Le jeu de dupes du CPE

mardi 30 juin 2009
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G.Fargette « Le crépuscule du XXe siècle », n°17, mars 2007

Le jeu de dupes du CPE

1. Le mouvement de février-mars 2006 à la lumière de décembre 1986 et de décembre 1995.

Le mouvement contre le Contrat Première Embauche qui vient d’obtenir le retrait de facto de cette mesure présente divers aspects à première vue déconcertants. La comparai- son avec les mouvements survenus dans les dernières décennies en France permet d’éclairer cette étrangeté.

Le mouvement étudiant (et très partiellement lycéen) de 2006 s’est avéré plus long que celui de décembre 1986, mais beaucoup moins intense, dans l’ensemble. Si les régions de Poitiers et de Rennes ont visiblement connu une forte mobi- lisation (à Poitiers, le mouvement était déjà en cours à par- tir d’une revendication de postes nouveaux à l’épreuve du CAPES, dès le début janvier), tout s’est déroulé beaucoup plus laborieusement ailleurs. Les opérat ions sur la Sorbonne ont relevé avant tout du symbole trompeur , culti- vé à plaisir par l’industrie médiatique et par l’État. L’occupation de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales n’a été qu’une sinistre pitrerie qui exprime parfai- tement le vide auquel ont abouti les ultimes tenants de la radicalité creuse. Dans l’ensemble, l’initiative de l’action est revenue à l’ap- pareil de l’UNEF et aux milieux du syndicalisme étudiant. En 1986, la dynamique du mouvement avait débordé les organisations syndicales au point de créer une coordination qui leur avait volé la vedette, et qui devait faire école dans divers secteurs au cours des deux ou trois années suivantes (SNCF , infirmières, etc.), avec des limites spécifiques, les syndicats conservant leur rôle de négociateurs finaux. L’appel en direction des lycéens a été explicite en 2006, et somme toute suivi d’un ef fet limité, alors qu’en 1986, les lycéens et les collégiens, y compris de l’enseignement tech- nique, s’étaient invités dans l’af faire, au grand embarras des étudiants. En 2006, ce qu’on appelait autrefois le “tech- nique” est resté très largement à l’écart, comme une bonne partie des lycées, en général.

Les appareils syndicaux de salariés ont, pour leur part, tenté d’appuyer l’action étudiante, surtout à partir de mars. Ils ont organisé successivement cinq journées d’ac- tion isolées, avec des résultats croissants, mais limités : ils ont fort bien contrôlé ces grèves d’un jour, à la mobilisation très relative. Les deux dernières journées d’action, présen- tées par les médias comme des mobilisations considérables, traduisaient en réalité une action gréviste incomparable- ment plus faible qu’en décembre 1995 (qui était déjà insuf- fisante eu égard aux objectifs de l’époque). Les grèves de 2006 ont même été inférieures à la grève déjà ratée d’octobre 2005, notamment à la SNCF, qui aurait dû en être la vitrine démonstrative. L’escamotage de ces journées d’action iso- lées, du fait que la population est restée en bonne partie à la maison en prenant une journée de congé, a réduit d’autant plus ces grèves ponctuelles à un effet strictement symbo- lique, où chacun peut y lire ce qui lui convient. Pourtant, le gouvernement a finalement dû céder sur le point emblématique du CPE. Même si l’on a agité la mena- ce d’une conjonction entre mouvement étudiant et mouve- ment gréviste syndical, la réalité d’une telle rencontre est toujours demeurée virtuelle. La prudence des salariés vis-à- vis de l’action étudiante, qu’ils considéraient avec sympa- thie, tant la méfiance à l’égard des gouvernants est grande, les a cantonnés en grande partie sur une réserve de princi- pe. A aucun moment les syndicats n’ont été menacés d’un quelconque débordement. Il ne semble même pas que des assemblées de grévistes se soient tenues au-delà du rayon d’action des appareils syndicaux.

2. Pourquoi la défaite politique du gouvernement a-t-elle été aussi lamentable ?

La défaite gouvernementale traduit avant tout l’extraordi- naire affaiblissement politique du régime qui se débat dans un état comateux, notamment depuis mai 2005 avec le vote négatif sur le référendum concernant le traité constitution- nel européen. Mais il y a aussi un effet d’usure de long terme : le régime oligarchique, que la Ve république s’est délibérément efforcée d’exprimer dès sa création, peine de plus en plus à se renouveler. L’entêtement mécanique d’un Villepin a exaspéré les esprits. Sa morgue, si conforme à la mentalité de l’oligarchie, s’est attirée tous les ressentiments. Mais comme souvent, les secteurs les plus râleurs ne sont pas les plus à plaindre. Les milieux ouvriers n’ont pas trou- vé leur place dans l’action, tandis que les prédateurs de banlieues surgissaient une nouvelle fois à Paris pour agres- ser physiquement les manifestants. Là encore, la terminolo- gie médiatique s’est avérée pathétiquement inadaptée. Ces commentateurs ont exhumé le vieux terme de “casseurs” pour tenter d’amalgamer les rares esquisses de déborde- ment des manifestations par des éléments plus démonstra- tifs que violents, aux commandos qui s’efforçaient d’agres- ser et de détrousser les manifestants, et qui au passage s’en prenaient à quelques boutiques ou véhicules. Ces comman- dos, contrairement à la démagogie qui prévaut chez les sta- lino-gauchistes (ce seraient des révoltés qui se trompent de cible), ne sont pas les représentants par défaut “du proléta- riat”. Tout au plus peut-on y voir l’expression d’une under - class de plus en plus sûre d’elle-même, encouragée par l’hy- pocrisie de toutes les variétés de démagogues. Cette under - class est le miroir du sommet oligarchique de la société. La première se définit par son aspiration à s’intégrer d’un coup à la seconde, sans passer par les degrés progressifs d’une “ascension sociale”, nécessairement pénible et lente. L’action de ces groupes a été si sensible à Paris qu’une modification des modes d’action des manifestants s’y est produite, malgré l’ampleur supérieure des cortèges en regard de l’agitation lycéenne du printemps 2005. On a ainsi assisté en 2006, lors des dernières manifestations importantes, à la mise en œuvre d’une très étroite coopéra- tion entre la police et les services d’ordre syndicaux pour protéger les manifestants de ces opérations d’agression de plus en plus envahissantes. Le repli sur des actions ponc- tuelles et symboliques au début du mois d’avril 2006 a été largement produite par la menace que faisaient planer ces agresseurs dans la région parisienne. Il est désormais admis que ces prédateurs ont causé nettement plus de blessés, dont cer - tains graves, que les quelques frictions avec les forces de police. A aucun moment, malgré les discours idéologiques et démagogiques, on n’a vu se produire de jonction entre la colère nihiliste de ces prédateurs ambitieux et le mouve- ment anti-CPE (certains lycées ont même été directement et massivement agressés en Seine Saint-Denis, au moment où ils tentaient de se mobiliser). Dans ces cas précis, on ne peut pas invoquer, conformément aux lieux communs de la cul- ture de l’excuse qui tient lieu de pensée chez les stalino- gauchistes, d’un “simple opportunisme” contre les cor- tèges de manifestants.

3. La nature du mouvement anti-CPE

Les modalités et le rythme de la mobilisation étudiante méritent l’attention. Ce mouvement entamé en février, en pleine vacances scolaires lycéennes (mais pas étudiantes) a mis plusieurs semaines à attirer le regard des médias. Il n’a véritablement débouché comme événement national qu’à partir du moment où l’ensemble des médias de masse lui ont brusquement ouvert leurs canaux, à partir du 28 février, alors qu’une certaine agitation se manifestait enfin dans quelques universités parisiennes. Ces médias, dont certains sont tenus par des éléments de la droite gouvernementale, comme la principale chaîne de télévision, TF1, sont dès lors devenus l’avant-garde et le moteur de la mobilisation, en ne ces- sant de l’encourager par des diagnostics positifs systéma- tiques, et en manipulant à plaisir son image publique dans un sens qui le confortait systématiquement. Tandis que les modalités mêmes de l’occupation de certaines universités démontraient le caractère minoritaire de ces actions, et que ces initiatives nuisaient infiniment aux étudiants salariés (c’est-à-dire aux plus pauvres), la couverture médiatique décernait un brevet d’hégémonie aux activistes en passant sous silence certaines de leurs méthodes, quitte à les ressor- tir plus tard, quand il a fallu liquider le mouvement. Les observations les plus ambiguës et les plus floues ont été systématiquement présentées comme l’indice d’une mobili- sation à l’offensive tout au long du mois de mars. Il semble même que certains comptages policiers de manifestations se soit montrés, contre toute attente, bienveillants pour le mouvement (voir le 18 mars 2006, à Paris, moment où il importait que le mouvement ait l’air de déboucher sur un processus de centralisation décisive, qui n’a jamais eu lieu). Pour la troisième fois en 20 ans, la clique entourant Chirac a, en tout cas, réussi à provoquer une émotion massive et s’exprimant dans la rue. Dans aucun autre pays occidental on ne verrait se maintenir une telle camarilla au pouvoir, sans qu’il soit tenu compte de son incapacité récurrente. Cela traduit une singularité du régime oligarchique fran- çais, comme s’il avait atteint un degré de fossilisation le ren- dant incapable de réaction sur son personnel si visiblement incompétent. A l’image d’une Union soviétique finissante, on peut se demander si l’oligarchie française est encore en mesure de contrôler ce clan qui mène au naufrage les insti- tutions qui devraient assurer la pérennité du régime. Le rôle des médias et le jeu ambigu de la faction Sarkozy (qui regroupe les forces vives de l’appareil UMP, moins insensibles aux émois de la société que la clique chira- quienne) ne sauraient être résumés par une vision conspi- rative de l’affaire, même si les affrontements au sommet de l ’ o l i g a rchie polit ique sont d’une férocité cro i s s a n t e . L’ampleur et la nature des interventions (les médias assu- mant en bloc une posture d’avant-garde du mouvement) doivent être prise comme un indice tout à fait nouveau : il s’agit d’une motion de défiance extrême des couches moyennes vis-à-vis du sommet de l’oligarchie. Et c’est précisément en cela que le mouvement contre le CPE est significatif. Dans le c a d re du régime régressif de l’oligarchie, une fro n d e o u v r i è re inquièterait sans doute moins les tenants du désordre établi.

La demi-panique officielle qui a suivi la validation initiale de la prétendue loi “sur l’égalité des chances”, impliquant le maintien et l’entrée en vigueur théorique du CPE, panique visible chez les politiciens de gauche, comme chez les diverses variétés de syndicalistes, ne s’explique pas autrement : les couches moyennes étaient en train de dire “retenez-moi ou je fais un malheur”, selon la vieille pose théâ- trale de ceux qui veulent être écoutés sans rompre vrai- ment, et le pouvoir refusait d’écouter ! L’embarras extrême du personnel politique de la droite renvoyait au même registre.

On ne pourrait parler de ru p t u re entre les couches moyennes et l’oligarchie que si l’on assistait à un événe- ment représentant un sabotage de la routine générale : l’en- trave à la tenue des examens pouvait jouer ce rôle. La vites- se à laquelle la reprise des cours a eu lieu un peu partout, facilitée par la perspective des vacances scolaires de Pâques (étudiantes et lycéennes), après la reddition symbolique orchestrée par Sarkozy, a confirmé qu’il n’était pas question de rupture mais bien d’avertissement. Les médias ont ins- tantanément enterré le mouvement, efficacement secondés par les syndicats, malgré quelques protestations intenses dans les secteurs les plus motivés, comme Rennes et Poitiers. Partout, les avant-gardes activistes ont été confron- tées sans ménagement à leur situation nettement minoritai- re. L’escamotage du mouvement n’a pas pris vingt-quatre heures, tandis que la dénonciation du CNE, mesure dont s’inspirait le CPE et qui ne concerne que les salariés des entreprises de moins de vingt salariés depuis l’été 2005, s’éternise sans obtenir de résultat immédiat. Le minage et l’usure de ce dernier dispositif est abandonné au long che- minement des contestations juridiques. Ce contraste entre l’énergie déployée vis-à-vis du CPE, d’une part, et du CNE, d’autre part, est tout à fait saisissant. Il est d’ailleurs à noter que le correctif judiciaire que le CNE est en train de recevoir était annoncé pour le CPE. C’est dire que jamais ce CPE n’aurait pu correspondre aux annonces du gouvernement (licenciement facile), et pas davantage aux craintes affi- chées par les syndicats (le démantèlement du code du tra- vail). Les termes de l’antagonisme tenaient plus du théâtre qu’autre chose, des deux côtés. Le soupçon que l’on pouvait avoir dès les débuts de l’action des étudiants contre le projet , à savoir que la grande majo- rité des étudiants rejetaient avant tout la moindre perspective de péréquation de la précarité entre toutes les variétés de jeunes arri- vant sur le “marché du travail” s’est bel et bien vérifié. L’article de loi comportant les mesures intronisant le CPE a été remplacé par des mesures anodines, afin que tout conti - nue comme avant . La préoccupation fondamentale est que les plus diplômés conservent la priorité à l’embauche stable, et non que la précarité disparaisse pour tous.

4. Question de méthode

Une telle constatation, appuyée sur les résultats irréfutables et prévisibles des évènements (dès le courant du mois de mars), ne pourra que faire bondir les partisans du mouve- ment anti-CPE, qui préfèrent ignorer l’impérieuse nécessité de distinguer les intentions déclarées d’un mouvement et la logique à l’œuvre dans ses actions et son résultat.

La comparaison avec le vote de rejet du traité constitution- nel européen en mai 2005 est là aussi éclairante. Le refus a été défendu au nom d’intentions louables (comment faire confiance aux strates oligar chiques et technocratiques pour la mise en place de mesures aussi importantes ?), si l’on fait abstraction de certaines accusations mensongères des anti- traités (comme l’annonce qu’il abolirait le droit à l’IVG), mais ce refus a suivi une logique tout autre, puisqu’il a servi à valider par défaut le traité de Nice, dont la nature oligar- chique est encore plus stérile et peut produire à terme un échec irréversible de l’ef fort d’union européenne. Les oppo- sants au traité constitutionnel se sont montrés incapables de proposer quoi que ce soit à sa place. Plus précisément, comme le faisait remarquer E. Todd dans un article de Libération de novembre 2005 (après les violences urbaines de l’automne), il y avait deux composantes dans l’opposi- tion au référendum européen. La première, ancrée dans les couches moyennes, vise au statu quo, tandis que la seconde, populaire, vise au refus. On peut ajouter qu’elle est aujour- d’hui largement hégémonisée par le Front national, faute d’expression propre, particularité française résultant des modalités de son régime social oligarchique, de plus en plus caricatural, et que cette influence du FNconduit toutes ces réactions de protestation à la stérilité.

Le rejet du CPE présente le même écart décisif entre les intentions déclarées et la logique effective du résultat. Un tenant d’un marxisme vivant parlerait de “fausse conscien- ce”… Plus que dans tout autre État occidental, le monde ouvrier en France a été abandonné et le mouvement anti- CPE a été l’occasion paradoxale de le manifester une fois de plus.

5. La tendance des réactions collectives actuelles

Plus généralement, le mouvement de février-mars 2006 s’est conformé au tropisme de toutes les réactions collec- tives que nous voyons se produire depuis vingt-cinq ans : il s’agit de rester inclus dans le monde de la société de consommation, aménagé par des mesures keynésiennes de redistribution, et de s’opposer à telle ou telle mesure sans jamais pouvoir rien proposer d’autre que ce qui existe déjà. La tendance des réactions sociales à se réduire à de simples “mouvements-veto” s’est vérifiée. Les syndicats, avec leur base rétrécie aux secteurs protégés de l’emploi, au secteur public, et surtout aux retraités (tous ceux qui ont un “sta- tut”), sont une expression dans le régime social existant des couches moyennes, pas nécessairement aisées d’ailleurs, qui visent à éviter une dégradation de leur sort, indépen - damment de ce que subissent les couches ouvrières, dont les populations immigrées ne forment qu’une partie. Celles-ci ne disposent plus d’aucune organisation propre et subis- sent une atomisation catastrophique, lourde de dégrada- tions à venir. La totalité des militants politiques et syndi- caux, quelle que soit leur couleur politique ou syndicale, appartiennent par définition et par fonction à ces strates intermédiaires et sont donc logiquement aveugles sur les processus à l’œuvre.

Contrairement aux envolées polémiques des discours stali- no-gauchistes (sur lesquels les “alter-mondialistes ” s’ali- gnent de plus en plus, ce qui traduit une usure et une stéri- lité profondes), les mécanismes keynésiens de redistribu- tion existent toujours mais en ayant changé de nature : ils sont instrumentalisés par les couches sociales en mesure de peser sur les mécanismes de l’État. C’est pourquoi la redis- tribution (sous forme de réductions d’impôts par exemple) a lieu de façon de plus en plus i n v e r s é e, et que les “réformes” sont des contre-réformes. Les politiques néo- libérales ne sont pas une liquidation du keynésianisme mais l’expression du keynésianisme différencié qui a succédé à la période antérieure.

Le contexte fondamental de cette situation n’est pas non plus pris en compte par les milieux militants, accrochés à leurs références dépassées : la société de consommation est sans doute condamnée, mais pas nécessairement pour tous. Cette impasse, que bien peu acceptent d’envisager, pro- vient des limites de la biosphère, et non de mécanismes sociaux endogènes. La croissance économique ne peut répondre à l’élargissement international de la population concernée par la consommation aggravée. Les sociétés occi- dentales ne peuvent que s’aligner sur les sociétés du reste du monde, où le sommet “vit bien” tandis que le reste s’en- fonce dans un malheur quotidien.

Le niveau où passera cette ligne de flottaison reste à déter- miner et constitue l’enjeu majeur, toujours implicite mais décisif, des affrontements collectifs plus ou moins véhé- ments auxquels on assiste aujourd’hui. S’il y a un point où la formation sociale française anticipe sur ses concurrentes occidentales, c’est bien là : les réactions collectives repren- nent les oripeaux et les rhétoriques passées, quitte à invo- quer les “grands principes”, mais elles sont ancrées dans la phase d’agonie de la société de consommation “pour tous”. La question muette à laquelle elles répondent tient en une phrase : comment s’adapter à cette inexorable reproduction rétrécie qui a commencé et qui ne finira plus ?

La société française, plus déchirée que ses voisines, laisse transparaître avant toutes les autres les divergences d’inté- rêt qui s’accumulent et qui ne peuvent trouver ni solution ni compromis.

Paris, le 8 mai 2006 revu en novembre 2006


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