Dimensions anthropologiques de la société de consommation

mardi 30 juin 2009
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G.Fargette « La crépuscule du XXIe siècle », n°18-19-20, Mai 2008

Préalable

Le triomphalisme politique, cette forme dégradée du prophétisme religieux, semble constituer le style obligé de la prédication sur les temps nouveaux que l’on souhaite voir advenir. Il s’agirait de les annoncer à partir de la proclamation de certitudes inexorablement victorieuses, comme s’il fallait affirmer que l’issue possède la consistance d’un événement déjà advenu. L’état contemporain de confusion politique doit beaucoup au fait que tout discours honnête ne peut plus proposer que des incertitudes ou des préoccupations, sources d’énigmes nouvelles.

Cette question de l’honnêteté n’est pas un simple aspect moral. Nous, qui prétendons formuler une critique de fond de la société existante, nous avons hérité et développé un arsenal critique qui n’a cessé de s’étoffer depuis deux siècles. Or, presque aucun courant ne semble s’être aperçu qu’un tel arsenal ne peut fournir de guide valide pour l’action qu’à la condition de commencer par se l’appliquer à soi-même et à ses propres conceptions. Un tel préalable rencontre en réalité un tabou particulièrement absolu dans tout ce qui fait profession de critique sociale. Toute esquisse de bilan en ce sens est considérée comme une “trahison” à la fois incompréhensible et insupportable. Or, de deux choses l’une : ou bien nous sommes en mesure de subir une telle épreuve de vérification pour nos choix et nos positions ou bien rien ne peut résister à un tel arsenal critique. Dans ce dernier cas, notre critique du monde existant serait tout simplement une imposture, puisqu’elle se réduirait à un prophétisme instrumental destiné à nous apporter un pouvoir d’un genre nouveau. Telle est la logique banale de ceux qui prétendent détenir un savoir permettant de dire aux autres ce qu’ils doivent penser et faire, sans que ceux-ci puissent modifier de telles injonctions.

Il n’est pas douteux, au vu des résultats historiques, que tout ce qui s’est rattaché au thème du “communisme” relève d’une tentative ouverte ou masquée (cynique, inconsciente, ou somnambulique) de ce genre. La dénonciation justifiée d’injustices et d’horreurs avérées a servi d’instrument pour en établir de nouvelles, pires encore, ou en ressusciter d’antiques, particulièrement effroyables (c’est toute la question du “despotisme oriental” qui s’est reproposé sur une base matérielle nouvelle avec le totalitarisme “soviétique”, en Russie et en Chine).

Ce préalable d’une capacité de critique interne étant formulé, on ne peut que refuser l’illusion de système dans lequel tout agencement intellectuel articulé tend à se réfugier. Le “capitalisme” n’existe pas en soi, alors qu’il est aisé de décrire les divers mécanismes capitalistes à l’œuvre. Prétendre automatiquement qu’ils parviennent à recouvrir toute la société et à se substituer à sa substance est assez curieux : on voudrait prendre la place du supposé “capitalisme” pour bâtir la Cité de l’Histoire qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’épaisseur métaphysique de cette démarche a miné la plupart des analyses de critique sociale depuis deux siècles. A l’encontre de ce que tous les sacerdotes de la critique sociale feignent de croire, le capitalisme n’est pas un système. Comme le constatait T. Adorno, c’est lui faire beaucoup trop d’honneur que d’avaliser une telle prétention.

Aujourd’hui encore, il est frappant de voir à quel point les stalino-gauchistes réduisent toutes les problèmes contemporains à une source unique, les mécanismes marchands, alors que la réalité ne cesse de démentir jour après jour cette vision incroyablement réductrice. Cette perception mutilée leur permet d’évacuer par anticipation toutes les horreurs qu’ils ont pu cautionner dans le passé et dont leur bagage n’est nullement débarrassé.

LES GRANDES VAGUES DE LA CRITIQUE SOCIALE

Quand on considère l’histoire de la critique sociale depuis la révolution française, il apparaît très vite que cette critique a connu des atmosphères très différentes dans le temps. Les thématiques fertiles qui sont sources de développements effectifs, parce qu’elle s’ancrent dans des comportements eux-mêmes communicatifs, ont connu plusieurs périodes nettement distinctes, dont les caractéristiques sautent aux yeux, après coup. Les lignes de force qui définissent ces périodes se situent au confluent d’éléments idéologiques, géo-politiques, etc., qui vont bien au-delà d’une référence moniste dans la conception de l’histoire.

Il suffit d’en donner les dates approximatives pour reconnaître leur spécificité. Il se dégage d’étonnantes régularité, mais il ne saurait s’agir de “cycles” qui supposeraient une vision circulaire de l’histoire évoluant selon une direction “ascendante”. Ces périodes constituent des moments de création et de construction collectives qui sont davantage déterminés par des développements endogènes cumulés. Il vaut mieux employer le terme de “vagues” successives. L’indétermination de leur futur est ainsi préservée pour l’analyse.

- La première vague

La première période, 1789 - 1830, est largement dominée par la thématique des “états”, le “quart-état” étant peu à peu pressenti pour jouer à son tour le rôle qu’a tenu le “tiers-état” durant la Révolution française. L’intérêt n’est pas qu’il s’agisse de “théories” plus ou moins apparentées (jusqu’au “communisme” agraire de Babeuf), mais que ces théories soient en interaction avec une crise des échelles de souveraineté dans les sociétés considérées. Pour le formuler autrement, ces théories touchent très directement à l’institution de ces sociétés, et même de façon ouverte, à partir de 1789. La question de la justice sociale prend une centralité inconnue dans les réflexions antérieures pour cette raison.

- La deuxième vague

La période 1834 -1873 voit se formuler la question du salariat, de l’industrie, et de la prise en main de la production par les producteurs eux-mêmes.Malgré quelques anticipations fugitives durant la période précédente, c’est alors que les théories socialistes trouvent vraiment leur formulat ion. 1834 est l’année de la première insurrection (en Silésie) sur la question du salaire et de l’argent, tandis que le début des années 1870 voit surgir et s’éteindre presque aussitôt la tentative la plus ambitieuse visant à fonder un nouvel ordre de choses (avec la Commune de Paris). 1873, année où se dissout la I ère Internationale, peut servir de point de repère commode pour l’achèvement de l’époque. C’est durant cette période que la thématique des antagonisme de classe apparaît comme seul langage à même de décrire la question sociale.

- La troisième vague

La période suivante, qui s’étend jusqu’à 1914 présente des traits extraordinairement marqués que seuls les historiens semblent avoir conservés en mémoire. Le monde du travail, malgré de féroces répressions pour l’époque, a mené un immense effort d’organisation, qui a fini par s’avérer irrésistible. On est passé des bourses du travail aux syndicats de masse, tandis que les partis ouvriers s’efforçaient pour la plupart de s’intégrer au jeu parlementaire, par le biais du suffrage universel. Certains y ont si bien réussi en une trentaine d’années que l’on peut considérer qu’ils ont fait imploser le vieux parlementarisme bourgeois, qui voulait que l’on allât au parlement pour se mettre d’accord sur les affaires communes, mais cette implosion n’a pas conduit à son remplacement par un mode viable de démocratie. Les divergences d’intérêt sont telles que des fractions de plus en plus difficiles à concilier (les “partis”) se sont trouvées face à face dans l’enceinte parlementaire, même quand les élus “ouvriers” se laissent circonvenir ou acheter .

Le grand levier d’action collective renvoyait durant cette période à une conception éducationniste qui s’appuyait sur une soif aujourd’hui oubliée d’auto-formation et d’auto-éducation.

Aucune classe sociale dominée n’a jamais transformé son sort comme cette classe ouvrière industrielle. C’est sur cette base rationnelle que nombre de théorisations se sont développées pour considérer que le mouvement ouvrier représentait une force historique destinée à décider du sort des sociétés dans lesquelles il se développait. Le prophétisme marxiste, minoritaire dans le mouvement ouvrier avant 1914, s’est appuyé sur ce sentiment qu’il a tenté d’attiser en retour.

- La quatrième vague

Le rôle de la guerre de 1914 -1918, qui sert de charnière avec la période suivante est crucial. La brutalisation de la vie qui en est découlée a marqué sans retour les luttes entre les classes.

L’insurrection russe de 1917 est tout de suite apparue comme un moyen d’effacer le désastre qu’avait représenté l’entrée dans la guerre mondiale. Mais cet événement n’a produit qu’une militarisation systématique du mouvement ouvrier, d’une part (c’est l’apport sinistre du bolchévisme, conformément à sa matrice formulée en 1903 dans le “Que Faire ?” de Lénine), et la fracture internationale irréversible du mouvement ouvrier, d’autre part. Le bolchévisme a réussi à concilier la prise du pouvoir d’État avec la récupération et la stérilisation des plus remarquables organes d’auto-organisation du mouvement ouvrier, les conseils (“soviet” en russe). Non seulement il les a vidés de leur substance, mais il n’a su que mettre en place une forme de despotisme dont les observateurs ont mis de longues années à identifier les particularités nouvelles (ce qu’il a fallu finalement résumer sous le terme de “totalitarisme”). Le rapport entre parti- État militarisé et organes d’auto-organisation du monde ouvrier a été définitivement tranché en 1956, lors de l’insurrection de Budapest. Les tenants du “parti au-dessus de tout” ont écrasé les partisans de la “révolution au-dessus de tout”, état d’esprit qui prolongeait les attentes du vieux mouvement ouvrier du XIXe siècle. La succession des deux guerres mondiales, qui forment au fond un conflit unique, et le développement des régimes totalitaires (fascisme, puis nazisme, parallèlement au bolchévisme, c’est-à-dire au “communisme réellement exis- tant”) ont laminé le mouvement ouvrier, qui ne s’en est jamais remis. L’étendue des répressions a remis à l’ordre du jour des méthodes qui semblaient appartenir aux manifestations les plus anciennes du despotisme oriental. Le massacre de masse est redevenu un instrument politique dans une Europe qui l’avait largement oublié (les modalités du massacre des Fédérés en 1871 représentaient déjà un avant-goût sinistre du XXe siècle).

- La cinquième vague (la première de l’interrègne)

A partir de la fin des années 1950, la question ouvrière a peu à peu cessé d’être au centre des préoccupations collectives, au profit de la décolonisation, qui a fourni une nouvelle figure crypto-chrétienne du “damné de la terre”, avec cet avantage symbolique considérable que l’on a très vite atteint le but revendiqué (l’indépendance politique des colonies, qui a laissé intacte toute la sphère des mécanismes de domination internes à ces sociétés, ou qui les a renouvelés en les aggravant).

De fait, les développements anti-colonialistes, et le tiers-mondisme qui les prolongeait, ont accompagné une situation de “victoire” déjà acquise : l’abandon de l’empire des Indes par la Grande-Bretagne avait eu lieu sans grand combat dès 1947, ce qui signait la liquidation du principal empire colonial de la planète, et par voie de conséquence celle de tous les autres. Les “luttes anticoloniales” les plus âpres, comme en Indochine ou en Algérie, ont constitué des combats d’arrière-garde sanglants, l’épuisement des grands États-nations européens à travers les deux guerres mondiales ayant été décisif. De même que le ressort des Cités grecques antiques est sorti brisé de la longue guerre du Péloponnèse, de même, les États-nations européens ont subi une perte de substance historique irrémédiable entre 1914 et 1945.

La cinquième période, qui s’étend de 1957 jusqu’au milieu des années 1990 (elle s’est achevée peu après la dissolution de l’Union soviétique, reliquat fossilisé du bolchévisme), présente assurément une unité d’atmosphère. On y parlait encore abondamment de “mouvement ouvrier” (surtout à la fin des années 1960 et au début des années 1970), mais celui-ci a cessé de répondre. Tout en se montrant capable de revendications, il a soigneusement évité toute tentative de monter à l’assaut du ciel.

Toutes ses composantes, devenues massivement lucides sur ce que les régimes de “communisme réel” faisaient subir à leurs ouvriers et à leurs paysans, ont finalement choisi de se tourner vers des solutions strictement pragmatiques, solutions qui ont trouvé un débouché dans l’immense déploiement de la société de consommation, esquissée dès les années 1920 aux États-Unis. De fait, l’ensemble des critiques adressées aux sociétés industrielles paraissent désormais déconnectées de toute crise interne des échelles de souveraineté. Là où celles-ci se dérèglent, ce sont d’autres forces collectives qui entrent en jeu, dans l’aveuglement le plus complet : l’absence de toute tentative d’auto-institution explicite de la société est particulièrement frappante.

Les théories “critiques” peuvent parfois tenter d’approfondir leurs références (de plus en plus répétitives), elles n’obtiennent plus de résultats à la hauteur de leurs ambitions. L’ombre d’élan qui s’y manifeste modifie certains éléments de l’institution imaginaire collective (on sait à quel point après 1965, les comportements, les mœurs, etc., ont évolué, en Occident uniquement). Il reste que cela s’est produit sans renversement des hiérarchies établies qui ont muté selon des logiques leur permettant de ressaisir l’initiative de leur transformation, ou sous l’effet de changements matériels qui excèdent les actions conscientes de quelque milieu social que ce soit .

La relative régularité des “vagues” identifiées ci-dessus est assez remarquable. Leur temps de déploiement tourne toujours autour de 40-45 ans, avec un flou inévitable limité à quelques années aussi bien à leur début qu’à leur fin.

Il y a là une trace indéniable d’un invariant humain, lié la durée de la vie des individus. Aucune génération ne peut avoir d’influence au-delà d’une telle période. Il faut déjà devenir adulte, et le prolongement de la vie humaine, en Occident surtout, depuis une cinquantaine d’années ne change rien à ce mécanisme : passé la soixantaine, l’influence des uns et des autres s’effondre très vite. Mais il est remarquable et vérifié dans divers domaines que le renouvellement des générations ne conduit pas à une évolution uniforme et continue des sociétés. Il existe de courts moments plus ou moins fondateurs, qui cristallisent ou expriment les caractéristiques de la période.

- L’amorce d’une sixième vague (la deuxième de l’interrègne)

Un tel cadre d’analyse fournit un éclairage précieux pour le décryptage des dix ou quinze dernières années. Il est clair que l’atmosphère dans lequel se meut l’altermondialisme, qui a précipité en une forme collective en 1999 à Seattle (même si la grève de décembre 1995 en France pouvait quelque peu l’annoncer , en tant que mouvement strictement défensif), présente le contenu idéologique d’une vague nouvelle.

A la différence de la cinquième vague, où les événements parurent hésiter pendant une quinzaine d’années, celle-ci se trouve d’emblée totalement déconnectée d’une crise des échelles de souveraineté. L’absence de base sociale des altermondialistes est patente. Handicapés par l’indigence de leurs théories, parce qu’ils se montrent incapables de faire un bilan du naufrage de l’ancien mouvement ouvrier et d’agir à partir d’un tel bilan, ils reproduisent les mêmes erreurs de jugement tout en évitant de les traduire dans une organisation trop caricaturale. Ils se cantonnent aux marronniers de la dénonciation de l’injustice sociale, que plus personne ne défend vraiment, mais que les oligarchies modernes pratiquent avec méthode et succès.

A considérer le passé lointain, il n’est pas impossible que de telles vagues cantonnées au terrain foncièrement spéculatif se soient déjà déployées en déconnexion profonde de toute intervention social-historique immédiate. Si la période de crises locales et internationales connue sous le nom de ”guerre de religions” permet d’y distinguer trois vagues successives et nettement marquées de déstabilisation profonde adossée à des théories remettant en cause, à leur façon, l’institution de la société (en gros, de 1520, avec la proclamation de Luther, jusqu’en 1660, lorsque s’éteignent les crises social-historiques française et anglaise), il semble bien que l’interrègne qui s’étend de 1660 à 1789 ait connu trois vagues purement “spéculatives” où les idées n’avaient pas d’enjeu pratique immédiat (même si elles en ont eu beaucoup plus tard, à partir des années 1780), parce qu’elles étaient déconnectées des révoltes effectives (Camisards, “Bonnets rouges”, etc.).

Le parallèle est tentant pour la “sixième” vague. Les étrangetés des événements courants poussent à conclure que les échelles de souveraineté sont aujourd’hui hors de portée d’action pratique consciente et concertée, même là où des contradictions insolubles de l’histoire contemporaine les désagrègent. Un interrègne dont la durée ne se laisse évidemment pas deviner depuis notre point d’observation a commencé dès la cinquième vague. Tout au plus peut-on inférer qu’il pourrait durer un multiple de périodes de 40-45 ans. Quand on voit le poids que pèsent encore les idéologies héritées, leur reproduction, certes rétrécie mais toujours actuelle (l’effondrement de l’Union soviétique n’a nullement entraîné la disparition de ce qu’il faut considérer comme une matrice de plus en plus unitaire, le stalino-gauchisme), il est clair qu’il en va de l’analyse politique comme de la physique : les idées erronées ne disparaissent qu’avec leurs porteurs. Pire, en politique, il faut même attendre que s’éteignent ceux que les idéologues antérieurs auront méthodiquement déformés. Il est donc douteux que la “sixième” vague soit la dernière vague platonique de cet interrègne. C’en est seulement la seconde.

DÉCONNEXION ENTRE THÉORIES CRITIQUES ET CRISE DES ÉCHELLES DE SOUVERAINETÉ :

Pourquoi cette déconnexion se produit-elle assez rapidement après 1956, conformément à une considération remarquable de Lewis Mumford (l’apogée d’une civilisation précède de peu un déclin brutal) ? Il n’est pas douteux que le mouvement ouvrier , c’est-à-dire non seulement le mouvement des ouvriers mais tout ce que son interaction avec le reste de la société représentait, a été terriblement maltraité lors de la quatrième vague qui s’est étendue de 1917 à 1956. Pourquoi cependant n’a-t-il pas développé plus profondément les germes de contestation de la bureaucratie qui inspiraient les luttes les plus intéressantes des années 1950, et qu’un groupe comme Socialisme ou Barbarie avait minutieusement décrites ?

D’autres facteurs sont venus renforcer l’épuisement historique que le totalitarisme, ce stérilisateur exceptionnel de la créativité historique, lui avait fait subir.

Ainsi les effets du taylorisme commencent à se faire sentir dès avant 1914 et participent d’une tendance, croissante jusqu’à aujourd’hui, à déposséder les exécutants de toute emprise sur le moment unificateur de leur activité, aussi bien dans la sphère de la production que dans celle de la circulation. La source pré-politique, moléculaire, de tout pouvoir ouvrier en a été à la longue extrêmement affaiblie.

Mais il y a sans doute plus grave encore. La réponse est à rechercher du côté du renversement de paradigme qui semble s’imposer à l’histoire contemporaine et qui commence à apparaître à grande échelle dans les années 1970 : le prodigieux développement matériel et productif, qui s’est déployé dès la seconde partie du XIXe siècle, a commencé à atteindre les limites objectives de la biosphère.

Le problème majeur ne vient plus tant des contradictions propres au moteur inégalitaire des sociétés industrielles, que d’un heurt frontal avec les limites externes, physiques, aux sociétés humaines. Celles-ci se sont développées les unes après les autres depuis le dix-neuvième siècle comme si l’accumulation industrielle devait se poursuivre dans un monde aux ressources illimitées. Les effets en retour des “externalités” (les coûts cachés, rejetés à l’extérieur de la perception collective, que ce soit dans la myopie marchande ou le vertige bureaucratique des projets techniciens, etc.) se sont fait sentir avec une brutalité croissante. L’époque de “transitoire” s’achève pour le monde industriel, qui se heurte à la question de sa reproduction durable, à la manière de ce que le monde agricole a éprouvé après ses grandes périodes d’expansion géographique et de défrichage.

Il va de soi que ces facteurs, épuisement politique endogène du mouvement ouvrier, liquidation de sa puissance moléculaire dans la sphère de la production et de la circulation, et atteinte des limites physiques de la biosphère, sont irréductibles les uns aux autres. A moins d’inventer une nouvelle métaphysique (à coloration hegelienne par exemple), aucune théorie unitaire rendant compte de ces immenses déconvenues n’est envisageable.

Une méthode d’analyse éclectique est indispensable pour conserver une attention suffisante envers les diverses dimensions des évolutions en cours.

CONSÉQUENCES FERTILES DE L’HYPOTHÈSE DES VAGUES

Cette perception du rythme des vagues historico-idéologiques permet d’élucider certaines particularités nouvelles de l’histoire récente. Il est par exemple “logique” que le trentième anniversaire de 1968 ait déjà pu avoir lieu de façon à peu près “objective” et sans conséquences : malgré les apparences, l’événement avait cessé d’avoir toute portée pratique sur les échelles de souveraineté (d’autant qu’il était clair, après coup, qu’il n’en avait eu que de façon très limitée en son temps). Le lien avec les principes actifs de ce moment du passé était déjà distendu. Désormais, on ne peut parler de 1968 que comme d’un événement appartenant à une histoire enfuie. L’enjeu du quarantième anniversaire se réduit au type de scénarisation qui prévaudra dans l’industrie divertissement.

De même, s’explique le cours sinueux et flou des années 1980, avec leur rétraction des réactions collectives, et l’attrition des sociétés occidentales, qui ne sont plus conquérantes alors que leur grand adversaire géopolitique, l’URSS, s’est pourtant effacé d’un coup. Ce repli des sociétés occidentales à partir des années 1970, les plus créatrices de la planète au cours des 4 ou 5 derniers siècles, s’est produit dans un ordre relatif durant une trentaine d’années, parce que les inconvénients du blocage historique, s’ils étaient perceptibles, se sont concentrés sur 10 à 20 % de la population locale. La crise du pétrole de 1973-1980 est la répétition générale de la difficulté insurmontable qui commence à détruire centralement le projet résiduel de l’Occident, une “société de consommation pour tous”. La débâcle pourrait s’avérer foudroyante au cours des dix ou vingt prochaines années.

Après 1995 (grève de décembre en France), ou 1999 (rassemblement de Seattle), la sixième vague qui s’est mise en place n’innove en rien. Elle ressasse les lieux communs de la critique sociale à l’ancienne, en s’efforçant désespérément d’identifier un sujet social sur le mode chrétien (les vrais “damnés de la terre” viendraient apporter la rédemption à une société contaminée par le mal absolu des principes marchands).

Les discours qui dominent la sixième vague tournent à vide, figés dans les a priori antérieurs parce que, s’ils savent répéter une critique de l’inégalité sociale, et encore (les tirades sur le mérite sont d’une ambiguïté redoutable), leurs “théoriciens” n’ont aucune idée pratique sur la manière de faire fonctionner autrement la société existante... Les altermondialistes restent figés dans vision internaliste des sociétés industrielles, tandis que les minces courants qui prennent l’initiative de parler de “décroissance” n’ont pas d’influence majeure parce qu’ils oublient la question anthropologique cruciale pour toute société humaine, celle de la puissance, dont l’économie n’est que le levier (ils ignorent la leçon rappelée par Karl Polanyi, dans son introduction à La grande Transformation). Tout programme massif de décroissance conduirait à un déficit immédiat et gigantesque de puissance, qui livrerait sans défense les sociétés s’adonnant à cette expérience aux entreprises prédatrices de leurs concurrentes moins scrupuleuses.

Les discours critiques sur lesquels s’appuie cette sixième vague de contestation idéologique recyclent les lieux communs des vagues antérieures avec d’autant plus de dilettantisme qu’ils ne sont pas imbriqués dans une crise des échelles de souveraineté : les altermondialistes peuvent bien tempêter, on leur reconnaît tout au plus de bonnes et naïves intentions, quand ils ne se fourvoient pas dans d’étranges compromissions avec les courants islamistes ou d’absurdes alliances avec les résidus stalino- gauchistes, qui visent comme toujours à les phagocyter et à en recruter les éléments une fois qu’ils seront éparpillés et démoralisés...

La compréhension des rythmes et des particularités de ces vagues historico-idéologiques, ainsi que du contexte général (la prédominance croissante des limites externes), permet également de saisir ce qui meut les conflits sociaux contemporains. Leur point d’action porte sur la question de la ligne de flottaison au-dessus de laquelle on fait encore partie de la société de consommation. L’insertion dans celle-ci n’est remise en question par aucun mouvement social (et surtout pas là où se produisent les émeutes du types des années 1970, comme en 1992 à Los Angeles, avec pillage et accès “immédiat” à la marchandise). La peur de passer en dessous de cette limite est créatrice de panique anthropologique et donc d’anomie. L’importance de la perception est même parfois plus fondamentale que la réalité immédiate du danger. Dès que se profile la possibilité pratique d’une sortie de la société de consommation, des mécanismes spécifiques de réaction collective se mettent en place, dont les formes ne sont que superficiellement analogues aux anciens mouvements sociaux.

En France, la dénonciation du CPE en 2005 s’analyse très clairement dans ces termes, de même que les protestations devant les atteintes aux niveaux de retraite. Il ne s’agit nullement de sortir des logiques dominantes, mais de continuer à s’y faire admettre. La demande de protection vis-à-vis de ce qui est perçu comme l’institution légitime majeure de la société, l’État, ne devrait pas diminuer au cours des années à venir, mais s’exaspérer dans des luttes de plus en plus défensives.

Même les violences de banlieue en octobre et novembre 2005 entretiennent un rapport étroit avec ce nouveau type de fonctionnement des conflits sociaux, ainsi que l’horreur diffuse devant ces violences : la société de consommation se perçoit comme une perfection fragile ; ses partisans savent qu’elle ne saurait se maintenir longtemps dans une situation de guerre civile larvée.

Il importe de comprendre que ces réactions de panique devant un risque de rupture anthropologique ne peuvent apparaître que comme des folies inaccessibles à la raison. Ceux qui y seront extérieurs demeureront incrédules et scandalisés tandis que ceux qui se sentent happés par le maelström de la déchéance sociale et ontologique se raccrocheront à tout ce qu’ils pourront. Il y a là un facteur de division considérable et mouvant. D’une certaine façon, la fragmentation des “élites” sociales en oligarchies reflète, accompagne, et aggrave cette évolution déconcertante.

Paris, le 10 mars 2008


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