Anomie et groupe politique affinitaire

dimanche 10 mai 2009
par  LieuxCommuns

Voici une lettre dont le début pourrait bien rebuter, puisqu’elle s’inscrit dans une relation entre deux groupes bien particuliers et fait suite à une première rencontre. Pourtant la divergence (puis l’éloignement) entre ces univers nous a semblé mériter d’être rendue publique, tant elle fait référence à des problématiques très répandues.

Il s’agit ici de s’opposer à une conception appelée « anomique », qui, au nom d’une hyper-subversion nie toute valeur ou norme, y décelant en son principe même celui de l’aliénation. Cette posture n’est bien entendu en rien le monopole du collectif en question : c’est le fondement même du post-modenisme contemporain qui permet d’éviter aussi bien la discussion philosophique que la délibération politique, et, surtout, l’aveuglement sur ce que nous sommes et ce que nous voulons.

Bonjour à tous,

R. et B. m’ont rappelé dernièrement mon étonnant silence depuis la réunion commune du 5 octobre dernier à Paris et qui a vu se rencontrer le « groupe PL » et le « groupe C. » (Cf. le compte-rendu de notre réunion). Evidemment, cette rencontre n’était pas une réussite absolue, et la distance qui s’est installée depuis ente les deux groupes le dit suffisamment… mais leurs remarques, et leurs encouragements m’ont donné envie de mettre des mots sur ce que, de mon coté, j’ai vécu, et le regard que j’y porte quelques mois après. Ils m’ont fait parvenir le texte de O. « Trouble dans les genres chez les PL », mais je vois mal comment en partir pour dévider le fil de ma pensée, la nature même du texte (retour et analyse sur un incident interne, sinon intime) ne s’y prêtant guère. De ce que je peux en juger, la démarche de O. me semble très saine, même si le titre, au-delà du clin d’œil, ne me paraît pas du tout approprié (je ne vois nulle trouble, mais au contraire la netteté tranchante des comportements stéréotypés...)

Je ne parlerais donc que de la rencontre que nous avons vécu ensemble.

J’étais heureux d’être partie prenante de l’organisation de cette rencontre à Paris : les discussions que j’avais eues durant les mois précédents avec P. (de Grenoble), M. (de Bruxelles) et O. (de Genève) étaient foisonnantes et humaines - prometteuses. Le numéro 0 de Détroits était une marque de sérieux et de persévérance, riche de débats et de travail à venir. Je me réjouissais de faire connaissance avec un collectif auquel ils participaient activement, comme de leur présenter les gens avec lesquels, ici, nous tentons de nous organiser. Chaque groupe semblait avoir ses particularités propres, qui ont certainement joué dès le départ : Nous attendions impatiemment un compte-rendu de la rencontre de l’été, dans le Morvan, pour lever l’ambiance bizarre qui se dégageait de la dénomination « PL » corrélée à l’absence de textes conséquents (excepté celui de P.). Et la même manière, sans doute, nous apparaissions comme les froids intellos de la capitale, et notre accueil laissa sans aucun doute à désirer – seul K. nous sauva la mise, à l’improviste, le samedi soir en proposant son appartement… La réunion du lendemain ne commençait peut-être pas sur une concorde donnée d’office ; du moins pouvait-elle être une mise à plat des histoires, des attentes, des principes, des possibilités de chacun et de tous, une cartographie de nos convergences et de nos désaccords, des lieux d’entente et de confrontations.

Très vite, durant cette séance, après les présentations respectives des deux groupes, une impression mauvaise s’installa, que ne dissipa nullement – bien au contraire – les réponses faites à mes questions. Cette impression ne m’est pas nouvelle – et malheureusement bien familière : c’est celle que j’éprouve au contact de certains milieux, notamment l’université. Peut-être ces quelques lignes vont-elles plus trouver écho...

Cette impression m’étreint lorsque j’ai le fort sentiment que les gens avec qui je discute ne cherchent ni à comprendre ce qui se dit, ni ce que l’autre dit, ni ce qu’ils disent eux-mêmes, ni même le contexte ou le sens de la conversation, et que ces attitudes ne relèvent pas d’une inattention, d’un mouvement d’humeur, mais d’une position volontaire. Cette posture est souvent celle de ceux qui veulent remettent tout en question en même temps, d’une manière chaotique ; les préjugés comme les faits, les théories comme les modes de communication, les critères de jugements comme le sens de la démarche, les fondements du langage comme les manifestations des sentiments, les réflexes militants comme le sens commun, la démarche intellectuelle comme le principe même du raisonnement, etc... Elle est alors une marque de la jeunesse - fût-elle d’esprit ; mais c’est également celle d’une recherche éperdue de chaleur humaine à n’importe quelle prix face à laquelle la moindre divergence apparaît comme une menace dangereuse pour l’unité de la communauté bienveillante ; c’est aussi, malheureusement, celle de pervers qui embrouillent systématiquement les discussions pour ne pas qu’un sens commun émerge qui fasse limite à leurs petites manoeuvres libidinales ; et c’est enfin celle d’une certaine frange hyper-ultra-super gauche, qui surenchérit face à l’anarchie libérale et qui pose le principe que le non-sens est subversif en lui-même. Ces figures ne sont évidemment pas exclusives les unes les autres, bien au contraire ; ce qui rend mouvantes les frontières entre un état passager (face auquel personne ne peut se dire à l’abri) sur lequel il est possible de travailler et une position ancrée dans une personnalité structurée qui en a fait un pilier central d’un précaire équilibre psycho-affectif.

Cette position, que je nommerais anomique (a / nomos : contre la loi, contre le principe même de la loi) s’oppose frontalement au principe de l’autonomie (autos / nomos : faire soi-même sa propre loi) à laquelle j’adhère totalement. Concrètement, la position anomique stipule par exemple et dans le désordre qu’il ne faut édicter aucune règle pour la vie en commun, puisque tout pouvoir est mauvais ; que l’écrit est toujours une perversion, puisqu’il immortalise et risque donc de faire autorité ; que personne ne peut avoir vraiment tort, puisque celui qui a raison romprait alors le principe d’équivalence entre tous les points de vue ; qu’il ne faut pas chercher à élaborer une définition de soi, parce que cela exclurait ceux qui ne s’y retrouverait pas ; que tout effort est superflu, puisque si le bon, le bien et le beau - donc le plaisir ! ? - sont partout, ils sont donnés ; que, au bout du compte, toutes les cultures, les sociétés, les collectifs, les individus, les valeurs, les règles, etc... se valent grosso modo. Les conséquences intellectuelles, politiques, affectives, etc.. de cette position sont énormes et omniprésentes ; c’est, entre autres choses, ce que Castoriadis appelle « l’insignifiance », la perte progressivement croissante aujourd’hui du sens des mots, des actes et des choses. Il suffit d’allumer la télé : ce n’est pas subversif. Tout y est nivelé, noyé, broyé ; tout y est vu, vécu, vain, derrière un battage bruyant qui affirme exactement le contraire : la nouveau permanent, l’extase perpétuelle, la liberté à perpétuité. Et pour cause : tout le dispositif a pour but de servir d’autres fins, difficilement avouables... Bien évidemment, comme c’est une position absolument intenable dans les faits (tout collectif a des règles, tout individu a des valeurs, etc...), et finalement très morbide, elle est rarement énoncée comme telle, ou alors par intermittence, ou alors sous une forme acceptable, ou alors par certaines personnes d’un groupe, et est toujours, dans un individu, un collectif ou une société, contrebalancée par d’autres tendances, plus saines. Parmi celles-ci peut exister la volonté d’autonomie, qui pose qu’il faut des lois, des règles, des valeurs, des définitions, etc... qui sont le principe même de la civilisation, et que celles-ci n’ont un sens que si elles émanent des être humains, en permanence, et que ceux-ci doivent avoir la possibilité et l’envie de les modifier à tout moment s’ils le jugent nécessaire. C’est évidemment totalement à l’encontre d’une certaine (et maintenant longue) tradition gauchiste transmuée énigmatiquement en discours post-moderne (dont les courants féministes anglo-saxons contemporains), et c’est, je crois, la position fondamentale de notre groupe et que je n’ai décelé que tendanciellement, partiellement, approximativement, confusément dans le « groupe du Morvan ».

Voilà ce que j’ai cru sentir dans la rencontre avec le groupe « PL », et qui m’a profondément surpris, déçu, déprimé pendant plusieurs semaines - d’où mon silence et mon retrait. Ce n’est pas un jugement, c’est une impression qui ne demande qu’à être détrompée. Cette dernière n’est d’ailleurs pas généralisante : l’hétérogénité relative mais effective du groupe me semble une très bonne chose. Concrètement : lors de la question de la dénomination « PL » (qui est arrivée en fin de réunion Cf. le compte-rendu d’alors), j’ai entendu trois réponses : c’est un pis-aller, c’est du provisoire ; c’est pour rigoler, le nom n’est pas important ; c’est pensé, le non-sens est subversif. Toutes sont respectable et la diversité des points de vue peut être une richesse. En tous cas elles me semblent très illustratives, de mon point de vue, des tendances respectives du groupe : une partie qui vise l’autonomie, une autre qui ne sait pas trop, une dernière proprement anomique. Et la question n’est en rien intellectuelle : c’est également la question du sens de l’amour, de l’amitié, de la chaleur humaine, du respect mutuel : toute rencontre digne de ce nom est un risque. Risque pour soi, pour les représentations que l’on a de soi, de l’autre, du monde, des relations en général. nous sommes tous logés à la même enseigne : la fraternité est à ce prix. Si elle n’est qu’un préalable posé avant toute chose, elle n’est que rêverie doucereuse, et finalement vide, vide rempli dans l’instant par toutes les tentatives d’instrumentalisation dont l’être humain (fou de naissance, faut-il le rappeler, et qui se soigne - ou pas - tout au long de sa vie) est capable.

Anomie ou autonomie : Là est, pour moi, le point de litige fondamental que je demande à être clarifié. Nous ne sommes pas forcé, pas obligé de tomber d’accord. Mais le simple dialogue avec les tenants de la position anomique est miné : chaque critère qui permettrait de s’entendre, de se comprendre, de se faire comprendre, est lui-même dans l’instant noyé dans le charabia d’un flou déterminé - dans ces conditions, la discussion n’a pas pour but d’élaborer une vérité commune, mais poursuit des fins apparemment énigmatiques, et je n’y participe pas, tant que je n’y suis pas forcé, dans tous les cas, pas dans le cadre d’une organisation politique, a fortiori en construction, sinon avec une distance respectueuse. Et mes expériences passées font qu’aujourd’hui je refuse catégoriquement de m’organiser sérieusement avec un groupe, ou un individu, qui ne se prononce pas explicitement sur cette question. Il ne s’agit pas de mots ni de grandes déclarations : j’ai parlé d’impression - j’aurai très bien pu parler d’ambiance. Il ne s’agir pas plus d’intellectualité ou de cérébralité mais de ce que chacun, en sa solitude intérieure, vient chercher dans le groupe, et qui transpire inévitablement. Ma position n’est pas abstraite : à l’université, la réalité la plus crue nous rattrape de la manière la plus spectaculaire sous la figure des « gars du quartier », dont certains peuvent être très méchants, dans leurs interactions caricaturalement barbares avec la gent féminine. Non, ils ne sont pas des « camarades », comme ne le sont pas plus ceux, qu’ils soient ministres, professeurs ou post-gauchistes, qui permettent, fût-ce sous couvert de « beaux » principes, par leur lâcheté, que la loi effective soit celle du plus fort.

Bien entendu cette tendance que j’ai cru déceler et que je décris est évidemment loin de résumer ma vision du groupe, mais c’est malheureusement elle qui m’a le plus interloquée car elle risque de fausser toutes les excellentes qualités que j’ai perçues : un dynamisme bouillonnant, une audace dans les dispositifs de parole, une ouverture effective, une confiance immédiate et une persévérance admirable. Je serai très peiné de voir votre aventure collective gangrenée par le confusionnisme ambiant et ses conséquences douloureuses.

Je vous joint un document très intéressant qui pourrait bien s’appeler seulement « De l’Amour de la vérité » (qui devrait faire partie d’une brochure à paraître dans les prochains mois) ; l’émergence du phénomène « BHL » à la fin des années 70, avec un commentaire de Castoriadis. Je pense qu’il vient, à point, servir mon propos, en des termes certes différents, mais qui me semblent appartenir à ce que j’ai tenté d’articuler ici.

[On aurait très bien pu renvoyer à ce texte-ci, peut-être plus actuel en ce qu’il montre le salmigondis que le délabrement occidental fait des « philosophies orientales »]

Voilà. J’espère que cette lettre ne sera ni mal interprétée, ni sujette à des réactions stériles, ni prétexte à découragement - bref qu’à travers ma maladresse de style soit perçue l’intention qui m’anime : dire ce que je pense, en toute franchise - n’est-ce pas là la première exigence politique ?

Bon courage à vous et à bientôt

H.

Ps : Cette lettre est personnelle, et n’engage que moi, même si elle est issue de discussions et d’échanges, et si une partie a été lue et commentée par quelques personnes du groupe.



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