privilégié, néanmoins, par rapport à l’ouvrier, le fonctionnaire subit l’obligation de réserve. Aussi vague que la notion d’ordre public, la « réserve » permet à, l’autorité hiérarchique de sévir quand bon lui plaît : des propos, un écrit la choquent-ils, elle rappelle à l’ordre, blâme, mute, ou renvoie. Les exemples sont rares ? Pas pour les auxiliaires ni les contractuels, dont beaucoup ont payé de leur emploi les opinions qu’ils affichaient ; les titulaires jouissent d’une plus grande sécurité, mais combien usent de leur liberté d’expression ?

Lâcheté ? C’est vite dit. Ce sont les structures, en premier lieu, qui décident, qui libèrent la parole ou incitent au silence. L’individu n’a pas le choix : à moins de se démettre (pour s’aliéner ailleurs), il intériorise, peu ou prou, les règles du jeu, et ces règles l’infantilisent. Il demeure fondamentalement un exécutant, et des notes – l’équivalent des primes ? – sanctionnent la qualité de l’exécution et la valeur de la personne (« tenue », « rayonnement », « autorité », « ponctualité » sont les critères les plus courants).

Le travailleur perd vite le goût de la liberté, à vrai dire, avant même d’entrer dans la carrière : quand il s’y prépare, puisque les aînés y sont encore. Et que, de leur bon plaisir — celui du « patron » qui dirige sa thèse, du jury qui le jauge et le juge, du supérieur qui accorde ou refuse la titularisation, facilite l’avancement, confie ou ne confie pas un travail intéressant — dépendent l’orientation et la qualité de sa vie professionnelle.

Ainsi, en médecine, explique le professeur Alexandre Minkovski, « comme la plupart des gens ont une carrière à faire, ils ne vont pas s’amuser à exprimer leurs opinions, tout le monde se la ferme. N’arrivent que les conformistes, que ceux qui disent oui à tout ce que dit leur patron. Conseils de gestion, confédération des syndicats médicaux, ordre des médecins, ministère de la santé, tous ces organismes de contrôle sont pris en main par des gens dont un très grand nombre sont peu compétents, et qui sont là plutôt grâce à leur savoir-faire que leur savoir et leur honnêteté. Ce qui crée un système dans lequel on perd sa liberté intellectuelle d’entrée de jeu – dès l’internat ».

Le consommateur manipulé

Libre de travailler, libre aussi, en quittant l’usine ou le bureau, d’être étouffé dans le métro, écrasé dans le bus, asphyxié et énervé dans un embouteillage, le citoyen est libre d’arriver chez lui épuisé.

Libre, vraiment ? Ou empêché, d’abord, de satisfaire des besoins fondamentaux (air pur, silence, repos) que ses conditions matérielles de vie rendent encore plus impérieux, et contraint, d’autre part, d’en éprouver d’autres, très secondaires, que la publicité lui présente avec insistance ? Libre de choisir, ou de subir les choix d’autrui ? N’est-il pas dans la situation de ce rat de laboratoire qui, conditionné à actionner un levier pour obtenir une boulette de viande, confiait, paraît-il, à ses congénères : « C’est merveilleux, j’ai trouvé le moyen de conditionner mon psychologue à me donner de la viande. »

Le citoyen-consommateur est aussi libre que ce rat. Car ce n’est pas de son plein gré, même si sa main, sur l’étagère, choisit librement le produit, qu’il sourit Gibs, boit Périer, porte un Jean ou se meuble Lévithan. « La possibilité de choisir n’est donnée qu’à celui qui est informé, remarque Henri Estingoy ; or il y a une disproportion monstrueuse entre les moyens d’information dont disposent les stratégies industrielles et commerciales pour imposer leur marketing, et les moyens d’information, rudimentaires, dont dispose le consommateur pour accéder à la finalité de ses choix. Le consommateur ne bénéficie pas d’éléments d’information objectifs ; or c’est devenu un métier d’acheter, de se loger, de s’assurer, de savoir quelle ceinture de sécurité est la meilleure. »

Manipulé, le consommateur l’est de mille façons : quand on l’assure que « le client est roi », qu’on lui offre ce qu’il demande (alors qu’il demande ce qu’on lui offre), quand, par une publicité mensongère ou abusive, on le trompe sur la qualité d’un produit, quand on Présente comme une innovation un médicament qui n’a de nouveau que son conditionnement, quand, par un renouvellement constant des biens, on engendre chez lui une dépréciation de ceux qu’il possède.

« La liberté du consommateur est encore aliénée Par cette fébrilité perpétuelle, cette atmosphère de fête permanente qu’entretiennent l’industrie et le commerce, déconnectant sans cesse le rêve et la réalité, dit Henri Estingoy ; c’est ce qui explique les réveils brutaux et qu’on ait envie de rejeter cette société de consommation. » Mais la plupart l’acceptent et « en redemandent » (le Salon de l’automobile n’a jamais reçu autant de visiteurs qu’en 1975), jusqu’au jour où ils s’aperçoivent que tel contrat est un attrape-nigaud, que la période d’essai gratuit est facturée, que la garantie joue bien s’ils prennent à leur charge les frais d’expédition de la machine à laver.

Mystifié, le consommateur moyen n’a même pas la liberté de se distraire. Non seulement parce que les divertissements coûtent cher, mais parce que les spectacles proposés sont sélectionnés à la source même, selon les critères fondamentaux du système, qui ne sont pas, on s’en doute, esthétiques ni culturels, mais d’abord de rentabilité et de profit.

Des loisirs contrôlés

Le cinéma en est un exemple frappant : on ne fait pas les films qu’on veut, pas plus qu’on ne choisit réellement ceux qu’on voit. Il est vrai qu’un créateur peut dire ce qu’il a envie de dire : la censure politique à proprement parler n’existe plus. « Mais, remarque Jean-Louis Bory, cette liberté va se heurter tout de suite au système – des producteurs, des distributeurs et des exploitants se trouvent sur le chemin qui lie la liberté d’expression du créateur à la liberté de réception du public ; et là peuvent se dresser toutes sortes d’obstacles : les producteurs ne financeront un projet que dans des conditions qui leur paraîtront rentables. »

Certes, le public a la liberté – mais combien restreinte, déjà – d’aller voir un « beau film » ; et encore : dans les petites villes, westerns et pornos se partagent souvent les trois ou quatre salles existantes.

Mais quel public ? Celui qui termine la semaine epuisé, que sa culture ne prépare pas à percevoir la réalité comme Fellini ou Bunuel la représentent, que la publicité conditionne (de quel « battage » a bénéficié le film de René Vautier, Avoir vingt ans dans les Aurès ?), que ses possibilités matérielles limitent.

Finalement, « qui est libre ? se demande Jean-Louis Bory. Celui qui a la possibilité d’aller au cinéma plusieurs fois par semaine – ce qui exige loisirs et argent, – celui qui, par sa culture, pourra choisir entre différents films en connaissance de cause. Le public vraiment libre, c’est la frange intellectuelle de la classe bourgeoise – Ce que j’appelle le ghetto culturel ».

Mais ceux du ghetto, qui ont tellement plus de moyens de s’acheter au prix fort un certain nombre de libertés (soins, logement, culture, loisirs), échappent-ils, plus que les autres, à cette sorte d’oppression subtile qui s’infiltre dans la vie quotidienne et sourdement la pourrit ? A tel point qu’un ministre, oh ! Ubu ! est chargé de lui rendre sa qualité !

« J’avais un très bon copain qui s’appelait Raymond, dit le docteur Jacques Hassoun. Il était infirmier. La dernière fois que je l’ai vu, il m’a dit : « Je souffre d’asthme, j’étouffe comme un grand asthmatique. » Il est mort peu après. Vivre le quotidien comme un asthme. Ça fonctionne tellement bien que l’emprisonnement extérieur s’enferme dans le corps ; le corps n’est plus qu’une enveloppe autour d’une prison interne. »

Combien vivent le quotidien comme un asthme, dons cette société qui ne supporte pas l’angoisse qu’elle sécrète, nous réduisant, quand un voisin fait sa crise, à appeler police-secours ou S.O.S. amitié ? « Au nom de l’apolitisme du désir, écrit Michel Hoscoet peu avant de se tuer, allez-vous continuer à nous offrir comme unique solution honorable de passer par des fenêtres d’appartement, car si l’ultime possibilité de dire je, c’est de sauter par un balcon, alors, là, c’est l’apologie de la mort ? » (1),

A la limite, en effet, n’est-ce pas l’apologie de la mort (la mort à soi, la mort à l’autre, et pas seulement le suicide) que célèbre une société où l’affirmation du je est quasiment impossible ? Allergique à la différence (de par son mode de fonctionnement, qui standardise les hommes comme les objets), la société programme, même si elle ne le produit pas toujours, le même modèle toujours recommencé.

Société anonyme du on intolérable au je ; car tout ce qui sort des marges et des normes est immédiatement rejeté. Au nom du sérieux et des valeurs établiés. Des valeurs cotées en Bourse.

Société permissive ? Mais par quelle mystification le prétend-on, quand elle élague, coupe, détruit, réprime tout ce qui dépasse et sort du rang ? Sans doute, les « déviants » sont-ils plus libres de parier qu’autrefois ; mois sitôt reconnue, cette liberté-là est récupérée – commercialisée. A peine nommée, la sexualité, par exemple, dégénère en pornographie ; or, comme le dit Jean-Louis Bory, « le commerce du c... n’a rien à voir avec la libération sexuelle. Je serais femme, je serais farouchement hostile au porno tel qu’on le voit, qui considère la femme comme une bidoche qu’on manipule exactement comme sur un étal de boucher. Ce porno-là se situe dans la tradition gauloise, paillarde de ce pays, qui est phallocrate jusqu’à la moelle des os, et qui ne conçoit le porno qu’au niveau de la chanson de salle de garde ou du chahut d’étudiants. Ce qui n’a aucun rapport avec la libération sexuelle ».

Celle-là, qui peut, aujourd’hui, la définir ? « Ce n’est pas parce que quelqu’un est nu devant une glace qu’il se voit en entier ; il y a toujours une partie de son corps qui reste voilée à son regard, dit le docteur Jacques Hassoun... Les gens vivent peut-être un peu plus selon certaines de leurs envies, mais le refoulement se déplace ailleurs ; c’est ce que l’analyse nous apprend tous les jours. Il ne faut pas confondre répression sexuelle et refoulement. Ce n’est pas parce qu’on peut agir avec ses organes génitaux que le reste s’est libéré ; on peut se demander si la prétendue libération sexuelle n’aboutit pas à mettre une barre encore plus prononcée sur la parole, le regard ; peut-être la barre s’est-elle simplement déplacée. »

Déplacement parfois très incertain : l’homosexualité, par exemple, n’est tolérée que dans les milieux privilégiés : « Ici, dans cet immeuble, comme dans mon petit village, dit Jean-Louis Bory, tout le monde m’accepte. Je suis un artiste, comme ils disent, par conséquent un veau qui a déjà cinq pattes ; alors, qu’il en ait six, de toute façon ce n’est pas un veau à quatre pattes.

Moi qui suis un notable, je suis libre ; mais je reçois beaucoup de lettres de gens qui ne le sont pas. « Je n’en peux plus, comment faire, je vis avec un copain, faut-il avouer ? », m’écrivent des ouvriers. C’est fréquent qu’ils se fassent renvoyer. J’ai reçu des lettres de médecins qui ont cru qu’ils pouvaient tout dire, et qui perdent leur clientèle. »

Tragique étourderie ! Car qui peut dire, dans une société qui a pour loi le silence, pour règle le secret – secrets d’Etat, secret des dieux, secrets d’affaires et de fabrication, secrets de l’instruction et des délibérations, secrets professionnels et confessionnels, des ordres et des confréries, des dossiers et des écoutes – et qui, au prix d’un énorme gâchis (combien de dépressions, de névroses, de psychoses, de suicides ?), contraint ses membres, tels les captifs du mythe platonicien, à vivre enchaînés dans une caverne qu’on leur fait prendre pour un palais

La gauche et les notables

De cette caverne, qui les sortira ? Où sont les forces qui luttent, aujourd’hui, pour la liberté ? Chacun, bien sûr, prépare des textes – une fois de plus : le parti communiste a déjà publié le sien, Vivre libres, et l’on attend ce printemps la charte du parti socialiste. Mais il est clair qu’en politique comme ailleurs, ainsi que le rappelle Alain Krivine, « on ne peut croire personne sur parole », et que la pratique, seule, peut authentifier les déclarations les plus solennelles.

Mais que cette pratique est décevante ! Quitte à donner dans l’anecdote (mais quand elles s’additionnent...), faut-il dire les difficultés que nous avons éprouvées à rencontrer les responsables de la gauche ? M. Michel Rocard nous répond que, s’il devait « parler sur tous les sujets, et en particulier ceux qui ne sont pas de (sa) responsabilité directe au secrétariat du P.S., (il) n’en finirait plus ». La liberté, un « sujet » – un dossier – parmi d’autres ? Même désinvolture place du Colonel-Fabien : M. Georges Marchais, qui ignore d’abord notre demande, accepterait finalement, nous dit-on, de nous remettre « une déclaration d’une vingtaine de lignes » (à insérer comme une publicité ?), mais n’estime pas utile un entretien.

M. Edmond Maire non plus, qui, à quelques mètres du bureau où nous nous trouvons, demande par téléphone à l’un de ses collaborateurs de rédiger « quelques lignes » qu’éventuellement il signera. L’un après l’autre, les notables s’esquivent. Comme les autres : attaché de presse auprès du ministre de l’intérieur, M. André Mousset nous informe que M. Poniatowski ne peut pas nous accorder d’interview « parce que vos questions, vous comprenez, sont politiques ». La désinvolture du prince ne surprend pas ; celle des responsables de la gauche étonne : de meeting en interview (mais à la télévision, il est vrai) ne se font-ils pas les chantres de la liberté ?

Chantres enroués, nous semble-t-il, et qui chantent faux : si la liberté constitue peut-être un excellent thème de propagande électorale, si c’est peut-être une bonne machine de guerre à l’encontre d’un pouvoir qui se dit libéral, mais qui envoie devant la Cour de sûreté de l’Etat des syndicalistes et de jeunes soldats au dossier vide, ce n’est pas, apparemment, une exigence profonde – cette sorte de foi qui, à certains moments privilégiés de l’histoire, soulève les peuples et, en tout cas, brûle leurs dirigeants.

Car, consentent-ils à parler, qu’ils paraissent tièdes, peu convaincus, parfois mal informés, et finalement satisfaits d’une situation que, par ailleurs, ils dénoncent ! Jeune député socialiste, M. Jean-Pierre Cot s’excuse du peu d’intérêt de ses déclarations : il n’a pas « beaucoup réfléchi au problème », et nous suggère de rencontrer l’un de ses collègues. Membre du comité directeur du parti socialiste, Mme Nicole Questiaux ne s’inquiète pas outre mesure, puisque « pour l’essentiel, on est libre, on peut s’exprimer, manifester » ; est-elle si éloignée d’Etienne Le Roy Ladurie qui, à notre connaissance, ne milite nulle part et qui, lui, se sent pleinement libre : il peut acheter le journal qu’ (il) veut ?

Pierre Juquin ne s’en tient pas, assurément, à des critères aussi légers. Mais lui demandons-nous quelles garanties le parti communiste donne du sérieux de son combat, il s’énerve et part en guerre contre le parti socialiste qui, à l’entendre, est l’ennemi des libertés : « C’est quand même bizarre, dit-il, qu’on ne demande pas de garanties à ceux qui ont si souvent porté atteinte aux libertés. Car enfin, tout de même, les guerres coloniales, c’est le P.S. ; la répression contre le P.C., c’est le P.S. : c’est François Mitterrand qui a fait perquisitionner dans le bureau de Waldeck Rochet, ce n’est pas nous. Nous, on n’a jamais touché aux libertés. »

Jamais ? Mais le bombardement de Sétif et de Guelma (quarante-cinq mille morts), quand Charles Tillon, en 1945, était ministre de l’air ? « C’est un coup de l’état-major, le ministre n’était pas au courant. »

Jamais ? Mais le vote des pouvoirs spéciaux pour l’Algérie, en 1957 – ce blanc-seing donné à Massu et à ses tortionnaires ? Une erreur ? « C’est difficile à juger, rétrospectivement. On ne peut pas dire que cela ait très bien réussi, mais c’était peut-être quelque chose à essayer. »

Cherche-t-on des « garanties » dans le présent, que trouve-t-on ? Un parti qui ne reconnaît pas plus qu’autrefois le droit de tendance – le droit à la différence.

Ou encore un secrétaire général qui, lors de la préparation du XXIIe congrès, donne le ton, et des directives (quelle différence avec un Leconuet disant son « sentiment » avant que la chambre d’accusation délibère sur l’affaire Chapron ?) : la pornographie est immorale, décrète-t-il ; la dictature du prolétariat, un concept démodé. Une presse enfin qui, par ses contre-vérités (elle a repris à son compte les récentes attaques contre Dubcek), par la censure qu’elle pratique sur certaines informations (elle n’a rien dit pendant deux ans de l’affaire Pliouchtch), ne donne pas un exemple de liberté :

« A partir du moment où, sur une information qui ne peut pas ne pas intéresser ses lecteurs, déclare Pierre Daix, l’Humanité prend une position pour le moins ambiguë, quand elle ne se borne pas à recopier les déclarations des dirigeants des pays socialistes concernés, elle introduit dans le débat sur les libertés quelque chose qui va dans le sens de la répression. En aucun cas, l’Humanité ne permet à ses lecteurs de juger et de contrôler un certain nombre d’informations ; sa quantité de silences est remarquable. »

Comme le remarque très justement Alain Touraine, « la société française fait partie des sociétés qui exploitent le reste du monde ; les sociétés dominantes doivent pousser leur lutte pour les libertés – et c’est le critère de son sérieux – jusqu’au point où elles remettent en cause leur rôle dominateur ; le vrai test de nos luttes pour nos libertés est là. Celui qui ne remet pas en question sa domination à l’égard des autres sociétés n’est pas crédible. Parle-t-il quand même de liberté, il se moque de nous ».

Comme il se moque de la liberté, prétexte à gagner des voix. En essayant de séduire les classes moyennes, sans pour autant démobiliser les militants. Position inconfortable et contradictoire : « Marchais passe son temps à vous tendre la main avec un rire carnassier. Comme Chirac. C’est le côté Etat. Mais en même temps, les uns et les autres se donnent un petit air de société civile, un petit air de bol du samedi soir ; les communistes jouent aux socialistes, et les gaullistes aux libéraux ; ils ne peuvent être ailleurs que dans cet entre-deux. » (Alain Touraine.)

Peut-être pourraient-ils en sortir, si les citoyens les y poussaient ; mais, dans le débat actuel sur les libertés, ce sont les grands absents. « La population, estime Cornélius Castoriadis, fait comme si cela ne l’intéressait pas de conserver ses libertés ; il suffit de voir la facilité avec laquelle les ainsi nommés citoyens laissent la police ou l’Etat empiéter sur les ainsi nommés droits qu’ils possèdent, sans que cela suscite des mouvements qui ne soient plus ceux d’une catégorie donnée de la population, mois un mouvement des citoyens en tant que citoyens. »

Privatisés par le système, ils réagissent encore par groupes (d’âge, de sexe, de profession) : des femmes assiègent le tribunal de Bobigny, des viticulteurs barrent les routes, des commerçants envahissent les perceptions, des employés de banque manifestent. Mais la dimension civique est perdue, la solidarité des opprimés n’éclate (comme une bulle) que dans le champ clos des discours dominicaux, et surtout les atteintes aux droits d’une catégorie donnée ne sont pas vécues comme autant d’atteintes à la liberté de tous.

Des citoyens indifférents

« La mentalité nationale n’est pas libertaire, dit Me Robert Badinter. Les Français n’ont pas la passion de la liberté, ce n’est pas une revendication importante. Ils n’ont pas d’exigences du genre : « J’ai le droit de contester, j’ai le droit d’être autre », non, il y a une sorte de résignation. Ils aspirent à une société d’assistés. »

Pour peu que leur pouvoir d’achat ne baisse pas trop, et que le gouvernement ne touche pas à ce que Me Badinter appelle « la part confortable des libertés » – non pas cette exigence qui les jetterait dons la rue parce qu’on vient d’expulser un immigré ou d’embastiller un soldat, mais cette facilité qui leur permet de partir en week-end ou de critiquer Giscard au Café du commerce – ils semblent mûrs, si l’on peut dire, pour un régime autoritaire.

Non pas le fascisme d’hier, avec ses bruits de bottes, le cliquetis des armes, les camps de la mort ; celui-là, qui est passé, est probablement dépassé, et ce n’est sans doute pas par hasard si tant de films, d’émissions, de débats s’efforcent d’en raviver l’image : les horreurs d’autrefois rendent moins sensibles les menaces du présent. A regarder derrière soi, on ne voit pas ce qui approche, et déjà se met en place : cette sorte de totalitarisme feutré qui gagne peu à peu le pays et qui, laissant aux citoyens la conscience d’une liberté imaginaire, les maintient dans l’inconscience de leur plus totale dépendance.

« Les Français n’ont jamais été aussi aliénés, constate Me Robert Badinter, mais ils n’ont jamais eu le sentiment d’être aussi libres. » Est-ce dans l’ordre de la tragédie historique que les peuples ne sachent jamais pour qui sonne le glas ?

MAURICE T. MASCHINO

Notes

(1) On consultera, à ce sujet, l’ouvrage de Guy Courtieux, l’Entreprise, société féodale, d’où ces exemples et quelques autres que nous signalerons sont extraits.

(2) Roger Errera, les Libertés à l’abandon.


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