Mouvement social : Pistes & réflexions

dimanche 10 mai 2009
par  LieuxCommuns

Mail collectif datant de l’automne 2007, suivi d’un bref échange sur le sujet. Il a donnné lieu à un débat plus formel.


Salut à tous,

Je propose que le groupe de travail « mouvement social » se réunisse.

Que chacun vienne avec ses certitudes, questions, angoisses (y compris les plus incongrues), ses expériences personnelles ou ses anecdotes rapportées (y compris les plus extérieures en apparence) et ses idées, propositions, pistes et documents à partir de ce qu’il a compris de mes bafouillages à l’AG du 17.

Quelques rapides interrogations vaguement tendancieuses mais très en vrac en attendant, histoire de voir, sans prétention aucune :

1 - A quoi sert un mouvement social ? A empêcher une réforme précise (pendant que toutes les autres passent tranquille) et pour quelle finalité ? A jouer le rôle d’une sociale-démocratie défaillante en régulant un système devenus fou ? A faire changer les mentalités et dans quel sens ? A reconstruire une véritable socialité où les gens se parlerait de nouveau ? Peut-il déboucher sur une révolution et si oui de quel type ? 1995 - 2003 - 2006 dénotent-ils dans leur succession un changement d’époque et lequel ? Y a-t-il une cumulation, une stagnation ou une progression, et de quoi, et vers quoi ? Et... au fait pourquoi P8 avec son environnement populaire, sa sociologie de précaires et son histoire hyperpolitique est-elle autant et toujours à la traîne ?

2 - Comment et dans quel but agir lors d’un mouvement social ? Quelles sont les forces en présences et quelles perceptions en a-t-on ? Les coordinations existent-t-elles ?Y a-t-il une question « jeunes des cités » et y a-t-il une réponse aux corporatismes ? Que s’est-il passé en 2006 autour du conflit bloqueurs / anti-bloqueurs ? Que faire d’une fac bloquée ? A quoi sert réellement une AG pendant un mouvement, est-ce important ? Un mouvement social est-ce la démocratie en acte, un moment de la démocratie ou le prix à payer pour une vrai démocratie un jour ? Faut-il abandonner une AG verrouillée et qu’abandonne-t-on ? La tendance aux actions directes traduit-elle un regain de courage et d’imagination ou est-elle la fuite en avant d’une contestation confuse ? Est-il possible de sortir de l’alternative revendications étroites et stéréotypées / radicalisme creux aux voeux pieux ? Peut-on acquérir un poids dans une mobilisation sans rentrer dans des relations de pouvoir ? Et... au fait pourquoi P8 avec son environnement populaire, sa sociologie de précaires et son histoire hyperpolitique est-elle autant et toujours à la traîne ?

3 - Comment vivre et que faire lors de l’inévitable reflux qui va suivre ? Un mouvement social est-il vraiment vécu de telle sorte qu’il ne puisse qu’y avoir un retour à la normale ? Y a-t-il dans ces moments des tendances au passage à l’action violente et a-t-on mieux à proposer à ces désespérés que la psychothérapie ? Que serait un « après » réaliste qui ne serait pas une fin de récréation ? Que fait-on de l’énergie diffuse répandue dans l’air lors des mois qui suivent ? Quels destins pour les collectifs qui se créent à ces occasions et travaillent-ils toujours la même question ? Comment pourrait s’articuler le travail militant en « période froide » et l’implication de la population en « période chaude » et quels changements cela entraînerait chez les uns et chez les autres ? Et... au fait pourquoi P8 avec son environnement populaire, sa sociologie de précaires et son histoire hyperpolitique est-elle autant et toujours à la traîne ?

Enfin, que serait un mouvement social où de telles questions étaient réellement posées ?

A bientôt


1 - Il faudrait se prêter à l’exercice d’énumérer en toute franchise ce que l’évocation de mouvement social suscite en chacun de nous d’images, de bruits et d’odeurs pour tenter d’en mesurer la portée. Pour ma part mouvement social signifie manifs, ag, fatigue des journées à arpenter des rues et des locaux, drapeaux et sonos, odeur de merguez. Désillusion et vanité aussi.

Pour ma part, un mouvement social (j’ai vécu les conséquences in vivo de 95, ai participé très en amont et largement à celui de 2003, un peu moins en 2006) c’est d’abord une certaine sensualité dans l’air, un dérèglement (léger, quand même) des sens, un quotidien qui explose littéralement, un emploi du temps qui devient un souvenir lointain, une sorte de transe, des rencontres par centaines, partout tout le temps, des gens qui parlent et se transforment, découvrent et entendent enfin, des problèmes qui sont les nôtres, à réinventer, une mise à l’épreuve de cet implicite discret qui nous relie dans la routine et qui fait qu’on est une société. Ensuite, c’est ce sentiment bizarre d’être en train de jouer à la révolution, de faire quelque chose de d’important mais sans le sérieux qui faudrait, c’est des fantasmes adolescents et de dures réalités d’adulte, c’est la frustration de ne pas être à la hauteur et la joie de tenter quand même. Enfin, c’est la tristesse de voir l’histoire se répéter ad nauseaum, la lassitude de voir les gens (et soi) prisonniers de l’ordre débile et n’agir qu’en vue d’un retour à la normale, la colère de voir ces « semaines de la haine » (Cf. 1984 d’Orwell) participer à son entretien, la fatigue de la fermeté de mes résolutions pour le futur...

2 - Par quel tour de passe passe avons nous réussi à nous faire remplacer une batterie de mots simples : manifestation, grève, occupation, revendication, lutte par ce mot fourre tout de mouvement social. Bien que simple chacun de ces mots avait l’intérêt d’avoir une vie propre, reliée historiquement à des réalités connues, partagées. Qu’avons nous laissé en adoptant ce mot ? que n’avons nous pas assez défendu ? que pouvons nous encore conserver ?

1995, 2003 et 2006 étaient bien plus que de « simples » « manifestation, grève, occupation, revendication, lutte »... Que le terme « mouvement social » soit impropre, c’est possible. Ce qui me paraît clair c’est d’abord qu’il décrit un phénomène singulier irréductible à autre chose, notamment ses différents moment, ou composants, ou parties. Ensuite, et donc, je ne connaît pas d’autre termes et que son flou connote très bien le flou de la chose. Les questions que tu poses mériterait qu’on les prenne au sérieux à condition de ne pas s’en tenir aux termes et d’analyser précisément ce qui se passe en de telles occasions.

3 - Un mouvement social ne se prépare pas pour la simple raison qu’on ne le connaît pas. Une ag se prépare, une manif s’oragnise, une grève se structure, des revendications s’élaborent, une lutte se nourrit. Mais un mouvement social ? est-ce tout cela à la fois ? est-ce autre chose et si oui quoi ? le mouvement social est-il une réunion de tous ces éléments saupoudrée d’un certain seuil numérique ? est-ce le nombre qui transforme l’ag suivi d’une manif en mouvement social, comme la figurine des mariée transforme la pièce montée en gâteau de mariage ?

Un mouvement social se prépare au même titre qu’une manif, qu’une AG, que des revendications, qu’une lutte : en cherchant à faire aboutir une chose dont on ne peut prévoir l’exacte nature et même, ou surtout, dans la perspective que cette chose dépassera les conditions de sa naissance et fera être autre chose. Mon expérience de décembre 2002 à juillet 2003, où chacun des gens que j’ai rencontré visait explicitement cette « masse critique » numérique mais surtout imaginaire, a fait tomber chez moi cette impression très répandue que « ça » vendrait tout seul, comme tout le reste d’ailleurs, que personne ni rien n’a de prise sur ce qui se passe. Il n’en est rien : des milliers de fourmis dans l’ombre démarchent les syndicats, organisent des réunions, parlent aux collègues, à la famille, créent des réseaux informels, prennent des numéros de téléphones, relient les gens, les groupes, les idées, les initiatives,... sans certitudes sur l’aboutissement de leur démarche, évidemment. Il se joue à ce moment-là non pas une question de chiffre mais une sensibilité contagieuse qui donne envie de sortir collectivement de l’ordinaire - malheureusement de manière parfaitement superficielle et provisoire.

4 - Sinon qu’est ce qui s’y joue en plus et quelle prise avons-nous sur ce plus ?

Ce qui s’y joue : pas grand’chose, mais quelques petites choses quand même, voir l’expérience du MAS, qui n’est pas une exception dans l’histoire (l’exception serait plutôt sa faiblesse Cf. tout les collectifs qui naissent après les grandes grèves, Mai 68 en tête) ni à mon avis un cas isolé géographiquement ; que beaucoup de gens accèdent à l’interrogation à la culture et à la pratique politique par l’intermédiaire de tout ce qui enture un mouvement social me semble une évidence. Que cet apprentissage incite plus que les voies habituelles à une démarche à la fois radicale, globale et démocratique me parît également assez clair, même si ce n’est pas un principe, loin de là. Ensuite entendons-nous pour éviter les caricatures : je ne milite pas pour que nous prenions la pose de l’avant-garde en y consacrant toute notre énergie. Par contre je pense que tout ce qu’on fait doit être orienté par cette perspective de sortir des engrenages quotidiens, des machines routinières, des mécanismes répétitifs. Il ne s’agit certainement pas de faire la fête ou d’improviser constamment, mais de s’émanciper de ce qui nous emprisonne jour après jour parce qu’imposé ou inquestionné ; certaines habitudes, manies, réflexes, croyances, pensées, rôles, comportement et évidemment, dispositifs aliénants, des plus évidents aux plus discrets. C’est pour moi la visée de l’autonomie :interroger et défaire l’institué. Alors je crois qu’un mouvement social est un pas fait en ce sens, une continuité de ce que nous faisons, et ce serait un comble de ne pas être prêt à en être, tout en y changeant nos places de « radicaux » (la plainte - qui décore quand on est au pied du mur) même si à l’arrivée, nous nous ne nous y retrouvons pas, ou peu, pour énormément de raisons. Autrement dit, le meilleur d’un mouvement social - cette poussée timide mais effective vers l’autonomie, au moins sur le mode du refus d’un existant - c’est ce qui doit nous animer tout le temps, en nous et entre nous.
Quelle prise avons-nous : lors d’un mouvement social, elle est énorme. Sur la fac, cinq personnes coordonnées, capables et sachant ce qu’elles veulent auront un impact organisationnel immédiat et une influence idéologique durable. Pour les périodes « froides », le vide de l’époque, le désert de nos régions et la vacuité de ce qu’y s’y joue est à double tranchant : des paroles et des actes pleins sont facilement entendus, mais ils sont immédiatement recouverts. Les inventer et les poser sans grandiloquence et sans aigreur me semble un perspective intéressante. Sur ce, tu imagines bien comme je t’accompagne dans tes questions sur la figure du militant...


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