Moulier Boutang, stalinoïde approximatif

samedi 27 juin 2009
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G.Fargette « Le crépuscule du XXe siècle », n° 18-19-20, mai 2008

Voir l’introduction générale : « La très significative survivance des stalino-gauchistes »

Moulier Boutang, stalinoïde approximatif

Une dissertation transcontinentale

Cet auteur, compagnon d’idéologie d’une version modernisée de l’opéraïsme negriste, a prétendu disserter sur la révolte des banlieues depuis ses voyages intercontinentaux dans un opuscule intitulé « La révolte des banlieues », texte particulièrement significatif par son style de l’approximation généralisée, aussi bien pour les références factuelles que pour le contenu des déclarations des uns et des autres. Ce qui surprend le plus avec cette dissertation, c’est l’affection dont l’auteur fait preuve envers son assiette sociale et politique (il tient à nous faire savoir qu’il était invité à New York au moment des violences en France, et qu’il arrivait de Rio de Janeiro où il avait visité une favela avec son maire). Peut-être y a-t-il là une manière de se poser dans la concurrence sévère entre les figures de la nomenklatura « altermondialiste ».

Incohérences de l’exposé

Il reste que les violences dans 300 communes françaises (sur 32 000) lui paraissent représenter un signal fondamental : ces « émeutes » (il tient beaucoup au terme, à l’instar des médias les moins rigoureux) se seraient produites « au coeur de l’empire ». Par cette phrase, il montre surtout que sa référence à la théorie de la « multitude » et de « l’empire » (de Negri) n’est destinée qu’à fournir un réservoir de formulations rhétoriques. Cette théorie de « l’Empire », destinée à combler un vide incompréhensible pour un marxiste (comment peut-il y avoir mondialisation économique sans qu’il y ait mondialisation politique ?) explique en effet qu’il n’existerait plus de « centre » politique dans la nouvelle configuration du monde devenu Empire ! Mais cette inconséquence de Moulier Boutang, si elle révèle sa posture de roué de l’idéologie est peu de choses : il admet lui-même dans l’introduction qu’il s’est fréquemment laissé aller à des formulations exagérées (voire « assassines », p. 19) et qu’il ne faut pas juger son texte là-dessus (mais sur quoi, alors ?). Il semble conscient de l’imposture idéologique qui l’anime, tout en affectant de n’y voir que de légères foucades formelles.

Sa boussole : la haine de l’Occident

Les incohérences de l’exposé trahissent une tendance profonde : tout argument est bon du moment qu’il permet de dénigrer les sociétés d’où l’auteur est issu (cet « Occident » que tous ses semblables vomissent). Il reconnaît pourtant par une inadvertance additionnelle (il n’est plus à cela près) que l’Europe demeure, en regard du reste du monde, une oasis d’égalité (p. 11) ! Ses positions s’ancrent dans une espèce de tiers-mondisme généralisé, absolutisé. Son tourisme altermondialiste au moment des faits a visiblement été la cause de lacunes dans son information, qu’il n’a même pas tenté de combler ni de corriger. Il se trompe de façon cruciale sur les dates de certaines déclarations de Sarkozy, et s’efforce mécaniquement de trouver une rationalité aux actions violentes et ultra-minoritaires, même dans les banlieues concernées. Que cela rende intenable l’emploi du qualificatif d’« émeutes » est inaudible pour les militants ou les journalistes, menteurs par devoir idéologique ou par profession. Il veut s’imaginer que l’événement est aussi important que ceux rassemblés sous le label de « mai 68 », ce qui était déjà ridicule au moment de la rédaction de son texte et paraît encore plus dérisoire deux ans après. Dans son apologie de ceux qu’il prend pour des « humiliés et des offensés », il escamote le sort des victimes effectives, que les divers vandales ont pris pour cible par simple facilité. Il affecte ainsi de croire qu’il n’y a eu qu’un « retraité » d’assassiné, alors que l’on sait depuis le début de 2006 qu’il y a eu au moins 9 morts, dont un certain nombre de personnes issues de l’immigration. Il s’efforce de trouver des raisons « rationnelles » à l’incendie de crèches, d’écoles ou d’entrepôts isolés, ce qui a provoqué la mise au chômage de travailleurs notamment immigrés, etc. Il affecte enfin de c o n s i d é rer que les personnes arrêtées constituent un « échantillon représentatif » des auteurs de violence, alors que quiconque un tant soit peu rompu aux situations troublées sait que les véritables auteurs d’actions concertées de ce genre n’attendent pas la police et sont les premiers à s’éclipser. La plupart des interpellés étaient nécessairement marginaux dans ces actes. Toutes les grandes phrases à leur propos escamotent cette réalité, et se font ainsi les complices de la machine judiciaire, attachée par fonction à produire des « coupables », coûte que coûte. Elle ne s’est d’ailleurs finalement pas montrée trop dure, mais cela un stalino-gauchiste ne peut, par définition, en convenir, même s’il rêve de commander un jour des pelotons d’exécution. Moulier-Boutang est incapable d’analyser les nouvelles formes sociales vers lesquelles se dirigent les sociétés occidentales, qui s’alignent peu à peu sur les structures inégalitaires du reste du monde. La rage unilatérale qui anime ce type de doctrinaires contre les sociétés occidentales vient de toute évidence d’une réaction de frustration face à l’indifférence que ces formations sociales ont méthodiquement opposé à leurs thèses idéologiques tout au long des trente dernières années. Il y a en effet dans le ton de Moulier-Boutang une aigreur très particulière qui évoque celle des prêcheurs déçus ou des commissaires politiques faillis, prêts à se raccrocher à toute manifestation d’opposition, même la plus barbare, même si elle vient conforter la position parasitaire de l’oligarc h i e . Son espoir de voir « l’hypothèque Sarkozy » balayée par les deux ou trois milliers de violents de 2005 s’est en effet avérée une illusion complète : ils lui ont au contraire pavé la route vers la charge suprême de la République.

Querelles de landernau intellectuel

Ses envolées polémiques perdent facilement le sens de la mesure. Il saisit visiblement la moindre occasion pour régler des comptes internes au landernau intellectuel. Sa dénonciation de Finkielkraut pour un obscur et absurde entretien à un journal israélien est si mal menée qu’elle l’amène à parler de « syndrome Fink » (on entend irrésisti- blement « syndrome (du juif) Fink »), qui résumerait une abjection contemporaine tout à fait nouvelle et qui serait un modèle de défense de « l’ordre établi » (Moulier-Boutang peut-il imaginer qu’il faille plutôt parler de « désordre établi » ?). Pour notre stalinoïde, seul un aveuglement post-colonial, assis sur un catholicisme mal refoulé, expliquerait certaines réactions de la société française, dans le prolongement de « l’affaire du voile » en 2003-2004. De telles références religieuses secrètes, et très hypothétiques, seraient en soi scandaleuses, tandis que les références religieuses explicites venues du monde musulman seraient au contraire légitimes par nature. Moulier-Boutang, en bon commissaire politique, sait qu’il importe d’abord d’intimider les éventuels concurrents dans l’analyse : les intellectuels de profession sont donc une de ses cibles par méthode (membres officiels d’Attac, auteurs à la mode, etc.). Pour lui, la gêne dont tant d’intellectuels ont fait preuve en 2005, comme dans les années précédentes face à des évènements déconcertants, provient d’un biais malhonnête et honteux et non de l’ambiguïté gisant au coeur des comportements et des actes réels, qui ont pourtant pris pour cible exclusive des pauvres et des institutions utilisées par des pauvres.

Les alliés qu’il se cherche

On se cherche toujours des alliés du côté où l’on penche. Sa disposition démagogique va jusqu’à lui faire considérer avec une sympathie sans mélange l’imposture des « Indigènes de la république », cet accouplement de stalinoïdes sur le retour et d’islamistes sournois, qui tentaient de faire passer les banlieues pour des « colonies » nouvelles. Cet improbable croisement de chevaux de retour et de nouveaux prédateurs ambitieux s’est dégonflé depuis et est apparu pour ce qu’il était dès le début.

Une culture de l’excuse exacerbée

L e plaidoyer de Moulier-Boutang sur la revendication du « respect » escamote de façon classique, routinière même, que le véritable respect ne se gagne qu’en échange d’une astreinte personnelle à des contraintes, et non par l’étalage d’actes d’intimidation. Mais Moulier Boutang et ses semblables en démagogie ne peuvent échapper à la surenchère permanente dans la culture de l’excuse. C’est une affaire de concurrence impérative.

Son Credo

Ce n’est qu’à la page 100 qu’il expose enfin son credo : caractère automatique de l’accès à la nationalité pour tout migrant venant s’installer définitivement en Europe, et instauration d’un « véritable » droit du sol, etc. Pour lui, le rejet de toute ombre de « racisme institutionnel » doit être impératif. L’objectif revendiqué (p. 106) serait d’instaurer une société multiraciale et transnationale en Europe. Cet objectif serait justifié par le simple fait que « l’ordre » n’aurait aucun projet avouable. Moulier Boutang n’imagine pas que le désordre établi n’ait en réalité aucun projet, tout court, que l’oligarchie se laisse aller au fil des évènements, et qu’elle ne sache même pas gouverner (elle tente seulement de régner). Comme C. Lasch l’avait noté, les « élites » post-modernes s’avèrent même incapables de constituer une classe dirigeante. La réalité devient de plus en plus exotique pour un marxiste.

Un condensé du réductionnisme qui a englouti le mouvement ouvrier

Moulier Boutang reproduit jusqu’à la caricature le réductionnisme dans lequel a sombré la cinquième vague de la contestation social-historique, celle qui a commencé vers la fin des années 1950, en oubliant peu à peu le mouvement ouvrier pour parer de vertus irréelles les colonisés, au moment où l’indépendance ne pouvait que leur être accordée. Cela a conforté les stalino-gauchistes dans leur sentiment d’aller dans le « sens de l’histoire », mais il leur a fallu depuis fermer les yeux sur ce qui se passe effectivement dans le monde, et se cantonner dans un univers merveilleux, de plus en plus abstrait. Moulier-Boutang déclare donc que le « modèle migratoire » en Occident est esclavagiste, et que de nouveaux Watts ou de nouveaux Los Angeles sont devant nous, comme si ces moments avaient été la prélude à une prise en main des exploités par eux-mêmes, alors qu’ils ont gravement amoindri ces perspectives (il faut lire la « Cité du Quartz » pour s’informer sur ce qui a suivi Watts, qui n’a aucun rapport avec les contes « radicaux »). Les immigrés seraient en train de devenir les esclaves noirs de l’Europe. Si c’était le cas, on se demande bien pourquoi ils feraient tant d’efforts pour y venir : il ne semble pas qu’ils soient amenés à fond de cale, mais au contraire qu’ils se jettent par vagues sur les rares clôtures qu’ils rencontrent (comme à Ceuta et Melilla) ou qu’ils se lancent à corps perdus dans de frêles esquifs, l’important étant de fuir à tout prix leurs régions qu’ils considèrent comme de véritables enfers contemporains, à moins qu’il ne s’agisse de percevoir le mirage consommationniste comme la seule vie digne d’être vécue. De toute façon, ceux qui arrivent avec un visa temporaire et qui restent sur place sans autre forme de procès sont les plus nombreux, mais ceux-là également peuvent difficilement se prétendre victimes d’une déportation.

Ce qu’il faut en retenir

Les aspects polémiques figés du texte de Moulier-Boutang sont insignifiants par leur outrance même, mais cette accumulation d’approximations, de mensonges, et de contresens repose sur un soubassement qui a un sens. Seuls le ton et l’intention que celui-ci traduit méritent d’être identifiés avec précision.

L’aspect le plus consternant, c’est que ce genre d’idéologue disqualifie un peu plus toute contestation articulée du désordre établi. L’atmosphère dégagée par de tels textes discrédite un peu plus l’idée d’une réaction collective cohérente, par en bas, contre les malheurs historiques actuels et ceux, bien pires, qui approchent.

Paris, le 31 mars 2008


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