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	<title>Lieux Communs</title>
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	<description>D&#233;mocratie directe &#8212; Red&#233;finition collective des besoins &#8212; &#201;galit&#233; des revenus</description>
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		<title>Lieux Communs</title>
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		<title>L'art perdu de la controverse</title>
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		<dc:date>2025-01-15T10:30:00Z</dc:date>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Lasch C.</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Relativisme</dc:subject>
		<dc:subject>Progressisme</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;cence commune</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Chap 9 &#233;ponyme du livre de Christpher Lasch &#171; La r&#233;volte des &#233;lites &#187; [1995], Climats 1996, pp. 167-180. Cela fait maintenant de nombreuses ann&#233;es que l'on nous abreuve de la promesse de l'&#226;ge de l'information. On nous dit que les effets sociaux de la r&#233;volution des communications comporteront une demande sans fin pour une main-d'&#339;uvre qualifi&#233;e, la r&#233;&#233;valuation &#224; la hausse des comp&#233;tences n&#233;cessaires pour un emploi et un public &#233;clair&#233;, capable de suivre les probl&#232;mes du jour et d'avoir (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-220-decence-commune-+" rel="tag"&gt;D&#233;cence commune&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Chap 9 &#233;ponyme du livre de Christpher Lasch &#171; La r&#233;volte des &#233;lites &#187; [1995], Climats 1996, pp. 167-180.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Cela fait maintenant de nombreuses ann&#233;es que l'on nous
abreuve de la promesse de l'&#226;ge de l'information. On nous dit
que les effets sociaux de la r&#233;volution des communications comporteront une demande sans fin pour une main-d'&#339;uvre qualifi&#233;e, la
r&#233;&#233;valuation &#224; la hausse des comp&#233;tences n&#233;cessaires pour un
emploi et un public &#233;clair&#233;, capable de suivre les probl&#232;mes du jour
et d'avoir des jugements inform&#233;s sur les affaires civiques. Au lieu de
quoi, nous trouvons des dipl&#244;m&#233;s de l'universit&#233; qui travaillent &#224;
des postes pour lesquels ils sont largement sur-qualifi&#233;s. La
demande de main-d'&#339;uvre domestique d&#233;passe la demande en sp&#233;cialistes qualifi&#233;s. L'&#233;conomie post-industrielle semble encourager
l'interchangeabilit&#233; des effectifs, le mouvement rapide d'un type de
travail &#224; un autre et une concentration croissante de la main-d'&#339;uvre dans des secteurs techniquement arri&#233;r&#233;s de l'&#233;conomie, o&#249;
le travail est intensif et les syndicats inexistants. Notre exp&#233;rience
r&#233;cente ne vient pas confirmer l'esp&#233;rance qui voudrait que les
innovations technologiques, en particulier les progr&#232;s dans les communications, cr&#233;ent une abondance d'emplois qualifi&#233;s, suppriment
les emplois p&#233;nibles et rendent la vie facile pour tout le monde. Au
contraire, leur effet le plus important est d'&#233;largir le foss&#233; entre la
classe de la connaissance et le reste de la population, entre ceux qui se trouvent &#224; l'aise dans la nouvelle &#233;conomie mondiale et qui
&#171; savourent l'id&#233;e que les flux d'information qui se dirigent vers eux
peuvent grossir &#187; sans cesse (pour citer les propos d'Arno Penzias, d'AT &amp; T Bell Laboratories) et ceux qui, n'ayant pas grand chose &#224;
faire de t&#233;l&#233;phones cellulaires, de fax ou de services d'information
en ligne, vivent encore dans ce que Penzias appelle avec m&#233;pris
l'&#194;ge de la paperasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la th&#232;se selon laquelle la r&#233;volution de l'information
&#233;l&#232;verait le niveau de l'intelligence du public, ce n'est un secret pour
personne que le public sait moins de choses sur les affaires
publiques qu'il n'en savait autrefois. Des millions d'Am&#233;ricains sont
bien incapables de vous dire le premier mot de ce qu'il y a dans la
D&#233;claration des Droits, de ce que fait le Congr&#232;s, de ce que dit la
Constitution sur les pouvoirs du Pr&#233;sident, de l'apparition du syst&#232;me des partis ou de son fonctionnement. Selon un r&#233;cent sondage
d'opinion, une majorit&#233; confortable croit qu'Isra&#235;l est un pays
arabe. Au lieu de rendre, comme d'habitude, l'&#233;cole responsable de
cette ignorance d&#233;primante des affaires publiques, nous devrions
chercher ailleurs une explication plus compl&#232;te, en gardant &#224; l'esprit
que les gens acqui&#232;rent facilement les connaissances dont ils peuvent faire usage. Puisque le public ne participe plus aux d&#233;bats sur
les questions nationales, il n'a aucune raison de s'informer des
affaires civiques. C'est le d&#233;clin du d&#233;bat public, et non pas le syst&#232;me scolaire (quelle que soit, par ailleurs, sa d&#233;gradation) qui fait
que le public est mal inform&#233;, malgr&#233; toutes les merveilles de l'&#226;ge
de l'information. Quand le d&#233;bat devient un art dont on a perdu le
secret, l'information aura beau &#234;tre aussi facilement accessible que
l'on voudra, elle ne laissera aucune marque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que demande la d&#233;mocratie, c'est un d&#233;bat public vigoureux,
et non de l'information. Bien s&#251;r, elle a &#233;galement besoin d'information, mais le type d'information dont elle a besoin ne peut &#234;tre produit que par le d&#233;bat. Nous ne savons pas quelles choses nous
avons besoin de savoir tant que nous n'avons pas pos&#233; les bonnes
questions, et nous ne pouvons poser les bonnes questions qu'en
soumettant nos id&#233;es sur le monde &#224; l'&#233;preuve de la controverse
publique. L'information qui est d'ordinaire con&#231;ue comme une
condition pr&#233;alable au d&#233;bat se comprend mieux comme son produit d&#233;riv&#233;. Quand nous nous engageons dans des discussions qui
captivent enti&#232;rement notre attention en la focalisant, nous nous
transformons en chercheurs avides d'information pertinente. Sinon,
nous absorbons passivement l'information &#8212; si tant est que nous
l'absorbions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat politique a commenc&#233; de d&#233;cliner vers le d&#233;but du [XXe] si&#232;cle,
ce qui correspond, assez bizarrement, &#224; une &#233;poque o&#249; la presse devenait plus &#171; responsable &#187;, plus professionnelle, plus consciente de ses
obligations civiques. Dans la premi&#232;re moiti&#233; du XIXe si&#232;cle, la presse
&#233;tait farouchement partisane. Jusque dans les ann&#233;es 1850, les journaux &#233;taient souvent financ&#233;s par les partis politiques. M&#234;me quand
ils sont devenus plus ind&#233;pendants par rapport aux partis, ils n'ont
pas adh&#233;r&#233; &#224; un id&#233;al d'objectivit&#233; ou de neutralit&#233;. En 1841, Horace
Greeley lan&#231;ait son journal, &lt;i&gt;The New York Tribune&lt;/i&gt;, en annon&#231;ant que
ce serait &#171; un p&#233;riodique &#233;galement &#233;loign&#233; d'un c&#244;t&#233; d'un esprit de
parti servile et de l'autre d'une neutralit&#233; b&#226;illonn&#233;e et timor&#233;e &#187;. Des
r&#233;dacteurs en chef &#224; l'esprit &#233;nergique, tels que Greeley, James
Gordon Bennett, E. L. Godkin et Samuel Bowles n'&#233;taient pas
d'accord avec la fa&#231;on dont les exigences de loyaut&#233; &#224; l'&#233;gard du parti
empi&#233;taient sur l'ind&#233;pendance &#233;ditoriale, transformant le r&#233;dacteur
en simple organe d'un parti ou d'une faction, mais ils n'essayaient pas
de dissimuler leurs propres opinions ou d'imposer une stricte s&#233;paration entre informations et contenu &#233;ditorial. Leurs journaux &#233;taient
des p&#233;riodiques d'opinion o&#249; le lecteur s'attendait &#224; trouver un point
de vue bien d&#233;fini, en m&#234;me temps que des critiques sans rel&#226;che des
points de vue oppos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un hasard si le journalisme de ce type &#224; &#233;t&#233; florissant
pendant la p&#233;riode qui va de 1830 &#224; 1900, o&#249; la participation
populaire &#224; la politique &#233;tait &#224; son z&#233;nith. Sur le total des hommes
en &#226;ge de voter, le chiffre typique de la participation &#224; l'&#233;lection
pr&#233;sidentielle &#233;tait de 80 %. Apr&#232;s 1900, le pourcentage a d&#233;clin&#233;
nettement (pour passer &#224; 65 % en 1904 et &#224; 59 % en 1912) et il a
continu&#233; &#224; baisser plus ou moins r&#233;guli&#232;rement pendant tout le
si&#232;cle. Les retraites aux flambeaux, les rassemblements de masse
et les joutes oratoires habituelles faisaient de la vie politique au
XIXe si&#232;cle un objet qui int&#233;ressait passionn&#233;ment le public, et le
journalisme servait dans ce contexte de prolongement &#224; la s&#233;ance de
l'assembl&#233;e communale. La presse du XIXe si&#232;cle a cr&#233;&#233; un forum
ouvert &#224; tous o&#249; l'on disputait avec chaleur des probl&#232;mes. Non
seulement les journaux rendaient compte des controverses politiques mais ils y prenaient part, en y entra&#238;nant aussi leurs lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture de l'imprim&#233; reposait sur les restes d'une tradition orale.
L'imprim&#233; n'&#233;tait pas encore le moyen exclusif de communication,
et il n'avait pas non plus rompu ses attaches avec la langue parl&#233;e.
Le langage de l'imprim&#233; &#233;tait encore fa&#231;onn&#233; par les rythmes et les
exigences du mot parl&#233;, en particulier par les conventions de l'argumentation orale. L'imprim&#233; servait &#224; cr&#233;er un forum plus vaste pour
le mot parl&#233; et pas encore &#224; le remplacer ou &#224; le refa&#231;onner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;bats Lincoln-Douglas ont &#233;t&#233; l'exemple du meilleur de la
tradition orale. Selon les normes modernes, Lincoln et Douglas ont
enfreint toutes les r&#232;gles du discours politique. Ils ont soumis leurs
auditoires (qui rassemblaient jusqu'&#224; quinze mille personnes en une
fois) &#224; une analyse minutieuse de questions complexes. Ils ont parl&#233;
dans un style piquant, familier, parfois audacieux, et avec une candeur consid&#233;rablement sup&#233;rieure &#224; celle que les politiciens jugent
sage d'utiliser aujourd'hui. Ils ont pris des positions bien tranch&#233;es,
qu'il devait leur &#234;tre difficile d'abandonner. Ils se sont conduits
comme si les responsabilit&#233;s politiques &#233;taient porteuses de l'obligation de clarifier les probl&#232;mes au lieu simplement de celle de se faire
&#233;lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contraste entre ces d&#233;bats justement c&#233;l&#232;bres et les d&#233;bats
pour les &#233;lections pr&#233;sidentielles de nos jours, o&#249; ce sont les m&#233;dias
qui d&#233;finissent les th&#232;mes et d&#233;terminent les r&#232;gles du jeu, est sans
&#233;quivoque et tr&#232;s clairement &#224; notre d&#233;savantage. Faire interroger
des candidats &#224; une charge politique par des journalistes &#8212; ce qui est
devenu la formule oblig&#233;e du d&#233;bat &#8212; tend &#224; grossir l'importance
des journalistes et &#224; r&#233;duire celle des candidats. Les journalistes
posent des questions &#8212; prosa&#239;ques et pr&#233;visibles pour l'essentiel &#8212;
et aiguillonnent les candidats pour qu'ils leur donnent des r&#233;ponses
rapides et sp&#233;cifiques, se r&#233;servant le droit d'interrompre les
candidats et de leur enlever la parole &#224; chaque fois qu'ils paraissent
s'&#233;carter du th&#232;me impos&#233;. Pour se pr&#233;parer &#224; cette &#233;preuve, les candidats se fient &#224; leurs conseillers qui leur farcissent le cr&#226;ne de faits
et de chiffres, de slogans faciles &#224; retenir et de toute autre chose faisant passer l'impression d'une comp&#233;tence tr&#232;s large et imperturbable. Confront&#233;s non seulement &#224; une arm&#233;e de journalistes pr&#234;ts
&#224; leur sauter sur le poil au moindre faux pas, mais aussi au regard
froid et implacable de la cam&#233;ra, les hommes politiques savent que
tout repose sur leur capacit&#233; &#224; g&#233;rer les impressions visuelles. Il faut
qu'il se d&#233;gage d'eux une sensation de confiance, d'esprit de d&#233;cision, et qu'ils ne donnent jamais l'apparence d'&#234;tre &#224; court de
paroles. La nature de l'occasion demande d'eux qu'ils exag&#232;rent la
port&#233;e et l'efficacit&#233; de la prise de d&#233;cision politique, qu'ils donnent
le sentiment qu'avec les bonnes mesures et la bonne direction, le
pays pourra affronter tous les d&#233;fis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le format du d&#233;bat t&#233;l&#233;vis&#233; demande que tous les candidats se
ressemblent : confiants, sereins et donc irr&#233;els. Mais il leur impose
aussi l'obligation d'expliquer ce qui les rend diff&#233;rents des autres.
Une fois que la question est pos&#233;e, la r&#233;ponse est toute donn&#233;e.
Cette question est de fait avilissante et d&#233;gradante et constitue un
bon exemple de l'effet qu'a la t&#233;l&#233;vision de rabaisser l'objet qu'il
s'agit d'&#233;valuer, de percer &#224; jour tous les d&#233;guisements, de d&#233;gonfler
toutes les pr&#233;tentions. Formul&#233;e de but en blanc, avec l'indispensable dimension sous-jacente de scepticisme g&#233;n&#233;ralis&#233; qui fait for-
c&#233;ment partie du langage de la t&#233;l&#233;vision, la question se r&#233;v&#232;le un
mod&#232;le de question rh&#233;torique : - Qu'est-ce qui vous rend si
unique ? &#8212; Rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est par excellence la question que pose la t&#233;l&#233;vision, parce qu'il
est dans la nature de ce m&#233;dia de nous enseigner, avec une insistance implacable, que personne n'est unique, quelles que soient les
pr&#233;tentions contraires. Au point o&#249; nous en sommes arriv&#233;s dans
notre histoire, il est bien possible que la meilleure qualification pour
exercer une charge &#233;lev&#233;e soit de refuser de coop&#233;rer avec le plan
d'auto-promotion des m&#233;dias. Un candidat qui aurait le courage de
s'abstenir de para&#238;tre dans les &#171; d&#233;bats &#187; organis&#233;s par les m&#233;dias se distinguerait automatiquement des autres et pourrait se pr&#233;valoir
d'une bonne dose de respect de la part du public. Les candidats
devraient r&#233;clamer de pouvoir d&#233;battre directement l'un avec l'autre
au lieu de r&#233;agir &#224; des questions qui leur sont adress&#233;es par des commentateurs et des sp&#233;cialistes. Leur passivit&#233; et leur veulerie les
rabaissent aux yeux des &#233;lecteurs. Ils ont besoin de recouvrer leur
respect pour eux-m&#234;mes en contestant le statut d'arbitres du d&#233;bat
public qu'ont pris les m&#233;dias. Refuser de jouer le jeu selon les r&#232;gles
fix&#233;es par les m&#233;dias ferait prendre conscience aux gens de
l'immense influence ill&#233;gitime que les m&#233;dias en sont arriv&#233;s &#224; exercer sur la politique am&#233;ricaine.
Ce serait aussi l'indice crucial de la pr&#233;sence chez le candidat d'un caract&#232;re identifiable
par les &#233;lecteurs et auquel ils pourraient se rallier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-il arriv&#233; &#224; la tradition dont les d&#233;bats Lincoln-Douglas
nous ont donn&#233; un exemple ? Les scandales de l'&#194;ge du toc donn&#232;rent mauvaise r&#233;putation &#224; la politique des partis. Ils vinrent conforter les doutes et les inqui&#233;tudes que les &#171; gens de bien &#187; nourrissaient
d&#233;j&#224; &#224; l'av&#232;nement de la d&#233;mocratie jacksonienne. Au cours des
ann&#233;es 1870 et 1880, il &#233;tait devenu courant parmi les classes instruites d'avoir une mauvaise opinion de la politique. Les r&#233;formateurs issus de la bonne soci&#233;t&#233; &#8212; ceux que leurs ennemis qualifiaient de &lt;i&gt;mugwumps&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Provenant d'un dialecte indien et signifiant &#171; grand chef &#187;, le terme de &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8212; r&#233;clamaient que la politique soit professionnalis&#233;e,
ce qui aurait permis de lib&#233;rer la fonction publique du &#171; syst&#232;me des
d&#233;pouilles &#187; et du contr&#244;le des partis et de substituer aux nominations politiques un corps d'experts qualifi&#233;s. M&#234;me ceux qui rejet&#232;rent l'appel &#224; d&#233;clarer leur ind&#233;pendance par rapport au syst&#232;me
des partis, comme Theodore Roosevelt (qui, par son refus &#224; abandonner le parti r&#233;publicain, provoqua la fureur des &#171; ind&#233;pendants &#187;)
partageaient l'enthousiasme des &lt;i&gt;mugwumps&lt;/i&gt; pour la r&#233;forme de la
fonction publique. Selon Roosevelt, les &#171; gens de bien &#187; devaient
aller d&#233;fier les hommes mis en place par le syst&#232;me des d&#233;pouilles
sur leur propre territoire au lieu de se retirer sur la touche de la vie
politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement pour un grand nettoyage de la politique gagna
de la force pendant l'&#233;poque progressiste. Sous la direction de Roosevelt, de Woodrow Wilson, de Robert La Follette et de William
Jennings Bryan, les progressistes pr&#234;chaient &#171; l'efficacit&#233; &#187;, &#171; le bon
gouvernement &#187;, &#171; l'entente au-del&#224; des clivages de partis &#187; et &#171; la
gestion scientifique &#187; des affaires publiques, d&#233;clarant la guerre au
syst&#232;mes des &#171; &lt;i&gt;bosses&lt;/i&gt; &#187;. Ils s'en prirent au syst&#232;me de l'anciennet&#233; au
Congr&#232;s, limit&#232;rent les pouvoirs du &lt;i&gt;Speaker&lt;/i&gt; (pr&#233;sident) de la
Chambre des Repr&#233;sentants, remplac&#232;rent les maires des grandes
villes par des &lt;i&gt;managers&lt;/i&gt; (syndics) et d&#233;l&#233;gu&#232;rent d'importantes fonctions de gouvernement &#224; des commissions nomm&#233;es disposant d'un
&#233;tat-major d'administrateurs qualifi&#233;s. Se rendant compte que les
&#171; machines &#187; politiques dans les grandes villes &#233;taient des bureaux
Rissistance sociale d'un type rudimentaire, distribuant du travail et
d'autres avantages &#224; leur client&#232;le et s'assurant ainsi leur loyaut&#233;, les
progressistes entreprirent de cr&#233;er un assistanat d'&#201;tat comme
moyen de concurrencer les &#171; machines &#187;. Ils lanc&#232;rent des enqu&#234;tes
exhaustives sur la criminalit&#233;, le vice, la mis&#232;re et autres &#171; probl&#232;mes
sociaux &#187;. Leur position &#233;tait que gouverner est une science, pas un
art. Ils forg&#232;rent des liens entre l'&#201;tat et l'universit&#233; de mani&#232;re &#224;
garantir l'apport constant d'experts et de savoir sp&#233;cialis&#233;. Mais le
d&#233;bat public avait pour eux peu d'int&#233;r&#234;t. De leur point de vue, la
plupart des questions politiques &#233;taient trop complexes, pour &#234;tre
soumises au jugement du peuple. Ils aimaient opposer l'expert
scientifique &#224; l'orateur, voyant dans ce dernier un moulin &#224; paroles
inutile dont les diatribes ne faisaient qu'embrouiller l'esprit du
public.
Le professionnalisme dans la politique signifiait professionnalisme dans le journalisme. La liaison entre les deux fut &#233;nonc&#233;e par Walter Lippmann dans une remarquable s&#233;rie d'ouvrages : &lt;i&gt;Liberty
and the News&lt;/i&gt; (1920), &lt;i&gt;Public Opinion&lt;/i&gt; (1922) et &lt;i&gt;The Phantom Public&lt;/i&gt;
(1925). Ils ont fourni au journalisme moderne sa charte fondatrice,
l'argumentation la plus &#233;labor&#233;e en faveur d'un journalisme qui
serait guid&#233; par le nouvel id&#233;al de l'objectivit&#233; professionnelle. Lippmann a avanc&#233; des crit&#232;res qui sont toujours ceux sur lesquels on
juge la presse &#8212; avec pour r&#233;sultat habituel qu'on ne la trouve pas &#224;
leur hauteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois ce qui nous occupe ici n'est pas de savoir si la presse a
su &#234;tre &#224; la hauteur des crit&#232;res de Lippmann, mais comment tout
d'abord il en est arriv&#233; &#224; d&#233;finir ces crit&#232;res. En 1920, Lippmann et
Charles Merz publiaient dans &lt;i&gt;The New Republic&lt;/i&gt; un long article examinant la mani&#232;re dont la presse avait rendu compte de la r&#233;volution russe. Aujourd'hui oubli&#233;e, cette &#233;tude montrait que les journaux am&#233;ricains avaient donn&#233; &#224; leurs lecteurs une description de la
R&#233;volution d&#233;form&#233;e par leurs pr&#233;jug&#233;s anti-bolch&#233;viques, une tendance &#224; prendre leurs d&#233;sirs pour des r&#233;alit&#233;s et de l'ignorance pure
et simple. La r&#233;daction de &lt;i&gt;Liberty and the News&lt;/i&gt; &#233;tait aussi motiv&#233;e
par l'&#233;croulement de l'objectivit&#233; journalistique pendant la guerre,
quand les journaux s'&#233;taient auto-d&#233;sign&#233;s &#171; d&#233;fenseurs de la foi &#187;.
Selon Lippmann, le r&#233;sultat avait &#233;t&#233; une &#171; rupture des moyens de
connaissance du public &#187;. La difficult&#233; d&#233;passait la guerre ou la
r&#233;volution, &#171; destructeurs supr&#234;mes de la pens&#233;e r&#233;aliste &#187;. L'&#233;talage
de sexualit&#233;, de violence et de &#171; faits divers &#187; &#8212; produits de base du
journalisme de masse moderne &#8212; soulevait de graves questions sur
l'avenir de la d&#233;mocratie. &#171; Tout ce qu'ont pr&#233;tendu les critiques les
plus mordants de la d&#233;mocratie est vrai s'il n'y a pas apport constant
d'informations fiables et pertinentes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Public Opinion&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;The Phantom Public&lt;/i&gt;, Lippmann r&#233;pondait de fait aux critiques en red&#233;finissant la d&#233;mocratie. La d&#233;mocratie ne demandait pas que le peuple se gouverne litt&#233;ralement lui-m&#234;me. Le public n'avait dans le gouvernement qu'une part
strictement proc&#233;duri&#232;re. L'int&#233;r&#234;t du public n'allait pas jusqu'&#224; la
substance de la prise de d&#233;cisions. &#171; Le public s'int&#233;resse &#224; la Loi,
pas aux lois ; &#224; la m&#233;thode du droit, pas &#224; sa substance. &#187; Les questions de substance devaient &#234;tre d&#233;cid&#233;es par des administrateurs
comp&#233;tents qui, par leur acc&#232;s &#224; une information fiable, &#233;taient
immunis&#233;s contre les &#171; symboles &#187; &#233;motionnels et les &#171; st&#233;r&#233;otypes &#187;
qui dominaient le d&#233;bat public. Le public &#233;tait incomp&#233;tent pour se
gouverner et ne se souciait m&#234;me pas de se gouverner, du point de
vue de Lippmann. Mais tant que l'on appliquait des r&#232;gles assurant
l'&#233;quit&#233;, le public se satisferait de laisser le gouvernement &#224; des
experts &#8212; pourvu, bien s&#251;r, que ces experts obtiennent des r&#233;sultats,
cette abondance toujours croissante de commodit&#233;s et de bien-&#234;tre
qui s'identifiait si &#233;troitement au mode de vie am&#233;ricain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lippmann reconnaissait le conflit qui existait entre ses recommandations et la th&#233;orie re&#231;ue de la d&#233;mocratie, selon laquelle les
citoyens devaient participer aux d&#233;bats sur les prises de d&#233;cision
publiques et y avoir une action, ne serait-ce qu'indirecte. Il soutenait que la th&#233;orie d&#233;mocratique avait ses racines dans des conditions sociales qui n'existaient plus. Elle pr&#233;supposait un &#171; citoyen
omni-comp&#233;tent &#187;, un &#171; bonhomme encyclop&#233;dique &#187; qui ne pouvait se trouver que dans une &#171; communaut&#233; simple et referm&#233;e sur
elle-m&#234;me &#187;. Dans &#171; le milieu vaste et impr&#233;visible &#187; du monde
moderne, ce vieil id&#233;al de citoyennet&#233; &#233;tait obsol&#232;te. La complexit&#233;
d'une soci&#233;t&#233; industrielle demandait un gouvernement confi&#233; &#224; des
responsables qui seraient n&#233;cessairement guid&#233;s &#8212; puisque toute
forme de d&#233;mocratie directe &#233;tait &#224; pr&#233;sent impossible &#8212; soit par
l'opinion publique, soit par le savoir d'experts. L'opinion publique
n'&#233;tait pas fiable parce qu'elle ne pouvait &#234;tre unie qu'en faisant
appel &#224; des slogans et &#224; des &#171; images symboliques &#187;. La m&#233;fiance de
Lippmann &#224; l'&#233;gard de l'opinion publique reposait sur la distinction
&#233;pist&#233;mologique entre v&#233;rit&#233; et simple opinion. Dans sa conception,
la v&#233;rit&#233; surgissait d'une enqu&#234;te scientifique d&#233;sint&#233;ress&#233;e ; tout le
reste &#233;tait id&#233;ologie. Donc la port&#233;e du d&#233;bat public devait &#234;tre s&#233;v&#232;rement restreinte. Dans le meilleur des cas, le d&#233;bat public &#233;tait une
n&#233;cessit&#233; p&#233;nible &#8212; non pas l'essence m&#234;me de la d&#233;mocratie mais
son &#171; d&#233;faut premier &#187; qui ne naissait que du fait qu'on disposait
malheureusement d'une quantit&#233; limit&#233;e de &#171; connaissance exacte &#187;.
Dans l'id&#233;al, le d&#233;bat public n'aurait aucunement lieu ; les d&#233;cisions
se baseraient seulement sur des &#171; normes de mesure &#187; scientifiques.
La science tranchait net dans &#171; les slogans et les st&#233;r&#233;otypes
paralysants &#187;, dans &#171; les fils de la m&#233;moire et de l'&#233;motion &#187; qui
immobilisaient dans leurs n&#339;uds &#171; l'administrateur responsable &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vision de Lippmann, le r&#244;le de la presse &#233;tait de faire circuler de l'information et non d'encourager la discussion. La relation
entre information et discussion &#233;tait antagoniste, et non compl&#233;mentaire. Sa position n'&#233;tait pas qu'une information fiable &#233;tait une
condition pr&#233;alable n&#233;cessaire &#224; la discussion ; au contraire, ce qu'il
voulait dire, c'est que l'information excluait la discussion, rendait
toute discussion inutile. Les d&#233;bats &#233;taient ce qui se produisait en
l'absence d'information fiable. Lippmann avait oubli&#233; ce qu'il avait
appris (ou ce qu'il aurait d&#251; apprendre) de William James et John
Dewey : que notre qu&#234;te d'une information fiable est elle-m&#234;me
guid&#233;e par les questions qui sont soulev&#233;es au cours des discussions
portant sur une s&#233;rie d'actions donn&#233;e. C'est seulement en soumettant nos pr&#233;f&#233;rences et nos projets &#224; l'&#233;preuve du d&#233;bat que nous en
arrivons &#224; comprendre ce que nous savons et ce qu'il nous reste &#224;
apprendre. Tant que nous n'avons pas &#224; d&#233;fendre nos opinions en
public, elles demeurent des opinions au sens p&#233;joratif que Lippmann
donne &#224; ce mot &#8212; des convictions &#224; moiti&#233; form&#233;es fond&#233;es sur des
impressions al&#233;atoires et des pr&#233;suppos&#233;s admis sans examen. C'est
l'acte de formuler nos conceptions et de les d&#233;fendre qui les tire de la
cat&#233;gorie des &#171; opinions &#187;, qui leur donne forme et d&#233;finition et
permet &#233;galement &#224; d'autres de les identifier comme la description
de leur propre exp&#233;rience. Bref, nous n'en arrivons &#224; conna&#238;tre ce que
nous avons en t&#234;te qu'en nous expliquant devant les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, la tentative de convertir autrui &#224; notre propre point de
vue comporte le risque qu'il puisse nous arriver d'adopter plut&#244;t le
leur. Il nous faut entrer par l'imagination dans les arguments de nos
adversaires, ne serait-ce que dans l'intention de les r&#233;futer, et peut-
&#234;tre qu'au bout du compte nous nous retrouverons persuad&#233;s par
ceux que nous cherchions &#224; persuader. La discussion est risqu&#233;e et
impr&#233;visible, et pour cette raison elle est &#233;ducative. Pour la plupart
d'entre nous, nous tendons &#224; y voir (comme Lippmann) le choc de
dogmes rivaux, une foire d'empoigne o&#249; aucun des deux camps ne
c&#232;de de terrain. Mais on ne remporte pas une discussion en faisant
taire ses adversaires &#224; force de hurlements. On la remporte en faisant
changer d'avis son adversaire &#8212; chose qui ne peut arriver que si l'on
accorde une &#233;coute respectueuse aux arguments adverses et que l'on
persuade quand m&#234;me ceux qui les avancent qu'il y a quelque chose
qui ne va pas dans ces arguments. Pendant que nous sommes engag&#233;s dans cette activit&#233;, il se peut bien que ce soit nous qui d&#233;cidions
qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans les n&#244;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous maintenons fermement que le d&#233;bat est l'essence de l'&#233;ducation, nous d&#233;fendrons la d&#233;mocratie comme la forme de gouvernement non pas la plus efficace mais la plus &#233;ducative, telle qu'elle &#233;tend
aussi largement que possible le cercle de la discussion et oblige ainsi
tous les citoyens &#224; articuler leurs conceptions, &#224; les mettre en danger
et &#224; cultiver les vertus de l'&#233;loquence, de la clart&#233; de pens&#233;e et
d'expression, et du jugement solide. Comme le relevait Lippmann, les
petites communaut&#233;s constituent le lieu classique de la d&#233;mocratie &#8212;
non pas toutefois parce qu'elles sont &#171; referm&#233;es sur elles-m&#234;mes &#187;,
mais simplement parce qu'elles permettent &#224; tout le monde de
prendre part aux d&#233;bats publics. Au lieu de rejeter sommairement la
d&#233;mocratie directe comme n'ayant aucune pertinence dans les conditions modernes, il nous faut la recr&#233;er sur une grande &#233;chelle. De ce
point de vue, la presse sert d'&#233;quivalent &#224; l'assembl&#233;e communale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de fait ce qu'a soutenu Dewey &#8212; peu clairement toutefois,
h&#233;las ! &#8212; dans &lt;i&gt;The Public and Its Problems&lt;/i&gt; (1927), ouvrage &#233;crit en
r&#233;ponse aux r&#233;flexions d&#233;sobligeantes de Lippmann sur l'opinion
publique. La distinction &#233;tablie par Lippmann entre v&#233;rit&#233; et information reposait sur une &#171; th&#233;orie passive de la connaissance comme
spectacle &#187; ainsi que l'explique James W. Carey dans son &lt;i&gt;Communication as Culture&lt;/i&gt; (1989). Dans la conception des choses que se faisait
Lippmann, la connaissance est ce que nous recevons quand un observateur, de pr&#233;f&#233;rence form&#233; scientifiquement, nous pr&#233;sente une copie
de la r&#233;alit&#233; que nous pouvons tous reconna&#238;tre. De son c&#244;t&#233;, Dewey
savait que m&#234;me les scientifiques d&#233;battent entre eux. Il soutenait
qu'une &#171; enqu&#234;te syst&#233;matique &#187; n'&#233;tait que le commencement de la
connaissance et non pas sa forme finale. La connaissance dont avait
besoin toute communaut&#233; &#8212; qu'il s'agisse d'une communaut&#233; de
chercheurs scientifiques ou d'une communaut&#233; politique &#8212; ne se
d&#233;gageait que du &#171; dialogue &#187; et d'un &#171; &#233;change direct &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'indique Carey, il est significatif que l'analyse de la communication selon Dewey mette plut&#244;t l'accent sur l'oreille que sur
l'&#339;il. Dewey &#233;crit en effet : &#171; La conversation a une importance
vitale qui manque dans les paroles fix&#233;es et gel&#233;es de l'&#233;crit... Les
liaisons de l'oreille avec la pens&#233;e et l'&#233;motion vitales qui s'expriment
sont immens&#233;ment plus &#233;troites et plus diverses que celles de l'&#339;il.
La vision est spectatrice ; l'ou&#239;e est participante. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La presse &#233;tend la port&#233;e du d&#233;bat en apportant au mot parl&#233; le
suppl&#233;ment du mot &#233;crit. Si la presse doit s'excuser de quelque chose,
ce n'est pas du fait que le mot &#233;crit soit un pi&#232;tre substitut pour la
langue pure des math&#233;matiques. Dans ce rapport, ce qui compte,
c'est que le mot &#233;crit soit un pi&#232;tre substitut pour le mot parl&#233;. Mais
c'est toutefois un substitut acceptable aussi longtemps que l'&#233;crit
prend pour mod&#232;le l'oral et non pas les math&#233;matiques. Si la presse
n'&#233;tait pas fiable selon Lippmann, c'&#233;tait parce qu'elle ne pouvait
jamais nous donner des repr&#233;sentations exactes de la r&#233;alit&#233;, mais seulement des &#171; images symboliques &#187; et des st&#233;r&#233;otypes. L'analyse de
Dewey sous-entendait une voie critique plus p&#233;n&#233;trante. Pour citer
Carey : &#171; La presse en percevant son r&#244;le comme celui d'informer le
public abandonne le r&#244;le d'organisme charg&#233; de faire vivre la conversation de notre culture. &#187; Ayant adh&#233;r&#233; &#224; l'id&#233;al d'objectivit&#233; de Lippmann, la presse ne sert plus &#224; cultiver &#171; certaines habitudes vitales &#187;
dans la communaut&#233; : &#171; la capacit&#233; de suivre un argument, de saisir le
point de vue d'autrui, d'&#233;largir les fronti&#232;res de l'entendement, de
d&#233;battre les diff&#233;rentes finalit&#233;s que l'on pourrait choisir de viser. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mont&#233;e parall&#232;le et simultan&#233;e de la publicit&#233; et des relations
publiques contribue &#224; expliquer pourquoi la presse a renonc&#233; &#224; sa
fonction la plus importante &#8212; celle d'agrandir le forum public &#8212; en
m&#234;me temps qu'elle devenait plus &#171; responsable &#187;. Une presse responsable, par opposition &#224; une presse partisane ou ancr&#233;e dans ses
opinions attirait le type de lecteurs que les publicitaires &#233;taient
avides de toucher : des lecteurs nantis, qui pour la plupart se consid&#233;raient probablement des &#233;lecteurs ind&#233;pendants. Ces lecteurs
voulaient avoir l'assurance de lire toutes les nouvelles qu'il est
convenable de publier et non pas la vision des choses d'un r&#233;dacteur
en chef, marqu&#233;e par l'idiosyncrasie et sans doute biais&#233;e. On en est
arriv&#233; &#224; ce que responsabilit&#233; soit synonyme de recul devant toute
controverse, parce que les annonceurs &#233;taient dispos&#233;s &#224; payer pour
cela. Certains annonceurs &#233;taient &#233;galement dispos&#233;s &#224; payer pour
du sensationnalisme, quoiqu'au total ils aient pr&#233;f&#233;r&#233; un lectorat
respectable plut&#244;t que simplement une forte circulation. En tout
cas, ce qu'ils ne pr&#233;f&#233;raient pas, c'&#233;tait de &#171; l'opinion &#187; &#8212; non que les
arguments philosophiques de Lippmann les aient marqu&#233;s, mais
parce qu'un journalisme aux opinions tranch&#233;es ne leur garantissait
pas le bon public. Sans doute esp&#233;raient-ils aussi qu'une aura
d'objectivit&#233;, marque caract&#233;ristique du journalisme responsable,
viendrait d&#233;teindre aussi sur les r&#233;clames qui entouraient des
colonnes de texte de plus en plus minces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par un curieux retournement de l'histoire, la publicit&#233;, la promotion
et les autres formes de persuasion commerciale en sont venues elles-
m&#234;mes &#224; se d&#233;guiser en information. Publicit&#233; et promotion se sont
substitu&#233;es au d&#233;bat ouvert. &#171; Les persuadeurs cach&#233;s &#187; (selon la formule
de Vance Packard) ont remplac&#233; les r&#233;dacteurs d'antan, les essayistes et
les orateurs qui ne faisaient pas myst&#232;re de leur engagement partisan.
L'information et la promotion sont devenues de plus en plus impossibles &#224; distinguer. L'essentiel des &#171; nouvelles &#187; dans nos journaux &#8212;
40 % selon l'estimation optimiste de M. Scott Cutlip, professeur &#224;
l'universit&#233; de Georgie &#8212; est constitu&#233; d'&#233;l&#233;ments qui sont d&#233;bit&#233;s par
des agences de presse et des offices de relations publiques et r&#233;gurgit&#233;s
ensuite sans modification par les organes journalistiques &#171; objectifs &#187;.
Nous nous sommes habitu&#233;s &#224; l'id&#233;e que l'essentiel de l'espace dans nos
quotidiens d'information, si l'on peut dire, soit consacr&#233; &#224; la publicit&#233;
&lt;br /&gt;&#8212; au moins les deux tiers dans la plupart des quotidiens. Mais si nous
consid&#233;rons les relations publiques comme une autre forme de publicit&#233;, ce qui n'est pas vraiment tir&#233; par les cheveux puisque les deux
sont aliment&#233;es par des entreprises priv&#233;es d'inspiration commerciale,
il nous faut &#224; pr&#233;sent nous faire &#224; l'id&#233;e qu'une grande partie des
&#171; nouvelles &#187; est constitu&#233;e aussi de publicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;clin de la presse partisane et l'av&#232;nement d'un nouveau type
de journalisme qui professe des normes rigoureuses d'objectivit&#233; ne
nous assurent pas un apport constant d'informations utilisables. Si
l'information n'est pas produite par un d&#233;bat public soutenu, elle sera
pour l'essentiel au mieux d&#233;pourvue de pertinence, et au pire trompeuse et manipulatrice. De plus en plus, l'information est produite
par des gens qui d&#233;sirent promouvoir quelque chose ou quelqu'un &#8212;
un produit, une cause, un candidat ou un &#233;lu &#8212; sans s'en remettre
pour cela &#224; ses qualit&#233;s intrins&#232;ques ni en faire explicitement la
r&#233;clame en avouant qu'ils y ont un int&#233;r&#234;t personnel. Dans son z&#232;le &#224;
informer le public, une bonne partie de la presse est devenue le canal
tout trouv&#233; de ce qui est l'&#233;quivalent de cet insupportable courrier
promotionnel qui encombre nos bo&#238;tes aux lettres. Comme la poste &#8212;
encore une institution qui servait autrefois &#224; &#233;largir la sph&#232;re de la discussion interpersonnelle et &#224; cr&#233;er des &#171; comit&#233;s de correspondance &#187; &#8212; elle distribue aujourd'hui une profusion d'information inutile, indigeste, dont personne ne veut, et qui pour la plus grande part va finir
au panier sans qu'on l'ait lue. L'effet le plus important de cette obsession de l'information, &#224; part la destruction d'arbres pour fabriquer du
papier et le fardeau croissant que repr&#233;sente &#171; la gestion des d&#233;chets &#187;,
est d'affaiblir l'autorit&#233; du mot. Quand on se sert des mots comme de
simples instruments de propagande ou de promotion, ils perdent leur
pouvoir de persuasion. Ils cessent bient&#244;t d'avoir la moindre signification. Les gens perdent leur capacit&#233; &#224; se servir du langage avec pr&#233;cision et de fa&#231;on expressive, ou m&#234;me &#224; distinguer un mot d'avec un
autre. Le mot parl&#233; se mod&#232;le sur le mot &#233;crit au lieu que ce soit
l'inverse, et la parole ordinaire commence &#224; ressembler au jargon
ampoul&#233; que nous trouvons dans les journaux. La parole ordinaire
commence &#224; ressembler &#224; de &#171; l'information &#187; &#8212; catastrophe dont
peut-&#234;tre la langue anglaise ne se rel&#232;vera jamais.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Provenant d'un dialecte indien et signifiant &#171; grand chef &#187;, le terme de &#171; mugwump &#187;
est utilis&#233; pour d&#233;signer ironiquement le patricien, l'intellectuel, voire l'artiste, d&#233;go&#251;t&#233; par
l'&#233;volution d&#233;mocratique et mat&#233;rialiste de la vie am&#233;ricaine, et r&#233;volt&#233; par la place
grandissante des immigrants non anglo-saxons et leurs syst&#232;mes client&#233;listes (machines) dans les
grandes villes, domin&#233; par un boss, interm&#233;diaire tout-puissant. Leur organe naturel est The
Nation de Godkin. (N d T)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>La &#171; rationalit&#233; &#187; du capitalisme (2/2)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?792-la-rationalite-du-capitalisme</link>
		<guid isPermaLink="true">https://collectiflieuxcommuns.fr/?792-la-rationalite-du-capitalisme</guid>
		<dc:date>2015-07-31T14:49:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;(.../...) Voir la premi&#232;re partie Le premier de ces postulats, explicite ou implicite m&#234;me sous des formes att&#233;nu&#233;es, est celui de l'homo &#339;conomicus, qui ne concerne pas seulement les individus, mais les organisations (entreprises, &#201;tat &#8212; bien que celui-ci, curieusement, semble &#233;chapper au postulat de rationalit&#233; qui caract&#233;riserait tous les autres acteurs de la vie &#233;conomique, sans doute parce qu'il est perturb&#233; par des facteurs politiques). Le fait que ces corps collectifs d&#233;veloppent (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?790-la-rationalite-du-capitalisme' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la premi&#232;re partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier de ces postulats, explicite ou implicite m&#234;me sous des formes att&#233;nu&#233;es, est celui de l'&lt;i&gt;homo &#339;conomicus&lt;/i&gt;, qui ne concerne pas seulement les individus, mais les organisations (entreprises, &#201;tat &#8212; bien que celui-ci, curieusement, semble &#233;chapper au postulat de rationalit&#233; qui caract&#233;riserait tous les autres acteurs de la vie &#233;conomique, sans doute parce qu'il est perturb&#233; par des facteurs politiques). Le fait que ces corps collectifs d&#233;veloppent des conduites, des &#171; rationalit&#233;s &#187; et surtout des irrationalit&#233;s sp&#233;cifiques ne pr&#233;occupe pas les th&#233;oriciens outre mesure. Cet homme &#233;conomique est un homme uniquement et parfaitement calculateur. Son comportement est celui d'un ordinateur maximisant/minimisant &#224; tout instant les r&#233;sultats de ses actions. On pourrait facilement faire rire le lecteur en d&#233;veloppant les cons&#233;quences rigoureuses de cette fiction : par exemple, que lui-m&#234;me chaque matin, apr&#232;s son r&#233;veil mais avant de sortir de son lit, passe en revue sans le savoir les quelques milliards de possibilit&#233;s qui s'offrent &#224; lui pour maximiser l'agr&#233;ment ou minimiser le d&#233;sagr&#233;ment de sa journ&#233;e qui commence, en pond&#232;re les combinaisons et met son pied par terre, toujours pr&#234;t du reste &#224; r&#233;viser les conclusions de son calcul &#224; la lumi&#232;re de toute nouvelle information qu'il re&#231;oit. De m&#234;me que la vue d'ensemble du syst&#232;me capitaliste par les apologistes semble ignorer l'histoire, l'ethnologie et la sociologie, de m&#234;me ce postulat veut ignorer la psychologie et la psychanalyse comme la sociologie des groupes et des organisations. Personne ne fonctionne en essayant constamment de maximiser/minimiser ses &#171; utilit&#233;s &#187; et &#171; d&#233;sutilit&#233;s &#187;, ses b&#233;n&#233;fices et ses co&#251;ts, et personne ne pourrait le faire. Aucun consommateur ne conna&#238;t l'ensemble des marchandises qui sont sur le march&#233;, leurs qualit&#233;s et leurs d&#233;fauts, et aucun ne pourrait les conna&#238;tre. Aucun n'est non plus guid&#233; exclusivement par des consid&#233;rations d'utilit&#233; ou d'&#171; oph&#233;limit&#233; &#187; personnelle ; il doit choisir dans l'environnement qui lui est accessible, il est influenc&#233; par la publicit&#233;, ses &#171; go&#251;ts &#187; refl&#232;tent une foule d'influences sociales plus ou moins al&#233;atoires du point de vue &#171; &#233;conomique &#187;. Cela vaut tout autant pour les d&#233;cisions des organisations. La bureaucratie manag&#233;riale qui dirige les firmes non seulement a une information imparfaite et des crit&#232;res la plupart du temps faux, mais elle ne prend pas ses d&#233;cisions comme conclusion d'une proc&#233;dure &#171; rationnelle &#187;, elle y parvient au bout d'une lutte entre cliques et clans mus par un ensemble de motivations, la maximisation des profits de la firme n'&#233;tant que l'une d'entre elles, et pas toujours la plus importante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le postulat de la math&#233;matisation est &#233;videmment consubstantiel avec la &#171; rationalisation &#187; con&#231;ue comme exclusivement quantitative. Les manuels et les textes d'&#233;conomie politique sont remplis d'&#233;quations et de graphiques, qui sont presque toujours vides de sens, sinon comme exercices &#233;l&#233;mentaires de calcul diff&#233;rentiel et d'alg&#232;bre lin&#233;aire. Cette absence de sens a plusieurs raisons :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Cette math&#233;matisation est essentiellement quantitative (alg&#233;brico-diff&#233;rentielle). Or l'&#233;conomie effective pr&#233;sente le paradoxe d'&#234;tre pleine de quantit&#233;s, lesquelles ne sont pas r&#233;ellement passible de traitement math&#233;matique sauf &#233;l&#233;mentaire. Il y a certes les quantit&#233;s physiques, mais ces quantit&#233;s, on le sait, sont h&#233;t&#233;rog&#232;nes. Elles ne peuvent pas &#234;tre additionn&#233;es ni soustraites, sauf lorsqu'il s'agit rigoureusement du m&#234;me objet. (Je ne parle pas des calculs de l'ing&#233;nieur.) Elles sont quand m&#234;me additionn&#233;es sur le march&#233;, ou dans les tableaux de comptabilit&#233; nationale, moyennant leur prix. Mais les grandeurs ainsi &#233;tablies n'ont de signification qu'&#224; l'int&#233;rieur d'un cadre tr&#232;s &#233;troit. Par exemple, elles ne sont pas comparables inter-temporellement, ni internationalement. Seules les &#233;valuations aux prix courants sont sommables, et celles-ci ne fournissent qu'une image &#171; instantan&#233;e &#187; et de signification limit&#233;e. Strictement parlant, il n'y a pas grand sens &#224; comparer, par exemple, le produit national sur des p&#233;riodes temporelles successives tant soit peu &#233;loign&#233;es, parce que sa composition a chang&#233; entre-temps et les m&#233;thodes invent&#233;es pour contourner le fameux probl&#232;me des nombres indices sont des artifices peu rigoureux. Cela ne contredit pas la v&#233;rit&#233; d'&#233;nonc&#233;s tels que &#171; la production cette ann&#233;e a recul&#233; relativement &#224; l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente &#187;, ou &#171; la consommation ouvri&#232;re a consid&#233;rablement augment&#233; depuis un si&#232;cle &#187;, mais rend les calculs et les pr&#233;visions &#224; la troisi&#232;me ou quatri&#232;me d&#233;cimale, couramment pratiqu&#233;s en comptabilit&#233; nationale, d&#233;risoires.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; L'&#233;conomie politique parle tout le temps du &#171; capital &#187; comme facteur de production, en entendant par l&#224; l'ensemble des moyens de production produits. Or cet ensemble n'est pas &#224; vrai dire mesurable, pour de multiples raisons : sa composition est h&#233;t&#233;rog&#232;ne, les &#233;valuations des biens qui le composent aux prix du march&#233; peuvent changer du jour au lendemain selon l'&#233;tat de la demande et les anticipations de profits, les inventions techniques qui interviennent tout le temps modifient constamment la &#171; valeur &#187; des &#233;l&#233;ments qui le composent (des machines neuves peuvent perdre toute leur valeur si des machines plus performantes apparaissent sur le march&#233;) ; les changements des &#171; go&#251;ts &#187;, c'est-&#224;-dire des modifications plus ou moins durables de la structure de la demande, modifient &#233;galement la &#171; valeur &#187; de ces &#233;l&#233;ments. Cela n'emp&#234;che pas les manuels d'&#233;conomie politique, et m&#234;me les prix Nobel, de parler tout le temps de &#171; fonctions de production &#187; et de se disputer sur leur forme math&#233;matique la plus appropri&#233;e.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; D'autre part, le calcul diff&#233;rentiel a affaire avec des grandeurs continues, alors que les quantit&#233;s &#233;conomiques sont discr&#232;tes (qu'on les prenne &#171; physiquement &#187; ou que l'on prenne leurs &#233;valuations en prix courants). Les d&#233;riv&#233;es et les diff&#233;rentielles dont sont remplis les textes &#233;conomiques sont une d&#233;rision de la math&#233;matique. Toutes les courbes &#171; marginales &#187; &#8212; des co&#251;ts, d' &#171; utilit&#233; &#187;, etc. &#8212; sont fonci&#232;rement priv&#233;es de sens. Il est vrai que la m&#234;me question principielle appara&#238;t en physique quantique, o&#249; l'on utilise le calcul diff&#233;rentiel alors que les ph&#233;nom&#232;nes ont probablement une structure sous-jacente discr&#232;te. Mais la r&#233;alit&#233; observable est quand m&#234;me suffisamment &#171; pseudo-continue &#187; pour justifier ce traitement, et cela est du reste montr&#233; par l'efficacit&#233; scientifique des m&#233;thodes de la physique. (La m&#234;me chose vaut pour les &#233;quations de la thermodynamique statistique.) On peut &#171; interpoler &#187; les points d'une courbe suppos&#233;e &#224; partir des valeurs observables extr&#234;mement proches, et l'on peut donc calculer une quasi&#8212;d&#233;riv&#233;e. Mais un graphe dont seuls de rares points peuvent &#234;tre d&#233;termin&#233;s exclut le traitement par l'analyse math&#233;matique. Cela est vrai dans tous les domaines de l'&#233;conomie, mais tout particuli&#232;rement s'agissant de capital et de production. Pour prendre un exemple frappant, mais nullement exceptionnel, une compagnie d'aviation qui veut augmenter sa capacit&#233; de transport ne peut le faire que par l'achat d'unit&#233;s qui valent des dizaines de millions de dollars la pi&#232;ce.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Tout cela revient &#224; dire que la notion de fonction en &#233;conomie est priv&#233;e de validit&#233;. Une fonction est une loi qui relie de fa&#231;on absolument rigide une ou plusieurs valeurs de la variable ind&#233;pendante &#224; une et une seule valeur de la variable d&#233;pendante. Mais, &#224; supposer m&#234;me que ces variables puissent &#234;tre mesur&#233;es, de telles relations rigides n'existent tout simplement pas en &#233;conomie. Il y a certes un grand nombre de r&#233;gularit&#233;s approximatives, sans lesquelles la vie r&#233;elle de l'&#233;conomie serait impossible. Mais l'appr&#233;ciation correcte de ces r&#233;gularit&#233;s et leur utilisation ad&#233;quate par les acteurs de l'&#233;conomie rel&#232;vent de l'art, non pas d'une &#171; science &#187;. On peut &#234;tre certain, en gros, que, si la demande d'une marchandise augmente face &#224; une offre plus ou moins fixe, le prix de la marchandise va augmenter. Mais il est absurde de vouloir dire math&#233;matiquement de combien il va le faire. De m&#234;me, une augmentation de la demande entra&#238;nera, en g&#233;n&#233;ral, une augmentation de la production. Mais la r&#233;partition du pouvoir d'achat de la demande additionnelle entre augmentation du prix et augmentation de l'offre (de la production) d&#233;pend d'une foule de facteurs qui ne sont pas mesurables et &#224; vrai dire ne sont pas toujours assignables : par exemple, le degr&#233; d'oligopole dans la branche consid&#233;r&#233;e, les estimations des firmes concernant le caract&#232;re passager ou durable de l'augmentation de la demande, etc. Les possibilit&#233;s m&#234;me d'augmentation de l'offre (de la production) dans un tel cas ne sont pas vraiment d&#233;terminables &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;. La capacit&#233; de production en capital fixe n'est rigoureusement d&#233;termin&#233;e que dans quelques branches exceptionnelles (hauts-fourneaux, etc.). Pour la plupart des industries manufacturi&#232;res, cette capacit&#233; peut varier du simple au triple presque, selon qu'il est ou non possible de passer du travail &#224; une &#233;quipe au travail &#224; deux ou trois &#233;quipes. Le degr&#233; d'utilisation du capital fixe est flou, et, &#224; un degr&#233; moindre, la m&#234;me chose vaut pour l'intensit&#233; de l'utilisation de la force de travail. Plus g&#233;n&#233;ralement, parler de &#171; lois &#187; en &#233;conomie est un monstrueux abus de langage, en dehors, encore une fois, de quelques cas triviaux qui eux-m&#234;mes ne sont pas susceptibles de traitement quantitatif rigoureux. M&#234;me dans la courte p&#233;riode, en &#233;conomie &#171; statique &#187;, l'&#233;tat et l'&#233;volution du syst&#232;me d&#233;pendent essentiellement des actions et r&#233;actions des individus, des groupes et des classes, qui ne sont pas soumises &#224; des d&#233;terminismes fixes. Encore plus cela vaut pour l'&#233;volution &#224; moyen et &#224; long terme. Celle-ci est d&#233;termin&#233;e pour partie par le rythme et le contenu des changements technologiques, lesquels sont par essence impr&#233;visibles. S'ils &#233;taient pr&#233;visibles, ils auraient &#233;t&#233; instantan&#233;ment r&#233;alis&#233;s, comme le remarquait d&#233;j&#224; Joan Robinson en 1951&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Notes on the economics of technical progress &#187; &#187;, dans [The Rate of (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elle est d'autre part d&#233;termin&#233;e par l'attitude des firmes qui, outre d'autres facteurs &#171; irrationnels &#187;, est motiv&#233;e par leurs anticipations, dont rien ne garantit qu'elles seront correctes. Elle est enfin d&#233;termin&#233;e par le comportement de la classe de travailleurs, tout aussi peu pr&#233;visible (leur tendance &#224; revendiquer, par exemple, et la possibilit&#233; de le faire avec succ&#232;s, est sujette &#224; des facteurs psychologiques, politiques, etc.).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Enfin, l'essentiel des raisonnements de l'&#233;conomie acad&#233;mique concerne l'&#233;tude des situations d'&#171; &#233;quilibre &#187; et de leurs conditions de r&#233;alisation. L'obsession de l'&#233;quilibre a deux racines, toutes deux id&#233;ologiques. Les situations d'&#233;quilibre sont choisies car elles sont les seules &#224; permettre des solutions d&#233;termin&#233;es et univoques : les syst&#232;mes d'&#233;quations simultan&#233;es fournissent une masque de scientificit&#233; rigoureuse. D'autre part, les &#233;quilibres sont presque toujours pr&#233;sent&#233;s comme &#233;quivalant &#224; des situations d'&#171; optimisation &#187; (march&#233;s &#171; nettoy&#233;s &#187;, facteurs pleinement employ&#233;s, consommateurs r&#233;alisant leur satisfaction maximale, etc.). Le r&#233;sultat en a &#233;t&#233; que, jusqu'aux ann&#233;es 1930, les d&#233;s&#233;quilibres persistants ou les &#171; &#233;quilibres &#187; catastrophiques ou non optimisants (les &#171; &#233;quilibres &#187; des march&#233;s monopolistiques ou oligopolistiques, impliquant une surexploitation additionnelle des consommateurs, ou les &#171; &#233;quilibres de sous-emploi &#187;) ont tendu &#224; &#234;tre masqu&#233;s ou rel&#233;gu&#233;s &#224; des notes de bas de page. On avait m&#234;me r&#233;ussi l'exploit (Pigou) de pr&#233;senter des situations de ch&#244;mage massif comme des situations d'&#233;quilibre plus ou moins satisfaisantes, en expliquant que les ouvriers ch&#244;meurs s'&#233;taient en r&#233;alit&#233; &#171; retir&#233;s du march&#233; &#187; parce qu'ils refusaient une baisse infime de leurs salaires pour trouver de l'emploi. (Ce genre d'&#226;neries est encore en pleine vigueur aujourd'hui, lorsqu'on pr&#233;tend que le ch&#244;mage en Europe serait r&#233;sorb&#233; si seulement l' &#171; offre de travail &#187; devenait plus &#171; flexible &#187;, c'est&#8212;&#224;&#8212;dire si les ouvriers acceptaient des baisses de leurs salaires et autres avantages.) Or la situation permanente de l'&#233;conomie capitaliste est une succession de d&#233;s&#233;quilibres changeants, ce qui a comme r&#233;sultat de rendre &#224; la fois les anticipations al&#233;atoires et la structure existant &#224; tout moment aussi bien du &#171; capital &#187; que de la demande pleine de &#171; fossiles &#187; (Joan Robinson).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La r&#233;alit&#233; effective de l'&#233;conomie capitaliste&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;La question est, dit Alice, si vous pouvez faire que les mots signifient tellement de choses diff&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question est, r&#233;pondit Humpty Dumpty, qui va &#234;tre le ma&#238;tre, c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pendant tr&#232;s longtemps, la nouvelle &#171; science &#233;conomique &#187; ne s'est pr&#233;occup&#233;e que des facteurs d&#233;terminant les prix des marchandises particuli&#232;res dans des conditions d'&#171; &#233;quilibre &#187; statique. Les &#233;conomistes croyaient ou faisaient semblant de croire que les m&#234;me facteurs qui d&#233;terminent le prix d'une marchandise &#171; id&#233;ale &#187; sous des conditions &#171; id&#233;ales &#187; (concurrence parfaite, etc.) d&#233;termineraient &#224; peu pr&#232;s tous les prix (y compris le &#171; prix du travail &#187; et le &#171; prix du capital &#187;), lesquels &#224; leur tour d&#233;termineraient tout ce qui se passe d'important dans l'&#233;conomie : son &#233;quilibre global, la r&#233;partition d'un revenu national, l'allocation des ressources produites entre diverses cat&#233;gories d'utilisateurs et d'utilisation, et &#8212; mais cette question restait dans un vague vaporeux &#8212; l'&#233;volution &#224; long terme. Tout cela devait, &#224; peu de corrections pr&#232;s, d&#233;river des courbes des co&#251;ts et des utilit&#233;s marginaux, dont on pouvait &#171; d&#233;montrer &#187; &#224; peu de frais qu'elles se croisaient toujours &#224; des points optimaux d' &#171; &#233;quilibre &#187;. Que la caract&#233;ristique fondamentale du capitalisme soit le mouvement saccad&#233; et violent de l'&#233;conomie et de la soci&#233;t&#233;, donc la reproduction incessante des discontinuit&#233;s, ne semblait pas leur faire perdre leur sommeil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette chanson continue &#224; &#234;tre murmur&#233;e &lt;i&gt;sotto voce&lt;/i&gt; par les &#233;conomistes acad&#233;miques d'aujourd'hui, mais personne ne semble plus la prendre au s&#233;rieux. Sans doute cela est-il d&#251; &#224; ce que la fiction de la concurrence parfaite, pure et parfaite ou parfaitement parfaite s'est dissip&#233;e en fum&#233;e &#8212; j'y reviendrai plus bas &#8212; et qu'il est, m&#234;me sur le papier, impossible de passer de la r&#233;alit&#233; de march&#233;s oligopolistiques &#224; des &#171; &#233;quilibres &#187; g&#233;n&#233;raux optimisant autre chose que les profits des oligopoles ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, des clans qui les dirigent. Encore plus, la mondialisation &lt;i&gt;effective&lt;/i&gt; de la production capitaliste avec les diff&#233;rences colossales des conditions de production qu'elle fait appara&#238;tre entre pays anciennement industrialis&#233;s et pays &#171; &#233;mergents &#187; rend simplement d&#233;risoire tout postulat d'homog&#233;n&#233;it&#233; m&#234;me approximative des march&#233;s des &#171; facteurs de production &#187; &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la phase &#171; classique &#187; du capitalisme, soit jusqu'aux alentours de 1975, trois groupes de probl&#232;mes se posaient &#224; toute analyse &#233;conomique qui aurait voulu garder une pertinence relativement &#224; la r&#233;alit&#233; et aux aspects de l'&#233;conomie qui importent pour l'&#233;tat et l'&#233;volution de la soci&#233;t&#233;. Le premier, clairement d&#233;fini par Ricardo et repris par Marx, est celui de la r&#233;partition du produit social (&#171; revenu national &#187;). Il influence fortement l'allocation des ressources entre cat&#233;gorie (&#171; secteurs &#187;) de la production. Le deuxi&#232;me est celui du rapport entre les ressources productives disponibles (&#171; capital &#187; et travail) de la demande sociale effective, rapport dont d&#233;pend le plein-emploi ou le sous-emploi de ces ressources. Il est &#233;troitement li&#233; au troisi&#232;me : celui de l'&#233;volution de l'&#233;conomie, c'est-&#224;-dire de la croissance effective ou d&#233;sirable de la production. Les trois groupes sont en communication &#233;troite, puisque par exemple la r&#233;partition du revenu est le principal facteur qui r&#232;gle la r&#233;partition des ressources, laquelle &#224; son tour joue un r&#244;le essentiel dans la quantit&#233; aussi bien que dans le contenu de l'investissement, et par l&#224; dans les &#233;volutions futures de l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on n&#233;glige les d&#233;tails, les qualifications et les cas d'esp&#232;ce, et si dans une premi&#232;re &#233;tape on fait abstraction du commerce ext&#233;rieur (par exemple en consid&#233;rant une &#233;conomie mondiale suppos&#233;e &#224; peu pr&#232;s homog&#232;ne), la r&#233;ponse &#224; ces questions est &#233;tonnamment simple. La r&#233;partition des revenus entre classes sociales et, &#224; l'int&#233;rieur de chacune de ces classes, entre groupes sociaux &#233;volue en fonction essentiellement du rapport de forces entre eux. Cette r&#233;partition r&#232;gle en premi&#232;re approximation l'allocation des ressources entre consommation et investissement. En gros, les travailleurs consomment ce qu'ils gagnent, les poss&#233;dants gagnent ce qu'ils d&#233;pensent ; ceux-ci consomment une partie mineure de leur revenu et en investissent la majeure partie &#8212; ou ne l'investissent pas, auquel cas elle dispara&#238;t, en m&#234;me temps qu'appara&#238;t une situation de sous-emploi. Par l&#224; est aussi d&#233;termin&#233;e la r&#233;partition de l'investissement entre industries produisant des biens de consommation et industries produisant des moyens de production. L'&#171; &#233;quilibre global &#187; &#8212; l'&#233;galit&#233; approximative entre capacit&#233; d'offre, soit emploi du capital et de la force de travail disponibles, et demande effective, c'est-&#224;-dire solvable &#8212; d&#233;pend en premier lieu de la quantit&#233; d'investissement. Si l'on consid&#232;re le total des salaires et des revenus des poss&#233;dants destin&#233;s &#224; la consommation comme donn&#233;s, il n'y aura &#233;quilibre que si les entreprises investissent de quoi &#233;ponger &#224; peu pr&#232;s la capacit&#233; productive des industries produisant des moyens de production. Rien n'interdit qu'elles le fassent. Mais aussi, rien ne garantit qu'elles le feront. Cela d&#233;pend de nombreux facteurs, parmi lesquels le principal est form&#233; par leurs anticipations concernant la demande &#224; venir de leurs produits&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Keynes y ajoutait le &#171; co&#251;t de l'investissement mesur&#233;e par le taux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sur ces anticipations, peu de choses raisonnables peuvent &#234;tre dites &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; et en g&#233;n&#233;ral. De l&#224; les fluctuations r&#233;currentes du niveau d'activit&#233; et les &#171; accidents &#187; qui peuvent aller jusqu'&#224; des d&#233;pressions majeures ou des phases de forte inflation. Si l'on consid&#232;re en premi&#232;re approximation le rythme du progr&#232;s technique (donc aussi l'&#233;l&#233;vation de la productivit&#233; du travail) comme &#224; peu pr&#232;s constant, ces m&#234;mes anticipations et le niveau d'investissement qu'elles commandent d&#233;termineront le taux de croissance de l'&#233;conomie &#224; plus long terme. Ils seront, dans ce cas, fortement influenc&#233;s en tendance par l'ensemble de l'exp&#233;rience pass&#233;e de l'&#233;conomie capitaliste, qui est celle d'une expansion en moyenne. Il y aura donc sur le &#171; long terme &#187; un biais favorable &#224; la croissance, mais aussi une marge d'incertitude importante &#224; chaque instant particulier pour chaque entreprise particuli&#232;re, laquelle, combin&#233;e avec les effets en &#233;cho des fluctuations pr&#233;c&#233;dentes sur le capital fixe existant, exclut qu'il y ait jamais une croissance &#233;quilibr&#233;e et &#171; stationnaire &#187; (&#224; taux &#224; peu pr&#232;s constant, &lt;i&gt;steady&lt;/i&gt;) &#224; long terme. Ce cadre g&#233;n&#233;ral peut et doit &#234;tre &#233;videmment rempli par la consid&#233;ration d'autres facteurs (acc&#233;l&#233;ration ou ralentissement du progr&#232;s technique, variations dans le mouvement d&#233;mographique, ouverture de nouvelles zones g&#233;ographiques de mise en valeur, et ainsi de suite).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien dans tout cela ne permet de parler d'un &#233;quilibre assur&#233;, ni d'un taux de croissance ou d'un niveau de production optimal, ni d'une maximisation de l'utilit&#233; sociale, ni d'une r&#233;mun&#233;ration du travail selon son &#171; produit marginal &#187;, ni d'un taux naturel du profit ou de l'int&#233;r&#234;t, ni d'aucun autre des cupidons et des nymphes qui peuplent les manuels d'&#233;conomie. En particulier, les profits des firmes ne sont pas d&#233;termin&#233;s par le &#171; co&#251;t marginal &#187; de leur produit (qui fixe seulement, en temps normal, une limite inf&#233;rieure &#224; leurs prix de vente) mais par le prix qu'elles peuvent obtenir (imposer, extorquer) pour leur produit &#233;tant donn&#233; l'&#233;tat de la demande [solvable]. Cela &#224; soi seul exclut toute discussion sur la &#171; rationalit&#233; &#187; de l'allocation des ressources dans l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un certain nombre de faits qui montrent concr&#232;tement de quoi est faite la &#171; rationalit&#233; &#187; &#233;conomique sous le capitalisme :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Chaque firme investit en premier lieu dans sa propre ligne de production, et non pas l&#224; o&#249; le profit serait &#171; marginalement sup&#233;rieur &#187; (donc &#171; socialement pr&#233;f&#233;rable &#187;). Si elle s'aventure &#224; investir dans d'autres secteurs, c'est qu'elle y pr&#233;voit un taux de profit &lt;i&gt;sensiblement&lt;/i&gt; sup&#233;rieur.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Presque toutes les firmes (y compris les commerces de quartier) se trouvent en situation d'oligopole, et non pas de concurrence &#8212; si ce n'est de monopole ou d'entente des producteurs sous une forme ou une autre.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Ce fait entra&#238;ne le flou des notions de &#171; marchandise &#187; comme produit homog&#232;ne et de &#171; secteur &#187; comme ensemble de firmes produisant &#171; le m&#234;me produit &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Les d&#233;cisions de la firme, investir ou pas, augmenter ou diminuer la production, sont toujours prises avec une information lacunaire et biais&#233;e ; dans les firmes importantes, ces d&#233;cisions sont le r&#233;sultat de batailles internes d'&#171; experts &#187; et de clans bureaucratiques (et non pas d'une &#171; proc&#233;dure rationnelle de d&#233;cision &#187; : Simon, etc.). Elles sont fortement biais&#233;es dans le sens favorisant le maintien en place de l'&#233;quipe dirigeante, comme l'avaient montr&#233; d&#232;s les ann&#233;es 1960 les &#233;tudes de Robin Marris.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La situation interne de la firme pr&#233;sente un degr&#233; plus ou moins grand d'opacit&#233; pour les dirigeants, du fait de la bureaucratisation de la firme et de la r&#233;sistance des travailleurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir mon texte &#171; Sur le contenu du socialisme III &#187; (1958), maintenant dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le &#171; march&#233; du capital &#187; (et du cr&#233;dit) est totalement &#171; imparfait &#187;, &#224; la fois parce que les fonds disponibles, comme d&#233;j&#224; dit, se dirigent de pr&#233;f&#233;rence vers les endroits o&#249; ils ont &#233;t&#233; acquis, parce que la situation des emprunteurs est opaque, parce que des liens tr&#232;s forts existent entre banques et industrie.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; En liaison &#233;troite avec le point pr&#233;c&#233;dent, le &#171; capital &#187;, comme pouvoir de disposer de ressources productives et notamment du travail d'autrui, est en partie dissoci&#233; de la propri&#233;t&#233; ou possession de sommes de valeurs. L'essentiel est la possibilit&#233; d'acc&#232;s &#224; de telles ressources qui peut &#234;tre assur&#233; par d'autres voies (par exemple, cr&#233;dit bancaire).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; L'&#171; &#233;valuation &#187; des entreprises existantes sur le march&#233; est n&#233;buleuse, car elle d&#233;pend des anticipations concernant leurs profits futurs &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; le &#171; taux moyen &#187; pr&#233;vu de profit.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La production (et le march&#233; du travail jusqu'&#224; un certain point) est pleine de rentes de situation.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La propri&#233;t&#233; priv&#233;e de la terre cr&#233;e une rente fonci&#232;re absolue (Marx) qui n'a et ne peut avoir aucune justification &#233;conomique.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La force de travail n'est pas une marchandise. Sa production et reproduction ne sont pas et ne peuvent pas &#234;tre r&#233;gul&#233;es par un &#171; march&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J'ai d&#233;velopp&#233;ce point &#224; de nombreuses reprises : dans &#171; Sur la dynamique du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le rendement effectif du travail (ou le taux effectif de r&#233;mun&#233;ration/rendement physique, TERR&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir mon livre Devant la guerre, Paris, Fayard, 1981, p. 132, n. 1 .&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est largement ind&#233;termin&#233;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Dans la phase pr&#233;sente du capitalisme, soit depuis environ un quart de si&#232;cle, tout cela reste vrai mais de nouveaux facteurs bouleversent la perspective d'ensemble. Ainsi, la mondialisation effective de la production, rendue possible par de nouveaux d&#233;veloppements technologiques (en bref, la r&#233;duction &#224; presque rien, quantitativement parlant, de l'importance de la qualification du travail dans la production mat&#233;rielle, mettant ainsi &#224; la disposition du capital mondial des milliards d'affam&#233;s de par le monde) et politiques (le d&#233;sarmement des gouvernements en mati&#232;re de politique &#233;conomique, en particulier la lib&#233;ralisation totale des flux internationaux de capital), a eu pour effets en apparence paradoxal de d&#233;truire l'homog&#233;n&#233;it&#233; des conditions &#233;conomiques de production dans le monde au moment m&#234;me o&#249; un march&#233; vraiment mondial s'&#233;tablissait. Toute discussion de d&#233;termination des prix ou quoi que ce soit d'autre &#8212; y compris les profits capitalistes &#8212; par des facteurs &#171; rationnels &#187; devient dans ces conditions d&#233;risoire. J'y reviendrai dans le derni&#232;re partie de ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Efficacit&#233; relative, souplesse et r&#233;sistance du capitalisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La meilleure justification du capitalisme est celle qu'offrait, &#224; la fin de sa vie, Schumpeter dans &lt;i&gt;Capitalisme, Socialisme, D&#233;mocratie&lt;/i&gt;, comme l'a r&#233;sum&#233;e Joan Robinson&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Economic Philosophy, Harmondsworth,Penguin, 1962, p130.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : le syst&#232;me est certes cruel, injuste, turbulent &#8212; mais il fournit la marchandise, et cessez de rousp&#233;ter puisque c'est cette marchandise que vous voulez.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Justification circulaire, ici encore. Dans les pays &#171; riches &#187;, les gens &#171; veulent &#187; cette marchandise parce qu'ils sont dress&#233;s d&#232;s leur &#226;ge le plus tendre &#224; la vouloir (visitez donc une &#233;cole maternelle d'aujourd'hui) et parce que le r&#233;gime les emp&#234;che, de mille et une fa&#231;ons, de vouloir quoi que ce soit d'autre. Dans tous les pays, parce que, si le capitalisme n'a pas invent&#233; &lt;i&gt;ab ovo&lt;/i&gt; ce que l'on appelle effet de d&#233;monstration, il en a port&#233; la puissance &#224; un degr&#233; auparavant inconnu. Pour l'instant, cette marchandise, il continue tant bien que mal d'&#234;tre capable de la fournir. La discussion ici ne peut que s'arr&#234;ter : aussi longtemps que les gens voudront cette accumulation de camelotes, accumulation de plus en plus al&#233;atoire pour un nombre croissant de gens, et dont ils pourront ou ne pourront pas &#234;tre un jour satur&#233;s, la situation ne changera pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelques questions subsistent. Jusqu'o&#249; va, et sur quoi s'appuie, cette &#171; efficacit&#233; &#187;, malgr&#233; toutes ses limitations, du capitalisme ? Comment se fait-il que le r&#233;gime a pu survivre &#224; une longue s&#233;rie de crises et de vicissitudes historiques, et, jusqu'&#224; un certain moment au moins, en sortir renforc&#233; ? Quels sont, &#224; ces &#233;gards, les changements que sa nouvelle phase peut engendrer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse &#224; la premi&#232;re question n'est pas tellement difficile. Le capitalisme est le r&#233;gime qui vise &#224; accro&#238;tre par tous les moyens la production &#8212; une certaine production, ne l'oublions pas &#8212; et &#224; diminuer par tous les moyens ses &#171; co&#251;ts &#187; &#8212; co&#251;ts, ne l'oublions pas non plus, tr&#232;s restrictivement d&#233;finis : ni la destruction de l'environnement, ni l'aplatissement des vies humaines, ni la laideur des villes, ni la victoire universelle de l'irresponsabilit&#233; et du cynisme, ni le remplacement de la trag&#233;die et de la f&#234;te populaire par le feuilleton t&#233;l&#233;vis&#233; ne sont pris en compte dans ce calcul, et ne pourrait l'&#234;tre dans aucun calcul de ce type. Pour r&#233;aliser cette fin, il a su et pu compter sur un d&#233;veloppement de la technologie sans pr&#233;c&#233;dent dans l'histoire, qu'il a lui-m&#234;me de mille fa&#231;ons promu &#8212; technologie elle aussi &#233;troitement orient&#233;e, il est vrai, mais ad&#233;quate aux fins poursuivies : puissance pour les dominants, consommation de masse pour la majorit&#233; des domin&#233;s, destruction du sens du travail, &#233;limination du r&#244;le humain de l'homme dans la production. Mais le moyen le plus formidable a &#233;t&#233; la destruction de toutes les significations sociales pr&#233;c&#233;dentes et l'instillation dans l'&#226;me de tous ou presque de la rage d'acqu&#233;rir ce qui, dans la sph&#232;re de chacun, est ou appara&#238;t accessible, et pour cela accepter pratiquement tout. Cette &#233;norme mutation anthropologique peut &#234;tre &#233;lucid&#233;e et comprise, non pas &#171; expliqu&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ces moyens s'est ajout&#233;e, depuis un certain moment et pas de tout &#224; l'origine, la transformation d'un m&#233;canisme institutionnel de la plus haute antiquit&#233;, le march&#233;, d&#233;barrass&#233; de toute entrave et &#233;tendu graduellement &#224; toutes les sph&#232;res de la vie sociale. Ce march&#233; n'est pas, n'a jamais &#233;t&#233; et ne sera jamais, aussi longtemps que le capitalisme existera, un march&#233; &#171; parfait &#187; ni m&#234;me vraiment concurrentiel au sens pieux des manuels d'&#233;conomie politique. Il a toujours &#233;t&#233; caract&#233;ris&#233; par les interventions de la puissance &#233;tatique, les coalitions de capitalistes, la r&#233;tention de l'information, la manipulation des consommateurs et la violence ouverte ou camoufl&#233;e contre les travailleurs. Il diff&#232;re peu d'une jungle mod&#233;r&#233;ment sauvage, et, comme dans toute jungle, les plus aptes &#224; survivre ont surv&#233;cu et survivent &#8212; sauf que cette aptitude &#224; la survie ne co&#239;ncide avec aucun optimum social, ni m&#234;me avec le maximum d'une production entrav&#233;e par la concentration du capital, les oligopoles et les monopoles, sans parler des allocations irrationnelles de ressources, des capacit&#233;s non employ&#233;es et du conflit permanent autour de la production sur les lieux de travail. Mais &#224; travers les hauts et les bas, les booms et les krachs, il a tant bien que mal fonctionn&#233; dans ses limites et selon ses finalit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse &#224; la deuxi&#232;me question, si tant est qu'il y en ait une, est plus difficile et complexe. Pour l'essentiel, elle est paradoxale. Laiss&#233;e &#224; elle-m&#234;me, la minimisation des co&#251;ts implique logiquement les salaires les plus bas possible pour une productivit&#233; la plus haute possible. C'est vers une situation de ce type que s'orientait spontan&#233;ment le capitalisme de la premi&#232;re moiti&#233; du XIXe si&#232;cle, et c'est cette logique que Marx a extrapol&#233;e avec ses conceptions de la paup&#233;risation et de la surproduction. Ce sont les luttes ouvri&#232;res qui ont contrecarr&#233; cette tendance, imposant des augmentations de salaires et des r&#233;ductions de la dur&#233;e du travail qui ont cr&#233;&#233; des march&#233;s int&#233;rieurs &#233;normes de consommation et &#233;vit&#233; au capitalisme d'&#234;tre noy&#233; dans sa propre production. On a &#233;galement vu, on le sait, on peut le d&#233;montrer &#8212; Keynes l'avait fait &#8212;, que, laiss&#233; &#224; lui-m&#234;me, le syst&#232;me n'est pas conduit spontan&#233;ment vers un &#171; &#233;quilibre &#187;, aussi approximatif soit-il, mais plut&#244;t vers une alternance de phases d'expansion et de contraction &#8212; les crises &#233;conomiques &#8212; dont les plus violentes peuvent engendrer et l'on fait une destruction consid&#233;rable de richesses accumul&#233;es et un ch&#244;mage vertigineux (30% de la force de travail aux &#201;tats-Unis en 1933). Or, ici encore, ce sont des r&#233;actions sociales et politiques qui ont impos&#233; &#224; partir de 1933, aux &#201;tats-Unis d'abord, de nouvelles politiques d'intervention de l'&#201;tat dans l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les deux cas &#8212; r&#233;partition du produit social, r&#244;le de l'&#201;tat &#8212;, l'establishment capitaliste, bancaire et acad&#233;mique a rageusement combattu ces folles innovations qui risquaient d'amener la fin du monde. Pendant longtemps, les patrons ne se sont born&#233;s &#224; demander (et obtenir) l'intervention de l'arm&#233;e contre les ouvriers en gr&#232;ve ; ils ont proclam&#233; qu'il leur &#233;tait impossible d'accorder des augmentations de salaire ou des r&#233;ductions de la journ&#233;e de travail sans provoquer la ruine de leur entreprise et de la soci&#233;t&#233; enti&#232;re ; et ils ont toujours trouv&#233; des professeurs d'&#233;conomie politique pour leur donner raison. Et M. Rueff, le h&#233;ros de la politique &#233;conomique fran&#231;aise, organisait la &#171; d&#233;flation Laval &#187; en 1932, pendant que de l'autre c&#244;t&#233; de la Manche le Tr&#233;sor et la Banque d'Angleterre accumulaient les m&#233;morandums d&#233;montrant que toute relance de la demande par des travaux publics engendreraient une catastrophe &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est qu'apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale qu'augmentations plus ou moins r&#233;guli&#232;res des salaires et r&#233;gulation &#233;tatique de la demande globale ont &#233;t&#233; accept&#233;es par le patronat et les &#233;conomistes acad&#233;miques. Le r&#233;sultat en a &#233;t&#233; la phase la plus longue d'expansion capitaliste, &#224; peu pr&#232;s ininterrompue (les &#171; Trente Glorieuses &#187;). Comme Kalecki l'avait pr&#233;vu d&#232;s 1943, une pression croissante sur les salaires et les prix en a &#233;t&#233; la cons&#233;quence et s'est clairement manifest&#233;e &#224; partir des ann&#233;es 1960. Rien ne montre qu'elle n'aurait pas pu &#234;tre mod&#233;r&#233;e par des politiques mod&#233;r&#233;es. Mais ici, un facteur proprement politique est entr&#233; en jeu. Cette situation mod&#233;r&#233;ment inflationniste a donn&#233; le signal, et le pr&#233;texte, d'une contre-offensive r&#233;actionnaire (Thatcher, Reagan), d'une sorte de contre-r&#233;volution conservatrice, qui depuis quinze ans s'est &#233;tendue sur toute la plan&#232;te. Sur le plan politique, cette contre-offensive a exploit&#233; la faillite des partis &#171; de gauche &#187; traditionnels, l'&#233;norme perte d'influence des syndicats, la monstruosit&#233; devenue manifeste des r&#233;gimes du &#171; socialisme r&#233;el &#187; avant m&#234;me leur effondrement, l'apathie et la privatisation des populations, leur irritation croissante contre l'hypertrophie et l'absurdit&#233; des bureaucraties &#233;tatiques. &#192; part le dernier, tous ces facteurs traduisent directement ou indirectement la crise du projet social-historique d'autonomie individuelle et collective. Le grand d&#233;s&#233;quilibre du rapport des forces sociales qui en a r&#233;sult&#233; a permis le retour &#224; un &#171; lib&#233;ralisme &#187; brutal et aveugle, dont certes les b&#233;n&#233;ficiaires principaux sont les grandes firmes de l'industrie et de la finance et les groupes qui les dirigent, mais qui d&#233;passe de loin leur r&#244;le politique ; en France, en Espagne, dans plusieurs pays nordiques, ce sont les partis dits socialistes qui se sont charg&#233;s d'introduire et d'imposer, ou de maintenir (Grande-Bretagne), le n&#233;olib&#233;ralisme. On assiste au triomphe non mitig&#233; de l'imaginaire capitaliste sous ses formes les plus grossi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui-ci s'est mat&#233;rialis&#233; essentiellement par le d&#233;mant&#232;lement du r&#244;le de l'&#201;tat dans le domaine &#233;conomique. Les mouvements internationaux des capitaux ont &#233;t&#233; d&#233;gag&#233;s de tout contr&#244;le ; le f&#233;tichisme de l'&#233;quilibre budg&#233;taire interdit toute politique de r&#233;gulation de la demande ; la politique mon&#233;taire est pass&#233;e enti&#232;rement entre les mains des Banques centrales dont le seul souci est la lutte contre une inflation d&#233;sormais inexistante. Il en est r&#233;sult&#233; depuis quinze ans un ch&#244;mage maintenu &#224; des niveaux &#233;lev&#233;s ; l&#224; o&#249; il y a eu recul de ch&#244;mage, comme aux &#201;tats-Unis et en Grande-Bretagne, le prix en a &#233;t&#233; la prolif&#233;ration des travaux &#224; temps partiel ou mal r&#233;mun&#233;r&#233;s et la stagnation ou r&#233;duction des salaires r&#233;els, parall&#232;lement &#224; un accroissement continu des profits des firmes et des revenus des classes riches. L'attaque frontale contre les salaires et les avantages auparavant acquis par les travailleurs, permise par la hausse du ch&#244;mage et la pr&#233;carit&#233; des emplois, est justifi&#233;e par le chantage : il faudrait r&#233;duire les co&#251;ts du travail pour pouvoir faire face &#224; la concurrence ext&#233;rieure ou &#233;viter les d&#233;localisations. On pr&#233;tend ainsi peut-&#234;tre faire croire qu'une diminution de quelques pourcent des salaires en France ou en Allemagne suffirait pour lutter victorieusement contre la production de pays o&#249; les salaires sont le dixi&#232;me ou le vingti&#232;me des n&#244;tres (2.5 dollars, soit 15 francs, par jour pour les ouvri&#232;res de Nike parqu&#233;es dans les &lt;i&gt;ergastula&lt;/i&gt; de cette firme en Indon&#233;sie, et encore moins au Vietnam). Aucune &#171; flexibilit&#233; du travail &#187; dans les vieux pays industrialis&#233; ne pourrait r&#233;sister &#224; la concurrence de la main&#8212;d'&#339;uvre mis&#233;rable de pays qui contiennent un r&#233;servoir in&#233;puisable de force de travail. Il y a, &#171; mobilisables &#187; rapidement et pratiquement sans besoin de formation, des centaines de millions d'ouvriers et d'ouvri&#232;res potentiels en Chine, autant en Inde, presque autant dans les autres pays d'Asie, sans parler de l'Am&#233;rique latine, de l'Afrique et de l'Europe de l'Est. Et il est d&#233;risoire de pr&#233;tendre qu'une transition sans heurts pourra amener des pays pr&#233;sentant des tels &#233;carts dans leurs conditions initiales &#224; un &#233;tat de division internationale harmonieuse du travail. On assiste &#224; une phase de transition brutale, sauvage, &#224; une &#233;chelle beaucoup plus vaste et dans un laps de temps beaucoup plus court que les autres phases de transition de l'histoire du capitalisme, que l'on veut justifier par le pr&#233;texte absurde que le cours actuel est in&#233;luctable, qu'aucune politique ne peut r&#233;sister au &lt;i&gt;Juggernaut&lt;/i&gt; de l'&#233;volution de l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une telle situation, il est vain de discuter d'une &#171; rationalit&#233; &#187; quelconque du capitalisme. Le r&#233;gime a &#233;cart&#233; de lui-m&#234;me les quelques moyens de contr&#244;le que cent cinquante ans de luttes politiques, sociales et id&#233;ologiques avaient r&#233;ussi &#224; lui imposer. La domination anomique des &#171; barons &#187; pr&#233;dateurs de l'industrie et de la finance aux &#201;tats&#8212;Unis &#224; la fin du si&#232;cle dernier n'en offre qu'un p&#226;le pr&#233;c&#233;dent. Les firmes transnationales, la sp&#233;culation financi&#232;re et m&#234;me les mafias au sens strict du terme &#233;cument la plan&#232;te, guid&#233;es uniquement par la vision &#224; court terme de leurs profits. L'&#233;chec r&#233;p&#233;t&#233; de toute tentative de pr&#233;server l'environnement contre les effets de l'industrialisation, civilis&#233;e ou sauvage, n'est que le signe le plus spectaculaire de leur myopie. Les effets pr&#233;visibles et terrifiants de la &#171; modernisation &#187; des autres quatre cinqui&#232;mes du monde ne jouent aucun r&#244;le dans les politiques actuelles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J'&#233;voquais d&#233;j&#224; les effets pr&#233;visibles de l'industrialisation des pays &#171; non (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perspective qui en r&#233;sulte n'est pas celle d'une &#171; crise &#233;conomique &#187; du capitalisme en g&#233;n&#233;ral au sens traditionnel. Dans l'abstrait, le capitalisme (les firmes mondiales) pourrait se porter de mieux en mieux jusqu'au jour o&#249; le ciel nous tombera sur la t&#234;te. Cela supposerait toutefois, entre autres, que la ruine des vieux pays industrialis&#233;s, notamment en Europe, et la sortie de milliards de personnes de leur monde mill&#233;naire pour entrer dans des soci&#233;t&#233;s technicis&#233;es, salari&#233;es et urbaines dans les pays non encore industrialis&#233;s puissent se d&#233;rouler sans secousses sociales et politiques majeures. C'est une perspective possible. Il n'est pas s&#251;r qu'elle soit la plus probable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse peut aller jusqu'&#224; poser ce type d'interrogations. Le reste d&#233;pend des r&#233;actions et des actions des populations des pays concern&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;(Septembre 1996 &#8211; ao&#251;t 1997)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; Notes on the economics of technical progress &#187; &#187;, dans [The Rate of Interest and Other Essays], Londres, MacMillan, 1952, p.56 : &#171; &lt;i&gt;If future innovation were foreseen in full detail it would begin to be made at once...&lt;/i&gt; L'argument se rencontre aussi dans des textes plus tardifs de Karl Popper, &#233;galement pour montrer l'impr&#233;visibilit&#233; du progr&#232;s technique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Keynes y ajoutait le &#171; co&#251;t de l'investissement mesur&#233;e par le taux d'int&#233;r&#234;t. Mais, pour les plages qui importent, les variations du taux d'int&#233;r&#234;t sont moins d&#233;cisives que les perspectives de profit, et surtout leurs effets sont dissym&#233;triques. LesBanques centrales peuvent &#233;touffer une expansion par des hausses importantes des taux d'int&#233;r&#234;t, elles peuvent beaucoup moins facilement, pour ne pas dire pas du tout, la susciter. En t&#233;moignent de nombreux cas depuis 1945, et encore maintenant la situation en Allemagne, en France et surtout au Japon. Les taux r&#233;els en France et en Allemagne sont au plus bas depuis longtemps ; tandis qu'au Japon le taux d'escompte est de 0,5% et le rendement des obligations inf&#233;rieur &#224; 2%.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir mon texte &#171; Sur le contenu du socialisme III &#187; (1958), maintenant dans &lt;i&gt;L'Exp&#233;rience du mouvement ouvrier&lt;/i&gt;, t. II, Paris, UGE, coll. &#171; 10/18 &#187;, 1974.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;J'ai d&#233;velopp&#233;ce point &#224; de nombreuses reprises : dans &#171; Sur la dynamique du capitalisme &#187; (&lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, n. 12, septembre-octobre 1953) ; &#171; Le mouvement r&#233;volutionnaire sous le capitalisme moderne &#187; (1960), repris dans &lt;i&gt;Capitalisme moderne et R&#233;volution&lt;/i&gt;, t. II, Paris, UGE, coll. &#171; 10/18/, 1979 ; &#171; Valeur, &#233;galit&#233;, justice, politique : de Marx &#224; Aristote et d'Aristote &#224; nous &#187; (1975), repris dans &lt;i&gt;Les carrefours du labyrinthe&lt;/i&gt;,Paris, Seuil, 1978 &lt;r&#233;ed. 1998&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir mon livre &lt;i&gt;Devant la guerre&lt;/i&gt;, Paris, Fayard, 1981, p. 132, n. 1 &lt;r&#233;ed. Le livre de Poche, &#171; Biblio Essais &#187;, 1983, p.147-148, n. 1&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Economic Philosophy&lt;/i&gt;, Harmondsworth,Penguin, 1962, p130.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;J'&#233;voquais d&#233;j&#224; les effets pr&#233;visibles de l'industrialisation des pays &#171; non d&#233;velopp&#233;s &#187; dans mon texte de 1974, cit&#233; en note 1, et sans je n'&#233;tais pas le premier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La &#171; rationalit&#233; &#187; du capitalisme (1/2)</title>
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		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
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		<dc:subject>Castoriadis C.</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
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&lt;p&gt;Expos&#233; fait au colloque du CIRFIP, &#171; Rationalit&#233; instrumentale et soci&#233;t&#233;, en octobre 1996, sous le titre : &#171; Notes pour servir &#224; une critique de la &#171; rationalit&#233; &#187; du capitalisme &#187;. La pr&#233;sente version, consid&#233;rablement amplifi&#233;e et remani&#233;e, doit beaucoup aux remarques critiques de mon ami Vassili Gondicas. Il va de soi que je suis seul responsable des &#233;ventuelles erreurs ou faiblesses de ce texte. [C.C.] &#192; Vassili Gondicas, la facult&#233; du jugement faite homme. Il peut sembler bizarre (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-56-castoriadis-c-+" rel="tag"&gt;Castoriadis C.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-79-religion-+" rel="tag"&gt;Religion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-108-sociologie-+" rel="tag"&gt;Sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-216-type-anthropologique-+" rel="tag"&gt;Type anthropologique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Expos&#233; fait au colloque du CIRFIP, &#171; Rationalit&#233; instrumentale et soci&#233;t&#233;, en octobre 1996, sous le titre : &#171; Notes pour servir &#224; une critique de la &#171; rationalit&#233; &#187; du capitalisme &#187;. La pr&#233;sente version, consid&#233;rablement amplifi&#233;e et remani&#233;e, doit beaucoup aux remarques critiques de mon ami Vassili Gondicas. Il va de soi que je suis seul responsable des &#233;ventuelles erreurs ou faiblesses de ce texte. [C.C.]&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip_poesie&#034;&gt;&lt;div&gt;&#192; Vassili Gondicas, la facult&#233; du jugement faite homme.&lt;/div&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il peut sembler bizarre de discuter encore de la &#171; rationalit&#233; &#233;conomique &#187; du capitalisme contemporain &#224; une &#233;poque o&#249; le ch&#244;mage officiel atteint en France trois millions et demi de personnes et plus de 10% de la population active dans les pays de la CEE, et o&#249; les gouvernements europ&#233;ens r&#233;pondent &#224; cette situation en renfor&#231;ant les mesures d&#233;flationnistes, comme la r&#233;duction du d&#233;ficit budg&#233;taire. La chose devient moins bizarre, ou plut&#244;t la bizarrerie se d&#233;place, lorsqu'on consid&#232;re l'incroyable r&#233;gression id&#233;ologique qui frappe les soci&#233;t&#233;s occidentales depuis bient&#244;t vingt ans. Des choses que l'on consid&#233;rait &#224; bon droit comme acquises, telle la critique d&#233;vastatrice de l'&#233;conomie politique acad&#233;mique par l'&#233;cole de Cambridge entre 1930 et 1965 (Sraffa, Robinson, Kahn, Keynes, Kalecki, Shackle, Kaldor, Pasinetti, etc.) sont non pas discut&#233;es ou r&#233;fut&#233;es, mais tout simplement pass&#233;es sous silence ou oubli&#233;es, pendant que les inventions na&#239;ves et invraisemblables, comme l'&#171; &#233;conomie de l'offre &#187; ou le &#171; mon&#233;tarisme &#187;, tiennent le haut du pav&#233;, en m&#234;me temps que les chantres du n&#233;olib&#233;ralisme pr&#233;sentent leurs aberrations comme des &#233;vidences du bon sens, que la libert&#233; absolue des mouvements du capital est en train de ruiner des secteurs entiers de la production de presque tous les pays et que l'&#233;conomie mondiale se transforme en casino plan&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;gression n'est pas cantonn&#233;e au domaine de l'&#233;conomie. Elle pr&#233;vaut tout autant dans le domaine de la th&#233;orie politique (caract&#232;re devenu indiscut&#233; et indiscutable de la &#171; d&#233;mocratie repr&#233;sentative &#187; au moment m&#234;me o&#249; celle-ci est de plus en plus d&#233;consid&#233;r&#233;e dans tous les pays o&#249; elle a quelque pass&#233;), et plus g&#233;n&#233;ralement dans les disciplines humaines, comme en t&#233;moigne, pour ne citer qu'un exemple, l'offensive scientiste et positiviste contre la psychanalyse qui bat son plein aux &#201;tats-Unis depuis quinze ans.
L'arri&#232;re-fond social-historique de cette r&#233;gression est visible &#224; l'&#339;il nu. Elle accompagne une r&#233;action sociale et politique en cours depuis la fin des ann&#233;es 1970, dont les &#171; socialistes &#187; ont &#233;t&#233; en France les principaux artisans, et dont rien pour l'instant ne laisse pr&#233;voir le fin, sauf, dans un avenir vague et lointain, le caract&#232;re autodestructeur de ce nouveau cours du capitalisme. Mais m&#234;me cette perspective ne pourrait offrir une consolation, car beaucoup plus que le suicide du capitalisme est en jeu, comme le montre entre autres la destruction de l'environnement &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire. L'analyse critique de l'&#233;volution pr&#233;sente n'en devient que plus imp&#233;rative. Mais ce n'est pas l'objet principal de ce texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme est le premier r&#233;gime social qui produit une id&#233;ologie d'apr&#232;s laquelle il serait &#171; rationnel &#187;. La l&#233;gitimation des autres types d'institution de la soci&#233;t&#233; &#233;tait mythique, religieuse ou traditionnelle. Dans le cas pr&#233;sent, on pr&#233;tend qu'il existe une l&#233;gitimit&#233; &#171; rationnelle &#187;. Bien entendu, ce crit&#232;re, &#234;tre rationnel (et non pas consacr&#233; par l'exp&#233;rience ou la tradition, donn&#233; par les h&#233;ros ou les dieux, etc.), est proprement &lt;i&gt;institu&#233;&lt;/i&gt; par le capitalisme ; et tout se passe comme si ce fait, d'avoir &#233;t&#233; tr&#232;s r&#233;cemment institu&#233;, au lieu de le relativiser, l'avait rendu indiscutable. Pour peu que l'on r&#233;fl&#233;chisse, on ne peut pas &#233;viter la question : qu'est-ce donc que la rationalit&#233;, et quelle rationalit&#233; ? Le capitalisme pourrait se pr&#233;valoir d'un certain h&#233;g&#233;lianisme : la raison, c'est l'op&#233;ration conforme &#224; un but, disait le vieux ma&#238;tre de Marx. C'est donc la &lt;i&gt;conformit&#233;&lt;/i&gt; de l'op&#233;ration &#224; son but qui serait le crit&#232;re de la rationalit&#233;. Par l&#224;, nous serions emp&#234;ch&#233;s de demander : qu'en est-il de la rationalit&#233; du but lui-m&#234;me ? Cette rationalit&#233; confin&#233;e aux moyens, que Max Weber appelait curieusement &lt;i&gt;Zweckrationalit&#228;t&lt;/i&gt;, &#224; savoir rationalit&#233; &lt;i&gt;relativement &#224; un but&lt;/i&gt; suppos&#233; admis, rationalit&#233; instrumentale, n'a visiblement aucune valeur en elle-m&#234;me. Le choix du meilleur poison pour empoisonner son &#233;poux, ou celui de la bombe H la plus efficace pour exterminer des millions de gens, par leur &#171; rationalit&#233; &#187; m&#234;me, augmentent l'horreur que nous &#233;prouvons non seulement quant au but poursuivi mais quant aux moyens qui ont permis de l'atteindre avec une efficacit&#233; maximale. L'id&#233;ologie capitaliste pr&#233;tend pourtant, dans ses moments les plus philanthropiques, affirmer un but de la &#171; rationalit&#233; &#187;, qui serait le &#171; bien-&#234;tre &#187;. Mais sa sp&#233;cificit&#233; vient de ce qu'elle identifie ce bien-&#234;tre avec un maximum &#8212; ou un optimum &#8212; &#233;conomique, ou bien pr&#233;tend qu'il d&#233;coulera certainement ou tr&#232;s probablement de la r&#233;alisation de ce maximum ou optimum. Ainsi, directement ou indirectement, la rationalit&#233; est r&#233;duite &#224; la rationalit&#233; &#171; &#233;conomique &#187;, et celle-ci est d&#233;finie de mani&#232;re purement quantitative comme maximisation/minimisation &#8212; maximisation du &#171; produit &#187; et minimisation des &#171; co&#251;ts &#187;. C'est &#233;videmment le r&#233;gime lui-m&#234;me qui d&#233;cide de ce qu'est un produit &#8212; et comment ce produit sera &#233;valu&#233; &#8212;, comme il d&#233;cide de ce que seront les &#171; co&#251;ts &#187; et de combien ils seront&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir mon texte de 1974, &#171; R&#233;flexions sur le &#171; d&#233;veloppement &#187; et la &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons que la relativit&#233; du crit&#232;re ultime pour toute culture est connue, au moins depuis Max Weber, pour ne pas remonter jusqu'&#224; H&#233;rodote. Toute soci&#233;t&#233; institue &#224; la fois son institution et la &#171; l&#233;gitimation &#187; de celle-ci. Cette l&#233;gitimation, terme impropre, occidental, renvoyant d&#233;j&#224; &#224; une &#171; rationalisation &#187;, est presque toujours implicite. Mieux, elle est &#171; tautologique &#187; : les dispositions de l'Ancien Testament ou du Coran ont leur &#171; justification &#187; dans cela m&#234;me qu'elles affirment &#8212; qu'&#171; il n'y a qu'un seul Dieu, qui est Dieu &#187;, et qu'elles en repr&#233;sentent la parole et la volont&#233;. Dans d'autres cas &#8212; les soci&#233;t&#233; archa&#239;ques &#8212;, elles trouvent cette justification dans le fait qu'elles ont &#233;t&#233; donn&#233;es par les anc&#234;tres, lesquels sont &#224; r&#233;v&#233;rer et honorer d'apr&#232;s ce que l'institution prescrit. De m&#234;me est tautologique la &#171; l&#233;gitimation &#187; du capitalisme par la rationalit&#233; : qui, &#224; l'int&#233;rieur de cette soci&#233;t&#233;, sauf peut-&#234;tre un po&#232;te ou un mystique, oserait s'&#233;lever contre la &#171; rationalit&#233; &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce cercle de l'institution n'est, bien entendu, qu'une instance du cercle de la cr&#233;ation. L'institution ne peut exister si elle n'assure pas son existence, et la force brute est g&#233;n&#233;ralement incapable de remplir ce r&#244;le au-del&#224; de p&#233;riodes courtes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir mon texte &#171; Pourvoir, politique, autonomie &#187; (1988), repris maintenant (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En ouvrant une parenth&#232;se, on peut se demander ce qu'il en sera &#224; cet &#233;gard d'une soci&#233;t&#233; autonome, &#224; savoir d'une soci&#233;t&#233; capable de remettre en cause, explicitement et lucidement, ses propres institutions. En un sens, elle ne pourra &#233;videmment pas sortir de ce cercle. Elle affirmera que l'autonomie sociale et collective &#171; vaut &#187;. Certes, elle pourra justifier en aval son existence par ses &#339;uvres, parmi lesquelles le type anthropologique d'individu autonome qu'elle cr&#233;era. Mais l'&#233;valuation positive de ces &#339;uvres d&#233;pendra encore de crit&#232;res, plus g&#233;n&#233;ralement de significations imaginaires sociales, qu'elle aura elle-m&#234;me institu&#233;s. Cela pour rappeler qu'&#224; la fin des fins aucune sorte de soci&#233;t&#233; ne peut trouver sa justification en dehors d'elle-m&#234;me. On ne peut pas sortir de ce cercle, et ce n'est pas l&#224; ce qui peut constituer le fondement d'une critique du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut noter que, dans la derni&#232;re p&#233;riode, les id&#233;ologues de service ont finalement abandonn&#233; la pr&#233;tention de justifier ou l&#233;gitimer le r&#233;gime ; ils renvoient simplement &#224; la faillite du &#171; socialisme r&#233;el &#187; &#8212; comme si les activit&#233;s de Landru fournissaient une justification &#224; celles de Stavisky &#8212; et aux chiffres de la &#171; croissance &#187; l&#224; o&#249; celle-ci continue d'avoir lieu. Ils &#233;taient plus courageux autrefois, lorsqu'ils &#233;crivaient des trait&#233;s de &lt;i&gt;Welfare Economics&lt;/i&gt;, d'&lt;i&gt;&#233;conomie du bien-&#234;tre&lt;/i&gt;. Il est vrai aussi que le piteux &#233;tat des ex-critiques professionnels (&#171; marxistes &#187; ou pr&#233;tendus tels) du capitalisme permet &#224; ces id&#233;ologues, en plein accord avec l'esprit de l'&#233;poque, de mettre de c&#244;t&#233; toute pr&#233;tention au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, notre critique sera essentiellement immanente ; elle essaiera de montrer que, sur le plan th&#233;orique, les constructions de l'&#233;conomie politique acad&#233;mique sont incoh&#233;rentes, ou priv&#233;es de sens, ou valables seulement pour un monde fictif ; et que, sur le plan empirique, le fonctionnement effectif de l'&#233;conomie capitaliste n'a que peu de rapports avec ce qui est dit dans la &#171; th&#233;orie &#187;. Autrement dit, on fera la critique du capitalisme selon ses crit&#232;res m&#234;mes. La discussion sera group&#233;e en quatre parties :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; la sp&#233;cificit&#233; et la relativit&#233; social-historique de l'institution capitaliste ;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; l'id&#233;ologie th&#233;orique de l'&#233;conomie capitaliste ;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; la r&#233;alit&#233; effective de l'&#233;conomie capitaliste ;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; les facteurs de l'efficacit&#233; productive de la soci&#233;t&#233; capitaliste et de sa &#171; r&#233;silience &#187; social-historique.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sp&#233;cificit&#233; et relativit&#233; social-historique de l'institution capitaliste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour quelqu'un qui prend une vue en survol de l'histoire, le trait caract&#233;ristique du capitalisme entre toutes les formes de vie social-historique est &#233;videmment la position de l'&#233;conomie &#8212; de la production et de la consommation, mais aussi, beaucoup plus, des &#171; crit&#232;res &#187; &#233;conomiques &#8212; en lieu central et valeur supr&#234;me de la vie sociale. Un corollaire de cela est la constitution du &#171; produit &#187; social sp&#233;cifique au capitalisme. Bri&#232;vement parlant, toutes les activit&#233;s humaines et tous leurs effets arrivent, peu ou prou, &#224; &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme des activit&#233;s et des produits &#233;conomiques, ou, pour le moins, comme essentiellement caract&#233;ris&#233;s et valoris&#233; par leur dimension &#233;conomique. Inutile d'ajouter que cette valorisation est faite uniquement en termes mon&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet aspect &#233;tait franchement reconnu d&#232;s la fin du XVIIIe si&#232;cle, sinon avant. Les justifications de l'indiff&#233;rence moderne devant les affaires communes et la politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#233;j&#224; chez Ferguson (An Essay on the History of Civil Society, 1759) et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; invoquent la centralit&#233; des int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques pour l'homme moderne. Saint-Simon comme Auguste Comte seront les chantres de l'&#233;poque &#171; industrielle &#187; ou &#171; positive &#187;. Les pages de Marx dans les &lt;i&gt;Manuscrits de 1844&lt;/i&gt; relatives &#224; la transformation de toutes les valeurs en valeurs mon&#233;taires sont belles et fortes ; elles ne tranchent pas sur l'opinion de l'&#233;poque par le contenu (voir Balzac) mais par la virulence de la critique. Mais il est caract&#233;ristique que la forte conscience de l'historicit&#233; du ph&#233;nom&#232;ne pr&#233;sente &#224; l'&#233;poque sera rapidement occult&#233;e par les apologistes du nouveau r&#233;gime, recrut&#233;s surtout chez les &#233;conomistes. Cette occultation prendra la forme d'une glorification du capitalisme, pr&#233;sent&#233; comme le r&#233;gime &#233;conomique &#171; rationnel &#187; dont l'apparition signe le triomphe de la raison dans l'histoire et rel&#232;gue les r&#233;gimes pr&#233;c&#233;dents dans l'obscurit&#233; des temps &#171; gothiques &#187; (pour reprendre un mot plus ancien de Siey&#232;s) et primitifs. L'&#233;mergence historique du capitalisme devient, sous leur plume, &#233;piphanie de la raison, et par l&#224; m&#234;me elle est assur&#233;e d'un avenir ind&#233;fini. Comme l'&#233;crivait Marx, &#171; pour eux il y a eu l'histoire, mais il n'y en a plus &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Curieusement, ou pas si l'on pense aux avantages id&#233;ologiques de cette posture, la d&#233;n&#233;gation de l'historicit&#233; du capitalisme a pr&#233;valu chez les &#233;conomistes depuis Ricardo jusqu'&#224; maintenant. On a glorifi&#233; l'&#233;conomie politique, et son objet, comme investigation de &#171; la pure logique du choix &#187; ou comme &#233;tude de &#171; l'allocation de moyens limit&#233;s &#224; la r&#233;alisation d'objectifs illimit&#233;s &#187; (Robbins). Comme si ce choix pouvait &#234;tre totalement ind&#233;pendant, dans ses crit&#232;res et dans ses objets, de la forme social-historique dans laquelle il s'exerce ; et comme si seule l'&#233;conomie en &#233;tait concern&#233;e (ou, respectivement, comme si l'&#233;conomie pouvait se subordonner toutes les activit&#233;s humaines o&#249; un choix quelconque doit s'exercer, depuis la strat&#233;gie jusqu'&#224; la chirurgie). Cette aberration a fait flor&#232;s dans la p&#233;riode r&#233;cente, o&#249; l'on a vu prolif&#233;rer des &#171; &#233;conomies &#187; et des pr&#233;tentions au calcul &#233;conomique &#224; peu pr&#232;s partout (depuis l'&#233;ducation jusqu'&#224; la r&#233;pression p&#233;nale). Il est clair que, dans cette perspective, les &#171; raisonnements &#187; de la science &#233;conomique (j'&#233;cris d&#233;sormais ce mot sans guillemets pour &#233;viter la lourdeur) s'appliqueraient en droit, et m&#234;me en fait, &#224; toutes les soci&#233;t&#233;s qui ont ou auront exist&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous une autre forme, ces id&#233;es ont refait surface sous la plume de F. von Hayek. La soci&#233;t&#233; capitaliste aurait prouv&#233; son excellence &#8212; sa sup&#233;riorit&#233; &#8212; par s&#233;lection darwinienne. Elle se serait r&#233;v&#233;l&#233;e seule capable de survivre dans la lutte avec les autres formes de soci&#233;t&#233;. Outre l'absurdit&#233; de l'application du sch&#233;ma darwinien aux formes sociales dans l'histoire, et la r&#233;p&#233;tition de la fallace classique (la survie des plus aptes est la survie des plus aptes &#224; survivre ; la domination du capitalisme montre simplement qu'il est le plus fort, &#224; la limite au sens le plus brut et brutal de ce terme, non pas qu'il serait le meilleur ou le plus &#171; rationnel &#187; &#8212; l'&#171; anti-m&#233;taphysicien &#187; Hayek se montre ici h&#233;g&#233;lien de l'esp&#232;ce la plus vulgaire), nous savons que les choses ne se sont pas pass&#233;es ainsi. Ce que l'on observe aux XVIe, XVIIe et XVIIIe si&#232;cles n'est pas une comp&#233;tition entre un nombre ind&#233;fini de r&#233;gimes dont le capitalisme serait sorti vainqueur, mais l'&#233;nigmatique synergie d'une foule de facteurs qui conspirent tous vers le m&#234;me r&#233;sultat&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir mon livre L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;, premi&#232;re partie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Que, par le suite, une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur une technologie hautement &#233;volu&#233;e ait pu montrer sa sup&#233;riorit&#233; en exterminant nations et tribus am&#233;rindiennes, aborig&#232;nes tasmaniens ou australiens, et en asservissant beaucoup d'autres,ne pr&#233;sente pas un grand myst&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas n&#233;cessaire d'&#233;num&#233;rer ici les exemples et les &#233;tudes montrant que la presque totalit&#233; de l'histoire humaine s'est d&#233;roul&#233;e dans des r&#233;gimes o&#249; l'&#171; efficacit&#233; &#187; &#233;conomique, la maximisation du produit, etc., n'&#233;taient nullement des rep&#232;res centraux dans les activit&#233;s sociales. Non pas que ces soci&#233;t&#233;s aient &#233;t&#233; positivement &#171; irrationnelles &#187; sur le plan de l'organisation de leur travail ou de leurs rapports de production. Mais presque toujours, sur un palier technologique donn&#233;, la vie sociale se d&#233;roule avec de tout autres pr&#233;occupations qu'am&#233;liorer la &#171; productivit&#233; &#187; du travail par des inventions techniques ou par des r&#233;am&#233;nagements des m&#233;thodes de travail et des rapports de production. Ces secteurs des activit&#233;s sociales &#233;taient subordonn&#233;es et int&#233;gr&#233;es &#224; d'autres finalit&#233;s principales de la vie humaine et, surtout, ils n'&#233;taient pas &lt;i&gt;s&#233;par&#233;s&lt;/i&gt; en tant que &#171; production &#187; ou &#171; &#233;conomie &#187;. Ces s&#233;parations sont tr&#232;s tardives et, pour l'essentiel, ont &#233;t&#233; institu&#233;es en m&#234;me temps que le capitalisme, par et pour celui-ci. On se bornera &#224; rappeler les travaux de Ruth Benedict sur les indiens d'Am&#233;rique du Nord, de Margaret Mead sur les soci&#233;t&#233;s du Pacifique, de Gregory Bateson sur Bali, etc., sans oublier ceux de Pierre Clastres sur les Tupi Guarani et de Jacques Lizot sur les Yanomami. Dans la p&#233;riode la plus r&#233;cente, c'est Marshall Sahlins (&lt;i&gt;&#194;ge de pierre, &#226;ge d'abondance&lt;/i&gt;) qui a fourni la synth&#232;se la plus satisfaisante de ces questions. Il ne s'agit du reste nullement des seuls &#171; primitifs &#187;. L'anthropologie &#233;conomique de la Gr&#232;ce ancienne conduit &#224; des conclusions analogues, de m&#234;me que l'analyse des soci&#233;t&#233;s m&#233;di&#233;vales&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir l'ouvrage fondamental d'Aaron J. Gourevitch, Les cat&#233;gories de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les travaux sur l'&#233;mergence du capitalisme en Europe occidentale montrent fortement la &#171; contingence &#187; historique de ce processus, quelle qu'en soit la validit&#233; intrins&#232;que. Il en est ainsi de Max Weber, de Werner Sombart, de Richard Tawney, etc. M&#234;me pour quelqu'un d'aussi convaincu de la &#171; n&#233;cessit&#233; historique &#187; en g&#233;n&#233;ral et de celle du capitalisme en particulier que Karl Marx, la naissance du capitalisme est inconcevable sans ce qu'il appelle, &#224; juste titre, l'accumulation primitive, et dont il montre longuement (chapitres XXVI &#224; XXXII du premier volume du &lt;i&gt;Capital&lt;/i&gt;) qu'elle est conditionn&#233;e par des facteurs qui n'ont rien d'&#171; &#233;conomiques &#187; et ne doivent rien au &#171; march&#233; &#187;, notamment les exactions, la fraude et la violence priv&#233;es et &#233;tatiques&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On en a une nouvelle d&#233;monstration in vivo &#8212; et in anima vili &#8212; dans le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un travail analogue a &#233;t&#233; accompli magistralement, pour une p&#233;riode plus r&#233;cente, par Karl Polanyi, dans &lt;i&gt;La grande transformation&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'aller plus loin, la question se pose d'une caract&#233;risation satisfaisante du r&#233;gime capitaliste. On sait depuis au moins Marx que le trait sp&#233;cifique du capitalisme n'est pas la simple accumulation de richesses. La th&#233;saurisation est pratiqu&#233;e dans beaucoup de soci&#233;t&#233;s historiques et des tentatives de mise en valeur de la terre sur grande &#233;chelle avec le travail servile par les propri&#233;taires latifundistes sont &#233;galement connues (notamment, pr&#232;s de nous, dans la Rome imp&#233;riale). Mais la simple maximisation (de la richesse, de la production) n'est pas, comme telle, suffisante pour caract&#233;riser le capitalisme. Marx avait saisi le noyau essentiel de l'affaire, lorsqu'il posait comme d&#233;terminants du capitalisme l'accumulation des forces productives combin&#233;e avec la transformation syst&#233;matique des processus de production et de travail et ce qu'il a appel&#233; &#171; l'application raisonn&#233;e de la science dans le processus de production&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La s&#233;paration du producteur et des moyens de production m'est pas absolument (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Ce n'est pas l'accumulation comme telle, mais la transformation continue du processus de production en vue de l'accroissement du produit combin&#233; &#224; une r&#233;duction des co&#251;ts qui est l'&#233;l&#233;ment d&#233;cisif. Cela contient l'essentiel de ce que Max Weber appellera par la suite la &#171; rationalisation &#187; et dont il dira, correctement, que sous le capitalisme elle tend &#224; s'emparer de toutes les sph&#232;res de la vie sociale, en particulier comme extension de l'empire de la calculabilit&#233;. Georg Luk&#225;cs ajoutera aux vues de Marx et de Weber d'importantes analyses sur la r&#233;ification de l'ensemble de la vie sociale produite par le capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi la &#171; rationalisation &#187; ? Comme toutes les cr&#233;ations historiques, la domination de la tendance vers cette &#171; rationalisation &#187; est, &#224; la base, &#171; arbitraire &#187; ; nous ne pouvons pas la d&#233;duire ni la produire &#224; partir d'autre chose. Mais nous pouvons la caract&#233;riser de plus pr&#232;s en la reliant &#224; quelque chose de plus connu, de plus familier, et exprim&#233; sous d'autres formes dans d'autres types d'organisation sociale : la tendance vers la ma&#238;trise. Cela nous permet en particulier d'op&#233;rer la jonction avec un des traits les plus profonds de la psych&#233; singuli&#232;re &#8212; l'aspiration &#224; la toute-puissance. Cette tendance, cette &lt;i&gt;pouss&#233;e&lt;/i&gt; vers la ma&#238;trise n'est pas non plus, &#224; son tour, exclusivement sp&#233;cifique au capitalisme ; les organisations sociales orient&#233;es vers la conqu&#234;te, par exemple, la manifestent aussi. Mais nous pouvons approcher la sp&#233;cificit&#233; du capitalisme en consid&#233;rant deux de ses caract&#233;ristiques essentielles. La premi&#232;re, c'est que cette pouss&#233;e vers la ma&#238;trise n'est pas simplement orient&#233;e vers la conqu&#234;te &#171; ext&#233;rieure &#187; mais vise tout autant et plus encore la totalit&#233; de la soci&#233;t&#233;. Ce n'est pas seulement dans la production qu'elle doit se r&#233;aliser, mais aussi bien dans la consommation, et non seulement dans l'&#233;conomie, mais l'&#233;ducation, le droit, la vie politique, etc. Ce serait une erreur &#8212; l'erreur marxiste &#8212; de voir ses extensions comme &#171; secondes &#187; ou instrumentales relativement &#224; la ma&#238;trise de la production et de l'&#233;conomie qui serait l'essentiel. C'est la m&#234;me signification imaginaire sociale qui s'empare des sph&#232;res sociales les unes apr&#232;s les autres. Qu'elle &#171; commence &#187; par la production n'est certes pas un hasard : c'est dans la production que les changements de la technique permettent d'abord une rationalisation dominatrice. Mais la production n'en a pas le monopole. De 1597 &#224; 1607, Maurice de Nassau, prince d'Orange et stathouder de la Hollande et de la Z&#233;lande, fixe, avec l'aide de ses fr&#232;res Guillaume-Louis et Jean, les r&#232;gles standards pour le maniement du mousquet : elles comprennent environ quarante mouvements pr&#233;cis que le mousquetaire doit effectuer dans l'ordre et selon le rythme fixe et uniforme de toutes la compagnie. Ces r&#232;gles seront formul&#233;es par Jacob de Ghyn dans un &lt;i&gt;Manuel sur le maniement des armes&lt;/i&gt;, publi&#233; &#224; Amsterdam en 1607, qui aura imm&#233;diatement une grande diffusion en Europe et sera traduit sur ordre du tsar dans une Russie pratiquement analphab&#232;te&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir William H. McNeill, Kee&#238;ng Together in Time, Harbard University Press, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La deuxi&#232;me caract&#233;ristique, c'est &#233;videmment que la pouss&#233;e vers la ma&#238;trise se donne des moyens nouveaux, et des moyens d'un caract&#232;re sp&#233;cial &#8212; &#171; rationnel &#187;, c'est-&#224;-dire &#171; &#233;conomique &#187; &#8212;, pour s'accomplir. Ce n'est plus la magie ni la victoire dans les batailles qui en sont les moyens, mais pr&#233;cis&#233;ment la rationalisation, qui prend ici un contenu particulier, tout &#224; fait sp&#233;cifique : celui de la maximisation/minimisation, c'est-&#224;-dire de l'&lt;i&gt;extr&#233;misation&lt;/i&gt;, si l'on peut forger ce terme &#224; partir des math&#233;matiques (maximum et minimum sont deux cas de l'extremum). C'est en consid&#233;rant cet ensemble de faits que nous pouvons caract&#233;riser la signification imaginaire sociale nucl&#233;aire du capitalisme comme la pouss&#233;e vers l'extension illimit&#233;e de la &#171; ma&#238;trise rationnelle &#187;. Je m'expliquerai plus loin sur les guillemets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette extension illimit&#233;e de la ma&#238;trise rationnelle va de pair avec, et est incarn&#233;e dans, plusieurs autres mouvements social-historiques. Je ne veux pas parler des cons&#233;quences du capitalisme (par exemple, l'urbanisation et le changement de caract&#232;re des cit&#233;s), mais des facteurs dont la pr&#233;sence a &#233;t&#233; condition essentielle de son &#233;mergence et de son d&#233;veloppement : &lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; L'acc&#233;l&#233;ration &#233;norme du changement technique, ph&#233;nom&#232;ne historiquement nouveau (cette constatation est banale, mais doit &#234;tre soulign&#233;e). Cette acc&#233;l&#233;ration est port&#233;e par l'&#233;closion scientifique qui commence d&#233;j&#224; avant la &#171; Renaissance &#187; mais s'accentue &#233;norm&#233;ment avec celle-ci. Elle se transforme dans la p&#233;riode r&#233;cente en un mouvement autonome de la techno science Un trait particulier de cette &#233;volution de la technique doit &#234;tre soulign&#233; : elle est, de fa&#231;on pr&#233;dominante, orient&#233;e vers la r&#233;duction, puis l'&#233;limination, du r&#244;le de l'homme dans la production. Cela se comprend, puisque l'homme est l'&#233;l&#233;ment le plus difficile &#224; ma&#238;triser ; mais cela conduit en m&#234;me temps &#224; des irrationalit&#233;s d'un autre type (par exemple, les d&#233;faillances des syst&#232;mes techniques peuvent avoir des cons&#233;quences catastrophiques).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La naissance et la consolidation de l'&#201;tat moderne. Le d&#233;veloppement du capitalisme en Europe occidentale va la main dans la main avec la cr&#233;ation de l'&#201;tat absolutiste, laquelle le nourrit et le facilite &#224; plusieurs &#233;gards. En m&#234;me temps, cet &#201;tat centralis&#233; se bureaucratise : une hi&#233;rarchie bureaucratique avec &#171; bon ordre &#187; se substitue &#224; l'enchev&#234;trement f&#233;odal plus ou moins chaotique Cette bureaucratisation de l'&#201;tat et de l'arm&#233;e fournira un mod&#232;le d'organisation &#224; l'entreprise capitaliste naissante. &lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Dans les cas les plus importants (Angleterre, France, Pays-Bas&#8230;), la cr&#233;ation de l'&#201;tat moderne est parall&#232;le &#224; la formation des nations modernes. Il se constitue ainsi une sph&#232;re nationale qui, tant du point de vue &#233;conomique (march&#233;s prot&#233;g&#233;s nationaux et coloniaux, commandes &#233;tatiques) que du point de vue juridique (unification des r&#232;gles et des juridictions), est essentielle pour la premi&#232;re phase du d&#233;veloppement du capitalisme.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Une mutation anthropologique consid&#233;rable a lieu. Le motif &#233;conomique, de gr&#233; ou de force, tend &#224; supplanter tous les autres. L'&#234;tre humain devient &lt;i&gt;homo &#339;conomicus&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire &lt;i&gt;homo computans&lt;/i&gt;. La dur&#233;e est r&#233;sorb&#233;e dans le temps mesurable, impos&#233; &#224; tous. Le type de l'entrepreneur schump&#233;t&#233;rien, puis du sp&#233;culateur, devient central. Les diff&#233;rentes professions sont plus ou moins imbib&#233;es par la mentalit&#233; du calcul et du gain. En m&#234;me temps, une psychosociologie ouvri&#232;re, caract&#233;ris&#233;e par la solidarit&#233;, l'opposition &#224; l'ordre existant et sa contestation, na&#238;t et se d&#233;veloppe, qui s'opposera pendant pr&#232;s de deux si&#232;cles &#224; la mentalit&#233; dominante et conditionnera le conflit social.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Pr&#233;cis&#233;ment, et surtout, le capitalisme na&#238;t et se d&#233;veloppe dans une soci&#233;t&#233; o&#249; est pr&#233;sent d&#232;s le d&#233;part le conflit, et, plus sp&#233;cifiquement, la mise en question de l'ordre &#233;tabli. Manifest&#233;e au d&#233;part comme mouvement de la proto-bourgeoisie visant l'ind&#233;pendance des communes, cette mise en question traduit finalement dans les conditions de l'Europe occidentale la reprise du mouvement antique vers l'autonomie et se d&#233;ploiera sous les esp&#232;ces du mouvement d&#233;mocratique et ouvrier. L'&#233;volution du capitalisme apr&#232;s un stade initial est incompr&#233;hensible sans cette contestation interne, qui a &#233;t&#233; d'une importance d&#233;cisive comme condition m&#234;me de son d&#233;veloppement, comme on le rappellera plus loin.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'id&#233;ologie th&#233;orique de l'&#233;conomie capitaliste&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qui passe actuellement pour &#171; science &#233;conomique &#187; a &#233;t&#233; l'objet de tant de critiques d&#233;vastatrices, et entretient si peu de rapports avec la r&#233;alit&#233;, que s'en occuper encore peut sembler aussi anachronique et peu utile que fouetter des chevaux morts. Mais la r&#233;gression id&#233;ologique de l'&#233;poque est, comme je l'ai d&#233;j&#224; not&#233;, tellement grande et surtout les d&#233;bris de ces &#171; th&#233;ories &#187; surnagent encore dans tellement d'esprits confus, et pas seulement de journalistes, qu'il est n&#233;cessaire de se livrer &#224; un exercice sommaire de r&#233;capitulation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu une &#233;conomie politique classique, qui s'ach&#232;ve en fait avec Marx. Mais, ce dernier d&#233;j&#224; le remarquait, ce qui avait &#233;t&#233; effort d'analyse s&#233;rieuse de la nouvelle r&#233;alit&#233; sociale &#233;mergente sous ses pr&#233;d&#233;cesseurs classiques &#233;tait rapidement devenu, entre les mains des &#233;pigones de Smith et de Ricardo, exercice de d&#233;fense et glorification du nouveau r&#233;gime. Apr&#232;s une phase apolog&#233;tique vulgaire, l'&#233;conomie politique met des habits math&#233;matiques, ce qui lui permet de pr&#233;tendre &#224; la &#171; scientificit&#233; &#187;. Mais le caract&#232;re id&#233;ologique de la nouvelle science est trahi par son effort persistant pour pr&#233;senter le r&#233;gime comme &#224; la fois in&#233;vitable et optimal. On remarquerait facilement que l'une ou l'autre de ces vertus suffirait ; que l'in&#233;vitable soit en m&#234;me temps optimal ne peut que faire dresser l'oreille. Ici, on tentera seulement de mettre en lumi&#232;re quelques postulats fondamentaux de cette id&#233;ologie, et d'en montrer soit la vacuit&#233;, soit l'irr&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui surplombe toutes les autres, c'est l'id&#233;e de &lt;i&gt;s&#233;parabilit&#233;&lt;/i&gt;, qui conduit &#224; celle de l'&lt;i&gt;imputation s&#233;par&#233;e&lt;/i&gt;. Or, en fait, le sous-espace &#233;conomique, comme tous les sous-espaces sociaux, n'est ni discret ni continu, &#233;tant entendu que ces termes sont utilis&#233;s ici m&#233;taphoriquement. Dans ses activit&#233;s &#233;conomiques, un individu ou une firme sont certes rep&#233;rables, d&#233;signables comme entit&#233;s &#224; part, mais leur activit&#233; sous tous ses aspects est constamment entrem&#234;l&#233;e avec celle d'un nombre ind&#233;fini d'autres individus ou firmes d'une multiplicit&#233; de fa&#231;ons qui elles-m&#234;mes ne sont pas strictement s&#233;parables. Une firme prend des d&#233;cisions en fonction d'un &#171; climat g&#233;n&#233;ral de l'opinion &#187;, et ses d&#233;cisions, pour peu qu'elle soit importante, alt&#233;reront ce climat g&#233;n&#233;ral. Ses actions, sans qu'elle le veuille ou qu'elle le sache, rendront la vie et l'activit&#233; d'autres firmes plus faciles (&#233;conomies externes) ou plus difficiles (d&#233;s&#233;conomies externes), et en retour elle subira, positivement ou n&#233;gativement, les effets des actions d'autres firmes et d'autres facteurs de la vie sociale. L'imputation d'un r&#233;sultat &#233;conomique &#224; une firme est purement conventionnelle et arbitraire, elle suit les fronti&#232;res trac&#233;es par la loi (propri&#233;t&#233; priv&#233;e), la convention ou l'habitude. Tout aussi arbitraire est l'imputation du r&#233;sultat productif &#224; tel ou tel facteur de production, le &#171; capital &#187; ou le &#171; travail &#187;. Capital (au sens des moyens de production produits) et travail contribuent au r&#233;sultat productif sans qu'on puisse, sauf dans les cas les plus triviaux et encore, s&#233;parer la contribution de chacun. La m&#234;me chose vaut &#224; l'int&#233;rieur d'une usine entre les diff&#233;rents d&#233;partements et ateliers. Et la m&#234;me chose vaut pour le &#171; r&#233;sultat du travail &#187; de chaque individu. Personne ne pourrait faire ce qu'il fait sans la synergie de la soci&#233;t&#233; o&#249; il est plong&#233;, et sans l'accumulation dans ses gestes et son esprit des effets de l'histoire pr&#233;c&#233;dente. Ces effets sont, tacitement, trait&#233;s par l'&#233;conomie politique classique comme des &#171; cadeaux gratuits de l'histoire &#187;, mais ils ont des r&#233;sultats fortement tangibles, que l'on constate par exemple lorsque l'on compare la productivit&#233; industrielle d'une population europ&#233;enne et des populations des pays pr&#233;-capitalistes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je notais d&#233;j&#224; dans mon texte de 1974 cit&#233; plus haut (n. 1) que les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Le produit social est le produit de la coop&#233;ration d'une collectivit&#233; dont les fronti&#232;res sont floues. L'id&#233;e de produit individuel est un h&#233;ritage de la convention/institution juridique de la premi&#232;re instauration de la &#171; propri&#233;t&#233; priv&#233;e &#187; sur le sol. Ces id&#233;es, s&#233;parabilit&#233; en g&#233;n&#233;ral et possibilit&#233; d'imputation s&#233;par&#233;e en particulier, sont les pr&#233;suppositions tacites des postulats de la th&#233;orie &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?792-la-rationalite-du-capitalisme' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Seconde partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir mon texte de 1974, &#171; R&#233;flexions sur le &#171; d&#233;veloppement &#187; et la &#171; rationalit&#233; &#187;, repris dans &lt;i&gt;Domaines de l'homme&lt;/i&gt;, Paris, Seuil, 1986, en particulier le &#167;4, &#171; La fiction d'une &#233;conomie &#171; rationnelle &#187; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir mon texte &#171; Pourvoir, politique, autonomie &#187; (1988), repris maintenant dans &lt;i&gt;Le monde morcel&#233;&lt;/i&gt;, Paris, Seuil, 1990, p.113-140.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;D&#233;j&#224; chez Ferguson (&lt;i&gt;An Essay on the History of Civil Society&lt;/i&gt;, 1759) et Benjamin Constant (&lt;i&gt;De la libert&#233; des Anciens compar&#233;e &#224; celle des Modernes&lt;/i&gt;, 1819).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir mon livre &lt;i&gt;L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, premi&#232;re partie (1965), reprise dans l'&#233;dition du Seuil (1975), p.62 (r&#233;&#233;d., p.66), et &#171; R&#233;flexions sur le &#171; d&#233;veloppement &#187; et la &#171; rationalit&#233; &#187; &#187; (1974), art. cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir l'ouvrage fondamental d'Aaron J. Gourevitch, &lt;i&gt;Les cat&#233;gories de la culture m&#233;di&#233;vale&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1983.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;On en a une nouvelle d&#233;monstration in vivo &#8212; et in anima vili &#8212; dans le caract&#232;re proprement mafieux de la &#171; r&#233;-accumulation primitive &#187; op&#233;r&#233;e par le processus de &#171; privatisation &#187; dans les soci&#233;t&#233;s des pays ex-communistes&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;La s&#233;paration du producteur et des moyens de production m'est pas absolument sp&#233;cifique au capitalisme ; elle est d&#233;j&#224; l&#224; dans l'eslavage.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir William H. McNeill, &lt;i&gt;Kee&#238;ng Together in Time&lt;/i&gt;, Harbard University Press, et la critique de John Keegan dans le &lt;i&gt;Times Literary Supplement&lt;/i&gt;], 12 juillet 1996, et 6 septembre 1996, p.17.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je notais d&#233;j&#224; dans mon texte de 1974 cit&#233; plus haut (n. 1) que les responsables de la &#171; politique du d&#233;veloppement &#187; commen&#231;aient &#224; comprendre que les &#171; obstacles au d&#233;veloppement &#187; &#233;taient situ&#233;s beaucoup plus profond&#233;ment que le manque de capital ou de qualifications techniques. Cela a &#233;t&#233; consign&#233; dans des rapports officiels de la Banque mondiale, par exemple, mais sans influencer les &#171; &#233;conomistes th&#233;oriques &#187;. Du reste, m&#234;me des responsables politiques &#171; s&#233;rieux &#187; continuent de d&#233;couvrir la lune. Dans un discours r&#233;cent, M. Alan Greenspan, pr&#233;sident du Federal Reserve Board, avan&#231;ait l'id&#233;e que l'introduction du capitalisme dans un pays &#233;tait impossible si certains pr&#233;suppos&#233;s &#171; culturels &#187; n'&#233;taient pas donn&#233;s. William Pfaff, [International Herald Tribune] du 14 juillet 1997 (p.8) le cite disant qu'apr&#232;s 1989 (!) il avait d&#233;couvert que &#171; beaucoup de choses que nous avions crues comme allant de soi dans notre syst&#232;me de march&#233; libre et suppos&#233;es appartenir &#224; la nature humaine n'appartenaient nullement &#224; la nature, mais &#224; la culture. Le d&#233;mant&#232;lement de la planification centrale dans une &#233;conomie n'instaure pas automatiquement, comme certains le supposaient &#187;, un capitalisme de march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>... une humanit&#233; prise dans un mouvement brownien perp&#233;tuel&#8230;</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?727-une-humanite-prise-dans-un</link>
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		<dc:date>2014-05-22T00:13:48Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Relativisme</dc:subject>
		<dc:subject>Michea J.-C.</dc:subject>
		<dc:subject>Pr&#233;carit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Pseudo-subversion</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
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		<dc:subject>Type anthropologique</dc:subject>
		<dc:subject>Multiculturalisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Extrait de la scolie IV du livre de J.C. Mich&#233;a &#171; Le complexe d'Orph&#233;e. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progr&#232;s &#187;, Climats 2011, p.142-153. Au centre de l'imaginaire lib&#233;ral on trouve la c&#233;l&#232;bre maxime de l'intendant Gournay (1712-1759) &#171; laissez faire, laissez passer &#187;. L'une des implications logiques de ce dogme fondateur est la n&#233;cessit&#233; de reconna&#238;tre aux individus du monde entier &#171; le droit &#233;l&#233;mentaire de circuler et de s'installer o&#249; ils veulent &#187; . Droit &#171; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-42-relativisme-+" rel="tag"&gt;Relativisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-52-michea-+" rel="tag"&gt;Michea J.-C.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-85-precarite-+" rel="tag"&gt;Pr&#233;carit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-116-pseudo-subversion-+" rel="tag"&gt;Pseudo-subversion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-215-immigration-+" rel="tag"&gt;Immigration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-216-type-anthropologique-+" rel="tag"&gt;Type anthropologique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-226-multiculturalisme-+" rel="tag"&gt;Multiculturalisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Extrait de la scolie IV du livre de J.C. Mich&#233;a &#171; Le complexe d'Orph&#233;e. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progr&#232;s &#187;, Climats 2011, p.142-153.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Au centre de l'imaginaire lib&#233;ral on trouve la c&#233;l&#232;bre maxime de l'intendant Gournay (1712-1759) &#171; laissez faire, laissez passer &#187;. L'une des implications logiques de ce dogme fondateur est la n&#233;cessit&#233; de reconna&#238;tre aux individus du monde entier &#171; le droit &#233;l&#233;mentaire de circuler et de s'installer &lt;i&gt;o&#249; ils veulent&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes, 2007, p. 74). Pour un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Droit &#171; &#233;l&#233;mentaire &#187; dont l'abolition int&#233;grale des fronti&#232;res ne repr&#233;sente, dans le programme lib&#233;ral, qu'une application parmi d'autres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La revendication d'une abolition int&#233;grale des fronti&#232;res a connu sa (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il serait &#233;videmment absurde d'en d&#233;duire qu'une soci&#233;t&#233; postcapitaliste devrait restreindre au maximum la libre circulation des choses et des individus ou qu'elle devrait fixer &#224; jamais chaque citoyen dans une activit&#233; particuli&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Platon notait d&#233;j&#224; (Les Lois, livre XII, 950b) que &#171; n'accueillir aucun (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En r&#233;alit&#233;, la seule question qui importe est de savoir si une soci&#233;t&#233; qui &lt;i&gt;encouragerait&lt;/i&gt; ainsi le &#171; nomadisme &#187; et la mobilit&#233; perp&#233;tuelle (qu'elle soit g&#233;ographique ou professionnelle) &#8212; et dont, par cons&#233;quent, le mouvement brownien des individus atomis&#233;s serait devenu l'&#233;tat naturel &#8212; pourrait garantir &#224; l'ensemble de ses membres une existence v&#233;ritablement humaine (puisque telle est la conviction de Badiou et de tous les lib&#233;raux).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon sens, il existe au moins trois s&#233;ries de rai&#173;sons qui invitent &#224; critiquer ce principe d'une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur l'id&#233;al de &lt;i&gt;mobilisation g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt; (ou de &#171; vie liquide &#187; si on pr&#233;f&#232;re le concept propos&#233; par Zygmunt Bauman). Il y a tout d'abord des raisons &#233;cologiques. Un monde o&#249; des milliards d'individus seraient pris dans un tourbillon touristique incessant poserait (outre les probl&#232;mes d'intendance, d'h&#244;tellerie ou de logements d'accueil)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si le droit de s'installer o&#249; l'on veut est r&#233;ellement un &#171; droit (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; un probl&#232;me &#233;nerg&#233;tique majeur. &#192; moins de supposer que tous les d&#233;placements aient lieu en bicyclette (mais j'imagine mal les disciples de Badiou se rendre ainsi en Chine), il est clair que les ressources en k&#233;ros&#232;ne (pour ne rien dire des effets de la pollution) seraient notoirement insuffisantes pour alimenter ce ballet f&#233;erique o&#249; des millions d'avions se croiseraient chaque jour dans le ciel (c'est pourquoi j'ai propos&#233; d'appeler la &#171; gauche k&#233;ros&#232;ne &#187; les d&#233;fenseurs de ce nomadisme int&#233;gral). Ensuite, l'id&#233;e si ch&#232;re &#224; Michel Rocard et Jacques Attali selon laquelle chacun, dans la soci&#233;t&#233; du futur, devra tout au long de se vie changer dix fois de profession et de site g&#233;ographique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Du point de vue d'un Michel Rocard &#8212; ou des pieux spectateurs de Canal Plus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (en privil&#233;giant autant que possible l'installation &#171; &#224; l'international &#187;) a sans doute un sens dans une logique capitaliste de l'&lt;i&gt;emploi&lt;/i&gt;, mais elle n'en a &#224; peu pr&#232;s aucun dans celui d'une logique des &lt;i&gt;m&#233;tiers&lt;/i&gt;. Ceux-ci, en effet, exigent un apprentissage technique et un savoir-faire pratique qu'on ne peut acqu&#233;rir qu'avec beaucoup de temps et d'efforts et qui supposent, par cons&#233;quent, un certain degr&#233; de vocation, de constance et de stabilit&#233;. On peut sans doute devenir, du jour au lendemain, &#171; technicien de surface &#187; &#224; Amesterdam ou livreur de pizzas &#224; Duba&#239;, mais il est profond&#233;ment illusoire de penser, comme Michel Rocard, qu'on pourrait &#234;tre successivement chirurgien &#224; Londres, plombier &#224; Ta&#239;wan, astrophysicien &#224; Prague, professeur d'&#233;ducation physique &#224; Noum&#233;a et pour finir, viticulteur au Mexique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si l'on veut bien admettre que le m&#233;tier de paysan est l'un de ceux qui &#8212; du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans la pratique, un monde r&#233;gi par le mouvement brownien des individus atomis&#233;s serait donc, &lt;i&gt;sauf pour quelques minorit&#233;s privil&#233;gi&#233;es&lt;/i&gt; (comme, par exemple, les hommes d'affaires, les artistes du showbiz ou l'&#233;lite universitaire), un monde o&#249; pr&#233;dominerait n&#233;cessairement les emplois pr&#233;caires, les &lt;i&gt;junk jobs&lt;/i&gt; et les contrats &#224; dur&#233;e d&#233;termin&#233;s. Une simple variante appauvrie, en somme, de celui dans lequel nous vivons d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et surtout, une soci&#233;t&#233; dans laquelle la condition des &lt;i&gt;gens du voyage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je prends, ici, l'expression de &#171; gens du voyage &#187; dans son sens litt&#233;ral. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; ou des migrants &#8211; serait devenue le mod&#232;le de toute existence l&#233;gitime (si romantique que l'id&#233;e apparaisse &#224; premi&#232;re vue) ne serait gu&#232;re propice &#224; l'exercice d'un v&#233;ritable pouvoir populaire. On se souvient, en effet, de la c&#233;l&#232;bre formule d'Abraham Lincoln. Il est toujours possible &#8211; disait-il &#8211; de tromper quelqu'un tout le temps (un individu peut &#233;videmment demeurer na toute sa vie) ou tout le monde quelque temps. Mais &#8211; ajoutait-il &#8211; il est impossible de &#171; tromper tout le monde tout le temps &#187;. le fondement logique de cette conviction optimiste &#8211; qui l&#233;gitime le recours au suffrage universel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il est vrai qu'Alain Badiou est, sur ce point, d'une coh&#233;rence totale. &#171; Je (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; c'est l'id&#233;e qu'&lt;i&gt;avec le temps&lt;/i&gt; une communaut&#233; donn&#233;e finit toujours par accumuler une exp&#233;rience collective suffisante des hommes et des choses et qu'elle devient ainsi progressivement capable de juger lucidement ceux qui briguent ses suffrages. Un tel raisonnement repose cependant sur un postulat implicite. Celui que le noyau dur d'une telle communaut&#233; conserve au fil du temps (l'exp&#233;rience pouvant, bien s&#251;r, se transmettre de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration) un minimum de stabilit&#233;. Dans l'hypoth&#232;se, au contraire, o&#249; la logique d'un turn-over permanent deviendrait, pour une raison ou une autre, la loi d'existence de cette communaut&#233; (dont la composition humaine &#8211; &#224; l'image de celle des m&#233;galopoles contemporaines &#8211; ne cesserait, par cons&#233;quent, de se modifier et de s'&#233;tendre), il est clair que la constitution d'une exp&#233;rience politique &lt;i&gt;commune&lt;/i&gt; deviendrait rapidement probl&#233;matique et que les possibilit&#233;s de &#171; tromper tout le monde tout le temps &#187; en seraient accrues d'autant (le fait que, dans bien des &lt;i&gt;agglom&#233;rations&lt;/i&gt; modernes, des politiciens cyniques ou corrompus se voient ind&#233;finiment r&#233;&#233;lus le prouve d&#233;j&#224; suffisamment)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Orwell expliquait d&#233;j&#224; par cette contradiction structurelle entre mobilit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; lib&#233;rale-deleuzienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;N'oublions pas que &#171; d&#233;territorialisation &#187;, en fran&#231;ais, ne signifie rien (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; reposant sur le nomadisme g&#233;n&#233;ralis&#233; (id&#233;e qui revient, en somme, &#224; g&#233;n&#233;raliser le mode de vie boh&#232;me des &#233;tudiants issus de la bourgeoisie europ&#233;enne &#8212; conform&#233;ment au principe de &lt;i&gt;L'Auberge espagnole&lt;/i&gt; de C&#233;dric Klapisch) semble donc difficilement compatible avec celle d'un v&#233;ritable &#171; gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple &#187;. Cela n'implique pas, encore une fois, qu'une soci&#233;t&#233; d&#233;cente prohiberait les voyages ou ignorerait les &#233;changes internationaux (bien qu'il soit assur&#233;ment absurde d'imaginer un monde socialiste dont la multiplication des automobiles et la destruction touristique de la plan&#232;te repr&#233;senteraient l'un des objectifs premiers). Cela signifie d'abord qu'une telle soci&#233;t&#233; s'efforcera d'embl&#233;e de rompre avec la logique et l'imaginaire d'un syst&#232;me politique dont &lt;i&gt;toutes&lt;/i&gt; les structures &#233;conomiques et culturelles encouragent (et, de plus en plus, &lt;i&gt;contraignent&lt;/i&gt;) les individus &#224; adopter un mode de vie fond&#233; sur le mouvement perp&#233;tuel, la croissance infinie et la soumission aux imp&#233;ratifs toujours changeants de la mode. Cette critique socialiste de l'imaginaire lib&#233;ral et progressiste comporte, naturellement, un volet philosophique plus positif. Elle implique, entre autres, qu'on r&#233;habilite les id&#233;es de lenteur&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je fais allusion, ici, au mouvement des &#171; villes lentes &#187;, fond&#233; en 1986 par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, de simplicit&#233; volontaire, de fid&#233;lit&#233; &#224; des lieux, des &#234;tres ou des cultures et, avant tout, l'id&#233;e fondamentale selon laquelle il existe (contrairement au dogme lib&#233;ral) un v&#233;ritable &lt;i&gt;art de vivre&lt;/i&gt; dont la convivialit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Alain Caill&#233;, Marc Humbert, Serge Latouche, Patrick Viveret, De la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'&#233;ducation du go&#251;t dans tous les domaines et le droit &#224; la &#171; paresse &#187; (qui ne saurait &#234;tre confondue avec la simple fain&#233;antise) constituent des composantes fondamentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toute fa&#231;on, les param&#232;tres mat&#233;riels et &#233;cologiques de la question ne nous laissent qu'un choix restreint. &#192; partir du moment, en effet, o&#249; nous avons int&#233;gr&#233; le fait que les ressources naturelles de la plan&#232;te &#8212; tout comme sa capacit&#233; de charge &#8212; sont, par d&#233;finition &lt;i&gt;limit&#233;es&lt;/i&gt;, il appara&#238;t aussit&#244;t que ce tourbillon perp&#233;tuel et cette agitation anxieuse qui d&#233;finissent le mode de vie superficiel des &#233;lites modernes (et de tous ceux qui en ont int&#233;rioris&#233; l'imaginaire touristique) ne peuvent, par d&#233;finition, &#234;tre &lt;i&gt;universalis&#233;s sans contradiction&lt;/i&gt;. Qu'on le veuille ou non, le droit &#171; &#233;l&#233;mentaire &#187; de circuler et de s'installer &#171; o&#249; l'on veut &#187; est donc condamn&#233; &#224; demeurer le privil&#232;ge de quelques-uns &#8212; quand bien m&#234;me ces quelques-uns s'efforceraient de masquer ce privil&#232;ge d'enfant g&#226;t&#233; sous la noble apparence du &#171; cosmopolitisme &#187; et de l'&#171; antiracisme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Les ambitieux comprennent donc que le prix &#224; payer pour l'ascension (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Alain Badiou, &lt;i&gt;De quoi Sarkozy est-il le nom ?&lt;/i&gt; (Lignes, 2007, p. 74). Pour un d&#233;veloppement complet du point de vue lib&#233;ral sur la question, on lira l'ouvrage du sociologue Jean Viard (ancien conseiller politique, &#224; Marseille, de Jean-No&#235;l Guerini), &lt;i&gt;&#201;loge de la mobilit&#233;. Essai sur le capital temps libre et la valeur travail&lt;/i&gt; (&#201;ditions de l'Aube, 2006).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;La revendication d'une abolition int&#233;grale des fronti&#232;res a connu sa formulation la plus radicale et la plus coh&#233;rente avec le mouvement &#171; anationaliste &#187; n&#233; &#8212; au d&#233;but du XXe si&#232;cle &#8212; dans le cadre de cette extr&#234;me gauche esp&#233;rantiste dont Lanti &#8212; pseudonyme d'Eug&#232;ne Adam &#8212; &#233;tait le th&#233;oricien le plus subtil (Orwell l'avait rencontr&#233; &#224; plusieurs reprises lors de ses s&#233;jours parisiens). Son &lt;i&gt;Manif&#232;sto de la sennaciistoj&lt;/i&gt; (d'abord publi&#233; de fa&#231;on anonyme &#224; New York en 1931) reste un texte dont la rigueur philosophique est incomparablement sup&#233;rieure &#224; tout ce que l'id&#233;ologie sans-fronti&#233;riste a pu produire depuis (il faut dire que Lanti &#8212; dont l'&#339;uvre &#233;tait marqu&#233;e &#224; la fois par Marx et par Nietzsche &#8212; maintenait dans toutes ses analyses une r&#233;f&#233;rence permanente &#224; la lutte des classes).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Platon notait d&#233;j&#224; (&lt;i&gt;Les Lois&lt;/i&gt;, livre XII, 950b) que &#171; n'accueillir aucun visiteur et n'aller jamais soi-m&#234;me &#224; l'&#233;tranger est d'abord absolument impossible et para&#238;trait aux yeux des autres hommes comme un trait de sauvagerie et de manque de sociabilit&#233;. On s'attirerait le nom &lt;i&gt;ignominieux&lt;/i&gt; de &#171; bannisseurs d'&#233;trangers &#187;, comme on dit, et l'on aurait des mani&#232;res arrogantes aux yeux du monde &#187;. Comme on le voit, l'attitude bienveillante envers les &#233;trangers &#8212; dans laquelle la gauche citoyenne trouve la confirmation de sa grandeur d'&#226;me incomparable et de sa modernit&#233; absolue &#8212; n'a, en r&#233;alit&#233;, rien de bien nouveau. Elle &#233;tait d&#233;j&#224; &#224; la port&#233;e d'un d&#233;fenseur de l'aristocratie esclavagiste au IVe si&#232;cle avant notre &#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Si le droit de s'installer &lt;i&gt;o&#249; l'on veut&lt;/i&gt; est r&#233;ellement un &#171; droit &#233;l&#233;mentaire &#187; (et donc &#171; opposable &#187;) de &lt;i&gt;tous&lt;/i&gt; les habitants de la terre, rien n'interdit donc, en th&#233;orie, que des centaines de millions d'individus choisissent au m&#234;me moment de s'installer dans la m&#234;me r&#233;gion du globe (c'est d'autant plus vraisemblable que les destinations &#171; librement &#187; choisies par l'&lt;i&gt;homo mobilis&lt;/i&gt; doivent beaucoup &#224; la &#171; loi &#187; de l'offre et de la demande et &#224; l'imaginaire mim&#233;tique impos&#233; par la mode et la culture &lt;i&gt;mainstream&lt;/i&gt; : aujourd'hui Los Angeles, demain Hong Kong, Duba&#239;, Sidney ou Moscou). Dans l'hypoth&#232;se libre-circulationniste, chaque r&#233;gion du monde devrait donc garantir en permanence (sous peine d'&#234;tre accus&#233; de &#171; x&#233;nophobie &#187; et de &#171; racisme &#187; par les associations sans-fronti&#233;ristes locales) des capacit&#233;s d'accueil d&#233;mesur&#233;es &#8212; on songe &#224; la ville fant&#244;me de Sesena en Espagne &#8212; et g&#233;n&#233;ralement provisoires (puisque la mode est, par essence, changeante). L'univers &lt;i&gt;liquide&lt;/i&gt; dont r&#234;vent Badiou, le Medef et les &#171; sans-fronti&#233;ristes &#187; ne pourrait donc logiquement conduire qu'&#224; renforcer dans des proportions encore plus d&#233;lirantes ce qu'Orwell appelait d&#233;j&#224; le &#171; r&#232;gne du b&#233;ton et de l'acier &#187; (r&#232;gne monstrueux et impitoyable, qui peut m&#234;me, &#224; l'occasion, se dissimuler sous la banni&#232;re, pourtant si &lt;i&gt;l&#233;gitime&lt;/i&gt;, du &#171; droit au logement &#187;). C'est sans doute ici que l'on peut commencer &#224; comprendre les dessous r&#233;els du fameux &#171; nomade Bouygues &#187; [Emmanuel Terray &#8212; l'un des principaux th&#233;oriciens de la lutte pour la r&#233;gularisation de tous les &#171; sans-papiers &#187; &#8212; a d'ailleurs eu l'honn&#234;tet&#233; de le reconna&#238;tre : &#171; La port&#233;e &lt;i&gt;r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; des exigences port&#233;es par les migrants &#8212; &#233;crit-il &#8212; est qu'elles reviennent &#224; &lt;i&gt;demander au capitalisme d'&#234;tre fid&#232;le &#224; ses principes&lt;/i&gt; &#187; (Le Monde, 8 avril 2001). Un &#171; capitalisme fid&#232;le &#224; ses principes &#187; : on ne pouvait effectivement pas mieux d&#233;finir le programme r&#233;volutionnaire de la nouvelle extr&#234;me gauche lib&#233;rale.].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Du point de vue d'un Michel Rocard &#8212; ou des pieux spectateurs de Canal Plus &#8212;, on ne peut, sans doute, rien imaginer de plus &lt;i&gt;r&#233;actionnaire&lt;/i&gt; qu'une famille de province dans laquelle on serait &#233;b&#233;niste, marin p&#234;cheur ou horloger de &#171; p&#232;re en fils &#187;. Une telle obstination &#224; perp&#233;tuer la tradition familiale (outre qu'elle serait &#171; inadapt&#233;e &#224; l'&#233;conomie moderne &#187;) appara&#238;t manifestement comme l'un des signes les plus s&#251;rs que le ventre de la b&#234;te immonde est toujours f&#233;cond. Il est cependant curieux qu'une critique aussi intransigeante des m&#233;faits de la filiation s'arr&#234;te g&#233;n&#233;ralement au seuil de l'univers impitoyable du showbiz et des m&#233;dias. Celui-ci constitue pourtant l'un des domaines o&#249; le privil&#232;ge familial est quasiment h&#233;r&#233;ditaire (quel que soit, d'ailleurs, le talent r&#233;el des h&#233;ritiers ou des h&#233;riti&#232;res) jusqu'&#224; s'&#233;tendre d&#233;sormais, sur plusieurs g&#233;n&#233;rations. Mais, sans doute, s'agit-il simplement de ce qu'on appelle l'&#171; exception culturelle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Si l'on veut bien admettre que le m&#233;tier de paysan est l'un de ceux qui &#8212; du fait de son enracinement dans un territoire donn&#233; &#8212; exige le plus de constance et de stabilit&#233; (la patience, l'obstination et la vision &#224; long terme sont, par excellence, des vertus paysannes), on doit donc en conclure qu'il est condamn&#233; &#224; s'effacer progressivement dans la soci&#233;t&#233; mobile, sans fronti&#232;res, et pilot&#233;e &#171; en temps r&#233;el &#187; que nous pr&#233;parent les id&#233;ologues lib&#233;raux. Le monde de demain sera donc un monde dans lequel &lt;i&gt;on ne mangera plus&lt;/i&gt; (ou alors seulement des insectes pr&#233;par&#233;s par des cyber-cuisiniers). Sur tous ces probl&#232;mes, &#233;videmment cruciaux pour l'avenir de l'humanit&#233;, je renvoie au beau film de Coline Serreau, &lt;i&gt;Solutions locales pour un d&#233;sordre global.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je prends, ici, l'expression de &#171; gens du voyage &#187; dans son sens litt&#233;ral. Quant au monde effectif des Gitans, il nous rappelle que les &lt;i&gt;v&#233;ritables&lt;/i&gt; civilisations nomades (des Touaregs aux Turkanas) n'ont &#233;videmment rien &#224; voir avec un mouvement brownien d'individus atomis&#233;s. Elles se fondent toujours, au contraire, sur une identit&#233; culturelle extr&#234;mement forte (et revendiqu&#233;e comme telle) et sur un sens aigu de la tradition et des valeurs religieuses et familiales. De ce point de vue, l'engouement que la gauche &#171; citoyenne &#187; affiche de fa&#231;on si ostensible pour l'univers des Tziganes, des Roms ou des Gitans appara&#238;t singuli&#232;rement contradictoire, voire un tantinet hypocrite et ind&#233;cent (dans l'hypoth&#232;se, du moins, o&#249; cette gauche aurait remarqu&#233; la contradiction. Mais peut-&#234;tre suis-je trop charitable en supposant qu'il lui arrive de &lt;i&gt;penser&lt;/i&gt;). Cet univers des &#171; gens du voyage &#187; incarne, en effet, tout ce qu'une gauche lib&#233;rale moderne diabolise par ailleurs comme &#171; identitaire &#187;, &#171; r&#233;actionnaire &#187; ou &#171; fasciste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Il est vrai qu'Alain Badiou est, sur ce point, d'une coh&#233;rence totale. &#171; Je dois vous dire &#8212; &#233;crit-il ainsi &#8212; que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi. Tout d&#233;pend de ce qu'il fait &#187; (&lt;i&gt;De quoi Sarkozy est-il le nom ?&lt;/i&gt;, p. 42). C'est ce qu'il nomme fi&#232;rement dans &lt;i&gt;L'Explication&lt;/i&gt; (Lignes, 2010, p. 135) son &#171; aristocratisme essentiel &#187;. Un &#171; aristocratisme &#187; qu'Augusto Pinochet aurait certainement approuv&#233; avec enthousiasme.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Orwell expliquait d&#233;j&#224; par cette contradiction structurelle entre mobilit&#233; et d&#233;mocratie l'&#233;tonnante aptitude des partis staliniens &#224; pers&#233;v&#233;rer dans leur &#234;tre, malgr&#233; tous les d&#233;mentis que leur infligeait la r&#233;alit&#233;. Le nouveau militant qui adh&#232;re au Parti, plein de z&#232;le et d'enthousiasme &#8212; &#233;crivait-il ainsi &#8212; commence naturellement par soutenir la bureaucratie dirigeante (en qui, au d&#233;part, il a forc&#233;ment une confiance absolue) dans ses campagnes r&#233;p&#233;t&#233;es pour exclure des militants plus anciens &#8212; &#224; pr&#233;sent accus&#233;s de &#171; d&#233;viations bourgeoises &#187; ou de sabotage &#171; hitl&#233;ro-trotskiste &#187;. Lorsque avec le temps &#8212; et gr&#226;ce &#224; l'exp&#233;rience acquise de l'int&#233;rieur &#8212; il en vient, &#224; son tour, &#224; comprendre la vraie nature de l'organisation stalinienne, il est alors logiquement amen&#233; &#224; rejoindre le combat des &#171; oppositionnels &#187;. Mais ce combat est condamn&#233; d'avance puisque, entre-temps, de nouveaux adh&#233;rents &#8212; mus par le m&#234;me z&#232;le des n&#233;ophytes qui &#233;tait autrefois le sien &#8212;sont venus renforcer le combat de la Direction (quant &#224; elle &#233;videmment inamovible) pour obtenir sa propre exclusion. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pour Orwell, c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment ce turn-over incessant des militants de base &#8212; engendr&#233; par la dialectique adh&#233;sion/exclusion (comme on le sait, les anciens communistes forment, de loin, le plus grand parti politique de France) &#8212; qui expliquait l'impossibilit&#233; de r&#233;former les partis staliniens de l'int&#233;rieur. Notons, au passage, que c'est un proc&#233;d&#233; somme toute assez voisin qui a permis &#224; S&#233;gol&#232;ne Royal, en 2007, d'obtenir l'investiture du parti &#171; socialiste &#187; gr&#226;ce au vote d'adh&#233;rents de passage (auxquels une carte de s&#233;jour au parti avait &#233;t&#233; propos&#233;e pour la modique somme de 20 euros), adh&#233;rents dont le poids &#233;lectoral s'&#233;tait trouv&#233;, de ce fait, provisoirement sup&#233;rieur &#224; celui des adh&#233;rents de souche.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;N'oublions pas que &#171; d&#233;territorialisation &#187;, en fran&#231;ais, ne signifie rien d'autre que &#171; d&#233;localisation &#187;. Il n'y a entre ces deux termes que la diff&#233;rence qui s&#233;pare le lib&#233;ralisme po&#233;tique de Gilles Deleuze de son application prosa&#239;que par les grands pr&#233;dateurs du March&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je fais allusion, ici, au mouvement des &#171; villes lentes &#187;, fond&#233; en 1986 par Carlo Petrini (qui, en Italie, regroupe d&#233;j&#224; 70 villes de moins de 60.000 habitants, et dont le principe s'&#233;tend d&#233;sormais au monde entier, y compris aux &#201;tats-Unis).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. Alain Caill&#233;, Marc Humbert, Serge Latouche, Patrick Viveret, &lt;i&gt;De la convivialit&#233;&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2011) et Serge Latouche, &lt;i&gt;Vers une soci&#233;t&#233; d'abondance frugale&lt;/i&gt; (Mille et une nuits, 2011). Ainsi, bien s&#251;r, que toute l'oeuvre d'Ivan Illich, plus actuelle que jamais.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; Les ambitieux comprennent donc que le prix &#224; payer pour l'ascension sociale est un mode de vie itin&#233;rant (&lt;i&gt;a migratory way of life&lt;/i&gt;). C'est un prix qu'ils sont heureux de payer puisqu'ils associent l'id&#233;e de domicile fixe (&lt;i&gt;the idea of home&lt;/i&gt;) aux parents et aux voisins inquisiteurs, aux comm&#233;rages mesquins et aux conventions hypocrites et r&#233;trogrades. &#187; C'est pourquoi le multiculturalisme constitue d'abord l'id&#233;ologie spontan&#233;e de &#171; ceux qui aspirent &#224; appartenir &#224; la nouvelle aristocratie des cerveaux &#187;. Ce concept &#233;voque essentiellement, &#224; leurs yeux, &#171; l'image agr&#233;able d'un bazar universel (&lt;i&gt;global baazar&lt;/i&gt;) o&#249; l'on peut jouir de fa&#231;on indiscrimin&#233;e de l'exotisme des cuisines, des styles vestimentaires, des musiques et de coutumes tribales du monde entier, le tout sans formalit&#233;s inutiles et sans qu'il soit besoin de s'engager s&#233;rieusement dans telle ou telle voie. Les nouvelles &#233;lites sociales ne se sentent chez elles qu'en transit, sur le chemin d'une conf&#233;rence de haut niveau, de l'inauguration de gala d'un nouveau magasin franchis&#233;, de l'ouverture d'un festival international de cin&#233;ma, ou d'une station touristique encore vierge. Leur vision du monde est essentiellement celle d'un touriste &#8212; perspective qui a peu de chance d'encourager un amour passionn&#233; pour la d&#233;mocratie &#187; (Christopher Lasch, &lt;i&gt;La R&#233;volte des &#233;lites&lt;/i&gt;, Champs-Flammarion, 2007, p. 18). En pr&#233;sentant ainsi le &#171; mode de vie itin&#233;rant &#187; des nouvelles &#233;lites du capitalisme global, que d&#233;crivait Christopher Lasch sinon la psychologie profonde du nouvel homme de gauche ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Critique de &#171; La haine de la d&#233;mocratie &#187; de J. Ranci&#232;re</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?705-jean-claude-michea-critique-de-la</link>
		<guid isPermaLink="true">https://collectiflieuxcommuns.fr/?705-jean-claude-michea-critique-de-la</guid>
		<dc:date>2013-11-22T10:09:03Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Progressisme</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Michea J.-C.</dc:subject>
		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Extraits du livre de Jean-Claude Mich&#233;a, L'empire du moindre mal, Essai sur la civilisation lib&#233;rale, 2007, Flammarion, Champs-essais, 2010, pp. 117-124. (...) C'est dans ce cadre intellectuel pr&#233;cis qu'il convient d'appr&#233;cier l'ouvrage que Jacques Ranci&#232;re a consacr&#233; &#224; la haine de la d&#233;mocratie (Jacques Ranci&#232;re, La Haine de la d&#233;mocratie, La Fabrique, 2005). L'int&#233;r&#234;t majeur de cet essai, en effet, est de conf&#233;rer &#224; ce renversement singulier du mat&#233;rialisme historique une formulation (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-33-progres-+" rel="tag"&gt;Progressisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-52-michea-+" rel="tag"&gt;Michea J.-C.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-81-philosophie-+" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Extraits du livre de Jean-Claude Mich&#233;a, &lt;i&gt;L'empire du moindre mal, Essai sur la civilisation lib&#233;rale&lt;/i&gt;, 2007, Flammarion, Champs-essais, 2010, pp. 117-124.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;(...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce cadre intellectuel pr&#233;cis qu'il convient d'appr&#233;cier l'ouvrage que Jacques Ranci&#232;re a consacr&#233; &#224; la haine de la d&#233;mocratie (Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;La Haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, La Fabrique, 2005). L'int&#233;r&#234;t majeur de cet essai, en effet, est de conf&#233;rer &#224; ce renversement singulier du mat&#233;rialisme historique une formulation conceptuelle particuli&#232;re&#173;ment brillante. De ce point de vue, ce petit livre constitue assur&#233;ment le manifeste philosophique le plus intelligent que la gauche moderne ait produit afin de l&#233;gitimer son nouveau cours. C'est pourquoi il est indispensable d'en dire bri&#232;vement un mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point de d&#233;part du texte est une mise en question radicale des th&#232;ses d&#233;fendues par Jean-Claude Milner dans son remarquable essai &lt;i&gt;Les Penchants criminels de l'Europe d&#233;mocratique&lt;/i&gt; (Verdier, 2003). Contre la pr&#233;tention de Milner &#224; mettre en &#233;vidence &#171; la loi d'illimitation propre &#224; la soci&#233;t&#233; moderne &#187; (p. 16), Ranci&#232;re objecte qu'une telle analyse conduirait &#224; transformer la soci&#233;t&#233; capitaliste contemporaine en une &#171; configuration anthropologique homog&#232;ne &#187; (op. cit., p. 37. ). Or, selon lui, il y a lieu, au contraire, de distinguer deux figures de l'illimitation, impossibles &#224; super- poser o&#249; &#224; d&#233;duire l'une de l'autre. Nous aurions ainsi, d'un c&#244;t&#233;, &lt;i&gt;un mauvais infini&lt;/i&gt; &#8212; celui de l'accumulation capitaliste au sens &#233;troit du terme &#8212; et de l'autre &lt;i&gt;un bon infini&lt;/i&gt; &#8212; celui de l'&#233;volution des m&#339;urs et des formes contemporaines de la consommation et du divertissement. Derri&#232;re la critique radicale du mode de vie capitaliste et de son individualisme narcissique (telle qu'on la rencontre par exemple, note Ranci&#232;re, dans les analyses de Daniel Bell et de Christopher Lasch), il conviendrait donc d'entendre un tout autre dis&#173;cours : celui de la &lt;i&gt;haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour &#233;tayer cette dialectique &#224; l'allure proudhonienne (le capitalisme aurait ses bons et ses mauvais c&#244;t&#233;s), Ranci&#232;re utilise un argument unique mais essentiel. D'apr&#232;s lui, les traits fondamentaux de cette d&#233;nonciation pr&#233;tendument &#171; moderne &#187; de la soci&#233;t&#233; de consommation seraient, en r&#233;a&#173;lit&#233;, d&#233;j&#224; int&#233;gralement pr&#233;sents dans la c&#233;l&#232;bre critique de la d&#233;mocratie ath&#233;nienne formul&#233;e par Platon au livre VIII de la &lt;i&gt;R&#233;publique &lt;/i&gt; : &#171; &lt;i&gt;Rien ne manque&lt;/i&gt; &#8212; &#233;crit ainsi Ranci&#232;re &#8212; &#224; la recension des maux que nous vaut, &#224; l'aube du troi&#173;si&#232;me mill&#233;naire, le triomphe de l'&#233;galit&#233; d&#233;mocratique : r&#232;gne du bazar et de sa marchandise bigarr&#233;e, &#233;galit&#233; du ma&#238;tre et de l'&#233;l&#232;ve, d&#233;mission de l'autorit&#233;, culte de la jeu&#173;nesse, parit&#233; hommes-femmes, droits des minorit&#233;s, des enfants et des animaux. La longue d&#233;ploration des m&#233;faits de l'individualisme de masse &#224; l'heure des grandes surfaces et de la t&#233;l&#233;phonie mobile ne fait qu'ajouter quelques acces&#173;soires modernes &#224; la fable platonicienne de l'indomptable &#226;ne d&#233;mocratique &#187; (p. 42)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Comme Ranci&#232;re le sait parfaitement, la critique de l'&#233;go&#239;sme lib&#233;ral et de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La conclusion semble alors s'imposer d'elle m&#234;me. Si, d'une part, le capitalisme n'existait pas encore &#224; Ath&#232;nes (on l'accordera sans difficult&#233;), et si Platon &#233;tait bien un adversaire farouche de la d&#233;mocratie (on l'accordera &#233;galement), comment ne pas en d&#233;duire, en effet, que la critique &#171; des grandes surfaces et de la t&#233;l&#233;pho&#173;nie mobile &#187; proc&#232;de avant tout, sous couvert d'anticapita&#173;lisme, d'une haine de la d&#233;mocratie ? Cet argument appelle, toutefois, deux remarques. _ La premi&#232;re est purement formelle, et concerne les limites de l'usage comparatif des textes anciens. En appli&#173;quant la m&#233;thode de Ranci&#232;re, on pourrait d&#233;montrer tout aussi bien que la critique &#233;cologiste de la civilisation de l'automobile (et de l'urbanisme d&#233;lirant qui en est la cons&#233;&#173;quence) n'a strictement rien &#224; voir avec celle du capitalisme moderne puisque Juv&#233;nal d&#233;non&#231;ait d&#233;j&#224;, dans ses &lt;i&gt;Satires&lt;/i&gt;, les probl&#232;mes insolubles de la circulation &#224; Rome&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On trouvera un exemple particuli&#232;rement sympa&#173;thique et distrayant de ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La seconde remarque est philosophique et porte sur l'interpr&#233;&#173;tation de la politique platonicienne propos&#233;e par Ranci&#232;re. Ce dernier omet, en effet, deux points importants. D'une part, la critique de la Cit&#233; d&#233;mocratique op&#233;r&#233;e par Platon ne re&#231;oit tout son sens que si on la replace dans la th&#233;orie de la d&#233;cadence de la Cit&#233; id&#233;ale dont elle ne repr&#233;sente qu'une &#233;tape (apr&#232;s celles de la timocratie et de l'oligarchie, et avant celle de la tyrannie). D'autre part, et c'est beaucoup plus important, le principe de cette dialectique descendante est pr&#233;cis&#233;ment le r&#244;le croissant que la &lt;i&gt;logique marchande&lt;/i&gt; est progressivement amen&#233;e &#224; jouer dans l'histoire cyclique du monde, logique dont Platon avait parfaitement compris l'essence (dans l'&#233;change marchand &#8212; &#233;crit-il au livre II de la &lt;i&gt;R&#233;publique&lt;/i&gt; &#8212; chacun cherche avant tout &#224; &#171; satisfaire son int&#233;r&#234;t &#187;). Le fait que le capitalisme &#8212; comme &lt;i&gt;projet id&#233;olo&#173;gique&lt;/i&gt; de fonder la soci&#233;t&#233; sur la g&#233;n&#233;ralisation de la logique marchande &#8212; soit effectivement inconcevable avant l'appari&#173;tion, au XVIIIe si&#232;cle, de l'&#233;conomie politique (comme de l'id&#233;al de la science newtonienne) ne signifie &#233;videmment pas que les rapports marchands n'&#233;taient pas pr&#233;sents d&#232;s la plus haute antiquit&#233; ; ni, par cons&#233;quent, qu'il &#233;tait impos&#173;sible d'en saisir, d&#232;s cette &#233;poque, certaines des implications anthropologiques fondamentales. De fait, c'est d'abord dans une telle critique de l'&#233;change marchand, et du d&#233;sir connexe de richesse, qu'il faut rechercher les sources premi&#232;res de cette condamnation de la &lt;i&gt;pleonexia&lt;/i&gt; (la volont&#233; de poss&#233;der toujours plus) qui est au centre de la philosophie politique platonicienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans l'oeuvre de Platon, la figure qui incarne de fa&#231;on embl&#233;matique l'homme (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce n'est que dans un second temps que l'&#171; homme aux d&#233;sirs illimit&#233;s &#187; va pouvoir trou&#173;ver dans la Cit&#233; d&#233;mocratique une forme particuli&#232;rement appropri&#233;e &#224; son essence (mais c'est le tyran, rappelons-le &#8212; et non le &lt;i&gt;demos&lt;/i&gt; &#8212; qui repr&#233;sente pour Platon la figure &lt;i&gt;ultime&lt;/i&gt; de l'homme &#171; pl&#233;onectique &#187;). Autrement dit, et contraire&#173;ment &#224; Ranci&#232;re, Platon se gardait bien d'oublier, dans ses analyses politiques, que l'Agora n'&#233;tait pas seulement le lieu o&#249; se tenait l'assembl&#233;e du Peuple. Comme chacun sait, c'&#233;tait tout autant, pour les Ath&#233;niens, la &lt;i&gt;place du March&#233;.&lt;/i&gt; Certes, la critique platonicienne de la d&#233;mocratie mar&#173;chande est d'abord celle d'un aristocrate hostile aux classes populaires, et qui tient le &lt;i&gt;demos&lt;/i&gt; pour le d&#233;positaire privil&#233;&#173;gi&#233; (mais non exclusif) de la &lt;i&gt;pl&#233;onexie&lt;/i&gt; marchande. Il serait parfaitement absurde, de ce point de vue, d'enr&#244;ler Platon sous la banni&#232;re d'un quelconque socialisme (on sait que de telles tentatives ont eu lieu, notamment au XIXe si&#232;cle). Mais il n'y a rien d'&#233;tonnant, non plus, dans le fait que cette critique aristocratique de la logique marchande ait permis &#224; Platon de d&#233;crire correctement &lt;i&gt;certaines&lt;/i&gt; cons&#233;quences humaines d&#233;j&#224; perceptibles &#224; l'&#233;poque, du d&#233;sir illimit&#233; d'accumuler des richesses et de la poursuite de l'int&#233;r&#234;t &#233;go&#173;&#239;ste (et ceci vaudrait tout autant, bien s&#251;r, pour l'analyse aristot&#233;licienne de la chr&#233;matistique, que Marx admirait tout particuli&#232;rement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faute d'avoir compris (ou voulu comprendre) cette nature complexe de la position platonicienne (indissoluble&#173;ment antipopulaire et antimarchande), Ranci&#232;re se rend d&#232;s lors tr&#232;s difficile la t&#226;che de penser le lib&#233;ralisme dans son unit&#233; dialectique effective. C'est, sans doute, la raison pour laquelle il se trouve in&#233;vitablement conduit &#224; reprendre &#224; son compte (sous une forme, il est vrai, beaucoup plus s&#233;duisante) la vieille rengaine des lib&#233;raux modernes selon laquelle toute critique radicale du mode de vie capitaliste (&#171; des grandes surfaces et de la t&#233;l&#233;phonie mobile &#187;) serait secr&#232;tement anim&#233;e par une &lt;i&gt;haine profonde de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, et l'aspiration &#224; un monde &#233;litiste, voire totalitaire. Le destin ult&#233;rieur de cet essai ne doit donc pas surprendre. On sait, en effet, qu'il a fini par devenir lors de la campagne pr&#233;sidentielle de 2007 la bible &lt;i&gt;officielle&lt;/i&gt; de S&#233;gol&#232;ne Royal, et la r&#233;f&#233;rence id&#233;ologique majeure de tous ses blogs &#233;lecto&#173;raux. Au vu de son &#339;uvre pass&#233;e, en tout point estimable, c'est un destin que Ranci&#232;re ne m&#233;ritait assur&#233;ment pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(...)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Comme Ranci&#232;re le sait parfaitement, la critique de l'&#233;go&#239;sme lib&#233;ral et de l'atomisation de la soci&#233;t&#233; &#233;tait au c&#339;ur des premi&#232;res r&#233;voltes socialistes. Pour contourner cet obstacle, &lt;i&gt;c'est-&#224;-dire pour rester sur des positions de gauche&lt;/i&gt;, il est donc conduit &#224; pr&#233;senter le socialisme origi&#173;nel comme un simple relais parmi d'autres de la politique contre-r&#233;volutionnaire. La critique de l'indivi&#173;dualisme lib&#233;ral &#8212; &#233;crit-il ainsi &#8212; a &#233;t&#233; &#171; initi&#233;e par les th&#233;oriciens de la contre-r&#233;volution au lendemain de la R&#233;volution fran&#231;aise &#187; et &#171; &lt;i&gt;relay&#233;e&lt;/i&gt; par les socialistes uto&#173;piques dans la premi&#232;re moiti&#233; du XIXe si&#232;cle &#187; (p. 21). Un peu plus loin, enfourchant le cheval ail&#233; de Nicolas Baverez, Ranci&#232;re va m&#234;me jusqu'&#224; reconna&#238;tre dans une telle critique &#171; la d&#233;nonciation &lt;i&gt;tr&#232;s fran&#231;aise&lt;/i&gt; de la r&#233;volu&#173;tion individualiste d&#233;chirant le corps social &#187; (p. 22). Ce qui n'est pas tr&#232;s gentil pour Marx.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;On trouvera un exemple particuli&#232;rement sympa&#173;thique et distrayant de ce vieux proc&#233;d&#233; rh&#233;torique dans le dernier ouvrage de Lucien Jerphagnon (&lt;i&gt;Laudator tem&#173;poris acti : c'&#233;tait mieux avant&lt;/i&gt;, Taillandier, 2007), ouvrage destin&#233; &#224; montrer au grand public que les d&#233;plorations &#224; l'endroit du monde tel qu'il devient sont une constante de la psychologie humaine. Il convient de relever ici l'&#233;tonnante schizophr&#233;nie id&#233;ologique des &lt;i&gt;spin doctors&lt;/i&gt; du progressisme. D'un c&#244;t&#233;, en effet, ils exhortent inlassa&#173;blement les classes populaires &#224; adapter leurs mentalit&#233;s &#171; archa&#239;ques &#187; &#224; un monde suppos&#233; en changement per&#173;p&#233;tuel (o&#249; &#171; jamais on ne peut se baigner deux fois dans le m&#234;me fleuve &#187;). Mais de l'autre, chaque fois qu'ils doivent affronter la moindre critique pr&#233;cise sur tel ou tel point du d&#233;veloppement capitaliste (le climat se r&#233;chauffe, l'&#233;go&#239;sme progresse, la d&#233;linquance augmente, la publicit&#233; devient de plus en plus envahissante, etc.), ils reprennent la posture du sage traditionnel et r&#233;pondent avec un sourire indulgent, qu'il n'y a l&#224; rien de nouveau sous le soleil, que les choses ont toujours &#233;t&#233; identiques &#224; elles-m&#234;mes et que toutes ces critiques sont infond&#233;es puisque aussi vieilles, en somme, que l'huma&#173;nit&#233; elle-m&#234;me. C'est ce qu'Orwell appelait, dans 1984, la &lt;i&gt;double pens&#233;e&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Dans l'oeuvre de Platon, la figure qui incarne de fa&#231;on embl&#233;matique l'homme de la &lt;i&gt;pl&#233;onexie&lt;/i&gt; est celle de Gyg&#232;s, celui que son invisibilit&#233; rend pr&#233;cis&#233;ment capable de satisfaire ses d&#233;sirs illimit&#233;s. Le choix de Platon (qui d&#233;tourne l&#224; un mythe d'H&#233;rodote) n'a &#233;vi&#173;demment rien d'innocent. Gyg&#232;s, en effet, &#233;tait l'anc&#234;tre suppos&#233; de ce roi l&#233;gendaire de Lydie que toute la tradi&#173;tion grecque s'accordait &#224; consid&#233;rer comme &lt;i&gt;l'inventeur de la monnaie&lt;/i&gt;. C'est l&#224; un d&#233;tail qui ne cadre pas tr&#232;s bien avec la th&#232;se de Ranci&#232;re selon laquelle la d&#233;noncia&#173;tion platonicienne de la &lt;i&gt;pl&#233;onexie&lt;/i&gt; aurait d'abord &#224; voir avec la critique des r&#232;gles d&#233;mocratiques. Je persiste, en effet, &#224; penser que l'invention de la monnaie a plus &#224; voir avec l'&#233;change &#233;conomique qu'avec le pouvoir du &lt;i&gt;demos&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Essor et faillite des r&#233;seaux de &#8220;troc&#8221; en Argentine : l'&#233;chec d'une refondation sociale</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?695-essor-et-faillite-des-reseaux-de</link>
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		<dc:date>2013-07-24T12:00:57Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Primitivisme</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;Par Bruno Mallard. Source : http://revista-theomai.unq.edu.ar/n... Sur le m&#234;me sujet et l'int&#233;riorisation des logiques &#233;conomiques, on lira &#171; Tentative d'analyse interne d'un SEL &#187; ainsi que &#171; Un sel entre id&#233;al d&#233;mocratique et esprit du capitalisme &#187; . Le d&#233;veloppement, lors de la r&#233;cente crise dans le C&#244;ne sud, de vastes r&#233;seaux de &#8220;troc&#8221; cons-titue &#224; coup s&#251;r l'une des formes de mobilisation sociale les plus importantes et originales de ces derni&#232;res ann&#233;es dans la r&#233;gion. Ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-88-primitivisme-+" rel="tag"&gt;Primitivisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-109-psycho-sociologie-+" rel="tag"&gt;Psycho-sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-110-anthropologie-+" rel="tag"&gt;Anthropologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-134-economie-+" rel="tag"&gt;&#201;conomie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-216-type-anthropologique-+" rel="tag"&gt;Type anthropologique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Par Bruno Mallard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://revista-theomai.unq.edu.ar/numero12/art_mallard_12.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://revista-theomai.unq.edu.ar/n...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le m&#234;me sujet et l'int&#233;riorisation des logiques &#233;conomiques, on lira &lt;a href=&#034;https://collectiflieuxcommuns.fr/spip/spip.php?article136&#034;&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#171; Tentative d'analyse interne d'un SEL &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; ainsi que &lt;a href=&#034;http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2005-2-page-317.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#171; Un sel entre id&#233;al d&#233;mocratique et esprit du capitalisme &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement, lors de la r&#233;cente crise dans le C&#244;ne sud, de vastes r&#233;seaux de &#8220;troc&#8221; cons-titue &#224; coup s&#251;r l'une des formes de mobilisation sociale les plus importantes et originales de ces derni&#232;res ann&#233;es dans la r&#233;gion. Ce mouvement s'est surtout d&#233;ploy&#233; en Argentine, mais il a engendr&#233; des effets d'essaimage et d'imitation tels que son influence a d&#233;pass&#233; les fronti&#232;res pour s'&#233;tendre aux pays voisins et au-del&#224;. Il faut dire qu'il a vite d&#233;montr&#233; sa capacit&#233; &#224; am&#233;-liorer les conditions de vie d'innombrables foyers frapp&#233;s par la r&#233;cession. En outre, sa popu-larit&#233; a &#233;t&#233; renforc&#233;e par le projet de r&#233;novation sociale dont il s'est voulu porteur, fond&#233; sur une ferme d&#233;nonciation des effets pervers de l'&#233;conomie dominante. Toutefois, malgr&#233; ses m&#233;rites, il a fini par entrer lui-m&#234;me en crise et par perdre la tr&#232;s grande majorit&#233; de ses adh&#233;-rents. A l'heure o&#249; beaucoup se demandent si n'a pas &#233;t&#233; &#233;crite la derni&#232;re page de l'histoire du troc argentin et de sa monnaie d&#233;di&#233;e, le cr&#233;dito, il convient de revenir sur les caract&#233;risti-ques de ce ph&#233;nom&#232;ne in&#233;dit et tenter d'&#233;clairer les causes profondes de son &#233;chec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I &#8211; Une dynamique novatrice au destin impr&#233;vu&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;e en 1995 dans la province de Buenos Aires, puis &#233;tendue au fil des ans &#224; l'ensemble de l'Argentine, la dynamique du troc s'est impos&#233;e au tournant du si&#232;cle comme une v&#233;ritable &#233;conomie parall&#232;le, un syst&#232;me informel de production et d'&#233;change de biens (produits ali-mentaires, v&#234;tements, accessoires m&#233;nagers&#8230;) et services (de r&#233;paration, m&#233;dicaux, de trans-port&#8230;) con&#231;u comme ouvert &#224; tous, et notamment aux nombreux exclus ou d&#233;&#231;us de l'&#233;conomie officielle. Les transactions ont lieu dans des centres sp&#233;cialis&#233;s appel&#233;s clubs ou &#8220;n&#339;uds&#8221; (nodos), souvent reli&#233;s les uns aux autres en r&#233;seaux provinciaux ou nationaux. D'apr&#232;s certaines estimations, en 2002 environ 60 % des clubs argentins &#233;taient situ&#233;s dans la province de Buenos Aires et 18 % dans celle de Santa Fe (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico &amp; Hintze, 2003 : 20). Si l'on ajoute la tendance des grands r&#233;seaux comme le RGT (R&#233;seau Global du Troc) &#224; s'&#233;tendre vers les r&#233;gions limitrophes des pays voisins, tels l'Uruguay ou le Br&#233;sil, il semble justifi&#233; d'associer principalement ce mouvement &#224; l'espace g&#233;ographique du bassin de la Plata.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I.1 &#8211; L'originalit&#233; du mouvement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pertinence du terme de troc a &#233;t&#233; beaucoup discut&#233;e par les sp&#233;cialistes, car les &#233;changes sont en r&#233;alit&#233; m&#233;diatis&#233;s par une monnaie affect&#233;e, dite &#8220;sociale&#8221; &#8211; le cr&#233;dito &#8211;, mat&#233;rialis&#233;e sous la forme de tickets semblables &#224; des billets. La pratique du troc direct, sans monnaie, se rencontre encore occasionnellement mais est tr&#232;s minoritaire en raison de la contrainte de double correspondance qu'elle impose (le bien que j'ai &#224; offrir doit int&#233;resser celui aupr&#232;s de qui je souhaite acqu&#233;rir un produit). N&#233;anmoins, l'appellation de troc a &#233;t&#233; maintenue dans l'usage, car elle a l'avantage de rendre compte du principe fondateur du syst&#232;me, celui d'une r&#233;ciprocit&#233; dans les prestations, un individu ne pouvant acqu&#233;rir des produits que dans la me-sure o&#249; il offre lui-m&#234;me des produits, et inversement ; ce que d&#233;signe le n&#233;ologisme de &#8220;pro-sommation&#8221; (la production-consommation) forg&#233; par les promoteurs du syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la diff&#233;rence de bien des solutions d'urgence mises en &#339;uvre en cas de crise, le projet du troc s'est distingu&#233; d&#232;s l'origine par sa vis&#233;e ambitieuse de refondation sociale, nourrie par une r&#233;flexion inspir&#233;e de l'humanisme critique. Il s'agissait de &#171; construire des pratiques &#233;conomiques (&#8230;) &#224; contre-courant du syst&#232;me capitaliste &#187;, d'&#171; inventer de nouvelles r&#232;gles du jeu &#187; et de &#171; forger de nouveaux liens sociaux &#187; pour cr&#233;er &#171; un ordre social plus juste, d&#233;mocratique et &#233;quitable &#187; ; bref ni plus ni moins de &#171; r&#233;inventer la vie &#187; (Primavera, 2000a). Cette utopie n'en est pas rest&#233;e au stade des id&#233;es. Elle a r&#233;ussi &#224; canaliser dans des d&#233;marches concr&#232;tes les &#233;nergies de larges groupes sociaux et permis ainsi de soulager les p&#233;nuries mat&#233;rielles cons&#233;cutives &#224; l'explosion du ch&#244;mage et &#224; la fonte acc&#233;l&#233;r&#233;e du pouvoir d'achat des m&#233;nages. Selon l'un des fondateurs du principal r&#233;seau du pays, le RGT : &#171; tout club de troc est en mesure d'apporter &#224; un ch&#244;meur une r&#233;ponse dans un d&#233;lai tr&#232;s bref &#8211; balayer, peindre&#8230;&#8211; ou peut-&#234;tre &#224; son &#233;pouse : s'occuper d'une malade, pr&#233;parer des re-pas&#8230; &#187; (Carlos de Sanzo cit&#233; dans Pulso Bolivia, 17/06/2002). Dans certains cas, les r&#233;seaux de troc ont m&#234;me permis d'&#233;viter la cessation d'activit&#233; de petits n&#233;goces et suscit&#233; l'apparition de nouvelles micro-entreprises. Sur le plan psychologique, le troc a donn&#233; la pos-sibilit&#233; &#224; nombre de personnes d&#233;sesp&#233;r&#233;es et engag&#233;es sur la pente de la d&#233;saffiliation sociale de retrouver une communaut&#233; d'appartenance, des rep&#232;res pour la vie quotidienne et des rai-sons de garder foi en l'avenir. De v&#233;ritables transformations personnelles ont m&#234;me parfois eu lieu, comme dans le cas de ce membre de l'association Eco Trueque, entr&#233; dans l'organisation dans un &#233;tat fam&#233;lique et d&#233;sempar&#233;, et qui affichait fi&#232;rement, quelque temps plus tard, son statut d'&#8220;ambassadeur du troc&#8221; et pr&#233;voyant de parcourir le territoire uruguayen &#224; bicyclette afin de promouvoir la cr&#233;ation de nouveaux clubs (Pulso Bolivia, 17/06/2002). On ne souli-gnera donc jamais assez l'importance vitale qu'ont pu avoir les r&#233;seaux et qu'au-del&#224; des pro-bl&#232;mes d'approvisionnement, les contacts et ph&#233;nom&#232;nes de coh&#233;sion communautaire qu'ils ont favoris&#233;s ont beaucoup att&#233;nu&#233; les effets de d&#233;structuration sociale et psychologique li&#233;s &#224; l'effondrement &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I.2 &#8211; Une grande exp&#233;rience sociale avort&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a) L'essor&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement des r&#233;seaux argentins a &#233;t&#233; progressif entre 1995 et 2000, puis fulgurant en 2001 et 2002. D'apr&#232;s les estimations disponibles, on comptait 17 clubs en 1996, 83 en 1998, 1 800 en 2001, et 5 000 au milieu de l'ann&#233;e 2002 &#8211; point culminant du d&#233;veloppement des r&#233;seaux &#8211; pour environ 2 500 000 participants actifs (7 % de la population) et peut-&#234;tre quel-que 6 000 000 de b&#233;n&#233;ficaires (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sabat&#233; &amp; Hintze, 2003). Au-tant de donn&#233;es qui, m&#234;me si elles sont approximatives, sont r&#233;v&#233;latrices de l'&#233;norme inci-dence sociale du ph&#233;nom&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forte acc&#233;l&#233;ration dont t&#233;moignent les chiffres co&#239;ncide avec l'aggravation brutale de la crise dans le pays, marqu&#233;e par la fin de la parit&#233; du peso avec le dollar. Toutefois, l'observation de cette corr&#233;lation est insuffisante pour expliquer la popularit&#233; et la g&#233;n&#233;ralisa-tion de la formule sp&#233;cifique du troc comme r&#233;ponse aux difficult&#233;s socio-&#233;conomiques ; car l'Am&#233;rique latine et l'Argentine elle-m&#234;me ont travers&#233; bien des r&#233;cessions dans leur histoire, mais jamais jusqu'ici ce type de mobilisation ne s'&#233;tait impos&#233;, tout au moins &#224; cette &#233;chelle. A bien y regarder, la singuli&#232;re capacit&#233; de diffusion de cette pratique au sein du corps social semble reposer sur plusieurs facteurs. Il est clair, tout d'abord, que nombre de troqueurs et d'animateurs de r&#233;seaux ont &#233;t&#233; d&#232;s le d&#233;part enthousiasm&#233;s par le projet propos&#233;. Il est vrai que ce dernier ne manquait pas d'attraits : fermement critique du pr&#233;sent mais r&#233;solument tourn&#233; vers l'avenir, soutenu par une r&#233;flexion de fond et des analyses th&#233;oriques, riche en propositions &#233;thiques &#224; port&#233;e g&#233;n&#233;rale mais aussi en r&#232;gles pratiques pr&#233;cises (2)&#8230; En outre, les id&#233;es expos&#233;es ont fait vibrer la corde sensible de l'anti-lib&#233;ralisme et de l'altermondialisme et mis&#233; sur la forte capacit&#233; d'improvisation et de mobilisation collective de la soci&#233;t&#233; argentine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre &#233;l&#233;ment favorable tient &#224; la structuration originale des centres d'&#233;change en r&#233;seaux provinciaux ou nationaux : R&#233;seau Provincial du Chaco, R&#233;seau Global du Troc, R&#233;seau du Troc Solidaire&#8230; Ce mode d'organisation et de coordination a permis de trouver un &#233;quilibre f&#233;cond, au moins pendant un temps, entre, d'une part, l'exigence de coh&#233;rence et d'ouverture sur l'ext&#233;rieur des diff&#233;rents centres locaux (en permettant notamment aux &#8220;prosommateurs&#8221; d'un r&#233;seau donn&#233; de passer librement d'un club &#224; l'autre, m&#234;me tr&#232;s &#233;loign&#233;s g&#233;ographique-ment, avec l'assurance de trouver des r&#232;gles et conditions de transaction identiques ou tr&#232;s voisines), et d'autre part la n&#233;cessit&#233; de s'adapter aux caract&#233;ristiques variables des lieux d'implantation des clubs (quartier pauvre ou de classes moyennes, taille et caract&#233;ristiques du collectif de troqueurs&#8230;). Les promoteurs du troc ont ainsi cherch&#233; &#224; mettre en &#339;uvre un mode de pilotage et de gestion plus horizontal que vertical et combinant avec souplesse diff&#233;-rentes &#233;chelles spatiales : locale, provinciale/nationale, internationale le cas &#233;ch&#233;ant. Propice &#224; l'extension g&#233;ographique rapide du syst&#232;me, cette organisation r&#233;ticulaire a &#233;galement suscit&#233; chez les participants des identifications territoriales multiples : l'interaction r&#233;guli&#232;re entre voisins a permis la consolidation du sentiment d'appartenance locale ; le maillage &#233;tendu du syst&#232;me et son inscription dans un mouvement d'envergure nationale ont affermi l'id&#233;e d'une solidarit&#233; argentine et d'une vaste soci&#233;t&#233; civile en marche ; enfin, les th&#232;ses d&#233;fendues dans le projet du troc ont fait de celui-ci un vecteur privil&#233;gi&#233; de rattachement &#224; la mouvance trans-nationale de l'altermondialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b) &#8230;et la chute&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, on le sait, la p&#233;riode faste des r&#233;seaux a fait long feu. D&#232;s f&#233;vrier 2003, il &#233;tait es-tim&#233; que le R&#233;seau Global et le R&#233;seau Solidaire, regroupant la majorit&#233; des clubs du pays, avaient perdu pr&#232;s de 90 % de leurs adh&#233;rents ; et en juillet de la m&#234;me ann&#233;e, quatre clubs sur cinq avaient disparu (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sabat&#233; &amp; Hintze, 2003). Comment expliquer un effondrement si brusque et d'une telle ampleur ? Les responsables des r&#233;seaux ont surtout d&#233;nonc&#233; l'&#233;mission massive de monnaie sociale contrefaite (en plus d'autres pro-bl&#232;mes, comme la revente d'objets vol&#233;s dans certains clubs). Il est vrai que d&#232;s septembre 2002, on estimait que pr&#232;s d'un demi-milliard des cr&#233;ditos en circulation avaient &#233;t&#233; fabriqu&#233;s ill&#233;galement. Ces &#233;missions sauvages ont engendr&#233; une pouss&#233;e d'inflation incontr&#244;lable et des p&#233;nuries de certains produits, suscitant une grave perte de confiance du public dans le syst&#232;me (Clar&#237;n, 03/09/2002). A ces dysfonctionnements internes, reproduisant ironiquement les d&#233;rives de l'&#233;conomie officielle tant d&#233;cri&#233;e, s'est superpos&#233; un changement de contexte : la conjoncture &#233;conomique a connu un d&#233;but d'am&#233;lioration en 2003 et le pays a b&#233;n&#233;fici&#233; &#224; nouveau de l'aide financi&#232;re de grands organismes de pr&#234;t internationaux. La consolidation de la situation mat&#233;rielle des m&#233;nages qui s'en est suivie a contribu&#233; &#224; &#233;loigner ces derniers de la pratique du troc (El Mercurio, 20/02/2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, la d&#233;route des clubs de troc ne saurait &#234;tre attribu&#233;e exclusivement &#224; des causes exog&#232;nes. En 2003, les difficult&#233;s du pays se sont certes att&#233;nu&#233;es, mais cette amorce de re-dressement &#233;tait loin de justifier la d&#233;sertion massive constat&#233;e. Quant &#224; l'explication tenant &#224; l'introduction massive de faux cr&#233;ditos, elle est bien s&#251;r importante mais insuffisante : pour-quoi le syst&#232;me du troc a-t-il &#233;t&#233; si facilement touch&#233; par cette d&#233;rive frauduleuse alors qu'il &#233;tait cens&#233; b&#233;n&#233;ficier d'un solide encadrement &#233;thique (confiance mutuelle, probit&#233;, solidari-t&#233;&#8230;) ? Et surtout, pourquoi l'immense majorit&#233; des participants ont-ils renonc&#233; si vite, et ap-paremment sans grand remords, au projet alors que les dysfonctionnements mon&#233;taires appa-rus n'invalidaient pas le syst&#232;me dans sa &#8220;philosophie&#8221; &#8211; l'&#233;change d'un bien ou service contre un autre bien ou service, autrement dit la &#8220;prosommation&#8221; &#8211; et que, au-del&#224; des ques-tions mat&#233;rielles, le troc &#233;tait cens&#233; &#234;tre avant tout porteur d'une humanisation des rapports sociaux et d'une &#8220;r&#233;invention de la vie&#8221; dans toutes ses dimensions ? Face &#224; de telles interro-gations, on peut avancer l'id&#233;e que l'&#233;croulement visible des r&#233;seaux cache en fait un autre &#233;chec, plus profond, qui lui est li&#233; : celui de l'incapacit&#233; du projet &#224; faire advenir l'alternative socio-&#233;conomique promise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II &#8211; Les causes profondes de l'&#233;chec&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un examen attentif conduit &#224; mettre au jour certaines contradictions inh&#233;rentes au syst&#232;me et insoutenables &#224; terme. Celles-ci ont pes&#233; dans la forte d&#233;saffection dont les r&#233;seaux ont &#233;t&#233; r&#233;cemment victimes. Mais il est probable que m&#234;me en l'absence des &#233;v&#233;nements particuliers qui ont pr&#233;cipit&#233; la d&#233;b&#226;cle, elles auraient men&#233;, &#224; terme, &#224; la d&#233;composition du dispositif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.1 &#8211; Des soubassements th&#233;oriques ambigus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a) La naturalisation du march&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;fauts de coh&#233;rence &#233;taient pr&#233;sents d&#232;s l'origine, dans la pens&#233;e m&#234;me des fondateurs du syst&#232;me. Un des textes des promoteurs du RGT &#233;tait intitul&#233; : &#171; La r&#233;invention du march&#233; : l'exp&#233;rience du R&#233;seau Global du Troc en Argentine &#187; (Covas &amp; de Sanzo &amp; Primavera, 2001). Cette formulation ramasse toute l'ambigu&#239;t&#233; du programme propos&#233; : s'agit-il de cr&#233;er quelque chose de fonci&#232;rement diff&#233;rent du march&#233; tel qu'il existe ou de reproduire ce der-nier ? En d'autres termes, est-il question de faire &#233;merger une alternative sociale au syst&#232;me capitaliste ou bien une simple variante compl&#233;mentaire de ce dernier ? Il est clair que le but revendiqu&#233; &#233;tait de faire surgir de l'in&#233;dit sur le plan social, de trouver des modes d'organisation non r&#233;ductibles aux formes &#233;conomiques conventionnelles. Cependant, on peut douter que les militants aient pris la pleine mesure des conditions de possibilit&#233; d'une telle innovation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le sugg&#232;re le titre cit&#233;, leur discours trahit souvent une difficult&#233; &#224; situer la pens&#233;e en dehors du rapport marchand conventionnel. Le march&#233; est volontiers assimil&#233; &#224; un fait naturel consusbstantiel aux soci&#233;t&#233;s humaines. Fid&#232;les &#224; une vieille tradition des manuels d'&#233;conomie, certains militants sugg&#232;rent m&#234;me que le troc primitif en serait le pr&#233;lude. Pour-tant, les travaux sp&#233;cialis&#233;s ont depuis longtemps montr&#233; qu'il s'agit l&#224; &#171; d'un mythe d'origine des soci&#233;t&#233;s marchandes et non d'une r&#233;alit&#233; anthropologique &#187; (Servet, 1993), que ce troc originel rel&#232;ve le plus souvent de sch&#233;mas et principes symboliques et culturels bien diff&#233;rents de la logique classique du march&#233;, &#224; l'instar, d'ailleurs, de certaines formes de troc ethnique encore pr&#233;sentes dans les Andes argentines et ailleurs (Campisi, 2001). Plus g&#233;n&#233;ralement, on peut avancer que l'&#233;conomie de march&#233;, avec son imaginaire de la valeur, de l'int&#233;r&#234;t et de l'efficience n'est pas une destin&#233;e in&#233;luctable, une vis&#233;e spontan&#233;e toujours pr&#234;te &#224; s'actualiser, mais plut&#244;t une construction sociale qui, comme tout fait culturel, rec&#232;le une part d'arbitraire. En ne percevant pas clairement cela, les militants du troc se trouvent pouss&#233;s &#224; appr&#233;hender l'organisation sociale d'abord en termes &#233;conomiques, ce qui restreint leurs pos-sibilit&#233;s d'analyse d'autres logiques et d'autres modes de relation interpersonnelle existants ou potentiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b) L'id&#233;alisation du rapport &#233;conomique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#244;le central accord&#233; au principe du march&#233; place les avocats du troc dans une situation inconfortable. En effet, dans un tel cadre, quelle alternative prometteuse peut-on concevoir ? Une seule issue semble envisageable : &#233;vacuer du discours la probl&#233;matique inh&#233;rente aux soubassements &#233;conomiques par la focalisation sur un &#8220;monstre repoussoir&#8221; : le capitalisme lib&#233;ral, la mondialisation&#8230;, coupables de pervertir l'institution originelle du march&#233; au prix de graves d&#233;s&#233;quilibres sociaux : ch&#244;mage, pauvret&#233;, in&#233;galit&#233;s, exclusion, d&#233;litement des liens sociaux, perte des rep&#232;res symboliques&#8230; Toutefois, m&#234;me s'il est hors de doute que les politiques ultralib&#233;rales ont une lourde part de responsabilit&#233; dans les crises r&#233;centes (Salama, 2002), une telle optique d'analyse est contestable. Les contradictions et probl&#232;mes de fond qui travaillent les soci&#233;t&#233;s contemporaines ont en fait un lien essentiel avec le syst&#232;me m&#234;me du march&#233; (Fotopoulos, 2002), avec les principes de l'int&#233;r&#234;t individuel, de la concurrence, de l'efficience et de la croissance mat&#233;rielle qui sont la substance de la logique qui l'anime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;faut de prise en compte de cette r&#233;alit&#233; aboutit &#224; l'enlisement th&#233;orique du discours sur le troc. Dans un entretien accord&#233; il y a quelques ann&#233;es, deux des membres fondateurs du R&#233;seau Global du Troc (Covas &amp; Ravera, 2001) sugg&#233;raient significativement que le &#8220;jeu du march&#233; libre&#8221; &#233;tait une caract&#233;ristique fondamentale du troc, ce qui n'est &#233;videmment pas un moindre paradoxe pour une institution cens&#233;e prendre le contre-pied du lib&#233;ralisme. Cette id&#233;e ne peut &#234;tre maintenue qu'en pr&#234;tant une illusoire neutralit&#233; au rapport &#233;conomique : la pleine r&#233;ussite sociale du march&#233; ne d&#233;pendrait gu&#232;re que de la coop&#233;ration, la solidarit&#233; et l'altruisme des participants, dont l'importance est d'ailleurs soulign&#233;e avec force. Mais cette rh&#233;torique de la solidarit&#233; n'est pas articul&#233;e conceptuellement aux interactions marchandes classiques (et pour cause, puisque que ces derni&#232;res sont l'antith&#232;se de la relation personnelle, dans la mesure o&#249; elles supposent une appropriation de biens d&#233;tach&#233;e des personnes, c'est-&#224;-dire d&#233;termin&#233;e exclusivement par les prix ; Mouchot, 2003 : 501). Du coup, la matrice &#233;co-nomique conventionnelle se trouve r&#233;institu&#233;e telle quelle dans le syst&#232;me du troc, &#224; quelques nuances pr&#232;s (comme, par exemple, l'interdiction d'accumuler une &#233;pargne trop importante). On est donc fond&#233;, en derni&#232;re analyse, &#224; douter de l'h&#233;t&#233;rodoxie des propositions avanc&#233;es : du point de vue th&#233;orique, le syst&#232;me du troc repr&#233;sente moins un &#8220;changement de para-digme&#8221; fondateur d'une alternative au sens fort que la r&#233;&#233;dition, sous un jour humaniste, de sch&#233;mas &#233;conomiques connus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.2 &#8211; Une mise en &#339;uvre domin&#233;e par l'utilitarisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait r&#233;pliquer que ces consid&#233;rations se situent sur le plan abstrait de la discussion conceptuelle et n'affectent peut-&#234;tre pas vraiment les pratiques des clubs. Il n'en est rien : les d&#233;faillances rep&#233;rables dans la r&#233;flexion trouvent une traduction directe dans la vie des r&#233;-seaux. Certes, a pu &#234;tre observ&#233;e la cr&#233;ation de solidarit&#233;s nouvelles, de formes de sociabilit&#233; originales et de nouveaux rep&#232;res identitaires, notamment dans les petits clubs de quartier &#224; l'ambiance quasi familiale. Mais les observateurs reconnaissent que le ph&#233;nom&#232;ne est loin d'&#234;tre g&#233;n&#233;ralis&#233; et que sa port&#233;e est limit&#233;e, insuffisante en tout cas pour fa&#231;onner le syst&#232;me de telle sorte que celui-ci constitue plus une rupture qu'une continuit&#233; vis-&#224;-vis de l'&#233;conomie officielle (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sabat&#233; &amp; Hintze, 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux autres faits apparaissent par contre d&#233;terminants dans le fontionnement du syst&#232;me du troc, et notamment du grand r&#233;seau qu'est le RGT. Le premier est la cons&#233;quence imm&#233;diate de ce qui a &#233;t&#233; vu pr&#233;c&#233;demment sous un angle th&#233;orique : la mise en &#339;uvre du projet a conduit &#224; l'adoption, ou au maintien, par les victimes de la crise devenues &#8220;prosommateurs&#8221; de modes de comportement (&#233;conomique) en contradiction avec les valeurs (sociales) cens&#233;es guider ces personnes. Deux analystes ayant &#233;tudi&#233; de pr&#232;s le club La Estaci&#243;n, &#224; Buenos Ai-res, r&#233;sumaient parfaitement le probl&#232;me : &#171; Comment serait-il possible d'emp&#234;cher que l'objectif d'am&#233;lioration personnelle tende &#224; imposer la loi de la concurrence quand cette m&#234;me loi est inh&#233;rente &#224; la logique de tout march&#233; ? (&#8230;) Une fois instaur&#233;e la logique concurrentielle, comment peut-on convaincre les concurrents que, s'ils s'accordaient sur une morale partag&#233;e garante d'une forme d'autocontr&#244;le de l'int&#233;r&#234;t individuel, tous y trouve-raient leur compte ? &#187; (Ford &amp; Picasso, 2002, cit&#233; dans Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sa-bat&#233; &amp; Hintze, 2003 : 30). Comment peut-on, en effet ? Le d&#233;fi est manifestement tr&#232;s diffi-cile &#224; relever. La conception ambigu&#235; du syst&#232;me semble vouer celui-ci &#224; une impossible union des contraires, au mariage chim&#233;rique de la poursuite de l'int&#233;r&#234;t individuel et de l'esprit de solidarit&#233;. Le commentaire cit&#233; m&#232;ne cependant &#224; une piste : il pose indirectement le probl&#232;me classique des jeux non coop&#233;ratifs (le &#8220;Dilemme du prisonnier&#8221;) dans lesquels, pour certains cas de figure, le chacun pour soi aboutit &#224; une solution d'&#233;quilibre basse, sous-optimale sur le plan collectif, o&#249; les gains des uns et des autres sont inf&#233;rieurs &#224; ce qu'ils au-raient &#233;t&#233; s'il y avait eu solidarit&#233; entre les participants (Maris, 2003 : 117-118). En prenant acte des diff&#233;rentes strat&#233;gies possibles, on pourrait effectivement imaginer que le projet parte de la d&#233;monstration des avantages concrets de la coop&#233;ration, g&#233;n&#233;ratrice d'&#233;quilibres hauts, afin de faire &#233;merger de nouvelles sensibilit&#233;s et de nouveaux rep&#232;res pour la d&#233;cision ; ainsi la pr&#233;f&#233;rence individualiste, c'est-&#224;-dire pour le rapport marchand classique, pourrait-elle, peut-&#234;tre, &#234;tre renvers&#233;e (3). Toutefois, dans une perspective d'alternative sociale, cette pro-position n'est en elle-m&#234;me pas suffisante car elle rel&#232;ve, au fond, d'un calcul utilitaire au second degr&#233; : la coop&#233;ration n'est pas valoris&#233;e pour elle-m&#234;me, pour ce qu'elle signifie sur le plan relationnel et symbolique, mais est subordonn&#233;e &#224; une configuration de la matrice des gains mat&#233;riels qui la favorise par rapport &#224; d'autres solutions, ce qui non seulement la rend fragile mais la d&#233;nature en partie. Les liens interpersonnels sont sans doute la cl&#233; de toute al-ternative concevable, ainsi que le font valoir les promoteurs du troc eux-m&#234;mes, mais pour exister en tant que tels, ces liens doivent garder une certaine autonomie vis-&#224;-vis des questions mat&#233;rielles (4).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second &#233;l&#233;ment est la revendication d'une convergence avec l'&#233;conomie capitaliste : les activit&#233;s productives n&#233;es du troc et de la circulation des cr&#233;ditos ont &#233;t&#233; invit&#233;es &#224; gagner en productivit&#233; et en efficacit&#233; afin de pouvoir rejoindre le &#8220;march&#233; formel&#8221;. D&#232;s l'ann&#233;e 2000, les porte-parole du R&#233;seau Global annon&#231;aient que &#171; [Gr&#226;ce au] partenariat avec diff&#233;rents organismes gouvernementaux (&#8230;), des ponts commencent &#224; &#234;tre jet&#233;s pour faciliter la transi-tion vers le march&#233; formel &#187; (Primavera, 2000b). A cet &#233;gard, on sait notamment que le Secr&#233;tariat Gouvernemental aux Petites et Moyennes Entreprises a travaill&#233; en collaboration avec le RGT pour organiser, &#224; l'intention des micro-entreprises du R&#233;seau, des s&#233;ances de formation destin&#233;es &#224; &#8220;d'am&#233;liorer la qualit&#233; et la productivit&#233;&#8221; et &#224; cr&#233;er des &#8220;cha&#238;nes de valeur&#8221; (P&#225;gina 12, 08/04/2002). Cette recherche de l'efficacit&#233; &#233;conomique et de la normalisation/formalisation a &#233;t&#233; d'autant plus vive que les structures productives des clubs ont &#233;t&#233; confront&#233;es &#224; la concurrence croissante de petites et moyennes entreprises (PME) classiques invit&#233;es &#224; participer aux &#233;changes (les entreprises dites &#8220;mixtes&#8221;, distribuant leurs produits &#224; la fois sur le march&#233; formel et sur le march&#233; captif des grands r&#233;seaux de troc) (5). M&#234;me s'il est douteux que ces programmes de transition vers le secteur priv&#233; aient &#233;t&#233; une r&#233;ussite, ils sont une reconnaissance implicite que la logique r&#233;gissant le fonctionnement des clubs ne diff&#232;re pas fondamentalement de celle du march&#233; capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.3 &#8211; Les d&#233;ficiences de la gestion des r&#233;seaux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a) Une composante solidaire sur&#233;valu&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mim&#233;tisme a &#233;t&#233; d'autant plus fort qu'il a &#233;t&#233; encourag&#233; par deux erreurs d'&#233;valuation de la part des fondateurs et promoteurs du troc. D'abord, ces derniers semblent avoir eu tendance &#224; sur&#233;valuer le poids r&#233;el de la composante solidaire dans les &#233;changes. De ce fait, la probl&#233;ma-tique de la transmission des valeurs &#233;thiques aux prosommateurs a &#233;t&#233; parfois minimis&#233;e dans son importance. Il est vrai que des chartes de principes ont &#233;t&#233; &#233;dict&#233;es, que des cours de for-mation ont &#233;t&#233; dispens&#233;es aux responsables de centre d'&#233;change ainsi que des s&#233;ances de sen-sibilisation aux groupes de troqueurs. Mais si ces efforts &#233;ducatifs ont quelquefois suscit&#233; des prises de conscience, ils ont &#233;t&#233; insuffisants pour frayer la voie &#224; une v&#233;ritable transformation culturelle, c'est-&#224;-dire &#224; une r&#233;forme du mode de pens&#233;e et de comportement des acteurs. La grande majorit&#233; des troqueurs se sont montr&#233;s bien moins concern&#233;s par la mise en &#339;uvre &#224; grande &#233;chelle d'une &#233;conomie plus humaine et plus juste, que, plus prosa&#239;quement, par la meilleure fa&#231;on de remplir le &#8220;panier de la m&#233;nag&#232;re&#8221; ou de faire de bonnes affaires. Sur le terrain, il &#233;tait m&#234;me frappant de constater l'&#233;cart s&#233;parant la rh&#233;torique humaniste et aux ac-cents lyriques des id&#233;ologues des r&#233;seaux et la vie concr&#232;te de beaucoup de clubs d'&#233;change, domin&#233;e par les &#8220;comptabilit&#233;s d'&#233;picier&#8221; et les consid&#233;rations utilitaires. Ce n'est que lorsque les clubs ont fini par &#234;tre rong&#233;s par les strat&#233;gies opportunistes et les abus en tous genres que les coordinateurs ont reconnu l'urgence &#171; d'&#233;duquer les prosommateurs &#224; d&#233;fendre les bases du syst&#232;me &#187; (V&#237;ctor Solmi, Clar&#237;n, 10/07/2002).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b) La massification du syst&#232;me&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, beaucoup de centres d'&#233;change ont chang&#233; de visage au fil du temps. La ma-jorit&#233; d'entre eux &#233;taient &#224; l'origine de petite taille, limit&#233;s &#224; un cercle de personnes vivant &#224; proximit&#233; les unes des autres ou se connaissant plus ou moins. Ils favorisaient souvent une personnalisation des relations entre participants et, dans les meilleurs cas, l'&#233;mergence de rapports d'&#233;change plus solidaires et &#233;quitables. Mais avec les ann&#233;es, et surtout &#224; partir de 2001, nombre de clubs sont devenus de lieux de rassemblement de masse. Bien s&#251;r, la d&#233;-tresse engendr&#233;e par l'effondrement &#233;conomique &#233;tait telle qu'il &#233;tait hors de question d'interdire l'acc&#232;s &#224; cette planche de salut aux immenses contingents d'exclus. Mais en m&#234;me temps, certains r&#233;seaux comme le RGT, soucieux d'offrir un assortiment de biens et services digne du march&#233; formel, ont d&#233;lib&#233;r&#233;ment encourag&#233; les r&#233;unions &#224; grande &#233;chelle, drainant leur public sur de vaste zones g&#233;ographiques. C'est ainsi qu'ont pu se g&#233;n&#233;raliser les megafe-rias, foires de troc g&#233;antes attirant jusqu'&#224; plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de personnes. Or il est clair qu'assurer dans le tohu-bohu et l'anonymat de telles manifestations une transformation de la relation marchande et des rep&#232;res culturels rel&#232;ve de la gageure. Comme l'expliquait un membre du R&#233;seau du Troc Solidaire : &#171; Faire des foires de troc des r&#233;unions de masse est nocif, car les participants au troc doivent &#234;tre des personnes de confiance, qui s'appr&#233;cient mutuellement ; si, par contre, il y en a des milliers dans un club, apparaissent tout de suite le profit, le march&#233; et toutes ses tares &#187; (Nuevo Mundo, 10/04/2003). Une fois encore, on trouve &#224; la racine de l'encouragement donn&#233; &#224; cette &#233;volu-tion du syst&#232;me la mauvaise perception des dilemmes en jeu : si l'on privil&#233;gie la multiplica-tion et la diversification des participants en pr&#233;sence, garantes de l'abondance et de la vari&#233;t&#233; mat&#233;rielles n&#233;cessaires &#224; la hausse continue du &#8220;niveau de vie&#8221;, alors on doit accepter une certaine perte dans la qualit&#233; de la sociabilit&#233; et dans la coh&#233;rence sociale du projet (6).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.4 &#8211; Les cons&#233;quences du mim&#233;tisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les troqueurs, l'&#233;chec &#224; se d&#233;partir des sch&#233;mas et valeurs de la soci&#233;t&#233; dominante a &#233;t&#233; lourd de cons&#233;quences. Il est &#233;vident tout d'abord que, m&#234;me sans la provoquer directement, il a facilit&#233; l'apparition de diverses formes de d&#233;rapage et de d&#233;viance : les d&#233;sastreuses falsi-fications de billets, mais aussi le nombre croissant de cas de sp&#233;culation, de dol et d'abus de pouvoir&#8230; Ensuite, et ind&#233;pendamment de ces d&#233;bordements, il a favoris&#233; une mont&#233;e de pro-bl&#232;mes sociaux auxquels le mouvement du troc entendait pr&#233;cis&#233;ment faire barrage. La prati-que du troc devait &#234;tre un &#171; syst&#232;me int&#233;grateur, convivial et accessible &#224; tous &#187;, y compris aux &#171; groupes les plus d&#233;favoris&#233;s &#187;, afin de &#171; cr&#233;er de la justice sociale et de l'&#233;quit&#233; &#187; (Pri-mavera, 2000a ; 2000b). En fait, si les clubs ont plut&#244;t bien fonctionn&#233; pour les classes moyennes appauvries, disposant de savoir-faire, de comp&#233;tences et de biens recherch&#233;s par les consommateurs, ils ont &#233;t&#233; beaucoup moins b&#233;n&#233;fiques pour les groupes traditionnellement plus n&#233;cessiteux, manquant de qualifications, de capacit&#233;s entrepreneuriales et de biens d'occasion &#224; &#233;changer. A ce niveau, il y a eu une certaine reproduction du ph&#233;nom&#232;ne d'exclusion, les r&#233;seaux n'&#233;tant, &#224; l'instar du march&#233; classique, pas con&#231;us pour satisfaire les besoins non &#8220;solvables&#8221;, autrement dit les besoins de ceux qui ne pouvaient accompagner leur demande d'une offre ad&#233;quate dans les clubs. Plus g&#233;n&#233;ralement, les in&#233;galit&#233;s &#233;conomiques ont &#233;t&#233; r&#233;activ&#233;es par la mise en concurrence directe, sur les march&#233;s de troc, d'organisations productives tr&#232;s disparates, de l'artisanat improvis&#233; aux PME &#233;tablies. Enfin, il est av&#233;r&#233; que les clubs n'ont pas vraiment r&#233;ussi &#224; modifier les repr&#233;sentations sociales propres &#224; la soci&#233;t&#233; dominante : une partie importante des classes moyennes, notamment, a v&#233;cu le recours au troc non comme une nouvelle forme de socialisation positive permettant l'entr&#233;e dans un nouvel espace de vie, mais comme la confirmation d'un d&#233;classement social par inscription dans un syst&#232;me &#233;conomique au rabais (Gonz&#225;lez Bombal, 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, sur la question cruciale du lien social, les militants soutenaient que la pratique du troc &#233;tait fond&#233;e sur l'id&#233;e que &#171; l'argent n'est pas la condition de la satisfaction des be-soins &#187; et avait &#171; d&#233;montr&#233; que la qualit&#233; de vie a beaucoup moins &#224; voir avec la quantit&#233; de choses poss&#233;d&#233;es qu'avec la qualit&#233; des relations entre les personnes &#187; (Primavera, 2000a). Le fonctionnement r&#233;el des r&#233;seaux a finalement illustr&#233; une tout autre r&#233;alit&#233;. Dans la plupart des clubs, il a &#233;t&#233; essentiellement question de quantit&#233;s de cr&#233;ditos &#233;chang&#233;s et d'acquisitions mat&#233;rielles. Et avec l'extension du syst&#232;me, les raisonnements utilitaires et marchands n'ont fait que se d&#233;velopper, r&#233;duisant de plus en plus l'horizon de pens&#233;e et de vie des participants aux transactions op&#233;r&#233;es gr&#226;ce &#224; la &#8220;monnaie sociale&#8221;. C'est dire que m&#234;me si elle a pu se montrer vigoureuse dans certains clubs pendant un temps, la dynamique proprement relation-nelle et de culturelle port&#233;e par les troqueurs militants n'a pas r&#233;ussi &#224; s'imposer comme le ph&#233;nom&#232;ne central du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Globalement parlant, le troc n'a donc pas fray&#233; la voie &#224; une refondation de la soci&#233;t&#233; ; il a plut&#244;t jou&#233; le r&#244;le d'un compl&#233;ment social de l'&#233;conomie lib&#233;rale en berne. Mais il y a plus. En &#233;chouant &#224; instituer un espace social diff&#233;rent, avec d'autres repr&#233;sentations et codes culturels, les r&#233;seaux se sont replac&#233;s sur le terrain de l'&#233;conomie formelle et, plus g&#233;n&#233;rale-ment, de la &#8220;soci&#233;t&#233; de croissance&#8221;. Ils ont ainsi &#233;t&#233; amen&#233;s &#224; &#233;voluer et &#224; &#234;tre appr&#233;ci&#233;s selon les crit&#232;res et logiques de cette derni&#232;re : volont&#233; de faire des r&#233;seaux un syst&#232;me incubateur d'entreprises efficientes, recherche d'une abondance croissante de l'offre, focalisation sur le &#8220;niveau de vie&#8221; assur&#233; par le troc&#8230; Mais cette orientation les condamnait &#224; la d&#233;faite. Les r&#233;seaux ne peuvent en effet engendrer qu'une imitation imparfaite et restrictive du march&#233; classique : offre fr&#233;quente de produits d'occasion ou de qualit&#233; incertaine et gammes moins larges que dans n'importe quel supermarch&#233;, difficult&#233; &#224; assurer certains types de production en raison d'un capital technique et d'un approvisionnement insuffisants, d'une possibilit&#233; d'&#233;pargner limit&#233;e et d'un d&#233;ficit de capacit&#233;s entrepreneuriales, r&#232;gles disciplinaires contrai-gnantes de certaines foires de troc&#8230; Bref, si l'on adopte une perspective utilitaire, le syst&#232;me du troc n'est pas parvenu &#224;, et ne pouvait pas, devenir autre chose qu'une &#233;conomie de se-conde cat&#233;gorie, certes ing&#233;nieuse et utile, mais globalement moins efficace et attrayante que le march&#233; officiel. Dans ce contexte, on comprend qu'une fois survenus les dysfonctionne-ments internes aux r&#233;seaux et l'amorce de redressement de l'&#233;conomie formelle, le retour d&#233;-finitif &#224; cette derni&#232;re soit apparu pr&#233;f&#233;rable &#224; beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que le troc vive encore aujourd'hui gr&#226;ce &#224; la r&#233;sistance de certains clubs r&#233;solus &#224; le r&#233;activer sur la base de r&#232;gles plus rigoureuses, il est manifeste que l'heure de gloire des r&#233;seaux est d&#233;finitivement r&#233;volue. Ce brusque reflux n'&#244;te toutefois pas son importance historique au mouvement. N&#233; d'une dynamique d'auto-organisation originale de la soci&#233;t&#233; civile, il a apport&#233; de pr&#233;cieuses solutions pratiques dans un contexte national de d&#233;gradation acc&#233;l&#233;r&#233;e et de quasi-abandon par les pouvoirs publics. En outre, ses caract&#233;ristiques et son &#233;volution ont &#233;t&#233; r&#233;v&#233;latrices de r&#233;alit&#233;s sociales et culturelles profondes et riches d'enseignements. L'exp&#233;rience argentine du troc invite en particulier &#224; ne pas sous-estimer les ressources et capacit&#233;s d'initiative cach&#233;es des soci&#233;t&#233;s de la r&#233;gion, mais aussi &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les conditions d'apparition d'une alternative socio-&#233;conomique. Et sur ce dernier point, la le&#231;on semble claire : l'institution, m&#234;me r&#233;am&#233;nag&#233;e, de la logique &#233;conomique et de la culture utilitaire du march&#233; pousse moins vers de nouveaux horizons qu'&#224; la reproduction tendancielle de l'ordre &#233;tabli.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Ce texte a fait l'objet d'une pr&#233;sentation partielle lors du colloque &#8220;Les int&#233;grations r&#233;gionales : quelles dy-namiques transfrontali&#232;res et transnationales ? Les enseignements du Bassin de la Plata dans le Mercosur&#8221;, Uni-versit&#233; de Toulouse-Le Mirail, Maison de la Recherche, 01, 02 et 03 juillet 2004. En plus des donn&#233;es fournies par la bibliographie sp&#233;cialis&#233;e, il s'inspire d'une recherche de terrain (observations et entretiens) effectu&#233;e en avril-mai 2002 dans les villes de Buenos Aires, Resistencia (Red Global del Trueque, Red Provincial del Chaco) et Tucum&#225;n (Red El Tr&#233;bol Norte&#241;o).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Par exemple, la monnaie sociale qu'est le cr&#233;dito doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une m&#233;moire et un facilitateur des &#233;changes et non comme un instrument de pouvoir &#233;conomique ; ce qui implique qu'elle ne peut &#234;tre achet&#233;e ni vendue contre de la monnaie officielle, qu'elle ne doit pas &#234;tre &#233;pargn&#233;e en grande quantit&#233;, qu'elle ne doit pas faire l'objet d'une sp&#233;culation quelconque comme le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Il faut bien voir que les croyances de d&#233;part des agents, ancr&#233;es dans leur imaginaire et leur culture, jouent un r&#244;le essentiel dans la situation cr&#233;&#233;e. L'id&#233;e serait ici de substituer &#224; la proph&#233;tie autor&#233;alisatrice de la concur-rence celle, tout aussi plausible, de la coop&#233;ration, permettant de r&#233;m&#233;dier aux d&#233;fauts de coordination inh&#233;rents aux d&#233;cisions d&#233;centralis&#233;es (Maris, 2003 : 198-199).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Il est int&#233;ressant de relever que cette opposition entre strat&#233;gie individualiste/opportuniste et strat&#233;gie coop&#233;ra-tive/solidaire recoupe le contraste c&#233;l&#232;bre entre la rationalit&#233; &#8220;substantive&#8221; (la rationalit&#233; de la th&#233;orie &#233;conomi-que classique), qui implique la recherche de la maximisation des gains individuels, et la rationalit&#233; &#8220;limit&#233;e&#8221;, o&#249; l'agent s'efforce simplement d'arriver &#224; un r&#233;sultat jug&#233; &#8220;satisfaisant&#8221; (processus de satisficing) et dont il a &#233;t&#233; montr&#233; qu'elle conduisait durablement &#224; l'&#233;quilibre de coop&#233;ration &#233;voqu&#233; (Simon, 2004 : 83). Or, on sait que rationalit&#233; substantive et rationalit&#233; limit&#233;e sont moins s&#233;par&#233;es par une diff&#233;rence de nature que de degr&#233; (Vat-teville, 1999 : 1030) et appartiennent donc, en derni&#232;re analyse, au m&#234;me ordre de r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. L'un des int&#233;r&#234;ts que les entreprises ont trouv&#233; &#224; participer aux &#233;changes &#233;tait la possiblit&#233;, accord&#233;e par de nombreuses municipalit&#233;s, de payer en cr&#233;ditos les taxes et imp&#244;ts locaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. A ce sujet, il est int&#233;ressant de remarquer a contrario que de par le monde, les soci&#233;t&#233;s qui, par leur tissu de relations sociales et culturelles, se distinguent fortement des soci&#233;t&#233;s modernes &#8220;&#233;conomicis&#233;es&#8221; ont en commun d'&#234;tre compos&#233;es de communaut&#233;s relativement r&#233;duites. Leur observation montre que la pr&#233;servation d'une taille raisonnable au groupe dans lequel s'effectuent les transactions facilite les &#233;changes transparents et convi-viaux (Rahnema, 2003 : 171).&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;BOGADO, Sandra Daniela : El trueque desde el Chaco, contribution au Forum de discus-sion internet URBARED, 23/03/2002, page internet : &lt;a href=&#034;http://www.urbared.ungs.edu.ar/debates_foro_leer&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.urbared.ungs.edu.ar/deba...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CAMPISI, Andrea Paola : Vengo porque no puedo olvidar. La pr&#225;ctica social del trueque intergrupal, Tucum&#225;n, Universidad Nacional de Tucum&#225;n, 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CASSANO, Daniel, CORAGGIO, Jos&#233; Luis, FEDERICO, Alberto et HINTZE, Susana : &#8220;Documento base de la Jornada Nacional sobre Trueque y Econom&#237;a Solidaria&#8221;, in HINT-ZE, Susana (dir.), Trueque y econom&#237;a solidaria, Buenos Aires, Universidad Nacional de General Sarmiento / Promoteo Libros, 2003, pp. 19-86.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio : Innovaci&#243;n + solidaridad : Entrada al tercer milenio, avril 1998, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio : &#8220;Horacio Covas por Horacio Covas&#8221;, Chaco Trueque, ann&#233;e 1, n&#176; 3, mars 2002.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio, DE SANZO, Carlos et PRIMAVERA, Heloisa : Reinventando el mercado. La experiencia de la Red Global de Trueque en Argentina, 2001, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio et RAVERA, Rub&#233;n : Entrevista a Horacio Covas y Rub&#233;n Ravera, d&#233;cembre 2001, page internet : &lt;a href=&#034;http://www.icarodigital.com.ar/diciembre2001/Economia/elclubdeltrueque.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.icarodigital.com.ar/dici...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FOTOPOULOS, Takis : Vers une d&#233;mocratie g&#233;n&#233;rale, Paris, Seuil, coll. &#8220;Economie hu-maine&#8221;, 2002.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GONZALEZ BOMBAL, In&#233;s : &#8220;Sociabilidad en clases medias en descenso : experiencias del trueque&#8221;, in HINTZE, Susana (dir.) : Trueque y econom&#237;a solidaria, Buenos Aires, Universidad Nacional de General Sarmiento / Promoteo Libros, 2003, pp. 279-310.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HINTZE, Susana : &#8220;Presentaci&#243;n&#8221;, in HINTZE, Susana (dir.) : Trueque y econom&#237;a solidaria, Buenos Aires, Universidad Nacional de General Sarmiento / Promoteo Libros, 2003, pp. 11-15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MARIS, Bernard : Antimanuel d'&#233;conomie, Rosny, Br&#233;al, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOUCHOT, Claude : M&#233;thodologie &#233;conomique, Paris, Seuil, coll. &#8220;Points&#8221;, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PRIMAVERA, Heloisa (a) : El lado invisible del trueque : s&#243;lo se trataba de inventar, f&#233;v-rier 2000, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PRIMAVERA, Heloisa (b) : Pol&#237;tica social, imaginaci&#243;n y coraje : reflexiones sobre la moneda social, 2000, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;RAHNEMA, Majid : Quand la mis&#232;re chasse la pauvret&#233;, Paris, Fayard/Actes Sud, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SALAMA, Pierre : &#034;L'Argentine dans l'impasse&#8221;, in Espaces Latinos, f&#233;vrier 2002.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SERVET, Jean-Michel : &#8220;Du troc au r&#233;seau. Les march&#233;s dans l'histoire , Entretien avec Jean-Michel Servet&#8221;, in Sciences Humaines, hors-s&#233;rie n&#176; 3, novembre 1993, pp. 21-23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SIMON, Herbert A. : Les sciences de l'artificiel, Paris, Gallimard, coll. &#8220;Folio/Essais&#8221;, 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VATTEVILLE, Eric : &#8220;Rationalit&#233; limit&#233;e&#8221;, in Le Duff, Robert (dir.), Encyclop&#233;die de la Gestion et du Management, Paris, Dalloz, 1999, pp. 1029-1030.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>La politique contamin&#233;e par la gestion (2/2)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?663-la-politique-contaminee-par-la</link>
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		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>Oligarchie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Extrait du livre de Vincent de Gaulejac, &#171; La soci&#233;t&#233; malade de la gestion, Id&#233;ologie gestionnaire, pouvoir manag&#233;rial et harc&#232;lement social &#187;, Seuil, 2009. ------------ Premi&#232;re partie disponible ici (.../...) L'id&#233;ologie gestionnaire tue la politique. Fascin&#233;s par le mod&#232;le manag&#233;rial et les valeurs qu'il v&#233;hicule, les membres de la haute fonction publique et la plupart des ministres sont impr&#233;gn&#233;s de valeurs en d&#233;calage et parfois m&#234;me hostiles &#224; celles des administrations et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-108-sociologie-+" rel="tag"&gt;Sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-131-oligarchie-+" rel="tag"&gt;Oligarchie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Extrait du livre de Vincent de Gaulejac, &#171; La soci&#233;t&#233; malade de la gestion, Id&#233;ologie gestionnaire, pouvoir manag&#233;rial et harc&#232;lement social &#187;, Seuil, 2009.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?659-la-politique-contaminee-par-la' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Premi&#232;re partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'id&#233;ologie gestionnaire tue la politique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Fascin&#233;s par le mod&#232;le manag&#233;rial et les valeurs qu'il v&#233;hicule, les membres de la haute fonction publique et la plupart des ministres sont impr&#233;gn&#233;s de valeurs en d&#233;calage et parfois m&#234;me hostiles &#224; celles des administrations et des entreprises publiques dont ils ont la charge. Dans une recherche effectu&#233;e au sein des cabinets minis&#173;t&#233;riels, Aude Harl&#233; (2008) r&#233;sume les pr&#233;suppos&#233;s v&#233;hi&#173;cul&#233;s par ses membres :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le mode de fonctionnement de l'administration est bureaucratique et d&#233;motivant alors qu'il devrait &#234;tre efficace et r&#233;actif.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Le statut du fonctionnaire est un obstacle &#224; l'initiative, &#224; la prise de risque et &#224; la motivation.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Les r&#232;glements indiquant le permis et le d&#233;fendu, les prescriptions et les interdits ne permettent pas la respon&#173;sabilisation des agents.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; L'avancement &#224; l'anciennet&#233; ou aux concours doit &#234;tre remplac&#233; par l'avancement au m&#233;rite et aux r&#233;sultats.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; La justice tient moins &#224; un partage &#233;galitaire des richesses et des biens qu'&#224; la r&#233;compense des contribu&#173;tions de chacun.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &#192; la rigidit&#233; et la multiplicit&#233; des textes bureaucra&#173;tiques doivent se substituer la souplesse, la r&#233;activit&#233;, l'en&#173;gagement des personnes, le management par projet.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Le gouvernement par contrat doit remplacer le gou&#173;vernement par la loi ; la direction normalisante doit &#234;tre remplac&#233;e par la direction par objectifs, la communication doit remplacer la prescription.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; La centralisation est un obstacle &#224; l'efficacit&#233;. Il faut donc privil&#233;gier l'individu sur le groupe, la diversit&#233; sur l'uniformit&#233;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; L'homme politique id&#233;al est celui qui r&#233;alise des exploits, qui cherche &#224; se surpasser, &#224; l'image du sportif et de l'entrepreneur.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Les membres des cabinets minist&#233;riels c&#233;l&#232;brent &#171; la France qui gagne &#187;, les hommes &#171; qui se sont faits eux-m&#234;mes &#187;, l'id&#233;e qu'il d&#233;pend de chacun de r&#233;ussir sa vie. Ils c&#233;l&#232;brent un monde comp&#233;titif, le culte de la performance et stigmatisent ceux qui ne r&#233;ussissent pas. Les discours compassionnels pour les personnes &#226;g&#233;es, les handicap&#233;s et &#171; la France d'en bas &#187; coexistent avec une invalidation de tous ceux qui n'ont pas su se r&#233;aliser, comme si la responsabilit&#233; de la r&#233;ussite ou de l'&#233;chec ne d&#233;pendait en d&#233;finitive que de la volont&#233; individuelle de se battre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir du moment o&#249; les hommes politiques choisissent de g&#233;rer plut&#244;t que de gouverner, d&#233;fendant les valeurs de l'entreprise plut&#244;t que celles de l'&#201;tat, appelant &#224; la mobi&#173;lisation des individus plut&#244;t qu'&#224; la d&#233;fense des services publics, ils se mettent dans un pi&#232;ge. Ils produisent sans s'en rendre compte la d&#233;cr&#233;dibilisation de leur fonction. Les &#233;lec&#173;teurs leur appliquent les crit&#232;res d'&#233;valuation qui ont cours dans le monde du travail. S'ils &#233;chouent, c'est qu'ils ne sont pas suffisamment r&#233;actifs et efficaces. Comme des action&#173;naires m&#233;contents de leur PDG qui n'offre pas une renta&#173;bilit&#233; suffisante, le citoyen-gestionnaire exige une rentabilit&#233; &#224; son bulletin de vote. Si la performance est jug&#233;e m&#233;diocre, il rejette leurs hommes politiques jug&#233;s incomp&#233;tents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;ologie gestionnaire tue la politique. En pr&#233;conisant une exigence de r&#233;sultats et d'efficacit&#233;, elle d&#233;place la poli&#173;tique sur le terrain de la performance et de la rentabilit&#233;. Dans ce contexte, les valeurs se perdent. Des hommes poli&#173;tiques consid&#233;r&#233;s comme honn&#234;tes sont remerci&#233;s avec fracas, d'autres, condamn&#233;s pour abus de biens sociaux ou malversations, sont r&#233;&#233;lus avec succ&#232;s. La politique devient un march&#233; &#224; l'image de la Bourse o&#249; les sondages d'opinion livrent la &#171; valeur &#187; des personnalit&#233;s politiques. Les maga&#173;zines indiquent chaque semaine celles qui sont &#224; la hausse et celles qui sont &#224; la baisse. La t&#233;l&#233;vision devient la sc&#232;ne essentielle sur laquelle se joue leur image, le marketing politique un &#233;l&#233;ment strat&#233;gique majeur pour gagner une bataille &#233;lectorale. Chaque citoyen est invit&#233; &#224; effectuer ses choix politiques comme le consommateur le choix des produits de marque. Il convient alors de tenir un discours qui &#171; colle &#187; aux pr&#233;occupations de l'opinion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paradigmes de la gestion contaminent le discours politique. Le d&#233;bat est surd&#233;termin&#233; par le prisme de la communication. Les &#171; doctrines politiques &#187; sont consi&#173;d&#233;r&#233;es comme archa&#239;ques face &#224; l'efficacit&#233; gestionnaire et au pragmatisme de l'action. La politique se calque sur l'approche marketing pour ajuster constamment l'offre &#224; une demande format&#233;e &#224; partir des sondages d'opinion. L'opposition est assimil&#233;e &#224; la concurrence. L'&#233;lu doit se vendre comme un produit, les partis doivent s'organiser sur le mode de l'entreprise qui vend son image &#224; grand renfort de publicit&#233;. Le discours entrepreneurial se substitue au discours politique : le bon sens contre l'id&#233;ologie, le pragmatisme contre les convictions, l'efficacit&#233; contre les principes, l'action contre les discours. L'&#233;lu doit se mettre au service du citoyen comme l'entreprise doit &#234;tre au service du client.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le citoyen-client.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La politique devient un march&#233; dont les diff&#233;rents partis se partagent les parts. Dans cette conqu&#234;te, il convient, comme pour la grande distribution, de favoriser les fusions et les concentrations pour &#234;tre plus fort et dicter sa loi aux petits. Cette &#233;volution conduit &#224; un m&#233;lange de d&#233;sillusion et de d&#233;saffection. La politique n'est plus porteuse d'esp&#233;rance. Elle n'incarne plus un projet de changement, le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; meilleure, une am&#233;lioration de l'&#234;tre ensemble, une exaltation des valeurs d&#233;mocratiques et r&#233;publicaines. &#192; partir du moment o&#249; &#171; le &#187; politique suit l'opinion publique, il n'est plus porteur de convictions fortes. Son discours s'adapte aux diff&#233;rents publics, au contexte, aux &#233;motions collectives. Il se doit d'&#234;tre en phase avec le citoyen-consommateur, &#234;tre &#224; &#171; l'&#233;coute du terrain &#187; et ne choquer personne. Il doit aller dans le sens du vent, &#234;tre capable de dire une chose et son contraire, de prendre des engagements sans trop se pr&#233;occuper de savoir s'il est &#224; m&#234;me de les tenir. Le pragmatisme n'est pas compatible avec l'affirmation de convictions trop tranch&#233;es.
La mise en avant de l'action comme valeur conduit &#224; d&#233;consid&#233;rer les valeurs comme guide pour l'action. Les finalit&#233;s sont &#233;nonc&#233;es &#224; court terme, cibl&#233;es sur des probl&#232;mes concrets que l'on pr&#233;tend r&#233;soudre dans l'imm&#233;diat. Les politiques pensent renouveler leur l&#233;gitimit&#233; en se mettant &#224; l'&#233;coute des probl&#232;mes dans l'instantan&#233;it&#233;. Faute de penser &#224; la soci&#233;t&#233; de demain, ils g&#232;rent les contraintes du pr&#233;sent. Cette absorption du futur par le pr&#233;sent conduit &#224; l'abandon progressif des cat&#233;gories de l'espoir, de l'attente ou de l'utopie (La&#239;di, 1994). La politique perd son pouvoir visionnaire et ses capacit&#233;s de mobilisation sur des projets collectifs qui ne peuvent se faire que dans la dur&#233;e. &#171; Dans un monde o&#249;, nous dit-on, il faut avant tout s' adapter rapidement, comment peut-on encore adapter le monde dans la dur&#233;e ? Quand le mot d'ordre est r&#233;activit&#233;, peut-on encore avoir l'ambition d'infl&#233;chir la r&#233;alit&#233; ? &#187; (Jaur&#233;guiberry, 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'abstention traduit la m&#233;fiance vis-&#224;-vis de la parole des &#233;lus et une crise de la d&#233;mocratie. Le citoyen, transform&#233; en consommateur passif, manipul&#233; par des campagnes de publicit&#233; simplistes, se d&#233;sint&#233;resse de la chose publique. Lorsque le vote est assimil&#233; &#224; une relation marchande, il perd sa valeur symbolique, il ne fait plus sens. Lorsque le d&#233;bat politique ne permet plus de discuter autour de projets de soci&#233;t&#233;, de d&#233;finir des orientations pour l'avenir, de confronter des visions du monde diff&#233;rentes, la vitalit&#233; d&#233;mocratique devient obsol&#232;te, elle perd sa substance m&#234;me. La politique n'est plus que le th&#233;&#226;tre d'ambitions personnelles, de confrontation de discours format&#233;s, de petites phrases ou de grandes affaires, qui font les titres des journaux t&#233;l&#233;vis&#233;s que le spectateur consomme comme un match de foot ou un feuilleton. Au moment du vote, l'abstention ou le vote extr&#234;me sont les deux faces, l'une r&#233;sign&#233;e et passive, l'autre r&#233;volt&#233;e et active, de la d&#233;saf&#173;fection du politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paradoxalement, la d&#233;sillusion comme la d&#233;saffection ne conduisent pas &#224; l'indiff&#233;rence. Lorsque le citoyen est trait&#233; comme un client, il devient plus exigeant. Plus il est d&#233;poss&#233;d&#233; de la possibilit&#233; d'&#234;tre acteur dans le jeu poli&#173;tique, plus il va exiger son d&#251; et traiter le syst&#232;me poli&#173;tique comme un bureau de r&#233;clamation qui doit &#234;tre &#224; son service. &#192; l'image des managers pris dans l'emprise de l'organisation hypermoderne, l'&#233;lu doit &#234;tre polyvalent, multifonctionnel, flexible et disponible. &#192; l'&#233;coute du client-citoyen, il doit r&#233;agir instantan&#233;ment face aux &#233;v&#233;nements impr&#233;vus de la vie sociale. Soumis au terrain, comme l'entrepreneur est soumis au march&#233;, on lui demande d'&#234;tre dis&#173;ponible &#224; tout moment, r&#233;actif devant chaque &#233;v&#233;nement, adaptable pour se mettre &#224; la port&#233;e des diff&#233;rents publics rencontr&#233;s. Entre politique et management, les fronti&#232;res deviennent poreuses. On assiste &#224; une privatisation du poli&#173;tique qui n'est qu'un sympt&#244;me parmi d'autres de la pri&#173;vatisation du monde.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Perte de cr&#233;dibilit&#233; et impuissance.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'assimilation de la soci&#233;t&#233; &#224; une entreprise fait perdre &#224; la politique sa noblesse et son importance. La satisfaction des int&#233;r&#234;ts individuels et des int&#233;r&#234;ts cat&#233;goriels fait perdre de vue l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral. L'&#201;tat n'est pas fait pour &#171; g&#233;rer &#187; la soci&#233;t&#233;. Il est le garant de la s&#233;curit&#233; de tous, de l'&#233;galit&#233; des droits, du d&#233;veloppement de la d&#233;mocratie, du fait que chacun puisse avoir une place quels que soient ses origines, ses comp&#233;tences, ses convictions et ses moyens. &#192; vouloir g&#233;rer l'&#201;tat comme une entreprise, on consid&#232;re les fonc&#173;tionnaires comme des effectifs qu'il faut r&#233;duire, son budget comme une charge insupportable, ses interventions comme des entraves &#224; l'initiative individuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fiscalit&#233; n'est plus consid&#233;r&#233;e comme une contribution n&#233;cessaire pour financer la sant&#233;, l'&#233;ducation, la solidarit&#233; ou la culture, mais comme un co&#251;t toujours trop &#233;lev&#233; qu'il faut all&#233;ger &#224; tout prix. Le paiement de l'imp&#244;t n'est plus un acte citoyen fond&#233; sur la fiert&#233; de contribuer au bien commun, mais une corv&#233;e qu'il faut si possible supprimer en utilisant les multiples opportunit&#233;s de la d&#233;fiscalisation, ou en s'installant dans des &#171; paradis fiscaux &#187;. Le monde politique, qui collabore au d&#233;nigrement de l'imp&#244;t, est bien aveugle dans la mesure o&#249; il encourage les citoyens-&#233;lecteurs &#224; diminuer ses moyens d'action. Par l&#224; m&#234;me il favorise la d&#233;magogie, la perte de confiance dans les insti&#173;tutions et les services publics d&#233;sign&#233;s comme inefficaces, inutilement co&#251;teux et mal administr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; un paradoxe dramatique pour tous ceux qui attendent de la politique qu'elle construise un monde plus harmo&#173;nieux : au nom de l'efficacit&#233;, on cherche &#224; mettre l'&#201;tat au service du d&#233;veloppement &#233;conomique en affaiblissant ses capacit&#233;s de r&#233;gulation. Ce qui fait perdre &#224; la poli&#173;tique sa mission essentielle, c'est-&#224;-dire sa capacit&#233; &#224; pr&#233;&#173;server le lien social.
Lorsque la politique cherche ses mod&#232;les dans la gestion, elle contribue &#224; produire sa propre impuissance. Plus la globalisation &#233;conomique se d&#233;veloppe, plus les politiques semblent perdre leur capacit&#233; d'action et leur l&#233;gitimit&#233;. La raison souvent &#233;voqu&#233;e pour comprendre ce ph&#233;nom&#232;ne tient au double processus de d&#233;territorialisation et d'abs&#173;traction du capital. La circulation &#171; en temps r&#233;el &#187; des capitaux et la d&#233;nationalisation des entreprises &#171; multina&#173;tionales &#187; ou transnationales ont fait perdre aux &#201;tats leur capacit&#233; de contr&#244;le. Ils se sont laiss&#233; d&#233;poss&#233;der d'une partie de leur souverainet&#233; en permettant aux march&#233;s financiers de prendre leur autonomie et en confiant &#224; des banques centrales ind&#233;pendantes le soin de g&#233;rer leur monnaie. L'ouverture des fronti&#232;res pour favoriser le com&#173;merce mondial et le libre-&#233;change n'a fait qu'accentuer le processus. Le d&#233;veloppement des technologies de com&#173;munication et d'information en a acc&#233;l&#233;r&#233; les modalit&#233;s de mise en oeuvre. Les &#201;tats perdent leur possibilit&#233; de contr&#244;ler les capitaux, les informations, la monnaie et la circulation des marchandises. Ils ne gardent qu'un pouvoir sur la circulation des hommes, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes d'un syst&#232;me qui se proclame lib&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On assiste alors &#224; des disjonctions entre les trois sph&#232;res constitutives des soci&#233;t&#233;s int&#233;gr&#233;es : l'&#233;conomique, le social et le politique. De nombreux auteurs ont &#233;voqu&#233; la fracture entre l'&#233;conomique et le social (Perret et Roustang, 2001). Nous avons insist&#233; sur la rupture entre les logiques finan&#173;ci&#232;res et les logiques de production qui conduisent &#224; d&#233;ter&#173;ritorialiser les premi&#232;res et &#224; d&#233;localiser les secondes. Les cons&#233;quences sociales et les co&#251;ts financiers de ces &#233;volu&#173;tions &#233;tant externalis&#233;s, les entreprises n'ont plus de raisons &#171; rationnelles &#187; de les prendre en compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les politiques semblent impuissants &#224; ma&#238;triser le monde, &#224; offrir des vis&#233;es de l'avenir porteuses de progr&#232;s, &#224; pro&#173;mouvoir l'&#233;mancipation des peuples. Ils s'enferment dans une gestion laborieuse des &#171; effets de la crise &#187;, crise qui semble bien s'installer durablement, ce qui montre, s'il en &#233;tait besoin, qu'il s'agit d'un fonctionnement structurel et non d'un &#233;tat conjoncturel. En se laissant contaminer par la gestion, la politique perd sa cr&#233;dibilit&#233; et m&#234;me sa l&#233;gi&#173;timit&#233;. Pour les uns, elle s'est &#171; vendue au grand capital &#187;, pour les autres, elle est impuissante &#224; emp&#234;cher l'instau&#173;ration d'une soci&#233;t&#233; de march&#233; dans laquelle l'homme est g&#233;r&#233; comme n'importe quelle autre marchandise. Une &#233;volution qui invalide le coeur m&#234;me de ce qui devrait &#234;tre au fondement du politique, l'instauration d'un monde commun (Tassin, 2003).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La construction d'un monde commun.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Sur le palais des recteurs de la ville de Dubrovnik, on peut lire une inscription grav&#233;e dans la pierre : &#171; Oubliez vos int&#233;r&#234;ts priv&#233;s pour l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral. &#187; Pendant leur mandat, les recteurs ne devaient pas sortir des palais, afin de se consacrer enti&#232;rement &#224; leur charge. Ils s'inspiraient des valeurs de la Gr&#232;ce antique qui consid&#233;raient qu'il n'y avait rien de plus noble ni de plus enviable que de s'oc&#173;cuper des affaires de la cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcel Gauchet analyse l'impuissance du politique par un mouvement paradoxal : l'av&#232;nement de l'&#201;tat social, qui a permis aux individus de sortir de leur d&#233;pendance originaire, familiale et de voisinage, a procur&#233; &#224; l'individu &#171; la libert&#233; de n' avoir pas &#224; penser qu'il est en soci&#233;t&#233; &#187; et, en cons&#233;quence, de consacrer le triomphe du mod&#232;le du march&#233; dans nos soci&#233;t&#233;s (Gauchet, 1998). Dans la mesure o&#249; l'&#201;tat devient en quelque sorte responsable de la pro&#173;duction du lien social, l'individu ne se sent plus comptable de &#171; faire soci&#233;t&#233; &#187;. Il se replie alors sur la comptabilit&#233; de ses avantages et de ses int&#233;r&#234;ts, qu'il va chercher &#224; opti&#173;miser au mieux. L'individu hypermoderne oublie qu'il vit en soci&#233;t&#233;. On assiste au d&#233;veloppement du &#171; privatisme &#187; qui incite l'individu &#224; se d&#233;gager des relations sociales. &#171; Le privatisme enl&#232;ve &#224; l'acteur social sa capacit&#233; &#224; s'inscrire dans une communication sociale et dans les interactions col&#173;lectives relatives &#224; la soci&#233;t&#233; ; il le prive de l'espace public d'action, des conditions intersubjectives de la r&#233;flexivit&#233;, bref de sa consistance publique. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le terme de &#171; privatisme &#187; a &#233;t&#233; propos&#233; par Ota de Leonardis. Il est repris (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Il d&#233;veloppe une pro&#173;pension &#224; la d&#233;saffiliation et au d&#233;sengagement qui est une des causes majeures du d&#233;sinvestissement de la sph&#232;re poli&#173;tique, renforc&#233;e par la marchandisation de la vie sociale et le d&#233;mant&#232;lement de l'&#201;tat-providence. En se fourvoyant dans la gestion, les politiques eux-m&#234;mes contribuent &#224; produire leur impuissance et leur discr&#233;dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenir au coeur du politique, c'est se pr&#233;occuper d'abord et avant tout de ce qui favorise &#171; l'&#234;tre ensemble &#187;. C'est c&#233;l&#233;brer une soci&#233;t&#233; dans laquelle les individus ne sont pas consid&#233;r&#233;s d' abord comme des travailleurs et des consom&#173;mateurs mais avant tout comme des citoyens, c'est-&#224;-dire des sujets agissant ensemble. Non pas une agr&#233;gation d'in&#173;dividus vivant c&#244;te &#224; c&#244;te en partageant un bien suppos&#233; commun, mais une communaut&#233; d' acteurs dont la pr&#233;oc&#173;cupation majeure est de construire un monde commun. &#171; Le vivre ensemble d&#233;mocratique est moins un &#234;tre ensemble qu'un agir ensemble. Et le citoyen est moins le membre d'une communaut&#233; donn&#233;e que le co-acteur d'une com&#173;munaut&#233; en acte &#187; (Tassin, 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui contribue &#224; construire la soci&#233;t&#233;, &#224; &#233;tablir de la convivialit&#233;, &#224; c&#233;l&#233;brer le plaisir du vivre ensemble, ce qui caract&#233;rise une v&#233;ritable activit&#233; civique est aujourd'hui d&#233;valu&#233;. L'int&#233;r&#234;t priv&#233; l'emporte sur l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral. Pour retrouver sa noblesse, la politique doit non seulement se d&#233;gager de l'id&#233;ologie gestionnaire, mais la combattre frontalement. Sa finalit&#233; n'est pas de g&#233;rer la soci&#233;t&#233; mais de gouverner des hommes pour construire un monde meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre la politique et la gestion, les conceptions de l'action collective s'opposent et se compl&#232;tent. La gestion consid&#232;re les individus &#224; partir de leur fonctionnalit&#233; &#233;conomique comme actionnaires, travailleurs et consommateurs. La politique doit les solliciter pour &#234;tre des citoyens-acteurs qui attendent la reconnaissance de leur contribution au bien commun plut&#244;t que de leur enrichissement personnel. D'un c&#244;t&#233; l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral, la gratuit&#233;, le d&#233;sint&#233;ressement, de l'autre l'int&#233;r&#234;t priv&#233;, le profit et la recherche de l'enrichissement personnel. L'un favorise l'&#234;tre ensemble, l'autre la lutte des places. Il convient donc de sortir du pi&#232;ge qui soumet la politique aux lois de la gestion en d&#233;truisant ce qui est son fondement m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie se construit tous les jours par l'&#233;tablissement quotidien de relations humaines, &#171; qui ne sont nullement donn&#233;es, pas enti&#232;rement pr&#233;d&#233;termin&#233;es, qui s'inventent et se d&#233;font en fonction des situations, des rapports de force, des conflits, des actions men&#233;es de concert &#187; (Tassin, 2003). Construire des solidarit&#233;s concr&#232;tes, rendre le monde moins injuste, pacifier les relations entre les hommes, combattre les incivilit&#233;s, c&#233;l&#233;brer les vertus d'hospitalit&#233;, contribuer au bien commun, apprivoiser l' alt&#233;rit&#233;, c' est dans l' action quotidienne de chacun que la d&#233;mocratie peut se renforcer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique retrouve sa cr&#233;dibilit&#233; lorsqu'elle se met au service d'un projet de civilisation respectueux de la dignit&#233; et du bien-&#234;tre de chaque concitoyen, attentif &#224; l'environnement, aux droits de l'homme, &#224; une r&#233;partition &#233;quilibr&#233;e des richesses produites. Un monde plus accueillant pour les enfants, plus juste pour &#171; les gens de peu &#187; (Sansot, 1991), plus pacifi&#233; pour tous.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le terme de &#171; privatisme &#187; a &#233;t&#233; propos&#233; par Ota de Leonardis. Il est repris par Jean-Louis Laville (1999), p. 162.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>La politique contamin&#233;e par la gestion (1/2)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?659-la-politique-contaminee-par-la</link>
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		<dc:date>2013-02-07T18:32:59Z</dc:date>
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		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>Oligarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Gaulejac V.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Extrait du livre de Vincent de Gaulejac, &#171; La soci&#233;t&#233; malade de la gestion, Id&#233;ologie gestionnaire, pouvoir manag&#233;rial et harc&#232;lement social &#187;, Seuil, 2009. --------- &#171; Nous entrons dans un monde g&#233;r&#233;, simplement g&#233;r&#233;, la politique devenue une technique, et la trag&#233;die liquid&#233;e comme on renonce &#224; l'absurde. &#187; Pierre Legendre Face &#224; la globalisation, &#224; l'&#233;clatement des classes, au d&#233;veloppement de la lutte des places, les attentes vis-&#224;-vis de la politique changent. On attend d'elle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-108-sociologie-+" rel="tag"&gt;Sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-131-oligarchie-+" rel="tag"&gt;Oligarchie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-180-gaulejac-v-+" rel="tag"&gt;Gaulejac V.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Extrait du livre de Vincent de Gaulejac, &#171; La soci&#233;t&#233; malade de la gestion, Id&#233;ologie gestionnaire, pouvoir manag&#233;rial et harc&#232;lement social &#187;, Seuil, 2009.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Nous entrons dans un monde g&#233;r&#233;, simplement g&#233;r&#233;, la politique devenue une technique, et la trag&#233;die liquid&#233;e comme on renonce &#224; l'absurde.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Legendre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; la globalisation, &#224; l'&#233;clatement des classes, au d&#233;veloppement de la lutte des places, les attentes vis-&#224;-vis de la politique changent. On attend d'elle des r&#233;ponses aux multiples probl&#232;mes engendr&#233;s par les mutations &#233;conomiques et sociales. Il y a l&#224; un pi&#232;ge. Les hommes politiques sont tent&#233;s de se transformer en hommes d'affaires, &#224; l'image des managers dynamiques, et les hommes d'affaires s'emparent du pouvoir politique, au nom de la performance et de la comp&#233;tence, m&#234;me lorsqu'ils n'ont aucune exp&#233;rience politique. Ils se glorifient de leur exp&#233;rience d'homme d'entreprise et proposent de g&#233;rer la cit&#233; sur ce mod&#232;le. Le d&#233;bat politique risque alors de se r&#233;duire &#224; un d&#233;bat de conseil d'administration autour de probl&#232;mes budg&#233;taires et financiers. Les consid&#233;rations &#233;conomiques surd&#233;terminent tous les registres de la vie sociale. L'approche comptable impose ses normes aux affaires publiques, la gestion priv&#233;e devient la r&#233;f&#233;rence centrale pour gouverner.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le primat de l'&#233;conomique sur le politique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On constate un &#233;cart abyssal entre ce que vivent les &#171; gens &#187; et ce que font les &#171; politiques &#187;. D&#233;calage qui semble irr&#233;ductible. D'un c&#244;t&#233;, des hommes et des femmes se retrouvent dans des situations de souffrance et de d&#233;sespoirs (ch&#244;mage expulsion, pauvret&#233;, stress, d&#233;pression...), de l'autre, des hommes et des femmes politiques, respectables &#224; bien des &#233;gards, font de leur mieux pour traiter des probl&#232;mes du monde. Les uns parlent de leur vie, singuli&#232;re et concr&#232;te, les autres r&#233;pondent par des chiffres globaux et abstraits. Cet &#233;cart est r&#233;v&#233;lateur de l' &#171; &#233;trange &#233;tranget&#233; &#187; qui frappe nos soci&#233;t&#233;s hypermodernes. M&#233;lange d'incompr&#233;hension (une entreprise fait un plan social et ses actions montent &#224; la bourse), d'incoh&#233;rence (on ferme une usine qui est rentable), de destructivit&#233; (des pans entiers de soci&#233;t&#233; se d&#233;litent pour favoriser la &#171; modernisation &#187;), d'injustice (des travailleurs sont sacrifi&#233;s pour favoriser l'enrichissement des actionnaires), d'impuissance (les logiques financi&#232;res &#233;chappent au contr&#244;le de la communaut&#233; sociale), d'in&#233;galit&#233; (les riches s'enrichissent, les pauvres s'appauvrissent).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; le sentiment d'une soci&#233;t&#233; qui &#233;clate, travers&#233;e par des forces contradictoires, des logiques irrationnelles, des violences destructrices. Entre les institutions et les citoyens la distance semble totale. Yves Barrel &#233;voquait une rupture de dialogue entre la population et les institutions cens&#233;es le repr&#233;senter : &#171; Quand l'establishment social cherche sa population, il ne la trouve pas [...] La soci&#233;t&#233; devient en partie comme &#233;trang&#232;re &#224; elle-m&#234;me, d&#233;cal&#233;e par rapport ses propres codes, vivant une sorte d'&#233;quivalent social du d&#233;doublement de la personnalit&#233; &#187; (Barrel, 1984). La crise du politique s'enracine dans ce d&#233;calage qui n'a cess&#233; de se renforcer, entre la demande sociale et l'offre institutionnelle. L'&#201;tat semble incapable de tenir son r&#244;le d'instance de r&#233;gulation entre une &#233;conomie qui lui &#233;chappe et une soci&#233;t&#233; dont la coh&#233;sion est menac&#233;e. Bien des facteurs expliquent ce d&#233;calage. L'un d'entre eux est central : les citoyens attendent des orientations dans l'ordre du symbolique alors que les politiques apportent des r&#233;ponses dans l'ordre &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la Gr&#232;ce antique, la s&#233;paration entre le public et priv&#233; correspondait &#224; une dichotomie entre le familial, lieu de l'intendance et des n&#233;cessit&#233;s de la vie, et le politique, lieu des affaires de la cit&#233;. Dans la sph&#232;re priv&#233;e, on traitait de l'int&#233;r&#234;t particulier, du travail des femmes et des esclaves. L'&#233;conomie, comme &#171; gestion de la maisonn&#233;e &#187;, &#233;tait indigne de para&#238;tre sur la place publique. Par contre, la sph&#232;re publique &#233;tait valoris&#233;e comme espace de discussion. Seul l'int&#233;r&#234;t public &#233;tait digne de consid&#233;ration. L'homme de bien pouvait y montrer sa valeur et obtenir la consid&#233;ration de ses concitoyens. &#171; Le domaine public &#233;tait r&#233;serv&#233; &#224; l'individualit&#233;, &#233;crit Hannah Arendt, c'&#233;tait le seul qui permettait &#224; l'homme de montrer ce qu'il &#233;tait r&#233;ellement, ce qu'il avait d'irrempla&#231;able. C'est pour pouvoir courir cette chance, par amour d'une cit&#233;, que les citoyens acceptaient de prendre leur part de charge de la d&#233;fense, de la justice et de l'administration &#187; (Arendt, 1961).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;ologie gestionnaire conduit &#224; inverser les valeurs entre la politique et l'&#233;conomie. La politique, loin de susciter l'amour et la consid&#233;ration, est devenue le lieu du calcul. Payer des imp&#244;ts est v&#233;cu comme une charge et m&#234;me une tare, &#233;chapper &#224; la fiscalit&#233; un signe d'intelligence et de savoir-faire. &#192; l'image de l'entrepreneur qui s'engageait pour d&#233;fendre le bien public, se substitue le mod&#232;le du strat&#232;ge qui sait valoriser ses int&#233;r&#234;ts priv&#233;s. La politique est per&#231;ue comme se mettant au service des int&#233;r&#234;ts des sp&#233;culateurs. La chose publique est d&#233;valoris&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette inversion des rapports entre l'&#233;conomique et le politique est la cause profonde du discr&#233;dit qui frappe ce dernier. Plus grave, l'&#233;conomie, qui est un des moteurs essentiels du d&#233;veloppement social, contribue &#224; le d&#233;truire. &#171; L'&#233;co&#173;nomie laiss&#233;e &#224; son propre mouvement joue maintenant contre la soci&#233;t&#233; &#187; (Perret et Roustang, 2001). Lorsque les politiques affirment d'un c&#244;t&#233; que la consommation est le moteur de la croissance qui conditionne l'emploi, et de l'autre qu'il faut refuser la soci&#233;t&#233; de march&#233;, ils sont en plein paradoxe. Est-ce &#224; la soci&#233;t&#233; de s'adapter aux besoins du d&#233;veloppement &#233;conomique ou &#224; l'&#233;conomie de se mettre au service du bien-&#234;tre collectif ? La politique est-elle condamn&#233;e &#224; g&#233;rer les effets du d&#233;veloppement &#233;co&#173;nomique ou doit-elle organiser l'&#233;conomie pour la mettre au service d'un projet de civilisation respectueux de l'environnement, des droits de l'homme, d'une r&#233;partition harmonieuse des richesses produites, de l'&#233;ducation des enfants et de la transmission de la culture ? Un projet pour l'humanit&#233; plut&#244;t que pour un taux de croissance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;ducation au service de l'&#233;conomie.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est sans doute dans le champ de l'&#233;ducation que la pression de l'id&#233;ologie gestionnaire est la plus &#233;vidente et la plus inqui&#233;tante. Transformer les enfants en clients du syst&#232;me &#233;ducatif repr&#233;sente en effet une r&#233;gression majeure par rapport &#224; l'&#171; &#233;cole r&#233;publicaine &#187;. Roger Sue (2001) a d&#233;crit l'emprise croissante des milieux &#233;conomiques sur l'&#233;ducation et les pressions des grands industriels, aupr&#232;s de la Commission europ&#233;enne &#224; Bruxelles, pour acc&#233;l&#233;rer la privatisation de l'enseignement. &#171; L'&#233;ducation doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme un service rendu au monde &#233;conomique &#187;, indique le rapport de la table ronde europ&#233;enne des industriels[[ &lt;i&gt;Une &#233;ducation europ&#233;enne, vers une soci&#233;t&#233; qui apprend&lt;/i&gt;, ERT, f&#233;vrier 1995. Voir &#233;galement G. de S&#233;lys, 1998&lt;/strong&gt;. L'OCDE annonce que l'&#233;ducation devrait &#234;tre assur&#233;e par des prestataires de service et que le r&#244;le des pouvoirs publics devait se borner &#171; &#224; assurer l'acc&#232;s de l'apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un march&#233; rentable et dont l'exclusion de la soci&#233;t&#233; s'accentuera &#224; mesure que d'autres vont continuer &#224; progresser &#187; (OCDE, 1995). Construites &#224; partir des th&#233;ories du capital humain, ces prises de position consid&#232;rent que l'&#233;ducation a pour finalit&#233; de produire des agents adapt&#233;s aux besoins de l'&#233;conomie, c'est-&#224;-dire de &#171; produire de l'humain &#187; (sur les registres cognitifs, physiques et psychiques) selon les m&#234;mes processus que la production des services marchands et des biens de consommation. Le salari&#233; se doit d'&#234;tre adaptable et flexible pour int&#233;grer en permanence les nouvelles comp&#233;tences n&#233;cessaires &#224; l'&#233;volution des modes de production. Il est reconnu par &#171; l'acquisition permanente des comp&#233;tences n&#233;cessaires &#224; l'accompa&#173;gnement des &#233;volutions de la demande et de son outil de production &#187; (Tr&#233;po et Ferrary, 1998).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pression pour soumettre le syst&#232;me &#233;ducatif aux normes manag&#233;riales est permanente. Elle est plus d&#233;ve&#173;lopp&#233;e dans les Am&#233;riques, du Nord comme du Sud, qu'en Europe. Au Mexique, les enseignants sont not&#233;s avec un syst&#232;me de points calcul&#233;s &#224; partir d'un coefficient qui mesure le nombre d'articles dans des revues &#224; comit&#233;s de lecture (qui sont elles-m&#234;mes class&#233;es en fonction de leur notori&#233;t&#233;), le nombre de communications &#224; des colloques, le nombre d'&#233;tudiants suivis. La qualit&#233; des recherches men&#233;es ou des enseignements dispens&#233;s n'est pas prise en consid&#233;ration puisqu'elle n'est pas mesurable. Seule compte la productivit&#233; quantitative pond&#233;r&#233;e par un clas&#173;sement des &#233;tablissements, des revues scientifiques et des &#233;diteurs. Le conformisme et l'individualisme r&#232;gnent en ma&#238;tres. Les chercheurs abandonnent tout esprit critique pour remplir des objectifs de production. D'autant qu'une partie importante de leur salaire, de 40 &#224; 60%, d&#233;pend de l'&#233;valuation du Conseil national des sciences et tech&#173;nologies (Conacyt). L'&#233;valuation, sans doute n&#233;cessaire pour d&#233;velopper la recherche, se transforme en contr&#244;le bas&#233; sur des crit&#232;res qui ne mesurent en rien l'int&#233;r&#234;t scientifique de la production. De plus, les enseignants chercheurs perdent le sens de leur mission, soumis &#224; une contradiction douloureuse entre &#171; l'adh&#233;sion &#224; un mythe &#233;galitaire et l'inscription effective dans des logiques arbi&#173;traires &#187; (Taracena, 1997).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'Europe semble plus prot&#233;g&#233;e par rapport &#224; la mise en &#339;uvre de tels syst&#232;mes de gestion, on peut craindre que ce ne soit plus qu'une question de temps. La plate-forme pro&#173;pos&#233;e en France par l'Union pour la majorit&#233; pr&#233;sidentielle (UMP) illustre l'introduction dans les programmes poli&#173;tiques de l'id&#233;ologie gestionnaire. Le premier chapitre porte sur la construction de &#171; l'&#233;cole de la r&#233;ussite &#187;. Il propose une s&#233;rie d'objectifs : &#171; Porter le projet r&#233;aliste d'amener 100% d'une classe d' &#226;ge &#224; l' obtention d'un dipl&#244;me et &#224; l'acquisition d'une qualification en fin de parcours sco&#173;laire. &#201;radiquer l'intol&#233;rable ph&#233;nom&#232;ne de la violence scolaire, en combinant un travail de pr&#233;vention d&#232;s l'&#233;cole primaire avec le principe de la tol&#233;rance z&#233;ro. Redonner confiance aux enseignants et conforter leur autorit&#233; par une formation plus adapt&#233;e &#224; la r&#233;alit&#233; de leur m&#233;tier, qui fasse une plus grande place &#224; la pratique, et par une gestion de carri&#232;re faisant une part plus importante au m&#233;rite et &#224; l'investissement personnels. Diversifier les parcours et les rythmes. Chaque enfant &#233;tant &#171; unique &#187;, il faut que l'&#233;cole puisse offrir &#224; chaque forme d'intelligence, d&#232;s le coll&#232;ge, le parcours le plus individualis&#233; possible. Promouvoir une gestion de proximit&#233; du syst&#232;me &#233;ducatif... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les termes sont &#233;loquents : pragmatisme, qualification, tol&#233;rance z&#233;ro, gestion de carri&#232;re, avancement au m&#233;rite, parcours individualis&#233;, gestion de proximit&#233;, on retrouve ici tous les &#233;l&#233;ments des th&#233;ories du capital humain. Le syst&#232;me &#233;ducatif doit produire, selon ce programme, des &#233;l&#232;ves employables, adapt&#233;s au march&#233; du travail et aux &#171; besoins de l' &#233;conomie &#187;. Dans une soci&#233;t&#233; de march&#233;, chaque &#233;l&#232;ve doit assimiler tr&#232;s t&#244;t les canons de l'id&#233;o&#173;logie gestionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup d'&#233;lus semblent hypnotis&#233;s par la gestion, qu'ils assimilent &#224; la rigueur et &#224; l'efficacit&#233;. Ils consid&#232;rent le capitalisme comme une donn&#233;e et l'&#233;conomie lib&#233;rale comme une r&#233;f&#233;rence incontournable &#224; partir de laquelle il convient de penser le politique. L'&#233;conomie devient la priorit&#233;. Il ne reste plus qu'&#224; g&#233;rer les cons&#233;quences sociales du d&#233;veloppement &#233;conomique. C'est la raison pour laquelle beaucoup de responsables politiques consid&#232;rent la croissance &#233;conomique comme le seul moyen d'asseoir une politique sociale. Il faut de l' argent pour r&#233;duire les in&#233;galit&#233;s, mieux prot&#233;ger les plus d&#233;munis, d&#233;velopper le logement social, prendre en charge les retraites, financer la protection sociale, r&#233;duire le d&#233;ficit de la S&#233;curit&#233; sociale. La &#171; ma&#238;trise comptable &#187; devient le prisme d&#233;terminant de la pens&#233;e politique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La dictature du chiffre.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La crise du politique vient en partie de l&#224;. Plut&#244;t que de d&#233;battre sur l'organisation de la cit&#233;, la d&#233;mocratie, le bien-&#234;tre de la population, les finalit&#233;s de l'existence humaine ou le bien commun, on d&#233;bat sur le taux de crois&#173;sance, celui des pr&#233;l&#232;vements obligatoires, le montant des d&#233;ficits publics, le solde de la balance commerciale, etc. On cite des indicateurs statistiques et financiers, en laissant de c&#244;t&#233; la discussion sur le sens de ces indicateurs, sur ce qu'ils mesurent et sur ce qu'ils oublient de mesurer. Faute de pouvoir mesurer le qualitatif, le d&#233;bat se d&#233;place sur le quan&#173;titatif. Les choix politiques sont de plus en plus d&#233;termin&#233;s par des consid&#233;rations purement financi&#232;res. La &#171; ma&#238;trise des d&#233;penses comptables &#187;, la &#171; r&#233;duction des d&#233;ficits &#187;, l'&#171; abaissement des charges &#187;, la &#171; r&#233;duction de la masse salariale &#187;, la baisse du nombre des fonctionnaires, autant d'objectifs qui sont l'expression de la &#171; chiffrocratie &#187; : la dictature du chiffre envahit le champ politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un taux de croissance n'est pas bon en lui-m&#234;me. S'il rend compte de l' accroissement global de la richesse produite, comme tout indicateur quantitatif, il mesure des agr&#233;gats dont la somme ne rend pas compte de la qualit&#233; et de la nature de la richesse produite. Il y a longtemps que la cri&#173;tique a &#233;t&#233; faite. Par exemple, la production de richesses augmente la pollution, qui d&#233;veloppe la production d' an&#173;tipolluants comptabilis&#233;s dans le taux de croissance. De m&#234;me, lorsqu'on assimile croissance et cr&#233;ation d'emplois, on oublie que la croissance participe &#224; en supprimer et &#224; en transformer un grand nombre. Les &#233;volutions du taux de croissance et du taux de ch&#244;mage ne mesurent pas la nature des emplois cr&#233;&#233;s ou les cons&#233;quences des emplois d&#233;truits. On sait qu'actuellement la plupart des emplois cr&#233;&#233;s sont plus pr&#233;caires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le taux de la d&#233;linquance et le taux de ch&#244;mage sont devenus les crit&#232;res d'&#233;valuation du succ&#232;s ou de l'&#233;chec d'une politique. Les r&#233;flexions sur le bien public, l'&#234;tre ensemble, le bien commun se r&#233;duisent &#224; des pourcen&#173;tages, des courbes, des taux et des indices. Le d&#233;bat ins&#173;trumental (sur les instruments de mesure) s'installe dans un vide r&#233;flexif sur l'am&#233;lioration de la vie individuelle et collective, sur les finalit&#233;s de l'existence humaine et sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Patrick Viveret (2003) note &#224; propos de la croissance : &#171; Nous disposons d'un curieux thermom&#232;tre puisque nous ne savons pas s'il nous indique la bonne temp&#233;rature. Devons-nous nous r&#233;jouir d'un fort taux de croissance de notre produit int&#233;rieur brut ? Oui, s'il s'agit de cr&#233;er des richesses et des emplois susceptibles d'am&#233;liorer le niveau et la qualit&#233; de vie d'une collectivit&#233;. Non, si cette crois&#173;sance est due &#224; l'augmentation des accidents, &#224; la pro&#173;gression de maladies n&#233;es de l'ins&#233;curit&#233; alimentaire, &#224; la multiplication des pollutions ou &#224; la destruction de notre environnement naturel. Faute d'&#233;tablir un minimum de dis&#173;tinction, de nous limiter &#224; une comptabilisation mon&#233;taire, sans proc&#233;der &#224; une &#233;valuation de la nature des richesses produites ou d&#233;truites, nous sommes condamn&#233;s &#224; voir nos outils actuels faciliter des comportements dangereux du point de vue du bien commun. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique produit sa propre impuissance en se pr&#233;oc&#173;cupant du taux de croissance plut&#244;t que du bien-&#234;tre des concitoyens. Si la croissance est n&#233;cessaire, elle ne peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une finalit&#233; en soi, ni comme la mesure du progr&#232;s. L'id&#233;ologie gestionnaire &#233;rige la crois&#173;sance en dogme et invalide les d&#233;bats sur son contenu. &#171; R&#233;sister &#224; la fois &#224; la condamnation de la croissance et &#224; sa sacralisation appara&#238;t ainsi comme la premi&#232;re condition pour le d&#233;passement de l'impuissance du poli&#173;tique &#187; (Laville, 1999).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'absence de distance critique vis-&#224;-vis de la gestion dans son ensemble et l'acceptation de l'id&#233;ologie mana&#173;g&#233;riale s'accompagnent d'une conception n&#233;gative du r&#244;le de l'&#201;tat qui n'est plus consid&#233;r&#233; comme un &#233;l&#233;ment central de r&#233;gulation, mais comme un appareil non rentable qu'il convient de &#171; moderniser &#187;. En fait, on y importe les mod&#232;les de gestion suppos&#233;s efficaces sans qu'une r&#233;flexion de fond ait &#233;t&#233; men&#233;e sur leur pertinence. Comme dans les entreprises priv&#233;es, on pr&#233;conise plus de flexibilit&#233;, une r&#233;duction des effectifs jug&#233;s pl&#233;thoriques et une am&#233;&#173;lioration du service rendu. Pour certains, il s'agit d'aller vers une privatisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e, pour d'autres, d'ap&#173;pliquer dans le secteur public les techniques de gestion du priv&#233;. Les logiques financi&#232;res et marchandes sont mises en avant comme facteurs de progr&#232;s et comme &#233;l&#233;ments de &#171; r&#233;alit&#233; &#187;. Les fonctionnements actuels sont d&#233;valu&#233;s, consid&#233;r&#233;s comme archa&#239;ques et bureaucratiques. Les fonc&#173;tionnaires sont stigmatis&#233;s pour leur corporatisme et leur improductivit&#233;. Comble de l'inacceptable, ils b&#233;n&#233;ficient de la s&#233;curit&#233; de l'emploi, comme si la s&#233;curit&#233; &#233;tait un privil&#232;ge qu'il convenait de combattre et comme si l'ins&#233;&#173;curit&#233; de l'emploi &#233;tait obligatoirement facteur de dyna&#173;misme, de motivation et de progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contamination de la politique par la gestion conduit &#224; bouleverser la hi&#233;rarchie des valeurs et du sens de l' action. &#171; De toute &#233;vidence, &#233;crit Alain Caill&#233; (1997), le courant dominant, au sein de la pens&#233;e de gauche comme au sein de la pens&#233;e lib&#233;rale, reste persuad&#233; que les probl&#232;mes cen&#173;traux de la soci&#233;t&#233; humaine sont d'abord des probl&#232;mes &#171; r&#233;els &#187;, n&#233;s de la raret&#233; mat&#233;rielle objective, et que tout le reste, les id&#233;es, les symboles, les valeurs, les identit&#233;s, le psychisme, tout ce reste-l&#224; est litt&#233;rature. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la soci&#233;t&#233; est con&#231;ue comme une entreprise qu'il convient de g&#233;rer, lorsque les crit&#232;res de gestion l'emportent sur l'analyse politique, on assiste &#224; une inversion entre les moyens et les finalit&#233;s, entre le poids des normes financi&#232;res et les missions &#171; politiques &#187; des institutions.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La gestion de l'habitat social&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la guerre de 1939-1945, une partie de la popu&#173;lation vivait dans des bidonvilles ou des logements insa&#173;lubres. De hauts fonctionnaires &#233;clair&#233;s, sous l'impulsion de Paul Delouvrier et Fran&#231;ois Bloch-Lain&#233;, d&#233;velopp&#232;rent un vaste programme de logements sociaux pour offrir des logements d&#233;cents et confortables aux cat&#233;gories sociales qui n'avaient pas les moyens de se loger sur le march&#233; priv&#233;. Des centaines de milliers de logements vont &#234;tre construits et des offices, charg&#233;s de g&#233;rer ces logements, sont mis en place, avec pour mission d'attribuer ces loge&#173;ments &#224; ceux qui en ont le plus besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour assurer cette mission, des directeurs d'office d'HLM (habitation &#224; loyer mod&#233;r&#233;) doivent concilier une exigence comptable d'&#233;quilibre budg&#233;taire et une exigence de services consistant &#224; maintenir les logements en bon &#233;tat, en assurer l'entretien, veiller au bon d&#233;veloppement de la vie du quartier, jusqu'&#224; favoriser la mise en place d'&#233;quipements sociaux. Une contradiction a tr&#232;s vite &#233;merg&#233; entre la mission sociale de ces organismes, accueillir les populations les plus d&#233;favoris&#233;es, et l'in&#173;t&#233;r&#234;t financier, accueillir les locataires solvables, ayant des revenus stables et cons&#233;quents. D'autant que les habitants, qui n'ont pas de probl&#232;mes financiers, inves&#173;tissent plus facilement leur cadre de vie, veillent au bon entretien de leur logement, ce qui favorise les relations de bon voisinage, la conservation du patrimoine et la tranquillit&#233; sociale.
Dans toute organisation, les individus adaptent leur comportement aux param&#232;tres selon lesquels ils pensent &#234;tre jug&#233;s. Le &#171; bon &#187; gestionnaire est celui qui sait r&#233;duire les &#171; taux d'impay&#233;s &#187;. Aussi, la grande majorit&#233; des cadres des antennes de gestion ont organis&#233; la &#171; chasse aux impay&#233;s &#187;, c'est-&#224;-dire l'expulsion des mauvais payeurs et le rejet, dans les commissions d'attribution, de ceux qui risquaient de le devenir. Ce qui, au d&#233;part, &#233;tait un simple indicateur comptable, est devenu au fil du temps un objectif de gestion. Et cet objectif a conduit une majorit&#233; des offices HLM &#224; durcir les modes d'attribution en rejetant les personnes les plus d&#233;favoris&#233;es ou celles ayant des revenus modestes, au profit des personnes ayant des res&#173;sources suffisantes, donc des situations sociales plus favo&#173;ris&#233;es. Les responsables d'antenne qui n'ont pas appliqu&#233; cette politique ont vu leur parc se transformer en ghetto social concentrant les familles les plus d&#233;favoris&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet exemple permet de saisir trois processus au coeur de la logique gestionnaire :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; la domination des crit&#232;res financiers sur les autres consid&#233;rations ;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; la traduction de cette exigence en calcul, donc en ins&#173;trument de mesure quantitatif ;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; la d&#233;valorisation des finalit&#233;s sociales.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;La rationalit&#233; des moyens conduit &#224; perdre de vue les finalit&#233;s sociales et humaines quand bien m&#234;me ces fina&#173;lit&#233;s sont constitutives de l'existence m&#234;me de l'institution. Les directeurs d'offices sont d'abord &#233;valu&#233;s &#224; partir de crit&#232;res de gestion budg&#233;taire, et secondairement &#224; partir de leurs capacit&#233;s &#224; remplir la mission pour laquelle l'or&#173;ganisme a &#233;t&#233; mis en place. Un responsable d'office d&#233;clinait son r&#244;le en ces termes : &#171; Le d&#233;veloppement social, ce n'est pas mon cheval de bataille. Un office, c'est une entreprise. Il ne faut pas qu'il y ait de perte de logements vacants, d'impay&#233;s. Le conseil d'administration, ce qu'il veut, ce sont des r&#233;sultats, ce n'est pas des &#233;tats d'&#226;me... &#187; (Gaulejac, Bonetti et Fraisse, 1989).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#171; bon &#187; gestionnaire se doit d'&#234;tre r&#233;aliste, concret et efficace. On transforme ainsi les locataires en produits. Cer&#173;tains sont rentables, d'autres non. Cette &#233;volution a conduit bon nombre d'OPHLM (offices publics d'habitations &#224; loyer mod&#233;r&#233;) &#224; mettre en place des r&#232;glements int&#233;rieurs pour fixer les crit&#232;res de ressources minimales pour l'attribution d'un logement. Dans la pratique courante, les candidats ne doivent pas concentrer plus de 30% de leurs revenus au paiement de leurs d&#233;penses locatives, ce qu'on appelle le &#171; taux d'effort &#187;. Dans certains offices, on leur demande m&#234;me de disposer de 10 euros de ressources par jour et par personne, une fois leurs charges r&#233;gl&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette situation a conduit le DAL (association Droit au logement) &#224; intenter un recours contre un office public d'am&#233;nagement et de construction (OPAC) devant le tri&#8209;bunal administratif qui a rendu son jugement le 23 avril 2001. Les consid&#233;rants sont int&#233;ressants : le tribunal rap&#173;pelle que &#171; l'attribution de logements sociaux participe &#224; la mise en oeuvre du droit au logement afin de satisfaire les personnes de ressources modestes et les personnes d&#233;favoris&#233;es [...]. Les crit&#232;res forg&#233;s par le bailleur social tendant &#224; exclure les candidats les plus modestes et, en particulier, les familles nombreuses, sont directement contraires &#224; la lettre et &#224; l'esprit du code de la construction &#187;. En cons&#233;quence, le tribunal a demand&#233; &#224; l'OPAC de sus&#173;pendre les crit&#232;res de ressources exig&#233;s. Dans sa d&#233;fense, le bailleur social indiquait que ces crit&#232;res avaient &#233;t&#233; vot&#233;s par un conseil d'administration dans lequel si&#233;&#173;geaient des repr&#233;sentants de la pr&#233;fecture, de la Caisse des allocations familiales et des repr&#233;sentants de loca&#173;taires. Si les recours sont rares, les pratiques sont constantes, m&#234;me dans les organismes dits &#171; sociaux &#187; (B. Bissuel, Le Monde, 3 mai 2001). Les indicateurs de gestion sont construits sur des paradigmes d'objectivation financi&#232;re qui transforment les locataires en quittances, leur &#171; effort &#187; en taux et les habitants en dossiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?663-la-politique-contaminee-par-la' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Seconde partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Le sophisme &#233;conomiciste</title>
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		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Polanyi K.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Texte de Karl Polanyi, extrait du livre &#171; La subistance de l'Homme &#187; (The Livelihood of Man Premi&#232;re publication : 1977 (posthume, &#233;dit&#233; par H.-W Pearson, Academic Press, coll. Studies in social discontinuity, N-Y., San Francisco, Londres ; fr : Bulletin du MAUSS, n&#176; 18, juin 1986) traduit par http://catallaxia.com/Karl_Polanyi,_La_subsistance_de_l%27homme La subsistance de l'Homme Chapitre 1. Le sophisme &#233;conomiciste Notre g&#233;n&#233;ration est confront&#233;e au probl&#232;me g&#233;n&#233;ral de l'existence (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-134-economie-+" rel="tag"&gt;&#201;conomie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-158-polanyi-k-+" rel="tag"&gt;Polanyi K.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Texte de Karl Polanyi, extrait du livre &#171; La subistance de l'Homme &#187; (The Livelihood of Man
Premi&#232;re publication : 1977 (posthume, &#233;dit&#233; par H.-W Pearson, Academic Press, coll. Studies in social discontinuity, N-Y., San Francisco, Londres ; fr : Bulletin du MAUSS, n&#176; 18, juin 1986) traduit par &lt;a href=&#034;http://catallaxia.com/Karl_Polanyi&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://catallaxia.com/Karl_Polanyi&lt;/a&gt;,_La_subsistance_de_l%27homme&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; La subsistance de l'Homme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chapitre 1. Le sophisme &#233;conomiciste&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre g&#233;n&#233;ration est confront&#233;e au probl&#232;me g&#233;n&#233;ral de l'existence mat&#233;rielle de l'homme ; toute tentative qui se propose d'offrir une image plus r&#233;aliste de ce probl&#232;me rencontre d&#232;s l'origine un obstacle insurmontable : le mode de pens&#233;e particulier qui nous vient de l'&#233;conomie du XIX&#232;me si&#232;cle, et des conditions de vie qu'elle a cr&#233;&#233;es dans toutes les soci&#233;t&#233;s industrialis&#233;es. Cette mentalit&#233; est personnifi&#233;e dans l'esprit marchand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce chapitre, notre propos sera dans un premier temps de rep&#233;rer les mystifications r&#233;pandues par l'esprit marchand, pour ensuite exposer certaines des raisons pour lesquelles elles ont &#224; ce point influenc&#233; l'opinion publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, nous d&#233;finirons la nature de cet anachronisme conceptuel, ensuite nous d&#233;crirons les transformations institutionnelles qui ont permis son apparition, et enfin nous mesurerons son influence sur l'ensemble de nos attitudes morales et philosophiques. Nous suivrons les retomb&#233;es de cette attitude intellectuelle sur les champs organis&#233;s de savoir qui constituent les sciences sociales, tels que la th&#233;orie &#233;conomique, l'histoire &#233;conomique, l'anthropologie, la sociologie, la psychologie, l'&#233;pist&#233;mologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle &#233;tude ne devrait laisser subsister aucun doute sur l'impact de l'&#233;conomisme sur &#224; peu pr&#232;s tous les aspects des questions qui nous pr&#233;occupent, en particulier sur la nature des institutions, des politiques, et des principes &#233;conomiques tels qu'ils apparaissent dans les formes d'organisation pass&#233;es de l'existence mat&#233;rielle de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est rarement pertinent de r&#233;duire l'illusion centrale d'une &#233;poque &#224; une erreur de logique ; pourtant, d'un point de vue conceptuel, on ne peut, de par la nature des choses, d&#233;crire autrement le sophisme de l'&#233;conomisme. L'erreur logique a &#233;t&#233; de nature courante et anodine : un vaste ph&#233;nom&#232;ne g&#233;n&#233;rique a &#233;t&#233; dans une certaine mesure identifi&#233; &#224; une esp&#232;ce qui nous est famili&#232;re. C'est ainsi que l'erreur a consist&#233; &#224; poser une &#233;quivalence entre l'&#233;conomie humaine en g&#233;n&#233;ral et sa forme marchande (erreur qui a sans doute &#233;t&#233; facilit&#233;e par l'ambiguit&#233; originelle du terme &#171; &#233;conomique &#187;, sur laquelle nous reviendrons plus tard). L'illusion est alors &#233;vidente : la dimension physique des besoins humains fait partie de la condition humaine ; une soci&#233;t&#233; ne peut exister sans une forme ou une autre d'&#233;conomie substantive. D'autre part, le m&#233;canisme de l'offre et de la demande (que l'on appelle couramment march&#233;) est une institution relativement moderne, de structure particuli&#232;re, qui n'est facile ni &#224; instituer ni &#224; maintenir en &#233;tat de fonctionnement. Approcher l'&#233;conomique en termes exclusivement marchands revient &#224; effacer du paysage la plus grande part de l'histoire humaine. D'un autre c&#244;t&#233;, &#233;tendre d&#233;mesur&#233;ment la d&#233;finition du concept de march&#233; au point qu'elle absorbe tous les ph&#233;nom&#232;nes &#233;conomiques revient &#224; attribuer &#224; ceux-ci des caract&#233;ristiques qui n'appartiennent qu'aux ph&#233;nom&#232;nes de march&#233;. In&#233;vitablement, toute r&#233;flexion perd ici de sa clart&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains penseurs plus r&#233;alistes ont vainement insist&#233; sur la n&#233;cessit&#233; d'une distinction entre l'&#233;conomie en g&#233;n&#233;ral et ses formes marchandes ; de tous temps, cette distinction a &#233;t&#233; effac&#233;e par un &#8220;Zeitgeist&#8221; qui &#233;tait &#224; l'&#233;conomisme. Ces penseurs accentuaient le sens substantif de l'&#171; &#233;conomique &#187;. Ils identifiaient l'&#233;conomie avec l'industrie plut&#244;t qu'avec les affaires, avec la technologie plut&#244;t qu'avec un c&#233;r&#233;monial avec les moyens de production plut&#244;t qu'avec les titres de propri&#233;t&#233;, avec le capital productif plut&#244;t qu'avec le capital financier, avec les biens en capital plut&#244;t qu'avec le capital lui-m&#234;me, en bref, avec la substance &#233;conomique plut&#244;t qu'avec ses formes et ses terminologies marchandes. Mais les circonstances ont &#233;t&#233; plus puissantes que la logique, car des forces irr&#233;sistibles &#233;taient &#224; l'&#339;uvre dans l'histoire, qui allaient fondre deux concepts h&#233;t&#233;rog&#232;nes en un seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I. L'&#233;conomie et le march&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept d'&#233;conomie na&#238;t avec les physiocrates fran&#231;ais, en m&#234;me temps que s'institue le march&#233; en tant que m&#233;canisme de l'offre et de la demande. Le ph&#233;nom&#232;ne nouveau, qu'on n'avait jamais connu auparavant, r&#233;v&#233;lait une interd&#233;pendance entre des prix fluctuants qui affectait directement des multitudes d'hommes. Cet univers naissant des prix &#233;tait le r&#233;sultat d'une extension r&#233;cente du commerce &#8212; institution beaucoup plus ancienne que les march&#233;s, et ind&#233;pendante de ces derniers &#8212; dans les articulations de la vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les prix existaient bien s&#251;r auparavant, mais en aucun cas ils ne s'&#233;taient constitu&#233;s en syst&#232;me. De par la nature des choses, leur sph&#232;re d'action &#233;tait restreinte au commerce et &#224; la finance, d&#232;s lors que seuls les marchands et les banquiers utilisaient r&#233;guli&#232;rement de la monnaie, la plus grande part de l'&#233;conomie restant par ailleurs essentiellement rurale et non commerciale &#8212; une goutte d'eau de marchandises dans une vaste mer inerte de vie de voisinage, que ce f&#251;t celle du ch&#226;teau seigneurial ou de la maisonn&#233;e. Il est vrai que les march&#233;s des villes connaissaient monnaie et prix, mais l'objectif vis&#233; en contr&#244;lant ces prix &#233;tait de les maintenir stables. Ce n'&#233;tait pas tant leurs fluctuations occasionnelles que leur pr&#233;dominante stabilit&#233;, qui en faisaient un facteur de plus en plus important dans la d&#233;termination des profits tir&#233;s du commerce, d&#232;s lors que ces profits provenaient de diff&#233;rences de prix fixes entre deux points distants plut&#244;t que de fluctuations anormales de prix sur les march&#233;s locaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la simple p&#233;n&#233;tration du commerce dans la vie quotidienne n'aurait pu &#224; elle seule cr&#233;er une &#233;conomie, au sens nouveau et sp&#233;cifique du terme, si n'&#233;taient survenus de nombreux autres d&#233;veloppements institutionnels. Parmi ces derniers, il faut noter la p&#233;n&#233;tration du commerce &#233;tranger dans les march&#233;s, qui va les transformer de march&#233;s locaux strictement contr&#244;l&#233;s, en march&#233;s cr&#233;ateurs de prix sujets &#224; de plus ou moins amples fluctuations. A quoi succ&#233;da l'invention r&#233;volutionnaire de march&#233;s &#224; prix fluctuants pour les facteurs de production, le travail et la terre. Cette derni&#232;re transformation fut la plus radicale de toutes de par sa nature et ses cons&#233;quences. Cependant ce n'est qu'apr&#232;s un certain temps que les diff&#233;rents prix, qui comprenaient dor&#233;navant les salaires, les prix de la nourriture et la rente, ont montr&#233; une interd&#233;pendance notable, et ont ainsi produit les conditions qui ont conduit les hommes &#224; accepter la pr&#233;sence d'une r&#233;alit&#233; substantive qui n'avait pas &#233;t&#233; per&#231;ue jusqu'ici. Ce champ de pratiques naissant &#233;tait l'&#233;conomie, et sa d&#233;couverte &#8212; une des exp&#233;riences &#233;motionnelles et intellectuelles qui constitua notre modernit&#233; &#8212; apparut aux physiocrates comme une illumination et les constitua en secte philosophique. Adam Smith retint d'eux la le&#231;on de la &#171; main invisible &#187;, mais il ne suivit pas Quesnay dans les voies du mysticisme. Alors que son ma&#238;tre fran&#231;ais avait simplement remarqu&#233; l'interd&#233;pendance de certains revenus, et leur d&#233;pendance g&#233;n&#233;rale par rapport aux prix du bl&#233;, son disciple le plus c&#233;l&#232;bre, parce que vivant dans une &#233;conomie anglaise moins f&#233;odale et plus mon&#233;taris&#233;e, fut capable d'int&#233;grer les salaires et la rente dans l'ensemble des &#171; prix &#187; et fut donc par l&#224; le premier &#224; entrevoir la richesse des nations comme un &#233;l&#233;ment int&#233;gr&#233; aux manifestations diverses d'un syst&#232;me sous-jacent de march&#233;s. Adam Smith devint le fondateur de l'&#233;conomie politique parce qu'il reconnut, bien que de fa&#231;on grossi&#232;re, dans l'interd&#233;pendance de ces diff&#233;rentes prix, une tendance &#224; ce que ces prix r&#233;sultent de march&#233;s concurrentiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'&#224; l'origine cette interpr&#233;tation de l'&#233;conomie en termes de march&#233; n'ait &#233;t&#233; qu'une fa&#231;on raisonnable de lier de nouveaux concepts &#224; de nouveaux faits, il nous para&#238;t difficile de comprendre pourquoi il a fallu des g&#233;n&#233;rations enti&#232;res pour que l'on r&#233;alise que ce que Quesnay et Smith avaient r&#233;ellement d&#233;couvert, constituait un champ de ph&#233;nom&#232;nes ind&#233;pendant de l'institution de march&#233;, dans laquelle ils se manifestaient &#224; cette &#233;poque. Mais, ni Quesnay ni Smith n'avaient l'intention de faire de l'&#233;conomie une sph&#232;re d'existence sociale qui transcenderait le march&#233;, la monnaie, ou les prix &#8212; et dans la mesure o&#249; ils le firent, ils &#233;chou&#232;rent. Ils ne d&#233;gag&#232;rent pas tant l'universalit&#233; de l'&#233;conomie que la sp&#233;cificit&#233; du march&#233;. En effet, la repr&#233;sentation traditionnelle de l'unit&#233; des affaires humaines d&#233;formait encore leurs pens&#233;es, et les rendait hostiles &#224; une notion de sph&#232;re &#233;conomique s&#233;par&#233;e de la soci&#233;t&#233;, bien qu'elle ne les ait pas par ailleurs emp&#234;ch&#233;s d'affubler l'&#233;conomie de caract&#233;ristiques propres au march&#233;. Adam Smith introduisit les m&#233;thodes du commerce dans la caverne de l'homme primitif, en projetant son fameux penchant &#224; trafiquer, troquer et &#233;changer dans l'arri&#232;re cour du Paradis. L'approche de l'&#233;conomie par Quesnay n'&#233;tait pas moins catallactique. Son &#233;conomie &#233;tait une &#233;conomie du &#171; produit net &#187;, qui repr&#233;sentait peut-&#234;tre une notion r&#233;elle du point de vue de la comptabilit&#233; seigneuriale, mais un simple fant&#244;me en ce qui concerne le proc&#232;s entre l'homme et la nature dont l'&#233;conomie est un aspect. Le pr&#233;tendu &#171; surplus &#187; dont il attribuait la cr&#233;ation au sol et aux forces de la nature, n'&#233;tait rien d'autre qu'un transfert &#224; l'&#171; Ordre Naturel &#187; de l'habituelle sup&#233;riorit&#233; du prix de vente sur les co&#251;ts de production. L'agriculture en vint alors &#224; occuper le devant de la sc&#232;ne parce que les revenus de la classe f&#233;odale dirigeante &#233;taient en jeu, mais par la suite, la notion de surplus vint d&#233;finitivement hanter les &#233;crits des &#233;conomistes classiques. Le &#171; produit net &#187; est l'anc&#234;tre de la plus-value marxiste, et de tous ses d&#233;riv&#233;s. C'est ainsi que l'&#233;conomie fut impr&#233;gn&#233;e d'une notion &#233;trang&#232;re au processus g&#233;n&#233;ral dont elle participe, ce processus ne connaissant ni co&#251;ts ni profits, et n'&#233;tant pas constitu&#233; par une s&#233;rie d'actions productrices de surplus. Les forces physiques et psychologiques ne sont pas non plus d&#233;termin&#233;es par l'urgence d'assurer un surplus au-del&#224; d'elles-m&#234;mes. Ni les lis des champs, ni les oiseaux dans les airs, ni les hommes dans les p&#226;turages, les champs, les usines &#8212; gardant le b&#233;tail, moissonnant, ou d&#233;clenchant les robots d'une cha&#238;ne de montage &#8212; ne produisent de surplus au-del&#224; de leur propre subsistance. Le travail, comme le loisir et le repos, n'est qu'un moment dans la vie autosuffisante de l'homme. La construction de la notion de surplus n'a &#233;t&#233; que la projection du mod&#232;le de march&#233; sur un aspect fondamental de cette existence &#8212; l'&#233;conomie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir H.W. Pearson, &#171; L'&#233;conomie n'a pas de surplus : critique d'une th&#233;orie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, &#224; l'origine, l'identification logiquement fallacieuse des &#171; ph&#233;nom&#232;nes &#233;conomiques &#187; aux &#171; ph&#233;nom&#232;nes de march&#233; &#187; &#233;tait compr&#233;hensible, elle devint par la suite une exigence pratique dans cette nouvelle soci&#233;t&#233; et ce nouveau mode de vie qui apparurent dans les d&#233;chirures de la R&#233;volution Industrielle. Le m&#233;canisme de l'offre et de la demande dont la premi&#232;re apparition avait produit le concept proph&#233;tique de &#171; loi &#233;conomique &#187;, cr&#251;t rapidement en une des forces les plus puissantes qui ait jamais p&#233;n&#233;tr&#233; la sc&#232;ne humaine. En l'espace d'une g&#233;n&#233;ration &#8212; disons de 1815 &#224; 1845, les &#8220;Thirty Years'Peace&#8221; de Harriet Martineau &#8212; les march&#233;s cr&#233;ateurs de prix, qui n'existaient auparavant que comme enclaves dans certains ports de commerce et bourses d'&#233;change, montr&#232;rent leur capacit&#233; r&#233;solue &#224; organiser les &#234;tres humains comme s'ils &#233;taient des d&#233;bris de mati&#232;re premi&#232;re que les march&#233;s combinaient &#224; la surface de la terre-m&#232;re ; tout pouvait d&#233;sormais &#234;tre librement mercantilis&#233;, et organis&#233; en unit&#233;s industrielles aux ordres de personnes priv&#233;es engag&#233;es essentiellement dans un proc&#232;s d'achat et de vente visant le profit. En un temps extr&#234;mement bref, la fiction de la marchandise, appliqu&#233;e au travail et &#224; la terre, transforma la substance v&#233;ritable des soci&#233;t&#233;s humaines. Tel fut le r&#233;sultat pratique de l'identification de l'&#233;conomie au march&#233;. La d&#233;pendance des hommes vis-&#224;-vis de la nature, en ce qui concerne leurs moyens de subsistance, tomba sous le contr&#244;le du march&#233;, cr&#233;ation institutionnelle toute nouvelle dot&#233;e d'un pouvoir irr&#233;sistible et qui venait de surgir brusquement de la nuit obscure. Cette nouveaut&#233; (ce gadget) institutionnelle, qui devint rapidement la force dominante de l'&#233;conomie &#8212; d&#232;s lors uniquement d&#233;finie comme &#171; &#233;conomie de march&#233; &#187; &#8212;, impulsa alors une autre transformation encore plus consid&#233;rable : une soci&#233;t&#233; enti&#232;rement encastr&#233;e dans sa propre &#233;conomie &#8212; une &#171; soci&#233;t&#233; de march&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point de vue nous permet de discerner clairement pourquoi ce que nous avions appel&#233; le sophisme de l'&#233;conomisme &#233;tait principalement une erreur de nature th&#233;orique. D'un point de vue pratique, l'&#233;conomie d&#233;sormais consistait effectivement en march&#233;s, le march&#233; englobait r&#233;ellement la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de ce dernier constat, il devrait para&#238;tre &#233;vident que ce qui est significatif dans l'&#233;conomisme, c'est pr&#233;cis&#233;ment cette capacit&#233; qu'il a de donner naissance &#224; un ensemble unifi&#233; de causes et de valeurs, qui permet dans la pratique ce qu'il n'avait d'abord fait que pressentir id&#233;alement, l'identit&#233; entre le march&#233; et la soci&#233;t&#233;. En effet, ce n'est que lorsqu'un mode de vie est organis&#233; dans tous ses aspects pertinents, ce qui comprend une certaine image de la nature de l'homme et de soci&#233;t&#233; &#8212; une philosophie de la vie quotidienne qui comporte des crit&#232;res de ce que sont des comportements normaux, des risques raisonnables, et une morale applicable &#8212;, que devient disponible cette sorte d'&#171; abr&#233;g&#233; &#187; de doctrines th&#233;oriques et pratiques qui, seul peut produire une soci&#233;t&#233;, ou, ce qui revient au m&#234;me, transformer une forme donn&#233;e de soci&#233;t&#233; en une autre en l'espace d'une ou deux g&#233;n&#233;rations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une telle transformation qui fut accomplie, pour le meilleur et pour le pire, par les pionniers de l'&#233;conomisme. C'est dire &#224; quel point l'esprit marchand contenait en lui-m&#234;me les germes d'une culture enti&#232;re &#8212; avec toutes ses possibilit&#233;s et ses limites ; on comprend alors pourquoi la vie dans une &#233;conomie de march&#233; induisait une certaine image de l'homme et de la soci&#233;t&#233;, et pourquoi elle se calquait n&#233;cessairement sur la structure d'une communaut&#233; humaine organis&#233;e par le march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. La transformation &#233;conomiciste&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'av&#232;nement de cette structure a repr&#233;sent&#233; une rupture violente avec les conditions ant&#233;rieures. Ce qui n'avait &#233;t&#233; jusque l&#224; qu'une fine pellicule de march&#233;s isol&#233;s fut d&#233;sormais transform&#233; en un syst&#232;me de march&#233;s autor&#233;gul&#233;s. L'&#233;tape d&#233;cisive fut la transformation du travail et de la terre en marchandises ; plus pr&#233;cis&#233;ment, ils furent trait&#233;s comme s'ils avaient &#233;t&#233; produits pour &#234;tre vendus. Bien entendu, il ne s'agissait nullement de marchandises v&#233;ritables puisqu'ils n'avaient &#233;t&#233; soit pas produits du tout (comme la terre), soit produits pour &#234;tre vendus (comme le travail). Et pourtant, jamais fiction dou&#233;e d'une telle effectivit&#233; ne fut invent&#233;e. Parce que le travail et la terre &#233;taient librement achet&#233;s et vendus, le m&#233;canisme du march&#233; leur fut appliqu&#233;. Il existait dor&#233;navant une offre et une demande pour le travail ; une offre et une demande pour la terre. En cons&#233;quence, il existait &#233;galement un prix de march&#233; pour l'usage de la force de travail, appel&#233; salaire, et un prix de march&#233; pour l'usage de la terre, appel&#233; rente. Terre et travail furent dot&#233;s de march&#233;s sp&#233;cifiques, similaires &#224; ceux des marchandises v&#233;ritables qui &#233;taient produites gr&#226;ce &#224; eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;valuer la port&#233;e profonde d'une telle mutation, il faut se rappeler que le &#171; travail &#187; n'est qu'un autre nom pour l'homme, et la &#171; terre &#187; un autre nom pour la nature. La fiction marchande remit le sort de l'homme et de la nature entre les mains d'un automate m&#251; par sa propre logique et dirig&#233; par ses propres lois. Cette machine &#224; produire de la prosp&#233;rit&#233; mat&#233;rielle n'&#233;tait anim&#233;e que par deux motivations, celle de la faim ou du gain &#8212; ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, par la peur d'&#234;tre priv&#233; des choses n&#233;cessaires &#224; la vie, ou bien par l'attente d'un profit. Aussi longtemps qu'aucun non propri&#233;taire ne put satisfaire ses besoins en nourriture sans, au pr&#233;alable, vendre son travail sur un march&#233; ; aussi longtemps qu'aucun propri&#233;taire ne put &#234;tre emp&#234;ch&#233; d'acheter au prix le plus bas et de vendre au prix le plus &#233;lev&#233;, le moulin aveugle continua de moudre des quantit&#233;s toujours croissantes de marchandises au b&#233;n&#233;fice de l'esp&#232;ce humaine. La peur de mourir de faim, du c&#244;t&#233; des travailleurs, et l'app&#226;t du gain, du c&#244;t&#233; des employeurs, maintenaient le vaste m&#233;canisme fonctionnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cet utilitarisme pratique, ainsi g&#233;n&#233;ralis&#233;, qui a forg&#233;, de mani&#232;re d&#233;cisive, la compr&#233;hension qu'a l'homme occidental de lui-m&#234;me et de sa soci&#233;t&#233;. En ce qui concerne l'Homme, nous f&#251;mes amen&#233;s &#224; accepter l'id&#233;e que ses motivations sont soit &#171; mat&#233;rielles &#187; soit &#171; id&#233;ales &#187; et que les forces qui contribuent &#224; l'organisation de la vie quotidienne d&#233;rivent n&#233;cessairement des motivations mat&#233;rielles. Il est clair que dans les conditions qui pr&#233;valaient alors, l'homme devait sembler d&#233;termin&#233; de toute &#233;vidence par ces motivations mat&#233;rielles. Choisissez, par exemple, une motivation quelconque, et organisez la production de mani&#232;re qu'elle incite effectivement les individus &#224; produire ; vous aurez, en m&#234;me temps, cr&#233;&#233; une image de l'Homme telle qu'il semblera totalement r&#233;duit &#224; cette seule motivation. Supposons que cette motivation soit religieuse, politique ou esth&#233;tique ; ou qu'il s'agisse de l'orgueil, du pr&#233;jug&#233;, de l'amour ou de l'envie ; l'Homme appara&#238;tra alors essentiellement religieux, politique ou esth&#232;te, orgueilleux ou bard&#233; de pr&#233;jug&#233;s, d&#233;bordant d'amour ou d'envie. Par comparaison, les autres motivations sembleront lointaines et obscures &#8212; purement id&#233;ales &#8212; puisqu'il est impossible de faire fond sur elles pour mettre en branle le cycle vital de la production. La motivation choisie dessinera la figure de l'Homme &#171; r&#233;el &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233; les &#234;tres humains sont susceptibles de travailler pour tout un ensemble de raisons diff&#233;rentes, pour autant qu'ils appartiennent &#224; un groupe social d&#233;termin&#233;. C'est pour des raisons religieuses que les moines pratiquaient le commerce, ce qui n'emp&#234;cha pas les monast&#232;res de devenir les plus grands &#233;tablissements commerciaux d'Europe. La kula des Trobriandais, une des modalit&#233;s de troc les plus complexes que l'on connaisse, visait principalement des finalit&#233;s esth&#233;tiques. L'&#233;conomie f&#233;odale reposait essentiellement sur la coutume et la tradition. Chez les Kwakiutl, l'objet de l'activit&#233; industrieuse semble &#234;tre de satisfaire un point d'honneur. A l'&#233;poque du despotisme mercantiliste, l'industrie fut souvent organis&#233;e de mani&#232;re &#224; concourir &#224; la puissance et &#224; la gloire. En cons&#233;quence de quoi nous avons tendance &#224; imaginer que les moines &#233;taient r&#233;gis par la religion, les M&#233;lan&#233;siens occidentaux par l'esth&#233;tique, les villains par la coutume, les kwakiutl par l'honneur, et les hommes d'&#201;tat du XVII&#232;me si&#232;cle par la politique de puissance. La soci&#233;t&#233; du XIX&#232;me si&#232;cle a &#233;t&#233; organis&#233;e de telle mani&#232;re que la faim ou l'app&#226;t du gain devinrent les seuls motifs qui amenaient les individus &#224; participer &#224; la vie &#233;conomique. L'image de l'Homme qui en r&#233;sulta, celle selon laquelle il n'ob&#233;it qu'&#224; des incitations mat&#233;rialistes &#233;tait enti&#232;rement arbitraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne la soci&#233;t&#233;, une doctrine apparent&#233;e fut propos&#233;e, celle qui veut que ses institutions soient &#171; d&#233;termin&#233;es &#187; par le syst&#232;me &#233;conomique. Le m&#233;canisme de march&#233; cr&#233;ait ainsi l'illusion d'un d&#233;terminisme &#233;conomique qui constituerait la loi commune &#224; toutes les soci&#233;t&#233;s humaines. Dans le cadre d'une &#233;conomie de march&#233;, bien s&#251;r, cette loi tient bon. Dans ce cas de figure, effectivement, le fonctionnement du syst&#232;me &#233;conomique ne se borne pas &#224; &#171; influencer &#187; le reste de la soci&#233;t&#233;. Il la d&#233;termine bel et bien &#8212; au m&#234;me titre que, dans un triangle, les c&#244;t&#233;s font plus qu'influencer les angles et les d&#233;terminent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue de la stratification en classes, l'offre et la demande qui se manifestaient sur le march&#233; du travail, &#233;taient identiques, respectivement, &#224; la classe des travailleurs et &#224; celle des employeurs. Les classes sociales, celles des capitalistes, des propri&#233;taires fonciers, des fermiers, des agents de change, des marchands etc. &#233;taient d&#233;limit&#233;es par les march&#233;s de la terre, de l'argent et du capital, ainsi que ceux de leurs divers usages. Le revenu de ces classes sociales &#233;tait fix&#233; par le march&#233;. Leur rang et leur position d&#233;pendaient de leur revenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les classes sociales &#233;taient ainsi d&#233;termin&#233;es directement par le march&#233;, d'autres institutions n'&#233;taient affect&#233;es qu'indirectement par lui. L'&#201;tat et le gouvernement, le mariage et l'&#233;ducation des enfants, les arts, l'organisation de la science, de l'&#233;ducation ou de la religion, le choix de la profession, les modes d'habitation, la forme des propri&#233;t&#233;s, l'esth&#233;tique m&#234;me de la vie priv&#233;e, &#8212; toutes ces choses durent composer avec le mod&#232;le utilitariste ou, au minimum, ne pas obstruer le fonctionnement des m&#233;canismes de march&#233;. Mais comme il n'existe que tr&#232;s peu d'activit&#233;s humaines qui puissent s'exercer dans le vide (m&#234;me les stylites ont besoin d'une colonne), les effets indirects du syst&#232;me de march&#233; ne furent pas loin de d&#233;terminer l'ensemble de la soci&#233;t&#233;. Il devint donc &#224; peu pr&#232;s impossible d'&#233;chapper &#224; la conclusion erron&#233;e que, de m&#234;me que l'homme &#171; &#233;conomique &#187; est l'homme &#171; r&#233;el &#187;, de m&#234;me le syst&#232;me &#233;conomique constitue la soci&#233;t&#233; &#171; r&#233;elle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir H.W. Pearson, &#171; L'&#233;conomie n'a pas de surplus : critique d'une th&#233;orie du d&#233;veloppement &#187; in Syst&#232;mes &#233;conomiques, &#233;d. K. Polanyi, C. Arensburg et H. Pearson, trad. fr. 1975, Larousse, Paris&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les armes id&#233;ologiques et culturelles de la domination contemporaine</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?368-les-armes-ideologiques-et</link>
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		<dc:date>2010-06-07T18:45:52Z</dc:date>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>&#201;ducation</dc:subject>
		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Technoscience</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>L'Antenne</dc:subject>

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&lt;p&gt;Vous trouverez ci-dessous la onzi&#232;me et derni&#232;re &#171; Lettre de L'Antenne &#187; parue en f&#233;vrier 1989. Ce texte &#233;tait intitul&#233; &#171; L'Antenne &#187; et diffus&#233; toujours aussi anonymement dans quelques librairies radicales parisiennes. Lors de la r&#233;&#233;dition en un seul volume, quelques mois plus tard, de ces onze &#171; Lettres &#187;, cette derni&#232;re constituait comme une pr&#233;face et un r&#233;sum&#233; aux dix lettres pr&#233;c&#233;dentes de ce collectif(?)anonyme, et comme une pr&#233;sentation des buts qu'il s'&#233;tait fix&#233;s. Castoriadis (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Vous trouverez ci-dessous la onzi&#232;me et derni&#232;re &#171; Lettre de L'Antenne &#187; parue en f&#233;vrier 1989. Ce texte &#233;tait intitul&#233; &#171; L'Antenne &#187; et diffus&#233; toujours aussi anonymement dans quelques librairies radicales parisiennes. Lors de la r&#233;&#233;dition en un seul volume, quelques mois plus tard, de ces onze &#171; Lettres &#187;, cette derni&#232;re constituait comme une pr&#233;face et un r&#233;sum&#233; aux dix lettres pr&#233;c&#233;dentes de ce collectif(?)anonyme, et comme une pr&#233;sentation des buts qu'il s'&#233;tait fix&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Castoriadis disait en 1987 au d&#233;but d'un texte sur la techno-science (&#171; Voie sans issue ? &#187;) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tout a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; dit. Tout est toujours &#224; redire. Ce fait massif, &#224; lui seul, pourrait conduire &#224; d&#233;sesp&#233;rer. L'humanit&#233; semblerait sourde ; elle l'est pour l'essentiel. C'est de cela qu'il s'agit avant tout dans toute discussion portant sur les questions politiques fondamentales... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre ce m&#234;me constat qui a amen&#233; les r&#233;dacteurs de ce bulletin &#224; cesser de faire partager leurs analyses sur l'&#233;tat du monde et de la soci&#233;t&#233; apr&#232;s ce num&#233;ro ? C'est peut-&#234;tre la conscience qu'ils avaient tout dit de ce qu'ils avaient &#224; dire, et qu'ils commen&#231;aient un peu &#224; se r&#233;p&#233;ter &#224; d&#233;crire toujours les m&#234;mes inqui&#233;tantes mutations anthropologiques contemporaines ?
Quoi qu'il en soit, celles-ci sont encore, sur bien des points, tout &#224; fait valables aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Pour information compl&#233;mentaire, voici un jugement de Guy Debord extrait des &#171; Commentaires sur la soci&#233;t&#233; du spectacle &#187;, qui aurait eu, entre autres, pour cible les r&#233;dacteurs de &#171; L'Antenne &#187; :
&#171; ...On s'est mis aussi en situation de faire composer des fragments d'une critique sociale d'&#233;levage, qui ne sera plus confi&#233;e &#224; des universitaires ou des m&#233;diatiques, qu'il vaut mieux d&#233;sormais tenir &#233;loign&#233;s des menteries trop traditionnelles en ce d&#233;bat ; mais critique meilleure, lanc&#233;e et exploit&#233;e d'une fa&#231;on nouvelle, mani&#233;e par une autre esp&#232;ce de professionnels, mieux form&#233;s. Il commence &#224; para&#238;tre, d'une mani&#232;re assez confidentielle, des textes lucides, anonymes ou sign&#233;s par des inconnus - tactique d'ailleurs facilit&#233;e par la concentration des connaissances de tous sur les bouffons du spectacle ; laquelle a fait que les gens inconnus paraissent justement les plus estimables -, non seulement sur des sujets qui ne sont jamais abord&#233;s dans le spectacle, mais encore avec des arguments dont la justesse est rendue plus frappante par l'esp&#232;ce d'originalit&#233;, calculable, qui leur vient du fait de n'&#234;tre en somme jamais employ&#233;s, quoiqu'ils soient assez &#233;vidents. Cette pratique peut servir au moins de premier degr&#233; d'initiation pour recruter des esprits un peu &#233;veill&#233;s, &#224; qui l'on dira plus tard, s'ils semblent convenables, une plus grande dose de la suite possible. Et ce qui sera, pour certains, le premier pas d'une carri&#232;re, sera pour d'autres - moins bien class&#233;s - le premier degr&#233; du pi&#232;ge dans lequel on les prendra. Dans certains cas, il s'agit de cr&#233;er, sur des questions qui risqueraient de devenir br&#251;lantes, une autre pseudo-opinion critique ; et entre les deux opinions qui surgiraient ainsi, l'une et l'autre &#233;trang&#232;res aux mis&#233;reuses conventions spectaculaires, le jugement ing&#233;nu pourra ind&#233;finiment osciller, et la discussion pour les peser sera relanc&#233;e chaque fois qu'il conviendra. Plus souvent, il s'agit d'un discours g&#233;n&#233;ral sur ce qui est m&#233;diatiquement cach&#233;, et ce discours pourra &#234;tre fort critique, et sur quelques points manifestement intelligent, mais en restant curieusement d&#233;centr&#233;. Les th&#232;mes et les mots ont &#233;t&#233; s&#233;lectionn&#233;s facticement, &#224; l'aide d'ordinateurs inform&#233;s en pens&#233;e critique. Il y a dans ces textes quelques absences, assez peu visibles, mais tout de m&#234;me remarquables : le point de fuite de la perspective y est toujours anormalement absent. Ils ressemblent au fac simile d'une arme c&#233;l&#232;bre, o&#249; manque seulement le percuteur. C'est n&#233;cessairement une critique lat&#233;rale, qui voit plusieurs choses avec beaucoup de franchise et de justesse, mais en se pla&#231;ant de c&#244;t&#233;. Ceci non parce qu'elle affecterait une quelconque impartialit&#233;, car il lui faut au contraire avoir l'air de bl&#226;mer beaucoup, mais sans jamais sembler ressentir le besoin de laisser para&#238;tre quelle est sa cause ; donc de dire, m&#234;me implicitement, d'o&#249; elle vient et vers quoi elle voudrait aller. &#187;)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Depuis 1968, le seul anticonformisme d'origine sp&#233;cifiquement bourgeoise qui ait fait des ravages effectifs, que tout le monde constate sans jamais remonter &#224; leur source, est l'usage des drogues. Usage exalt&#233;, on ne le rappellera jamais assez, au nom de la &#171; lib&#233;ration &#187; de classes non opprim&#233;es mais avides, et press&#233;es d'abandonner la d&#233;froque de la parcimonie et de l'aust&#233;rit&#233; pour les habits neufs de la facilit&#233; et de la consommation en abondance. Personne d'ailleurs ne leur refusait ce droit ; la machine &#224; distribuer avait simplement pris un temps de retard, mais ce d&#233;calage permit aux classes moyennes de se livrer de mani&#232;re th&#233;&#226;tralement r&#233;volutionnaire &#224; la substitution d'une id&#233;ologie &#224; une autre, mieux adapt&#233;e aux nouveaux rythmes &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est vrai qu'il y a vingt ans, le m&#233;lange d'enthousiasme pour les nouvelles technologies et d'horreur de la discipline, d'amour de la pub et d'amour de la &#171; vie &#187;, d'anti-syndicalisme et d'engouement pour le dialogue et les sciences de l'homme &#8211; ce m&#233;lange qui constituait la nouvelle id&#233;ologie &#8211; avait encore valeur anticipatrice. Ses chantres allaient au-devant de ce qui allait advenir, et pour cette raison avait encore quelques combats &#224; livrer. &#171; Mais la lutte est termin&#233;e, et le bourgeois s'est aper&#231;u qu'il ne reste que lui au monde, qu'il n'y a rien de mieux que lui, qu'il est l'id&#233;al, et que ce qui lui revient d&#233;sormais&#8230; (c'est) simplement, en toute tranquillit&#233; et majest&#233;, de poser devant le monde entier en mod&#232;le de la beaut&#233; supr&#234;me et de toutes les perfections humaines imaginables. &#187; Le bourgeois est redevenu propre, apr&#232;s s'&#234;tre un peu sali lors des derni&#232;res batailles livr&#233;es sur le front de la modernit&#233; : il est officiel aux Etats-Unis que la drogue &#171; n'est plus &#224; la mode parmi ceux-l&#224; m&#234;mes qui l'ont mise &#224; la mode &#187; alors que, par une &#233;trange co&#239;ncidence, fait son apparition sur le march&#233; un produit industriel de substitution &#224; la port&#233;e de tous, le crack, qui intoxique et qui tue &#224; un rythme tr&#232;s acc&#233;l&#233;r&#233; dans les quartiers pauvres. Le bourgeois n'est plus menac&#233; : m&#234;me ses ennemis naturels, les prol&#233;taires, ne sont pas loin de croire que l'id&#233;al qu'il incarne justifie de leur part le renoncement &#224; tout projet propre. Mieux encore : le bourgeois a litt&#233;ralement disparu, il n'existe plus, il est l'Homme en personne, et le terme m&#234;me n'est plus employ&#233; que par quelques dinosaures que le ridicule finira par tuer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La toilette fun&#232;bre de l'Histoire qui mobilise pour les c&#233;l&#233;brations de 1989 le corps social tout entier, jusques et y compris les enfants des &#233;coles maternelles a entre autres fonctions, celle de donner au bourgeois universel l'arbre g&#233;n&#233;alogique respectable sans lequel ses vertus actuelles brilleraient d'un moins bel &#233;clat. Il est vrai que chaque &#233;poque tend &#224; d&#233;former et &#224; tourner &#224; son profit l'histoire du pass&#233; : La IIIe R&#233;publique le faisait d&#233;j&#224; avec la R&#233;volution fran&#231;aise. Mais il est rare que ce d&#233;tournement ne soit pas pris dans une dynamique orient&#233;e vers l'avenir : l'histoire est alors manipul&#233;e, mais pour faire encore de l'Histoire. Ici et maintenant, c'est de tout autre chose que d'histoire qu'il s'agit. Pour que le bourgeois puisse se maintenir dans la pose de l'id&#233;al sans qu'on lui rie au nez ; pour que rien de nouveau, hors des techniques et des produits, ne vienne menacer la fixit&#233; dont il r&#234;ve pour son monde, il faut non seulement que l'Histoire soit autant que possible emp&#234;ch&#233;e apr&#232;s lui, mais m&#234;me qu'elle ne soit pas advenue avant lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On l'a bien vu lorsque les professionnels des disciplines historiques ont, eux aussi, embouch&#233; les trompettes de la morale pour poser une question au plus haut point incongrue dans leur bouche, question imm&#233;diatement r&#233;percut&#233;e par les journalistes en direction du &#171; public &#187; interpell&#233; par sondages : &#171; Fallait-il condamner Louis XVI ? &#187; Le ton, grave et s&#233;v&#232;re, commandait une r&#233;ponse n&#233;gative qui fut acquise et proclam&#233;e avec la majest&#233; qui convenait lors d'un proc&#232;s en costumes organis&#233; par la t&#233;l&#233;vision. Ainsi se trouvait consacr&#233;e la modernisation de la R&#233;volution fran&#231;aise. Car il n'est plus de mode d&#233;sormais, il est m&#234;me carr&#233;ment archa&#239;que, de poser des questions historiques, et toute contravention est promise &#224; une sournoise r&#233;pression. Plus de question donc sur la signification historique des choix accomplis dans le pass&#233;, ni m&#234;me sur leur port&#233;e politique du moment. Seuls sont recevables les examens de conscience path&#233;tiques du bourgeois face &#224; lui-m&#234;me &#8211; en l'esp&#232;ce face &#224; la version am&#233;ricano-europ&#233;enne des &#171; Droits de l'homme &#187;, en permanence remise &#224; jour et adapt&#233;e aux circonstances par les pr&#233;pos&#233;s entretenus &#224; cet effet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les moyens, on le voit, sont puissants, mais c'est que le danger est grand. Si par exemple on s'avisait d'inciter les petits Fran&#231;ais des &#233;coles &#224; se demander pourquoi les hommes qui ont vot&#233; la mort du roi, et qui n'&#233;taient pas des brutes assoiff&#233;es de sang, l'ont vot&#233;e, on n'ose imaginer quelles questions embarrassantes &#224; l'extr&#234;me, ils pourraient ensuite former sur le m&#234;me mod&#232;le &#224; propos du pr&#233;sent. Ce serait tout l'effort de d&#233;politisation moralisatrice de la jeunesse qui serait ainsi contrecarr&#233;, alors qu'il est si bien second&#233; par l'appel aux bons sentiments qu'on ne peut manquer d'avoir pour une aussi brave personne que Louis XVI. B&#233;n&#233;fice suppl&#233;mentaire de l'op&#233;ration : l'illusion qu'elle entretient que tout un chacun peut et doit regretter le sang vers&#233; dans l'histoire, et s'en laver personnellement, comme il se lave de ses petits p&#233;ch&#233;s quotidiens. Car cette illusion contribue elle aussi &#224; l'aplatissement de tout sur tout, dans un monde unidimensionnel constitu&#233; en agr&#233;gats d'individus pourvus, ou d&#233;pourvus, de la conscience morale officiellement recommand&#233;e, et dans lequel la r&#233;alit&#233; des luttes sociales et des convulsions historiques ne doit m&#234;me plus s'apercevoir. Pendant de l'histoire pass&#233;e mise &#224; plat, camoufl&#233;e en recueil de cas de conscience, l'histoire en cours se trouve rejet&#233;e aux marges du monde sous forme de guerre, tr&#234;ves, massacres, retours &#224; l'ordre, coups d'Etat, toujours bien contr&#244;l&#233;s d'ici, quand ils n'y sont pas d&#233;lib&#233;r&#233;ment programm&#233;s &#8211; pour &#234;tre ensuite pr&#233;sent&#233;s sous les esp&#232;ces rassurantes d'une agitation lointaine, toujours la m&#234;me et toujours d&#233;plorable, mais bien endigu&#233;e, et dont les vagues ne nous atteignent qu'en images de morts exotiques &#224; l'heure du d&#238;ner. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles depuis que les d&#233;mocraties se sont pos&#233;es en forme achev&#233;e de l'Histoire et ont prouv&#233; leur capacit&#233; &#224; tout dig&#233;rer &#224; leur profit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; A la diff&#233;rence de celui d'un pass&#233; encore r&#233;cent, le conformisme actuel est arriv&#233; &#224; un &#226;ge d'or o&#249; il peut s'offrir le luxe de s'ignorer compl&#232;tement lui-m&#234;me. Ceux qui le propagent et ceux qui le reprennent en &#233;cho n'ont apparemment plus la moindre conscience d'&#234;tre manipulateurs ou manipul&#233;s. Leur adh&#233;sion &#224; ce qu'ils croient est si forte, si imm&#233;diate, qu'elle les a mis hors d'&#233;tat de savoir qu'ils croient quelque chose. Le langage mis au point &#224; leur usage par les sp&#233;cialistes de la communication et autres connaisseurs de l'homme est devenu pour eux le langage dans lequel tout ce qui se dit ne peut &#234;tre que vrai, aussi vide qu'ils le trouvent au plus secret de leur for int&#233;rieur, lorsqu'ils en ont encore un. Le consensus occupe dans ce langage la place de l'ancien conformisme, mais aur&#233;ol&#233; d'une gloire toute moderne, et litt&#233;ralement irr&#233;sistible, devant laquelle s'inclinent jusqu'aux survivants des luttes anciennes, syndicales ou politiques. Car il leur reste, &#224; eux, encore assez de bon sens pour se rendre compte qu'ils ne comprennent litt&#233;ralement rien &#224; ce qu'on leur dit et qu'on essaie de leur faire dire ; mais ils confessent volontiers, avec honte et consternation, que c'est leur vocabulaire qui n'est plus &#171; adapt&#233; &#187;, et que pour eux l'heure de la &#171; reconversion &#187; a sonn&#233; trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Que le conformisme soit devenu sans limites en devenant aveugle et invisible, cela tient sans doute en grande partie au fait que le r&#232;gne actuel du bourgeois est marqu&#233; par l'abandon officiel de toute morale qui lui soit propre. On y chercherait en vain la trace d'une valeur r&#233;solument bourgeoise, oppos&#233;e &#224; d'autres, attaqu&#233;e par d'autres, menac&#233;e et par cons&#233;quent agressive. Le bourgeois d'aujourd'hui a fait siennes toutes les valeurs sans exception, et il les a emmagasin&#233;es dans ce gigantesque bric-&#224;-brac qu'il appelle &#171; Droits de l'homme &#187;. Il aime le d&#233;sordre autant que l'ordre, l'avenir et les avant-gardes l'enthousiasment autant que le pass&#233; et ses vestiges. Il n'a plus d'autres ennemis que les ennemis du genre humain ; les jeunes g&#233;n&#233;rations n'ont jamais &#224; ce point trouv&#233; gr&#226;ce &#224; ses yeux, y compris dans leurs manifestations les plus &#233;chevel&#233;es ; les meurt-de-faim du monde entier, en qui jadis il stigmatisait sans vergogne des ennemis &#224; abattre, sont devenus chers &#224; son c&#339;ur ; il se pr&#233;occupe de leur mis&#232;re : famines, ch&#244;mage et autres calamit&#233;s naturelles, en r&#233;prouvant seulement les exc&#232;s auxquels cette mis&#232;re les conduit : gr&#232;ves et autres attentats qui ne sont jamais pour lui, en fin de compte, que des atteintes plus ou moins graves aux Droits de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; N'ayant plus rien &#224; conqu&#233;rir pour lui-m&#234;me, s&#251;r comme il ne l'a jamais &#233;t&#233; que tout lui est permis, le bourgeois pourrait se reposer, comme en leur temps le firent les aristocrates &#8211; mais on sait quel malheur leur en prit. D'ailleurs, le bourgeois n'a jamais vraiment perdu sa vertu principale, la prudence, m&#234;me si les apparences de gaspillage sans frein de son r&#232;gne actuel peuvent faire croire le contraire. Il l'a simplement report&#233;e ailleurs : dans la pr&#233;vention du mal. Une bonne partie de ses efforts tend &#224; faire avorter autant que possible les monstres que sa gloutonnerie myope risque toujours d'engendrer. La pr&#233;vention &#8211; de la maladie, du crime, de l'agitation sociale, de la guerre &#8211; est la fa&#231;ade noble derri&#232;re laquelle il se livre &#224; ses trafics, et dont il esp&#232;re aussi qu'elle le prot&#232;ge tant bien que mal. Mais dans beaucoup de domaines, il n'arrive &#224; pr&#233;venir qu'au jour le jour, et en hypoth&#233;quant toujours plus lourdement l'avenir : pour &#233;chapper &#224; la faillite &#233;conomique, il n'a encore rien trouv&#233; de mieux que d'aller toujours plus loin et dans le m&#234;me sens, celui du d&#233;lire financier ; pour sauver son r&#232;gne ici et maintenant, il envisage avec un flegme parfait la mort de la plan&#232;te ; pour r&#233;gler ses comptes avec ses voisins sans endommager son territoire, il fournit les pays pauvres du globe en armes et en occasions de s'entre-tuer, quitte &#224; s&#233;vir si l'un de ces pauvres &#8211; un fou, naturellement &#8211; fait mine de vouloir retourner ces armes contre lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout cela, en d&#233;pit de son ali&#233;nation &#224; la satisfaction des ses app&#233;tits &#233;rig&#233;s en id&#233;al, il n'est pas sans le savoir. Mais ce qui lui importe, c'est que &#231;a dure le plus longtemps possible, et apr&#232;s lui le d&#233;luge. Pour que &#231;a dure, il faut d'abord et avant tout que &#231;a ne se sache pas. Et pour que &#231;a ne se sache pas, le bourgeois a eu ce trait de g&#233;nie qui &#233;l&#232;ve son r&#232;gne &#224; la hauteur d'une civilisation : il a invent&#233; le grand, l'irrempla&#231;able cache-mis&#232;re de la Culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Un jour radieux viendra o&#249; les savants seront propri&#233;taires et les propri&#233;taires savants. Alors votre puissance sera compl&#232;te et nul ne protestera plus contre elle. &#187; Cette proph&#233;tie adress&#233;e aux bourgeois &#224; la fin du si&#232;cle dernier est d&#233;sormais chose accomplie. Il n'aura pas fallu moins de temps pour r&#233;aliser les am&#233;nagements et investissements n&#233;cessaires, et d'abord la cr&#233;ation d'une race nouvelle de sp&#233;cialistes du bien et du beau en g&#233;n&#233;ral, et de leur propagation dans les masses, sp&#233;cialistes qu'il a fallu doter de tous les moyens techniques requis par une action d'une telle ampleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'&#339;uvre commune qui s'&#233;difie sous nos yeux est, dans son principe, une entreprise d'homog&#233;n&#233;isation et de neutralisation de toutes les activit&#233;s humaines au b&#233;n&#233;fice r&#233;el exclusif de l'accroissement de la quantit&#233; des biens consommables. C'est cette entreprise dont les instances omnipr&#233;sentes et omnipotentes de la Culture-et-Communication assurent la couverture id&#233;ologique. Depuis une vingtaine d'ann&#233;es elles m&#232;nent avec des moyens d'une puissance qui commence &#224; devenir vertigineuse et qui rend ses d&#233;tenteurs litt&#233;ralement fous, comme on a toujours dit que le devenaient les tyrans, un seul et m&#234;me combat : propager, renforcer, d&#233;fendre le dogme selon lequel rien n'est en aucune mani&#232;re, dans aucun sens du terme et dans aucun domaine, sup&#233;rieur &#224; rien &#8211; sauf en co&#251;t, en prix, ou en quantit&#233; en g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce n'est qu'avec le recul du temps qu'il devient possible de voir, dans les aspirations anti-hi&#233;rarchiques h&#233;t&#233;roclites et confuses de mai 68, la pr&#233;figuration du raz de mar&#233;e id&#233;ologique qui est en passe de se r&#233;pandre partout dans le monde. Dans l'esprit de la plupart des acteurs de l'&#233;poque, il ne s'agissait que de casser certaines formes fig&#233;es de la vie sociale et de secouer des immobilismes de structures ou de m&#339;urs ; pour un tr&#232;s petit nombre seulement, les fondements &#233;conomiques m&#234;mes de l'organisation sociale devaient &#234;tre boulevers&#233;s. Mais ce qui frappa tout le monde &#224; la fin, et qui revient comme une obsession dans les propos de ceux qui ont v&#233;cu cette &#233;poque, c'est que ce qui fut sur le moment ressenti comme une secousse pouvant pr&#233;luder &#224; des innovations impr&#233;visibles, inou&#239;es, finit par laisser tout en place. On vit alors avec stupeur qu'on avait fait beaucoup de bruit, qui n'&#233;tait pas quand m&#234;me que du bruit, pour tr&#232;s peu de chose, qui n'&#233;tait pas quand m&#234;me pas rien, mais dont on n'aurait jamais pens&#233; qu'il faudrait une r&#233;volution pour l'&#233;tablir : drug-stores &#224; la place des librairies, fringues &#224; la place des vieux habits, villes nouvelles sur l'emplacement des bidonvilles, et leaders de la R&#233;volution dans les cabinets minist&#233;riels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Or il n'est peut-&#234;tre pas absurde de penser qu'il y a, dans cette intuition confuse mais forte de &#171; tout &#187; et de &#171; rien &#187; qui accompagne r&#233;guli&#232;rement les &#233;vocations de mai 68 l'une au moins des significations de ce mouvement, &#224; savoir son lien souterrain avec la mise en place non seulement d'une nouvelle id&#233;ologie en France, mais avec l'adaptation id&#233;ologique de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise &#224; un nouvel ordre du monde : il ne faut pas oublier que les &#171; agitations &#187; de l'ann&#233;e 1968 commenc&#232;rent aux Etats-Unis avant de gagner l'Europe et que, si en Italie elles se prolong&#232;rent sous des formes exceptionnellement fortes, ce ne fut peut-&#234;tre qu'&#224; la faveur d'un &#171; archa&#239;sme &#187; plus marqu&#233; des la soci&#233;t&#233; italienne. Des groupes importants de cette soci&#233;t&#233;, ouvriers communistes et non communistes et militants catholiques en particulier, commirent initialement l'erreur r&#233;trograde par excellence de croire tr&#232;s s&#233;rieusement &#224; la possibilit&#233; de v&#233;ritables bouleversements &#233;conomiques et sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En France le mouvement de mai 68 se contenta g&#233;n&#233;ralement de s'attaquer &#224; des hi&#233;rarchies souvent d&#233;j&#224; bien vermoulues, quand elles n'&#233;taient pas compl&#232;tement imaginaires, et les limites franchies ne furent la plupart du temps que celles du grotesque : c'est ainsi que l'on vit des intellectuels de grand renom fr&#233;mir d'indignation r&#233;volutionnaire devant des grammaires qui osaient cette chose inou&#239;e de repr&#233;senter la structure des phrases par des sch&#233;mas orient&#233;s du haut vers le bas ; de l&#224; &#224; penser que les auteurs n'aspiraient qu'&#224; la dictature totalitaire , il n'y avait naturellement qu'un pas. Ce qui se trouvait ainsi mis en place &#224; l'insu des acteurs de l'histoire, c'&#233;taient les premiers motifs de la th&#233;matique lib&#233;ratrice destin&#233;e &#224; devenir l'alibi du principe d'aplatissement g&#233;n&#233;ralis&#233; en lequel se concentre l'esprit des d&#233;mocraties modernes. En vertu de ce principe, l'Egalit&#233; n'est plus con&#231;ue comme l'&#233;galit&#233; en droit des hommes en tant qu'hommes, mais comme l'interchangeabilit&#233; de (presque) n'importe quelle activit&#233; humaine avec (presque) n'importe quelle autre, le mod&#232;le ici n'&#233;tant m&#234;me plus la marchandise, mais la monnaie. Ce que l'esprit des d&#233;mocraties modernes ainsi d&#233;fini a de particuli&#232;rement pervers c'est que, sur la base d'une pure identit&#233; de mots, entre &#171; &#233;galit&#233; &#187; et &#171; &#233;galit&#233; &#187;, il peut se pr&#233;valoir d'une continuit&#233; avec les valeurs d'une tradition &#171; de gauche &#187;, tout en &#233;tant parfaitement ad&#233;quat aux exigences les plus cyniques du d&#233;veloppement des soci&#233;t&#233;s industrielles avanc&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le processus d'&#233;crasement de toutes les diff&#233;rences non quantitatives est &#224; l'&#339;uvre partout, et ses agents sont si nombreux qu'il n'a de centre nulle part, ce qui le rend particuli&#232;rement difficile &#224; d&#233;crire. Tout part des media et tout y revient, naturellement, mais tout se passe comme si les &#233;quivalences que les media proclament &#233;taient toujours &#224; l'avance accept&#233;es et m&#234;me pr&#233;par&#233;es par le corps social dans son ensemble. Et la preuve qu'il s'agit bien d'une mutation en profondeur, et qui menace de r&#233;ussir, c'est qu'elle touche &#224; tout. Un balayeur muni d'une machine &#224; balayer et se trouvant du m&#234;me coup converti en ouvrier qualifi&#233; b&#233;n&#233;ficie ainsi d'une promotion verbale qui n'est que l'envers de la d&#233;valorisation r&#233;elle du travail qualifi&#233;. Les ch&#244;meurs hiss&#233;s au statut de demandeurs d'emploi ne pourront plus, du moins on l'esp&#232;re, ne pas jouer selon les r&#232;gles leur partie dans un jeu o&#249; les ci-devant patrons, ayant jet&#233; leurs privil&#232;ges aux orties, sont devenus leurs partenaires, et L'Etat leur nourrice, ou du moins la nourrice de tous ceux qui se penchent sur leur sort, et qui seront bient&#244;t aussi nombreux qu'eux-m&#234;mes. Une ann&#233;e &#233;tant strictement &#233;gale &#224; une ann&#233;e, Bac + 2 = Bac + 2, et tout titulaire de la m&#234;me quantit&#233; d'ann&#233;es de pr&#233;sence dans des locaux d'un certain type a bien le droit de pr&#233;tendre &#224; la m&#234;me chose que tout autre, hors naturellement des domaines s&#233;rieux de la finance et des techniques. Les enfants &#233;tant &#233;gaux aux adultes ont bien le droit d'&#234;tre interpell&#233;s comme eux par la pub. Les femmes &#233;tant &#233;gales aux hommes, on ne voit pas pourquoi les hommes b&#233;n&#233;ficieraient seuls du privil&#232;ge de ne pas enfanter. Les paralytiques &#8211; qu'il faut &#234;tre raciste pour appeler ainsi car ce sont des personnes comme les autres &#8211; ont leurs jeux olympiques, comme tout le monde ; et d'ailleurs la gymnastique est une discipline comme les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le centre de la machine &#224; broyer les diff&#233;rences est contr&#244;l&#233; par la Culture-et-Communication laquelle est, de par sa vocation &#224; l'exhibition, le mod&#232;le parfait des aspirations consensuelles. Elle offre d'abord le meilleur instrument possible d'abolition de toute perspective historique. Car, et cela commence &#224; se savoir, plus on montre les choses du pass&#233;, plus on met ce qu'on appelle encore l'histoire en images, et plus on contribue &#224; d&#233;truire la conscience des mouvements ruptures et continuit&#233;s r&#233;els. La &#171; m&#233;moire &#187; que l'on pr&#233;tend ainsi entretenir comme un feu sacr&#233; n'est en r&#233;alit&#233; qu'une collection d'images aussi d&#233;pourvues de lien avec l'exp&#233;rience actuelle des gens que celles d'un tremblement de terre contemporain en Chine. Le mus&#233;e est le lieu id&#233;al de cette op&#233;ration de compression du temps. Mais il est &#233;galement le lieu par excellence de la transmutation des valeurs, ne serait-ce que parce que c'est la pr&#233;sence d'une chose dans le mus&#233;e, comme sur le plateau de la t&#233;l&#233;, qui lui donne sa valeur, et non l'inverse. Or le mus&#233;e avale tout, comme la t&#233;l&#233; encore, et la magie de l'un et l'autre consiste &#224; faire coexister dans le m&#234;me monde des statues grecques et les cafeti&#232;res de nos grands-m&#232;res, des clips publicitaires et des fragments d'outils pr&#233;historiques. Puisque par surcro&#238;t tout cela est cens&#233; &#234;tre beau, ou plus exactement bon &#224; voir, puisque le terme &#171; beau &#187; est d&#233;pass&#233;, et qu'il n'y a plus qu'&#224; voir pour savoir, on comprend que les mus&#233;es, mais aussi les pays-mus&#233;es et le mus&#233;e du pauvre qu'est la t&#233;l&#233; drainent les m&#234;mes foules, habit&#233;es par la m&#234;me hantise de ne pas avoir vu (C&#233;zanne, la Tha&#239;lande, Madonna, ou &#224; d&#233;faut le pr&#233;sentateur de t&#233;l&#233; qui vous apporte le tout &#224; domicile).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le premier int&#233;r&#234;t de l'organisation et de la manipulation de la culture de masse par les pouvoirs &#233;conomiques et politiques est &#233;videmment la cr&#233;ation d'&#233;galit&#233;s parfaitement illusoires et la n&#233;gation de toute possibilit&#233; de faire r&#233;f&#233;rence &#224; des valeurs qui ne seraient pas celles du rendement. Ce dont les soci&#233;t&#233;s industrielles ont besoin pour continuer &#224; s'accro&#238;tre en inondant le monde de leurs produits et en immobilisant l'histoire, c'est qu'il n'y ait plus qu'un seul monde, que les mondes pluriels et vari&#233;s des classes sociales, des m&#233;tiers, des &#226;ges de la vie et des cultures humaines fusionnent dans un seul magma indiff&#233;renci&#233; de producteurs-consommateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette aspiration massive &#224; l'abrasement des diff&#233;rences et &#224; la disparition des comp&#233;tences correspondantes, le r&#233;tr&#233;cissement continu des domaines dans lesquels il vaut encore la peine, ou m&#234;me il est encore permis, de savoir quelque chose, tout cela peut &#234;tre pens&#233;, dans une perspective optimiste mais sans doute illusoire, comme un mouvement passager qui irait contre les int&#233;r&#234;ts m&#234;mes de ceux &#224; qui il profite pour le moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais on voit assez mal, par exemple en quoi le raffinement, l'inventivit&#233; technique, l'apprentissage patient de savoir-faire sp&#233;cialis&#233;s, qui dominaient encore dans le monde du travail m&#234;me apr&#232;s la premi&#232;re r&#233;volution industrielle, redeviendraient n&#233;cessaires dans un monde o&#249;, pour l'immense majorit&#233;, l'unique geste requis pour satisfaire n'importe quel besoin sera bient&#244;t d'appuyer sur un bouton. M&#234;me l&#224; o&#249; des comp&#233;tences techniques sont plus que jamais requises, c'est-&#224;-dire dans tous les secteurs industriels de tr&#232;s haute technicit&#233;, elles sont le fait d'un nombre toujours plus restreint d'ouvriers et de techniciens. Et encore le discours qu'on tient sur leur travail, et la mani&#232;re dont il est r&#233;tribu&#233;, tendent-ils &#224; le confondre syst&#233;matiquement dans la masse des activit&#233;s moyennes, vagues et vides, de gestion. Le seul domaine o&#249; il semble qu'un malaise tende &#224; se faire sentir est celui de la recherche en math&#233;matiques, mais il semble que pour le moment on ait d&#233;cid&#233; de faire confiance &#224; la nature pour qu'elle continue &#224; produire, en d&#233;pit de l'enseignement, des individus de l'esp&#232;ce &#171; puer mathematicus &#187; en nombre suffisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quant au management, &#224; la gestion, au contr&#244;le des services financiers, qui sont en passe de devenir des activit&#233;s dominantes dans la vie &#233;conomique, il est plus que douteux qu'elles requi&#232;rent la formation de l'esprit li&#233;e &#224; l'enseignement de la philosophie et autres disciplines dites litt&#233;raires. Le type de sp&#233;culation que ces disciplines proposent ne pr&#233;sente aucune continuit&#233; r&#233;elle avec les exigences intellectuelles d'une activit&#233; de d&#233;cideur &#233;conomique, et les comportements qu'elles induisent chez ceux qui s'y livrent un tant soit peu s&#233;rieusement y sont franchement contraires. En rel&#233;guant les disciplines litt&#233;raires parmi les vieilleries, ou en les r&#233;duisant en bouillie journalistique accessible &#224; tous, m&#234;me aux &#233;l&#232;ves des grandes &#233;coles de commerce, ce n'est certainement pas &#224; la machine &#224; produire, ni aux b&#233;n&#233;fices en tout genre qu'elle dispense, que l'on risque de faire le moindre tort : l'id&#233;e qu'il y aurait l&#224; une &#171; contradiction interne du syst&#232;me &#187; ne r&#233;siste pas &#224; l'examen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En revanche c'est l'esp&#232;ce humaine comme telle, d&#233;j&#224; menac&#233;e dans sa survie biologique par tout ce que l'on sait, qui se trouve ainsi bien engag&#233;e dans la voie d'une v&#233;ritable d&#233;naturation, ne serait-ce que parce qu'il y a fort &#224; parier que, le jour o&#249; les hommes ne sauront plus rien faire de leurs mains, rien ne pourra emp&#234;cher leur facult&#233; de penser de s'atrophier aussi, ce &#224; quoi la Culture-et-Communication s'emploie d'ores et d&#233;j&#224; activement de son c&#244;t&#233;. Mais d'aussi sombres proph&#233;ties n'ont pas de quoi inqui&#233;ter tant que les Droits de l'homme et la Bourse se portent bien, et qu'en tout cas les sp&#233;cialistes de la moralit&#233; des peuples et de la sant&#233; des &#233;conomies sont vigilants, et travaillent en parfait accord. Car nous n'avons pas aboli la Morale, bien au contraire, mais ses fondements ont &#233;t&#233; revus de mani&#232;re &#224; ne plus contenir que quelques principes, ou plut&#244;t quelques mots susceptibles de caract&#233;riser globalement des Etats : les bons ne sont plus, sur leur propre territoire, ni racistes ni terroristes, ils ne torturent ni ne massacrent, ils sont m&#234;me si bons qu'ils n'ont plus d'opinions r&#233;fractaires &#224; museler. Comme la carte de ces Etats co&#239;ncide justement avec celle des r&#233;gions du monde les plus d&#233;velopp&#233;es, la conclusion s'impose : devenez &#233;conomiquement semblables &#224; nous (et nous sommes pr&#234;ts &#224; vous faire croire que c'est possible par des pr&#234;ts qui nous reviendront au centuple, par des ventes de produits, d'armes, de sp&#233;cialistes en tout genre, y compris en torture, l&#224; o&#249; ce triste moyen est encore n&#233;cessaire), et vous vous &#233;l&#232;verez moralement &#224; notre niveau. Quant aux quelques mis&#233;rables que ce &#171; nous &#187; contient encore en son sein, il doit leur suffire d'&#234;tre les membres, encore bien &#233;loign&#233;s des centres vitaux, mais membres quand m&#234;me, d'un corps resplendissant se sant&#233;. Ainsi peuvent-ils esp&#233;rer que, de l'&#233;normit&#233; des richesses qui s'accumulent dans ce qu'on leur dit qui est leur monde, quelque chose finira par arriver jusqu'&#224; eux, par les canaux qu'un pouvoir bienveillant ne cesse de creuser &#224; cet effet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Seulement, m&#234;me dans ce monde o&#249; il n'y a plus de valeur que chiffrable, et o&#249; les chiffres quotidiennement offerts &#224; la contemplation &#233;bahie des foules sont si vertigineux qu'ils en perdent toute signification, il reste des chiffres qui veulent dire quelque chose, et qui ne mesurent pas des quantit&#233;s imaginaires d'entit&#233;s myst&#233;rieuses, mais des moyens de vivre au jour le jour : salaires de famine et autres mis&#232;res t&#234;tues qui ont de temps &#224; autre l'impudence d'essayer de se faire voir, sans vergogne et sans consid&#233;ration des grands &#233;quilibres &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Au vu de la violence que suscitent ces irruptions &#233;ph&#233;m&#232;res d'une conscience combative des in&#233;galit&#233;s sociales, on a de bonnes raisons de penser que ce qu'elles menacent, c'est l'Ordre Moral moderne lui-m&#234;me. En vertu de cet ordre il existe en effet, pour soigner et pr&#233;venir les maladies du corps social, des sp&#233;cialistes auxquels les malades doivent se confier les yeux ferm&#233;s, s'ils ont le moindre sens de leur devoir, et m&#234;me de leur int&#233;r&#234;t bien compris. Comment en effet pourraient-ils mesurer le danger que repr&#233;sente le moindre soulagement &#224; leur mis&#232;re sous forme d'augmentation de salaire, quand ils n'ont aucune id&#233;e de ce que signifient les variations des taux d'int&#233;r&#234;ts et autres fluctuations d'&#233;quilibres lointains et fragiles ? Ce n'est pas pourtant qu'on n'essaie pas de les &#233;clairer : les journalistes, pour qui ces choses n'ont pas de secrets, les en informent au jour le jour dans le langage le plus simple qui soit, celui des faits et des chiffres. Mais il faut croire qu'une partie au moins d'entre eux est ou bien moralement irresponsable ou bien intellectuellement d&#233;bile, puisque toute cette &#233;ducation semble ne leur servir &#224; rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La plupart du temps, heureusement, les infractions &#224; la docilit&#233; restent inaper&#231;ues. Les circuits de communication, qui bourdonnent au moindre bruit de gr&#232;ve &#224; Gdansk deviennent sourds et muets d&#232;s qu'il s'agit d'Amiens ou de Longwy. Mais il arrive qu'elles se produisent dans des secteurs o&#249; elles sont impossibles &#224; dissimuler. Dans les services publics, par exemple, les travailleurs r&#233;tifs disposent indubitablement d'une arme de publicit&#233; qui peut para&#238;tre enviable aux ouvriers d'une aci&#233;rie ou d'une centrale &#233;lectrique de province. Mais cette arme est &#224; double tranchant, car elle suscite imm&#233;diatement une contre-mobilisation m&#233;diatique &#233;crasante. Tout alors devient bon pour faire appara&#238;tre le &#171; droit &#187; de travailler &#224; la R.A.T.P. pour 6000 F par mois comme un inadmissible privil&#232;ge par rapport aux ouvriers des entreprises priv&#233;es et des ch&#244;meurs, mais surtout comme une arme que le moindre sens moral devrait interdire d'utiliser contre la cat&#233;gorie sociale la plus d&#233;munie : celle des usagers. Ces derniers, comme on peut ais&#233;ment s'en convaincre en p&#233;riode de gr&#232;ve dans les transports parisiens, appartiennent en fait &#224; deux cat&#233;gories bien distinctes. Dans leur immense majorit&#233;, ce sont eux aussi des travailleurs condamn&#233;s &#224; vie aux trajets &#233;puisants entre deux lieux lugubres, et qui plus est tr&#232;s &#233;loign&#233;s l'un de l'autre : leur lieu de travail et leur lieu de r&#233;sidence. En temps normal, on ne voit pas que leurs conditions de vie constituent un sujet de scandale public. Ceux-l&#224; que l'on essaie par tous les moyens de fanatiser, restent dans l'ensemble assez calme, et pour cause : ils ont l'habitude. Quant aux autres, cadres et commer&#231;ants, habitants des centres historiques et des banlieues r&#233;sidentielles, leur hargne est encourag&#233;e, r&#233;percut&#233;e, amplifi&#233;e, et on les voit sur tous les &#233;crans tenir avec une dignit&#233; offens&#233;e le crachoir de la r&#233;crimination consensuelle, au nom de tous les r&#233;publicains l&#233;s&#233;s dans leur droit-au-transport.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec le droit au transport et autre semblables, on entre dans un domaine o&#249; le conformisme prend des formes tout &#224; la fois d&#233;lirantes et d'une efficacit&#233; r&#233;pressive imparable. La notion m&#234;me de &#171; droits du citoyen &#187; a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; vid&#233;e d'une bonne partie de sa substance depuis qu'on a mis en place, sous couvert de restaurer l'autonomie de groupes ethnico-g&#233;ographico-culturels plus ou moins moribonds, les conditions d'un fonctionnement lib&#233;ral-client&#233;laire du march&#233; du travail. Mais on est en train de faire mieux encore, depuis que la simple existence, &#224; l'horizon des choses atteignables, d'un bien ou d'une commodit&#233; quelconque fait surgir automatiquement un &#171; droit &#187; correspondant : droit d'entreprendre, droit de consommer, droit de voyager, droit de savoir ; droit &#224; la caravane et &#224; l'usufruit du patrimoine, droit &#224; la gr&#232;ve et &#224; la manif, pour les pharmaciens comme pour les infirmi&#232;res. En faisant de tout et de n'importe quoi l'objet d'un droit, on a trouv&#233; le moyen de rendre ill&#233;gitimes, et m&#234;mes ill&#233;gales, toutes les tentatives venues d'en bas pour imposer des changements sociaux : l'usage, m&#234;me le moins violent, de la force li&#233;e &#224; la maitrise des outils de travail dans les conflits sociaux, est d&#233;sormais criminalis&#233;e et rel&#232;ve du droit commun. Rien d'&#233;tonnant &#224; cela, puisque toute revendication un tant soit peu organis&#233;e heurte imm&#233;diatement une infinit&#233; de &#171; droits &#187; dont les d&#233;tenteurs n'appartiennent pas nomm&#233;ment &#224; une classe sociale d&#233;termin&#233;e (concept d'ailleurs tomb&#233; en d&#233;su&#233;tude), mais constituent le corps social tout entier ; chaque membre de celui-ci est alors invit&#233; &#224; d&#233;fendre ses droits, lesquels sont si nombreux qu'il s'en trouve toujours au moins un menac&#233;, directement ou indirectement, par l'agitation sociale en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le pire, dans ce processus, est sans doute qu'il a atteint &#233;galement de l'int&#233;rieur la classe sociale m&#234;me contre laquelle il est si bien utilis&#233; de l'ext&#233;rieur. Un des sympt&#244;mes les plus inqui&#233;tants du triomphe remport&#233; gr&#226;ce &#224; l'id&#233;ologie des droits sur les victimes r&#233;elles de la modernit&#233; technico-&#233;conomique, c'est qu'il n'a plus moyen de distinguer entre opprim&#233;s et oppresseurs : l&#224; o&#249; tout le monde a des droits menac&#233;s &#224; d&#233;fendre, il n'y a plus que des opprim&#233;s virtuels, fond&#233;s &#224; faire ce qu'on appelle encore la &#171; gr&#232;ve &#187; pour tout et pour n'importe quoi, n'importe comment et n'importe quand, et il n'est pas jusqu'aux patrons qui ne commencent eux aussi &#224; parler de descendre dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Or il faut bien reconna&#238;tre que les responsables de cette situation absurde ne sont pas tous du c&#244;t&#233; des pouvoirs &#233;tablis. En empruntant aux mouvements ouvriers leurs armes, la petite bourgeoisie massivement pr&#233;sente dans tous les secteurs non directement productifs a, en tant que classe, contribu&#233; &#224; d&#233;naturer ces armes et &#224; les rendre non seulement inefficaces mais manipulables par tous les pouvoirs. Par nature et par vocation timor&#233;e et hostile aux changements radicaux, cette classe a toujours &#233;t&#233; incapable d'une strat&#233;gie pr&#233;sentant un minimum d'ampleur et de clart&#233;. Si on prend l'exemple des conflits dans la fonction publique, on reste confondu devant l'&#233;troitesse des tactiques de grignotement qui n'ont jamais vis&#233; &#224; rien d'autre qu'&#224; des ascensions mis&#233;rables le long d'interminables grilles hi&#233;rarchiques, et au patient amassement d'un point de d'indice par-ci et d'une prime de transport par-l&#224; &#8211; tout cela dans l'indiff&#233;rence quasi g&#233;n&#233;rale &#224; la d&#233;molition syst&#233;matique du service public par les pouvoirs politiques successifs, pourvu qu'on ne touche pas aux avantages acquis. Les syndicats de l'Education nationale n'ont, de toute leur existence, jamais r&#233;ussi &#224; rien imaginer d'autre que la &#171; gr&#232;ve &#187; symbolique des cours, et encore ce moyen b&#226;tard, qui ne peut cr&#233;er que de faux rapports de force, n'a m&#234;me jamais servi &#224; r&#233;sister, ni &#224; la destruction des comp&#233;tences des ma&#238;tres, ni &#224; l'entreprise de d&#233;cervellation connue sous le nom d'&#233;ducation de masse, bien au contraire. Certains d'entre eux, inusables dans l'obstination, se rapprochent chaque jour un peu plus de leur id&#233;al : la collation &#224; l'anciennet&#233;, au m&#233;rite, au nombre d'enfants, de titres &#224; enseigner ce qu'on n'a jamais appris, moyennant quoi tous les enfants de France seront bacheliers, puisque nous sommes en d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En subissant, au sein de ces grandes masses de man&#339;uvre, la contagion des vertus petites bourgeoises, l'ancien esprit de r&#233;sistance des luttes ouvri&#232;res s'est d&#233;grad&#233;, pour le plus grand bien de &#171; la Soci&#233;t&#233; &#187;, en habitude de r&#233;crimination pour tout et pour rien, mais surtout pour des riens. Car c'est le sort in&#233;vitable de toute revendication d'une certaine ampleur, de revenir aux ouvriers sous la forme de miettes arrach&#233;es par les syndicats au patronat, lequel conc&#232;de toujours prudemment le petit quelque chose sans lequel les d&#233;l&#233;gu&#233;s ne pourraient m&#234;me pas se repr&#233;senter devant la base qui les a mandat&#233;s. M&#234;me les syndicats ouvriers tendent donc &#224; adopter le grignotage comme seule forme d'action possible. Leur repli progressif sur une ligne de revendications de plus en plus morcel&#233;es, localis&#233;es, consensualistes, ne pouvaient d'ailleurs plus &#234;tre &#233;vit&#233; d&#232;s lors qu'ils s'&#233;taient laiss&#233;s enfermer dans le jeu du partenariat social, et que les partis politiques auxquels ils ont toujours &#233;t&#233; li&#233;s n'aspiraient plus eux-m&#234;mes (quoiqu'avec plus ou moins de succ&#232;s) qu'&#224; la gestion des in&#233;galit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lors des derni&#232;res gr&#232;ves dans les transports parisiens on a r&#233;pandu dans le public l'id&#233;e que les ouvriers en gr&#232;ve pouvaient &#234;tre assez stupides pour mettre en jeu leur maigre salaire et r&#233;sister vaille que vaille aux &#233;normes pressions morales et mat&#233;rielles qu'on exer&#231;ait sur eux dans l'unique espoir de voir X, communiste, souffler &#224; Y, socialiste, une mairie convoit&#233;e. Mais il y avait derri&#232;re cette version des choses ceci de vrai que les gr&#233;vistes &#233;taient, &#224; leur corps d&#233;fendant, l'objet d'une instrumentalisation politique &#224; courte vue, et que la C.G.T. a bien, au gr&#233; des circonstances pr&#233;-&#233;lectorales, encourag&#233;, frein&#233;, tent&#233; de relancer, ce qu'elle n'avait en aucune mani&#232;re d&#233;clench&#233;. Or ces proc&#233;d&#233;s, qui pouvaient &#234;tre admissibles &#224; une &#233;poque o&#249; les communistes &#233;taient de v&#233;ritables opposants et o&#249; on avait au moins des raisons d'esp&#233;rer que toute victoire &#233;lectorale qu'ils remportaient contribuait &#224; accro&#238;tre la force du mouvement syndical dans son ensemble &#8211; ces proc&#233;d&#233;s sont devenus insupportables &#224; la grande majorit&#233; des ouvriers eux-m&#234;mes, depuis qu'ils ont pris conscience que leurs d&#233;fenseurs institutionnels veulent surtout leur part du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'un autre c&#244;t&#233; les mouvements sociaux, lorsqu'ils sont r&#233;duits aux seules ressources de la spontan&#233;it&#233;, tendent &#224; &#234;tre plus vuln&#233;rables que jamais, et en particulier plus perm&#233;ables &#224; l'id&#233;ologie. Les &#171; collectifs &#187;, il est vrai, font si peur &#224; leur naissance qu'on voit alors les patrons et les journalistes appeler les syndicats au secours, quitte &#224; d&#233;noncer le lendemain les menaces qu'ils font peser sur la d&#233;mocratie. Mais il est tr&#232;s significatif que cette peur laisse place, &#224; d'autres moments, &#224; des flatteries aussi inattendues que suspectes. C'est que l'apolitisme m&#234;me des collectifs, aussi fond&#233; qu'il soit par ailleurs, finit souvent par se retourner contre eux en les rendant incapables de voir l'usage politique qu'on en fait. N'ayant aucun organe propre d'expression, ils finissent d'ailleurs g&#233;n&#233;ralement par accepter d'en passer par les media et alors, s'ils ne tombent pas dans le pi&#232;ge du consensus, ce qui leur arrive quand m&#234;me assez souvent, on les r&#233;duit au silence. Faute de toute autre perspective, accabl&#233;s par la d&#233;monstration quotidienne de leur incomp&#233;tence en mati&#232;re de modernit&#233;, &#233;cras&#233;s par l'unanimit&#233; qui r&#232;gne autour d'eux, les ouvriers ont donc fini par se r&#233;signer &#224; se cramponner &#224; des primes de sous-sol et autres bonus d'intemp&#233;rie, &#224; se braquer sur les avantages acquis sans plus regarder autour d'eux, et &#224; accepter l'absence de tout avenir en &#233;change du cr&#233;dit &#224; la consommation. On en est ainsi arriv&#233; au point o&#249; il faudrait une t&#233;m&#233;rit&#233; inou&#239;e, et pour tout dire parfaitement improbable, aux dirigeants de ce pays pour oser, ce qui serait pourtant le minimum que le bon sens commande, doubler le salaire des instituteurs, des infirmi&#232;res et de certaines cat&#233;gories d'ouvriers. Car on verrait imm&#233;diatement se dresser des arm&#233;es d'employ&#233;s sous-qualifi&#233;s qu'on laisse v&#233;g&#233;ter dans des semblants de profession, et qui r&#233;clameraient leur d&#251;. Le leur refuser, ce serait se contraindre &#224; dire ce qui ne doit jamais &#234;tre dit, &#224; savoir qu'il y a des diff&#233;rences profondes entre les m&#233;tiers au plan des comp&#233;tences et des peines requises, que la reconnaissance de ces diff&#233;rences ne met pas en cause l'&#233;galit&#233; des hommes en droit, et qu'enfin dans un monde qui admet les in&#233;galit&#233;s de revenus les plus criantes, ce devraient &#234;tre au moins les comp&#233;tences et les fatigues r&#233;elles, les services v&#233;ritables et non les pseudo-services, dont la r&#233;tribution devrait &#234;tre redress&#233; en priorit&#233;. Cela est impossible &#224; dire, car l'ordre &#233;conomique actuel a besoin, et aura toujours davantage besoin pour se maintenir, de l'extension du r&#232;gne du faux et du semblant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sous ce r&#232;gne, le moindre pas fait par un individu en direction d'un organisme public, organe de presse, rouage de gestion, parti politique, syndicat, entra&#238;ne pour lui le renoncement d&#233;finitif au bon sens et &#224; la lucidit&#233;, et l'asservissement, cynique ou r&#233;sign&#233;, &#224; une opinion qu'on ne peut m&#234;me plus appeler dominante puisqu'elle r&#232;gne seule et incontest&#233;e. Il n'est gu&#232;re que dans les derniers carr&#233;s archa&#239;ques de la tradition ouvri&#232;re que l'on trouve encore des individus pour qui l'appartenance au parti ou au syndicat est consciemment v&#233;cue comme un moyen &#8211; quand m&#234;me &#8211; de se d&#233;fendre contre la folie ambiante. Autrement, tout se passe comme si la seule alternative &#233;tait d&#233;sormais d'&#233;touffer en silence sous le poids du vide, ou de participer activement &#224; la propagation de la B&#234;tise qui, par un retournement spectaculaire est devenue l'instrument de domination universelle du bourgeois, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; pendant longtemps la tare qui le distinguait et dont il cherchait en vain &#224; se gu&#233;rir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le plus simple dialogue un tant soit peu public est devenu, quel qu'en soit l'objet, une chose dont on ne peut m&#234;me plus r&#234;ver , d'abord parce que ce qui se dit, sur quelque sujet que ce soit, est dans l'immense majorit&#233; des cas tellement d&#233;pourvu de sens qu'on ne peut m&#234;me pas y r&#233;pondre, ce qu'y donne d'ailleurs &#224; la B&#234;tise son caract&#232;re absolument irr&#233;sistible, puisqu'il lui suffit d'exister et de se manifester pour imposer le silence. En outre, quand bien m&#234;me y aurait-il par-ci par-l&#224;, dans ce qui se dit, une formule qui ne serait pas du pur bruit, son examen critique, m&#234;me timide et isol&#233;, tombe toujours in&#233;vitablement sous le coup du soup&#231;on et de la r&#233;probation au nom de la d&#233;mocratie, de la modernit&#233; et du consensus, qui sont les trois piliers de l'ordre moral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il existait apr&#232;s la chute du Second Empire, et dans la seule r&#233;gion parisienne, quinze mille petites publications plus ou moins p&#233;riodiques sans aucun lien avec la grande presse, t&#233;moignage d'une activit&#233; intense, &#233;parpill&#233;e mais spontan&#233;e et libre, de r&#233;flexion sur l'&#233;tat du monde. Cent ans plus tard, les pr&#233;tendus imp&#233;ratifs &#233;conomiques, alli&#233;s &#224; la libert&#233; pr&#233;tendument g&#233;n&#233;ralis&#233;e d'expression, ont fait tant et si bien qu'on ne &#171; d&#233;bat &#187; et ne &#171; communique &#187; plus que sous l'&#233;gide et le contr&#244;le des histrions des grands groupes d'&#233;dition, et que quiconque se refuse &#224; entrer dans leur jeu se condamne au silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais le silence aussi tue ; plus lentement que la B&#234;tise, mais il tue quand-m&#234;me, et les condamn&#233;s au silence commencent &#224; se regarder entre eux avec une certaine inqui&#233;tude. Souvent, la premi&#232;re id&#233;e qui leur vient &#224; l'esprit, quand ils ont enfin r&#233;ussi &#224; donner un nom au malaise qui les oppresse depuis un certain temps d&#233;j&#224;, c'est que peut-&#234;tre apr&#232;s tout, ce sont eux qui sont fous, et qu'il n'est quand m&#234;me pas possible qu'ils aient raison contre la multitude des in&#233;branlables d&#233;tenteurs de la v&#233;rit&#233;, c'est-&#224;-dire de l'opinion statistiquement majoritaire. Ils se reconnaissent entre eux &#224; des signes discrets, se soumettent prudemment les uns aux autre leurs points de vue h&#233;r&#233;tiques, &#233;changent leurs arguments et se transmettent, &#224; l'abri du regard de l'opinion, un peu de la force de r&#233;sistance dont ils font une grande consommation quotidienne pour arriver &#224; se tenir debout contre la mar&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est ainsi qu'a commenc&#233; l'Antenne : comme une sorte d'entrainement collectif &#224; la r&#233;sistance solitaire. La publication occasionnelle d'un texte repr&#233;sentait d'abord l'obligation choisie d'une certaine continuit&#233; dans l'effort, comme d'une gymnastique faite en commun. En second lieu, elle &#233;tait cens&#233;e conforter les autres silencieux qui s'y reconna&#238;traient, ou du moins y reconna&#238;traient un air de famille, dans l'id&#233;e qu'ils n'&#233;taient pas des monstres survivants d'un &#226;ge r&#233;volu. Nous avons en effet toujours suppos&#233; que nous &#233;tions beaucoup plus nombreux qu'il n'y para&#238;t &#224; oser encore penser autrement, et que des publications du genre de la n&#244;tre pouvaient au moins contribuer &#224; ce que, parmi les int&#233;ress&#233;s, cela se sache. L&#224; s'arr&#234;te toute notre ambition, et aussi tout notre optimisme. Si nous n'avons jamais r&#233;pondu &#224; aucune question concernant notre appartenance politique, c'est aussi incroyable que cela puisse para&#238;tre, que r&#233;ellement nous n'en avons aucune, et ne pouvons pas en avoir, pour la simple raison que nous ne voyons pour le moment aucun type d'action, au sens traditionnel de ce terme, qui ait la moindre chance d'&#233;branler si peut que ce soit le monde qu'on nous fait. On peut &#233;videmment appeler &#171; action &#187; l'exercice, souterrain et sournois par n&#233;cessit&#233;, mais obstin&#233;, de l'esprit de n&#233;gation qui nous conduit &#224; dire &#224; peu pr&#232;s toujours non &#224; ce qu'on nous dit qu'il faut dire, mais alors c'est un type d'action qui n'a rien &#224; voir avec les pratiques qu'on rassemble sous le nom de &#171; politique &#187;. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quant au caract&#232;re anonyme de la r&#233;daction, il se d&#233;duit naturellement de tout ce qui pr&#233;c&#232;de. Il est en particulier pour nous une mani&#232;re de souligner que rien de ce que nous &#233;crivons n'est original, que tout y est m&#234;me, si on y pense bien, de la plus grande banalit&#233; puisqu'il suffit pour y arriver de n'avoir pas enti&#232;rement perdu le sens commun, et que c'est un signe des temps que cela soit pr&#233;cis&#233;ment devenu de la plus grande difficult&#233;. Il nous est d'ailleurs apparu que c'&#233;tait aussi une forme de r&#233;sistance modeste mais non n&#233;gligeable, que de refuser le jeu des signatures dans un monde o&#249; les hauts-parleurs qui vous traquent dans tous les lieux publics vous d&#233;versent, en m&#234;me temps que les annonces publicitaires, le nom de leurs auteurs, et o&#249; le planton qui apporte son caf&#233; au r&#233;alisateur de t&#233;l&#233; a droit &#224; l'inscription de son nom au g&#233;n&#233;rique. On ne peut pas ne pas reconna&#238;tre, dans cette exaltation g&#233;n&#233;ralis&#233;e des individualit&#233;s et des personnalit&#233;s, la conversion en un &#171; droit &#187;, un de plus, de l'amour immod&#233;r&#233; du bourgeois pour son pr&#233;cieux Moi, amour qui va naturellement avec le d&#233;nigrement de la Raison. La sauvegarde de la d&#233;mocratie et la lutte contre le totalitarisme exigent en effet qu'il n'y ait pas de positions justes &#233;tay&#233;es par des arguments irr&#233;futables ou des raisonnements solides, mais toujours et seulement des opinions personnelles, que tout le monde a bien le droit d'exprimer &#8211; et, comble d'ironie, m&#234;me nous les n&#244;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Paris, f&#233;vrier 1989&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Entretien de J.- C. Michea &#224; propos de G. Orwell</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?341-entretien-de-j-c-michea-a-propos</link>
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		<dc:date>2010-01-04T10:07:32Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>administrator</dc:creator>


		<dc:subject>Michea J.-C.</dc:subject>
		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Entretien</dc:subject>
		<dc:subject>Totalitarisme</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;cence commune</dc:subject>

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&lt;p&gt;Texte issu du &#171; Magazine Litt&#233;raire &#187; de d&#233;cembre 2009 Ecrivain et professeur de philosophie &#224; Montpellier, Jean-Claude Mich&#233;a est l'auteur de plusieurs essais autour de la pens&#233;e et de l'oeuvre de George Orwell dont Orwell, Anarchist tory et Orwell Educateur r&#233;&#233;dit&#233;s recemment (chez Climats). Pr&#244;nant des valeurs morales proches du socialisme d'Orwell, Mich&#233;a fustige l'intelligentsia de gauche, qui s'est, selon lui, &#233;loign&#233;e du monde prol&#233;tarien et populaire et de la common decency, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-52-michea-+" rel="tag"&gt;Michea J.-C.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-81-philosophie-+" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-130-entretien-+" rel="tag"&gt;Entretien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-138-totalitarisme-+" rel="tag"&gt;Totalitarisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-220-decence-commune-+" rel="tag"&gt;D&#233;cence commune&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Texte issu du &#171; Magazine Litt&#233;raire &#187; de d&#233;cembre 2009&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ecrivain et professeur de philosophie &#224; Montpellier, Jean-Claude Mich&#233;a est l'auteur de plusieurs essais autour de la pens&#233;e et de l'oeuvre de George Orwell dont Orwell, Anarchist tory et Orwell Educateur r&#233;&#233;dit&#233;s recemment (chez Climats). Pr&#244;nant des valeurs morales proches du socialisme d'Orwell, Mich&#233;a fustige l'intelligentsia de gauche, qui s'est, selon lui, &#233;loign&#233;e du monde prol&#233;tarien et populaire et de la common decency, cette &#171; d&#233;cence commune &#187; port&#233;e par la culture ouvri&#232;re traditionnelle. D&#233;non&#231;ant la mont&#233;e en puissance de l'individualisme lib&#233;ral, Mich&#233;a d&#233;plore que les id&#233;aux modernistes bourgeois aient phagocyt&#233; le socialisme- processus qu'il analyse dans un autre de ses essais, Impasse Adam Smith (Champs-Flammarion). Il explique pour le Magazine Litt&#233;raire, ce que sa trajectoire intellectuelle doit &#224; l'auteur d'Hommage &#224; la Catalogne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell est en quelquesorte le p&#232;re de la pens&#233;e antitotalitaire. Maintenant que l'antitotalitarisme est h&#233;g&#233;monique et que, conjugu&#233; avec le r&#232;gne sans partage du march&#233;, il pr&#233;tend accoucher de la fin de l'Histoire, n'est-il pas d&#233;pass&#233; par ses id&#233;es devenues folles ? Autrement dit, Orwell n'est-il pas un penseur pour le XXe si&#232;cle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JC Mich&#233;a : Je ne partage pas du tout votre optimisme en ce qui concerne l'antitotalitarisme. En r&#233;alit&#233;, ce qui est devenu h&#233;g&#233;monique, depuis le promotion m&#233;diatique des &#171; nouveaux philosophes &#187;, c'est essentiellement l'usage lib&#233;ral du concept de totalitarisme. Soit en d'autres termes, une version extr&#234;mement appauvrie de la vieille doctrine &#171; des droits de l'homme &#187; (g&#233;n&#233;ralement r&#233;duite, pour les besoins de la cause, &#224; l'improbable &#171; lutte citoyenne &#187; contre &#171; toutes formes de discrimination &#187;) qui, en sugg&#233;rant une image convenue de &#171; l'empire du mal &#187;, a surtout servi &#224; l&#233;gitimer le repli massif du clerg&#233; intellectuel sur les dogmes fondateurs de l'&#171; empire du moindre mal &#187;, politique et culturel. Or, ce qu'Orwell s'effor&#231;ait de saisir sous le terme alors naissant de &#034;totalitarisme est autrement plus original et profond- on ne devrait d'ailleurs jamais oublier que ses th&#233;orisations n'ont pas &#233;t&#233; dans le tour d'ivoire d'un campus universitaire mais bel et bien &#224; l'&#233;preuve du feu, c'est &#224; dire &#224; partir de l'exp&#233;rience directe, dans le Barcelone de 1937, du stalinisme r&#233;ellement existant et de la terrible chasse &#224; l'homme dont lui-m&#234;me et ses camarades du Poum ont fait l'objet d&#232;s leur retour du front d'Aragon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; des m&#233;canismes classiques de la terreur polici&#232;re, il a en effet tr&#232;s vite compris qu'aucune organisation totalitaire ne pourrait durablement fonctionner sans le d&#233;veloppement d'un nouveau type d'&#171; intellectuels &#187; ( il incluait sous ce nom, &#224; la suite de James Burnham, tout ceux qui sont pr&#233;pos&#233;s &#224; l'encadrement technique, manag&#233;rial, et culturel du capitalisme avanc&#233;) et de sa pratique sp&#233;cifique : l'id&#233;ologie. Non pas au sens marxiste du terme (un discours qui rationalise inconsciemment des int&#233;r&#234;ts de classe) et encore moins au sens lib&#233;ral (toute esp&#232;ce de conviction morale ou philosophique visant &#224; exercer ses effets au-del&#224; de la sph&#232;re priv&#233;e). Mais au sens d'un r&#233;gime mental in&#233;dit (du moins &#224; cette &#233;chelle), plongeant ses racines das l'amour du pouvoir, et de nature &#224; induire les z&#233;l&#233;s pratiquants une anesth&#233;sie g&#233;n&#233;rale du sens moral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La victoire de l'id&#233;ologie serait donc la d&#233;faite de l'&#233;thique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas seulement de l'&#233;thique. Pour Orwell, cette insensibilit&#233; morale &#224; d'autres cons&#233;quences : d'une part un aveuglement stup&#233;fiant &#224; la r&#233;alit&#233; (&#171; il ment comme un t&#233;moin oculaire &#187;, aimaient &#224; plaisanter les Sovi&#233;tiques), de l'autre, la perte de tout sens esth&#233;tique et de tout sentiment de la langue &#233;crite et parl&#233;e. Si la &#171; LTI &#187; de Victor Klemperer repr&#233;sente de ce point de vue, le penchant national-socialiste du &#171; duckspeak &#187; stalinien, il est cependant int&#233;ressant de notre qu'Orwell d&#233;celait certains pr&#233;mices de cette corruption moderne du langage dans le jargon des &#171; experts &#187; et des journalistes de son &#233;poque. Or non seulement, comme chacun peut le constater, ce nouveau type humain &#224; surv&#233;cu sans dommage &#224; la Chute du Mur de Berlin, mais il devrait &#234;tre &#233;vident, &#224; l'&#232;re du &#171; politiquement correct &#187;, de la consommation dirig&#233;e et du nouveau &#171; management &#187; capitaliste, qu'il se porte comme un charme, au point d'avoir &#233;t&#233; clon&#233; de fa&#231;on industrielle. C'est l&#224;, du reste, un ph&#233;nom&#232;ne qu'Orwell avait clairement anticip&#233; : &#171; D'apr&#232;s tout ce que je sais, &#233;crivait-il ainsi en 1945, il se peut que, lorsque La Ferme des Animaux sera publi&#233;e, mon jugement sur l'Union Sovi&#233;tique soit devenu l'opinion g&#233;n&#233;ralement admise. Mais &#224; cela servirait-il ? Le remplacement d'une orthodoxie par une autre n'est pas n&#233;cessairement un progr&#232;s. Le v&#233;ritable ennemi, c'est l'esprit r&#233;duit &#224; l'&#233;tat de gramophone, et cela reste vrai que l'on soit d'accord ou non avec le disque qui passe &#224; un certain moment. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etes-vous si s&#251;r que l'orthodoxie antitotalitaire d'aujourd'hui ne constitue nullement un progr&#232;s par rapport &#224; celle d'hier ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait, encore une fois, s'interroger sur la solidit&#233; r&#233;elle de cette suppos&#233;e &#171; h&#233;g&#233;monie &#187; du discours &#171; antitotalitaire &#187;. Si l'analyse d'Orwell est juste, il est tout &#224; fait possible, au contraire, que le retour in&#233;vitable (selon la loi des cycles id&#233;ologiques) d'un certain degr&#233; de critique anticapitaliste s'accompagne de nouveau d'une remise en question du concept de &#171; totalitarisme &#187;, - conform&#233;ment au principe particuli&#232;rement stupide que veut que les ennemis de nos ennemis soient n&#233;cessairement nos amis ( l'&#171; islamophobie &#187; pourrait, dans cette hypoth&#232;se, constituer l'un des substituts les plus pr&#233;sentables du vieil &#171; antisovi&#233;tisme primaire &#187;). Si tel &#233;tait cas, il faudrait alors conclure que nos &#233;lites intellectuelles_ &#224; l'image de ces &#233;migr&#233;s retrouvant leurs privil&#232;ges apr&#232;s la chute de l'Empire- n'auraient rien appris ni rien oubli&#233;. Tel est souvent le prix &#224; payer- remarquait d'ailleurs Orwell- pour le r&#234;ve d'une soci&#233;t&#233; &#171; dans laquelle ce serait enfi l'intellectuel qui tiendrait le fouet &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne voudrais pas vous peiner, mais Orwell ne nous apprend-il pas qu'il faut pr&#233;f&#233;rer le moindre mal au mal tout court, comme le montre son patriotisme r&#233;solu pendant la guerre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers la fin de sa vie, Orwell a effectivement &#233;crit dans l'un de ses carnets d'h&#244;pital, qu'en politique &#171; il ne s'agit jamais que de choisir le moindre des deux maux &#187;. Mais c'est uniquement parce qu'il faisait alors allusion &#224; son positionnement personnel durant la Seconde Guerre mondiale, et donc &#224; ces situations historiques extr&#234;mes &#171; auxquelles on ne peut trouver d'issue qu'en se comportant en forcen&#233; ou en d&#233;ment &#187;, -tout en ajoutant que, m&#234;me dans de telles situations, &#171; il faut r&#233;ussir &#224; maintenir inviol&#233;e une par de soi-m&#234;me &#187;. On est donc tr&#232;s loin du discours tenu par les lib&#233;raux. Pour ces derniers, en effet, ce qui a toujours fond&#233; leur appel &#224; une politique du moindre mal, ce n'est pas tant l'existence toujours possible de tels situations historiques (et l'&#233;poque des guerres civiles de religion en &#233;tait assur&#233;ment une), c'est plus fondamentalement, la nature m&#234;me de l'homme, dont il faudrait toujours attendre le pire, pour peu qu'il refuse d'&#233;couter la seule voix de son int&#233;r&#234;t bien compris. Une telle hypopth&#232;se m&#233;taphysique est &#233;videmment aux antipodes des id&#233;es d'Orwell sur la &#171; d&#233;cence &#187; naturelle des travailleurs et des simples gens, telle qu'il l'avait d&#233;couverte &#224; Wigan et sur le front espagnol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le p&#233;ch&#233; philosophique originel des lib&#233;raux c'est, en somme, d'avoir transform&#233; en v&#233;rit&#233; anthropologique universelle ce qui n'&#233;tait &#233;ventuellement que la v&#233;rit&#233; provisoire d'une situation particuli&#232;re ; oubliant du m&#234;me coup que, si l'homme est de toute &#233;vidence capable du pire, il est tout autant capable du meilleur, d&#232;s lors que les circonstances et le contexte ne s'y opposent pas radicalement. Et le socialisme d'Orwell (la &#171; soci&#233;t&#233; d&#233;cente &#187;) reposait justement sur cette conviction profonde qu'il &#233;tait encore possible d'&#233;difier un contexte politique, social et culturel d'encourager en permanence les individus &#224; donner, autant qu'il est possible, le meilleur d'eux-m&#234;mes. On peut certes trouver utopique une telle soci&#233;t&#233;. Mais il n'y aurait aucun sens &#224; pr&#233;senter celle-ci comme un &#171; moindre mal &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell &#233;tablit une distinction entre la gauche et le socialisme. Et vous avez fort bien montr&#233; comment la gauche, par sa naissance m&#234;me comme partu du mouvement, &#233;tait logiquement devenue la meilleure alli&#233;e du capitalisme (ce qui signifie d'ailleurs qu'il n'y a plus de grande diff&#233;rence entre elle et la droite et que donc ces cat&#233;gories ne sont gu&#232;re utiles). Etes-vous, avec Orwell, le d&#233;fenseur d'une gauche non moderne ou d'un socialisme conservateur, bref d'un anarchisme tory ? Ne sont-ce pas des oxymores ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne sont que des oxymores qu'&#224; l'int&#233;rieur du dispositif id&#233;ologique l&#233;gu&#233; par les courants dominants de la philosophie des Lumi&#232;res (il faut donc en exclure cette tradition du r&#233;publicanisme &#171; n&#233;oromain &#187; dont Orwell- Bernard Crick l'a soulign&#233;-&#233;tait souvent assez proche). Pour les &#233;lites intellectuelles du XVIIIe si&#232;cle, en effet, il s'agissait avant tout de tracer une ligne de d&#233;marcation infranchissable entre les partisans du &#171; Progr&#232;s &#187; et de la &#171; Raison &#187; (ce que l'on appellerait bient&#244;t la &#171; Modernit&#233; &#187;) et les tenants d'un pass&#233; t&#233;n&#233;breux, que les progressistes les plus radicaux assimilaient en bloc &#224; l'absurde syst&#232;me &#171; f&#233;odal &#187; et &#224; son cort&#232;ge de superstitions populaires, de coutumes ridicules et de pr&#233;jug&#233;s inacceptables. L'ambigu&#239;t&#233; d'un tel dispositif- dans lequel Engels voyait le &#171; r&#232;gne id&#233;alis&#233; de la bourgeoisie &#187;- saute imm&#233;diatement aux yeux. D'une part, il a conduit &#224; ancrer le lib&#233;ralisme- moteur principal de la philosophie des Lumi&#232;res- dans le camp des &#171; forces de progr&#232;s &#187; (on sait d'ailleurs que Constant, Bastiat et Tocqueville si&#233;geaient &#224; gauche, voire &#224; l'extr&#234;me gauche du Parlement). De l'autre, il a contribu&#233; &#224; rendre d'avance illisible la critique socialiste originelle, puisque celle-ci allait pr&#233;cis&#233;ment na&#238;tre d'une r&#233;volte contre l'inhumanit&#233; de l'industrialisation lib&#233;rale et l'injustice de son droit abstrait. Ce qui explique au passage, qu'un Marx- &#224; la diff&#233;rence d'une Marie-George Buffet ou d'un Olivier Besancenot- n'aurait jamais song&#233; &#224; se revendiquer de la gauche : comme la plupart des socialistes de son temps, il d&#233;fendait encore la pr&#233;cieuse ind&#233;pendance du mouvement des travailleurs, tant &#224; l'&#233;gard de la droite monarchiste qu'&#224; celui de la gauche lib&#233;rale, quitte &#224; appuyer parfois cette derni&#232;re pour des raisons purement tactiques et provisoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Y'aurait-il des accointances entre la r&#233;volution (le socialisme ?) et la r&#233;action ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, si l'on tient aux sch&#232;mes id&#233;ologiques introduits par la &#171; nouvelle philosophie &#187;. Mais cette atopie singuli&#232;re du socialisme naissant ne signifie &#233;videmment pas que ses partisans entendaient revenir au monde d'avant la R&#233;volution. Ce qui est s&#251;r, en revanche, c'est ce que leur d&#233;nonciation de ce dernier &#233;tait infiniment plus subtile que celle des id&#233;ologues de gauche. Dans leurs critiques de l'Ancien R&#233;gime, ils prenaient en effet toujours soin de distinguer ce qui relevait du principe hi&#233;rarchique (un socialiste est par d&#233;finition hostile &#224; toute forme d'oligarchie, quand bien m&#234;me elle se fonderait sur la pr&#233;tention de certains &#224; &#234;tre &#171; plus &#233;gaux que les autres &#187;) et ce qui relevait du principe &#171; communautaire &#187; (la Gemeinwesen de Marx) et de ses conditions morales et culturelles : un socialiste s'oppose par essence &#224; ce qu'Engels appelait la &#171; d&#233;sagr&#233;gration de l'humanit&#233; en monades dont chacune a un principe de vie particulier &#187;. Pour les premiers socialistes il &#233;tait donc clair dans laquelle les individus n'auraient plus rien d'autre en commun que leur aptitude rationnelle &#224; conclure les march&#233;s int&#233;ress&#233;s ne pouvait pas constituer une communaut&#233; digne de ce nom- on remarquera, au passage, que la gauche contemporaine aurait presque fini par nous faire oublier l'&#233;tymologie m&#234;me des mots de &#171; communisme &#187; et &#171; socialisme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela, naturellement, Orwell le sentait et le vivait de fa&#231;on visc&#233;rale. Et c'est avant tout cet aspect du &#171; pass&#233; &#187; (celui qui fonde, en d&#233;finitive, une grande partie du sens et du charme de l'existence humaine) qu'il d&#233;sirait prot&#233;ger et d&#233;velopper, jusqu'&#224; en faire l'horizon n&#233;cessaire- ce n'est qu'un paradoxe apparent- de toute vie priv&#233;e r&#233;ussie. Et quitte, selon son habitude, &#224; multiplier les provocations philosophiques destin&#233;es &#224; &#233;veiller les intellectuels de gauche de leur &#233;ternel sommeil dogmatique. C'est ainsi par exemple, qu'il confia un jour que, &#171; ce dont avait besoin l'Angleterre, c'&#233;tait de suivre le genre de politique pr&#244;n&#233;e par le G.K's Weekly de Chesterton : une forme d'anticapitalisme et de joyeuse Angleterre agraire et m&#233;di&#233;vale &#187;. C'est &#224; coup s&#251;r dans ce cadre pr&#233;cis qu'il convient d'interpr&#233;ter sa derni&#232;re volont&#233; d'&#234;tre inhum&#233; selon le rite anglican. Il ne croyait &#233;videmment pas en Dieu, mais il n'en pensait pas moins que &#171; le v&#233;ritable probl&#232;me &#233;tait de trouver un moyen de restaurer l'attitude religieuse, tout en consid&#233;rant que la mort est d&#233;finitive &#187;. Non qu'&#224; ses yeux le sens moral trouve son fondement r&#233;el dans la religion, mais simplement parce qu'il &#233;tait convaincu- et bien des r&#233;voltes populaires lui donnent raison sur ce point- que la religion pouvait aussi fonctionner, &#224; l'occasion, comme l'un des habillages culturels les plus efficaces de la common decency.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'accord chez Orwell, l'exp&#233;rience existentielle pr&#233;c&#232;de et domine l'&#233;laboration th&#233;orique. Il ne part pas des id&#233;es mais des individus concrets et de leurs vies concr&#232;tes pour penser le monde commun. Mais justement, la common decency est une disposition personnelle plus qu'une construction collective. Le pari sur la persistance de cette disposition n'est-il pas un peu hasardeux- peut-&#234;tre vivons-nous une mutation anthropologique qui consacrerait la victoire de l'individu rationnel des lib&#233;raux sur l'homme d&#233;cent d'Orwell ? Est-il raisonnable aujourd'hui, aujourd'hui, de pr&#233;tendre &#233;difier la maison commune sur une moralit&#233; partag&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell est incontestablement un moraliste, si l'on entend par ce mot celui qui- &#224; l'image d'un Spinoza ou d'un Nietzsche- s'efforce en permanence de chercher l'homme derri&#232;re l'id&#233;e. Pour lui aucune soci&#233;t&#233; mat&#233;rialiste n'&#233;tait envisageable sans cette personnelle d'implication du sujet dans ses actes qui est le principe ultime de toute d&#233;cence et de toute honn&#234;tet&#233; intellectuelle ; et il est certain qu'au XXe si&#232;cle, peu d'intellectuels auront autant pay&#233; de leur personne pour essayer d'accorder leur vie &#224; leurs id&#233;es (de l&#224; l'admiration que lui vouait, par exemple, un Henry Miller, pourtant si &#233;loign&#233; de ses convictions socialistes). Cette exigence morale est le fondement le plus stable du double combat qu'il a conduit en permanence contre l'indifferentisme moral des lib&#233;raux et contre &#171; l'esprit r&#233;duit &#224; l'&#233;tat de gramophone &#187; qui caract&#233;rise les intellectuels totalitaires. Cependant, il convient d'ajouter que la common decency - condition premi&#232;re de toute r&#233;volte authentique- ne repr&#233;sentait pour Orwell que le point de d&#233;part n&#233;cessaire d'une politique socialiste. Il faut certes &#171; s'appuyer sur elle &#187;, &#233;crivait-il, mais aussi et surtout lui assurer &#171; un d&#233;veloppement infini &#187; sous peine de se retrouver pi&#233;ger, d'une mani&#232;re ou d'une autre, dans l'autre, dans l'univers d&#233;l&#233;t&#232;re du &#171; communautarisme &#187; et du nationalisme. Rappelons qu'Orwell, &#224; la diff&#233;rence des intellectuels de gauche d'aujourd'hui, savait parfaitement distinguer ce dernier de l'attachement ce dernier de l'attachement &#224; son pays natal et du d&#233;vouement patriotique. Ce qui est ici en jeu, c'est donc une fois de plus l'&#233;ternelle dialectique du particulier et de l'universel : en ce sens, toute th&#233;orisation socialiste doit quelquechose &#224; Engels, m&#234;me si Orwell, en bon anglais, manifestait une solide indiff&#233;rence pour l'oeuvre de celui-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, la cit&#233; d'Orwell se construit non pas sur l'ablation des singularit&#233;s concr&#232;tes mais &#224; partir d'elles ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est non seulement l'id&#233;e-cl&#233; de toute sa politique, mais c'est aussi, selon moi, ce qui en fait toujours l'int&#233;r&#234;t et la force. Comme le prouve, en effet, l'exp&#233;rience de toutes grandes r&#233;voltes populaires (mais aussi bien l'histoire de l'art), c'est toujours &#224; partir d'une tradition culturelle particuli&#232;re qu'il apparait possible d'acc&#233;der &#224; des valeurs v&#233;ritablement universelles, c'est &#224; dire &#224; des valeurs susceptibles de parler &#224; tous. Celles-ci ne peuvent jamais constituer un point de d&#233;part acquis d'avance, et dont la condition premi&#232;re serait la ruine de tous les enracinements particuliers- un peu comme si, par exemple, l'amour des langues &#233;trang&#232;res ne pouvait surgir que de l'indiff&#233;rence au g&#233;nie de la sienne propre. Elles se pr&#233;sentent toujours, au contraire, comme l'aboutissement d'un dur labeur historique- nourri, entre autres, de l'exp&#233;rience des situations affront&#233;es en commun- et qui doit finir par d&#233;gager tout ce qui, &#224; l'int&#233;rieur d'une tradition culturelle donn&#233;e, se r&#233;v&#232;le effectivement universalisable, et donc d'&#234;tre repris (moyennant un travail complexe de traduction) dans la culture universelle de l'humanit&#233;. Il ne fait aucun doute qu'Orwell aurait beaucoup appr&#233;ci&#233; la d&#233;finition de l'&#233;crivain portugais Miguel Torga : &#171; L'universel, c'est la local moins les murs &#187;. Aux antipodes des cat&#233;chismes modernes, elle permet en effet de distinguer une fois pour toute l'humanisme v&#233;ritable ( horizon de tout projet socialiste) de cette pr&#233;sente uniformisation touristique et marchande de la plan&#232;te pour laquelle Orwell &#233;prouvait &#224; juste titre une sainte horreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le fond, aspire &#224; une soci&#233;t&#233; d'adultes capables d'int&#233;grer &#224; leurs d&#233;sirs l'existence de l'autre et d'accepter des limites. Il semble qu'ajourd'hui la plupart des gens souhaitent au contraire jouir d'une enfance &#233;ternelle. Si Orwell a quelquechose &#224; dire, reste-il quelqu'un pour l'entendre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est assez facile de faire tenir ensemble la d&#233;nonciation orwellienne de l'&#233;goisme lib&#233;ral et ces appels r&#233;it&#233;r&#233;s &#224; une vie adulte et responsable (ces appels l'avaient d'ailleurs conduit &#224; r&#233;viser en partie son jugement sur Kipling). &#171; Dans leur grande masse, &#233;crivait-il, les hommes ne sont pas &#224; proprement parler &#233;goiste. Arriv&#233;s &#224; l'&#226;ge de 30 ans ils abandonnent leurs ambitions personnelles essentiellement pour les autres &#187;. Cette observation pertinente ( quoiqu'on pense de l'&#226;ge retenu) invite &#224; conclure qu'&#233;goisme et immaturit&#233; vont necessairement de pair, que le premier n'a rien de naturel- contrairement &#224; ce qu'imagine les lib&#233;raux- et que chez un adulte il ne repr&#233;sente g&#233;n&#233;ralement que le solde non-r&#233;gl&#233; d'une histoire d'enfance. Une telle conviction explique sans doute qu'on ne trouve aucune trace chez Orwell d'un quelconque culte politique de la jeunesse en tant que tel ( &#224; travers l'exemple de la &#171; Ligue antisexe &#187;, dans 1984, il souligne m&#234;me le r&#244;le sinistre qu'elle a pu jouer dans l'embrigadement totalitaire). Mais elle a en outre l'avantage d'&#233;clairer un aspect majeur du d&#233;veloppement des soci&#233;t&#233;s capitalistes contemporaines. En pr&#233;sentant comme une construction &#171; id&#233;ologique &#187; arbitraire toute r&#233;f&#233;rence &#224; une autorit&#233; symbolique- c'est &#224; dire tout montage normatif qui ne serait pas celui du march&#233; ou du droit- , les lib&#233;raux ont en effet ouvert la voie &#224; une bien &#233;trange confusion : celle qui tend d&#233;sormais &#224; assimiler toute d&#233;fense de la fonction paternelle &#224; une simple r&#233;habilitation masqu&#233;e de la vieille domination masculine et patriarcale ( effectivement incompatible avec l'id&#233;e d'&#233;galit&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or il demeure toujours vrai que l'&#233;ducation d'un &#234;tre humain suppose n&#233;cessairement l'intervention d'un &#171; tiers &#187; (quelquesoit le sujet appel&#233; &#224; occuper cette place) dont le r&#244;le symbolique est de permettre cette prise de distance vitale avec la m&#232;re sans laquelle aucun sujet humain ne pourrait &#171; grandir &#187; ni donc acc&#233;der &#224; l'autonomie v&#233;ritable et &#224; la maturit&#233;. En invitant &#224; jeter le &#171; p&#232;re &#187; avec l'eau du bain, l'id&#233;ologie lib&#233;rale (comme l'&#233;ducation qu'il lui est associ&#233;e) a donc certainement remport&#233; l'une de ses victoires politiques les plus &#233;clatantes- et l'on sait, malheureusement, le r&#244;le d&#233;cisif que la culture de gauche a jou&#233; dans cette victoire. Elle a en effet rendu plausible, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire de l'humanit&#233;, l'av&#232;nement d'un monde dans lequel - la volont&#233; de toute-puissance infantile n'ayant pu rencontrer ses limites indispensables- la maturit&#233; serait enfin devenue l'id&#233;al inaccessible (et, du reste, priv&#233; de sens) et l'&#233;goisme, la loi du grand nombre y compris apr&#232;s 30 ans. L'av&#232;nement d'un monde, en d'autres termes, dans lequel le capitalisme se trouverait th&#233;oriquement en mesure de reproduire &#224; l'infini (mais &#224; quel prix ?) le nouveau type anthropologique- un narcisse &#233;goiste domin&#233; par sa volont&#233; de puissance qui est la cl&#233; ultime de tous ces montages m&#233;taphysiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, nous sommes encore assur&#233;ment tr&#232;s loin d'un tel monde, &#224; supposer m&#234;me qu'il puisse tout simplement fonctionner. Mais, s'il est vrai, comme l'&#233;crivait George Trow, que, &#171; lorsqu'il n'y a plus d'adultes, commence le r&#232;gne des experts &#187;, il existe d&#233;j&#224; suffisamment de signes pour laisser pr&#233;sager qu'une mutation aussi inqui&#233;tante est bel et bien en cours dans l'un de ses rares acc&#232;s de pessimisme (c'&#233;tait, il est vrai, en 1939), Orwell avait &#233;crit qu'il se pourrait un jour &#171; qu'on cr&#233;&#233; une race d'hommes n'aspirant pas &#224; la libert&#233;, comme on pourrait cr&#233;er une race de vache sans cornes &#187;. Souhaitons que, pour une fois au moins, il se soit vraiment tromp&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Conf&#233;rence de J. C. Mich&#233;a chez les anarchistes</title>
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		<dc:subject>Michea J.-C.</dc:subject>
		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
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&lt;p&gt;La premi&#232;re condition d'une politique efficace est d'identifier correctement ses cibles. Or il s'agit l&#224; d'une t&#226;che que la civilisation lib&#233;rale rend de plus en plus difficile. Le capitalisme moderne, en effet, tend d&#233;sormais &#224; fonctionner tout autant, sinon plus, &#224; la s&#233;duction qu'&#224; la r&#233;pression, r&#233;alit&#233; que Debord avait essay&#233; de penser en introduisant le concept de &#171; soci&#233;t&#233; du Spectacle &#187;. Ce n'est pas par hasard si, de nos jours, l'industrie publicitaire (pour ne rien dire de celle du (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-220-decence-commune-+" rel="tag"&gt;D&#233;cence commune&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La premi&#232;re condition d'une politique efficace est d'identifier correctement ses cibles. Or il s'agit l&#224; d'une t&#226;che que la civilisation lib&#233;rale rend de plus en plus difficile. Le capitalisme moderne, en effet, tend d&#233;sormais &#224; fonctionner tout autant, sinon plus, &#224; la s&#233;duction qu'&#224; la r&#233;pression, r&#233;alit&#233; que Debord avait essay&#233; de penser en introduisant le concept de &#171; soci&#233;t&#233; du Spectacle &#187;. Ce n'est pas par hasard si, de nos jours, l'industrie publicitaire (pour ne rien dire de celle du divertissement) est devenue le deuxi&#232;me poste budg&#233;taire mondial, juste apr&#232;s celui de l'armement. Cette industrie omnipr&#233;sente contribue &#224; exercer sur nos esprits un contr&#244;le quotidien infiniment plus puissant que celui des anciennes religions ou des vieilles propagandes totalitaires (cf Benjamin Barber et l'exemple qu'il donne de Shanga&#239;). Et on ne peut pas dire que la lutte contre la colonisation de notre imaginaire par cette industrie soit l'un des soucis majeurs des organisations qui pr&#233;tendent, de nos jours, lutter contre le capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reconna&#238;tre ce fait d&#233;cisif c'est donc aussi reconna&#238;tre que le nouvel ordre mondial ne peut reproduire les conditions de son &#171; d&#233;veloppement durable &#187;, que s'il s'assure en permanence de notre complicit&#233; active ; autrement dit que s'il parvient &#224; transformer chacun de nous en &#171; ennemi de lui-m&#234;me &#187;, capable de collaborer sans &#233;tat d'&#226;me &#224; la destruction de sa propre humanit&#233;. C'est un point qu'il est essentiel de comprendre. Le syst&#232;me capitaliste d&#233;velopp&#233;, en effet, n'est plus seulement une forme d'organisation de l'&#233;conomie (s'il l'a jamais &#233;t&#233;). Il est &#233;galement devenu une forme de culture et une mani&#232;re quotidienne de vivre sans laquelle la Croissance s'effondrerait aussit&#244;t. Je signale, au passage, que si nous voulons prendre en compte ce trait fondamental du capitalisme moderne, il est indispensable de r&#233;introduire dans la th&#233;orie critique le concept d'ali&#233;nation, dont vous remarquerez qu'il a disparu, depuis quelques d&#233;cennies, de tous les programmes de la gauche et de l'extr&#234;me gauche officielles (c'est-&#224;-dire celles que le syst&#232;me choisit de m&#233;diatiser).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le but de mon dernier livre &#233;tait donc d'am&#233;liorer la perception de ces cibles, en d&#233;veloppant trois s&#233;ries de r&#233;flexions (dont je ne r&#233;sumerai ici, pour l'essentiel, que la premi&#232;re)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Mon id&#233;e de d&#233;part c'est que le lib&#233;ralisme appara&#238;t indissociable du projet philosophique moderne c'est-&#224;-dire de celui qui guide, explicitement ou implicitement, la transformation des soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes depuis le XVI-XVII&#232;me si&#232;cles. Selon moi, la gen&#232;se de ce projet est, &#224; l'origine, absolument incompr&#233;hensible sans l'horizon des guerres de religion, c'est-&#224;-dire de ces guerres civiles id&#233;ologiques, qui ont d&#233;vast&#233; les soci&#233;t&#233;s du temps avec une dur&#233;e et une ampleur inconnues des si&#232;cles pr&#233;c&#233;dents. Du traumatisme historique provoqu&#233; par ces guerres dramatiques (et que r&#233;activera, pour le second lib&#233;ralisme, l'exp&#233;rience de la Terreur) est n&#233;e la double conviction qui va progressivement structurer l'imaginaire moderne et tout particuli&#232;rement celui du lib&#233;ralisme (qui en constitue le seul d&#233;veloppement enti&#232;rement coh&#233;rent) : D'une part, l'id&#233;e que la fonction premi&#232;re d'une organisation sociale n'est pas de r&#233;aliser un id&#233;al philosophique particulier mais de rendre impossible la guerre civile id&#233;ologique, en assurant &#224; chacun de ses membres une protection efficace contre toutes les tentatives de faire son bonheur malgr&#233; lui (que ces tentatives proc&#232;dent de l'Etat, d'une association priv&#233;e ou des autres individus. C'est ce qui explique, soulignons-le, que les th&#233;ories de l'humanisme civique et r&#233;publicain, n&#233;es dans les cit&#233;s italiennes de la Renaissance et fond&#233;es sur l'appel &#224; la &#171; vertu &#187; des citoyens aient &#233;t&#233;, d&#232;s le d&#233;part, l'une des cibles privil&#233;gi&#233;es de l'id&#233;ologie lib&#233;rale). Ensuite, l'id&#233;e que le seul moyen rationnel de r&#233;aliser un tel objectif c'est d'instituer un pouvoir &#171; axiologiquement neutre &#187; (ne reposant, par cons&#233;quent, sur aucune religion, morale ou philosophie d&#233;termin&#233;e) dont la seule fonction devrait &#234;tre de garantir les droits de l'individu (le lib&#233;ralisme, notons le, n'implique pas par lui-m&#234;me, une th&#233;orie de la souverainet&#233; populaire), chacun &#233;tant d&#233;sormais officiellement libre de vivre selon sa d&#233;finition priv&#233;e de la vie bonne, sous la seule et unique r&#233;serve que l'exercice de sa libert&#233; ne nuise pas &#224; celle d'autrui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; De ce point de vue on peut comparer la fonction du Droit lib&#233;ral &#224; celle du Code de la route : son but est essentiellement d'&#233;viter les chocs et les collisions entre les libert&#233;s d&#233;sormais concurrentes dont chacune s'organise, selon le mot d'Engels, autour d'un &#171; principe de vie particulier &#187;. C'est cette pr&#233;occupation purement pratique qui explique que la politique moderne ne se pr&#233;sente plus (sauf, bien s&#251;r, lors des com&#233;dies &#233;lectorales) comme un &#171; gouvernement des hommes &#187; reposant sur des choix philosophiques dont on pourrait d&#233;battre, mais comme une simple &#171; administration des choses &#187; relevant de la comp&#233;tence d'experts et de techniciens, &#224; l'image, par exemple, de ceux de la Banque centrale europ&#233;enne ou du FMI (ce type d'institutions est &#233;videmment impensable dans les civilisations ant&#233;rieures). Si on veut exprimer cette id&#233;e dans un vocabulaire plus contemporain, on dira qu'un pouvoir lib&#233;ral n'a pas vocation &#224; s'interroger sur la forme de gouvernement d'une soci&#233;t&#233; qui serait la meilleure ou la plus conforme &#224; la dignit&#233; de l'homme (ce qui impliquerait aussit&#244;t la mobilisation de concepts philosophiques). Il s'int&#233;resse avant tout au probl&#232;me de la gouvernabilit&#233; des soci&#233;t&#233;s modernes ; et ce probl&#232;me est n&#233;cessairement per&#231;u par les lib&#233;raux comme un probl&#232;me purement technique (un probl&#232;me de checks and balances, c'est-&#224;-dire de poids et contrepoids).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pr&#233;sent&#233;e ainsi, la th&#233;orie lib&#233;rale originelle peut, &#233;videmment, avoir quelque chose de s&#233;duisant pour un esprit anarchiste. Aussi bien, je ne songe pas un seul instant &#224; nier le r&#244;le que les premiers lib&#233;raux (comme Benjamin Constant ou John Stuart Mill) ont jou&#233; dans la th&#233;orisation et l'&#233;tablissement d'un certain nombre de libert&#233;s individuelles, qui sont incontestablement essentielles. N'importe quel anarchiste, du moins je l'esp&#232;re, trouvera toujours un gouvernement lib&#233;ral humainement plus acceptable qu'une soci&#233;t&#233; totalitaire, comme celles, par exemple, de la Cor&#233;e du Nord de Kim Jong Il ou du Cambodge de Pol Pot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout le probl&#232;me vient naturellement de ce que ce syst&#232;me a priori s&#233;duisant (et qui semble de nature &#224; prot&#233;ger r&#233;ellement les libert&#233;s individuelles) repose sur un crit&#232;re qui, d'un point de vue philosophique, est particuli&#232;rement probl&#233;matique. Comment &#233;tablir, en effet, que ma libert&#233; ne nuit pas &#224; celle d'autrui d&#232;s lors que je dois m'interdire de recourir, pour prononcer le moindre arbitrage, &#224; un quelconque jugement de valeur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Consid&#233;rons, pour ne prendre qu'un exemple &#224; la fois &#233;l&#233;mentaire et d'actualit&#233;, le probl&#232;me de la coexistence pacifique entre fumeurs et non fumeurs, probl&#232;me, notons le, qui se r&#233;glait il n'y a pas si longtemps encore, selon les r&#232;gles de la civilit&#233; &#233;l&#233;mentaire ou de la simple convivialit&#233;. D&#232;s lors qu'il faut d&#233;l&#233;guer au Droit le soin de r&#233;gler un tel probl&#232;me (et l'apparition, due &#224; l'&#233;rosion de la civilit&#233; commune, d'un nouveau type de &#171; fumeurs &#187; et de &#171; non-fumeurs &#187; rend cette d&#233;l&#233;gation in&#233;vitable dans une soci&#233;t&#233; lib&#233;rale) il devient difficile d'&#233;viter le surgissement d'une forme in&#233;dite de la guerre de tous contre tous, puisqu'il est logiquement impossible de satisfaire simultan&#233;ment ces deux types de revendications, par exemple dans le caf&#233; du village . Or s'il veut neutraliser cette nouvelle &#171; guerre de tous contre tous &#187;, le droit lib&#233;ral n'a pas d'autre solution &#224; sa disposition que de se fonder sur les rapports de force qui travaillent la soci&#233;t&#233; &#224; un moment donn&#233;, c'est-&#224;-dire, concr&#232;tement sur les rapports de force existant entre les diff&#233;rents groupes, ou lobbies, qui parlent au nom de cette soci&#233;t&#233; et dont le poids est, naturellement, fonction de la surface m&#233;diatique qu'ils sont parvenus &#224; occuper. D'o&#249; le paradoxe constitutif de cette soci&#233;t&#233; lib&#233;rale qui se trouve r&#233;guli&#232;rement conduite, au nom m&#234;me du droit de chacun &#224; vivre comme il l'entend, &#224; multiplier dans la pratique les interdits et les censures (certaines associations &#171; anti-tabac &#187; allant, par exemple, jusqu'&#224; exiger un contr&#244;le &#233;tatique des pratiques familiales au nom du &#171; droit de l'enfant &#187;). Cette analyse peut, bien s&#251;r, &#234;tre reproduite &#224; propos de la plupart des probl&#232;mes dit &#171; de soci&#233;t&#233; &#187; (et ceux-ci vaut tout autant pour les &#171; antisp&#233;cistes &#187;, partisans de l'interdiction des corridas ou de l'alimentation carn&#233;e. Cf le conflit &#171; chats/oiseaux &#187; qui divise actuellement ce mouvement aux USA [affaire Jim Stevenson]).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est clair, toutefois, que cette atomisation in&#233;vitable de la soci&#233;t&#233; par le Droit lib&#233;ral (cette forme juridique de la guerre de tous contre tous) aboutit &#224; terme &#224; rendre toute vie commune impossible. Une communaut&#233; ne peut, en effet, vivre, ou survivre, que si elle reproduit en permanence du lien, autrement dit que si elle est capable de d&#233;finir un langage commun minimal entre ceux qui la composent. Or si, par hypoth&#232;se, ce langage doit &#234;tre axiologiquement neutre (c'est-&#224;-dire purement technique) il ne reste, d'un point de vue lib&#233;ral, qu'une seule solution politique disponible. C'est de fonder la coh&#233;sion n&#233;cessaire &#224; toute soci&#233;t&#233; sur le seul principe que les lib&#233;raux affirment &#234;tre commun &#224; tous les hommes, &#224; savoir la capacit&#233; d'agir selon leur int&#233;r&#234;t bien compris ; l'&#233;change int&#233;ress&#233; constituant, dans cette optique, le seul moyen de faire tenir ensemble des individus que tout est suppos&#233; opposer par ailleurs. Telle est, en d&#233;finitive, la raison majeure qui explique que le March&#233; (dont la Croissance n'est que l'autre nom du d&#233;veloppement illimit&#233;) ait fini par devenir la religion des soci&#233;t&#233;s modernes. Si nous tenons, en effet, pour acquis qu'il ne saurait exister aucune valeur morale universalisable, c'est-&#224;-dire pouvant &#234;tre partag&#233;e par tous les membres de la communaut&#233; humaine, la seule fa&#231;on qui reste de relier (religare) les individus atomis&#233;s, et donc de faire soci&#233;t&#233;, c'est de s'en remettre aux m&#233;canismes du March&#233;, c'est-&#224;-dire &#224; la Croissance illimit&#233;e, dynamis&#233;e par le d&#233;veloppement &#233;galement suppos&#233; sans fin des &#171; nouvelles technologies &#187;. En d'autres termes, si le Droit lib&#233;ral est in&#233;vitablement conduit &#224; diviser les hommes (malgr&#233; ses intentions pacificatrices initiales), le March&#233; constitue la seule instance qui, d'un point de vue lib&#233;ral, poss&#232;de la capacit&#233; de les r&#233;unir &#224; nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'appel &#224; d&#233;velopper sans limites philosophiques assignables les &#171; libert&#233;s individuelles &#187; et l'extension mondiale des rapports marchands sont donc, en r&#233;alit&#233;, intimement corr&#233;l&#233;s. Elles repr&#233;sentent, en somme, les deux faces compl&#233;mentaires du m&#234;me probl&#232;me. Si chacun doit se replier sur son &#171; principe de vie particulier &#187;, tout en exigeant simultan&#233;ment de la collectivit&#233; non plus la simple reconnaissance de ses droits mais leur approbation officielle, au nom de son estime de soi et de sa fiert&#233; particuli&#232;res, la d&#233;composition programm&#233;e du lien social ne pourra, en effet, &#234;tre &#233;vit&#233;e qu'en que si l'on impose &#224; tous le seul langage suppos&#233; commun qui demeure : celui de la Consommation obligatoire et de sa manipulation publicitaire et m&#233;diatique g&#233;n&#233;ralis&#233;e. (NB : Remarquons, cependant que si la forme juridique ne peut fonctionner sans son contenu &#233;conomique, l'inverse est un peu moins vrai. D'o&#249; l'id&#233;e d&#233;velopp&#233;e par Von Mises [1927] et par Hayek [Interview donn&#233;e au Mercurio en 1981] selon laquelle une &#171; dictature lib&#233;rale &#187; (comme celle de Pinochet au Chili, c'est l'exemple que prend Hayek) peut parfois constituer une &#171; solution d'urgence &#187;. Elle ne saurait n&#233;anmoins &#234;tre que provisoire, puisque la Croissance ne peut se maintenir longtemps sans une culture de la consommation, c'est-&#224;-dire sans cet imaginaire &#171; permissif &#187;, voire &#171; rebelle &#187;, qui est au c&#339;ur de toute propagande publicitaire.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'aimerai apporter encore deux pr&#233;cisions, avant de lancer la discussion. En premier lieu, lorsque je critique l'utopie lib&#233;rale d'un pouvoir &#171; axiologiquement neutre &#187;, je n'appelle &#233;videmment pas &#224; revenir &#224; un quelconque &#171; ordre moral &#187; fond&#233;, comme dans les soci&#233;t&#233;s totalitaires, sur ce que j'appelle une &#171; id&#233;ologie du Bien &#187;. Le concept orwellien de common decency d&#233;signe, en effet, une r&#233;alit&#233; tout &#224; fait diff&#233;rente. Une id&#233;ologie morale soutiendra, par exemple, que l'homosexualit&#233; constitue un &#171; p&#233;ch&#233; &#187; contre la volont&#233; divine (variante islamo-chr&#233;tienne) ou une &#171; d&#233;viation bourgeoise &#187; (variante stalinienne). Il est bien &#233;vident que de tels jugements sur l'homosexualit&#233; n'ont rien &#224; voir avec la common decency, puisque la &#171; d&#233;cence &#187; d'un individu, c'est-&#224;-dire, pour le formuler en terme maussiens, sa capacit&#233; psychologique et culturelle &#224; donner, recevoir ou rendre, n'a &#233;videmment rien &#224; voir avec son orientation sexuelle. On peut parfaitement &#234;tre un h&#233;t&#233;rosexuel &#233;go&#239;ste et pr&#234;t &#224; tout pour s'&#233;lever au dessus de ses semblables et, &#224; l'inverse un homosexuel honn&#234;te et g&#233;n&#233;reux. Etre homosexuel(le) constitue une d&#233;termination moralement neutre, dont il n'y a, &#233;videmment, ni lieu d'avoir honte, ni lieu d'&#234;tre fier (ni Gayshame ni Gaypride). Une soci&#233;t&#233; d&#233;cente n'a par cons&#233;quent rien &#224; dire sur de tels probl&#232;mes, tout en autorisant, cela va de soi, tous les d&#233;bats philosophiques possibles &#224; ce sujet. Il suffit, du reste, d'avoir vu &#171; La vie des autres &#187;, ce film admirable de Van Donnersmarck, pour comprendre imm&#233;diatement l'opposition radicale qu'il est n&#233;cessaire de tracer entre la common decency et toute id&#233;ologie du Bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'autre pr&#233;cision est encore plus fondamentale d'un point de vue anarchiste. Je signale dans la derni&#232;re partie de mon essai que le point aveugle de toutes les politiques socialistes a toujours &#233;t&#233; la question pos&#233;e par l'existence du &#171; d&#233;sir de pouvoir &#187;. Cette question ne conduit pas seulement &#224; d&#233;noncer les limites du &#171; gouvernement repr&#233;sentatif &#187; et de la professionnalisation de la politique qu'il implique. Comme Stendhal l'avait bien remarqu&#233;, dans sa critique du phalanst&#232;re de Fourier, les meilleures institutions politiques du monde risqueront toujours d'&#234;tre perverties par la volont&#233; de puissance de quelques uns, m&#234;me, et surtout, lorsque ces derniers ne veulent rien savoir de leur propre d&#233;sir de pouvoir et donc des strat&#233;gies dict&#233;es par leur Ego et leur besoin &#233;perdu de reconnaissance personnelle. C'est un ph&#233;nom&#232;ne que les militants connaissent g&#233;n&#233;ralement assez bien, du moins ceux qui ne sont pas dispos&#233;s &#224; tout faire pour s'installer d&#233;finitivement au sommet de l'Organisation &#224; laquelle ils appartiennent (par d&#233;vouement et esprit de sacrifice, cela va de soi). C'est, du reste, ce probl&#232;me qu'Orwell a magistralement d&#233;crit dans Animal Farm (son meilleur livre) et qui explique pourquoi tant d'id&#233;es politiques g&#233;n&#233;reuses sont si souvent perverties, et tant de r&#233;volutions trahies. Etre capable de comprendre l'essence du capitalisme et de le combattre efficacement est donc une chose. Etre capable de rep&#233;rer et de neutraliser le d&#233;sir de pouvoir de certains (et parfois le sien propre) en est une autre, toute aussi importante, sinon plus. Cela suppose, il est vrai, un travail auto-critique que bien des militants, officiellement &#171; d&#233;vou&#233;s &#224; la cause &#187;, ont d'excellentes raisons personnelles de ne pas vouloir entreprendre (au motif, par exemple, qu'il &#171; d&#233;tournerait de l'action &#187; et de t&#226;ches plus urgentes). Mais, si ce travail, qui devrait concerner chacun de nous en tant qu'individu singulier, n'est pas effectu&#233;, il est clair qu'aucune soci&#233;t&#233; d&#233;cente durable ne verra jamais le jour. Ce n'est &#233;videmment pas &#224; des anarchistes que je l'apprendrai. Th&#233;oriquement.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Jean-Claude Mich&#233;a avec le MAUSS</title>
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		<dc:date>2008-06-28T10:59:24Z</dc:date>
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		<dc:subject>Michea J.-C.</dc:subject>
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&lt;p&gt;Source : Sylvain Dzimira, &#171; Jean-Claude Mich&#233;a avec le MAUSS. Compte-rendu &#187;, Revue du MAUSS permanente, 20 mars 2008 (en ligne) Alain Caill&#233; commence en remerciant pour son honn&#234;tet&#233; intellectuelle J.-C. Mich&#233;a qui, dans ses ouvrages, sait reconna&#238;tre avec constance ses dettes &#224; l'&#233;gard du MAUSS (et de bien d'autres) et ce malgr&#233; des r&#233;serves qu'il lui est arriv&#233; d'&#233;mettre dans des courriers priv&#233;s, par exemple sur L'enseignement de l'ignorance, si suggestif mais o&#249; A. Caill&#233; (on est (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-52-michea-+" rel="tag"&gt;Michea J.-C.&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-220-decence-commune-+" rel="tag"&gt;D&#233;cence commune&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Source : Sylvain Dzimira, &lt;a href=&#034;http://www.journaldumauss.net/spip.php?article308&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Jean-Claude Mich&#233;a avec le MAUSS. Compte-rendu &#187;, Revue du MAUSS permanente, 20 mars 2008 (en ligne)&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Alain Caill&#233; commence en remerciant pour son honn&#234;tet&#233; intellectuelle J.-C. Mich&#233;a qui, dans ses ouvrages, sait reconna&#238;tre avec constance ses dettes &#224; l'&#233;gard du MAUSS (et de bien d'autres) et ce malgr&#233; des r&#233;serves qu'il lui est arriv&#233; d'&#233;mettre dans des courriers priv&#233;s, par exemple sur L'enseignement de l'ignorance, si suggestif mais o&#249; A. Caill&#233; (on est prof ou on ne l'est pas) aurait aim&#233; plus de r&#233;f&#233;rences savantes, ou sur Impasse Adam Smith qui selon lui faisait trop l'impasse sur La Th&#233;orie des sentiments moraux. Peu de gens acceptent les critiques, m&#234;me amicales. La qualit&#233; humaine de Mich&#233;a ressort assez du fait qu'il a su ne pas s'en formaliser. Du coup A. Caill&#233; se r&#233;jouit encore plus que Mich&#233;a ait enfin accept&#233; de renoncer &#224; ses parties de foot ou aux plages de Montpellier pour venir &#224; une r&#233;union du MAUSS. Puis, pour lancer son invit&#233;, le Directeur de La Revue du MAUSS &#233;voque un article paru le matin m&#234;me dans Lib&#233;ration intitul&#233; &#171; ces intellectuels qui rejettent la d&#233;mocratie &#187; [2]. Manifestement, le rejet de la d&#233;mocratie est &#171; tendance &#187;. Nous voil&#224; donc avec J.-C. Mich&#233;a en compagnie d'un auteur qui n'est pas tendance !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;INTERVENTION DE J.-C. MICHEA&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trajectoire. D'abord, J.C. Mich&#233;a &#233;voque les d&#233;buts de son histoire avec le MAUSS, qui commence vers 1986 dans une librairie anarchiste de Montpellier o&#249; il tombe par hasard sur l'un des premiers num&#233;ros du bulletin trimestriel du MAUSS, attir&#233; par un d&#233;bat entre Serge Latouche et l'ex-situationniste Jean-Pierre Voyer. Il rappelle avec nostalgie la facture artisanale de ces premiers bulletins souvent &#171; broch&#233;s &#224; l'envers &#187;, ce qui obligeait le lecteur &#224; quelques contorsions. Confirmations dans la salle&#8230; c'&#233;tait une belle &#233;poque ! Puis il poursuit : &#171; Il m'a fallu des ann&#233;es pour mesurer le sens et l'ampleur r&#233;els des enjeux philosophiques li&#233;s au paradigme du don &#187;. A l'instar du jeune Sartre lisant pour la premi&#232;re fois l' Id&#233;ologie allemande et Le Capital, dit-il, la lecture du Bulletin du MAUSS l'avait certes imm&#233;diatement fascin&#233; mais sans pour autant modifier en profondeur ses convictions de l'&#233;poque. Puis, a succ&#233;d&#233; une phase assez longue (au moins &#171; huit ans &#187;) au cours de laquelle il &#233;prouvait le sentiment croissant que ces textes contenaient les pr&#233;misses d'une r&#233;volution philosophique majeure, mais sans toutefois &#234;tre encore capable d'en tirer toutes les cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour J.-C. Mich&#233;a, cette difficult&#233; &#224; comprendre le paradigme du don tient d'abord &#224; son h&#233;ritage marxiste. Marx, ou plut&#244;t la vulgate marxiste, place l'histoire sous le double signe de la n&#233;cessit&#233; et du primat de l'&#233;conomie : c'est bien cette derni&#232;re qui vient d&#233;terminer en derni&#232;re instance l'histoire de l'humanit&#233;. Or &#224; partir du moment o&#249; le capitalisme est pens&#233; comme une &#233;tape logique et in&#233;vitable du d&#233;veloppement historique on est conduit &#224; lui conf&#233;rer une certaine naturalit&#233;. J.-C. Mich&#233;a souligne qu'on peut retrouver aujourd'hui les dogmes essentiels de cette vulgate dans l'&#339;uvre de Toni N&#233;gri. Bref, ce que le marxisme ne permet pas de penser s&#233;rieusement c'est &#224; la fois la contingence de l'Histoire et l'importance d&#233;cisive des facteurs symboliques, rejet&#233;s du c&#244;t&#233; des effets &#171; superstructuraux &#187;. Or le paradigme du don ne peut justement &#234;tre compris en profondeur que si l'on r&#233;introduit ces deux dimensions philosophiques. Paraphrasant Jean-Jacques Rousseau, J.-C. Mich&#233;a dit qu'il en est ainsi venu progressivement &#224; penser l'apparition du capitalisme comme le produit d'&#171; un concours fortuit de causes &#233;trang&#232;res &#187;, une exception civilisationnelle plut&#244;t qu'un moment &#171; historiquement n&#233;cessaire &#187; de l'aventure occidentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le projet de l'Empire du moindre mal, pr&#233;cise J.-C. Mich&#233;a, consiste donc &#224; r&#233;introduire cette contingence dans l'histoire de la modernit&#233;. Certes, le projet capitaliste n'aurait pu &#234;tre form&#233; sans le d&#233;veloppement spectaculaire des rapports marchands &#224; la fin du moyen-&#226;ge europ&#233;en. Mais, comme l'a bien montr&#233; Jean Baechler, on retrouve en d'autres lieux et en d'autres temps un essor similaire des activit&#233;s marchandes (L'Irak des Abassides, la Chine des Song, la Rome imp&#233;riale) sans que cet essor ait jamais conduit au syst&#232;me capitaliste et &#224; une r&#233;volution industrielle. C'est donc bien qu'aussi importantes que puissent &#234;tre les consid&#233;rations &#233;conomiques et mat&#233;rielles dans cette histoire, elles ne peuvent pas &#234;tre d&#233;terminantes &#224; elles seules. Pour autant J.-C. Mich&#233;a n'entend pas proposer une nouvelle explication monocausale de la naissance du capitalisme. Le r&#244;le qu'il attribue aux guerres civiles id&#233;ologiques (les &#171; guerres de religion &#187;) dans l'&#233;mergence de la modernit&#233; est plut&#244;t celui, dit-il, d'un ph&#233;nom&#232;ne catalyseur ou encore d'un &#233;l&#233;ment surd&#233;terminant. On peut m&#234;me, selon lui, les comparer &#224; un &#171; traumatisme originel &#187;, au sens freudien du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la notion de Guerre civile id&#233;ologique. Elle constitue, selon la formule de Pascal, &#171; le plus grand des maux &#187; rappelle J.-C. Mich&#233;a, parfaitement illustr&#233; sur ce point par Caran d'Ache dans son c&#233;l&#232;bre dessin du 19&#232;me si&#232;cle, &#171; un d&#238;ner en famille &#187;. Il fait &#233;galement remarquer que la volont&#233; de neutraliser les effets &#171; d&#233;moralisants &#224; tous les sens du terme &#187; de ce type de conflit a toujours conduit, dans l'histoire, &#224; imaginer des proc&#233;dures exceptionnelles : par exemple, apr&#232;s le conflit entre partisans de la d&#233;mocratie et partisans de l'oligarchie, au lendemain de la guerre du P&#233;loponn&#232;se, les Ath&#233;niens ont opt&#233; pour une strat&#233;gie de refoulement. C'est ainsi que le fameux d&#233;cret de 403, rapporte Mich&#233;a, stipule qu'il sera d&#233;sormais interdit, sous peine de mort, d'&#233;voquer les &#233;v&#232;nements de cette guerre civile, autrement dit de parler de ce qui a divis&#233; les Ath&#233;niens. C'est par une autre sorte de refoulement que les modernes ont entrepris de conjurer les divisions propres &#224; la guerre civile de religion. Mais il s'agissait moins, cette fois, d'interdire enti&#232;rement les paroles de divisions (morales, philosophiques ou religieuses) que de r&#233;soudre le probl&#232;me en pla&#231;ant les nouvelles bases de la vie politique commune sous l'autorit&#233; &#171; impartiale &#187; de discours &#224; pr&#233;tention scientifique, tel que le mod&#232;le venait alors d'en &#234;tre donn&#233; par la r&#233;volution galil&#233;enne. &#171; Le probl&#232;me n&#176;1 &#187; de la modernit&#233; est donc bien pour J.-C. Mich&#233;a celui de la pacification id&#233;ologique de la soci&#233;t&#233;, pacification qui va s'effectuer selon lui en deux moments successifs que l'on peut simplifier ainsi : un moment humaniste au XVI&#232;me si&#232;cle, puis un moment &#171; politique &#187; au XVII&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J.-C. Mich&#233;a nous signale qu'il a lu trop tard pour pouvoir l'int&#233;grer dans son essai le remarquable ouvrage d'Olivier Christin sur La paix de religion, dans lequel celui-ci montre que pour mettre fin aux guerres civiles id&#233;ologiques, la m&#233;thode adopt&#233;e a d'abord &#233;t&#233; celle des &#171; colloques &#187; (comme par exemple ceux de Ratisbonne, de Worms ou de Poissy) organis&#233;s selon les principes de la disputatio m&#233;di&#233;vale et r&#233;unissant des th&#233;ologiens et des Humanistes soucieux de trouver un accord philosophique fond&#233; sur des valeurs intellectuelles, religieuses et morales communes. Cette premi&#232;re m&#233;thode s'est sold&#233;e par un &#233;chec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une seconde &#233;tape les th&#233;ologiens et les Humanistes ont progressivement c&#233;d&#233; la place aux &#171; Politiques &#187; (dont la figure embl&#233;matique est Michel de L'Hospital) et aux &#171; juristes &#187; (d'o&#249; la c&#233;l&#232;bre maxime de l'&#233;poque : &#171; Bon juriste, mauvais catholique &#187;) qui rejetaient le projet initial de s'accorder sur des valeurs philosophiques communes au profit de l'id&#233;e &#171; r&#233;aliste &#187; qu'on ne pouvait r&#233;soudre le probl&#232;me politique qu'en se soumettant aux seules exigences de la &#171; raison d'Etat &#187; et de l'&#233;quilibre des forces. L'id&#233;e s'installe alors peu &#224; peu que l'unique mani&#232;re d'emp&#234;cher le retour des guerres civiles id&#233;ologiques est de s'en remettre &#224; un Etat axiologiquement neutre, c'est-&#224;-dire un Etat qui annule toute r&#233;f&#233;rence &#224; des valeurs morales, religieuses ou philosophiques et qui ne tienne par cons&#233;quent qu'un discours d' &#171; expert &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Critique de la modernit&#233; et du lib&#233;ralisme. Conjurer les guerres civiles id&#233;ologiques par un pouvoir axiologiquement neutre et fond&#233; sur l'id&#233;al de la science : tel est le projet de la modernit&#233; et donc du lib&#233;ralisme, m&#234;me si toute la modernit&#233; n'est pas lib&#233;rale. Anticipant une critique qui lui est parfois faite, J.-C. Mich&#233;a pr&#233;cise que les modernes ont bien &#233;videmment con&#231;u d'autres solutions que le lib&#233;ralisme pour conjurer la guerre civile id&#233;ologique. Ainsi celle de Hobbes qui propose de neutraliser les rivalit&#233;s mim&#233;tiques par l'institution d'un pouvoir absolu. Certes cet Etat tout-puissant est axiologiquement neutre (c'est ce qui rapproche Hobbes des lib&#233;raux). Mais on est cependant loin du lib&#233;ralisme v&#233;ritable dans la mesure o&#249; Hobbes ne fonde jamais la possibilit&#233; de la paix civile sur le libre jeu de m&#233;canismes impersonnels et &#171; autor&#233;gulateurs &#187;. Le Leviathan est, en un sens, le prix politique &#224; payer pour l'absence d'une th&#233;orie lib&#233;rale du Droit et du March&#233; autor&#233;gul&#233; : dans l'univers hobbesien il y a bien des marchands dont l'int&#233;r&#234;t doit &#234;tre pris en compte mais le March&#233; n'y joue jamais le r&#244;le philosophique que lui assignera le lib&#233;ralisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; du lib&#233;ralisme, J.-C. Mich&#233;a distingue deux courants : le lib&#233;ralisme &#233;conomique et le lib&#233;ralisme politique. Contrairement aux apparences, le lib&#233;ralisme &#233;conomique constitue d'abord une philosophie politique. Il s'agit bien, &#224; travers la th&#233;orie du &#171; doux commerce &#187;, de r&#233;soudre le probl&#232;me de la pacification id&#233;ologique de la soci&#233;t&#233; en d&#233;l&#233;guant sa gestion concr&#232;te aux m&#233;canismes impersonnels du march&#233; &#171; autor&#233;gul&#233; &#187;. Cette id&#233;e d'un pilotage essentiellement &#233;conomique de la vie en commun exige moins la disparition compl&#232;te de la morale, que sa pure et simple privatisation. Il suffit en effet, pour que la commercial society puisse fonctionner de mani&#232;re harmonieuse, que la morale arbitraire des hommes ne vienne jamais perturber le libre jeu des m&#233;canismes &#171; naturels &#187; du march&#233;. Quant au lib&#233;ralisme politique il s'organise autour de l'id&#233;e du droit de chacun &#224; vivre comme il l'entend, sous la protection d'un Droit axiologiquement neutre uniquement charg&#233; de veiller &#224; ce que la libert&#233; des uns ne nuise pas &#224; celle des autres. Ainsi per&#231;ues, les deux formes du lib&#233;ralisme sont &#224; la fois parall&#232;les et compl&#233;mentaires. Cependant, pour J.-C. Mich&#233;a, &#171; le lib&#233;ralisme politique est toujours, t&#244;t ou tard, contraint d'accepter les appuis que lui offre le lib&#233;ralisme &#233;conomique &#187;, et cela parce qu'aucune soci&#233;t&#233; humaine ne peut se passer d'un langage commun minimal. Cela signifie que si l'Etat lib&#233;ral entend renoncer par principe &#224; d&#233;finir ce qu'est la &#171; vie bonne &#187;, c'est le march&#233; (et &#224; travers lui l'imaginaire de la croissance et de la consommation) qui se chargera de facto de d&#233;finir la mani&#232;re concr&#232;te dont les hommes devront vivre. Non que la r&#233;ciproque soit enti&#232;rement vraie, pr&#233;cise d'ailleurs Mich&#233;a : il &#233;voque ainsi un entretien de F. Hayek r&#233;alis&#233; en 1981 &#224; Santiago du Chili o&#249; le pape du lib&#233;ralisme, chantre de l'ordre marchand spontan&#233;, admet l'id&#233;e d'une dictature lib&#233;rale provisoire (nous avons retrouv&#233; cet entretien et le reproduisons en Annexe. SD). Bien s&#251;r, pour J.-C. Mich&#233;a, le projet lib&#233;ral de construire un monde commun reposant sur un pouvoir axiologiquement neutre, et dans lequel la morale et la philosophie ne pourraient au mieux exister que comme activit&#233;s priv&#233;es, est vou&#233; &#224; l'&#233;chec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que faire ? Puis, anticipant toujours les critiques qui peuvent lui &#234;tre faites, J.-C. Mich&#233;a en vient &#224; poser la question des alternatives politiques qui se pr&#233;sentent &#224; nous d&#232;s lors que le choix du lib&#233;ralisme appara&#238;t inop&#233;rant. Pour lui, une &#171; soci&#233;t&#233; d&#233;cente &#187;, au sens orwellien du mot, suppose &#233;videmment que les hommes puissent s'accorder sur une d&#233;finition minimale de ce qu'est la &#171; vie bonne &#187; (et ni l'int&#233;r&#234;t bien compris ni le &#171; discours sans sujet &#187; de la science ne peuvent par d&#233;finition offrir les bases d'un tel accord). Mais cette philosophie minimale commune ne doit pas non plus &#234;tre une &#171; id&#233;ologie m&#233;taphysique du Bien &#187; ou exiger, selon le mod&#232;le r&#233;publicain originel, une vertu h&#233;ro&#239;que et spartiate, toujours susceptible de conduire &#224; une politique de Terreur. D'o&#249; l'int&#233;r&#234;t de la th&#233;orie orwellienne de la common decency, laquelle est du reste indissociable d'une th&#233;orie du common sense (pour Orwell, la perte du sens commun - dont le d&#233;lire id&#233;ologique est une variante bien connue - est toujours fond&#233;e sur une absence de sens moral). C'est &#233;galement en ce sens que J.-C. Mich&#233;a peut revendiquer un certain anarchisme. Non pas celui qui clame qu'il ne faut pas de pouvoir institu&#233; ou d'Etat, mais cet anarchisme d&#233;fendu par Orwell, qui consid&#232;re, comme dans Animal Farm, que les r&#233;volutions les plus &#233;galitaires finiront toujours par &#234;tre perverties si l'on ne neutralise pas la volont&#233; de puissance, consciente ou inconsciente, qui anime toujours un certain nombre d'individus, quel que soit le type de soci&#233;t&#233;. J.-C. Mich&#233;a signale ainsi que m&#234;me le mouvement pour la d&#233;croissance, dont il partage les principes, n'appara&#238;t pas toujours &#224; l'abri des conflits d'ego et de pouvoir (dont le signe le plus caract&#233;ristique est g&#233;n&#233;ralement le go&#251;t prononc&#233; de quelques uns de ses leaders pour les exclusions, la violence verbale et la mauvaise foi pol&#233;mique) alors m&#234;me que ces militants devraient th&#233;oriquement se comporter d'une mani&#232;re particuli&#232;rement exemplaire dans la mesure o&#249; la philosophie de la d&#233;croissance exige par d&#233;finition un changement radical de nos mani&#232;res quotidiennes de vivre et un degr&#233; sup&#233;rieur de droiture et de d&#233;sint&#233;ressement. Il est vrai, ajoute-t-il, qu'en tant que montpelli&#233;rain, soumis depuis trente ans &#224; la folie n&#233;ronienne d'un Georges Fr&#234;che et de ses courtisans, il est particuli&#232;rement bien plac&#233; pour comprendre l'int&#233;r&#234;t pratique de la critique orwellienne de la volont&#233; de puissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, histoire peut-&#234;tre d'inviter son auditoire &#224; la vigilance d&#233;mocratique, l'auteur de L'empire du moindre mal &#233;voque la question du pouvoir chez Saint Fran&#231;ois d'Assise. Ce dernier est parfois pr&#233;sent&#233; comme un pr&#233;curseur de l'anarchisme. Et de fait il y a dans les r&#232;gles initiales de l'ordre franciscain un v&#233;ritable souci &#233;galitaire et une volont&#233; remarquable d'&#233;radiquer toute domination de type patriarcal. Comment expliquer alors le sentiment d'&#233;touffement qu'ont souvent &#233;prouv&#233; ses premiers disciples, et le fait que Saint Fran&#231;ois finissait toujours par imposer ses vues &#224; ses compagnons, tout en respectant apparemment &#224; la lettre les r&#232;gles &#233;galitaires de l'ordre ? J.-C. Mich&#233;a note que, dans sa correspondance avec ses plus proches disciples, Saint Fran&#231;ois r&#233;p&#232;te tr&#232;s souvent qu'il intervient aupr&#232;s d'eux sicut mater, c'est-&#224;-dire &#171; en tant que m&#232;re &#187; et &#171; pour leur bien &#187;. Si l'on sait que la volont&#233; de puissance de la m&#232;re castratrice est toujours inconsciente d'elle-m&#234;me (&#224; la diff&#233;rence du pouvoir de type patriarcal toujours plus facile &#224; identifier et &#224; combattre) on aura sans doute l&#224;, constate Mich&#233;a, de quoi &#233;clairer les m&#233;saventures r&#233;p&#233;titives de bien des organisations militantes aux id&#233;es officiellement g&#233;n&#233;reuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je viens me ressourcer au sein du berceau originel du mouvement &#187;, termine J.-C. Mich&#233;a, dans l'espoir, peut-&#234;tre, de conjurer la guerre civile qui s'annonce avec ses discutants MAUSSiens&#8230; On verra que sur le mode de la parole donn&#233;e, re&#231;ue et rendue, on ne s'en sort pas trop mal &#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;DISCUSSION&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est Alain Caill&#233; qui commence les hostilit&#233;s amicales en rappelant la th&#232;se de l'Empire du moindre mal : le projet du lib&#233;ralisme est le projet d'un monde &#233;thiquement purifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J.-C. Mich&#233;a acquiesce en illustrant cette id&#233;e par son exp&#233;rience de professeur de philosophie de terminale : au cours de ces derni&#232;res ann&#233;es un nombre croissant de probl&#232;mes ont cess&#233; d'&#234;tre trait&#233;s &#224; l'examen. Par exemple, pr&#233;cise J.-C. Mich&#233;a, tous les sujets qui portent sur la religion sont d&#233;sormais syst&#233;matiquement &#233;cart&#233;s, soit par auto-censure des enseignants, soit sous la pression directe du pouvoir politique (que le ministre soit de gauche ou de droite) ; et cela alors m&#234;me que la religion est toujours une notion officielle du programme. &#171; On nous fait comprendre par tous les moyens qu'on ne peut plus proposer de sujets qui diviseraient les &#233;l&#232;ves ou qui seraient susceptibles de les inviter &#224; exercer un regard critique sur tel ou tel dogme dict&#233; par leur appartenance communautaire &#187;. C'est l&#224;, remarque J.-C. Mich&#233;a, une cons&#233;quence in&#233;vitable des progr&#232;s du lib&#233;ralisme et de son id&#233;al d'un Etat &#171; axiologiquement neutre &#187; et, corr&#233;lativement, d'une soci&#233;t&#233; &#171; multiculturelle &#187;. Et une autre cons&#233;quence pourrait bien &#234;tre, &#224; terme, la disparition de l'enseignement de la philosophie lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Caill&#233; poursuit en relevant que derri&#232;re cette posture de neutralit&#233; axiologique se dissimulent des valeurs bien camp&#233;es. Les lib&#233;raux se font en fait moralisateurs au nom du refus de la morale. Puis il pose trois s&#233;ries de question &#224; J.-C. Mich&#233;a :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) Existe-t-il d'autres moyens que le lib&#233;ralisme d'&#233;viter la guerre civile ? Dans quelle(s) tradition(s) pourrait-on puiser ? En Occident : la tradition humaniste ; ou encore celle du r&#233;publicanisme civique ? Mais ne supposent-elles pas une d&#233;cence h&#233;ro&#239;que d&#233;nonc&#233;e par J.-C. Mich&#233;a ? Qu'en est-il du statut du conflit dans ces traditions ? Est-il expuls&#233; dans la sph&#232;re priv&#233;e ou au contraire est-il pacifi&#233; dans la sph&#232;re publique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Existe-t-il une &#171; essence &#187; du lib&#233;ralisme, une tradition lib&#233;rale coh&#233;rente, &#224; la fois &#233;conomique et politique ? Comment coexistent- les deux Smith de La th&#233;orie des sentiments moraux et de La Richesse des nations ? Existe-t-il une fatalit&#233; absolue &#224; ce que le lib&#233;ralisme politique se d&#233;grade dans le lib&#233;ralisme &#233;conomique, puis dans le n&#233;olib&#233;ralisme ? Le lib&#233;ralisme conduit-il &#224; la suppression de tout autre morale alternative ? Le lib&#233;ralisme &#233;conomique ne peut-il pas coexister avec certaines formes de socialisme, comme la p&#233;riode des Trente Glorieuses semble l'indiquer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) Puis il aborde la question de savoir &#171; que faire ? &#187;. Opter pour la d&#233;croissance ou l'&#233;conomie solidaire ? Alain Caill&#233; pr&#233;cise qu'il consid&#232;re que ce sont pour lui des signifiants qui d&#233;signent davantage des probl&#232;mes que des solutions. S'accrocher au discours traditionnel de la Gauche, qui promet, en face de la solution lib&#233;rale, plus de Droits ? L'affrontement Droite/Gauche lui semble ne plus parler, faute de solutions ad&#233;quates aux nouveaux probl&#232;mes qui se posent &#224; nous. Le renouvellement d'une pens&#233;e de gauche devra d'abord, et A. Call&#233; marque ici son fort accord avec J-C. Mich&#233;a sur ce point, &#233;chapper au discours du ressentiment, et se fonder sur la capacit&#233; &#224; aimer la vie (la common decency), le probl&#232;me &#233;tant de savoir si on peut mener ce combat sans tomber dans un moralisme. Enfin A. Caill&#233; se demande quel rapport on peut &#233;tablir entre la volont&#233; de puissance tant d&#233;cri&#233;e par J.-C. Mich&#233;a et la volont&#233; de donner. La premi&#232;re pourrait-&#234;tre anim&#233;e par la seconde, et r&#233;ciproquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Claude Mich&#233;a souligne qu'au d&#233;part il d&#233;fend l'id&#233;e de d&#233;croissance moins pour des raisons positives (bien qu'il soit &#233;videmment convaincu que la question du bonheur et de la vie bonne se pose beaucoup plus en termes de qualit&#233; que de quantit&#233;) que pour une raison n&#233;gative : le projet d'une croissance illimit&#233;e, comme solution &#224; tous les probl&#232;mes pr&#233;sents ou futurs de l'humanit&#233;, constitue par essence un projet d&#233;lirant, pour des raisons &#224; la fois &#233;cologiques et anthropologiques. La seule alternative raisonnable est donc, de toute fa&#231;on, &#171; d&#233;croissance ou barbarie &#187;, m&#234;me si peu d'entre nous poss&#232;dent une id&#233;e claire et distincte de ce que signifierait concr&#232;tement une soci&#233;t&#233; de d&#233;croissance (peut-&#234;tre vaudrait il mieux, ajoute-t-il, parler d'une soci&#233;t&#233; d'&#233;quilibre) ni des formes de transition qui pourraient y conduire. C'est d'ailleurs g&#233;n&#233;ralement une bonne chose, poursuit Mich&#233;a, que d'apprendre &#224; retourner la position habituelle des probl&#232;mes. C'est ainsi, dit-il, qu'on lui reproche souvent d'id&#233;aliser les classes populaires. Ce &#224; quoi il r&#233;pond toujours que le vrai probl&#232;me c'est bien plut&#244;t l'id&#233;alisation ind&#233;cente par le monde m&#233;diatique des &#233;lites &#233;conomiques, politiques et &#171; culturelles &#187; (le showbiz et les fameux &#171; people &#187;). On trouve ainsi tout &#224; fait normal de pr&#233;senter l'&#171; homme de la rue &#187; &#187; comme un &#234;tre &#233;go&#239;ste, raciste et peu intelligent, bref comme un &#171; beauf &#187; ou un &#171; Dupont-Lajoie &#187;. Mais toute tentative sym&#233;trique de d&#233;crire les vices de nos brillantes &#233;lites ou de d&#233;noncer leur cupidit&#233; et leur passion infantile du pouvoir est aussit&#244;t disqualifi&#233;e comme &#171; populiste &#187; ou &#171; d&#233;magogique &#187;. &#171; Peut-&#234;tre que je me trompe, conclut J.-C. Mich&#233;a, mais erreur pour erreur, je pr&#233;f&#232;re encore id&#233;aliser les travailleurs et les gens ordinaires que ceux qui vivent &#224; leurs d&#233;pens &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le clivage Droite/Gauche, tel qu'il en est venu &#224; fonctionner de nos jours, J.-C. Mich&#233;a ne trouve pas tr&#232;s opportun &#171; de venir se ranger fi&#232;rement sous le drapeau un peu trop d&#233;lav&#233; de la Gauche &#187;. D'abord, remarque-t-il, parce que, depuis les ann&#233;es 80, ce mot ne rime plus avec classes populaires mais avec fascination pour la &#171; modernit&#233; &#187; et pour toutes les attitudes &#171; transgressives &#187;. Et ensuite parce que cela reviendrait, de ce fait, &#224; se couper a priori de cette partie des classes populaires qui votent &#224; droite (ou s'abstiennent) non parce qu'elles seraient favorables &#224; la domination capitaliste mais justement parce qu'elles per&#231;oivent les nouvelles positions de la gauche et de l'extr&#234;me gauche comme une id&#233;ologie d'intellectuels ou d'artistes privil&#233;gi&#233;s, &#224; la fois coup&#233;s de la vie r&#233;elle et m&#233;prisants pour les gens simples et ordinaires. On trouvera d'ailleurs une r&#233;flexion int&#233;ressante sur ce probl&#232;me, signale J.-C. Mich&#233;a, dans le dernier livre de Thomas Franck qui, en partant de l'exemple du Kansas - ancien bastion de la gauche am&#233;ricaine - se demande pourquoi, de nos jours, &#171; les pauvres votent &#224; droite &#187;. &#171; Je pense donc, ajoute-t-il, qu'il est peu efficace d'appeler une &#233;ni&#232;me fois de plus &#224; la mobilisation du &#171; peuple de gauche &#187; (contre le &#171; peuple de droite &#187; ?). Il s'agit au contraire de r&#233;fl&#233;chir enfin aux conditions d'un &#171; Front populaire &#187; r&#233;nov&#233; qui serait capable d'unir sur la base d'un nouveau langage commun toutes les classes populaires, c'est-&#224;-dire toutes ces classes qui ont, quelles que soient leurs diff&#233;rences et leurs contradictions, un int&#233;r&#234;t humain objectif au renversement de la domination capitaliste &#187;. En m&#234;me temps, il reconna&#238;t que faute d'une d&#233;finition pr&#233;cise de ce nouveau langage commun, la position &#171; ni droite, ni gauche &#187; peut toujours verser dans le n'importe quoi. Il invite donc &#224; se poser la question strat&#233;gique fondamentale : &#171; sous quel nouveau drapeau symbolique pourrait-on inviter &#224; l'action commune ceux qu'Orwell appelait les 'gens ordinaires' &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le R&#233;publicanisme ? C'est une tradition politique tout &#224; fait estimable, rel&#232;ve J.-C. Mich&#233;a, qui sous sa forme originelle a souvent produit des effets positifs, en permettant - notamment en France et aux Etats-Unis &#8211; de contrecarrer les premiers exc&#232;s de la logique lib&#233;rale. Le probl&#232;me c'est que cette farouche tradition patriotique est ins&#233;parable d'une conception h&#233;ro&#239;que de la vie quotidienne et d'une apologie des vertus guerri&#232;res, toujours susceptibles de conduire &#224; des d&#233;rives autoritaires. Le premier int&#233;r&#234;t, rappelle-t-il, de la notion orwellienne de common decency c'est pr&#233;cis&#233;ment qu'elle invite &#224; refuser &#224; la fois l'indiff&#233;rentisme moral des lib&#233;raux et ces repr&#233;sentations trop guerri&#232;res du Bien qui fondent le r&#233;publicanisme traditionnel. Et son second int&#233;r&#234;t, ajoute-il, c'est qu'il est, selon lui, assez facile de mettre en rapport cette common decency avec ce que Caill&#233; et Godbout ont appel&#233; &#171; l'esprit du don &#187;. Savoir donner (autrement dit, se montrer g&#233;n&#233;reux), savoir recevoir (autrement dit, savoir accueillir un don comme un don et non comme un d&#251;) et savoir rendre (autrement dit, &#234;tre capable de reconnaissance et de gratitude), ce sont l&#224; trois types de vertus pratiques qui sont universellement tenues pour un moment essentiel de la vie &#233;thique et du sens de l'honneur. Et, &#224; l'inverse, note J.-C. Mich&#233;a, &#171; demander, recevoir et prendre &#187;, selon la formule c&#233;l&#232;bre de Beaumarchais, a toujours constitu&#233; la devise du profiteur et de l'homme sans noblesse. Naturellement, pr&#233;cise-t-il aussit&#244;t, les formes concr&#232;tes que prend cette triple obligation de &#171; donner, recevoir et rendre &#187; varient selon les civilisations et les &#233;poques, et elles peuvent m&#234;me abriter &#224; l'occasion des d&#233;sirs belliqueux. Mais c'est bien la base culturelle dont nous devons partir si nous voulons d&#233;velopper politiquement les exigences de la common decency. Cela suppose simplement que l'on sache d&#233;gager de fa&#231;on critique le sens objectivement universel de cette triple prescription. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle est traductible dans toutes les cultures existantes qu'elle peut offrir, une fois philosophiquement &#233;pur&#233;e, la base de ce nouveau langage commun que nous recherchons. Mich&#233;a insiste sur le fait qu'il n'y a, de ce point de vue, aucune contradiction a priori entre l'universel et le particulier. L'universel c'est d'abord ce qui, dans tout particulier, se pr&#234;te au travail d'universalisation. Cela implique, bien s&#251;r, que l' &#171; universel &#187; ne peut jamais se pr&#233;senter sous la forme d'un point de d&#233;part indiscutable (comme celle des &#171; droits de l'Homme &#187; dans l'id&#233;ologie m&#233;diatique contemporaine) : il constitue toujours un point d'arriv&#233;e, qui ne peut &#234;tre atteint qu'en partant d'une structure particuli&#232;re et au moyen d'une op&#233;ration critique de traduction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;finie de cette mani&#232;re, la &#171; morale du don &#187;, ou common decency, renvoie &#233;galement, selon J.-C. Mich&#233;a, &#224; ce qu'on vise traditionnellement sous le nom de sagesse et de &#171; maturit&#233; &#187;. Dans tous les cas il s'agit d'apprendre &#224; &#171; sortir de soi-m&#234;me &#187; et &#224; acqu&#233;rir le sens de l'autre ou, au minimum, celui de la r&#233;ciprocit&#233;. Cela pose, bien s&#251;r, la question centrale de l'&#233;ducation puisque ce n'est que par elle qu'un sujet peut apprendre &#224; &#171; grandir &#187; c'est-&#224;-dire &#224; devenir autonome. Une soci&#233;t&#233; d&#233;cente est donc impensable sans l'action d&#233;terminante de structures et de pratiques &#233;ducatives (aussi bien familiales que collectives) destin&#233;es &#224; permettre au grand nombre d'acc&#233;der dans les meilleures conditions possibles &#224; cette maturit&#233; ou autonomie. Ces bases &#233;ducatives sont par ailleurs, pr&#233;cise J.-C. Mich&#233;a, assez minimales. Il avoue ainsi qu'il pourrait sans probl&#232;me reprendre &#224; son compte la c&#233;l&#232;bre formule attribu&#233;e &#224; Saint Augustin (&#171; Aime et fais ce que tu veux &#187;), quitte &#224; lui donner une formulation plus orwellienne : &#171; Sois d&#233;cent et fais ce que tu veux &#187;. Pour autant, poursuit-t-il, cette morale du don, ou common decency, ne pourra &#233;videmment jamais &#234;tre d&#233;velopp&#233;e sous la forme d'un cat&#233;chisme complet, &#224; la mani&#232;re des id&#233;ologies du Bien. Seul son &#171; noyau dur &#187; peut &#234;tre traduit de mani&#232;re relativement pr&#233;cise et consensuelle et ce n'est certes pas quelque chose, conclut-il, qu'il faille regretter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, J.-C. Mich&#233;a souligne qu'il pr&#233;f&#232;re parler de &#171; logique lib&#233;rale &#187; plut&#244;t que d' &#171; essence &#187; du lib&#233;ralisme. Ce concept, dit-il, &#224; l'avantage d'&#234;tre, d'une part, plus dynamique et, de l'autre, de dissocier les intentions conscientes des p&#232;res fondateurs du lib&#233;ralisme (ou les positions qu'ils ont effectivement d&#233;fendues) &#224; la fois des implications philosophiques dont leur syst&#232;me &#233;tait porteur et qu'ils n'avaient pas forc&#233;ment pr&#233;vues, et des effets historiques r&#233;els que cette logique tend &#224; produire, une fois autonomis&#233;e. C'est pourquoi, conclut-il, il ne faut pas consid&#233;rer L'empire du moindre mal comme une histoire des id&#233;es philosophiques mais plut&#244;t comme une histoire philosophique des id&#233;es et de leur interaction dialectique avec l'histoire concr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Caill&#233; poursuit en reposant la question de savoir s'il faut conserver &#171; La Gauche &#187; comme signifiant ou s'en d&#233;barrasser. Une chose lui semble s&#251;re, c'est que la common decency et l'esprit du don, c'est du pareil au m&#234;me. Toute la difficult&#233;, souligne-t-il consistant &#224; retrouver la morale du don sans tomber dans une id&#233;ologie du bien, sans se faire moralisateur. La solution, sugg&#232;re-t-il, r&#233;side dans une conception modeste (voire &#171; m&#233;diocre &#187;) du don et de la common decency. Dans le m&#234;me temps, remarque-t-il, nous ne sommes pas d&#233;sireux de nous d&#233;faire des mondes proc&#233;duraux du march&#233; et de celui du Droit. Le probl&#232;me consiste &#224; saisir le point de retournement, le moment o&#249; le monde de la proc&#233;dure devient insupportable et bascule dans la contre-productivit&#233; comme l'a montr&#233; I. Illich. Pour lui, le march&#233; et le Droit restent d&#233;sirables aussi longtemps que l'on n'oublie pas qu'ils proc&#232;dent de l'esprit du don.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J.-C. Mich&#233;a r&#233;pond que l'enjeu politique r&#233;side bien dans le maintien et le d&#233;veloppement des conditions anthropologiques de la common decency, c'est-&#224;-dire, encore une fois, de la logique du don philosophiquement universalis&#233;e. Seule cette derni&#232;re peut contribuer &#224; contenir dans des limites humaines les logiques m&#233;caniques du march&#233; et du Droit, qu'il ne s'agit &#233;videmment pas d'abolir int&#233;gralement, mais d'abord de maintenir &#224; leur place. Et comme l'apprentissage de la r&#233;ciprocit&#233; et du sens de l'autre ne peut s'op&#233;rer, au d&#233;part, que dans le cadre de relations stables et en face &#224; face (c'est-&#224;-dire essentiellement dans la communaut&#233; des &#171; proches &#187;, parents, voisins ou amis), le maintien et le d&#233;veloppement des conditions anthropologiques de la common decency sont donc manifestement incompatibles avec ce que Zygmunt Bauman appelle &#171; la vie liquide &#187;, autrement dit avec une forme de soci&#233;t&#233; dont le mouvement brownien serait la loi universelle. Cela suppose sans doute la mise en place de structures politiques, sociales et culturelles qui favorisent aussi bien la lenteur qu'un certain go&#251;t des relations durables, qui encouragent, autrement dit, ce que J.-C. Mich&#233;a appelle une &#171; d&#233;mobilisation g&#233;n&#233;rale &#187;. Pour autant il est &#233;videmment exclu que le moteur du d&#233;veloppement de la soci&#233;t&#233; d&#233;cente soit l'intervention autoritaire de l'Etat. Comment faire ? En nous faisant peut-&#234;tre chinois, sugg&#232;re J.-C. Mich&#233;a qui se r&#233;f&#232;re aux &#233;crits de Fran&#231;ois Jullien, c'est-&#224;-dire en cultivant l'art de l'action indirecte. J.-C. Mich&#233;a rappelle que dans la tradition confuc&#233;enne &#171; on ne tire pas une fleur par la tige pour qu'elle pousse plus vite : on travaille &#224; installer autour d'elle les conditions les plus propices &#224; son d&#233;veloppement autonome &#187;. Ainsi, il faut prendre le probl&#232;me de biais. Le travail politique de fond doit essentiellement consister &#224; construire des &#171; situations &#187;, selon la formule de Debord, ou des &#171; contextes &#187; selon celle de J.-T. Godbout, c'est-&#224;-dire, en fin de compte, des structures sociales et culturelles (&#233;ducatives, urbanistiques, &#233;cologiques et autres) qui incitent les hommes &#224; devenir autonomes et &#224; donner le meilleur d'eux m&#234;mes. Cela n'annule pas la n&#233;cessit&#233; des actions directes - l'instauration par exemple d'un revenu maximum ou la mise en place d'institutions r&#233;ellement d&#233;mocratiques suppose &#233;videmment une intervention politique frontale -, mais l'efficacit&#233; de ces mesures directes risquerait d'&#234;tre probl&#233;matique si elles ne s'articulaient pas &#224; une politique visant &#224; cr&#233;er simultan&#233;ment les contextes mat&#233;riels et symboliques appropri&#233;s au d&#233;veloppement de la common decency. D'ailleurs, souligne J.-C. Mich&#233;a, le capitalisme moderne ne fonctionne pas autrement. Ce sont bien tous les contextes et les cadres de vie qu'il ne cesse de mettre en place (depuis son organisation du travail et son urbanisme jusqu'&#224; sa propagande publicitaire) qui incitent les individus modernes &#224; se comporter dans tous les domaines comme des rivaux et des calculateurs &#233;go&#239;stes. La question n'est donc pas de savoir si une soci&#233;t&#233; pourrait se passer d'une politique collective de l'&#233;ducation. Le fait est que la soci&#233;t&#233; capitaliste nous &#233;duque &#224; l'&#233;go&#239;sme, et qu'une soci&#233;t&#233; socialiste, ou d&#233;cente si l'on pr&#233;f&#232;re, devrait &#233;duquer &#224; l'esprit du don.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Louis Ma&#238;trier fait part &#224; J.-C. Mich&#233;a de son &#233;tonnement, ce dernier ayant oubli&#233; dans sa gen&#232;se du lib&#233;ralisme d'&#233;voquer la pacification des rapports sociaux qui s'op&#232;re par le mouvement des villes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ph. Chanial s'interroge quant &#224; lui sur la s&#233;paration radicale qu'op&#232;re J.-C. Mich&#233;a entre le lib&#233;ralisme et l'anarchisme, qui se rejoignent dans la m&#234;me apologie de la libert&#233; individuelle, leur &#171; plus petit commun d&#233;nominateur moral &#187;. D'ailleurs, il souligne qu'au XIX&#232;me si&#232;cle le r&#233;publicanisme et le socialisme ont pu s'infl&#233;chir dans un sens libertaire et individualiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J.-C. Mich&#233;a rappelle une nouvelle fois que son projet n'&#233;tait pas celui d'une histoire des id&#233;es lib&#233;rales mais celui d'une critique de la logique lib&#233;rale. Il reconna&#238;t donc bien volontiers que dans la r&#233;alit&#233; les choses sont plus compliqu&#233;es. Il suffit par exemple, souligne-t-il, de lire Pocock pour comprendre que l'opposition entre le lib&#233;ralisme et le r&#233;publicanisme, qui structure les d&#233;bats du XVII&#232;me et du XVIII&#232;me si&#232;cle, n'avait pas toujours, &#224; l'&#233;poque, la nettet&#233; philosophique que nous lui reconnaissons apr&#232;s coup : dans la pratique il y a peu d'auteurs de cette p&#233;riode qu'on pourrait d&#233;finir comme de &#171; purs &#187; r&#233;publicains ou de &#171; purs &#187; lib&#233;raux. Apr&#232;s tout, Mill (comme Walras) trouvait logique de se r&#233;clamer du &#171; socialisme &#187;, et dans son trait&#233; d'&#233;conomie politique il d&#233;fend m&#234;me la possibilit&#233; d'une &#171; croissance z&#233;ro &#187;. Ce n'est qu'avec le temps que les choses se d&#233;cantent et que les enjeux philosophiques li&#233;s &#224; chaque logique peuvent enfin appara&#238;tre dans leur v&#233;ritable clart&#233;, et que nous pouvons soutenir, par exemple, que Gary Becker repr&#233;sente la v&#233;rit&#233; d'Adam Smith. Quant &#224; la question de l'individualisme, Mich&#233;a rappelle qu'il ne faut pas confondre l'individu autonome et l'individu atomis&#233;. Le Droit et le march&#233; lib&#232;rent assur&#233;ment l'individu de la pression communautaire et du poids de la tradition. Mais cette &#233;mancipation ne constitue pas n&#233;cessairement un progr&#232;s humain (au sens o&#249; le Marx de la Question juive parle d'&#233;mancipation humaine). Comme le remarque Lasch &#224; propos de la condition f&#233;minine, &#233;chapper &#224; la tyrannie de la tradition pour tomber dans celle de la mode ne constitue qu'une avanc&#233;e relative. La femme n'est alors &#171; lib&#233;r&#233;e &#187; qu'en tant que consommatrice. Naturellement, pour que la femme puisse &#233;galement s'&#233;manciper en tant qu'&#234;tre humain (pour qu'elle puisse, par exemple, s'&#233;manciper d'elle-m&#234;me de la dictature de la mode) il faut bien au pr&#233;alable qu'elle puisse disposer juridiquement et &#233;conomiquement de sa propre personne (qu'aucune tradition, par exemple, ne l'oblige &#224; se voiler). Il ne s'agit donc &#233;videmment pas, reconna&#238;t Mich&#233;a, de nier certains effets positifs du Droit et de l'&#233;change marchand &#187;. &#171; Je dirais plut&#244;t - conclut-il - que si l'individualisation accomplie par le Droit et le march&#233; ne d&#233;termine pas par elle-m&#234;me un progr&#232;s de l'autonomie v&#233;ritable (puisque le &#171; libre &#187; consommateur peut parfaitement &#234;tre ali&#233;n&#233;) elle constitue, en revanche, un progr&#232;s &#233;vident des conditions pratiques de l'autonomie individuelle, ce qui est tout sauf n&#233;gligeable &#187;. En d'autres termes, un Etat de droit ne conduit pas automatiquement &#224; une soci&#233;t&#233; d&#233;cente ; mais une soci&#233;t&#233; d&#233;cente suppose toujours un Etat de droit (ou, du moins, un arrangement institutionnel &#233;quivalent).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Serge Latouche souligne que l'id&#233;e de soci&#233;t&#233; de croissance consid&#233;r&#233;e par les Modernes comme la voie de leur salut est au c&#339;ur de l'intervention de J.-C. Mich&#233;a. Mais la croissance est aussi le probl&#232;me. Que faire pour y faire face ? La common decency ? S. Latouche rappelle qu'I. Illitch voyait la solution dans la vertu - &#171; non h&#233;ro&#239;que &#187; - une forme d'autolimitation qui nous orienterait vers une v&#233;ritable soci&#233;t&#233; autonome, au sens de Castoriadis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Philippe Ryfman se demande quant &#224; lui ce que deviennent la tol&#233;rance si le lib&#233;ralisme doit &#234;tre condamn&#233;&#8230; et l'antitotalitarisme de l'anarchisme orwellien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pascal Combemale revient sur l'anthropologie de J.-C. Mich&#233;a qu'il qualifie de &#171; pessimiste &#187;. Il remarque que pour se donner une lueur d'espoir, J.-C. Mich&#233;a compte sur l'&#233;ducation. Mais sur ce plan, &#171; on s'est plant&#233;, et il n'y a donc franchement pas de quoi se r&#233;jouir ! &#187; Par ailleurs, il demande &#224; J.-C. Mich&#233;a quelle place il r&#233;serve &#224; l'Etat dans la soci&#233;t&#233; anarchiste &#224; laquelle il aspire. En fait, l'Etat lui semble singuli&#232;rement absent, alors qu'il a jou&#233; un r&#244;le &#233;mancipateur crucial a ses yeux. Enfin, il s'interroge sur l'espace politique de r&#233;f&#233;rence de la soci&#233;t&#233; autonome esp&#233;r&#233;e par J.-C. Mich&#233;a : La Nation, l'Europe ? En tous cas, lui ne croit pas &#224; la solution locale de la &#171; petite maison dans la prairie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marie Raynal, tr&#232;s synth&#233;tique, demande &#224; J.-C. Mich&#233;a ce qu'il entend par &#171; autonomie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fabrice Flipo souligne qu'&#224; ses yeux le souci de la neutralit&#233; axiologique est second dans la modernit&#233; telle qu'elle s'est construite. Ce qui lui semble primer, c'est bien au contraire une id&#233;ologie : celle du progr&#232;s, rendu possible gr&#226;ce &#224; la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Dumesnil poursuit en demandant &#224; J.-C. Mich&#233;a si la morale n'est vraiment plus de ce monde&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#224; quoi J.-C. Mich&#233;a r&#233;pond que ce qui fait retour ce n'est pas la morale mais le moralisme, dont l'une des formes les plus r&#233;pandues, de nos jours, est la tendance &#224; traiter le Droit comme une morale de substitution. Telle est bien l'essence du &#171; politiquement correct &#187; qui correspond, souligne Mich&#233;a, au mouvement de juridification croissante des relations sociales. Mais ce recours envahissant au Droit doit lui-m&#234;me s'expliquer, ajoute-t-il, par l'&#233;rosion r&#233;guli&#232;re de cette socialit&#233; primaire qui d&#233;finit le fondement transcendantal de la common decency. Nagu&#232;re, par exemple, le &#171; probl&#232;me &#187; de la coexistence entre fumeurs et non fumeurs trouvait sa solution quotidienne dans la civilit&#233; commune, que ce soit la simple politesse ou la convivialit&#233;. C'est pr&#233;cis&#233;ment la d&#233;composition de cette derni&#232;re par la g&#233;n&#233;ralisation du mode de vie lib&#233;ral, qui explique que la solution de ce probl&#232;me rel&#232;ve d&#233;sormais de la loi et des tribunaux. Et il suffit d'&#233;couter certains militants de la croisade anti-tabac pour saisir sur le champ la distinction entre le moralisme (que la logique du lib&#233;ralisme encourage objectivement) et la v&#233;ritable moralit&#233; (que cette logique combat explicitement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est de la tol&#233;rance, J.-C. Mich&#233;a r&#233;pond que ce que les Humanistes entendaient sous ce nom, proc&#233;dait d'abord d'un v&#233;ritable int&#233;r&#234;t pour l'Autre. Cette vertu, g&#233;n&#233;reuse par excellence, se fondait toujours sur l'aptitude philosophique et psychologique &#224; se mettre &#224; la place de cet Autre, et donc &#224; se d&#233;prendre de son ego&#239;sme initial, de son narcissisme ou de son ethnocentrisme. Cette tol&#233;rance impliquait, par cons&#233;quent, un degr&#233; &#233;lev&#233; de sens moral. La &#171; tol&#233;rance &#187; lib&#233;rale, constate J.-C. Mich&#233;a, rel&#232;ve, au contraire, d'une logique tr&#232;s diff&#233;rente. Elle correspond au modus vivendi qui doit r&#233;gler la coexistence pacifique des individus modernes, c'est-&#224;-dire de ces individus atomis&#233;s qu'il faut supposer par principe , comme l'&#233;crit Rawls, &#171; mutuellement indiff&#233;rents &#187; et simplement soucieux de ne pas se nuire les uns les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la question du Progr&#232;s, il n'y a pas lieu de l'opposer, r&#233;pond J.-C. Mich&#233;a, &#224; l'id&#233;al lib&#233;ral de &#171; neutralit&#233; axiologique &#187;. C'est pr&#233;cis&#233;ment, en effet, si l'on croit que l'histoire est soumise &#224; la loi du Progr&#232;s, autrement dit que chaque pas en avant de la technique nous conduit automatiquement vers un monde meilleur, que la n&#233;cessit&#233; de s'interroger d'un point de vue moral, religieux ou philosophique sur tous les probl&#232;mes engendr&#233;s par la &#171; modernisation &#187; du monde perd toute raison d'&#234;tre. La croissance, d'un c&#244;t&#233;, et &#171; l'&#233;volution des m&#339;urs &#187; de l'autre, deviennent alors de simples processus &#171; naturels &#187; et &#171; in&#233;vitables &#187; dont on doit affirmer a priori qu'ils constituent toujours un progr&#232;s magnifique (que seul un esprit &#171; r&#233;actionnaire &#187; ou &#171; conservateur &#187; pourrait songer &#224; contester). C'est pourquoi Orwell tenait le culte du progr&#232;s technique et mat&#233;riel, pour une id&#233;ologie paresseuse qui, en assimilant une fois pour toutes &#171; nouveau &#187;, &#171; indispensable &#187; et &#171; bon &#187;, permettait &#224; tous ses fid&#232;les de s'&#233;pargner la peine de r&#233;fl&#233;chir et de prononcer des jugements philosophiques. Il faut &#233;galement signaler, ajoute J.-C. Mich&#233;a, que la guerre technologique contre la nature a pr&#233;cis&#233;ment &#233;t&#233; th&#233;oris&#233;e par les premiers lib&#233;raux comme le moyen privil&#233;gi&#233; de d&#233;tourner de fa&#231;on profitable l'&#233;nergie jusque l&#224; consacr&#233;e &#224; la guerre des hommes entre eux. Le culte de la technique s'articule donc parfaitement avec l'id&#233;al lib&#233;ral d'un Etat axiologiquement neutre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autonomie&#8230;. &#171; Ici ma r&#233;ponse, souligne Mich&#233;a, sera aussi simple et aussi courte que la question. Je mets un signe d'&#233;galit&#233; entre &#8220;sagesse&#8221;, &#8220;maturit&#233;&#8221; et &#8220;autonomie&#8221;. Cela signifie que l'autonomie n'est acquise que lorsqu'un sujet est devenu capable, d'une fa&#231;on ou d'une autre, de d&#233;passer son &#233;gocentrisme initial, et ainsi de ne plus d&#233;pendre des caprices de son ego &#187;. L'autonomie suppose donc &#224; la fois un progr&#232;s moral, un progr&#232;s psychologique et un progr&#232;s intellectuel. Et c'est pourquoi l'un des buts fondamentaux d'une soci&#233;t&#233; d&#233;cente est n&#233;cessairement de mettre en place tous les contextes mat&#233;riels et symboliques qui permettront au plus grand nombre de devenir autonomes, c'est-&#224;-dire de &#171; grandir &#187;. J.-C. Mich&#233;a renvoie ici au dernier livre de Benjamin Barber qui montre, &#224; l'inverse, que l'un des effets anthropologiques majeurs du contexte capitaliste est pr&#233;cis&#233;ment d'infantiliser les individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;200 A la question de Pascal Combemale, J.-C. Mich&#233;a r&#233;pond d'abord qu'il ne nie pas le r&#244;le de l'Etat dans le d&#233;veloppement d'une soci&#233;t&#233; d&#233;cente, sous r&#233;serve &#233;videmment que cet Etat soit contr&#244;l&#233; d&#233;mocratiquement, ce qui suppose d&#233;j&#224; un d&#233;passement radical des limites du syst&#232;me repr&#233;sentatif actuel. Il soutient simplement qu'un pouvoir politique &#171; socialiste &#187; devrait moins intervenir pour contraindre les individus &#224; adopter un comportement d&#233;cent, solidaire et humain, que pour cr&#233;er les conditions mat&#233;rielles et symboliques qui inciteront ces individus &#224; &#171; donner d'eux-m&#234;mes le meilleur d'eux-m&#234;mes &#187;. Quant au probl&#232;me de l'espace de r&#233;f&#233;rence d'une soci&#233;t&#233; autonome la r&#233;ponse doit &#234;tre complexe du fait que le sentiment d'appartenance, qui est une condition d&#233;cisive de toute existence v&#233;ritablement humaine (il n'y a pas d'acc&#232;s possible &#224; l'universel, affirme J.-C. Mich&#233;a, &#224; partir de l'exp&#233;rience du d&#233;racinement ou du d&#233;nuement radical), peut &#234;tre v&#233;cu simultan&#233;ment &#224; plusieurs niveaux, aussi bien local et r&#233;gional que national ou plan&#233;taire. Les fronti&#232;res sont positives quand elles permettent aux peuples et aux individus de se d&#233;finir. Elles ne deviennent n&#233;gatives et meurtri&#232;res que lorsqu'elles les conduisent &#224; s'opposer et se ha&#239;r. Cependant, ajoute-t-il, &#171; en partisan d'une soci&#233;t&#233; autonome et d&#233;croissante, j'aurais tendance &#224; penser qu'il faut toujours partir (&#224; tous les sens du terme) de la communaut&#233; locale parce que c'est &#224; ce niveau que la d&#233;mocratie peut-&#234;tre apprise et exerc&#233;e de la fa&#231;on la plus directe &#187;. J.-C. Mich&#233;a pr&#233;cise donc qu'il est, de ce point de vue, plut&#244;t favorable au principe de subsidiarit&#233;. Tout ce qui, peut &#234;tre r&#233;gl&#233; de fa&#231;on juste, d&#233;cente et efficace &#224; un certain niveau, dit-il, doit l'&#234;tre &#224; ce niveau. On ne doit transf&#233;rer tout ou partie d'un probl&#232;me &#224; l'&#233;chelon sup&#233;rieur que si, et seulement si, il n'est pas possible de trouver une solution raisonnable &#224; l'&#233;chelon o&#249; nous nous trouvons. En fin de compte, conclut-il, la question n'est pas tant de d&#233;cider s'il faut ou non un &#171; sommet &#187; politique et &#224; quel niveau . Ce qui importe c'est avant tout de s'assurer que le mouvement qui pr&#233;side au fonctionnement d'une soci&#233;t&#233; d&#233;cente aille toujours (ou du moins aussi souvent que possible) de la base au sommet. C'est donc , en gros, la logique inverse de celle qui gouverne le monde &#171; global &#187; dans lequel nous nous enfon&#231;ons chaque jour un peu plus sous l'effet de la logique lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Prades demande des pr&#233;cisions &#224; J.-C. Mich&#233;a sur le sens de la d&#233;cence, sur l'articulation entre action directe et action indirecte et souligne que si le lib&#233;ralisme est une voie de sortie de la guerre, il instaure lui-m&#234;me une guerre, qui r&#233;clame pour sa sortie autre chose que le lib&#233;ralisme&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J.-C. Mich&#233;a r&#233;pond qu'il est tout &#224; fait d'accord avec la derni&#232;re remarque. La &#171; guerre de tous contre tous &#187; dont la neutralisation &#233;tait l'objectif initial des lib&#233;raux (comme de tous les modernes) ne cesse de r&#233;appara&#238;tre sous mille formes in&#233;dites (guerre &#233;conomique, guerre juridique, et peut-&#234;tre m&#234;me un jour nouvelle guerre mondiale) au fur et &#224; mesure que le syst&#232;me se d&#233;veloppe. Mais, souligne-il, c'&#233;tait un peu la th&#232;se principale du livre : le paradoxe du projet lib&#233;ral c'est qu'il est, en effet, condamn&#233; par sa propre dialectique &#224; se retourner contre lui-m&#234;me et &#224; ne pouvoir se r&#233;aliser que sous la forme de son contraire. C'est d'ailleurs presque toujours le cas, conclut J.-C. Mich&#233;a, quand on a affaire &#224; des utopies ou &#224; des projets d'essence id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie de J.-C. Mich&#233;a&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995
Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond, Climats, 1998
L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Climats, 1999
Les Valeurs de l'homme contemporain, &#233;ditions du Tricorne-France Culture, 2001 (avec Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner)
Impasse Adam Smith. Br&#232;ves remarques sur l'impossibilit&#233; de d&#233;passer le capitalisme sur sa gauche, Climats, 2002
Orwell &#233;ducateur, Climats, 2003
L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation lib&#233;rale, Climats, 2007&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pour en finir avec le XXIe si&#232;cle</title>
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		<dc:subject>Michea J.-C.</dc:subject>

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&lt;p&gt;Pr&#233;face &#224; l'&#233;dition fran&#231;aise de The Culture of Narcissism de Christopher Lasch Jean-Claude Mich&#233;a, &#171; Pour en finir avec le XXIe si&#232;cle &#187;, Transatlantica, 2002, Jeune R&#233;publique, [En ligne]. Mis en ligne le 26 mars 2006, r&#233;f&#233;rence du 4 juillet 2007. URL : http://transatlantica.revues.org/do.... Au d&#233;but de son merveilleux petit livre sur George Orwell, Simon Leys fait observer, avec raison, que nous avons l&#224; un auteur qui &#171; continue de nous parler avec plus de force et de clart&#233; que la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-52-michea-+" rel="tag"&gt;Michea J.-C.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pr&#233;face &#224; l'&#233;dition fran&#231;aise de The Culture of Narcissism de Christopher Lasch&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Claude Mich&#233;a, &#171; Pour en finir avec le XXIe si&#232;cle &#187;, Transatlantica, 2002, Jeune R&#233;publique, [En ligne]. Mis en ligne le 26 mars 2006, r&#233;f&#233;rence du 4 juillet 2007. URL : &lt;a href=&#034;http://transatlantica.revues.org/document519.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://transatlantica.revues.org/do...&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Au d&#233;but de son merveilleux petit livre sur George Orwell, Simon Leys fait observer, avec raison, que nous avons l&#224; un auteur qui &#171; continue de nous parler avec plus de force et de clart&#233; que la plupart des commentateurs et politiciens dont nous pouvons lire la prose dans le journal de ce matin &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Simon Leys, Orwell ou l'horreur de la politique (Paris : Hermann, 1984)&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;....Toutes proportions gard&#233;es, ce jugement s'applique parfaitement &#224; l'&#339;uvre de Christopher Lasch et plus particuli&#232;rement &#224; La Culture du narcissisme, qui est sans doute son chef-d'&#339;uvre. Voici, en effet, un ouvrage &#233;crit il y a d&#233;j&#224; plus de vingt ans&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Culture du narcissisme a &#233;t&#233; publi&#233;e aux &#201;tats-Unis en 1979. Une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et qui demeure, &#224; l'&#233;vidence, infiniment plus actuel que la quasi-totalit&#233; des essais qui ont pr&#233;tendu, depuis, expliquer le monde o&#249; nous avons &#224; vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par sa formation intellectuelle initiale (le &#171; marxisme occidental &#187; et, plus particuli&#232;rement, l'&#201;cole de Francfort) Lasch s'est, en effet, trouv&#233; assez vite immunis&#233; contre ce culte du &#171; Progr&#232;s &#187; (ou, comme on dit maintenant, de la &#171; modernisation &#187;) qui constitue , de nos jours, le cat&#233;chisme r&#233;siduel des &#233;lecteurs de Gauche et donc &#233;galement un des principaux ressorts psychologiques qui les retient encore &#224; cette &#233;trange &#201;glise malgr&#233; son &#233;vidente faillite historique. Pr&#233;sentant, quelques ann&#233;es plus tard, la logique de son itin&#233;raire philosophique, Lasch ira jusqu'&#224; &#233;crire que le point de d&#233;part de sa r&#233;flexion avait toujours &#233;t&#233; cette &#171; question faussement simple : comment se fait-il que des gens s&#233;rieux continuent encore &#224; croire au Progr&#232;s alors que les &#233;vidences les plus massives auraient d&#251;, une fois pour toutes, les conduire &#224; abandonner cette id&#233;e ? &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;The True and Only Heaven : Progress And its Critics (New York : Norton, 1991).&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, le simple fait d'accepter de poser cette question sacril&#232;ge ne permet pas seulement de renouer avec plusieurs aspects oubli&#233;s du socialisme origine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;S'il y a, dans l'historiographie des r&#233;voltes populaires contre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il contribue &#233;galement &#224; lever un certain nombre d'interdits th&#233;oriques qui, en se solidifiant avec le temps, avaient fini par rendre pratiquement inconcevable toute mise en cause un peu radicale de l'utopie capitaliste. C'est ainsi, par exemple, que la question soulev&#233;e par Lasch rend &#224; nouveau possible l'examen critique de l'identification devenue traditionnelle &#8212; par le biais d'une forme quelconque de la th&#233;orie des &#171; ruses de la raison &#187; &#8212; entre le mouvement, pos&#233; comme in&#233;luctable, qui soumet toutes les soci&#233;t&#233;s au r&#232;gne de l'&#201;conomie et le processus d'&#233;mancipation effective des individus et des peuples. En d'autres termes, si l'on consent &#224; traduire les concepts a priori de l'entendement progressiste, devant le tribunal de la Raison, si, par cons&#233;quent, on cesse de tenir pour auto-d&#233;montr&#233;e l'id&#233;e que n'importe quelle modernisation de n'importe quel aspect de la vie humaine constitue, par essence, un bienfait pour le genre humain, alors plus rien ne peut venir garantir th&#233;ologiquement que le syst&#232;me capitaliste &#8212; sous le simple effet magique du &#171; d&#233;veloppement des forces productives &#187; &#8212; serait historiquement vou&#233; &#224; construire, &#171; avec la fatalit&#233; qui pr&#233;side aux m&#233;tamorphoses de la nature &#187; (Marx), la c&#233;l&#232;bre &#171; base mat&#233;rielle du socialisme &#187;, autrement dit l'ensemble des conditions techniques et morales de son propre &#171; d&#233;passement dialectique &#187;. Cela signifie en clair &#8212; pour s'en tenir &#224; quelques nuisances bien connues &#8212; que le d&#233;veloppement d'une agriculture g&#233;n&#233;tiquement modifi&#233;e, la destruction m&#233;thodique des villes et des formes d'urbanit&#233; correspondantes ou encore l'abrutissement m&#233;diatique g&#233;n&#233;ralis&#233; et ses cyberprolongements, ne peuvent, de quelque fa&#231;on que ce soit, &#234;tre s&#233;rieusement pr&#233;sent&#233;s comme un pr&#233;alable historique n&#233;cessaire, ou simplement favorable, &#224; l'&#233;dification d'une soci&#233;t&#233; &#171; libre, &#233;galitaire et d&#233;cente &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; The free, equal and decent society &#187;, telle est la formulation la plus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce sont l&#224;, au contraire, autant d'obstacles &#233;vidents &#224; l'&#233;mancipation des hommes, et plus ces obstacles se d&#233;velopperont et s'accumuleront (qu'on songe par exemple &#224; certaines l&#233;sions probablement irr&#233;versibles de l'environnement), plus il deviendra difficile de remettre en place les conditions &#233;cologiques et culturelles indispensables &#224; l'existence de toute soci&#233;t&#233; v&#233;ritablement humaine. Ceci revient &#224; dire, le capitalisme &#233;tant ce qu'il est, que le temps travaille d&#233;sormais essentiellement contre les individus et les peuples, et que plus ceux-ci se contenteront d'attendre la venue d'un monde meilleur, plus le monde qu'ils recevront effectivement en h&#233;ritage sera impropre &#224; la r&#233;alisation de leurs esp&#233;rances &#8212; y compris les plus modestes. Or cette id&#233;e constitue la n&#233;gation m&#234;me du dogme progressiste, lequel pose par d&#233;finition que la Raison finit toujours par l'emporter et qu'ainsi, il est d'ores-et-d&#233;j&#224; acquis que le XXIe si&#232;cle sera grand et l'avenir radieux. C'est pourquoi la critique de l'ali&#233;nation progressiste doit devenir le premier pr&#233;suppos&#233; de toute critique sociale. Et malheureusement c'est une critique qui, jusqu'&#224; pr&#233;sent, n'a gu&#232;re d&#233;pass&#233; le stade des commencements&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur les conditions historiques et philosophiques de la formation du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'admirable clairvoyance de Lasch a un secret, il n'est par cons&#233;quent pas tr&#232;s difficile &#224; d&#233;couvrir. Il r&#233;side dans l'articulation originale qui a toujours sous-tendu son &#339;uvre entre, d'une part, une imperm&#233;abilit&#233; absolue aux mythologies modernistes et de l'autre une fid&#233;lit&#233; jamais d&#233;mentie au point de vue des travailleurs et des simples gens, c'est-&#224;-dire de ceux qui, par la force des choses, ont l'habitude de d&#233;chiffrer une soci&#233;t&#233; en la consid&#233;rant sous le seul angle appropri&#233;, &#224; savoir de bas en haut. Le b&#233;n&#233;fice le plus tangible d'une telle position &#8212; qui est &#224; la fois politique et &#233;pist&#233;mologique &#8212; est de rendre aussit&#244;t perceptible l'illusion qui conf&#232;re &#224; la Gauche moderne, dans sa d&#233;risoire &#171; pluralit&#233; &#187;, le peu de coh&#233;rence intellectuelle dont elle a encore besoin pour s'assurer de ce semblant d'autonomie qui est indispensable &#224; sa survie &#233;lectorale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette illusion, pour ainsi dire transcendantale, c'est l'id&#233;e bien connue selon laquelle le syst&#232;me capitaliste repr&#233;senterait par nature un ordre social conservateur, autoritaire et patriarcal, fond&#233; sur la r&#233;pression permanente du D&#233;sir et de la S&#233;duction, r&#233;pression qu'exigerait la discipline du Travail et dont la Famille, l'&#201;glise et l'Arm&#233;e seraient les agents privil&#233;gi&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On reconna&#238;t, dans cette audacieuse analyse, le d&#233;cor philosophique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette repr&#233;sentation est certainement tr&#232;s reposante pour un esprit moderne. Elle exige cependant qu'on oublie que, d&#232;s 1848, Marx avait pris la pr&#233;caution d'invalider par avance une interpr&#233;tation des faits aussi furieuse qu'invraisemblable. &#171; La bourgeoisie &#8212; rappelait-il ainsi &#8212; ne peut exister sans r&#233;volutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c'est-&#224;-dire l'ensemble des rapports sociaux &#187;, alors que &#171; le maintien sans changement de l'ancien mode de production &#233;tait, au contraire, pour toutes les classes industrielles ant&#233;rieures, la condition premi&#232;re de leur existence &#187;. C'est pourquoi &#8212; ajoutait-il &#8212; au fur et &#224; mesure que le syst&#232;me capitaliste progresse, &#171; tous les rapports sociaux stables et fig&#233;s, avec leur cort&#232;ge de conceptions et d'id&#233;es traditionnelles et v&#233;n&#233;rables, se dissolvent ; les rapports nouvellement &#233;tablis vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout &#233;l&#233;ment de hi&#233;rarchie sociale et de stabilit&#233; d'une caste s'en va en fum&#233;e, tout ce qui &#233;tait sacr&#233; est profan&#233; &#187;. L'un des plus grands m&#233;rites th&#233;oriques de Lasch est, assur&#233;ment, d'avoir toujours su prendre au s&#233;rieux cette hypoth&#232;se de Marx et d'avoir cherch&#233; &#224; en &#233;prouver le pouvoir &#233;clairant sur tous les aspects de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine. Naturellement, &#224; partir du moment o&#249; l'on reconna&#238;t que le syst&#232;me capitaliste porte en lui &#8212; comme la nu&#233;e l'orage &#8212; le bouleversement perp&#233;tuel des conditions existantes, un certain nombre de cons&#233;quences ind&#233;sirables ou iconoclastes ne peuvent manquer de se pr&#233;senter. Sous ce rapport, l'un des passages les plus d&#233;rangeants de La Culture du narcissisme demeure, de toute &#233;vidence, celui o&#249; Lasch d&#233;veloppe l'id&#233;e que le g&#233;nie sp&#233;cifique de Sade &#8212; l'une des vaches sacr&#233;es de l'intelligentsia de gauche &#8212; serait d'&#234;tre parvenu, &#171; d'une mani&#232;re &#233;trange &#187;, &#224; anticiper d&#232;s la fin du XVIIIe si&#232;cle toutes les implications morales et culturelles de l'hypoth&#232;se capitaliste, telle qu'elle avait &#233;t&#233; formul&#233;e pour la premi&#232;re fois par Adam Smith, il est vrai dans un tout autre esprit. &#171; Sade &#8212; &#233;crit ainsi Lasch &#8212; imaginait une utopie sexuelle o&#249; chacun avait le droit de poss&#233;der n'importe qui ; des &#234;tres humains, r&#233;duits &#224; leurs organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables. Sa soci&#233;t&#233; id&#233;ale r&#233;affirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en derni&#232;re analyse, que des objets d'&#233;change. Elle incorporait &#233;galement et poussait jusqu'&#224; une surprenante et nouvelle conclusion la d&#233;couverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du march&#233; avaient balay&#233; les derni&#232;res restrictions &#224; la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle-ci. Dans l'&#233;tat d'anarchie qui en r&#233;sultait, le plaisir devenait la seule activit&#233; vitale, comme Sade fut le premier &#224; le comprendre &#8212; un plaisir qui se confond avec le viol, le meurtre et l'agression sans freins. Dans une soci&#233;t&#233; qui r&#233;duirait la raison &#224; un simple calcul, celle-ci ne saurait imposer aucune limite &#224; la poursuite du plaisir, ni &#224; la satisfaction imm&#233;diate de n'importe quel d&#233;sir, aussi pervers, fou, criminel ou simplement immoral qu'il f&#251;t. En effet, comment condamner le crime ou la cruaut&#233;, sinon &#224; partir de normes ou de crit&#232;res qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or, aucune de ces formes de pens&#233;e ou de sentiment n'a de place logique dans une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur la production de marchandises. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;Si nous acceptons cette analyse, il devient d'un seul coup plus facile de saisir les liens m&#233;taphysiques essentiels qui unissent, d&#232;s l'origine, bien que de fa&#231;on &#233;videmment inconsciente, les deux moments th&#233;oriques de l'id&#233;al capitaliste : d'un c&#244;t&#233; l'exhortation pr&#233;tendument &#171; libertaire &#187; &#224; &#233;manciper l'individu de tous les &#171; tabous &#187; historiques et culturels qui sont suppos&#233;s faire obstacle &#224; son fonctionnement comme pure &#171; machine d&#233;sirante &#187;, de l'autre, le projet lib&#233;ral d'une soci&#233;t&#233; homog&#232;ne dont le March&#233; auto-r&#233;gulateur constituerait l'instance &#224; la fois n&#233;cessaire et suffisante pour ordonner au profit de tous, le mouvement brownien des individus &#171; rationnels &#187;, c'est-&#224;-dire enfin lib&#233;r&#233;s de toute autre consid&#233;ration philosophique que celle de leur int&#233;r&#234;t bien compris. Ce que Lasch appelle &#171; l'individu narcissique moderne &#187;, avec sa peur de vieillir et son immaturit&#233; si caract&#233;ristique &#8212; dont l'am&#233;ricain des classes moyennes n'a &#233;t&#233; que la pr&#233;figuration burlesque &#8212; n'est, en d&#233;finitive, rien d'autre que l'expression psychologique et culturelle de ce compromis lib&#233;ral-libertaire devenu avec le temps historiquement r&#233;alisable. Et tout l'art de Lasch est d'&#233;tablir avec rigueur comment cette rencontre, &#224; premi&#232;re vue surprenante, a fini par trouver dans les m&#233;tamorphoses du capitalisme contemporain ses conditions pratiques de possibilit&#233;. Quand la consommation est c&#233;l&#233;br&#233;e comme une forme de culture &#224; part enti&#232;re &#8212; avec son imaginaire et ses conventions sp&#233;cifiques &#8212; plus rien ne s'oppose, en effet, &#224; ce que les deux faces m&#233;taphysiquement compl&#233;mentaires du paradigme lib&#233;ral &#8212; faces qui, pour des raisons historiques, avaient d&#251;, jusqu'&#224; pr&#233;sent, se d&#233;velopper de fa&#231;on ind&#233;pendante et antagoniste &#8212; se r&#233;concilient, et m&#234;me fusionnent, dans l'unit&#233; d'une sensibilit&#233; aussi coh&#233;rente que moderne. On con&#231;oit naturellement qu'une telle analyse ait pu choquer &#8212; aux &#201;tats-Unis comme en Europe &#8212; les bonnes consciences progressistes. Elle les obligeait &#224; reconna&#238;tre que l'ing&#233;nieuse hypoth&#232;se capitaliste &#8212; la &#171; commercial society &#187; imagin&#233;e par Adam Smith en r&#233;ponse aux probl&#232;mes politiques du temps &#8212; n'empruntait pas ses principes (Individu, Raison, Libert&#233;) aux anciennes barbaries ou au &#171; t&#233;n&#233;breux Moyen &#226;ge &#187;, mais bien &#224; l'axiomatique des Lumi&#232;res, c'est-&#224;-dire, si on y r&#233;fl&#233;chit, &#224; la m&#234;me matrice culturelle que celle dont la Gauche est issue&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La distinction moderne entre la &#171; Droite &#187; et la &#171; Gauche &#187; (qui est une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Il n'est gu&#232;re besoin de souligner l'int&#233;r&#234;t politique majeur de l'hypoth&#232;se d&#233;fendue par Lasch. Elle &#233;claire, par exemple, d'une lumi&#232;re particuli&#232;rement cruelle le destin d'une &#233;poque qui aura vu, sans rire, le drapeau de la r&#233;volte tomber progressivement des mains de Rosa Luxembourg dans celles d'une S&#233;gol&#232;ne Royal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Gauche traditionnelle, en effet, malgr&#233; sa foi simpliste dans le mythe bourgeois du &#171; Progr&#232;s &#187;, avait toujours conserv&#233; &#8212; notamment &#224; travers le contr&#244;le des bureaucraties syndicales et de nombreuses municipalit&#233;s ouvri&#232;res &#8212; un minimum d'enracinement dans les milieux populaires et donc de compr&#233;hension envers leurs cultures et leurs sensibilit&#233;s. C'est pourquoi ses programmes politiques, et parfois m&#234;me ses luttes, maintenaient g&#233;n&#233;ralement un certain nombre d'aspects anticapitalistes, qui &#233;taient autant de survivances tangibles des compromis historiques autrefois pass&#233;s entre la Gauche et le socialisme ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir des ann&#233;es soixante, au contraire, la convergence &#8212; r&#233;trospectivement tout &#224; fait logique &#8212; de diff&#233;rents processus &#171; modernisateurs &#187; &#8212; qui, sur le moment, pouvaient sembler ind&#233;pendants les uns des autres &#8212; acheva rapidement de d&#233;composer le peu d'esprit &#171; anti-capitaliste &#187; qui habitait encore les instances dirigeantes de l'ancienne Gauche. D'abord, le d&#233;clin acc&#233;l&#233;r&#233; des capacit&#233;s de s&#233;duction de l'Empire sovi&#233;tique, c'est-&#224;-dire de la triste imitation d'&#201;tat du progr&#232;s capitaliste ; ensuite, et de mani&#232;re infiniment plus d&#233;cisive, l'entr&#233;e de l'Europe occidentale dans l'&#232;re du capitalisme de consommation, et donc l'installation in&#233;vitable au centre m&#234;me du spectacle de cette &#171; culture jeune &#187; qui est charg&#233;e d'en l&#233;gitimer l'imaginaire et d'assurer sans fin la circulation, sous mille emballages diff&#233;rents, de la m&#234;me agr&#233;able pacotille ; enfin, et surtout, la destruction de la classe ouvri&#232;re elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire non pas, bien s&#251;r, la disparition r&#233;elle des ouvriers (qui est, en partie, un artifice statistique) mais celle de la conscience de classe qui les unissait, disparition obtenue d'une part par la liquidation m&#233;thodique des quartiers populaires et, de l'autre, par les nouvelles formes d'organisation du travail dans l'entreprise modernis&#233;e et les techniques de management &#171; anti-autoritaires &#187; qui ont permis de les imposer&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur cette destruction programm&#233;e de la classe ouvri&#232;re, on lira avec int&#233;r&#234;t (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce qui, en ces temps baptismaux, a &#233;t&#233; d&#233;sign&#233; comme la &#171; nouvelle Gauche &#187; n'est en d&#233;finitive rien d'autre que l'&#233;cho politique de ces diff&#233;rents processus. Il faut donc &#233;galement voir dans ce courant multicolore une des traductions politiques privil&#233;gi&#233;es de la mont&#233;e en puissance de ces nouvelles classes moyennes &#8212; si bien d&#233;crites, &#224; l'&#233;poque, par Georges Perec &#8212; qui, parce qu'elles sont pr&#233;pos&#233;es &#224; l'encadrement technique, manag&#233;rial ou &#171; culturel &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans la mesure o&#249; l'imaginaire de la consommation poss&#232;de une fonction de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; des formes les plus modernes du capitalisme, sont condamn&#233;es &#224; asseoir leur pauvre image d'elles-m&#234;mes sur leur seule aptitude &#224; courber l'&#233;chine devant n'importe quelle innovation, &#171; flexibilit&#233; &#187; humaine path&#233;tique qui en fait la proie r&#234;v&#233;e des psychoth&#233;rapeutes et le gibier &#233;lectoral de pr&#233;dilection de toute gauche &#171; citoyenne &#187; et progressiste. C'est seulement &#224; la faveur de cette configuration culturelle tr&#232;s particuli&#232;re que l'occasion historique put &#234;tre enfin offerte aux repr&#233;sentants les plus ambitieux de la nouvelle sensibilit&#233; lib&#233;rale-libertaire de confisquer &#224; leur usage exclusif les derniers instruments de lutte ou d'influence dont les classes populaires avaient encore la disposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si La Culture du narcissisme appara&#238;t comme un livre si proph&#233;tique, c'est donc, en v&#233;rit&#233;, parce qu'en d&#233;crivant avec une pr&#233;cision remarquable, sur la base des donn&#233;es empiriques d&#233;j&#224; disponibles &#224; l'&#233;poque, les formes d'individualisation requises par le capitalisme de consommation (cet &#171; homme psychologique de notre temps qui est le dernier avatar de l'individualisme bourgeois &#187;), Lasch d&#233;limitait en m&#234;me temps par avance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lasch ne pouvait &#233;videmment pas, &#224; l'&#233;poque, prendre en compte les nouvelles (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; le cadre psychologique et intellectuel tr&#232;s &#233;troit &#224; l'int&#233;rieur duquel devraient dor&#233;navant se d&#233;battre les militants &#171; pluriels &#187; de toute gauche moderne, et d'une fa&#231;on plus g&#233;n&#233;rale, les repr&#233;sentants de ces nouvelles classes moyennes dont la fausse conscience est devenue l'esprit du temps. Ainsi s'&#233;claire le curieux destin &#8212; qui n'est, bien s&#251;r, paradoxal qu'en apparence &#8212; d'une gauche occidentale qui a, partout, en se modernisant, &#171; renonc&#233; &#224; l'&#233;mancipation sociale et se contente d'am&#233;nager une infirmerie pour accueillir les bless&#233;s de la guerre &#233;conomique &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon la formule de Philippe Cohen, Prot&#233;ger ou dispara&#238;tre (Gallimard, 1999).&#034; id=&#034;nh6-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, quand, encore, elle ne prend pas sur elle de diriger cette guerre avec l'enthousiasme des n&#233;ophytes et le z&#232;le des parvenus. De leur c&#244;t&#233;, pour s'&#234;tre laiss&#233;s d&#233;poss&#233;der du peu d'autonomie politique qui leur restait, par ces bienveillants tuteurs &#224; l'esprit si ouvert (et dont &#8212; cela va de soi &#8212; la plupart des membres avaient fait leurs classes du bon c&#244;t&#233; des barricades), les vaincus du monde moderne &#8212; c'est-&#224;-dire, comme toujours, les travailleurs et les simples gens &#8212; finissent par se retrouver, pour des raisons sym&#233;triques, dans la m&#234;me situation d'impuissance que les ouvriers du XIXe si&#232;cle, lorsqu'ils ne s'&#233;taient pas encore dot&#233;s d'organisations politiques ind&#233;pendantes. &#171; &#192; ce stade &#8212; &#233;crivait Marx (qui n'imaginait pas qu'en th&#233;orisant ainsi le pass&#233; il th&#233;orisait aussi le futur) &#8212; les ouvriers forment une masse diss&#233;min&#233;e &#224; travers le pays et atomis&#233;e par la concurrence. S'il arrive que les ouvriers se soutiennent dans une action de masse, ce n'est pas encore l&#224; le r&#233;sultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le prol&#233;tariat tout entier, et qui poss&#232;de encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prol&#233;taires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est-&#224;-dire les vestiges de la monarchie absolue, propri&#233;taires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentr&#233; entre les mains de la bourgeoisie ; toute victoire remport&#233;e dans ces conditions est une victoire bourgeoise. &#171; Manifeste communiste &#187;) Telle est la raison historique principale qui fait que, depuis vingt ans, chaque victoire de la Gauche correspond obligatoirement &#224; une d&#233;faite du Socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parvenu &#224; ce point, j'imagine sans peine que le type de r&#233;volution intellectuelle auquel l'&#339;uvre de Lasch nous invite ne pourra &#234;tre que tr&#232;s mal accueillie par le public &#171; &#233;clair&#233; &#187;, c'est-&#224;-dire par celui qui se sait, par droit divin, situ&#233; &#224; jamais dans le camp du Bien et de la V&#233;rit&#233;. Pour un lecteur qui est avant tout soucieux de la correction politique de ses id&#233;es (sans doute parce que, pour lui, une id&#233;e n'est pas tant un moyen de comprendre le monde que celui d'apaiser ses propres inqui&#233;tudes), il ne peut, en effet, y avoir aucun doute sur ce qui donne son sens &#224; l'&#233;poque pr&#233;sente : l'affrontement titanesque entre, d'un c&#244;t&#233;, les faibles forces qu'essaient de rassembler &#224; grand-peine les gu&#233;rilleros h&#233;ro&#239;ques de la modernit&#233; et, de l'autre, les hordes d&#233;ferlantes et puissamment organis&#233;es de la &#171; R&#233;action &#187; et du terrible pass&#233;. Dans cette vision, &#224; coup s&#251;r tr&#232;s touchante, de l'Histoire, il va de soi que ceux qui s'obstineraient &#224; pr&#233;tendre qu'il existe toujours des classes dirigeantes (mondialis&#233;es de surcro&#238;t) et qu'elles ont bien pour premier souci de fa&#231;onner une humanit&#233; nouvelle conforme &#224; leurs int&#233;r&#234;ts &#233;go&#239;stes, doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme les victimes d'une &#233;vidente pr&#233;disposition &#224; la parano&#239;a. Quant &#224; vouloir combattre la domination de ces puissances en prenant appui sur la dignit&#233; et les vertus des classes populaires, voil&#224; qui t&#233;moigne au mieux d'une nostalgie d&#233;plac&#233;e pour un monde &#171; disparu &#187;, au pire d'une fascination coupable pour ce &#171; populisme &#187; dont les m&#233;dias unanimes ont le bon go&#251;t de nous rappeler quotidiennement de quelle b&#234;te immonde son ventre est toujours f&#233;cond. En prenant le risque de r&#233;&#233;diter La Culture du narcissisme il n'entrait pas dans nos intentions &#8212; ni, certes, dans nos possibilit&#233;s &#8212; de troubler le repos intellectuel de cette partie du public. Il n'est pas impossible, malgr&#233; tout, que m&#234;me parmi ces lecteurs il s'en trouve quelques uns pour reconna&#238;tre au livre de Lasch la vertu de d&#233;ranger leurs habitudes intellectuelles (ce qui pour tout moderniste est normalement une qualit&#233;) et donc d'appeler, par son caract&#232;re provocant, la r&#233;futation en r&#232;gle qu'il m&#233;rite. Il faudra par cons&#233;quent que de tels lecteurs aient aussi le courage d'aller jusqu'&#224; la question suivante. Comment se fait-il qu'un ouvrage si stimulant &#8212; et, pour cette raison, discut&#233; dans le monde entier &#8212; ait pu &#234;tre publi&#233; en France d&#232;s 1981, s'y trouver rapidement &#233;puis&#233; gr&#226;ce &#224; ce &#171; bouche &#224; oreille &#187; qui est devenu le samizdat des r&#233;gimes lib&#233;raux &#8212; cela sans que la perspicace critique officielle se soit sentie tenue de lui consacrer une seule analyse s&#233;rieuse, c'est-&#224;-dire &#224; la mesure des enjeux r&#233;els du livre &#8212; pour ne rien dire ici, &#233;videmment, de la pourtant si bavarde sociologie d'&#201;tat ?
Il est vrai que cette mani&#232;re d'op&#233;rer est, depuis assez longtemps, la marque de fabrique du paysage intellectuel fran&#231;ais et que tout livre qui d&#233;range r&#233;ellement l'ordre &#233;tabli et sa bonne conscience &#171; citoyenne &#187;, est ordinairement condamn&#233; &#224; para&#238;tre soit dans un silence de plomb soit sous un d&#233;luge de calomnies. Mais ceci est justement une raison suppl&#233;mentaire pour que chacun s'interroge sur ce curieux &#233;tat de fait et s'efforce &#224; tout le moins d'en d&#233;gager les implications principales. Cela signifierait-il, par exemple, qu'&#224; force de se &#171; moderniser &#187; les intellectuels officiels et les m&#233;diatiques en sont revenus aux m&#339;urs d'une &#233;poque o&#249; &#8212; selon les mots de Marx &#8212; &#171; d&#233;sormais il ne s'agit plus de savoir si tel th&#233;or&#232;me est vrai, mais s'il est bien ou mal sonnant, agr&#233;able ou non &#224; la police, utile ou nuisible au capital &#187; et o&#249; de ce fait &#171; la recherche d&#233;sint&#233;ress&#233;e fait place au pugilat pay&#233;, l'investigation consciencieuse &#224; la mauvaise conscience, aux mis&#233;rables subterfuges de l'apolog&#233;tique &#187; ? (Marx, Postface &#224; la deuxi&#232;me &#233;dition allemande du Capital). Si tel &#233;tait le cas, la situation aurait, bien s&#251;r, quelque chose de profond&#233;ment d&#233;sesp&#233;rant. &#192; moins, au contraire, qu'on y lise pr&#233;cis&#233;ment, comme jadis Hegel, le signe irr&#233;cusable que &#171; tout continue &#187; et que, par cons&#233;quent, nul n'est encore en mesure de pr&#233;tendre que la vieille taupe creuse ses galeries en vain. Choisir la bonne interpr&#233;tation n'est peut-&#234;tre, apr&#232;s tout, qu'une affaire de temp&#233;rament. Mais ce qui est s&#251;r, et quoi qu'il puisse advenir, c'est que Christopher Lasch aura &#233;t&#233; de ceux qui ont le plus aid&#233; ce sympathique mammif&#232;re &#224; poursuivre sa t&#226;che ingrate. Et en ces temps &#233;tranges et difficiles, je ne connais pas de meilleure mani&#232;re de recommander un livre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Simon Leys, Orwell ou l'horreur de la politique (Paris : Hermann, 1984)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;La Culture du narcissisme a &#233;t&#233; publi&#233;e aux &#201;tats-Unis en 1979. Une traduction fran&#231;aise a paru en 1981 chez Robert Laffont dans la collection &#171; Libert&#233;s 2000 &#187; dirig&#233;e par Georges Li&#233;bert et Emmanuel Todd, sous le titre du Complexe de Narcisse. C'est cette traduction, devenue rapidement introuvable, et par ailleurs excellente, que nous republions aujourd'hui, augment&#233;e d'une postface in&#233;dite de l'auteur.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;The True and Only Heaven : Progress And its Critics (New York : Norton, 1991).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;S'il y a, dans l'historiographie des r&#233;voltes populaires contre l'industrialisation capitaliste, un &#233;pisode qui a toujours &#233;t&#233; soit censur&#233;, soit profond&#233;ment d&#233;natur&#233; voire diabolis&#233;, c'est bien le combat des Luddites anglais, au d&#233;but du XIXe si&#232;cle, contre les fanatiques du Progr&#232;s industriel et sa &#171; meurtri&#232;re idol&#226;trie de l'avenir qui an&#233;antit des esp&#232;ces vivantes, abolit les langues, &#233;touffe les diverses cultures et risque m&#234;me de faire p&#233;rir le monde naturel tout entier. &#187; (John Zerzan, Aux sources de l'ali&#233;nation, L'insomniaque, 1999.) Si l'on veut red&#233;couvrir le noyau rationnel de cette r&#233;volte fondatrice, il faut lire la remarquable &#233;tude de Kirkpatrick Sale, Rebels Against the Future &#8212; The Luddites and Their War on the Industrial Revolution. Lessons for the Computer Age (Quartet Books, 1995).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; The free, equal and decent society &#187;, telle est la formulation la plus exacte de l'id&#233;al politique de G. Orwell. Voir l'introduction de Sonia Orwell aux &#171; Essais, Articles, Lettres &#187; (Ivrea-Encyclop&#233;die des Nuisances, Tome i ; p. 8.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Sur les conditions historiques et philosophiques de la formation du paradigme progressiste, entre 1680 et 1730, on lira l'excellente &#233;tude de Fr&#233;d&#233;ric Rouvillois, L'Invention du Progr&#232;s (&#201;d. Kim&#233;, 1996).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;On reconna&#238;t, dans cette audacieuse analyse, le d&#233;cor philosophique quotidien que l'industrie du divertissement impose aux diff&#233;rents secteurs de la &#171; culture jeune &#187; et de la rebellion rentable.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;La distinction moderne entre la &#171; Droite &#187; et la &#171; Gauche &#187; (qui est une transposition fran&#231;aise de l'opposition, n&#233;e en Angleterre, des Tories et des Whigs) correspond tout au long du XIXe si&#232;cle au conflit entre les d&#233;fenseurs de l'&#171; Ancien R&#233;gime &#187; &#8212; c'est-&#224;-dire d'une soci&#233;t&#233; agraire et th&#233;ologico-militaire &#8212; et les partisans du &#171; Progr&#232;s &#187;, pour qui la r&#233;volution industrielle et scientifique (forme pratique du triomphe de la Raison) conduira, par sa seule logique, &#224; r&#233;concilier l'humanit&#233; avec elle-m&#234;me. Le socialisme originel, au contraire, est, dans son principe, parfaitement ind&#233;pendant de ce clivage. Il constitue avant tout la traduction en id&#233;es philosophiques des premi&#232;res protestations populaires (luddites et chartistes anglais, canuts de Lyon, tisserands de Sil&#233;sie, etc.) contre les effets humains et &#233;cologiques d&#233;sastreux de l'industrialisation lib&#233;rale. On ne trouvera par cons&#233;quent pas, chez Fourier ou chez Marx, de vibrants appels &#224; unir un myst&#233;rieux &#171; peuple de gauche &#187; contre l'ensemble des forces suppos&#233;es &#171; hostiles au changement &#187;. Et durant tout le XIXe si&#232;cle, les socialistes les plus radicaux sont d'abord attentifs &#224; ne pas compromettre la pr&#233;cieuse autonomie politique des travailleurs lors des diff&#233;rentes alliances &#233;ph&#233;m&#232;res qu'ils sont oblig&#233;s de nouer, tant&#244;t contre les puissances de l'Ancien r&#233;gime, tant&#244;t contre les industriels lib&#233;raux. Ce n'est qu'apr&#232;s l'Affaire Dreyfus, &#8212; et non sans d&#233;bats passionn&#233;s &#8212; que s'op&#233;rera v&#233;ritablement pour le meilleur et pour le pire, l'inscription massive du mouvement socialiste dans le camp de la Gauche&#8230;/&#8230;d&#233;fini comme celui des &#171; forces de Progr&#232;s &#187;. Pour valider cette op&#233;ration historique, &#224; la fois f&#233;conde et ambigu&#235;, il sera d'ailleurs n&#233;cessaire (Durkheim jouant ici un r&#244;le important) d'accentuer autrement la g&#233;n&#233;alogie du projet socialiste. On choisira d'y voir d&#233;sormais moins le produit de la cr&#233;ativit&#233; ouvri&#232;re qu'un d&#233;veloppement &#171; scientifique &#187; de la philosophie des Lumi&#232;res, rendu possible par l'&#339;uvre du Comte de Saint-Simon, et import&#233; ensuite &#171; de l'ext&#233;rieur &#187; dans la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Sur cette destruction programm&#233;e de la classe ouvri&#232;re, on lira avec int&#233;r&#234;t le livre de St&#233;phane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvri&#232;re (Fayard, 1999). Cette enqu&#234;te minutieuse commence par une question de bon sens (donc, de nos jours, &#233;minemment subversive) : &#171; Comment expliquer que les ouvriers constituent toujours le groupe social le plus important de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise et que leur existence passe de plus en plus inaper&#231;ue ? &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Dans la mesure o&#249; l'imaginaire de la consommation poss&#232;de une fonction de plus en plus d&#233;cisive dans le d&#233;veloppement du capitalisme contemporain, la diffusion et la c&#233;l&#233;bration de cet imaginaire deviennent une exigence &#233;conomique prioritaire. &#192; l'&#232;re de la communication de masse, cela signifie donc n&#233;cessairement que le mensonge m&#233;diatique, la manipulation publicitaire, et l'abrutissement spectaculaire (assur&#233; par le showbiz et ses artistes citoyens) tendent &#224; devenir une force productive directe.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Lasch ne pouvait &#233;videmment pas, &#224; l'&#233;poque, prendre en compte les nouvelles contraintes politiques, &#233;conomiques et technologiques (mises en place sous le nom de &#171; mondialisation &#187;) que le Capital imposerait bient&#244;t &#224; la plan&#232;te enti&#232;re pour essayer de contrecarrer, en &#233;largissant brutalement le champ et les modalit&#233;s de la guerre &#233;conomique, la baisse tendancielle de son taux de profit, devenue manifeste au d&#233;but des ann&#233;es 70. Toutefois, d'un point de vue philosophique, ces modifications sont, en fin de compte, relativement secondaires. Contre le discours positiviste ambiant, il faut, en effet, rappeler que des &#171; nouvelles technologies &#187; ne peuvent d&#233;velopper leurs effets principaux sur les rapports humains, que dans un monde qui est d&#233;j&#224; culturellement pr&#233;par&#233; &#224; les recevoir. Le principe de la machine &#224; vapeur, par exemple, &#233;tait parfaitement connu dans l'Alexandrie du IIe si&#232;cle. Pour autant, dans les conditions culturelles de l'&#233;poque, aucune r&#233;volution industrielle n'aurait pu s'ensuivre ; et le t&#233;l&#233;phone mobile n'a pu g&#233;n&#233;raliser tous ses effets d'incivilit&#233; que dans un monde o&#249; les formes autistiques de l'individualisme, tout comme l'effacement des fronti&#232;res de la vie priv&#233;e (&#171; tout est politique &#187;) avaient d&#233;j&#224; atteint un degr&#233; de d&#233;veloppement appr&#233;ciable pour des raisons tout &#224; fait ind&#233;pendantes de cette technologie moderne, m&#234;me si celle-ci, bien s&#251;r, ne peut qu'amplifier en retour ces effets qui la pr&#233;c&#232;dent. Le lecteur qui d&#233;sirerait compl&#233;ter utilement l'analyse de Lasch sur tous ces points, trouvera une mine de renseignements pr&#233;cis et d'analyses intelligentes dans l'ouvrage appel&#233; &#224; faire date de Luc Boltanski et Eve Chiappello, Le Nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 1999).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Selon la formule de Philippe Cohen, Prot&#233;ger ou dispara&#238;tre (Gallimard, 1999).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'individu privatis&#233;</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?4-l-individu-privatise-1997</link>
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		<dc:date>2007-01-01T22:56:00Z</dc:date>
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&lt;p&gt;Ces propos ont &#233;t&#233; recueillis par Robert Redeker, au cours d'une rencontre organis&#233;e &#224; Toulouse conjointement par la librairie Ombres Blanches, le Th&#233;&#226;tre Daniel-Sorano et le GREP Midi-Pyr&#233;n&#233;es, le 22 mars 1997. Une version plus compl&#232;te a &#233;t&#233; publi&#233;e dans Parcours, les cahiers du GREP Midi-Pyr&#233;n&#233;es, nos 15-16, septembre 1997, 5, rue des Gestes, BP 119, 31013 Toulouse Cedex La philosophie n'est pas philosophie si elle n'exprime pas une pens&#233;e autonome. Que signifie &#171; autonome &#187; ? Cela (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-liberalisme-capitalisme-marche-" rel="directory"&gt;Lib&#233;ralisme, capitalisme, march&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ces propos ont &#233;t&#233; recueillis par Robert Redeker, au cours d'une rencontre organis&#233;e &#224; Toulouse conjointement par la librairie Ombres Blanches, le Th&#233;&#226;tre Daniel-Sorano et le GREP Midi-Pyr&#233;n&#233;es, le 22 mars 1997. Une version plus compl&#232;te a &#233;t&#233; publi&#233;e dans Parcours, les cahiers du GREP Midi-Pyr&#233;n&#233;es, nos 15-16, septembre 1997, 5, rue des Gestes, BP 119, 31013 Toulouse Cedex&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La philosophie n'est pas philosophie si elle n'exprime pas une pens&#233;e autonome.&lt;/strong&gt; Que signifie &#171; autonome &#187; ? Cela veut dire autosnomos, &#171; qui se donne &#224; soi -m&#234;me sa loi &#187;. En philosophie, c'est clair : se donner &#224; soi -m&#234;me sa loi, cela veut dire qu'on pose des questions et qu'on n'accepte aucune autorit&#233;. Pas m&#234;me l'autorit&#233; de sa propre pens&#233;e ant&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; d'ailleurs que le b&#226;t blesse un peu, parce que les philosophes, presque toujours, construisent des syst&#232;mes ferm&#233;s comme des oeufs (voir Spinoza, voir surtout Hegel, et m&#234;me quelque peu Aristote), ou restent attach&#233;s &#224; certaines formes qu'ils ont cr&#233;&#233;es et n'arrivent pas &#224; les remettre en question. Il y a peu d'exemples du contraire. Platon en est un. Freud en est un autre dans le domaine de la psychanalyse, bien qu'il n'ait pas &#233;t&#233; philosophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autonomie, dans le domaine de la pens&#233;e, c'est l'interrogation illimit&#233;e ; qui ne s'arr&#234;te devant rien et qui se remet elle -m&#234;me constamment en cause. Cette interrogation n'est pas une interrogation vide ; une interrogation vide ne signifie rien. Pour avoir une interrogation qui fait sens, il faut d&#233;j&#224; qu'on ait pos&#233; comme provisoirement incontestables un certain nombre de termes. Autrement il reste un simple point d'interrogation, et pas une interrogation philosophique. L'interrogation philosophique est articul&#233;e, quitte &#224; revenir sur les termes &#224; partir desquels elle a &#233;t&#233; articul&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que l'autonomie en politique ? Presque toutes les soci&#233;t&#233;s humaines sont institu&#233;es dans l'h&#233;t&#233;ronomie, c'est-&#224;-dire dans l'absence d'autonomie. Cela veut dire que, bien qu'elles cr&#233;ent toutes, elles -m&#234;mes, leurs institutions, elles incorporent dans ces institutions l'id&#233;e incontestable pour les membres de la soci&#233;t&#233; que cette institution n'est pas oeuvre humaine, qu'elle n'a pas &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e par les humains, en tout cas pas par les humains qui sont l&#224; en ce moment. Elle a &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e par les esprits, par les anc&#234;tres, par les h&#233;ros, par les Dieux ; mais elle n'est pas oeuvre humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avantage consid&#233;rable de cette clause tacite et m&#234;me pas tacite : dans la religion h&#233;bra&#239;que, le don de la Loi par Dieu &#224; Mo&#239;se est &#233;crit, explicit&#233;. Il y a des pages et des pages dans l'Ancien Testament qui d&#233;crivent par le d&#233;tail la r&#233;glementation que Dieu a fournie &#224; Mo&#239;se. Cela ne concerne pas seulement les Dix Commandements mais tous les d&#233;tails de la Loi. Et toutes ces dispositions, il ne peut &#234;tre question de les contester : les contester signifierait contester soit l'existence de Dieu, soit sa v&#233;racit&#233;, soit sa bont&#233;, soit sa justice. Or ce sont l&#224; des attributs consubstantiels de Dieu. Il en va de m&#234;me pour d'autres soci&#233;t&#233;s h&#233;t&#233;ronomes. L'exemple h&#233;bra&#239;que est ici cit&#233; &#224; cause de sa puret&#233; classique.
Or, quelle est la grande rupture qu'introduisent, sous une premi&#232;re forme, la d&#233;mocratie grecque, puis, sous une autre forme, plus ample, plus g&#233;n&#233;ralis&#233;e, les r&#233;volutions des temps modernes et les mouvements d&#233;mocratiques r&#233;volutionnaires qui ont suivi ? C'est pr&#233;cis&#233;ment la conscience explicite que nous cr&#233;ons nos lois, et donc que nous pouvons aussi les changer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lois grecques anciennes commencent toutes par la clause &#233;dox&#232; t&#232; boul&#232; kai to d&#233;mo, &#171; il a sembl&#233; bon au conseil et au peuple &#187;. &#171; Il a sembl&#233; bon &#187;, et non pas &#171; il est bon &#187;. C'est ce qui a sembl&#233; bon &#224; ce moment -l&#224;. Et dans les temps modernes, on a, dans les Constitutions, l'id&#233;e de la souverainet&#233; des peuples. Par exemple , la D&#233;claration des droits de l'homme fran&#231;aise dit en pr&#233;ambule : &#171; La souverainet&#233; appartient au peuple qui l'exerce, soit directement, soit par le moyen de ses repr&#233;sentants. &#187; Le &#171; soit directement &#187; a disparu par la suite, et nous sommes rest&#233;s avec les seuls &#171; repr&#233;sentants &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;strong&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quatre millions de dollars pour &#234;tre &#233;lu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IL y a donc une autonomie politique ; et cette autonomie politique suppose de savoir que les hommes cr&#233;ent leurs propres institutions. Cela exige que l'on essaye de poser ces institutions en connaissance de cause, dans la lucidit&#233;, apr&#232;s d&#233;lib&#233;ration collective. C'est ce que j'appelle l'autonomie collective, qui a comme pendant absolument in&#233;liminable l'autonomie individuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une soci&#233;t&#233; autonome ne peut &#234;tre form&#233;e que par des individus autonomes. Et des individus autonomes ne peuvent vraiment exister que dans une soci&#233;t&#233; autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cela ? Il est assez facile de le comprendre. Un individu autonome, c'est un individu qui n'agit, autant que c'est possible, qu'apr&#232;s r&#233;flexion et d&#233;lib&#233;ration. S'il n'agit pas comme cela, il ne peut pas &#234;tre un individu d&#233;mocratique, appartenant &#224; une soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quel sens un individu autonome, dans une soci&#233;t&#233; comme je la d&#233;cris, est-il libre ? En quel sens sommes-nous libres aujourd'hui ? Nous avons un certain nombre de libert&#233;s, qui ont &#233;t&#233; &#233;tablies comme des produits ou des sous -produits des luttes r&#233;volutionnaires du pass&#233;. Ces libert&#233;s ne sont pas seulement formelles, comme le disait &#224; tort Karl Marx ; que nous puissions nous r&#233;unir, dire ce que nous voulons, ce n'est pas formel. Mais c'est partiel, c'est d&#233;fensif, c'est, pour ainsi dire, passif.
Comment puis-je &#234;tre libre si je vis dans une soci&#233;t&#233; qui est gouvern&#233;e par une loi qui s'impose &#224; tous ? Cela appara&#238;t comme une contradiction insoluble et cela en a conduit beaucoup, comme Max Stirner (2) par exemple, &#224; dire que cela ne pouvait pas exister ; et d'autres &#224; sa suite, comme les anarchistes, pr&#233;tendront que la soci&#233;t&#233; libre signifie l'abolition compl&#232;te de tout pouvoir, de toute loi, avec le sous -entendu qu'il y a une bonne nature humaine qui surgira &#224; ce moment-l&#224; et qui pourra se passer de toute r&#232;gle ext&#233;rieure. Cela est, &#224; mon avis, une utopie incoh&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je peux dire que je suis libre dans une soci&#233;t&#233; o&#249; il y a des lois, si j'ai eu la possibilit&#233; effective (et non simplement sur le papier) de participer &#224; la discussion, &#224; la d&#233;lib&#233;ration et &#224; la formation de ces lois. Cela veut dire que le pouvoir l&#233;gislatif doit appartenir effectivement &#224; la collectivit&#233;, au peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, cet individu autonome est aussi l'objectif essentiel d'une psychanalyse bien comprise. L&#224;, nous avons une probl&#233;matique relativement diff&#233;rente, parce qu'un &#234;tre humain est, en apparence, un &#234;tre conscient ; mais, aux yeux d'un psychanalyste, il est surtout son inconscient. Et cet inconscient, g&#233;n&#233;ralement, il ne le conna&#238;t pas. Non pas parce qu'il est paresseux, mais parce qu'il y a une barri&#232;re qui l'emp&#234;che de le conna&#238;tre. C'est la barri&#232;re du refoulement.
Nous naissons, par exemple, comme monades psychiques, qui se vivent dans la toute-puissance, qui ne connaissent pas de limites, ou ne reconnaissent pas de limites &#224; la satisfaction de leurs d&#233;sirs, devant lesquels tout obstacle doit dispara&#238;tre. Et nous terminons par &#234;tre des individus qui acceptent tant bien que mal l'existence des autres, tr&#232;s souvent formulant des voeux de mort &#224; leur &#233;gard (qui ne se r&#233;alisent pas la plupart du temps), et acceptent que le d&#233;sir des autres ait le m&#234;me droit &#224; &#234;tre satisfait que le leur. Cela se produit en fonction d'un refoulement fondamental qui renvoie dans l'inconscient toutes ces tendances profondes de la psych&#233; et y maintient une bonne partie des cr&#233;ations de l'imagination radicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une psychanalyse implique que l'individu, moyennant les m&#233;canismes psychanalytiques, est amen&#233; &#224; p&#233;n&#233;trer cette barri&#232;re de l'inconscient, &#224; explorer autant que possible cet inconscient, &#224; filtrer ses pulsions inconscientes et &#224; ne pas agir sans r&#233;flexion et d&#233;lib&#233;ration. C'est cet individu autonome qui est la fin (au sens de la finalit&#233;, de la terminaison) du processus psychanalytique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, si nous faisons la liaison avec le politique, il est &#233;vident que nous avons besoin d'un tel individu, mais il est &#233;vident aussi que nous ne pouvons pas soumettre la totalit&#233; des individus de la soci&#233;t&#233; &#224; une psychanalyse. D'o&#249; le r&#244;le &#233;norme de l'&#233;ducation et la n&#233;cessit&#233; d'une r&#233;forme radicale de l'&#233;ducation, pour en faire une v&#233;ritable pa&#239;da&#239;a comme disaient les Grecs, une pa&#239;da&#239;a de l'autonomie, une &#233;ducation pour l'autonomie et vers l'autonomie, qui am&#232;ne ceux qui sont &#233;duqu&#233;s - et pas seulement les enfants - &#224; s'interroger constamment pour savoir s'ils agissent en connaissance de cause plut&#244;t qu'emport&#233;s par une passion ou par un pr&#233;jug&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas seulement les enfants, parce que l'&#233;ducation d'un individu, au sens d&#233;mocratique, est une entreprise qui commence avec la naissance de cet individu et qui ne s'ach&#232;ve qu'avec sa mort. Tout ce qui se passe pendant la vie de l'individu continue &#224; le former et &#224; le d&#233;former. L'&#233;ducation essentielle que la soci&#233;t&#233; contemporaine fournit &#224; ses membres, dans les &#233;coles, les coll&#232;ges, les lyc&#233;es et les universit&#233;s, est une &#233;ducation instrumentale, organis&#233;e essentiellement pour apprendre une occupation professionnelle. Et &#224; c&#244;t&#233; de celle-ci, il y a l'autre &#233;ducation, &#224; savoir les &#226;neries que diffuse la t&#233;l&#233;vision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la question de la repr&#233;sentation politique, Jean-Jacques Rousseau disait que les Anglais, au XVIIIe si&#232;cle, croient qu'ils sont libres parce qu'ils &#233;lisent leurs repr&#233;sentants tous les cinq ans. Effectivement, ils sont libres, mais un jour sur cinq ans. En disant cela, Rousseau sous- estimait ind&#251;ment son cas. Parce qu'il est &#233;vident que m&#234;me ce jour sur cinq ans on n'est pas libre. Pourquoi ? Parce qu'on a &#224; voter pour des candidats pr&#233;sent&#233;s par des partis. On ne peut pas voter pour n'importe qui. Et on a &#224; voter &#224; partir de toute une situation r&#233;elle fabriqu&#233;e par le Parlement pr&#233;c&#233;dent et qui pose les probl&#232;mes dans les termes dans lesquels ces probl&#232;mes peuvent &#234;tre discut&#233;s et qui, par l&#224; m&#234;me, impose des solutions, du moins des alternatives de solution, qui ne correspondent presque jamais aux vrais probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;G&#233;n&#233;ralement, la repr&#233;sentation signifie l'ali&#233;nation de la souverainet&#233; des repr&#233;sent&#233;s vers les repr&#233;sentants. Le Parlement n'est pas contr&#244;l&#233;. Il est contr&#244;l&#233; au bout de cinq ans avec une &#233;lection, mais la grande majorit&#233; du personnel politique est pratiquement inamovible. En France un peu moins. Ailleurs beaucoup plus. Aux Etats-Unis, par exemple, les s&#233;nateurs sont en fait des s&#233;nateurs &#224; vie. Et cela viendra aussi en France. Pour &#234;tre &#233;lu aux Etats-Unis il faut &#224; peu pr&#232;s 4 millions de dollars. Qui vous donne ces 4 millions ? Ce ne sont pas les ch&#244;meurs. Ce sont les entreprises. Et pourquoi les donnent-elles ? Pour qu'ensuite le s&#233;nateur soit d'accord avec le lobby qu'elles forment &#224; Washington, pour voter les lois qui les avantagent et ne pas voter les lois qui les d&#233;savantagent. Il y a l&#224; la voie fatale des soci&#233;t&#233;s modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On le voit se faire en France, malgr&#233; toutes les pr&#233;tendues dispositions prises pour contr&#244;ler la corruption. La corruption des responsables politiques, dans les soci&#233;t&#233;s contemporaines, est devenue un trait syst&#233;mique, un trait structurel. Ce n'est pas anecdotique. C'est incorpor&#233; dans le fonctionnement du syst&#232;me, qui ne peut pas tourner autrement.
Quel est l'avenir de ce projet de l'autonomie ? Cet avenir d&#233;pend de l'activit&#233; de l'&#233;norme majorit&#233; des &#234;tres humains. On ne peut plus parler en termes d'une classe privil&#233;gi&#233;e, qui serait par exemple le prol&#233;tariat industriel, devenu, depuis longtemps, tr&#232;s minoritaire dans la population. On peut dire, en revanche, et c'est ce que je dis, que toute la population, sauf 3 % de privil&#233;gi&#233;s au sommet, aurait un int&#233;r&#234;t personnel &#224; la transformation radicale de la soci&#233;t&#233; dans laquelle elle vit.
Mais ce que nous observons depuis une cinquantaine d'ann&#233;es, c'est le triomphe de la signification imaginaire capitaliste, c'est-&#224;-dire d'une expansion illimit&#233;e d'une pr&#233;tendue ma&#238;trise pr&#233;tendument rationnelle ; et l'atrophie, l'&#233;vanescence de l'autre grande signification imaginaire des temps modernes, c'est-&#224;-dire de l'autonomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que cette situation sera durable ? Est-ce qu'elle sera passag&#232;re ? Nul ne peut le dire. Il n'y a pas de proph&#233;tie dans ce genre d'affaire. La soci&#233;t&#233; actuelle n'est certainement pas une soci&#233;t&#233; morte. On ne vit pas dans Byzance ou dans la Rome du Ve si&#232;cle (apr&#232;s J.-C.). Il y a toujours quelques mouvements. Il y a des id&#233;es qui sortent, qui circulent, des r&#233;actions. Elles restent tr&#232;s minoritaires et tr&#232;s fragment&#233;es par rapport &#224; l'&#233;normit&#233; des t&#226;ches qui sont devant nous. Mais je tiens pour certain que le dilemme que, en reprenant des termes de L&#233;on Trotski, de Rosa Luxemburg et de Karl Marx, nous formulions dans le temps de Socialisme ou Barbarie, continue d'&#234;tre valide, &#224; condition &#233;videmment de ne pas confondre le socialisme avec les monstruosit&#233;s totalitaires qui ont transform&#233; la Russie en un champ de ruines, ni avec l' &#171; organisation &#187; absurde de l'&#233;conomie, ni avec l'exploitation effr&#233;n&#233;e de la population, ni avec l'asservissement total de la vie intellectuelle et culturelle qui y avaient &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Voter pour le moindre mal&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;POURQUOI la situation contemporaine est-elle tellement incertaine ? Parce que, de plus en plus, on voit se d&#233;velopper, dans le monde occidental, un type d'individu qui n'est plus le type d'individu d'une soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique ou d'une soci&#233;t&#233; o&#249; on peut lutter pour plus de libert&#233;, mais un type d'individu qui est privatis&#233;, qui est enferm&#233; dans son petit milieu personnel et qui est devenu cynique par rapport &#224; la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les gens votent, ils votent cyniquement. Ils ne croient pas au programme qu'on leur pr&#233;sente, mais ils consid&#232;rent que X ou Y est un moindre mal par rapport &#224; ce qu'&#233;tait Z dans la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente. Un tas de gens voteront Lionel Jospin sans doute (3) aux prochaines &#233;lections, non pas parce qu'ils l'adorent ou qu'ils sont &#233;blouis par ses id&#233;es, ce serait &#233;tonnant, mais simplement parce qu'ils sont d&#233;go&#251;t&#233;s par la situation actuelle. La m&#234;me chose d'ailleurs s'est pass&#233;e en 1995, lorsque les gens ont &#233;t&#233; &#233;coeur&#233;s par quatorze ans de pr&#233;tendu socialisme dont le principal exploit a &#233;t&#233; d'introduire le lib&#233;ralisme le plus effr&#233;n&#233; en France et de commencer &#224; d&#233;manteler ce qu'il y avait eu comme conqu&#234;tes sociales dans la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente.
Du point de vue de l'organisation politique, une soci&#233;t&#233; s'articule toujours, explicitement ou implicitement, en trois parties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) Ce que les Grecs auraient appel&#233; o&#239;kos, c'est-&#224;-dire la &#171; maison &#187;, la famille, la vie priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) L' agora, l'endroit public-priv&#233; o&#249; les individus se rencontrent, o&#249; ils discutent, o&#249; ils &#233;changent, o&#249; ils forment des associations ou des entreprises, o&#249; l'on donne des repr&#233;sentations de th&#233;&#226;tre, priv&#233;es ou subventionn&#233;es, peu importe. C'est ce qu'on appelle, depuis le XVIIIe si&#232;cle, d'un terme qui pr&#234;te &#224; confusion, la soci&#233;t&#233; civile, confusion qui s'est encore accrue ces derniers temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) L' ecclesia, le lieu public-public, le pouvoir, le lieu o&#249; s'exerce, o&#249; existe, o&#249; est d&#233;pos&#233; le pouvoir politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation entre ces trois sph&#232;res ne doit pas &#234;tre &#233;tablie de fa&#231;on fixe et rigide, elle doit &#234;tre souple, articul&#233;e. D'un autre c&#244;t&#233;, ces trois sph&#232;res ne peuvent pas &#234;tre radicalement s&#233;par&#233;es.
Le lib&#233;ralisme actuel pr&#233;tend qu'on peut s&#233;parer enti&#232;rement le domaine public du domaine priv&#233;. Or c'est impossible, et pr&#233;tendre qu'on le r&#233;alise est un mensonge d&#233;magogique. Il n'y a pas de budget qui n'intervienne pas dans la vie priv&#233;e publique, et m&#234;me dans la vie priv&#233;e. Et ce n'est l&#224; qu'un exemple parmi tant d'autres. De m&#234;me, il n'y a pas de pouvoir qui ne soit pas oblig&#233; d'&#233;tablir un minimum de lois restrictives ; posant par exemple que le meurtre est interdit ou, dans le monde moderne, qu'il faut subventionner la sant&#233; ou l'&#233;ducation. Il doit y avoir dans ce domaine une esp&#232;ce de jeu entre le pouvoir public et l'agora, c'est-&#224;-dire la communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est que dans un r&#233;gime vraiment d&#233;mocratique qu'on peut essayer d'&#233;tablir une articulation correcte entre ces trois sph&#232;res, pr&#233;servant au maximum la libert&#233; priv&#233;e, pr&#233;servant aussi au maximum la libert&#233; de l'agora, c'est-&#224;-dire des activit&#233;s publiques communes des individus, et qui fasse participer tout le monde au pouvoir public. Alors que ce pouvoir public appartient &#224; une oligarchie et que son activit&#233; est clandestine en fait, puisque que les d&#233;cisions essentielles sont toujours prises dans la coulisse.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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