Automne 2007 : Contre la LRU

vendredi 15 mai 2009
par  LieuxCommuns

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Retour sur le mouvement
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Notre mouvement est démocratique
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Mais qu’est-ce qui se passe ?

Mais qu’est-c’qui s’passe ?

(25 / 10 / 2007)

L’université de St Denis entre progressivement en ébullition.

La loi d’autonomie des universités (dite loi LRU) votée cet été par le gouvernement est une nouvelle étape vers la privatisation et l’inégalité. Dans beaucoup d’université à Paris et en province, les étudiants, professeurs et personnels s’organisent pour faire barrage à cette réforme qui continue une mutation en cours depuis plus de vingt ans.

Un lieu d’information et de discussion dans le hall

Un état des lieux de la lutte se tient tous les jours dans le hall d’entrée à 12h. Au même endroit se trouve un point d’information permanent où il est possible de s’informer, de s’impliquer et de discuter de tout pour comprendre, réfléchir, agir. Toutes les propositions peuvent être accueillies, discutées puis mises en pratique : une lutte a besoin de gens prêts à soutenir et à porter des initiatives.

Depuis la mi-octobre deux Assemblées Générales se sont mises en place

• une AG se tient dans l’amphi X en début de semaine. Elle est encadrée par des organisations : P8 autrement (Collectif), des syndicats d’enseignants ou de personnel Iatoss (Snesup-FSU, Snasub-FSU, la Dyonisoise, FO, CGT), Red (Collectif enseignant), l’Unef, SUD. Elle cherche à mobiliser les étudiant et a créé pour ça un comité de mobilisation.

• une AG se tient tous les mercredi à 12h dans le hall du bâtiment B2. Elle est tenue par les personnes présentes et regroupe des étudiants, des gens de St Denis, des professeurs, des salariés. Ils veulent que cette contestation concerne l’université telle qu’elle fonctionne actuellement et agissent pour la transformer en profondeur. Des petits groupes de travail, de réflexion et d’action sont en formation.

Ces deux assemblées peuvent être complémentaires et la présence de chacun y est importante : c’est ici que les informations se recoupent, c’est ici que se décident les actions (grève notamment), c’est ici que peuvent s’élaborer de nouvelles idées. Les syndicats et groupuscules sont omniprésents et actifs pour lancer le mouvement ; mais ce sont également eux qui monopolisent la parole, qui imposent des revendications stéréotypées et qui tueront le mouvement lorsqu’il ne correspondra plus à la stratégie de leurs appareils. Si ce combat est réellement le nôtre, a nous tous de faire valoir notre parole propre, aussi dérangeante soit-elle, de nous battre sur notre terrain, plutôt que de partir battus, et d’installer un rapport de force suffisant pour pouvoir garder notre liberté de décision collective.

Ce que chacun peut faire dans sa discipline

Cette réforme vise à modifier le contenu des enseignements de chaque discipline afin de les rendre plus malléables, plus vendables, plus rentables. D’ici Noël, ces nouvelles maquettes pédagogiques doivent être présentées aux conseils d’UFR. Il serait important que les étudiants questionnent leurs professeurs, se renseignent sur les changements prévus, discutent et décident entre eux, se réunissent à l’intérieur de leur département puis rendent publique leur démarche, notamment aux AGs. Cette réforme n’est ni la première ni la dernière qui participera à la mise à sac du système éducatif. Mais c’est peut-être elle qui arrêtera cette course absurde au diplôme bidon, à l’emploi précaire, au salaire de misère. C’est peut-être elle qui permettra à chacun de se remémorer ce qu’il est venu chercher à l’université : non des connaissances vides qui ne serviront qu’à assurer le bifteck et la perpétuation d’un système foncièrement débile, mais un lieu d’épanouissement où le savoir est une soif personnelle qui doit nourrir en retour une société juste et égalitaire.


NOTRE MOUVEMENT EST (ENCORE) DEMOCRATIQUE

La démocratie n’est pas un régime politique, ni un mot creux, ni un mythe trompeur, ni une idée vague

C’est un projet

1 - Notre mouvement est démocratique car il s’oppose à la loi LRU et que la démocratie est la mise en question des lois, des règles, des normes et des valeurs qui paraissent évidentes. Tout ce qui nous semble précieux dans cette société a été gagné dans l’histoire par des minorités mettant en cause l’ordre existant, 1789 en étant un exemple éclatant. Il ne s’agit pas de refuser le principe d’une loi commune, au contraire nous nous battons pour l’abrogation de cette loi et nous appelons à ce que toutes les lois contestées soient publiquement discutées.

2 - Notre mouvement est démocratique car la loi a été votée par des représentants politiques et que la démocratie véritable exclue la délégation de pouvoir. La république parlementaire où une clique d’élus cooptés et d’entrepreneurs maffieux décide pour tous est une perversion des principes démocratiques comme ceux qui ont été mis en pratiques lors de la Commune de 1871. Il ne s’agit pas de refuser l’intérêt commun, au contraire, nous ne reconnaissons pas comme légitime ce système représentatif et nous appelons à l’instauration d’un régime de gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

3 - Notre mouvement est démocratique car il refuse dans la loi la concentration du pouvoir au sein de l’université et sa mise au service des intérêts privés, et que la démocratie est le partage du pouvoir dans un espace publique. Partout les affaires communes sont entre les mains de quelques personnes puissantes alors qu’elles doivent être gérées de manière coopérative par tous les gens concernés, dans les entreprises, les administrations, les hôpitaux, les universités et les écoles, comme en Espagne en 1936. Il ne s’agit pas d’un conservatisme, au contraire, nous résistons à l’oligarchisation croissante et appelons à l’autogestion généralisée.

4 - Notre mouvement est démocratique car nous posons la question du savoir, du salariat et de l’université dans la société actuelle et que la démocratie est l’accès à toutes les connaissances et l’épanouissement dans un travail digne. Le savoir ne doit pas être réservé à une élite qui l’appauvrit pour confisquer, encadrer, contrôler et exploiter le labeur des masses : l’université peut être ce lieu où, comme en 1968, la culture de l’humanité est mis au service du bien commun pour que le travail de chacun œuvre pour l’autonomie de tous. Il ne s’agit pas de sacraliser l’enseignement, au contraire, nous œuvrons pour que tous puissent apprendre de tous et appelons à l’émancipation intellectuelle. 5 - Notre mouvement est démocratique car il travaille à convergence des luttes et que la démocratie est le projet collectif d’un peuple mobilisé. Tous les droits fondamentaux ont été arrachés par des minorités en révolte qui ont su parler aux populations et réveiller dans les cultures populaires les exigences d’égalité et de liberté contre l’Etat et ses promesses de bonheur : ce ne sont pas des intérêts égoïstes à concilier, mais une lucidité commune et des perspectives crédibles à trouver. Il ne s’agit donc pas de se constituer en lobby, au contraire, nous agissons pour que s’étende un large mouvement et appelons à la fraternité agissante.

6 - Notre mouvement est démocratique car il a pour principe l’auto-organisation et que la démocratie est la volonté de se déterminer soi-même. Pas plus qu’une démocratie ne trouve ses normes dans un Dieu, une Nature ou un Chef, notre fonctionnement se base sur une défiance envers toutes les manoeuvres occultes des partis, des syndicats, des groupuscules et de tous les dogmes totalitaires qui ont écrasés les insurgés hongrois en 1956. Il ne s’agit pas de se proclamer seuls et impuissants, au contraire, nous voulons libérer l’initiative et la créativité de chacun et appelons à l’imagination pratique.

7 - Notre mouvement est démocratique car il met en œuvre des pratiques égalitaires et que la démocratie est un pari sur l’intelligence et la sagesse d’une société. Nos moyens d’actions visent à interpeller pour faire valoir nos positions et à délibérer librement pour persuader nos détracteurs : les assemblées générales régulières d’aujourd’hui sont celles de la Russie de 1905 et 1917, aussi menaçantes et aussi fragiles face aux dominants. Il ne s’agit pas d’angélisme, au contraire, nous travaillons à la ruine méthodique de l’idéologie régnante et appelons à une lente mais inexorable maturation.

8 - Notre mouvement est démocratique car il participe au développement et à la propagation de certaines capacités politiques chez tous et que la démocratie est cette façon d’être. L’individu capable de rendre compte de ce qu’il pense, de s’impliquer dans les débats collectifs et de répondre de ses responsabilités publiques est né en Grèce antique et il disparaît aujourd’hui sous les coups martelés du conformisme publicitaire. Dans notre pratique même de lutte, nous forgeons ce même type d’être humain pour qui l’Etat n’est pas propriétaire des questions politiques, l’entreprise n’a aucun droit de vie ou de mort et la vérité n’est en possession de personne. Il ne s’agit pas d’inventer l’homme nouveau, au contraire, nous voulons devenir ce que nous sommes encore et appelons à la formation par l’insoumission.

9 - Notre mouvement est démocratique car il cherche la manière de sortir de cette préhistoire que l’on nomme décadence et que la démocratie est ce tâtonnement de l’humanité libre. Il n’y a pas plus de fatalité au capitalisme, à la bureaucratie, à la consommation et à la dépression généralisée qu’il n’y en avait à l’esclavage, à l’ancien régime ou aux camps d’extermination. Mais il n’y a pas d’issue cachée ou de secret révolutionnaire qui nous ferait échapper aux calamités que nous vivons sans que nous ayons à créer nous-mêmes une forme d’organisation de la société qui convienne. Il ne s’agit pas de rêver à un monde idéal, au contraire, nous refusons que notre société se déclare à la fois indépassable et condamnée et appelons à mettre à bas les mythes qui la font encore tenir.

10 - notre mouvement est encore démocratique car il se réclame dans les faits et dans les discours d’un héritage où le changement politique se fait sans effusion de sang, et que la démocratie est cet état général où la crise est assumée pleinement. La direction que prend la société, appuyée par les mesures gouvernementales prises depuis des décennies, ronge peu à peu ce qui rendait possible la perspective d’une société différente. Que cet horizon continue de s’effondrer, et l’on verra prospérer un monde où les actes perdrons leur impact, les mots leur sens, et les idées leur signification. Il ne s’agit pas de prophétiser l’arrivée d’une barbarie nihiliste, au contraire, nous voulons terrasser celle qui nous submerge déjà et appelons à la démocratie, directe, réelle, radicale.


RETOUR AU MOUVEMENT

A Paris VIII, le mouvement contre le loi LRU vit un moment critique. Il a commencé formellement le 15 et le 17 octobre par des assemblées générales puis sa montée en puissance progressive s’est faite à deux niveaux : par l’activité autour d’un comité de mobilisation (information, débrayages et bloca- ges) et par celle effectuée dans chaque UFR (réunions, grèves et cours alternatifs). La grève des trans- ports commencée le 14 novembre a vidé partiellement l’université de ses étudiants, évitant les con- frontations autour des blocages. Mais la minorité mobilisée dans l’université n’a su ni approfondir le contenu du mouvement ni étendre la contestation. Le retour massif des étudiants suite à le reprise du trafic porte le risque d’un essoufflement sinon d’une déroute pure et simple. Les questions qui se po- sent exigent de revenir sur la dynamique qui nous a portée jusque là, et ses limites.

Jusqu’ici le mouvement a été largement dominé par une série de paradoxes évidents : le point cen- tral est celle de la loi LRU qui transforme l’université et mutilerait les savoirs, mais il n’est jamais question de l’université actuelle ni de mobiliser de quelconques connaissances ; la liste des revendica- tions s’allonge régulièrement, mais rien n’en montre la cohérence, ni la profonde solidarité qui devrait en découler ; les assemblées générales sont longues, très structurées et perpétuellement soumises au vote mais aucune discussion n’a réellement lieu et les décisions ne sont pas suivies d’effet ; la mobili- sation est porté par les étudiants, mais le pouvoir est sans cesse délégué à d’autres (tribune, profs, syn- dicats, mandatés...) ; ect... Tout porte à croire que beaucoup gens mobilisés sont en décalage avec le mouvement dans lequel ils s’engagent.

Ce mouvement s’est constitué sur le modèle des « mouvements sociaux » précédents, celui contre le CPE en premier lieu. Les étudiants ont donc immédiatement adopté sous l’impératif de l’urgence toute la même panoplie militante et syndicale, sans se donner le temps de construire la réponse d’envergure qui conviendrait à notre époque. Le fait que personne n’ait pris le soin de démonter les positions du gouvernement, ni de montrer les implications innombrables de cette loi, ni d’esquisser les principes sur lesquels l’université actuelle devrait fonctionner dans la société actuelle, bref d’approfondir l’objet même de la lutte, montre que la contestation de la LRU est la manifestation étroite d’un mécontentement beaucoup plus large qui ne trouve pas son expression. La liste impres- sionnante des revendications comme le déroulement litigieux des AG montrent également que sous ce prétexte une parole collective se cherche.

Le mouvement aujourd’hui peut continuer et finir comme il a commencé, mais il peut aussi choisir de devenir un mouvement politique de fond. Les luttes lycéennes et étudiantes de ces dernières années ont forgé une génération consciente et politisée hors des cadres syndicalistes ou groupusculaires : elle est capable de trouver son propre discours. Celui-ci émerge quelquefois, lors de discussion plus inten- ses à la sortie des AG, il sourd en permanence dans les petits groupes du hall d’entrée, il affleure dans chaque initiative personnelle. Il ne peut que se nourrir des débats contradictoires, de l’émulation réci- proque, de la confrontation des opinions ; il ne sera jamais unique, souvent audacieux et toujours à chercher. Cela demande qu’a chaque moment nous soyons prêts à accepter l’inconnu, le nouveau, le dérangeant, mais également que nous soyons capable de le formuler, de l’éprouver, de le mettre en jeu.

Nous avons besoin, plus que jamais, que chaque individu considère le mouvement actuel non comme une lutte corporatiste mais comme l’occasion rare dans une existence de s’exprimer librement et d’agir collectivement. L’enjeu des années que nous vivons, qui que nous soyons, est là : dans l’élaboration d’un discours lucide et plein et non dans la contestation vide, qu’elle prenne la forme d’une émeute ou d’une mobilisation syndicale. Rompre avec le sauve-qui-peut général, le conformisme et l’insignifiance qui rè- gnent depuis des décennies en cherchant à poser des actes et des idées claires sera difficile et long. Mais chacun sent confusément que les bouleversement à venir exigent que les peuples cessent de croire aux mirages de la consommation et du divertissement tandis que partout s’effondre perpétuel- lement tout ce qui peut faire sens à nos vies. Ne comptons que sur nous pour infléchir durablement la course morbide dans laquelle nous sommes tous embarqués.

UFR Zéro, St Denis, 22 novembre 2007


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