Le Larzac est-il une marchandise ?

dimanche 10 mai 2009
par  LieuxCommuns

Le Larzac est-il une marchandise ?

« La contestation sur un plateau »

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Le Larzac est-il une marchandise ?

S’il convient de saluer l’organisation d’un succès comme il se doit, il s’impose de jauger le rassemblement qui eut lieu au Larzac à l’aune de son objet : la lutte permanente contre la marchandisation. Un collectif éphémère naquit et vécu durant les trois jours que dura la manifestation, pour dénoncer la course au gigantisme, à la monétarisation et au spectaculaire qui s’y déploie. En s’opposant aux fétichismes militants et en ralliant les volontés farouches d’autonomie, il se constitua en analyseur efficace des contradictions et dégage des limites, des enjeux et des perspectives dont l’évitement, même joyeux, ne sert que les puissances, en place, ou à venir. De tout il faut tirer bilan ; La critique est l’essence même de la contestation, qui ne saurait s’arrêter aux portes de « l’alternative ». La complaisance fait le jeu des conformismes, contre l’interrogation illimitée, qui n’a toujours été que la seule arme émancipatrice de l’Histoire.

Prévu de longue date, le rassemblement « Larzac 2003 » prit une dimension nouvelle après l’incarcération de José Bové, les manifestations de mai-juin contre le projet Fillon de décentralisation et la réforme des retraites, et le mouvement débuté fin juin des intermittents du spectacle en lutte contre la réforme de leur statut, qui le placèrent d’emblée comme une étape importante dans la construction d’un front anti-gouvernemental dans les perspectives de mobilisation de la rentrée (réforme du système de santé, réforme des universités, sommet de Cancun, Forum social Européen…). La libération de José Bové une semaine avant l’ouverture du rassemblement eut l’effet escompté par le gouvernement : vider le lieu de ses potentialités d’actions militantes in situ.

Ce furent les intermittents qui tentèrent de se l’approprier en multipliant les réunions imprévues, notamment celle de jeudi soir (la veille de l’ouverture officielle). Des responsables de la Confédération Paysanne, dont José Bové, furent interpellés par deux intermittents qui firent savoir leur position via Internet, lors des récentes parutions dans « Le Monde », « Libération » et « Politis » d’une publicité interlope d’où ressortait l’impression que la FNAC, distributeur d’un CD élaboré en soutien à l’incarcération des militants anti-OGM, finançait le rassemblement sur le plateau du Larzac . Prenant acte de « l’abus » qu’invoquait le leader de la Confédération Paysanne et des possibilités des réseaux de distribution « alternatifs » , le collectif organisa une assemblée générale le lendemain soir intitulé « Pour un autre Larzac », afin d’ouvrir le dialogue à ce sujet et de décider de la marche à suivre. Dépassant le scandaleux de l’affaire, la discussion, réunissant une centaine de personnes, fut le lieu de nombreux échanges critiques autour de l’organisation même des multiples manifestations artistiques prévues durant le week-end, qui donnaient au rassemblement un caractère spectaculaire alors même que les principaux festivals de l’été se trouvaient officiellement annulés par les intermittents en grève. La problématique ainsi posée révéla que le rassemblement du Larzac était de facto un quasi-festival dont le caractère politique pouvait être presque détaché, alors même qu’il était l’anniversaire du grand rassemblement de 1973, où face aux forces de l’ordre et aux militaires avaient convergés toutes les tendances politiques contestataire venu rejoindre les paysans du Causse en lutte contre l’extension du camp militaire décidée par Debré. C’est contre la menace qu’une manifestation politique festive se transforme en divertissement bonne conscience et la vide de son sens dans un contexte politique qui ne peut que pousser à la radicalité, que la création d’un « Comité d’Action pour la Ré appropriation du Larzac » fut proposé. Il se réunit le soir même, ne comptant qu’une dizaine de personne. Il ressortait des échanges un profond respect pour la Confédération Paysanne et les organisateurs du rassemblement en même temps qu’un certain malaise quant à l’ambiance du site. Il apparut responsable et respectueux de dénoncer ce qui apparaissait comme une dérive qui laissait plus de place à la fête qu’a la lutte, jusqu’à ce que l’une occulte et encombre l’autre : étaient en cause les aménagements scéniques gigantesques et nombreux pour accueillir les « grosses pointures commerciales » du samedi soir et l’affluence à cette occasion d’un grand public de consommateurs dont la « conscientisation » était plus qu’hasardeuse, l’investissement supposé mais nullement évident des artistes aussi bien dans des luttes (notamment des intermittents) que dans la vie et le fonctionnement du site et le caractère anecdotique des performances expérimentales, marginales ou fortement engagées, la gêne occasionnée par le volume musical lors des débats et des heures tardives (ainsi « l’arbre à palabre », où avait lieu la réunion était un lieu officiellement vacant « non sonorisé » et mis à disposition pour « répondre à toute demande de débat », était très peu visible, traversé par les voitures, inondé par les musiques qui émanaient des scènes alentours), la généralisation de la file d’attente comme système d’organisation et notamment les problèmes d’approvisionnement et du coût de l’eau, reproduisant les grands découpages mondiaux (à vendre pour les solvables, dans les queues caniculaires des citernes pour les autres, gratuite au Poste de Commande pour les membres de l’organisation -bénévoles y compris-), le caractère (très) onéreux de la majorité des services de restauration présents (exception faite des cantines de la CNT et de la Vieille Valette, à « prix libre »), la présence importante de stands uniquement commerciaux proposant des produits de multinationales contestés (Coca-cola, Lu, Danone…), l’information très parcellaire quant aux circuits monétaires en présence et la désinformation relative au système de tri des déchets (qui s’avéra purement symbolique ; « éducatif »), l’absence totale d’actions politiques relié au processus de « starification » ultra-classique qui entoure le porte-parole de la Confédération Paysanne : Rien, ou bien peu, n’annonçait en acte d’ « autres mondes possibles », à vivre, ou à montrer… Le stand des intermittents en lutte « Culture en danger » devint le lendemain le point de ralliement du comité. Le dialogue celui-ci et les grévistes ne trouva pas d’issue pratique : Le premier considérait le rassemblement en lui-même comme une institution à critiquer, les seconds comme une simple étape de leur lutte de professionnels du spectacle permettant de préparer le festival d’Aurillac prévu dix jours après. Les démarchages répétés auprès du Poste de Commande apparemment débordé de l’Organisation s’avéraient infructueux : impossibilité d’accéder aux requêtes (prises de paroles sur scènes, accrochages de banderoles..), absence des responsables, règlement des problèmes en cours, tentative d’enrôlement dans le bénévolat, dont les tâches n’étaient que pure manutention sans rapports avec les problèmes soulevés. Compte tenu de l’absence totale de dispositifs de régulation, de concertation, de participation, ou même de consultation (ou encore de bilan) susceptibles d’impliquer les militants en tant que tels dans l’organisation du rassemblement, et de la difficulté de mobiliser par voie « normale » (absence de matériel disponible pour imprimer tracts, déclarations, affiches, etc…, absence de lieu fixe, ombragé, calme, pour se rassembler, clôture rapide des tours de parole lors des conférences-débats, de la durée même du rassemblement), la décision fut prise d’organiser un défilé à quelques-uns qui parcoururent le site derrière deux banderoles ; « Le rassemblement du Larzac n’est pas un festival », « Non à la marchandisation de ‘Larzac 2003’ », et scandant des slogans improvisés : « Manu Chao annulé », « Bientôt Johnny Halliday sur le Larzac », « Un million de personne l’an prochain avec Madonna », « Contre la marchandisation, ici comme ailleurs », « Du caviar russe sur le Larzac », « Pas d’argent, pas de Larzac », « Non à la privatisation de l’eau sur le Larzac », « Où sont les pauvres ? », « Attention Politique », « La manif dans la manif », « Où sont les militants ? », « Y’a plus que des moutons sur le Larzac »… Applaudi et interpellé tout au long du parcours, plus rarement contredit et le plus souvent volontairement ignoré, le défilé vit ses rangs grossir et dégrossir pour finir autour d’une vingtaine de personnes environ, qui se perdirent dans la foule du Saturday night...

Ce mouvement de contestation était à la fois réaliste, les problèmes évoqués étant bien réels (c’est à ce titre que de nombreuses personnes rejoignirent le cortège), provocateur, puisque né au cœur du « rassemblement contestataire de l’année », et symbolique, puisqu’il portait en lui l’impératif d’une critique agissante et permanente se portant sur des objets sans considérations de valeurs. La naissance d’un tel mouvement en ce lieu, et sa nature, doivent interroger : Les formes qu’il prit sont celles de l’action militante « classique » (appel à constitution d’un collectif, réunions, défilé, banderoles, slogans) qui se heurte, d’une manière ou d’une autre, à une fin de non-recevoir de la part des « pouvoirs » et dont elle espère ainsi attirer l’attention, via une mobilisation de la « majorité silencieuse »… Le comité et son action décrivent, en creux, le rassemblement du Larzac comme nullement structuré de manière « alternative », et le révèlent comme « festival » qui, bien que placé sous le signe de la contestation, est gros de dérives, d’abus et de risques, et dont rien, sinon eux-mêmes, n’annonce la prise de conscience. Simple incompréhension ou décalage sévère entre certains militants et l’évolution du mouvement « altermondialiste » à travers ces grands rassemblements ? L’apathie générale de la foule doit également être interrogée, et d’autant plus qu’elle réagit de manière positive. Cette passivité peut être mise en rapport avec un événement survenu dans le défilé : alors que celui-ci s’engageait entre deux chapiteaux, un camion de la télévision kurde et sa remorque manœuvra pour quitter le site. Seul un militant syndicaliste ayant récemment rejoint la manifestation et tenant une banderole, tenta une obstruction, se heurtant à un organisateur (au tee-shirt jaune), sans soutien des autres manifestants. L’affrontement passé, il les quitta, les accusant de « passer pour des rigolos ». Il est probable que l’immobilisme du « public » face au défilé recoupe celui des manifestants dans cet épisode sur un point : la « gêne » d’avoir à contester une institution véhiculant des valeurs militantes « positives », comme si, dépositaire de la contestation « altermondialiste », le rassemblement « Larzac 2003 » sortirait affaibli d’une critique interne . Cette « gène » des uns comme des autres qui agit comme une anesthésie totale ou partielle de l’esprit critique doit être comprise comme une crise dévastatrice du militantisme ; Le véritable enjeu politique de notre époque est moins de rendre attrayantes leurs propres affaires à des populations de plus en plus infantilisées, que de saisir les exigences qu’impliquent toutes prétentions d’auto-organisation…

La « dépolitisation », c’est-à-dire l’appauvrissement de l’imaginaire politique, qui se manifeste par le suivisme, dont on peut fixer l’origine en Europe il y a une cinquantaine d’années, est survenue pour des raisons, ou plutôt dans des conditions d’apparitions, diverses . En son centre, un processus fortement récurent dans la quasi-totalité des organisations, et rarement maîtrisé ; la dépossession auto-entretenue, évidente ou plus subtile, des moyens de décisions au profit d’un appareil anonyme, c’est-à-dire la bureaucratisation . L’objectif affiché de « re politiser » un « grand public » par le divertissement achoppe sur la surenchère, le conformisme et le spectaculaire. Tout au plus peut-on par ce biais donner goût à quelques-uns pour le bulletin d’adhésion, ou de vote, tout au plus peut-on vendre, ou prêter, de la terre promise « alternative », symétrique en tout point au cauchemar climatisé publicitaire, tout au plus peut-on valoriser la possibilité de l’initiative individuelle (marchande ou non). La crainte évoquée à ce propos de voir le Larzac suivre la même évolution que la « fête de l’humanité », dont les succès réguliers sont à la hauteur des Bérézina du Parti, est édifiante... Accepter les responsabilités de notre destin collectif n’est pas, bien au contraire, refuser les forces instituantes de l’art et de la fête. C’est d’abord comprendre ce qu’est et ce qu’implique une collectivité autonome : le désir d’assumer les décisions qui s’y prennent, ne pas les confier à une nébuleuse, même, et surtout, marquée du sceau métaphysique du « bien » ou du « bon ». C’est aller contre une époque, et un type d’individu qui lui est propre :

Sont politisés ceux qui désirent (et agissent en conséquence pour) participer réellement, de quelque manière que ce soit, aux prises de décisions qui les concernent. Point. Refuser qu’une minorité de bureaucrates décident du sort de la planète, c’est refuser, dans un même mouvement, qu’ici et maintenant, une autre minorité décide des modalités de l’accès à l’eau potable, pour prendre un exemple consensuel dans lequel la passivité rivalisait avec de vives tensions …

Il n’y a pas, de ce point de vue-là, à démontrer le caractère fondamentalement a-politique du rassemblement du Larzac, à moins de le nier comme microcosme, même éphémère, comme collectivité dotée de fonctionnement, appareil, exécutants, lois, règles, besoins, problèmes, etc.. Et comme institution, c’est-à-dire idéologie, inconsciente pour une part écrasante. Il est, par contre, fortement politique vu de la scène médiatico-politique, mais place alors le débat sur le terrain du théâtre politique institutionnel, du leader charismatique et du grand spectacle, dans l’ignorance totale des processus collectifs d’aliénations à l’œuvre, chez les « bons » comme chez les « méchants ». Ce rassemblement révèle, à la lumière de la micro-contestation dont il fut l’objet en son sein, la confusion de la mouvance « altermondialiste » qui se cantonne encore à la mobilisation pour la mobilisation, sans réelle direction ni sens autre que celui de prouver qu’une contestation à « l’ordre mondial » peu exister et existe. Que d’autres mondes soient possibles est la certitude acquise par quelques siècles de projet d’émancipation. Que rien, ou si peu, n’en annonce la construction est bien l‘épaisseur de notre crise contemporaine et pose la question fondamentale et systématiquement éludée par ces seuls mouvements à même de la poser : Celle des scénarii permettant l’établissement de politiques mondiales viables. Réflexions lourdes et peut-être plus difficiles que jamais, que celles se fixant pour objet de dégager des perspectives lucides à la suite des mouvements ouvriers et des marxismes. Elles nécessiteraient, sans doute, un travail théorique et pratique permettant non pas de proclamer, mais de bâtir, et ce à toute occasion, des communautés humaines reprenant à leur compte le projet démocratique que notre civilisation ne cesse d’abandonner. Reste à se souvenirs des enjeux planétaires et des changements fondamentaux qu’ils exigent : Non pas des remplacements d’institutions par d’autres, « meilleures », non pas la permutation de savoirs par des savoirs différents, non pas l’évolution du travail vers plus ou moins de travail, mais un bouleversement profond, anthropologique, de notre rapport au Travail, au Savoir, et à l’Institution. Transformations qui commencent par la mobilisation permanente de ce qui, jamais, ne sera récupérable, l’esprit critique, autonome et réaliste.


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