Lettre au SCALP

dimanche 10 mai 2009
par  LieuxCommuns

Salut salut...

On m’a fait parvenir un mail (« CR Larzac ») qui émane d’une de vos listes internet.

Un passage concernant le débat sur « religions et luttes sociales » m’a particulièrement interpellé :

"un débat extrêmement houleux sur la religion et les mouvements sociaux : la jeune femme qui s’exprimait au nom du Mouvement des jeunes musulmans a été en effet tancée par des personnes qui ne supportaient ni le port de son foulard ni la religion en général. Le débat n’a pas pu réellement aboutir, mais peut-on exclure, et au nom de quoi, des personnes qui veulent participer en toute bonne foi (sans jeu de mots) à des collectifs, sous prétexte qu’elles croient en Dieu ? Le summum du ridicule a été atteint avec un jeune universitaire, le menton en avant et droit dans ses bottes, style Philippe Val, qui pérorait sur la supériorité de la civilisation grecque. Bel exemple quant on sait que cette société excluait les femmes de toute décision politique, et où 50% de la population était réduite en esclavage.« Ayant évoqué lors de mon intervention à ce »débat" le cas Grec, et croyant correspondre aux descriptions socio-anthropométriques que vous mentionnez, l’envie me prend d’apporter quelques clarifications :

1 - Non-universitaire, non-lecteur du richissime rédacteur en chef de « Charlie Hebdo », faisant ce que je peux avec mon menton, je faisait partie lors de ce « débat » de la majorité des personnes présentes qui ne comprenaient pas l’objet de ces échanges : Aucune problématique sérieuse n’était posée par les animateurs, dont l’objectif semblait plus de "faire dans le houleux" que de poser clairement les inévitables interrogations qui surgissent du rapprochement des deux termes. Les interventions, pour la plupart, rivalisaient de confusions et d’arnaques.

2 - C’est dans cet imbroglio démagogique et spectaculaire où l’assemblée applaudissait tout et son contraire que j’ai tenté de prendre le crachoir. Mon intervention prétendait poser un semblant de repères : Les luttes sociales ont pour objectif de reprendre le pouvoir confisqué par une oligarchie bureaucrato-capitaliste, et s’inscrivent donc de ce fait dans la pensée gréco-occidentale (grecque puis, presque 2000 ans après, occidentale) qui consiste à refuser que les lois humaines soient dictées par des lois naturelles, des Dieux, des Livres, des ancêtres, des traditions, ect... bref par autre chose que par l’ensemble de la société. C’est ce projet démocratique qui nous fait combattre aujourd’hui les pouvoirs bureaucratiques, financiers, techno-scientifique, et nous réunissait sous ce chapiteau à discuter librement de nos idées sur le monde de demain à construire, chose qui parait autant banale aujourd’hui qu’elle est exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité. Penser le contraire est être enfermé dans un dangereux ethnocentrisme. A partir de là, et si la religion consiste toujours à aller chercher ailleurs des règles et des lois dont le légitimité n’est pas remise en question elle n’appartient pas à ce projet émancipateur. La jeune femme du Mouvement des jeunes musulmans, en proposant comme débat public la place de la religion dans les luttes sociales, se trouve par contre dans la "tradition gréco-occidentale" qui veut que tout, absolument tout, soit discutable. Point. Il faut être bien tordu par nos idéologies contemporaines pour y voir une « supériorité » ou une « infériorité ». Il me semblait que ce ne pouvait être que sur ces bases que pouvait commencer la discussion quand au contenu du « débat ».

3 - Il ne s’agit donc pas de discuter du modèle politique grec comme « modèle » de société, ni de le traiter comme une particularité ethnologique. Il s’agit de comprendre qu’en Grèce, il y a 2500 ans, et en occident il y a 500 ans, les populations ont décidée de faire elles-mêmes leurs lois, et que le fait de discuter de notre vie collective sans s’en remettre à quelqu’un ou à quelque chose d’autres, qui s’occuperait nos choix à notre place, c’est, aujourd’hui, s’en réclamer. Militer c’est donc assumer aussi bien les réussites de la civilisation européenne que ses monstruosités, Auschwitz, les colonisations, le Goulag, Hiroshima, la quasi totalité des génocides, ect... C’est ça, je crois, la liberté, qui exige une responsabilité énorme : savoir ce que l’on veut, ce que l’on ne veut pas, et s’en donner les moyens, sans chercher de solutions autre part que dans nos recherches personnelles respectives et nos délibérations collectives.

4 - Rappeler ce genre d’évidences est toujours difficile. Et s’avère même douloureux quand on s’adresse à des militants. Cela exige de reconsidérer perpétuellement le vide des mouvances politiques d’aujourd’hui et la disparition des repères les plus élémentaires qui permettent un début de réflexion. Votre communiqué, sur ce point précis, est symptomatique du « catalogage » sans débat (j’aurai aimé en discuter in situ) qui sévit actuellement et qui interdit tout échange de fond. Il reste que c’est bien cette déliquescence progressive et continue de l’esprit critique responsable qui dissout les forces militantes dans des croyances quasi religieuses avec leurs cortèges de dogmes inamovibles, de papes historiques et de terres promises, et qui fait des enjeux brûlant de civilisations des batailles de chiffons.

Qu’en outre M. Benassayag ait joué les démagogues ne semble pas vous avoir choqué outre mesure.

Merci de faire parvenir ce petit éclaircissement aux destinataires de votre compte-rendu.


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