La crise ou quand l’économique dissimule la question du sens de l’existence

samedi 19 septembre 2009
par  LieuxCommuns

Texte de 2003, tiré de La revue du MAUSS

La crise ou quand l’économique dissimule la question du sens de l’existence

Alain CAILLÉ

Cinq constats afin d’esquisser les contours de la crise

* La croissance ne sera plus suffisante, désormais, pour donner à tous un emploi à plein temps toute la vie. L’économie française « a fait du 5% » de croissance, comme on dit en langage technocratique, entre 1960 et 1975, elle « fait actuellement du 2 , 2,5% ». Tous les experts s’accordent pour dire qu’il faudrait 3% pour stabiliser le chômage actuel, et l’on ne voit pas très bien comment atteindre ce 3%, même en étant extrêmement volontariste. La croissance sera désormais insuffisante pour régler par elle-même les problèmes de chômage ou d’exclusion sociale.

* Le fait que la croissance structurelle diminuer du moins pour un avenir prévisible, n’est pas en soi une catastrophe absolue. Nous ne réfléchissons pas suffisamment au fait que notre économie est riche, et que même ceux qui sont considérés comme pauvres, et qui le sont d’une certaine manière, sont infiniment plus riches, d’un point de vue des biens matériels, que ceux des sociétés passées. Et que probablement, les appartements du quartier Démocratie que l’on vient de raser, il y a un mois aux Minguettes, étaient plus confortables qu’un certain nombre d’appartements du siècle passé voire d’aujourd’hui dans le seizième arrondissement de Paris. Non pas que les pauvres actuels ne soient pas pauvres, mais ils ne le sont pas strictement pour des raisons matérielles, en tout cas pas uniquement pour des raisons matérielles. Mais pour des raisons beaucoup plus compliquées : pour des raisons de sens de l’existence.

* Le problème n’est donc pas tant un problème de production de richesses, mais plutôt celui de leur distribution ou redistribution. Comment solvabiliser ceux qui sont exclus des modes de distribution actuels ? Et plus profondément, comment légitimer les modes de redistribution de cette richesse, les modes de solvabilisation de ceux qui sont pour l’instant, très largement insolvables ?

* Entrent en crise également les deux appareils de la modernité que sont l’État d’une part et le marché d’autre part. Et celle crise -des grands appareils nous plonge dans une situation extraordinaire ment étrange. Nous voyons tous qu’il y a, pour assurer l’existence collective, énormément de choses à faire, énormément de tâches à accomplir. Nous ne pouvons plus les accomplir, car nous avons pris l’habitude qu’elles soient faites, soit dans le cadre de l’économie de marché, soit dans le cadre de l’économie publique. Par exemple, justement, l’assistance aux personnes âgées, les tâches d’éducation des enfants, etc. Tout cela a été accompli jusqu’à présent sur le mode professionnel et ne peut plus guère l’être pour l’instant, car ces activités ne sont pas rentables du point de vue de l’économie de marché et on ne peut embaucher des fonctionnaires à l’infini. Il y a donc des choses à faire, mais on ne peut les réaliser du fait que les deux grands systèmes d’action sociale que nous connaissons, l’économie de marché et l’État ne peuvent plus les assurer.

* Le marché et l’État, appareils de la modernité par excellence, fonctionnent selon une logique de la loi abstraite Elles mettent les sujets sociaux en relation mais sur le mode de l’impersonnalité. Sur le marché économique, les agents se rapportent les uns aux autres dans l’anonymat : nous ne connaissons pas à priori les producteurs, les vendeurs. des biens que nous achetons. Et de même, dans la sphère de la fonction publique, les fonctionnaires sont des gens qui ont à accomplir une fonction, et non des personnes.

La crise que nous connaissons est donc également la crise de ces appareils qui fonctionnent à la loi impersonnelle.


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