Le cadavre de l’analyse institutionnelle bouge encore à St Denis

dimanche 10 mai 2009
par  LieuxCommuns

Ci-dessous un texte d’intervention de 2003 dans un département de l’université Paris 8. Il est évidemment resté sans réponse, mais pas sans continuité, puisqu’il s’est prolongé par un long texte puis par une publication.

Critiques constructives : contribution au cours de M. V.

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Critiques constructives

1 - Si l’on admet que « l’autogestion pédagogique est une analyse institutionnelle en acte » , il faut bien se résoudre à aborder frontalement et collectivement ses enjeux au cours « autogéré » dans le cadre des enseignements de M. V.. La polémique soulevée par les excellents textes étudiants actuellement en circulation portant sur les fondements de la présence -en dilettante- de M. H. doit être pour chacun l’occasion de pratiquer en groupe l’analyse du groupe. Il est vrai que, hormis les interventions que permet la présence providentielle de M. LAPASSADE, rien, ou presque, dans le dispositif ne favorise un authentique et profond travail d’auto-formation : Les impératifs de productions et leur future évaluation, le manque de formation initiale, auquel répond l’absence d’animateur compétent, et, pour finir, évidemment le rôle de M. H. dans cette histoire. Le flou et la démagogie qui entourent ses déclarations récentes à ce sujet , les premières à notre connaissance, ne s’inscrivent malheureusement ni dans l’analyse des transferts et contre-transferts (positifs ou négatifs) dont il est parti prenante, ni dans le désamorçage des réactions claniques que sa présence cristallise, et encore moins dans une démarche « institutionnelle » qui pourrait faire de son comportement, et des réactions du groupe, un révélateur, on dit « analyseur » quand on est dans le coup, d’un fonctionnement universitaire bureaucratique et paternaliste maintes fois analysé et décrié par les institutionnalistes .

2 - Il faudrait ne rien savoir ou tout avoir oublié de l’Analyse Institutionnelle pour ignorer que dans ce cadre l’autogestion doit permettre de révéler les relations instituées, de faire parler l’institution dans laquelle elle s’inscrit. Sans quoi elle n’est que du jeu idéologique stérile et sans lendemain. C’est pourtant le rôle que semblent vouloir lui faire jouer les carriéristes de tous bords, installés (« des professeurs fantastiques ») ou prétendants (« des étudiants prometteurs »). Et ils seraient donc bien en peine d’expliquer en quoi, les rapports personnels qu’ils se félicitent d’entretenir ne relèvent pas du mandarinat le plus vulgaire, sinon d’une forme plus élaborée . Cela juste devrait amener quelques questions sérieuses. Comment, par exemple, peut-on prétendre enseigner l’autogestion pédagogique et, dans le même moment, anesthésier tout dispositif de clarification de la relation maître-disciples ? Ou d’autres encore, qu’ils ne se sont jamais posé. Comment peut-on se réclamer de la psychothérapie institutionnelle et participer, et faire participer, à la reproduction systémique de la folie du pouvoir, du non-pouvoir, par la consolidation des relations classiques psycho-familiales ? Pourquoi une théorie basée sur l’intervention est-elle portée par des individus absolument incapables de se nourrir, d’accueillir, de tolérer une seule parole qui sorte du rang, autrement que par la manipulation, l’insulte, la diffamation ou l’exclusion (à quand les menaces) ? Comment une pratique destinée à comprendre et gérer les conflits se révèle-t-elle durablement impuissante à se saisir des chamailleries de pouvoir , quelquefois violentes physiquement , baptisées risiblement « luttes à mort » et qui ne se donnent même plus la peine de se camoufler derrière d’improbables divergences théoriques ? Comment peut-on se réclamer d’une quelconque dynamique de groupe et organiser -en catimini- des colloques consensuels, enfermés dans des formes hyper académiques dont le public muet est essentiellement constitué d’étudiants attirés par une facile validation ? Comment, enfin, peut-on ne pas se poser de telles questions et prétendre enseigner ou apprendre une discipline dont elles forment le B-A BA, et finalement qu’enseigne-t-on réellement ici ?

3 - Venus au colloque des 25, 26, 27 juin 2002 avec l’intention de s’inscrire en troisième cycle et de trouver des appuis théoriques à des expériences sur le terrain, nous nous sommes inquiétés très rapidement du fait que les rigidités relationnelles et l’orthodoxie organisationnelle mobilisées à l’occasion d’un « hommage » à un « agitateur institutionnel » ne pouvaient relever que de la comédie, du cynisme ou de l’incompétence la plus totale. Impressions toutes trois confirmées, amplifiées et argumentées, en aparté, par la plupart des acteurs de talents conviés à la messe (conférenciers, professeurs, invités étrangers, étudiants, extérieurs, ...), certains nous appuyant dans nos interventions publiques. Le bilan qui s’ensuivit fit fuir les responsables impliqués dans ce pitoyable scratch my back, I’ll scratch yours, à la simple évocation de quelques analyseurs (argent, histoire, dispositifs, ...), et ses productions , jamais discutées... Nos passages durant l’année à quelques « cours » (et autres) n’ont fait, malheureusement, qu’illustrer ad nauseum cette édifiante arnaque pratico-intellectuelle...

Si un Maître ne pratique pas lui-même ses enseignements, certains disciples décideront que c’est un imposteur de petite envergure, et iront, dans le meilleur des cas, sur un banc rigoler un bon coup, tandis que les autres imagineront que le Maître est au-delà de sa propre théorie, dans des sphères d’une pureté inexprimable ... et sombreront dans un transfert immaîtrisé, pathologique car bloquant l’accès au (non-) savoir, qui n’agit plus comme tiers médiateur dans la relation duelle . Las ! S’il ne la pratique pas, c’est que sa science est bien de faire choir les statuts de maîtres, dont le sien, et qu’il ne maîtrise pas le cœur de son art, la mort, sa mort, symbolique ou réelle... C’est toute la problématique des arts martiaux et des disciplines « institutionnalistes » , portée au carré par « l’enseignement de l’enseignement » qu’est « l’autogestion pédagogique ».... Dans le département de « Sciences de l’Education » de Paris VIII, les laboratoires concernés traitent des problématiques de l’émergence, on dit « l’institutionnalisation », des forces sociales de la base, éternellement novatrices, « l’instituant », qui révèlent la réalité quotidienne d’une institution contre les illusions qu’y opposent les structures en place, « l’institué », rôles, statuts, fonctions, pouvoirs, etc… Il s’agit donc de créer, par différents dispositifs, un « dialogue » entre les deux, une évolution constante, sans « chaos » ni « fossilisation ». C’est le travail « de l’institution », inconscient politique d’un groupe . La parole « instituante », dérangeante, des premiers concernés, les étudiants, c’est pourtant dans les marges, les interstices, les failles et les entrebâillements, les couloirs, les cafés, les pauses, qu’on l’entend, comme partout, jamais dans les lieux « institués » à cet effet, qui culpabilisent alors à peu de frais. « Mais quelle parole ? » demandait-on au premier séminaire de l’année, lors d’une intervention qui a valu à l’un de nous une expulsion définitive... Ce climat, proprement schizophrénique , ne peut que précipiter les étudiants les plus fragiles dans la rat race, course à la carrière. Quant aux autres... La plupart des étudiants rencontrés ne sont pas dupes, et ne seront surpris, pensons-nous, de ce qui se lit ici que du contraste avec les productions conformistes qui prévalent habituellement. Il s’agit évidemment de ceux qui se refusent encore à « voter avec leurs pieds » par l’absentéisme. Lui et son confrère, le tourisme, sont largement justifiés par l’ignorance que l’appareil pratique face à la richesse culturelle, politique et professionnelle des banlieues environnantes , et le mépris qu’il leur porte, derrière des voeux pieux, au nom de la très commode « dépolitisation générationnelle ». Leur désertion (physiques ou mentale) est l’aveu d’impuissance de ceux qui s’en accommodent, incapables de la faire parler. Elle est interprétée comme le sceau de la subtilité du paradigme, elle n’est que l’analyseur criant de l’incurie patente de la plupart de ceux qui s’en réclament. Souvent attirés par une discipline résolument novatrice qui se révèle plus qu’utile dans des pratiques socioprofessionnelles exercées ou visées, beaucoup d’étudiants ne souhaitent, une fois compris le grand-guignol pathétique qui leur est servi, que rentrer chez eux une fois obtenus les diplômes dus, dont les modalités de délivrance sont d’ailleurs plus énigmatiques encore que le contenu réel des savoirs mutilés et appauvris qu’ils sanctionnent. Il reste remarquable que la minorité d’étudiants qui demeurent attentifs à ce qui se dit parviennent à sortir de ce marché de dupe sans graves séquelles psychologiques , et sans s’éloigner à tout jamais du champ lexical institutionnaliste, souvent grâce à l’expérimentation autonome d’ « autres choses » , et/ou un travail de lecture purement personnel.

Dire qu’il se reproduit des phénomènes communs à toutes les universités ne serait qu’ajouter à la tragédie universelle de l’université. Ce qui rend la chose grotesque et dangereuse est que l’objet qui rassemble ici est précisément la lutte contre ces mêmes phénomènes, et pas la biologie moléculaire ou l’étude des peuplades du Nord Kazak. Scandale. Supercherie. Il faudrait prendre conscience que l’enseignement n’est en rien orienté vers un réel travail de dynamique des groupes, des affects, des jeux multiples qui s’y déploient, de compréhension et de maîtrise des phénomènes d’institutionnalisation et de bureaucratisation (et leurs évolutions historiques), de décryptage des mécanismes de pouvoirs (accession, exercice, partage), de traitement et de respect de la parole, d’analyse des implications de chacun, d’écoute des multiples analyseurs qui apparaissent, et qui parlent... Il faut le dire calmement et fortement : si jamais de telles choses étaient enseignées, c’est-à-dire comprises et pratiquées, la machine « analyse institutionnelle de Paris VIII » s’écroulerait, comme telle, dans l’instant. Ses rouages grossiers ne résistent pas une seconde à qui prend son objet au sérieux.

Ici encore, « Le scandale, c’est qu’il n’y ait pas de scandale » ... chez feu les scandalisés...

Que la bureaucratie soit le phénomène politique asservissant par excellence, et que l’AI, qui s’est construit essentiellement dans cette lutte antibureaucratique , soit aujourd’hui « enseignée » dans un établissement (néo ?) bureaucratique, voilà qui devrait en interroger plus d’un. Les terrains de recherche manquent-ils à ce point qu’il est besoin d’en construire un, sur mesure, inexploité ?

4 – Non, les terrains ne manquent pas. Mais, lieu de passage de personnes motivées et engagées par ailleurs, les structures « institutionnalistes » universitaires ont un rôle à jouer, le leur, celui de former des hommes et des femmes capables d’analyser ces phénomènes, de faire comprendre ces mécanismes, de résister au désordre qui s’établit et de construire des alternatives, dans tous les domaines de la vie. Cela ne semble pouvoir se faire qu’a condition que les personnes intéressées et les étudiants, ou du moins la frange la plus lucide qui ne se satisfait pas d’intitulés et de mentions, venant chercher dans ces murs une réelle formation, se regroupent afin de se constituer en analyseur permanent de la (néo ?) bureaucratie universitaire de leurs propres laboratoires, étant entendu qu’une formation digne de ce nom ne peut se construire actuellement que dans la périphérie des dispositifs assermentés. Il s’agit d’étudier précisément et en détail l’objet, l’histoire, la structure, le fonctionnement, les financements (et leur répartition) de l’institution, de tracer la cartographie des relations « institutionnelles » (hiérarchie, poste, pouvoir, liens de parenté), de cerner l’idéologie à travers les discours de l’institution, de repérer les analyseurs, de comprendre les multiples implications, la place donnée aux étudiants et le traitement de la Parole. Il sera alors possible de se demander comment une telle machine mystificatrice a pu s’installer et perdurer jusqu’à maintenant et dans quelle mesure peut-elle participer à la massification de schémas de pensée sous-jacents les plus courants de types nihilistes (Il pourra à ce propos être intéressant de compulser le dossier en préparation de la revue locale consacré aux « nouveaux réactionnaires dans les sciences de l’éducation », lui-même réaction au livre de Daniel LINDENBERG , où pourrait se dérouler un truculent who’s who…). Il est peut-être important, dans le contexte amnésique actuel, de préciser qu’il s’agit de lutter contre des processus, que nous portons tous en nous, et non de porter atteinte aux personnes. Tâche banalement ardue dans un établissement où les individus s’identifient d’autant plus à l’institution que celle-ci leur offre avantages et gratifications hiérarchisées (salaire, statut, papiers, identité, valorisation, perspectives, promesses d’édition etc...). Tâche doublement ardue, car il faudra alors, sans doute, ne compter que sur les « résidus » , dont nous sommes, qui ont souvent bien mieux à faire ailleurs...

5 – Car les terrains ne manquent définitivement pas. Un monde, dehors, court vers l’anomie. L’appareil universitaire a été sommé, pour rester crédible, sinon politiquement correct, de se découvrir concerné, sinon attentif, lors de « l’événement » du 21 avril dernier , qui n’a d’ailleurs réveillé que ceux qui dormaient. Les mesures gouvernementales actuelles, dans la longue lignée de celles prise depuis des décennies, ne sont que la gestion, au jour le jour, d’un capitalisme bureaucratique qui se fait de plus en plus agressif, tout en se faisant de plus en plus spectacle, dans la perspective claire d’un pouvoir fort au populisme sécuritaire et droitier. Dans notre oligarchie libérale que quelques dépolitisés appellent encore démocratie, les libertés fondamentales et les droits significatifs qui restent encore les nôtres sont des survivances du passé, en sursis. Rien, aujourd’hui, n’annonce la fin du phénomène de « délabrement de l’Occident » auquel nous assistons depuis une cinquantaine d’années. L’actualisation du projet d’autonomie individuelle et collective qui a bâti notre culture politique depuis plus de 150 ans ne peut se faire que par l’intermédiaire de poches de résistances, existantes, ou à créer. L’entrée de l’AI à l’université (octobre 1973 pour Paris VIII) a été source de polémique. L’inventeur du terme refusa alors de participer à l’« évolution » de l’analyse institutionnelle en « un produit universitaire et commercial » ... La transformation désolante, et aujourd’hui patente, d’un outil sérieux de contestation de tout pouvoir, couplé à la sophistication tous azimuts des mécanismes de manipulation, de contrôle et d’aliénation qui progressent en accélérant sans discontinuer dans notre société, imposent aux « intellectuels pratiquants » d’investir d’autres champs de recherche et d’action. Les « merveilleuses expériences historiques d’autogestion » du cadre universitaire ont lieu régulièrement sur le terrain des luttes sociales, où des gens se mobilisent pour se réapproprier leurs conditions de travail, s’institutionnalisent, souvent de manière autonome , et s’organisent en entretenant des rapports très divers avec les machines syndicales (concurrence, parasitisme, commensalisme, ...). L’activité foisonnante de ces groupes, à durée de vie très variable, et les conditions précaires dans lesquelles ils évoluent, les rend systématiquement sujets aux mécanismes récurrents d’autocratie, voire de micro-bureaucratisation (constitution d’un appareil qui se coupe rapidement de la base, sclérose dans des rôles et des fonctions, établissement de normes figées, fermeture progressive aux discours extérieurs, etc...). Ces phénomènes conduisent habituellement les collectifs à énoncer des revendications souvent corporatistes et conservatrices, à un rétrécissement progressif et mortel de leurs effectifs et, finalement à leur disparition effective (ou leur dissolution dans des mouvements subordonnés) sous les coups des décisions patronales ou gouvernementales. Les appels à la solidarité doivent résonner aux oreilles des institutionnalistes non seulement en leur qualité de travailleurs dans tel ou tel secteur mais également en tant que « travailleurs de l’institution » qui auraient éventuellement quelque chose à apporter à ces « groupes primaires », ou « restreints », souvent en butte à une impasse d’analyse et de fonctionnement. Les possibilités d’interventions sur le terrain micro-social sont multiples et multiformes et pourraient éventuellement permettre aux « mobilisés » de s’approprier les outils de compréhension et d’action de l’AI afin de cerner (et de maîtriser) des phénomènes internes qui jouent largement leurs rôles dans ces échecs répétés. Pour ce faire, il n’est pas question de reprendre telles quelles les « méthodes » rituelles en cours aujourd’hui : au contraire, il semble nécessaire, pour être à la hauteur d’un tel terrain, de rompre avec des pratiques qui servent les pouvoirs en place. Il semble, par exemple, possible de s’engager dans ces « processus de micro-institutionnalisation », en utilisant « des dispositifs d’observation plus proches de la psychosociologie et de l’ethnographie (observation participante notamment) que de l’enquête socio-politique comme cela a été la norme jusqu’à ce jour. » , et/ou en s’appuyant éventuellement sur des appels similaires et des travaux sur les assemblées générales , classés, à notre connaissance, sans suite. Le changement est à effectuer autant dans le domaine des théories que dans celui des postures si l’on veut éviter de voir des pseudo-spécialistes ériger leurs non-savoirs en quasi-certitudes. Pour ce faire, il est évident que si ce type de recherches - actions étaient menées, elle ne pourrait vraisemblablement pas l’être dans le cadre institutionnel de Paris VIII.

6 - Le laborieux travail que mènent ces différents laboratoires pour tenter de renouveler l’héritage intellectuel n’accouche que de productions à l’indigence manifeste, et les condamne à l’éternelle et psychotique répétition du Même dans une salutaire entreprise de réédition. La création, le nouveau, l’imagination en analyse institutionnelle ne peuvent renaître que de ce qui en a fait la force : l’imbrication profonde des théories et des pratiques, des militantismes et de la recherche, des sciences, des arts et du politique . La machine fétichiste pourra bien hurler à la régression nostalgique et se crisper sur la propriété de l’histoire, des concepts ou des termes. Qu’elle les rejoigne, ces souvenirs.

B. Mai 2003


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Problème technique : les envois des « lettres d’information » (dernières publications et revues de presse) sont provisoirement impossibles. Toutes nos équipes sont à pied d’œuvre...