Mai 2008 : Quelles leçons politiques tirer de Mai 68 ?

vendredi 5 juin 2009
par  LieuxCommuns

Nous venons de perdre un camarade, un copain, un ami.
Jean-Franklin est mort vendredi 22 aoput 2014, et tout s’est assombri.

Notre travail ne serait pas le même sans ses critiques, ses désaccords, ses encouragements continus, son inextinguible rage contre l’injustice et la bêtise, ses appels à ne cesser de les combattre sous aucun prétexte. Ses derniers propos étaient des exhortations à la vie qui continue et recommence.
On retrouve sans peine le son de sa voix lorsqu’il écrit : « la barbarie où nous sommes fait du refus de ce monde une exigence éthique, plus exactement : une ultime façon de conserver notre humanité. Que cela marche ou pas est une autre question. »

Tout ceux qui cherchent l’émancipation viennent de perdre un des leurs.

Nous lui avons rendu hommage

Cet échange mail est issu d’une réunion de mai 2008 où un texte (inabouti) était discuté. Le débat est toujours en cours, et le texte en cause sera peut-être un jour disponible...


(Octobre 2008)

T.,

J’espère que tu n’as pas cru, ce soir, que je te traitais d’"alcoolique du concept" ! Mais il m’a semblé que tu faisais une erreur historique dont l’éthylique en question a fait sa méthode [Lipovetsky, auteur de L’ère du vide , avait été surnommé Lipowhisky ].

Amicalement,

J.-F.


Salut J.-F.,

J’ai juste eu l’impression de ne pas avoir suivi le fil de ta pensée ou celui de la réunion : alors que le ton général du débat et que plusieurs interventions - notamment celles de D. et E. - tenaient pour acquis le fait que Mai 68 ne charriait pas que de sincères et matures volontés révolutionnaires, mais qu’au contraire toute pensée lucide devait faire la critique de ce qui dans « les événements » mêmes en contenait l’échec, voire les dérives, ta remarques est venue assimiler cette position à celle d’autres moins recommandables...

D’où incompréhension de ma part. Mais peut-être cela fait-il tout de même débat ? J’ai quelquefois l’impression que la critique de 68 est impossible sans être effectivement assimilée à celle du camps d’en face.

Amicalement

T.


Salut, T. !

Tu as raison : je suis /nous sommes devenu(s) un peu chatouilleux, après 40 ans de falsification(s), dont ceux qui n’ont pas vécu cette année-là ne peuvent mesurer l’ampleur.

Cette falsification a connu plusieurs phases, que j’ai essayé de décrire à Séville et, de façon un plus brève ou schématique dans un article qui va paraître dans le prochain numéro de Courant alternatif (organe de l’OCL).

A quoi s’ajoute la difficulté qu’il n’y a jamais eu de critique révolutionnaire consistante, ou du moins développée, du mouvement de 68 (en tout cas, à ma connaissance). Ce qu’en dit Castor[iadis] est pertinent mais insuffisant.

J’en reviens à la falsification, dont la dernière phase a consisté à réduire Mai-Juin 68 à un mouvement « culturel », sexuel, festif, dissocié d’un contenu proprement politique. L’un des tenants de cette méthode est donc Lipovetsky, le penseur du vide, de la bouteille vide, qui, campé sur la principe post hoc, ergo propter hoc, veut nous faire croire que l’atomisation individualiste (comme tous les autres éléments de la société des années 80) était déjà, virtuellement, dans 68 (j’en ai dit deux mots dans un article de 1988, si ça t’intéresse, je te le passerai), sous le prétexte que le mouvement était marqué par l’exigence d’une reconnaissance de la subjectivité (de façon au demeurant fort imprécise). Lorsque tu écris : "Dans quelle mesure les valeurs prônées à l’époque étaient-elles partie prenante de l’idéologie dominante, au point de pouvoir être neutralisées aussi rapidement ?", il me semble que tu reprends une démarche qui rattache le mouvement aux caractéristiques de la société actuelle en vertu d’un engendrement de celle-ci par celui-là. C’est cette forme de raisonnement que je mets en cause, parce que je sais où elle mène, même si j’ai aussi compris que telle n’est nullement ton intention. Et il est vrai que tout ce qui me rappelle, quand ce ne serait que de loin, Lipowhisky me fait démarrer au quart de tour. Excuse-moi si j’ai été un peu brusque, et veuille bien considérer à ma décharge que, moi aussi, j’étais dans les vapeurs de la vinasse...

Pour expliquer la « neutralisation » rapide de 68, je pense qu’il faut d’autres moyens conceptuels, et, en tout cas, ne pas méconnaître la radicale hétérogénéité qui sépare l’exigence d’autonomie (indissociablement individuelle et collective pour nous, à l’époque) et la privatisation actuelle. Ce n’est pas, me semble-t-il, en cherchant des passerelles entre les caractères du mouvement et les caractéristiques de la vie que nous subissons aujourd’hui qu’on avancera, la « récupération » ne présuppose d’ailleurs pas une homogénéité ou une « consubstantialité », comme j’ai essayé de le dire vendredi, le nez dans le gros qui cogne, entre ce qui est « récupéré » et le produit de cette « récupération ». La citation de Castor[iadis], que tu donnes p. 9, est à cet égard tout à fait claire :

"Tout mvt. partiel non seulement peut être récupéré par le système, mais, aussi longtemps que le système n’est pas aboli, contribue quelque part à la continuation du fonctionnement de celui-ci."

Mais, bien sûr, elle est inapplicable au mouvement de 68, qui était tout sauf « partiel ». Reste que le système capitaliste dans sa forme actuelle est probablement la première forme d’organisation sociale qui se nourrit de ce qui la nie, et cela sans que ce qui le nie soit pour autant, en vertu de telle ou telle particularité de sa nature, destiné à servir d’aliment ou à féconder cette même organisation sociale.

Sans doute t’ai-je mal compris et ai-je trop vite assimilé ce que tu disais à l’idée que la nature du mouvement de 68 le destinait à alimenter le système.

Reste cependant que je ne puis être d’accord avec toi quand tu écris que le mouvement n’a pas su "opposer [à l’insignifiance de la société moderne] des significations fortes". Je ne crois pas du tout que l’échec du mouvement - sa défaite me paraît plus exacte - ait procédé d’une faiblesse de nos thèses ou d’une inconsistance de nos volontés. Il faut chercher ailleurs.

Amicalement,

J.-F.


Salut J.-F.,

Merci bien pour ces quelques lignes à la fois encourageantes... et déroutantes. C’est la seule réaction que j’ai eu suite à la réunion de vendredi...

C’est vrai que le thème est glissant d’un coté, et chatouillant de l’autre. N’ayant effectivement vécu ni l’événement ni ses interprétations successives, il se peut que je manque à la fois de discernement et de tact ; mais ce travail a-t-il à être mené et si oui doit-il nécessairement se transformer en une question de génération ?
Il est très probable que je me trompe dans mon cheminement, voire même que je tombe dans les pièges idéologiques des alcooliques du concept , et c’est à ce titre que ton intervention m’a interpellée.

J’ose prendre ton constat de l’absence de critique révolutionnaire consistante, ou du moins développée, du mouvement de 68 comme un encouragement à continuer, épaulé au départ par Castoriadis (je suis donc avide de toutes les références que tu pourras me fournir, les tiennes en premier lieu). Mais j’ai du mal à voir comment on peut mener un tel travail avec les postulats que tu affirmes dans ton mail :

1 - Il te semble vain de rattacher " le mouvement aux caractéristiques de la société actuelle en vertu d’un engendrement de celle-ci par celui-là. C’est cette forme de raisonnement que je mets en cause, parce que je sais où elle mène, même si j’ai aussi compris que telle n’est nullement ton intention. " La société actuelle n’a pas été engendrée par Mai 68, mais surtout celui-ci n’aurait eu qu’un impact bénéfique sur la société française (position de Castoradis en 86, mais pas en 68...).

2 - Tu réfutes ensuite que " l’échec du mouvement - sa défaite me paraît plus exacte - ait procédé d’une faiblesse de nos thèses ou d’une inconsistance de nos volontés ". En d’autres termes sa critique interne est vaine, les acteurs des événements ne sauraient être critiqués de leur propre point de vue. Il est donc inconcevable que " la nature du mouvement de 68 le destinait à alimenter le système. « , car il ne faut pas, dis-tu, » méconnaître la radicale hétérogénéité qui sépare l’exigence d’autonomie (indissociablement individuelle et collective pour nous, à l’époque) et la privatisation actuelle. " Donc Mai 68 n’a été que pure exigence intrinsèque d’autonomie, création radicalement ex nihilo et surtout cum nihilo.

3 - Logiquement, «  la »récupération" ne présuppose d’ailleurs pas une homogénéité ou une « consubstantialité », comme j’ai essayé de le dire vendredi, le nez dans le gros qui cogne, entre ce qui est « récupéré » et le produit de cette « récupération ». ". Mai 68 et la société dans laquelle il survient sont deux mondes parfaitement et radicalement étrangers l’un à l’autre, la neutralisation du premier par le second n’est qu’une de ses caractéristiques propre. Il s’ensuit inévitablement que " le système capitaliste dans sa forme actuelle est probablement la première forme d’organisation sociale qui se nourrit de ce qui la nie, et cela sans que ce qui le nie soit pour autant, en vertu de telle ou telle particularité de sa nature, destiné à servir d’aliment ou à féconder cette même organisation sociale. " Le système vit en avalant tout, y compris l’altérité radicale dans sa totalité, sans résidu.

Je résume si j’ai bien compris et arrête-moi si je me trompe, même si je simplifie abusivement : impossible d’apporter des éléments rétrospectifs d’analyses aux événements à partir de l’histoire qui s’est écoulée depuis  ; impossible de voir dans Mai 68 autre chose qu’une parfaite expression de l’autonomie individuelle et collective ; impossible d’éviter que le système intègre, digère, neutralise, tue tout ce qui le nie, et surtout en vive. _ Mais il serait toujours possible de tirer des leçons politiques de 68, et encore pertinent d’être contestataire voire même révolutionnaire... _ Je vois vraiment mal comment concilier tout ça...

Mon texte n’est pas très clair, mais je proposais - peut-être trop implicitement - trois postulats résolument opposés aux tiens, même si encore confus, maladroits et approximatifs : l’histoire qui se fait à la suite d’un événement renseigne (d’une manière ou d’une autre, mais de manière incontestable) sur l’événement lui-même ; toute poussée vers l’autonomie, aussi radicale soit-elle, se construit contre mais aussi avec et dans le système dominant , qui la traverse de toute manière de part en part ; la récupération de ce système est une hypertrophie de ce qui dans la critique le contenait d’une façon ou d’une autre. _ N’est-ce pas en fonction de principes similaires qu’il a été possible de tirer des leçons politiques de la révolution de 1789 ou de 1917 ? N’est-ce pas par le truchement de tels raisonnements que sont nés les mouvements de l’après-guerre, Mai 68 en premier lieu ?

Mais je m’égare peut-être. Je ne suis pas certain de ce que je raconte, ici ou là ; j’essaie de chercher, peut-être tous azimuts et de manière désordonnée, et il n’est pas impossible que ma démarche aboutisse à des positions réactionnaires, la remettant en cause, alors, dans ses fondements comme dans ses intentions. J’ai quand même le sentiment que cela aiderait pas mal de sortir Mai 68 de sa gangue de fascination / répulsion, et d’en faire un objet politico-historique digne d’être pensé, a fortiori par nous et ceux qui s’en réclament.

J’aurai besoin que tu précises le caractère «  insuffisant  » des analyses de Castoriadis, et que tu évoques un peu plus ces «  autres moyens conceptuels », qui permettraient de sortir de ces impasses et de «  chercher ailleurs  »...

Amicalement

T.


Salut, T. !

Ce n’est pas une mince affaire que de te répondre : tes questions sont pertinentes, mais difficiles.

Quand je dis qu’il n’y a pas eu de critique radicale « développée » de 68, c’est évidemment en le regrettant. Elle est pour moi indispensable, et son absence me paraît grever lourdement tout mouvement depuis 40 ans. Ta réflexion est donc à mes yeux la bienvenue, je pense seulement que ton point de départ ne permet pas de mener ladite critique. Je ne crois pas que tu manques de discernement ; quant au tact, peu importe. Enfin, je n’ai jamais posé quoi que ce soit en termes de génération, je n’ai cessé de contester cette thèse ridicule ! Je dis simplement que ceux qui n’ont pas suivi depuis 68 l’évolution de la falsification ne peuvent qu’avoir du mal à en mesurer l’ampleur comme à en suivre le parcours ; ou alors, il faut en faire une longue étude, un peu comme Kristin Ross s’y est consacrée, malheureusement sur la base d’une connivence mao-tiers-mondiste qui invalide une bonne partie de sa réflexion. François Cusset vient de sortir un petit livre sur la question (Contre-discours de Mai, chez Actes Sud, que je m’apprête à lire.)

Je reprends les trois points que tu développe dans ton dernier message.

1 - Je ne comprends pas ce que peut vouloir dire "avoir un impact bénéfique sur la société française". J’espère bien que nous avons eu un impact maléfique sur celle-ci ! Que voulais-tu dire ? L’impact du mouvement s’est traduit, pendant une dizaine d’années, par diverses luttes sectorielles (femmes, régions, environnement, communautés...), auxquelles je suis resté étranger, justement à raison de leur caractère parcellaire. C’était pour moi un repli sur telle ou telle mise en cause de tel ou tel aspect du système (je m’obstine), et, à ce titre, une myriade de pratiques réformistes. Mais j’ai ainsi raté des choses importantes à vivre. C’est un de mes regrets. La seule chose bénéfique que je crois pouvoir discerner parmi les effets de 68, c’est la mise en oeuvre, pendant plusieurs années, de pratiques auto-organisationnelles, y compris dans le cadre de luttes réformistes. Dans les années qui ont suivi 68, ces pratiques découlaient directement de l’expérience immédiatement antérieure. Je ne crois pas qu’on puisse en dire autant des modalités auto-organisationnelles qu’on peut constater aujourd’hui ici et là, dans les mouvements étudiants ou autres : c’est bien plutôt la crainte de la politisation, de la phagocytose par les partis, sans aucune référence à 68 dont ils ne savent rien, qui inspire les acteurs de ces mouvements. Il n’y a là, à mon avis, aucune « leçon » tirée de 68.

2. Non, je ne réfute pas la nécessité d’une critique « interne » ; ce que j’appelle au contraire de mes voeux, c’est justement une critique de notre propre point de vue, comme tu le dis. Jusqu’à présent, nous avons, du moins j’ai eu, beaucoup à faire pour contrer la « critique » falsifiante des ex-gauchistes. Cela dit, je n’arrive pas, ici non plus, à suivre ton raisonnement : comment parviens-tu, à partir de ton interprétation de ce que je t’ai écrit, à la conclusion que je tiendrais 68 pour une création ex ou cum nihilo ?! Mai 68 n’a été pure exigence de rien du tout, mais la répétition des pires stupidités réformistes et le surgissement des plus radicales pratiques de l’autonomie. Il y a eu de tout, et c’est - je reprends ici, si je me souviens bien, une notion castoriadienne - la « signification principale » du mouvement qui vaut d’être retenue, laquelle se situe assurément du côté de l’autonomie (et de la lutte inégale contre ses très nombreux et très puissants ennemis). Et tout cela, sûrement pas à partir du néant. Mais si la nature du mouvement te paraît l’avoir destiné à alimenter le système, il faut en dire plus : quelles composantes ou caractéristiques s’y prêtaient-elles ? par quels processus celles-ci auraient-elles joué comme aliment ?

3. Le système peut avaler beaucoup de choses, certes, mais pas tout et pas sans résidu. D’ailleurs, a-t-il vraiment « avalé » 68 ? Il en a fait un film, un sit-com, une fiction à sa convenance et il a réussi à en éradiquer la mémoire collective - ce sur quoi il convient de s’interroger : qu’avons-nous été capable d’y opposer ? A peu près rien.
Encore aujourd’hui, nombre de ceux qui prétendent « défendre » 68 contre le rat au pouvoir en France sont nos anciens ennemis intérieurs : les gauchistes. Le mouvement et le monde qu’il affrontait ne pouvaient être « deux mondes parfaitement étrangers l’un à l’autre », puisque le premier procédait du second en tant que sa négation. Pour conclure sur ce point, je ne crois pas que Mai 68 ait pu être neutralisé parce que sa nature le vouait à être neutralisé. Tout mouvement révolutionnaire vaincu subit la version des vainqueurs et sa défaite sert l’aggiornamento du système social qu’il affrontait. La seule question à ce propos, me semble-t-il, concerne les modalités particulières selon lesquelles le capitalisme a réussi à s’en servir. Mais, encore une fois, je ne parviens pas à distinguer ce qui prédestinait 68 à nourrir das Kapital. D’ailleurs, il faudrait éclairer la relation entre neutralisation et utilisation.

Mais rien de ce que j’énonce ici n’implique qu’il serait "impossible d’apporter des éléments rétrospectifs d’analyses aux événements à partir de l’histoire qui s’est écoulée depuis" ; il est seulement impossible, selon moi, de déduire de 68 ce qui s’en est ensuivi, de faire du mouvement de 68, selon un processus quasi-biologique, le ventre d’où est sortie la bête actuelle. Ou alors, il faut considérer que le franquisme était contenu dans la CNT, la FAI et le POUM... Que l’histoire qui "se fait à la suite d’un événement renseigne sur l’événement lui-même" est en effet peu contestable : elle n’en est pas pour autant son rejeton, son produit isomorphe. Et non, décidément non, je ne pense pas que "la récupération par ce système est une hypertrophie (je souligne) de ce qui dans la critique le contenait d’une façon ou d’une autre". Là est en effet le nerf de la question qui nous oppose.

Quant à Mai 68 comme "parfaite expression de l’autonomie individuelle et collective" - bien sûr que non ! Je te renvoie à ce que je disais ci-dessus (point 2). Cette autonomie se cherchait, se frayait un chemin, et affrontait mille difficultés ; je maintiens cependant qu’elle était la substance même du mouvement.

Je n’ai jamais dit que le système digérait, assimilait sans reste tout ce qui le nie : je dis que c’est sa tendance et la logique de son fonctionnement, sa particularité historique. Cela ne signifie pas qu’il y réussisse toujours, cela ne signifie pas que tout est voué à l’échec, et quand bien même « tout » le serait, ce serait une raison supplémentaire pour refuser de vivre dans un tel monde ! Je ne mesure pas la nécessité d’être révolutionnaire aux chances de « réussite » d’une révolution, ou, si tu préfères, à son utilité. La barbarie où nous sommes fait du refus de ce monde une exigence éthique, plus exactement : une ultime façon de conserver notre humanité. Que cela marche ou pas est une autre question.

Quant aux leçons à tirer de 68, elles sont plusieurs : la possibilité, pour un groupe minuscule, de déclencher un mouvement mondial (qu’il ait été défait, est aussi une autre question) ; la possibilité de l’auto-organisation ; l’invalidité des pratiques militantes classiques, etc.

Tu écris : "N’est-ce pas en fonction de principes similaires qu’il a été possible de tirer des leçons politiques de la révolution de 1789 ou de 1917 ? N’est-ce pas par le truchement de tels raisonnements que sont nés les mouvements de l’après-guerre, Mai 68 en premier lieu ?". Mais tu oublies cette différence fondamentale : 1789 et 1917 ont eu une postérité institutionnelle, ils ont institué quelque chose ; mai et juin 68 n’ont rien institué du tout. Et je ne crois pas que les raisonnements fassent naître des mouvements. Ce paragraphe me pose en outre un gros problème : tu y réfères à un même mécanisme (mais finalement, n’est-ce pas le support de ton argument, de façon plus globale ?), tu fais procéder d’un même mécanisme d’engendrement les pratiques de création sociale-historique (1789, 1917, 1968) et les processus de « récupération ».

Je suis en revanche entièrement d’accord avec ce que tu dis de la nécessité d’extraire mai-juin 68 de la fascination/répulsion.

Enfin, en ce qui concerne les insuffisances de Castor[iadis], il faudrait que tu me laisses le temps de relire ce qu’il a écrit là-dessus. Ce dont je me souviens, et qu’on peut déjà relever, c’est qu’il fait un peu bon marché de la part non-étudiante du mouvement, qu’il tend, me semble-t-il, à réduire à un fait des couches sociales en relation directe ou indirecte avec l’université. J’écris cela en rassemblant les souvenirs que j’ai de La Brèche. Or tu as fait allusion à d’autres écrits où il en parle : si tu pouvais m’en indiquer les références, cela me ferait gagner du temps. Je te répondrai ensuite. Quant aux autres moyens conceptuels, j’y pense... Plus sérieusement, il me semble que la démarche ne doit pas essayer de tirer 2008 de 1968 selon une continuité, une linéarité ou une fécondation, mais explorer l’évolution du capitalisme sur 40 ans et tirer de ses caractéristiques contemporaines le traitement qu’il fait de mai-juin 68.

That’s all, Folks (pour le moment).

Amitiés et à bientôt,

J.-F.


Salut J.-F.,

Je reprend le fil de nos échanges, après une petite pause, et juste avant de partir au vert.

C’est étonnant le nombre de malentendus que nous avons chacun à la lecture de l’autre... C’est vrai que mes formulations sont souvent approximatives et mes élucubrations elliptiques. Tes remarques m’aident à y voir plus clair : je continue donc, en essayant laborieusement de séparer un peu les questions.

1 - Sur le manque de critiques internes de Mai 68 :

Un des point de départ de ma réflexion est celui-ci : que les mouvements qui se réclament, d’une manière ou d’une autre, d’une telle filiation, et ils sont nombreux, en répètent les impasses faute de les caractériser comme telles. Au contraire de toi, je pense que les modalités auto-organisationnelles qu’on peut constater aujourd’hui ici et là, dans les mouvements étudiants ou autres en sont les incarnations : la crainte de la politisation, de la phagocytose par les partis était également là en 68, au point que le texte de Castoriadis de l’époque en fait grand cas. De ce que je vois de ces mouvements, depuis une dizaine d’année que je les fréquente par intermittence, j’y trouve des références à 68, certes de manière caricaturale, mais omniprésente. Ca me semble un peu rapide de dire qu’ ils n’en savent rien  : ma génération a grandi avec 68 (au même titre que la Shoah, ou le chômage, …), et ceux qui à un moment se sont intéressé à la politique en ont tiré leurs leçons , en voulant sortir du mythe, à savoir que les organisations existantes ne peuvent que tuer ce qui est vivant dans toute révolte, mais que l’auto-organisation est impossible sans reproduire le processus collectif de sclérose, de reproduction des hiérarchies, qu’il vaut donc mieux y renoncer, etc... D’où la rationalisation de l’éparpillement et de la mobilisation-butinage ou l’engagement plus ou moins résigné dans une bureaucratie contestataire , les deux étant complémentaires, dans le temps, et logiquement. D’où également l’embarras anticipé si de tels événements se reproduisaient ; une société chamboulée en quelques semaines, et la question : et maintenant ?… N’est-ce pas ce qu’il s’est passé en juin 68 ? (Je pense que tu ne seras pas d’accord avec ce qui précède, mais alors il faut que tu m’en dise plus puisque tu penses que l’absence d’une critique de 68 paraît grever lourdement tout mouvement depuis 40 ans )
Tu dis : je ne crois pas que Mai 68 ait pu être neutralisé parce que sa nature le vouait à être neutralisé J’avoue que ma démarche est certainement un peu hégélienne, à mon corps défendant, mais on peut tout de même se demande ce qui a provoqué une telle débâcle. Tout mouvement révolutionnaire vaincu subit la version des vainqueurs et sa défaite sert l’aggiornamento du système social qu’il affrontait . Bien sur, la CNT, la FAI ou le POUM ne contenaient pas le franquisme, mais Mai 68 n’a pas donné lieu à une guerre civile non plus.... 68 est un échec bizarre (Castoriadis), quand même ; qu’il n’a pas été vaincu mais s’est effondré de lui-même devrait poser des questions, non ? Mais dès qu’on en parle en ces terme, c’est une levée de bouclier de ceux qui l’ont vécu et des autres qui s’arc-boutent sur un camp du bien qu’il faudrait défendre…. Les réactions de la salle et des animateurs de l’OLS/OCL lors de la rencontre au CICP me semblaient bien symptomatiques, même si nous n’avons peut-être pas été très éloquents, moi et cet autre quidam qui posait très pertinemment la question de nos mythes à nous de Mai 68 - et ils sont nombreux - avant d’essuyer un tir de défense anti-sarkosyste... Si 68 a été vaincu , en un sens, c’est peut-être par la suite, par sa mutilation dans la mémoire collective. Mais là encore, comme tu dis : qu’avons-nous été capable d’y opposer ? . La question naïvement posée par un participant au débat au CICP a créé un silence assourdissant qui commence à m’être familier.

2 - sur la nature de 68

Si il s’agit de tirer des leçons politiques, il me semble qu’il faudra nécessairement s’interroger sur la nature de l’événement, exactement comme il fallait comprendre le caractère putschiste d’octobre 17 pour apprécier profondément le régime russe. Dire qu’une telle démarche est impossible en ce qui nous concerne parce que Mai 68 n’a rien institué est étrange : les influences du mouvement ont été tout de même importantes (sans parler de Vincennes, évidemment). Certes, l’époque qui l’a suivi n’en est aucunement son rejeton quasi-biologique ou son produit isomorphe , mais lorsque tu dis que la démarche ne doit pas essayer de tirer 2008 de 1968 selon une continuité, une linéarité ou une fécondation, mais explorer l’évolution du capitalisme sur 40 ans et tirer de ses caractéristiques contemporaines le traitement qu’il fait de mai-juin 68 , tu fais quand même l’économie – sans jeu de mot - de l’analyse du mouvement, et de son impact sur la marche de la société française, qu’il faut reconnaître comme ambivalents (ou alors il faut décrire ce dernier comme nul, ce qui arrive des fois quand on compare les évolutions des autres sociétés occidentales qui n’ont pas connu une telle explosion, mais alors il faut expliquer comment le surgissement d’un mouvement aussi subversif a pu être recouvert par la société qui l’a porté, et sans rien en changer…)
Tu me demandes : Si la nature du mouvement te paraît l’avoir destiné à alimenter le système, il faut en dire plus : quelles composantes ou caractéristiques s’y prêtaient-elles ? par quels processus celles-ci auraient-elles joué comme aliment ? . C’est ce que j’ai essayé de développer dans mon texte, et c’est un peu le contraire de tes propos : Pour toi, Mai 68 n’a été la répétition des pires stupidités réformistes /et/ le surgissement des plus radicales pratiques de l’autonomie  ; j’ai plutôt l’impression que le mouvement était pétri d’utopie et de refus en bloc de la société contemporaine, mais que les pratiques autonomes n’ont pas été capables de s’instituer au-delà de quelques jours, semaines, voire mois pour les tentatives ultérieures. Ce regard, il me semble, est particulièrement celui de Castoriadis dans La révolution anicipée , dont je relève les passages qui y ont traits dans mon brouillon de texte (partie II). Les antinomies , notamment, qu’il voit chez les étudiants (insurrection / durée, acte / réflexion, spontanéité / organisation, rationalité / imagination, sérieux / fête) traduisent ce rejet en bloc sans rien y opposer de durable. Cette double impasse d’un rejet de la société et d’un utopisme abstrait me semble très actuel, bien entendu chez les radicaux qui se voient héritiers de 68 mais surtout dans toute la population... Et c’est l’idée centrale que j’avance à partir de Castoriadis : la privatisation, le repli sur la sphère privée, l’invasion de l’entre-soi, est une détestation de la vie sociale telle qu’elle est (voire également de son principe), et se traduit autant dans une hyper-politisation que dans l’apolitisme. Mai 68 ne serait alors pas uniquement la négation de la société environnante, mais en serait traversé, largement, renversant, mais seulement pour un temps, les tendances lourdes qui la structurent, avant que les idéologues nihilistes qui suivirent ne fassent de la déroute un succès, et de la privatisation rationalisée une démarche révolutionnaire. Par ce biais je ne cherche pas à réduire l’importance de l’événement comme une expression de l’autonomie, mais à comprendre, peut-être son surgissement, mais surtout sa dilution dans une société ravagée par la privatisation.
Je ne pense pas faire dans le Debray ou dans le Lipowhisky  : je ne dis pas que le mouvement était l’expression d’un saut du capitalisme. Je dis que le mouvement de repli sur la sphère privée se base sur un refus du monde, que l’adhésion au système se fait sur l’illusion qu’il permet d’échapper à la société, voire à la socialité, et que 68, en premier lieu, est évidemment une réaction autonome à ce désastre tout en en étant traversé. Je ne sais pas où ça mène, mais bon.

3 - Sur le fond de ma démarche.

Tu l’as très bien compris, et peut-être mieux que moi, n’osant pas m’aventurer sur des terrains aussi difficiles : mon raisonnement est sous-tendu par une logique qu’il serait certainement bon de discuter, d’autant plus que tu penses que là est en effet le nerf de la question qui nous oppose . Bigre... Tu ne penses pas que « la récupération par ce système est une /hypertrophie /[je souligne]/ /de ce qui dans la critique le contenait d’une façon ou d’une autre ». , pas plus qu’il faille faire procéder les pratiques de création sociale-historique (1789, 1917, 1968) et les processus de « récupération ». d’un même mécanisme. Je ne sais pas, moi, jusqu’où je le penserais, mais il me semble qu’effectivement, chaque mouvement révolutionnaire s’est fait, d’une manière ou d’une autre, à partir des échecs ou des insuffisances des précédents. Bien entendu ce ne sont pas des raisonnements qui font naître des mouvements , mais il me semble clair que les plus importantes insurrections depuis deux siècles porte en elles – fut-ce en acte – une critique et un bilan des tentatives passées, c’est-à-dire une exploration de leurs insuffisances, de leur incapacité à s’émanciper des représentations courantes qui tissent l’aliénation. Je sais ce que ma démarche peut d’avoir d’hégelienne, et m’en flagelle, puisqu’elle évoque une sorte de cumulation dans l’histoire , sinon nécessaire, du moins possible, par une sorte de rapprochement asymptotique vers une conception toujours plus affinée des mécanismes de dominations.
Mais sans tomber dans ce formalisme, il me semble clair que les leçons historiques à tirer, pour nous, doivent déchirer le voile institué qui en a recouvert les aspects les plus subversifs en y pointant ce qui était prisonnier de l’imaginaire dominant, et qui, le cas échéant, a permis de l’altérer, voire de l’actualiser, sans en ébranler durablement les significations principales. Cette démarche me semble être constitutive de tout mouvement politique qui affirme l’autonomie, et qui en est l’incarnation, soit critique en acte : Mai-juin 68 particulièrement, le mouvement du 22 mars en premier lieu, me semble-t-il.

Bon, voilà, je ne sais pas trop si tout ça avance. Je voulais un peu plus m’appuyer sur ton texte paru dans le Débat que tu m’avais envoyé, mais je n’arrive pas à remettre la main dessus (ça ne saurais tarder), et je voulais te répondre brièvement avant mon départ. Mais je n’y ai pas tellement trouvé réponse aux questions que je me pose. J’ai par ailleurs parcouru également d’autres de tes articles, plus techniques (Narcissisme, Lacan, psychopathologie etc..), dont les intentions me semblent lumineuses.

A bientôt dans tous les cas.

Amitiées

T.


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