Les radicules

De la « radicalité » en milieu étudiant
dimanche 10 mai 2009
par  LieuxCommuns

Word - 34.5 ko
Les radicules

Les radicules : de la « radicalité » en milieu étudiant

Pour le quidam qui ne se satisfait ni du délabrement du monde qui l’entoure, ni des modes de contestations auxquels l’habitue syndicats et partis, la tentation est grande de se reconnaître dans le milieu « radical ». Apparemment restreint, celui-ci veut incarner la frange « dure » ou « émeutière » des « nouveaux mouvements sociaux » et de l’« altermondialisme » et distille de ce fait une posture politique particulièrement prisée depuis une dizaine d’année. Son importance relative, probablement croissante, sa capacité à attirer de récents et honnêtes éveillés à la vie politique, et, surtout, son nihilisme très contemporain, méritent que l’on s’attarde sur quelques-unes de ses caractéristiques, excellemment formulées il y a plus de quinze ans par G.Fargette dans deux petits textes aujourd’hui introuvables ; « L’antidémocratisme » (AD) et « Principes du verbalisme ‘radical’ » (PVR). Particulièrement pertinents pour comprendre les attitudes de « l’AG en lutte » issue de l’occupation de l’EHESS lors du mouvement anti-CPE, ces analyses critiques prennent également sens au regard de la mobilisation des « Anthropotes » à Paris 8 au printemps 2005, dont il est question ici .

Le 21 mars de cette année, des étudiants en anthropologie investissaient l’amphi A1 pour protester contre la menace que faisait peser la réforme LMD sur leur département : depuis quelques mois déjà, affichettes et permanences alertaient la « communauté universitaire » sur la transformation de leur discipline de cursus complet en option de sociologie à partir de la 3e année de licence. L’occupation de l’amphithéâtre, qui devait prendre fin par l’intervention des CRS le 14 avril, devint rapidement « l’événement » qui rompait un quotidien routinier, provoquant l’indifférence fatiguée de la quasi-totalité des étudiants, la curiosité d’autres, et l’intérêt incertain de quelques revendiqueurs : sans-papiers, filles voilées, lycéens, lascars... Les quelques dizaines d’occupants de cette dite « zone libéré », plus ou moins politisés, refusaient autant l’appui d’une quelconque organisation que la rigidité d’une structure collective ou l’étroitesse d’une lutte corporatiste : leurs combats voulaient être une remise en cause radicale de l’édifice universitaire dans son entier comme de tous les appareils politiques passés, présents ou à venir, et surtout un lieu effectif de « convergence des luttes », en cette période d’effervescence lycéenne et de contre-campagne référendaire.

Mais ces mots-clefs, comme autant « de signes déclenchant des affects sans nuances » masquaient, en attendant qu’ils les révèlent, de bien piètres expériences « politiques »... Car ces positions « radicales » s’incarnaient dans une « critique de la démocratie », qui ne provenait pas « d’une analyse historique générale, mais d’une justification d’attitudes spontanées » (AD). Cela était particulièrement palpables dans leur organisation interne : le refus des AG et de tout types de réunions formelles - sinon sur le mode du simulacre - les amenaient à fonctionner « en réseau », c’est-à-dire selon les affinités - entendons : affectives - de chacun... En effet, « alors qu’ils en remontrent à tout le monde sur la « question de l’organisation », ils sont incapables de seulement s’associer au-delà de leurs cercles de copinage, commodité de relations qu’ils confondent régulièrement avec l’amitié » (PVR). Ces « Anthropotes », comme ils se nommaient eux-mêmes et titraient leur 8 pages qui connut quelques numéros, avaient formés, derrière des phrases sur l’intersubjectivité, le désir et la convivialité, une logique de bande où prévaut un « qui n’est pas comme moi est contre moi » (PVR) qui rendait évidemment plus que problématique toute jonction durable avec d’autres individus ou collectifs... Ce savoir-être très particulier, exigé de tout néophyte prétendu, consistait avant tout en la reconnaissance du collectif comme « le regroupement révolutionnaire de l’époque, destin que seule une adversité incompréhensible ou de troubles malveillances empêcheraient d’atteindre » (PVR). Et, de fait, les critiques se trouvaient très malvenues ; « cette haute opinion d’eux-mêmes a pour conséquence une étrange habitude : toute erreur, même de détail, doit faire perdre la face. Mais comme ils ne cessent d’en commettre, et d’assez grave, ils échappent à la réflexion par des poses exigeantes. » (PVR). Un texte analysant le collectif comme principalement structuré autour de la figure charismatique d’un professeur - auto qualifié de « lacano-maoïste » - rencontra, certes des approbations aussi lucides que clandestines, mais surtout d’hallucinantes gesticulations dilatoires . Le refus d’en discuter sereinement et, de surcroît, formellement, fit apparaître derrière un refus de la bureaucratie un profond rejet de la discussion - argumentée et non pas babillante - suivant le principe selon lequel « à partir du moment où des individus doivent discuter pour se mettre d’accord tout serait déjà perdu, puisque cela voudrait dire qu’ils sont séparés par une aliénation qui les empêche d’agir dans une union organique en deçà des mots. En usant de ces derniers comme s’ils devaient être des signes déclenchant des affects sans nuances, les anti-démocrates participent en réalité à la dégradation générale du langage et s’enferment dans une attitude symétrique à la raison dominante (...) Tout processus de discussion généralisée est donc considéré comme source d’un affaiblissement de la volonté. La vision « anti-démocratique » implique en effet que l’on considère que l’essentiel soit hors de discussion (...) » (AD). Cette attitude contraste évidemment avec les querelles logomachiques auxquelles on peut assister, « leurs antagonisme mutuels leur fournissant cet aliment qui leur donne une illusion d’existence : ne pouvant relier leurs critiques de ce monde à la surface des événements courants, ces contemplateurs pleins de suffisances préfèrent parler de leur essence, et luttant entre eux pour ces fantômes, ils croient lutter contre le monde entier » (AD). L’attitude fondamentale est de parier sur les virtualités explosives que recèlerait la société actuelle, et d’incarner cette « ligne juste, dont ils ne connaissent rien mais qui éclairera un jour le prolétariat, qui ne pourra par conséquent manquer de venir à eux » (AD). De ce fait, « un ‘radical’ craint par dessus tout de paraître modéré, parce que sa ‘logique’ lui fait par principe suspecter tous les autres de modérantisme. Le sens de la nuance est une marque de naïveté coupable dans ces milieux, incapables de penser le monde comme contradictoire. Tout ex-partisan ou ex-proche doit notamment être traité comme le plus sournois des ennemis. » (PVR) Inutile de préciser que sur l’ensemble de Paris 8, l’actualité est bien plus à l’effondrement devant le nouvel ordre social qu’au « containment » face à la sédition, et que nombreux et divers furent ceux qui s’échaudèrent aux abords de l’amphi A1 pour ne plus y mettre les pieds : « Le prolétaire ordinaire, l’employé conformiste, l’ouvrier prudent qui « évite les ennuis » [rajoutons l’étudiant sans histoire], manifestent plus de dignité dans leur aliénation que les ‘radicaux’ avec leur lucidité incertaine et capricieuse, parce que ces derniers reproduisent tous les défaut de l’intellectuel sans s’approprier aucune de ses qualité. » (PVR). Mais les masses estudiantines, celles qui devaient rallier le mouvement, étaient certainement enfouies quelque part, inaccessibles et toutefois réceptives aux signaux envoyés au-delà des incompréhensions des simples mortels.

Ces positions révèlent de très lourds présupposés qu’on ne peut qu’évoquer ici, et principalement un marxisme-léninisme malheureux qui ne dit pas son nom, se déclinant en fantasme d’une communauté organiquement déjà constitué et « pure » (le collectif lui-même ou la masse prolétarienne), la perspective d’une révolution absolue et « sans phrase » obéissant à une ordonnance rationnelle du réel (allant jusqu’au mysticisme dans notre cas) garantissant le succès à ceux qui ont accès à sa « réalité » pratique et théorique (Révélation issue de la « prise de conscience » ou de quelques pages d’écritures)... Elitisme, paranoïa et fétichisme verbal en sont quelques traits saillants. L’urgence et l’extraordinaire de la lutte de terrain semblent rendre les individus en situation particulièrement perméables à cette posture, dont il faut alors reconnaître l’importance diffuse, mais également se demander la fonction.

Il faut ici pointer les limites évidentes de la comparaison. D’abord les « radicaux » décrits par G.Fargette ont pour eux une orthodoxie doctrinale, qu’elle soit d’origine Bordiguiste ou Situationniste tandis que nos « Anthropotes » étaient, malgré une bonne volonté première évidente, d’une profonde inculture politique. Si les premiers peuvent donner l’impression de maîtriser un savoir, aussi jargonnant, byzantin et prophétique soit-il, les seconds peinaient à mobiliser même leurs vocations anthropologiques - fussent-elles mâtinées de marxisme, et pour lesquels ils se battaient - sur leur terrain, incapables d’appréhender d’autres cultures (notamment celles de « la cité » d’à coté) ou, plus « simplement », la leur propre. Comme quoi analphabétisme contemporain et destruction des savoirs sont les deux mamelles de l’époque. Mais, surtout, ils servent. Car d’où provenait alors cette carapace doctrinale qui le couvrait pourtant, sinon du sentiment qu’une lucidité banale mettrait à jour une réalité autrement plus complexe ? Si les « radicaux » semblent pris dans « la triste comédie des chicanes obscures » de leurs luttes intestines et des manipulations diverses, les « Anthopotes » l’étaient dans un réseau autrement plus lourd, sur lesquels pesaient de fortes présomptions (claires pour quelques-uns) : leur lutte « pour la survie de l’anthropologie » s’inscrit certes dans la disparition programmée et générale de la discipline, mais surtout dans les intenses rivalités des mandarins locaux. La réforme LMD venait sanctionner un UFR déjà largement moribond et servait à « faire le ménage » là où il n’existait plus, de fait, qu’une caricature d’équipe d’enseignement et de recherche ravagée par « l’égogestion » et les psychopathologies plus ou moins développées des protagonistes. Les professeurs qui avaient mainmise sur l’occupation y jouaient donc une partie commencée plus de dix ans auparavant dont on distingue très mal les enjeux intellectuels ou politiques au milieu de la « rat race » du prestige, de la préséance et du pouvoir . Ce baroud d’honneur de fonctionnaires d’Etat utilisa cyniquement les authentiques sensibilités politiques des étudiants en encourageant, accompagnant, légitimant la doxa « radicale » ici évoquée qui servit des intérêts très particuliers, pour finalement déboucher sur une victoire édifiante de la bêtise réactionnaire : Le président de l’université profita de la cacophonie et de l’isolement des occupants pour faire évacuer l’amphithéâtre au petit matin et fermer autoritairement l’université. Ce lock-out n’essuya qu’une molle opposition syndicale, et l’on voit mal comment accuser l’apathie des étudiants d’alors après le spectacle édifiant qui débordait de l’amphi A1 en déguisant son folklore de nec plus ultra de la politisation.... Mais surtout cela créa un précédent dans le monde universitaire français : l’usage légitime de moyens disproportionnés face à une contestation insignifiante, que le président - symbole du « virage à droite » de la gauchiste ex-Vincennes - réitéra à l’occasion de la lutte anti-CPE. Cette conciliation de facto entre un pouvoir fort et un désordre pseudo-subversif est vieille comme l’Histoire de la domination lucide et des révoltes sans fins. Qu’elle constitue l’horizon de soi-disant « révolutionnaires » est plus problématique.

On pouvait encore considérer, il y a quinze ans, que ces types de contestation « compterons sans doute parmi les aberration mineures de notre temps », mais il faut se rendre à l’évidence : la convergence manifeste entre ce type de fonctionnement collectif « avant-gardiste » et les techniques néo-managériales risque, si rien ne se passe, de rendre notre temps encore un peu plus long et plus pénible que prévu. Quoi qu’il en soit, il doit être clair que l’avenir de cette agitation enfermée dans la morbide répétition d’un Mai 68 inaugural « est en tout cas inversement proportionnel à celui des mouvements d’émancipation. » (AD)

St Denis, Septembre 2006


Commentaires