Militer en paix avec la chefferie militante est-ce possible ?

samedi 20 juin 2009
par  LieuxCommuns

Militer en paix avec la chefferie militante est-ce possible ?

Philippe Coutant

Oui il est possible de vivre en paix avec les diverses formes de chefferie militante à condition d’accepter certaines règles de bases. Je me permets d’en relever quelques unes et de vous les soumettre pour que vous en fassiez bon usage. Comme j’ai déjà mon billet pour le Goulag, alors Basta ! Suite à certaines difficultés récentes rencontrées dans les mouvements sociaux et dans mon engagement associatif et politique, il m’a semblé nécessaire de revenir sur la question du pouvoir en politique. Je ne pense pas que l’engagement des personnes soit mauvais en lui-même ou que les mouvements soient à condamner au contraire, ils sont significatifs des contradictions actuelles de la domination capitaliste, il faut les soutenir et y participer. Ce qui fait problème ce sont les modèles dans lequel l’existentiel militant se réalise. En fait il n’y a pas ou peu de débats de fond sur les références théoriques ou les buts généraux, le communisme libertaire ou la révolution ne font pas problème en eux-mêmes. On peut d’ailleurs facilement constater que les grands buts humains sont nécessaires pour justifier le sacrifice à la cause, pour rationaliser la soumission militante. Ce qui est en cause c’est la tactique et la stratégie, la vie militante et existentielle au quotidien. Si vous acceptez le pouvoir de certaines personnes, qui officiellement ne s’annoncent pas toujours comme étant des dirigeants ou des dirigeantes, mais qui ne s’en cachent pas en d’autres circonstances, vous n’aurez pas de problèmes. Si vous acceptez une vision de l’universel façon « chef » tout ira bien, c’est à dire que les critiques sont valables pour les autres jamais pour soi. On crie haut et fort à la récupération, à la manipulation, au comportement stalinien pour les autres, mais soi-même en ne se montrant pas sous son vrai jour (la direction politique), on reproduit et profite au maximum de ce genre d’attitude. Si vous acceptez d’être intrumentalisé-e, si en plus vous aimez votre soumission tout sera parfait, on vous aimera, vous valorisera, vous aurez votre place sans difficulté, si au contraire vous froncez les sourcils, si vous souhaitez émettre un avis, une réserve vous devrez assumez le rôle de traître. Ne vous étonnez si on vous regarde de travers, si on vous sert la soupe à la grimace, fini les bisous, votre place sera toujours sur un siège éjectable, vous serez toujours suspect-e. En fait vous devrez accepter que la chefferie militante possède LA vérité. Ne cherchez pas pourquoi, c’est ainsi, l’organisation et son incarnation humaine (le dirigeant ou la dirigeante) sont intrinsèquement révolutionnaires, c’est par nature. Alors si vous osez certaines questions vous serez jugé selon le critère simple « si tu n’es pas avec nous tu es contre nous ! ». Cette coupure du tout ou rien se justifie facilement puisque la chefferie militante est l’organe dirigeant de l’organisation politique ou de l’association qu’il faut renforcer. Qu’importe si ainsi on réussit à faire rimer libertaire avec autoritaire, peu importe que l’on critique les partis classiques et que l’on adopte les mêmes comportements qu’eux pour soi-même. La chefferie militante ressemble en cela assez aux autres types de chefferies, elle n’est pas à une contradiction près, l’important c’est de diriger sans forcément le dire, sans nécessairement le revendiquer publiquement, d’instrumentaliser toutes les personnes rencontrées dans le sillage des luttes. Le léninisme n’est pas mort, avec le secret en politique ce sont les bases de la construction et du développement de la chefferie militante. Sachez qu’il est inutile de respecter les règles de bases de la démocratie quand on a raison puisque les autres ont tort. On peut aussi la respecter en apparence en ayant une telle influence que les débats sont faussés d’avance. Il est inutile de reconnaître que la révolte se conjugue sous des modes multiples, que l’idée libertaire prend des formes différentes, l’essentiel c’est d’accepter la direction de la chefferie militante. Suivant la ligne, dans un cas la rupture c’est tout de suite et vite, il n’y a pas de raison d’accepter des médiations, la lutte contre le capitalisme est une et ne se négocie pas. Selon une autre modalité de la ligne politique, ce peut être l’unité tout le temps, même si les allié-es sont les représentantes objectifs de la domination. Dans les deux cas, quelque soit la lutte, le réel doit se plier à la lignejuste. L’autonomie c’est la chefferie militante qui la met en oeuvre, le fait que souvent elle n’apparaît pas en tant que telle est lié à des questions de sécurité, bien évidemment. On pouvait rire de Georges Seguy qui disait que la CGT était indépendante du PCF dans les années soixante-dix, ici l’autonomie ne se discute pas si la chefferie militante est aux commandes. Sachez aussi qu’il y aura toujours une personne sincère qui n’appartient pas à la chefferie militante ou à son regroupement pour justifier cette stratégie. En effet toutes les autres structures ont trahi, c’est bien connu ! Que cette personne ignore tout de la chefferie militante et de ses structures c’est encore mieux. On peut aussi justifier la ligne inverse d’unité inconditionnelle par l’adage « plus on sera nombreux, mieux ce sera ! ». Mais en fait tout cela c’est secondaire, ce qui compte c’est qui a la direction du mouvement. Il est impensable que celui-ci se donne seul les formes de direction qu’il souhaite ou pas de direction du tout d’ailleurs. Comme le remarquait Nietszche, le soubassement mental qui permet à la croyance de faire fortune c’est le ressentiment, ressentiment que prend bien soin de cultiver la chefferie militante. Dans un cas ce sera la gue-guerre permanente avec tout le monde qui sera l’élément de base pour le succès de ceux et celles qui ont raison seul-es contre tous et toutes ; dans un autre cas ce sera l’unité le leitmotiv avec la communion comme horizon mythique et le fameux « tous ensemble », mais à chaque fois, que ce soient des prêtres ou des révolutionnaires autoproclamé-es, détenir LA vérité pour avoir le pouvoir c’est fondamental. Ces phénomènes ne sont pas exotiques, pour nous aussi il est plus que temps de réfléchir au vieux proverbe russe qui énonce que : « Un visage laid ne doit pas maudire le miroir ! ». Une fois le miroir tourné vers soi et ces critiques effectuées, « comment vivre notre militance ? » reste la question préoccupante. Michel Foucault à la fin de sa vie se posait la question de comment développer sa puissance ou la puissance collective sans opprimer, je crois que c’est de cela qu’il s’agit. Déjà ne pas se mettre la tête dans le sable est important, en effet souvent dès que l’on aborde ce genre de problèmes on est saisi-e par le malaise, malaise du à l’impuissance et à la culpabilité. Nous sommes la plupart du temps dans l’impossibilité de mettre à jour et de poser publiquement la question du pouvoir hors le champ de la concurrence. Soit parce qu’on ne veut pas tout détruire (le mouvement de lutte en cours, le regroupement dans lequel on inscrit son action militante, la peur de faire mal aux personnes avec qui on milite, le sentiment d’être coincé-e, que c’est toujours pareil et qu’il n’y a pas de solutions, la sensation de ne pas pouvoir assumer les conflits engendrés par tout cela, etc..). En général l’intérêt supérieur de la cause joue à plein pour empêcher l’émergence de ce genre de discussion. Les problèmes affectifs sont également en jeu : ses copines, ses copains, son amant ou son amante, son frère ou sa soeur de combat, celui ou celle qui nous a initié à la politique sont parfois au centre des débats et là « maman bobo ! ». Jamais on ne se pose la question de comment militer avec des personnes que l’on n’aime pas ou que modérément. La planète militante regorge de ces frustrations, de ces dégoûts qui font abandonner tout engagement. La norme militante est spontanément sacrificielle, la pression morale n’est pas ouverte et formalisée, mais elle existe bel et bien, elle est d’autant plus forte qu’elle reste un non-dit, on doit la subir et s’y conformer si on veut trouver une place ou la conserver dans les cercles militants. En ce qui me concerne, la solution que j’ai trouvée, c’est déjà de soulever à ma façon le problème, je l’ai déjà fait dans le texte « Comment devenir un bon dirigeant politique en 10 leçons ! ». Je continue aujourd’hui parce le débat sur le contenu de la loi symbolique touche toute la société et en particulier celles et ceux qui veulent la transformer. La question de la violence institutionnelle n’est pas simple, mais je sais que la passer sous silence c’est criminel au sens du crime mental ou de la « castration mentale » selon le terme de Bernard Noël. Je n’ai pas de solution toute faite, je ne suis pas à l’abri de ce que je critique. Je sais simplement que la lutte est multiple, que les formes de militance sont multiples et qu’il est difficile de juger de la vérité, que souvent la volonté de vérité est suspecte. La vanité humaine a tendance à dire « moi je », ce qui a tendance à perturber le rapport à l’universel. La situation a toujours un coté particulier et relatif, mais également un versant général, une validité universelle, c’est la liaison entre les deux, en politique, qui donne sens et valeur à l’engagement. Le relativisme post-moderne a tendance à nier l’universel en énonçant que « tout se vaut ! » pour ne garder que les intérêts individuels ou étatiques. Nous savons que ceci c’est une des formes idéologiques de la domination actuelle. Nous connaissons également les limites du syndrome anar, qui énonce que la trahison est obligatoire et la révolution sera forcement trahie. Au contraire nous essayons d’agir et de penser tant bien que mal dans le réel de notre temps, les temps maudits. La militance n’est ni toute blanche, ni toute noire, souvent grise, avec des moments de passion et des retombées déprimantes. Tout cela se vit avec des personnes humaines telles qu’elles sont, faîtes de chair et de sang, d’amour et de haine, de grandeurs et de mesquineries, de désirs et de peurs, de joies et de tristesse, parfois de l’humour, « humain, trop humain » disait Zarathoustra ! Nous n’ignorons pas que la lutte d’idée ou d’influence existe et qu’elle soit nécessaire au débat démocratique. Nous savons que la question de la puissance se conjugue à la fois par le possible en action et en pensée, la capacité et par l’autorité du pouvoir, la domination. Mais je pense ou plutôt je postule l’axiome suivant : Il est possible d’essayer de militer de façon un peu conforme aux idées libertaires que nous défendons. Certes, c’est une exigence éthique, mais comment supporter d’énoncer de belles idées politiques et des contredire dans la pratique ? Comme le disait Cornélius Castoriadis : « Nous ne philosophons pas pour sauver la Révolution, mais pour sauver notre pensée et notre cohérence ». Après le deuil du progrès, il nous faut peut-être envisager le deuil de la révolution conçue comme une rédemption. C’est ici et maintenant que cela se joue ! La sphère existentielle est très imbriquée à la politique en cette fin de siècle. C’est normal parce que c’est une instance de vérité pour la ou les subjectivités qui émergent en ce lieu bizarre qu’est la politique. Pour moi la politique n’existe qu’au sens de la situation et de la critique ou de la visée d’un impossible : l’égalité et la justice, pas au sens de la gestion politicienne liée à la démocratie parlementaire si conforme au libéralisme économique. La question des modèles doit être reposée et débattue. C’est une des voies, à mon avis, qui permettra une reprise raisonnée pour évaluer nos référents théoriques et idéologiques, pour assumer la force de notre inconscient militant et les implicites qui le structure. Sinon comme d’habitude nous serons condamné es à reproduire des formes de domination parmi nous.

Ce texte ne concerne pas seulement les luttes en cours mais toutes les luttes, il s’adresse à personne et à tout le monde en même temps. Je refuse la mise en place de tribunaux, je ne place pas sur le terrain de l’autocritique, cette notion était liée au centralisme démocratique, à une conception partidaire, donc à un certain type de chefferie. Au contraire je crois que c’est d’abord une réflexion à mener pour soi-même et par soi-même.

Philippe Coutant, Nantes, mi-janvier 1998

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