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	<title>Lieux Communs</title>
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	<description>D&#233;mocratie directe &#8212; Red&#233;finition collective des besoins &#8212; &#201;galit&#233; des revenus</description>
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		<title>Sociologie des r&#233;volutions ? (2/2)</title>
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&lt;p&gt;Voir la premi&#232;re partie (.../...) Pourtant, c'est comme syst&#232;me d'explication global que le marxisme doit faire ses preuves. Dans la th&#233;orie de Marx, la lutte des classes est l'expression d'une t&#233;l&#233;ologie historique selon laquelle, en vertu de leur oppression, les classes inf&#233;&#173;rieures exploit&#233;es sont l'avant-garde d'un r&#233;agencement ration&#173;nel du monde en soci&#233;t&#233; sans classes. Arrach&#233;e &#224; ce contexte, l'analyse de classe devient simplement une autre forme de structuralisme, sans grande (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-256-Malia-M-+" rel="tag"&gt;Malia M.&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?1033-Sociologie-des-revolutions-1-2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la premi&#232;re partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, c'est comme syst&#232;me d'explication global que le marxisme doit faire ses preuves. Dans la th&#233;orie de Marx, la lutte des classes est l'expression d'une t&#233;l&#233;ologie historique selon laquelle, en vertu de leur oppression, les classes inf&#233;&#173;rieures exploit&#233;es sont l'avant-garde d'un r&#233;agencement ration&#173;nel du monde en soci&#233;t&#233; sans classes. Arrach&#233;e &#224; ce contexte, l'analyse de classe devient simplement une autre forme de structuralisme, sans grande utilit&#233;. Cela ne suffit certainement pas pour justifier le sinistre paradoxe illustr&#233; par les sept r&#233;vo&#173;lutions modernes de Moore. Alors, quel est l'autre &#233;l&#233;ment de la modernit&#233; qui produit un r&#233;sultat aussi f&#226;cheux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse se trouve en partie dans des contingences comme la guerre, facteur que Moore n&#233;glige mais sans lequel on ne peut comprendre le parcours du communisme au XXe si&#232;cle. Un facteur plus central encore est le d&#233;faut central du mar&#173;xisme originel, que Moore pr&#233;serve : la r&#233;duction de la politique et de la culture &#224; une simple superstructure de la base socio&#173;-&#233;conomique de la soci&#233;t&#233;. Chez Moore, la politique et l'&#201;tat disparaissent compl&#232;tement du processus r&#233;volutionnaire ; les seuls acteurs du grand drame de l'histoire sont maintenant les classes sociales sans visage. La seule force politique mentionn&#233;e dans chaque cas national est donc la monarchie, dont la struc&#173;ture et le mode d'op&#233;ration ne sont cependant jamais d&#233;crits ou compar&#233;s &#224; d'autres. Mais l'empire mandarinal des Mandchous est-il vraiment comparable &#224; l'Ancien R&#233;gime des Bourbons ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Point tout aussi crucial, aucun des acteurs du processus r&#233;vo&#173;lutionnaire, selon Moore, n'a la moindre id&#233;e en t&#234;te : l'id&#233;ologie, comme la culture en g&#233;n&#233;ral, est totalement absente de son ana&#173;lyse. Certes, Moore fait justement remarquer que, si les paysans sont la classe r&#233;volutionnaire supr&#234;me du XXe si&#232;cle, ce n'est pas parce qu'ils ont une vision ou un programme. En Russie comme en Chine, ils n'&#233;taient r&#233;volutionnaires qu'au sens n&#233;gatif : leur r&#233;volte a balay&#233; l'ordre ancien, mais ils furent incapables d'acc&#233;der par eux-m&#234;mes au pouvoir ou de construire un &#201;tat. Tout cela est vrai, mais ne m&#232;ne pas automatiquement &#224; la conclusion de Moore, pour qui l'in&#233;vitable t&#226;che modernisatrice incombe alors aux intellectuels m&#233;contents, acteurs majeurs du drame mais qui ne constituent pas vraiment une &#171; classe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, d'o&#249; vient ce groupe sans visage ? D'o&#249; ces intellec&#173;tuels tirent-ils l'inspiration de leur programme communiste ? Comment les a-t-on laiss&#233;s le mettre en place au prix de tels sacrifices ? Ces questions indispensables ne sont pas m&#234;me pos&#233;es ; la mission modernisatrice de l'intelligentsia est donc le fruit automatique du processus socio-&#233;conomique. Une fois de plus, la sociologisation de la r&#233;volution fait de l'histoire un m&#233;canisme social auto-propuls&#233;. Malgr&#233; son caract&#232;re socio&#173;-&#233;conomique plut&#244;t que structurel, ce m&#233;canisme nouveau n'en est pas moins une abstraction spectrale au m&#234;me titre que ses rivaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combler la premi&#232;re des lacunes du mod&#232;le de Moore, tel est apparemment le but que s'est fix&#233; son &#233;tudiante Theda Skocpol dans son livre paru en 1979, &lt;i&gt;States and Social Revolutions : A Comparative Analysis of France, Russia, and China&lt;/i&gt;, qui reste l'ouvrage le plus influent dans ce domaine, un classique aux yeux de beaucoup&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Theda Skocpol, &#201;tats et r&#233;volutions sociales : la R&#233;volution en France, en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'entreprise de Skocpol fut pr&#233;sent&#233;e par le slogan &#171; Ramener l'&#201;tat au c&#339;ur du d&#233;bat &#187;, &lt;i&gt;Bringing the state &#183;back in &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir l'introductlon de Th. Skocpol qui porte ce titre dans Peter B-Evans. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Voil&#224; un travail qu'il fallait certainement accomplir. Ce qui est &#233;tonnant, c'est qu'on y vit une perc&#233;e m&#233;thodologique. Ce genre d'effort pour r&#233;inventer la roue montre simplement que la sociologie de la r&#233;volution est tomb&#233;e bien bas. Il aurait d&#251; &#234;tre &#233;vident d&#232;s le d&#233;part qu'aucune r&#233;volution n'est possible sans &#201;tat &#224; capturer ou &#224; renverser. Peut-&#234;tre cette r&#233;alit&#233; apparut-elle vraiment comme une nouveaut&#233; dans une discipline qui ne reposait plus sur l'&#233;tude empirique de cas particuliers mais sur l'accumulation de th&#233;ories sophistiqu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le de Skocpol couvre la France, la Russie et la Chine. Par une comparaison &#171; multivari&#233;e &#187; de ces trois cas, elle cherche &#224; mettre en relief un sch&#233;ma causal commun &#224; tous&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Skocpol, &#201;tats et r&#233;volutions sociales, p. 63.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Autrement dit, il s'agit de &#171; macro-histoire &#187; au plus haut niveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant la r&#233;volution, ces trois soci&#233;t&#233;s &#233;taient des &#171; bureaucra&#173;ties agraires &#187; semblables. Cette expression peu claire, emprun&#173;t&#233;e &#224; Moore, ne signifie pas que les bureaucrates labouraient les champs, mais que dans les trois cas, une soci&#233;t&#233; agricole &#233;tait r&#233;gie par une monarchie bureaucratique. Tous trois &#233;taient mis &#224; rude &#233;preuve par la concurrence internationale de rivaux &#233;conomiquement plus avanc&#233;s : l'Angleterre pour la France, l'Europe pour la Russie, les puissances occidentales pour la Chine. Cette concurrence oblige chaque &#201;tat agraire &#224; entre&#173; prendre une &#171; extraordinaire mobilisation des ressources en vue du d&#233;veloppement &#233;conomique et militaire &#187;, ce qui aug&#173;mente le poids fiscal sur l'aristocratie terrienne, d'o&#249; sont &#233;gale&#173;ment issus les membres de la bureaucratie royale. Les nobles r&#233;agissent &#224; cette pression a) en se servant de leur force institu&#173;tionnelle au sein de la bureaucratie pour exiger le contr&#244;le sur la monarchie absolue (comme lors des &#233;tats g&#233;n&#233;raux en France) et b) en intensifiant leur propre pression financi&#232;re sur les pay&#173;sans. Le conflit entre la noblesse et la monarchie au sommet sape l'appareil d'&#201;tat, d&#233;cha&#238;nant en bas une immense r&#233;volte paysanne contre les propri&#233;taires terriens (comme lors de la Grande Peur de l'&#233;t&#233; 1789). Cette r&#233;volution agraire finit par d&#233;truire la vieille hi&#233;rarchie sociale et l'&#201;tat. Dans le vide ainsi cr&#233;&#233; s'avancent alors &#171; des mouvements politiques marginaux li&#233;s &#224; l'&#233;lite &#187; (jacobins ou communistes) qui reb&#226;tissent l'&#201;tat sous une forme encore plus centralis&#233;e, rationalis&#233;e et bureau&#173;cratique ; cet &#201;tat renforc&#233; reprend la t&#226;che modernisatrice et la m&#232;ne &#224; bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour compl&#233;ter le tableau, Skocpol propose trois &#171; contre-points &#187; : l'Angleterre du XVIIe si&#232;cle, la Prusse de 1848 et le Japon &#224; l'&#232;re Meiji. Dans ces trois cas, la paysannerie a &#233;t&#233; neu&#173;tralis&#233;e en tant que force r&#233;volutionnaire par une transition pr&#233;&#173;coce vers l'agriculture capitaliste, qui a bris&#233; les communaut&#233;s rurales traditionnelles. De plus, les gouvernements centraux de la Prusse et du Japon &#233;taient ind&#233;pendants de la classe des pro&#173;pri&#233;taires terriens et sont donc rest&#233;s capables d'une action d&#233;ci&#173;sive contre le m&#233;contentement social. Les cas anglais et fran&#231;ais n'ont donc rien en commun qui m&#233;rite d'&#234;tre mentionn&#233;, et le Japon fut pr&#233;serv&#233; de tout soul&#232;vement r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;l&#233;ment clef du mod&#232;le de Skocpol, le d&#233;nominateur commun de ces trois cas, c'est l'id&#233;e de la paysannerie comme force r&#233;volutionnaire pivot de l'histoire moderne, id&#233;e qui lui vient bien s&#251;r de son mentor. Mais d'o&#249; Moore la tenait-il ? Il l'avait en partie tir&#233;e d'un fait &#233;vident : le r&#244;le crucial de la paysannerie en Russie, en Chine et plus tard dans le tiers&#173; monde. Mais cela n'explique pas pourquoi il met l'accent sur le r&#244;le similaire des paysans dans la France du XVIIIe si&#232;cle. Apr&#232;s tout, la France est pour Marx l'exemple politique para&#173;digmatique, celui qui lui inspire le mod&#232;le de la r&#233;volution comme lutte des classes, quintessence m&#234;me de la &#171; r&#233;volution bourgeoise &#187;, th&#232;se que Skocpol rejette sans scrupule au profit de l'h&#233;g&#233;monie paysanne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sources de cette pirouette conceptuelle sont faciles &#224; d&#233;couvrir. Moore a trouv&#233; l'id&#233;e du r&#244;le r&#233;volutionnaire central des paysans chez le grand historien marxiste fran&#231;ais Georges Lefebvre qui, dans les ann&#233;es 1930, fut le premier &#224; analyser en d&#233;tail la &#171; Grande Peur &#187;, qui figure d&#233;sormais dans tous les ouvrages sur la R&#233;volution&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Georges Lefebvre, La Grande Peur de 1789, Paris, A. Colin.1932&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Nouveau jacobin attir&#233; par le bolchevisme, Lefebvre avait &#233;t&#233; sensibilis&#233; au r&#244;le historique des paysans par leur importance flagrante dans la Russie de 1917. Il s'est donc plong&#233; dans sa propre histoire nationale pour trouver un ph&#233;nom&#232;ne analogue, donnant ainsi &#224; 1789 une base populaire plus large que la bourgeoisie, de sorte que la R&#233;volution fran&#231;aise pr&#233;figure sa redite socialiste russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les paysans ont incontestablement jou&#233; un r&#244;le important en 1789 mais, avant Lefebvre, personne ne l'avait jug&#233; central. Bien que les troubles paysans de 1789 soient mentionn&#233;s par tous les historiens du XIXe si&#232;cle, m&#234;me des radicaux comme Kropotkine ou Jaur&#232;s ne leur ont jamais donn&#233; un r&#244;le pivot. L'expression de &#171; Grande Peur &#187; ne figure chez aucun de ces auteurs, pour la bonne raison qu'elle n'a pas &#233;t&#233; utilis&#233;e en 1789. Il s'agit &#224; nou&#173;veau de l'impact r&#233;troactif (&lt;i&gt;Wechselwirung&lt;/i&gt;) d'une r&#233;volution post&#233;rieure sur un cas plus ancien, transfert semblable &#224; l'effet qu'a eu la R&#233;volution fran&#231;aise en r&#233;v&#233;lant aux Anglais qu'ils avaient connu une r&#233;volution analogue un si&#232;cle auparavant. La datation de l'expression &#171; Grande Peur &#187; ne rel&#232;ve pas que de la curiosit&#233; terminologique ; elle indique que les Fran&#231;ais ont mis plus d'un si&#232;cle &#224; d&#233;couvrir tout l'impact des paysans en 1789, et que ces paysans n'ont donc gu&#232;re pu &#234;tre une force d&#233;cisive dans le renversement de l'Ancien R&#233;gime. En fait, le r&#233;gime &#233;tait d&#233;j&#224; mort avant que les paysans ne prennent les armes, c'est pourquoi ils ont pu se rebeller sans crainte des repr&#233;sailles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est exactement la perspective dans laquelle Lefebvre lui&#173; m&#234;me place la Grande Peur, dans un livre que ne cite ni Moore ni Skocpol&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Georges Lefebvre, Quatre-vingt-neuf, Paris, Maison du livre farn&#231;ais, 1939&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Selon sa pr&#233;sentation, la chute de l'Ancien R&#233;gime se d&#233;roule en quatre &#233;tapes : la r&#233;volution aristocratique de 1788, qui impose la convocation des &#233;tats g&#233;n&#233;raux ; la r&#233;volu&#173;tion bourgeoise de mai-juin 1789 qui culmine avec le serment du Jeu de paume ; la r&#233;volution populaire du 14 juillet 1789, symbolis&#233;e par la prise de la Bastille ; et la Grande Peur paysanne menant &#224; la nuit du 4 Ao&#251;t et &#224; l'effondrement du Sys&#173;t&#232;me des &#233;tats. Ce sc&#233;nario, qui va comme un gant aux faits historiques, est une utilisation magistrale du mod&#232;le de la r&#233;vo&#173;lution comme lutte des classes. Il fonctionne mieux que les &#233;tudes tant vant&#233;es que Marx a consacr&#233;es &#224; la politique fran&#231;aise en 1848, &lt;i&gt;La Lutte des classes en France&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La paysannerie h&#233;g&#233;monique de Skocpol est donc une cari&#173;cature des id&#233;es de Lefebvre, dont le travail est surtout utilis&#233; pour illustrer les conclusions qu'elle tire de ses recherches sur la Chine. M&#234;me si &#171; la France &#233;tait cens&#233;e ressembler &#224; l' Angle&#173; terre [selon Tocqueville et Marx], son Ancien R&#233;gime absolu&#173;tiste m'est apparu &#224; bien des &#233;gards beaucoup plus proche de la Chine imp&#233;riale &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Skocpol, &#201;tats et r&#233;volutions sociales, p. 10-11.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Apr&#232;s tout, l'Angleterre des Stuarts fut incapable de produire une explosion paysanne. Skocpol explique que toutes ces intuitions lui viennent de son &#171; engage&#173; ment en faveur d'id&#233;aux socialistes et d&#233;mocratiques &#187; qui, dans l'effervescence des ann&#233;es 1960 et de la guerre du Vi&#234;t Nam, l'ont amen&#233;e &#224; s'int&#233;resser de tr&#232;s pr&#232;s &#224; l'Asie du Sud-Est. L'h&#233;g&#233;monie du r&#233;volutionnisme paysan qu'elle admirait en Chine se retrouve donc projet&#233;e sur la &#171; r&#233;volution bourgeoise &#187; de France, puis sur la &#171; r&#233;volution prol&#233;tarienne &#187; de Russie. Pour la France, cette projection &#233;choue compl&#232;tement, parce que ce ne sont pas les paysans, mais les nobles et la bourgeoisie qui ont fait tomber la monarchie et le syst&#232;me des &#233;tats. On ne peut donc pas prendre au s&#233;rieux le premier pivot du mod&#232;le de Skocpol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me pivot est tout aussi peu fiable, &#224; cause d'une lecture erron&#233;e de la situation internationale de ses trois bureau&#173;craties agraires. Comme tout &#233;colier devrait le savoir, la France &#233;tait, avec l'Angleterre, l'une des deux superpuissances du XVIIIe si&#232;cle. Plus encore que l'Angleterre, elle &#233;tait intellectuel&#173; ement et culturellement en t&#234;te des Lumi&#232;res radicales. En 1789, l'&#233;cart &#233;conomique entre les deux pays &#233;tait en train de se combler ; ce sont les guerres napol&#233;oniennes qui ont donn&#233; &#224; l'Angleterre un avantage indubitable et durable. En Chine au d&#233;but du XXe si&#232;cle, l'empire c&#233;leste &#233;tait au contraire vou&#233; &#224; la dissolution : il &#233;tait si faible qu'il s'offrait au d&#233;coupage par les puissances europ&#233;ennes intruses, son &#233;cart &#233;conomique avec l'Occident &#233;tait &#233;norme, et sa culture &#233;tait encore largement pr&#233;moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;limination du troisi&#232;me pivot tient aux sp&#233;cificit&#233;s du cas russe. En 1914, la Russie &#233;tait bien plus proche de la France de 1789 que de la Chine de 1949, militairement, &#233;conomiquement et culturellement. En outre, la crise terminale de la monarchie russe, contrairement &#224; celle de la France, ne fut pas d&#233;clench&#233;e par l'impasse financi&#232;re et le conflit avec sa bureaucratie aristo&#173;cratique. Elle fut entra&#238;n&#233;e par la d&#233;faite dans une guerre moderne, fait que Skocpol note sans voir qu'il rend son mod&#232;le incoh&#233;rent. Bien que la Russie pr&#233;sente des similitudes margi&#173;nales avec la Chine, de ce point de vue, elle ne ressemble pas du tout &#224; la France, o&#249; la r&#233;volution a &#233;clat&#233; en temps de paix. Lorsque la R&#233;volution fran&#231;aise est partie en guerre, elle a conquis l'essentiel de l'Europe en quelques ann&#233;es, alors que la Chine communiste n'a toujours pas r&#233;ussi &#224; conqu&#233;rir Taiwan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois ces trois pivots an&#233;antis, le trio de bureaucraties agraires de Skocpol n'offre plus gu&#232;re &#171; d'exemples comparables d'un mod&#232;le unique et coh&#233;rent de r&#233;volution sociale &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 10.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ses trois cas n'offrent pas un continuum de formes institutionnelles apparent&#233;es bien que partiellement diff&#233;rentes, comme celui que Tocqueville discernait entre l'Angleterre, la France et l'Alle&#173;magne sous l'Ancien R&#233;gime. La m&#233;thode de Skocpol est en fait pseudocomparative, c'est une juxtaposition conceptuelle plut&#244;t qu'une parent&#233; structurelle historiquement fond&#233;e. Autrement dit, le mariage de la carpe et du lapin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;nominateur commun de ses exemples, la soci&#233;t&#233; agraire, est trop large et trop indiff&#233;renci&#233; pour nous apprendre quoi que ce soit sur la politique et sur l'&#201;tat, sans parler de la culture. Ce d&#233;nominateur commun est parfois dilu&#233; un peu plus, lorsqu'elle ajoute la Turquie ottomane et l'Inde moghole &#224; la liste des &#171; bureaucraties agraires &#187;. En 1789, la plan&#232;te &#233;tait majoritaire&#173; ment agraire. Cela vaut pour les tr&#232;s &#171; modernes &#187; &#201;tats-Unis, &#224; la hauteur de 98 % , bien que les fermiers am&#233;ricains n'aient d&#233;j&#224; pas &#233;t&#233; semblables aux paysans europ&#233;ens. Inversement, Tokyo &#233;tait alors la plus grande ville du monde, &#233;quivalente &#224; Londres et Paris combin&#233;es. Mais politiquement ? Le Japon &#233;tait encore une sorte d'autocratie. Le deuxi&#232;me d&#233;nominateur commun de Skocpol, la monarchie bureaucratie, souffre du m&#234;me flou artis&#173;tique. Si la Cit&#233; interdite de P&#233;kin, la cour moghole et Versailles sous l'Ancien R&#233;gime avaient vraiment les m&#234;mes structures &#233;ta&#173;tiques, quelles sont les &#233;quivalences explicites entre leurs diverses institutions, de la classe mandarinale aux parlements ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les risques de la comparaison forc&#233;e, artificielle, sont encore plus flagrants dans le r&#233;sultat de ses trois r&#233;volutions. Chacune d&#233;bouche sur &#171; la formation d'un &#201;tat-nation centralis&#233;, bureau&#173;cratique et int&#233;grant la masse &#187;, avec des variantes, bien s&#251;r, mais &#224; chaque fois cr&#233;&#233; par &#171; des &#233;lites marginales instruites orient&#233;es vers l'emploi et les activit&#233;s d'&#201;tat &#187;, qui ont donc construit de nouveaux r&#233;gimes s&#233;v&#232;res et centralis&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 70.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans cette perspec&#173;tive, l'empire de Napol&#233;on, la &#171; construction du socialisme &#187; par Staline et l'&#171; &#201;tat-Parti mobilisant la masse &#187; de Mao Zedong sont &#233;quivalents, &#224; peu de choses pr&#232;s. Ces comparaisons sont parfaitement ridicules. Napol&#233;on &#233;tait &#224; la t&#234;te d'une dictature personnelle mais son empire, et le Code qu'il a r&#233;pandu dans toute l'Europe, repr&#233;sentaient un &#201;tat de droit exemplaire ; la France postnapol&#233;onienne est devenue une d&#233;mocratie lib&#233;rale, certes dot&#233;e d'une bureaucratie (nous connaissons tous le clich&#233; sur la continuit&#233; institutionnelle malgr&#233; l'instabilit&#233; politique dans l'histoire moderne de la France), mais quel &#201;tat moderne n'est pas bureaucratique ? En revanche, Staline et Mao ont construit des r&#233;gimes fond&#233;s sur une terreur institutionnalis&#233;e parfois proche de la d&#233;mence absolue. Leur &#171; planification &#187; &#233;conomique a finalement d&#251; &#234;tre abandonn&#233;e. Et pratiquement jusqu'&#224; l'effondrement de 1991, aucune &#233;volution vers l'&#201;tat de droit ou la d&#233;mocratie n'&#233;tait perceptible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, Skocpol r&#233;p&#232;te l'erreur de Moore en d&#233;finissant les &#233;lites marginales r&#233;volutionnaires uniquement en termes sociaux et fonctionnels, sans aucune r&#233;f&#233;rence &#224; la culture ; peut-&#234;tre a-t-elle ramen&#233; l'&#201;tat au c&#339;ur du d&#233;bat, mais elle continue &#224; ignorer l'id&#233;ologie. Elle n&#233;glige donc le fait que les communistes sovi&#233;tiques et chinois &#233;taient marxistes. Et rien dans son analyse ne permet de comprendre l'&#233;croulement de la &#171; modernisation &#187; communiste des ann&#233;es 1990. Il est aujour&#173;d'hui &#233;vident que le communisme a manqu&#233; sa modernisation, et il n'&#233;tait d&#233;j&#224; pas difficile de le voir en 1979. Pourtant, la modernit&#233; sovi&#233;tique et mao&#239;ste est trait&#233;e dans son livre comme une r&#233;ussite durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette acceptation aveugle, commune &#224; la plupart des ouvrages sociologiques sur les r&#233;volutions du XXe si&#232;cle, pose un dernier probl&#232;me : la sociologie &#171; apolitique &#187; doit-elle &#233;galement &#234;tre amorale ? La &#171; r&#233;volution modernisatrice &#187; ne pose-t-elle pas le probl&#232;me &#233;thique du co&#251;t humain acceptable par rapport au progr&#232;s accompli ? La question se pose constamment pour des r&#233;volutions ant&#233;rieures, notamment la Terreur de 1793. Pourtant, dans les analyses n&#233;omarxistes ou structuralistes-fonctionnalistes des r&#233;volutions du XXe si&#232;cle, cette question est syst&#233;matiquement absente. Pour paraphraser le slogan de Skocpol, il est temps de ramener l'&#233;thique au c&#339;ur du d&#233;bat sur les r&#233;volutions du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Revenons &#224; l'histoire, &#224; la politique et &#224; la culture&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, Skocpol surpasse m&#234;me Moore dans la recherche d'approches qui ne fonctionnent pas. L'usage par Moore de l'analyse de classe entra&#238;ne au moins trois s&#233;ries de r&#233;sultats et ne s'&#233;loigne donc pas trop des complexit&#233;s de l'histoire moderne. Skocpol, en revanche, n&#233;glige le contre-exemple &#233;vident de l'Angleterre : pas assez de paysans, selon elle. En fait, les th&#233;ories plan&#233;taires de Moore comme de Skocpol produisent des r&#233;sultats moins utiles que les modestes uniformit&#233;s de Brinton, &#171; fi&#232;vre &#187; et &#171; pouvoir duel &#187;. Toute l'entreprise sociologique d'apr&#232;s-guerre, qu'elle soit structuraliste-fonctionnaliste ou n&#233;omarxiste, n'a donc gu&#232;re boulevers&#233; l'historiographie des r&#233;volutions figurant &#224; son r&#233;pertoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous en revenons donc aux usages positifs de l'&#233;chec concep&#173;tuel, qui permet de d&#233;finir une m&#233;thode comparative ad&#233;quate. La base de cette m&#233;thode existait chez Tocqueville, lorsqu'il explique pourquoi la r&#233;volution d&#233;mocratique moderne a &#233;clat&#233; d'abord en France plut&#244;t qu'ailleurs en Europe. C'est en compa&#173;rant l'Ancien R&#233;gime fran&#231;ais avec des cas apparent&#233;s qu'il a isol&#233; la centralisation monarchique comme facteur d&#233;cisif de la R&#233;volution fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette approche peut &#234;tre amplifi&#233;e par l'exemple de Max Weber, m&#233;thodologiquement plus scrupuleux. Weber voulait expliquer pourquoi le capitalisme &#233;tait apparu d'abord en Europe et non dans une autre civilisation. Il avait remarqu&#233; des formes protocapitalistes d'organisation &#233;conomique dans toutes les soci&#233;t&#233;s eurasiennes raffin&#233;es, de la Chine &#224; Rome, en passant par la Gr&#232;ce et l'Inde. Ce qui varie d'un cas &#224; l'autre, c'est la culture, c'est-&#224;-dire la religion, dans les conditions pr&#233;modemes. Il compare donc le confucianisme, l'hindouisme, le juda&#239;sme et le christianisme pour isoler les aspects de la doctrine chr&#233;tienne qui pr&#233;disposaient l'Occident &#224; se lancer dans l'expansion &#233;co&#173;nomique infinie du capitalisme moderne. Ces sources, il les trouve bien s&#251;r dans le concept luth&#233;rien d'une &#171; vocation &#187; asc&#233;tique ici-bas et dans la doctrine calviniste de la pr&#233;destina&#173;tion, &#171; &#233;thique protestante &#187; qui, la&#239;cis&#233;e, devient &#171; l'esprit du capitalisme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Max Weber L'&#201;thique protestante et l'esprit du capitalisme [1930] tr. J. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il ne s'agit pas ici de d&#233;battre des m&#233;rites de cette explication (peu d'historiens la d&#233;fendraient aujourd'hui telle qu'elle fut initialement pr&#233;sent&#233;e, m&#234;me si l'id&#233;e de corr&#233;la&#173;tion entre les d&#233;buts du capitalisme et l'influence protestante reste convaincante&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;David Landes, Richesse et pauvret&#233; des nations : Pourquoi des riches ? (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Assur&#233;ment, la corr&#233;lation de Tocqueville entre la d&#233;mocratie radicale et l'Ancien R&#233;gime fonctionne beaucoup mieux). Ce que nous voulons dire, c'est que l'approche de Weber est appropri&#233;e pour isoler une variable historique d&#233;cisive. Il avait aussi compris que la culture, et la religion en particulier, est la base premi&#232;re de la sp&#233;cificit&#233; euro&#173;p&#233;enne.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Theda Skocpol, &lt;i&gt;&#201;tats et r&#233;volutions sociales : la R&#233;volution en France, en Russie et en Chine&lt;/i&gt;, tr. N. Burgi, Paris, Fayard, 1985.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir l'introductlon de Th. Skocpol qui porte ce titre dans Peter B-Evans. Dietrich Rueschemeyer et Theda Skocpol, &#233;d.,&lt;i&gt; Bringing the State Back In.&lt;/i&gt; New York, Cambridge University Press, 1985.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Skocpol, &lt;i&gt;&#201;tats et r&#233;volutions sociales&lt;/i&gt;, p. 63.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Georges Lefebvre, &lt;i&gt;La Grande Peur de 1789&lt;/i&gt;, Paris, A. Colin.1932&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Georges Lefebvre, &lt;i&gt;Quatre-vingt-neuf&lt;/i&gt;, Paris, Maison du livre farn&#231;ais, 1939&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Skocpol, &lt;i&gt;&#201;tats et r&#233;volutions sociales&lt;/i&gt;, p. 10-11.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 10.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., p. 70.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Max Weber &lt;i&gt;L'&#201;thique protestante et l'esprit du capitalisme&lt;/i&gt; [1930] tr. J. Chavy, Paris, Plon, 1964&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;David Landes, Richesse et pauvret&#233; des nations : Pourquoi des riches ? Pourquoi des pauvres ?tr. J.-F. Sen&#233;, Paris, Albin Michel 2000&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Sociologie des r&#233;volutions ? (1/2)</title>
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		<dc:date>2020-10-14T09:50:58Z</dc:date>
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		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
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		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Pal&#233;o-marxismes</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>Insurrectionnalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Malia M.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Appendice II intitul&#233; &#171; Haute sociologie et &#171; stas&#233;ologie &#187; &#187; du livre de M. Malia &#171; Histoire des r&#233;volutions &#187;, 2006, Tallandier 2008, pp. 403 - 421. &#171; Toute histoire est contemporaine. &#187; Benedetto CROCE &#171; L'histoire, c'est la politique projet&#233;e sur le pass&#233;. &#187; Mikha&#239;l POKROVSKY &#171; L'histoire est un roman vrai. &#187; Paul VEYNE Quels sont les r&#233;sultats de l'entreprise sociologique qui, depuis maintenant plusieurs d&#233;cennies, s'applique &#224; l'&#233;tude des r&#233;volutions ? Il n'est ni possible (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Appendice II intitul&#233; &#171; Haute sociologie et &#171; stas&#233;ologie &#187; &#187; du livre de M. Malia &#171; Histoire des r&#233;volutions &#187;, 2006, Tallandier 2008, pp. 403 - 421.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Toute histoire est contemporaine. &#187; Benedetto CROCE&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'histoire, c'est la politique projet&#233;e sur le pass&#233;. &#187; Mikha&#239;l POKROVSKY&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'histoire est un roman vrai. &#187; Paul VEYNE&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quels sont les r&#233;sultats de l'entreprise sociologique qui, depuis maintenant plusieurs d&#233;cennies, s'applique &#224; l'&#233;tude des r&#233;volutions ? Il n'est ni possible ni n&#233;cessaire d'examiner dans le d&#233;tail sa volumineuse production. Pour l'heure, nous pou&#173;vons retracer dans ses grandes lignes l'&#233;volution de notre sujet gr&#226;ce &#224; un &#233;chantillon de points de vue, en nous concentrant sur quelques textes importants qui marquent les principales &#233;tapes de ce qu'on appelle, en r&#233;f&#233;rence au vocabulaire d'Aris&#173;tote, &#171; stas&#233;ologie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean Baechler, &#171; Conservation, r&#233;forme et r&#233;volution comme concepts (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Syst&#233;matiser la comparaison &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le passage de l'histoire traditionnelle &#224; la sociologie est mat&#233;&#173;rialis&#233; par &lt;i&gt;The Anatomy of Revolution &lt;/i&gt;de Crane Brinton, ouvrage qui compte pratiquement parmi les classiques du genre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Crane Brinton, The Anatomy of Revolution, New York, Norton, 1938 ; New York, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Publi&#233; pour la premi&#232;re fois en 1938, r&#233;vis&#233; pour la derni&#232;re fois en 1965, toujours r&#233;imprim&#233;, le sch&#233;ma concep&#173;tuel de ce livre continue &#224; &#234;tre employ&#233; pour expliquer le cours de la R&#233;volution russe, et m&#234;me de la r&#233;volution iranienne de 1979&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Robert V. Daniels, The End of the Communist Reovolution, Londres, Routledge, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Historien de la R&#233;volution fran&#231;aise, son auteur cherche dans cet ouvrage g&#233;n&#233;ral &#224; rendre son sujet &#171; scientifique &#187; et sociologique. &#201;tant donn&#233; la fluidit&#233; des ph&#233;nom&#232;nes histo&#173;riques, il retombe pourtant sur l'une des sciences naturelles les plus douces, la pathologie. La r&#233;volution devient ainsi une &#171; sorte de fi&#232;vre &#187;, sch&#233;ma conceptuel qu'il applique &#224; quatre grands exemples (l'Angleterre, la France, l'Am&#233;rique et la Russie) pour voir quelles &#171; uniformit&#233;s &#187; on peut en tirer. Il ne cherche pas des lois applicables &#224; toutes les r&#233;volutions, mais simplement certains motifs r&#233;guliers qui permettent d'ordonner notre connaissance sociale, des sc&#233;narios qui &#171; s'av&#233;reront &#233;vi&#173;dents, exactement ce que n'importe quel individu raisonnable sait d&#233;j&#224; &#224; propos des r&#233;volutions&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Brinton, Anatomy, p. 26.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. En fait, les r&#233;sultats de Brinton ressemblent fort &#224; la th&#233;orie pendulaire bien connue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution commence quand l'ordre ancien c&#232;de face &#224; la pression de son inefficacit&#233; croissante, la critique des intellec&#173;tuels et la d&#233;fection des &#233;lites, sympt&#244;mes classiques de crise mis en relief par le sociologue pr&#233;f&#233;r&#233; de Brinton, Vilfredo Pareto. La premi&#232;re &#233;tape de la r&#233;volution est domin&#233;e par les &#171; mod&#233;&#173;r&#233;s &#187; en qu&#234;te de changements majeurs mais pas d'un ordre enti&#232;rement nouveau. Le recours &#224; la force radicalise n&#233;anmoins la situation, les conservateurs se montrant hostiles &#224; tout type de r&#233;forme. La voie est ainsi pr&#233;par&#233;e pour la domination d'une minorit&#233; d' &#171; extr&#233;mistes &#187; pr&#234;ts &#224; d&#233;fendre l'ordre nouveau par la violence totale ; ces z&#233;lotes (Cromwell, Robespierre, L&#233;nine) imposent &#224; la soci&#233;t&#233; le r&#232;gne de la terreur et de la puret&#233; r&#233;vo&#173;lutionnaire. La tension constante qu'engendre cette coercition g&#233;n&#233;ralis&#233;e est plus que les simples mortels n'en peuvent sup&#173;porter, d'o&#249; un retour de b&#226;ton ou r&#233;action thermidorienne ; la fi&#232;vre retombe et la soci&#233;t&#233; revient &#224; ce que les mod&#233;r&#233;s d&#233;siraient au d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sc&#233;nario est une description de bon sens de ce qui se produit lors d'un grand soul&#232;vement europ&#233;en. Certains des parall&#232;les que Brinton trace sont r&#233;ellement &#233;clairants : le cres&#173;cendo traumatique du r&#233;gicide en Angleterre et en France, par exemple. Un autre parall&#232;le d&#233;rive du &lt;i&gt;dvoevlastie&lt;/i&gt; (pouvoir duel) qui a exist&#233; en 1917, entre le gouvernement provisoire et les soviets ouvriers. C'est en Russie que le &lt;i&gt;dvoevlastie&lt;/i&gt; est le plus prononc&#233;, mais une polarit&#233; semblable entre &#171; souverainet&#233; l&#233;gale &#187; et &#171; souverainet&#233; ill&#233;gale &#187; a clairement exist&#233; en France entre la Convention et les sans-culottes parisiens organis&#233;s en sections ; en Angleterre entre le parlement et les ind&#233;pendants organis&#233;s au sein de la &lt;i&gt;New Madel Army &lt;/i&gt; ; et m&#234;me en Am&#233;&#173;rique entre le Congr&#232;s continental et les comit&#233;s de correspon&#173;dance &#171; patriotes &#187;. Voil&#224; en effet une uniformit&#233; importante et qui fonctionne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'ensemble, cependant, le sch&#233;ma conceptuel de Brinton n'a qu'une force explicative limit&#233;e. Il s'agit fonci&#232;rement d'une g&#233;n&#233;ralisation du cas fran&#231;ais, ensuite projet&#233;e sur les trois autres cas. Cela marche bien pour l'Angleterre qui, comme l'ont compris Burke, Guizot et Tocqueville, &#233;tait apparent&#233;e &#224; l'Ancien R&#233;gime. Mais ce sch&#233;ma est trompeur pour l'Am&#233;rique et la Russie. L'auteur reconna&#238;t lui-m&#234;me qu'en Am&#233;rique, mal&#173;gr&#233; certains exc&#232;s &#171; patriotiques &#187;, il n'y a pas eu de Terreur ; d'honn&#234;tes propri&#233;taires mod&#233;r&#233;s ont toujours gard&#233; le contr&#244;le de la situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas russe s'&#233;carte encore plus des normes de Brinton. Les mod&#233;r&#233;s de 1917, les Cadets ou lib&#233;raux constitutionnels, furent liquid&#233;s en quelques mois, et non en quatre ans comme en France. Inversement, les extr&#233;mistes, les bolcheviks qui prirent le pouvoir en octobre, y rest&#232;rent pendant sept d&#233;cennies, per&#173;formance qui d&#233;passe de loin le mandat de quinze mois des jacobins. Il n'y a jamais eu de Thermidor, que ce soit en 1921 avec la fin du communisme de guerre et l'instauration de la NEP et d'un semi-march&#233;, ou au milieu des ann&#233;es 1930 entre la collectivisation et les purges de Staline. Certes, apr&#232;s la mort de Staline en 1953, le z&#232;le r&#233;volutionnaire s'est affaibli, mais la dictature du Parti institutionnalis&#233; cr&#233;&#233; par L&#233;nine a conserv&#233; le pouvoir et ses objectifs socialistes sont rest&#233;s intacts jusqu'&#224; l'effondrement de 1991. Apr&#232;s avoir vainement cherch&#233; &#224; placer son Thermidor, entre les &#233;ditions de 1938 et de 1965, l'auteur finit par capituler et qualifie le cas russe de &#171; r&#233;volution perma&#173;nente &#187;, sans toutefois expliquer comment la fi&#232;vre bolchevique a pu aboutir &#224; ce r&#233;sultat aberrant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, en 1938 comme en 1965, peu d'universitaires occiden&#173;taux avaient une id&#233;e claire de ce en quoi consistait l'exp&#233;rience sovi&#233;tique ; l'attente d'un Thermidor &#233;tait une attitude parfaite&#173;ment plausible. Mais cela revenait &#224; attendre Godot, puisque, apr&#232;s Octobre, la &#171; r&#233;volution &#187; avait pris une nouvelle significa&#173;tion : curieusement, le terme ne d&#233;signait plus un soul&#232;vement ou un renversement, mais un r&#233;gime. Notons que ce transfert a lieu pour la plupart des r&#233;volutions du XXe si&#232;cle. Quand un Mao Zedong ou un Castro parle de &#171; d&#233;fense de la r&#233;volution &#187;, il s'agit de d&#233;fendre l'&#201;tat-parti dirigeant, autre particularit&#233; du XXe si&#232;cle dans le ph&#233;nom&#232;ne r&#233;volutionnaire en pleine expan&#173;sion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, m&#234;me si Brinton disposait de toutes les informations accessibles aujourd'hui, son sch&#233;ma conceptuel ne pouvait pas encore expliquer la r&#233;volution institutionnalis&#233;e. Il ne faisait pas voir clairement &lt;i&gt;&#224; propos de quoi&lt;/i&gt; les mod&#233;r&#233;s et les extr&#233;mistes se montraient mod&#233;r&#233;s ou extr&#234;mes. Certes, il reconna&#238;t que les ind&#233;pendants puritains &#233;taient calvinistes, que les jacobins &#233;taient les fils des Lumi&#232;res et que les bolcheviks &#233;taient mar&#173;xistes. Mais dans son analyse, tous agissent non pas en fonction d'un syst&#232;me de croyances, mais seulement d'apr&#232;s leur r&#244;le en tant que mod&#233;r&#233;s ou extr&#233;mistes. Ils sont d&#233;finis par leur fonc&#173;tion, non par leur id&#233;ologie ; dans leur capacit&#233; fonctionnelle, ils sont pratiquement interchangeables. Le sch&#233;ma de Brinton est donc fondamentalement anhistorique. Ses r&#233;volutions sont conceptuellement toutes pareilles, ou du moins analogues, alors qu'il devrait &#234;tre flagrant que, malgr&#233; l'omnipr&#233;sence de la fi&#232;vre, les cas russe et am&#233;ricain se situent &#224; mille lieues l'un de l'autre, sur le plan id&#233;ologique ou sociologique. Autrement, comment la guerre froide aurait-elle pu se produire ? M&#234;me les cas anglais et fran&#231;ais, malgr&#233; leurs similitudes structurelles, affichent des divergences majeures qu'une approche fonction&#173;nelle ne peut saisir, comme l'affirment avec patriotisme les &lt;i&gt;whigs&lt;/i&gt; britanniques et les r&#233;publicains fran&#231;ais depuis Macaulay et Michelet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;volutions ne se r&#233;p&#232;tent pas. On ne peut les r&#233;duire au d&#233;roulement de sc&#233;narios fonctionnels ou structurels. Les r&#233;vo&#173;lutions se font toujours &lt;i&gt;au nom&lt;/i&gt; de quelque chose. Cette moti&#173;vation change avec les &#233;poques, car la culture moderne s'est &#233;loign&#233;e des pr&#233;occupations religieuses au profit de questions la&#239;ques, elle est pass&#233;e des probl&#232;mes politiques aux probl&#232;mes sociaux. Les r&#233;volutions modernes suivent un sc&#233;nario tempo&#173;rel ou s&#233;quentiel, comme le montre m&#234;me l'&#233;chantillonnage limit&#233; de Brinton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est l'&#233;volution du ph&#233;nom&#232;ne. Les r&#233;volutions modernes sont peu &#224; peu devenues plus r&#233;volutionnaires : le cas anglais a d&#233;bouch&#233; sur une monarchie constitutionnelle oligarchique, le cas am&#233;ricain sur une r&#233;publique mod&#233;r&#233;e, le cas fran&#231;ais sur une r&#233;publique radicale et niveleuse, et le cas russe sur une r&#233;pu&#173;blique socialiste sovi&#233;tique. De m&#234;me, les principaux acteurs du drame r&#233;volutionnaire viennent de couches sociales de plus en plus basses dans la hi&#233;rarchie : apr&#232;s avoir appartenu &#224; l'aristo&#173;cratie terrienne et aux riches marchands, les premiers r&#244;les vont ensuite aux intellectuels et aux professions lib&#233;rales, puis aux ouvriers et artisans, et enfin aux paysans. Bref, le processus r&#233;vo&#173;lutionnaire occidental s'est amplifi&#233; avec le temps, dans son intensit&#233; et dans son ambition. De plus, au cours de ce processus, chaque r&#233;volution a tir&#233; les le&#231;ons de la pr&#233;c&#233;dente et a radicalis&#233; cet enseignement pour atteindre un niveau &#171; sup&#233;rieur &#187;, plus d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe donc non seulement un sch&#233;ma structurel d'action &lt;i&gt;&#224; l'int&#233;rieur&lt;/i&gt; de chaque r&#233;volution, ce que refl&#232;te en partie la m&#233;ta&#173;phore de la fi&#232;vre, ch&#232;re &#224; Brinton. Il existe aussi un sch&#233;ma g&#233;n&#233;rique d'escalade r&#233;volutionnaire, que Tocqueville et Marx ont &#233;nonc&#233; de mani&#232;res tr&#232;s diff&#233;rentes au XIXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;volution et haute sociologie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est seulement apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale que l'ana&#173;lyse syst&#233;matique des r&#233;volutions prend toute sa dimension. Une premi&#232;re impulsion est donn&#233;e en 1949, lorsque la Chine vient s'ajouter &#224; la liste canonique des grandes r&#233;volutions, mul&#173;tipliant par deux l'effet de 1917. Cette nouvelle escalade am&#232;ne pour la premi&#232;re fois les paysans sur le devant de la sc&#232;ne r&#233;volutionnaire mondiale. Cette &#233;volution avait commenc&#233; avec la mont&#233;e en puissance d'Emiliano Zapata, en 1910 au Mexique ; elle a fait un grand pas en avant avec la jacquerie russe qui a permis aux bolcheviks de prendre le pouvoir, pous&#173;sant L&#233;nine &#224; pr&#233;senter son parti comme une &#171; alliance r&#233;volutionnaire d'ouvriers et de paysans &#187; ; le processus atteint son point culminant lorsque Mao subordonne les ouvriers aux pay&#173;sans comme premi&#232;re classe r&#233;volutionnaire. Cet effet chinois est encore amplifi&#233; par la guerre froide, &#224; mesure que la r&#233;volu&#173;tion rouge continue &#224; se r&#233;pandre au Vi&#234;t Nam, &#224; Cuba et au Nicaragua, tout en cr&#233;ant des mouvements communistes forts (m&#234;me s'ils finissent par &#233;chouer), de l'Indon&#233;sie &#224; l'Am&#233;rique du Sud. Au lendemain de cette ruralisation de la r&#233;volution, les &#171; rebelles primitifs &#187; et les &#171; r&#233;voltes paysannes &#187; deviennent des sujets d'&#233;tude de plus en plus appr&#233;ci&#233;s en sociologie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;E. J. Hobsbawm, Les Primitifs de la r&#233;volte dans l'Europe moderne, tr. R. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde impulsion vient de l'institutionnalisation des sciences sociales apr&#232;s la guerre, surtout au sein de la m&#233;ga&#173; universit&#233; am&#233;ricaine. Ces disciplines sont alors collectivement promues au rang de troisi&#232;me grand domaine du savoir, au m&#234;me niveau que les humanit&#233;s et les sciences naturelles ; elles aspirent &#224; &#233;galer celles-ci dans la rigueur et la certitude de leurs m&#233;thodes. La &#171; soci&#233;t&#233; &#187;, dans ses structures, ses fonctions et ses composantes de base, est ainsi vue comme une entit&#233; uni&#173;verselle, susceptible d'une analyse &#171; objective &#187;, selon des cat&#233;&#173;gories valides dans toutes les cultures et &#224; n'importe quelle &#233;poque. Il devient donc imp&#233;ratif de faire entrer le ph&#233;nom&#232;ne r&#233;volutionnaire prolif&#233;rant dans ces nouvelles cat&#233;gories tr&#232;s strictes. Les tentatives de Brinton avant-guerre sont bient&#244;t rejet&#233;es comme relevant d'une approche &#171; primitive &#187; de la r&#233;volution, proche de l'histoire naturelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La haute sociologie se divise en deux grands groupes : le fonctionnalisme structurel, synth&#232;se am&#233;ricaine des ma&#238;tres europ&#233;ens Weber et Durkheim, et l'analyse de classe socio&#173;-&#233;conomique, approche qui doit &#233;videmment beaucoup au mar&#173;xisme sans &#234;tre pourtant &#171; orthodoxe &#187;. Dans la premi&#232;re cat&#233;&#173;gorie, nous trouvons la th&#233;orie de la guerre interne, d&#233;j&#224; mentionn&#233;e. Pour l'&#233;toffer un peu dans la langue des nouvelles sciences sociales, disons qu'elle comprend &#171; quatre variables positives &#8211; inefficacit&#233; de l'&#233;lite, d&#233;sorientation due &#224; l'&#233;volution sociale, subversion, conditions favorables aux rebelles &#8211; et quatre variables n&#233;gatives &#8211; m&#233;canismes de diversion, condi&#173;tions favorables au r&#233;gime en place, m&#233;canismes d'adaptation et r&#233;pression efficace &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Harry Eckstein, &#171; On the Etiology of Internai Wars &#187;, History and Theory, 4, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Toute guerre interne peut pr&#233;tendu&#173;ment s'expliquer par les diff&#233;rents mod&#232;les d'interaction de ces huit variables. Peut-&#234;tre bien. Mais aucun historien ne s'en est servi syst&#233;matiquement pour une r&#233;volution donn&#233;e. Viennent ensuite les th&#233;ories de la &#171; frustration-agression &#187;, les th&#233;ories du &#171; dysfonctionnement &#187; structurel ou du &#171; d&#233;s&#233;quilibre &#187; poli&#173;tique et social, ou du blocage institutionnel de la &#171; modernisa&#173;tion &#187;. Et nous avons la proposition behavioriste selon laquelle les r&#233;volutions ne sont pas d&#233;clench&#233;es par une mis&#232;re accrue mais par la&#171; privation relative &#187;, c'est-&#224;-dire par l'&#233;cart entre les attentes des hommes et leur perception de leur v&#233;ritable situa&#173;tion&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le classique dans ce dernier genre est Ted Robert Gurr, Why Men Rebel, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certaines de ces th&#233;ories ont donn&#233; lieu &#224; un usage cr&#233;atif dans l'&#233;tude concr&#232;te de certaines r&#233;volutions. L'historien Lawrence Stone a employ&#233; efficacement la privation relative et, jusqu'&#224; un certain point, la guerre interne pour analyser les causes de la R&#233;volution anglaise&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stone, Causes, p. 30-37.&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Charles Tilly est un cas parti&#173;culier puisqu'il est &#224; la fois historien et sociologue, un connais&#173;seur de certains domaines temporels nationaux et un th&#233;oricien des r&#233;volutions en g&#233;n&#233;ral. Il nous propose d'une part l'&#233;tude exemplaire d'une contre-r&#233;volution apparemment contradic&#173;toire, men&#233;e par la classe inf&#233;rieure (&lt;i&gt;La Vend&#233;e&lt;/i&gt;)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Charles Tilly, La Vend&#233;e : R&#233;volution et contre-R&#233;volution, tr. P. Martory, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; d'autre part, un trait&#233; th&#233;orique qui analyse les uniformit&#233;s du processus menant de la &#171; mobilisation &#187; sociale &#224; la v&#233;ritable &#171; r&#233;volu&#173;tion &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, Reading, Mass., Addison&#173; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il n'existe pas de sc&#233;nario unique qui se r&#233;p&#232;te dans l'histoire europ&#233;enne, mais un m&#233;canisme de changement r&#233;vo&#173;lutionnaire propre &#224; chaque soul&#232;vement. Tilly utilise l'image de l'embouteillage qui se forme lorsque diff&#233;rents flux de circu&#173;lation, dot&#233;s chacun de causes distinctes, convergent pour cr&#233;er un grand encombrement. Les r&#233;volutions se produisent lorsque convergent plusieurs lignes de causalit&#233; &#171; normale &#187; (&#233;cono&#173;mique, d&#233;mographique, constitutionnelle, internationale, etc.). Dans la situation r&#233;volutionnaire, deux ou plusieurs blocs &#171; rivaux &#187; formulent des &#171; revendications &#187; incompatibles pour prendre le contr&#244;le de l'&#201;tat ; ce &#171; pouvoir duel &#187; provoque une lutte et une issue r&#233;volutionnaire. L'histoire entre en jeu dans ce mod&#232;le parce que l'&#201;tat, l'&#233;conomie et la soci&#233;t&#233; changent avec le temps : Tilly &#233;voque la r&#233;volte des Pays-Bas (premi&#232;re r&#233;volution bourgeoise), la R&#233;volution anglaise, la R&#233;volution fran&#231;aise et la R&#233;volution russe. L'&#233;croulement sovi&#233;tique de 1989-1991 compte pour une r&#233;volution, mais pas aussi impor&#173;tante que les quatre grandes. La culture et l'id&#233;ologie n'ont aucune place dans ce mod&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contentons-nous pour le moment de noter que ces diff&#233;rentes tentatives structuralistes ont forc&#233; la plupart des historiens (rest&#233;s tr&#232;s hostiles aux th&#233;ories jusque bien apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale) &#224; se montrer bien plus pr&#233;cis dans la formula&#173;tion de leurs questions et de leurs r&#233;ponses&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peter Burke, History and Social Theory, lthaca, N.Y., Comell University (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Malgr&#233; tout, la th&#233;orie se limite bien trop souvent &#224; &#233;noncer abstraitement des choses que nous savons d&#233;j&#224;, sur la politique et la soci&#233;t&#233;. Et elle r&#233;duit l'exp&#233;rience v&#233;cue &#224; une sorte de m&#233;canisme auto&#173; propuls&#233;, &#171; scientifique &#187; uniquement dans sa logique conceptuelle interne (qui n'est parfois que la pseudo-pr&#233;cision d'un raffinement terminologique excessif), et non dans ses relations avec les donn&#233;es historiques observ&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les th&#233;ories n&#233;omarxistes de la r&#233;volution sont plus int&#233;ress&#173;antes pour les historiens, pr&#233;cis&#233;ment parce que, par d&#233;fini&#173;tion, la comparaison suppose l'examen de cas sp&#233;cifiques. Le quasi-classique est ici le livre de Barrington Moore, &lt;i&gt;Social Origins of Dictatorsbip and Democracy : Lord and Peasant in the Making of the Modern World&lt;/i&gt;, paru en 1966&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Barrington Moore, Les Origines sociales de la dictature et de la d&#233;mocratie, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sociologue dot&#233; d'une bonne base empirique en Russie sovi&#233;tique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Barrington Moore, Soviet Politics : The Dilemma of Power ; the Roles of (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (comme Brinton en France), Moore prend pour point de d&#233;part l'id&#233;e que le monde moderne est d&#233;fini par un mouvement inexorable de toutes les soci&#233;t&#233;s vers le capitalisme, processus qui entra&#238;ne l'&#233;limination de la paysannerie toujours r&#233;trograde. Son probl&#232;me est alors de d&#233;terminer dans quelles conditions cette &#171; modernisation &#187; m&#232;ne &#224; la d&#233;mocratie plut&#244;t qu'&#224; la dictature, que celle-ci soit communiste ou fasciste. En essayant de r&#233;pondre, il rencontre bien s&#251;r le grand paradoxe de l'analyse de classe au XXe si&#232;cle : contrairement aux pr&#233;visions de Marx, la r&#233;volution socialiste n'a triomph&#233; que dans les soci&#233;t&#233;s agraires attard&#233;es, et jamais dans les soci&#233;t&#233;s industrielles avan&#173;c&#233;es, o&#249; les seules r&#233;volutions furent fascistes. Pourtant, en tant que quasi marxiste, Moore reste fid&#232;le &#224; l'id&#233;e que toutes les r&#233;volutions s'expliquent en termes de classes. Il cherche donc &#224; r&#233;soudre le paradoxe marxiste moderne en redistribuant les cartes des classes sociales et du r&#233;gime politique pour produire de nouvelles correspondances entre ces deux facteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le ainsi &#233;labor&#233; envisage trois types de modernisation : le capitalisme d&#233;mocratique en Occident, le capitalisme autori&#173;aire et finalement fasciste en Allemagne et au Japon, et la moder&#173;nisation communiste par le haut, qui remplace le capitalisme en Russie et en Chine. Dans chaque cas, l'issue est d&#233;termin&#233;e non par l'interaction de la bourgeoisie et du prol&#233;tariat, comme dans le marxisme classique, mais par l'interaction de l'aristocratie et de la paysannerie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la premi&#232;re cat&#233;gorie, les &#171; d&#233;mocraties bourgeoises &#187; (terme que Moore s'excuse presque d'employer, mais qu'il uti&#173;lise r&#233;solument), on rencontre trois sous-sections : l'Angleterre, la France et les &#201;tats-Unis, comme on pouvait s'y attendre. En Angleterre, l'aristocratie s'engage dans l'agriculture commer&#173;ciale et fusionne ainsi avec la bourgeoisie pour limiter le pou&#173;voir de la monarchie ; la paysannerie est donc &#233;limin&#233;e par les enclosures des terrains communaux et les ouvriers sont trop isol&#233;s pour se r&#233;volter. Il en r&#233;sulte un capitalisme robuste et une d&#233;mocratie imparfaite mais lib&#233;rale. En France, la bour&#173;geoisie, moins dynamique &#233;conomiquement qu'en Angleterre, se fie &#224; la paysannerie et, en partie, aux ouvriers, pour chasser une aristocratie largement pr&#233;commerciale et parasite et pour d&#233;truire la monarchie. Il en r&#233;sulte une d&#233;mocratie &#224; large base mais un capitalisme faible, &#224; cause du poids social des petits propri&#233;taires paysans. En Am&#233;rique, la guerre de S&#233;cession joue le r&#244;le de r&#233;volution bourgeoise (sic !), d&#233;truisant l'aristocratie commerciale mais encore &#171; f&#233;odale &#187; du Sud, et pr&#233;parant ainsi la voie au triomphe du capitalisme et &#224; une d&#233;mocratie r&#233;elle mais pleine de d&#233;fauts. Ce dernier sous-ensemble est manifeste&#173; ment absurde ; c'est une projection transatlantique forc&#233;e du cas &#233;conomique que Moore et Marx jugent paradigmatique (l'Angleterre), afin de soutenir un mod&#232;le &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;. Comme la terminologie de Brinton, tout cela prouve simplement que l'Am&#233;rique est l'intruse parmi les r&#233;volutions modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me ensemble d&#233;gag&#233; par Moore, l'Allemagne et le Japon, offre un mod&#232;le de modernisation autoritaire par le haut. La dynamique est ici une alliance de l'aristocratie avec la monarchie absolue pour asservir la paysannerie et se lancer ainsi dans l'agriculture commerciale. Cette voie pousse &#224; encourager le capitalisme avanc&#233; pour l'expansion nationale, et finit par d&#233;boucher sur la dictature fasciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le troisi&#232;me groupe, la Russie et la Chine, une aristocra&#173;tie faible vit dans une d&#233;pendance excessive envers la monar&#173;chie autocratique, dont elle a besoin pour soumettre et exploiter la paysannerie. Cela produit un d&#233;veloppement capitaliste faible et largement guid&#233; par l'&#201;tat, qui induit la d&#233;faite nationale dans les guerres du XXe si&#232;cle. Cela produit &#224; son tour une explosion paysanne, men&#233;e par des intellectuels m&#233;contents, qui balaie la monarchie, l'aristocratie et la bourgeoisie d&#233;pend&#173;ante de l'&#201;tat. La t&#226;che in&#233;vitable de modernisation est alors assum&#233;e par les intellectuels m&#233;contents qui sont arriv&#233;s au pouvoir au milieu du tumulte. Cette dictature communiste et &#171; totalitaire &#187; entra&#238;ne finalement la liquidation n&#233;cessaire de &#171; l 'idiotie de la vie rurale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le de Moore propose une construction intellectuelle aussi ing&#233;nieuse qu'ambitieuse. Il r&#233;unit une multiplicit&#233; de variables au sein d'un mod&#232;le dot&#233; d'une coh&#233;rence interne et les relie de mani&#232;re apparemment plausible &#224; une gamme pla&#173;n&#233;taire d'exemples. Sur ces deux points, il va bien au-del&#224; de &#171; l'histoire naturelle &#187; de Brinton ; comme construction th&#233;o&#173;rique, son syst&#232;me rivalise en complexit&#233; avec les mod&#232;les structurels-fonctionnels les plus englobants, tout en les surpas&#173;sant par l'ampleur des exemples factuels. Fond&#233; sur une lecture exhaustive de toutes les langues europ&#233;ennes concern&#233;es (il serait d&#233;raisonnable d'esp&#233;rer aussi une ma&#238;trise du chinois et du japonais), il offre souvent des observations m&#233;thodologiques stimulantes et des aper&#231;us pertinents sur l'histoire sociale, de la guerre des Paysans allemands en 1525 jusqu'&#224; la Chine et &#224; l'Inde du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sa principale contribution est peut-&#234;tre involontaire lorsqu'il fournit un exemple monumental du type d'explicats historique qui ne fonctionne pas. En r&#233;alit&#233;, Moore discr&#233;dite marxisme bien mieux que ne le font ses critiques avou&#233;s, en utilisant l'analyse de classe sur une &#233;chelle plan&#233;taire, Moore inverse la th&#233;orie de l'histoire comme progression de la soci&#233;t&#233; f&#233;odale &#224; la soci&#233;t&#233; socialiste en passant par la soci&#233;t&#233; bourgeoise. Les seigneurs r&#233;actionnaires et les paysans r&#233;trogrades deviennent les grandes forces r&#233;volutionnaires du monde moderne ; la bourgeoisie fait figure d'unique bastion de la d&#233;mocratie, tandis que le prol&#233;tariat dispara&#238;t compl&#232;tement ; le r&#233;sultat global de la r&#233;volution au XXe si&#232;cle est la dictature, et non la lib&#233;ration humaine. Refusant d'accepter ce sinistre r&#233;sul&#173;tat de la modernit&#233;, Moore ajoute un dernier chapitre sur l'Inde socialiste dans l'espoir d'y discerner la promesse d'un avenir meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?1034-Sociologie-des-revolutions-2-2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Seconde partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Jean Baechler, &#171; Conservation, r&#233;forme et r&#233;volution comme concepts socio&#173;logiques &#187;, &lt;i&gt;Esprit critique&lt;/i&gt;, 6, n&#176; 2 (printemps 2004), p. 70-86.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Crane Brinton, &lt;i&gt;The Anatomy of Revolution, New York, Norton&lt;/i&gt;, 1938 ; New York, Vintage Books, 1965, r&#233;impression.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Robert V. Daniels, &lt;i&gt;The End of the Communist Reovolution&lt;/i&gt;, Londres, Routledge, 1993. Sheila Fitzpatrick, &lt;i&gt;The Russian Revolution&lt;/i&gt;, New York, Oxford University Press, 1982, 1995. Nikki Keddie, &lt;i&gt;Iran and the Muslim World : Resistance and Revolution&lt;/i&gt;, New York, New York University Press, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Brinton, &lt;i&gt;Anatomy&lt;/i&gt;, p. 26.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;E. J. Hobsbawm, &lt;i&gt;Les Primitifs de la r&#233;volte dans l'Europe moderne&lt;/i&gt;, tr. R. Laars, Paris, Fayard, 1963. Eric Wolf, &lt;i&gt;Les Guerres paysannes du vingti&#232;me si&#232;cle&lt;/i&gt;, tr. M.-C. Giraud, Paris, Masp&#233;ro, 1974.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Harry Eckstein, &#171; On the Etiology of Internai Wars &#187;, &lt;i&gt;History and Theory&lt;/i&gt;, 4, n&#176; 2 (1964-1965), p. 133-163. Laurence Stone, &lt;i&gt;Les Causes de la r&#233;volution anglaise : 1529-1642&lt;/i&gt;, tr. A. Hertier, Paris, Flammarion, 1974, p. 30.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le classique dans ce dernier genre est Ted Robert Gurr, &lt;i&gt;Why Men Rebel&lt;/i&gt;, Princeton, Princeton University Press, 1970.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Stone, &lt;i&gt;Causes&lt;/i&gt;, p. 30-37.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Charles Tilly, &lt;i&gt;La Vend&#233;e : R&#233;volution et contre-R&#233;volution,&lt;/i&gt; tr. P. Martory, Paris, Fayard, 1970.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Charles Tilly, &lt;i&gt;From Mobilization to Revolution&lt;/i&gt;, Reading, Mass., Addison&#173; Wesley, 1978 ; Charles Tilly, &lt;i&gt;Contrainte et capital dans la formation de l'Europe : 990-1990&lt;/i&gt;, tr. D.-A. Canal, Paris, Aubier, 1992. Voir aussi Charles Tilly, &lt;i&gt;Les R&#233;volutions europ&#233;ennes : 1492-1992&lt;/i&gt;, tr. P. Chemla, Paris, Seuil, 1993 ; Charles Tilly et Wim P. Blockmans, &#233;d., &lt;i&gt;Cities and the Rise of States in Europe, A.D. 1000 to 1800&lt;/i&gt;, Boulder, Colo., Westview Press, 1994 ; Charles Tilly, &#233;d., &lt;i&gt;The Formation of National States in Western Europe&lt;/i&gt;, Princeton, Princeton University Press, 1975.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Peter Burke, &lt;i&gt;History and Social Theory&lt;/i&gt;, lthaca, N.Y., Comell University Press, 1993.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Barrington Moore, &lt;i&gt;Les Origines sociales de la dictature et de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, tr. P. Clinquart, Paris, Maspero, 1969.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Barrington Moore, &lt;i&gt;Soviet Politics : The Dilemma of Power ; the Roles of Ideas in Socal Change&lt;/i&gt;, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1950.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'Europe politique sur le tr&#232;s long terme (2/2)</title>
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		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
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		<dc:subject>Testart A.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Voir la premi&#232;re partie (.../...) La guerre De ce que les squelettes dans les n&#233;cropoles ruban&#233;es ne pr&#233;sentaient pas de traces de violence, on en a conclu que ces soci&#233;t&#233;s &#233;taient sans violence. De ce que les villages n'&#233;taient pas fortifi&#233;s (encore que certains sont enclos dans des enceintes dont je vais bient&#244;t parler), on a tir&#233; la m&#234;me conclusion. La vieille id&#233;e rousseauiste du &#171; bon sauvage &#187; a fait le reste : ce ne pouvait &#234;tre que de paisibles cultivateurs. Colin Renfrew (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-42-relativisme-+" rel="tag"&gt;Relativisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-61-antiquite-+" rel="tag"&gt;Antiquit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-88-primitivisme-+" rel="tag"&gt;Primitivisme&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-122-guerre-+" rel="tag"&gt;Guerre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-213-prehistoire-+" rel="tag"&gt;Pr&#233;histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-216-type-anthropologique-+" rel="tag"&gt;Type anthropologique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-254-Testart-A-+" rel="tag"&gt;Testart A.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?994-L-Europe-politique-sur-le-tres' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la premi&#232;re partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La guerre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce que les squelettes dans les n&#233;cropoles ruban&#233;es ne pr&#233;sentaient pas de traces de violence, on en a conclu que ces soci&#233;t&#233;s &#233;taient sans violence. De ce que les villages n'&#233;taient pas fortifi&#233;s (encore que certains sont enclos dans des enceintes dont je vais bient&#244;t parler), on a tir&#233; la m&#234;me conclusion. La vieille id&#233;e rousseauiste du &#171; bon sauvage &#187; a fait le reste : ce ne pouvait &#234;tre que de paisibles cultivateurs. Colin Renfrew enfin, arch&#233;ologue r&#233;put&#233;, a avanc&#233; dans un livre d&#233;sormais c&#233;l&#232;bre que la n&#233;olithisation de l'Europe avait d&#251; se faire de fa&#231;on pacifique. La th&#232;se a plu, d'autant qu'elle permettait une vision plus aimable des Indo-Europ&#233;ens que Renfrew identifie avec les premiers n&#233;olithiques, et qui auraient donc &#233;t&#233; pacifiques, &#224; l'encontre de la th&#232;se classique qui en faisait des guerriers conqu&#233;rants mont&#233;s sur leurs chars. Or &#8211; et je le dis en d&#233;pit de l'audience incroyable qu'une th&#232;se aussi sp&#233;culative a pu rencontrer&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Renfrew, 1990 ; critique dans Testart, 2010 b, pp. 196, 199. Mon probl&#232;me, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; elle n'est pas cr&#233;dible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne connais aucun exemple ethnographique ni historique d'un peuple qui en ait d&#233;plac&#233; un autre pacifiquement, qu'il l'ait colonis&#233; ou accultur&#233; de cette fa&#231;on. Que ce soit chez les Indiens d'Am&#233;rique du Nord ou d'Afri&#173; que, chaque fois qu'il est question de migration, ce sont des villages br&#251;l&#233;s, des massacres, des atrocit&#233;s. De m&#234;me pour la colonisation europ&#233;enne. Aujourd'hui, nous sommes &#224; peu pr&#232;s certains que la n&#233;olithisation de l'Europe fut le fait d'immigrants en provenance du Proche-Orient ; l'Europe, avant eux, n'&#233;tait pas vide ; il y eut forc&#233;ment des guerres. Ce n'est pas que l'homme soit &#171; m&#233;chant &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Comme se pla&#238;t &#224; dire, non sans ironie, mon camarade Jean-Paul Demoule, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, c'est que des syst&#232;mes sociaux diff&#233;rents, qui sont en m&#234;me temps des syst&#232;mes de droit et de pens&#233;e, conduisent &#224; l&#233;gitimer diff&#233;remment des droits pour les uns et pour les autres, et ces droits entrent en conflit. Lorsque les Anglais autour de 1800 entr&#232;rent en contact avec les Aborig&#232;nes australiens, tout se fit tout d'abord avec les meilleurs sentiments et dans la bonne humeur. Mais quand des Aborig&#232;nes jugeant qu'un nouveau gibier, le mouton, &#233;tait bon &#224; chasser comme tout autre abattirent quelques b&#234;tes du troupeau, le propri&#233;taire cria au vol ; le gouverneur fit arr&#234;ter quelques Aborig&#232;nes et les fit pendre en toute justice, pour vol ; et toujours en toute justice, parce que la vendetta est la loi du monde aborig&#232;ne, les Aborig&#232;nes fl&#233;ch&#232;rent quelques bergers ; apr&#232;s quoi, on organisa des exp&#233;ditions arm&#233;es pour r&#233;primer ces crimes abominables qui visaient de paisibles civils, les fusils donnant aux soldats anglais un avantage sur leur adversaire qu'il n'est pas besoin de commenter. Les gens du ruban&#233; s'enfoncent toujours plus avant dans les territoires des chasseurs-cueilleurs m&#233;solithiques. Ils suivent tout d'abord les vall&#233;es, cultivant probablement les bords de rivi&#232;re ; il existe en tout cas une corr&#233;lation tr&#232;s nette entre leurs &#233;tablissements et le l&#339;ss si r&#233;pandu dans ces r&#233;gions d'Europe temp&#233;r&#233;e. Ce n'est tout au plus, au d&#233;but, qu'un ph&#233;nom&#232;ne d'infiltration qui ne vient pas limiter les terres de chasse des m&#233;solithiques. Mais les sources de conflits sont innombrables, tout comme elles l'&#233;taient dans le Far West entre les colons et les Indiens. Tous voulaient la paix, les uns, garder leur territoire, les autres, seulement quelques lopins de terre. Mais tous se firent la guerre, et le colon, h&#233;ros de nos &lt;i&gt;westerns&lt;/i&gt;, le savait bien, qui devait toujours garder par-devers lui un fusil. Et il n'eut pas &#224; le faire seulement contre des Indiens. C'est pourquoi, si le premier caract&#232;re de la culture ruban&#233;e fut une certaine aust&#233;rit&#233;, son second fut tr&#232;s certainement une ins&#233;curit&#233; chronique, telle que chacun devait &#224; tout moment se tenir pr&#234;t &#171; &#224; faire le coup de feu &#187;,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi n'existait-il pas de fortifications ? Parce qu'il n'en existe pas toujours, m&#234;me chez des peuples excessivement guerriers : par exemple, chez les Iroquois, les sources du XVIIe si&#232;cle mentionnent que certains villages &#233;taient puissamment d&#233;fendus par de hautes palissades, et d'autres pas, sans que l'on puisse comprendre pourquoi, les villages non d&#233;fendus n'&#233;tant pas les plus petits. Les exemples ethnographiques de peuples, soit guerriers, soit vivant dans un climat perp&#233;tuel d'ins&#233;curit&#233;, ne faisant aucune fortification, abondent. De toute fa&#231;on, c'est seulement lorsque le ruban&#233; est dans sa phase d'expansion qu'il ne fait pas de fortification. Il forme alors une sorte de front pionnier, extr&#234;mement mobile, le village se d&#233;pla&#231;ant au bout de quelques dizaines d'ann&#233;es ; toute cette ambiance ne porte pas &#224; &#233;riger des remparts. Pourquoi ne trouve-t-on aucune trace de violence sur les squelettes que l'on d&#233;couvre par milliers dans les n&#233;cropoles ? Parce qu'il en allait sans doute comme dans bien des cultures, chez les Iroquois ou en c&#244;te nord-ouest, le mort &#224; la guerre recevant un traitement fun&#233;raire particulier, &#233;tant br&#251;l&#233; si les autres &#233;taient inhum&#233;s, &#233;tant inhum&#233; &#224; part si les autres l'&#233;taient en n&#233;cropole, ou simplement &#233;tant laiss&#233; sur le lieu o&#249; il &#233;tait tomb&#233; pour t&#233;moigner devant l'&#233;ternit&#233; de sa bravoure. Il ne faut pas oublier enfin qu'il est un dernier point confirm&#233; par toutes les sources ethnographiques : nulle part dans ces soci&#233;t&#233;s traditionnelles, on ne rend d'hommage fun&#233;raire &#224; l'ennemi tu&#233;, plut&#244;t, on s'acharne sur lui, on outrage les cadavres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Donn&#233;es r&#233;unies dans le rapport de l'ANR (Testart et L&#233;crivai, 2009). Il (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Sachant que c'est g&#233;n&#233;ralement le vainqueur qui reste ma&#238;tre du terrain apr&#232;s un affrontement et que, statistiquement parlant, il y a plus de chances qu'il y ait plus de morts du c&#244;t&#233; des vaincus que du c&#244;t&#233; des vainqueurs, pour la plupart des morts &#224; la guerre, il n'y a aucune chance que les arch&#233;ologues les retrouvent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'image idyllique des paisibles agriculteurs a de toute fa&#231;on &#233;t&#233; s&#233;rieusement entam&#233;e par la d&#233;couverte de Talheim, dans le Bade-Wurtemberg : trente-quatre personnes tu&#233;es par des coups encore visibles port&#233;s derri&#232;re le cr&#226;ne et enterr&#233;es p&#234;le-m&#234;le dans une fosse commune. Ce ne fut pas une petite guerre qui, suivant les d&#233;finitions courantes, vise &#224; an&#233;antir les forces vives de l'adversaire ; ce fut un petit massacre, puisque l'on compte parmi les trente-quatre victimes sept femmes et seize enfants. Ensuite, on d&#233;couvrit Asparn-Schletz, en Autriche, avec ses deux foss&#233;s vaguement circulaires, d'un diam&#232;tre de 300 m environ et entourant probablement un village, avec, dans le foss&#233; int&#233;rieur, les restes de soixante-sept individus (NMI, nombre minimal estim&#233; d'apr&#232;s le d&#233;compte des ossements) qui pr&#233;sentaient tous des traces patentes de violence et abandonn&#233;s sans s&#233;pulture (les os portent des traces caract&#233;ristiques de grignotages par les animaux).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il y a le site de Herxheim, dans le Palatinat, connu depuis un certain temps, mais &#224; l'interpr&#233;tation difficile parce que dans des foss&#233;s d'enceinte (de forme trap&#233;zo&#239;dale, 250 m x 230 m), fouill&#233;s sur une moiti&#233; et qui devaient contenir les restes de quelque mille individus, on ne retrouve les os que sous une forme extr&#234;mement fragment&#233;e. Une telle quantit&#233;, pour le ruban&#233;, mais aussi pour toutes les enceintes fossoy&#233;es des temps futurs, est compl&#232;tement exceptionnelle ; comme aussi le nombre de calottes cr&#226;niennes, visiblement d&#233;coup&#233;es. L'interpr&#233;tation fun&#233;raire (rite secondaire, vidange de cimeti&#232;re) a longtemps pr&#233;valu. Mais dans une r&#233;interpr&#233;tation brillante, Bruno Boulestin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Boulestin et al., 2009 a ; Id., 2009 b ; contra Orschiedt et Haidle, 2006.&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; a pu montrer que tous les crit&#232;res convergeaient pour indiquer que ces gens avaient &#233;t&#233; mang&#233;s : brisure longitudinale des os, traitement diff&#233;rentiel des os longs (avec moelle) et des courts, traces de d&#233;charnement, de stries non douteuses sur les cr&#226;nes, etc. La question est de savoir de quel type d'anthropophagie il s'agissait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vu le nombre important d'individus concern&#233;s, et la taille r&#233;duite du groupe qui aurait pu soutenir un si&#232;ge dans cette enceinte, un cannibalisme de survie est exclu. S'agissait-il d'un cannibalisme fun&#233;raire, analogue &#224; ce que l'on conna&#238;t de nombreux peuples subactuels d'Oc&#233;anie ou d'Am&#233;rique du Sud ? On ne peut tout &#224; fait exclure cette hypoth&#232;se, l'id&#233;e que la quantit&#233; impliqu&#233;e par une p&#233;riode qui n'exc&#233;derait pas cinquante ans est incompatible avec la d&#233;mographie d'un village n'est pas recevable, car il faut dans toutes les hypoth&#232;ses envisager -si un aussi court laps de temps, fond&#233; uniquement sur la comparaison des styles c&#233;ramiques, doit &#234;tre confirm&#233; &#8211; une fr&#233;quentation du site par une population beaucoup plus large que celle du village. C'est d'ailleurs ce que beaucoup supposent en voyant les poteries d&#233;pos&#233;es au fond de l'enceinte, qui proviennent de lieux fort &#233;loign&#233;s, jusqu'&#224; 450 km. Les calottes d&#233;coup&#233;es, sachant que certains peuples (les Ach&#233; et les Wari') mangent leurs parents en totalit&#233; et s'en d&#233;lectent, ne sont pas plus un argument, car la meilleure fa&#231;on de pr&#233;senter une cervelle est encore, dans tous les cas, de la pr&#233;senter sur un fond de calotte cr&#226;nienne comme on fait d'un &#339;uf mollet ou &#224; la coque. Pour le moment, la seule indication que l'on pourrait invoquer en d&#233;faveur de l'hypoth&#232;se fun&#233;raire est que l'on voit difficilement l'individu, apr&#232;s avoir mang&#233; ses parents pour leur faire honneur, en jeter les restes dans les foss&#233;s comme de vulgaires d&#233;tritus. L'&#233;tude syst&#233;matique des traumatismes cr&#226;niens, qui devrait fournir des arguments d&#233;cisifs, n'a pas &#233;t&#233; faite ou n'a pas &#233;t&#233; publi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse des isotopes du strontium&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jeunesse, communication personnelle.&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. montre au moins que les gens mang&#233;s &#224; Herxheim provenaient de r&#233;gions &#233;loign&#233;es du site (m&#234;me conclusion qu'au regard de la c&#233;ramique), et il est difficile d'imaginer que des gens d&#233;c&#233;d&#233;s plusieurs centaines de kilom&#232;tres &#224; la ronde aient &#233;t&#233; transport&#233;s jusqu'&#224; Herxheim uniquement pour b&#233;n&#233;ficier d'un rituel fun&#233;raire particulier. Il est beaucoup plus facile d'imaginer que des raids conduits par Herxheim, et par ses alli&#233;s, dans de lointaines r&#233;gions en aient ramen&#233; des captifs pour les torturer et les manger lors d'une grande f&#234;te publique. C'est ce que faisaient les Iroquois ; c'est ce que faisaient les Tupinamba, les plus c&#233;l&#232;bres des cannibales, qui donnaient au captif une &#233;pouse, lui permettaient d'avoir des enfants, le traitaient comme un des leurs des ann&#233;es durant, avant la fameuse f&#234;te au cours de laquelle on le mangeait. Ils faisaient cela pour se venger de leurs ennemis, et tout autant pour se les &#171; assimiler &#187;. Personnellement, je vois bien les Ruban&#233;s &#171; assimiler &#187; de cette fa&#231;on les derniers m&#233;solithiques. Rien ne s'oppose &#224; vrai dire &#224; cette interpr&#233;tation. Ni le fait que ces exp&#233;ditions auraient pu &#234;tre si lointaines, puisque l'on sait que certains des Indiens des Plaines (et qui n'utilisaient nullement le cheval &#224; l'aller) pouvaient parcourir des centaines de kilom&#232;tres seulement pour effectuer un raid aux fins de capturer des chevaux et des scalps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de la f&#234;te, on r&#233;unissait sans doute les alli&#233;s et les femmes (ce sont souvent les veuves qui poussent &#224; la guerre pour venger leurs fr&#232;res ou leurs fils morts, et ce sont aussi les plus actives dans les tortures indiennes), et une fois le tout termin&#233;, on jetait les os dans le foss&#233;. C'est le foss&#233; interne qui contient le plus de restes humains. Ils sont organis&#233;s par paquets, et il n'y a pas lieu d'y voir un rituel, ce sont seulement des d&#233;chets de rituels, parce que tout rituel donne lieu aussi &#224; une poubelle, et parce que ce sont toujours les poubelles qui constituent les plus importantes des donn&#233;es arch&#233;ologiques. Chaque paquet correspondait probablement &#224; une f&#234;te tenue &#224; intervalle r&#233;gulier ; sur cinquante ans, cela ferait un peu moins d'une dizaine d'individus mang&#233;s &#224; chaque f&#234;te. L'id&#233;e de sacrifice a &#233;t&#233; avanc&#233;e, sans doute parce que c'est une id&#233;e &#224; la mode, mais elle n'explique rien, car il faut demander : mais qui sacrifiait-on ? Ce n'est que dans les mythes, les &#233;pop&#233;es ou les l&#233;gendes que l'on sacrifie son fils ou sa fille, tandis que dans la r&#233;alit&#233; historique et ethnographique, ce sont toujours des prisonniers de guerre. L'expression &#171; cannibalisme sacrificiel &#187;, tout juste propre &#224; gommer l'horreur de la chose en la dissimulant sous les voiles de la religion, ne veut pas dire grand-chose. Les Azt&#232;ques sacrifiaient leurs cap&#173; tifs, et leur chair &#233;tait ensuite distribu&#233;e parmi les nobles aupr&#232;s desquels elle constituait un mets de choix ; mais ce cannibalisme venait apr&#232;s le sacrifice, apr&#232;s que l'on eut offert aux dieux ce sang dont ils avaient tant besoin, apr&#232;s que l'on eut dress&#233; sur le &lt;i&gt;tzompantli&lt;/i&gt; les t&#234;tes des sacrifi&#233;s, une fois donc le sacrifice termin&#233;. Exactement comme on distribue le soir de la &lt;i&gt;feria&lt;/i&gt; la viande de &lt;i&gt;torro&lt;/i&gt; que l'on mange, mais on ne fait pas la corrida pour se repa&#238;tre de cette viande. Pas plus chez les Iroquois, o&#249; l'anthropophagie ne repr&#233;sentait nullement le trait majeur de leur traitement des prisonniers ; c'est parce qu'il fallait les torturer (les tortures iroquoises duraient plusieurs jours), les humilier de multiples fa&#231;ons, que pour finir, on les mangeait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que l'on retiendra dans ces trois cas, et peut-&#234;tre &#224; l'encontre d'une tradition arch&#233;ologique plut&#244;t &#224; la recherche de r&#233;gularit&#233;s, ce sont les &#233;carts qu'ils rendent manifestes. &#192; Talheim, on tue indistinctement, quels que soient l'&#226;ge et le sexe. &#192; Asparn, au contraire, et bien que les chiffres puissent &#234;tre critiqu&#233;s, il existe un d&#233;ficit tr&#232;s net de femmes adultes, comme le montre le tableau 9.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tableau 9.&lt;/i&gt; R&#233;partition des &#226;ges des soixante-sept individus retrouv&#233;s dans les foss&#233;s d'Asparn-Schletz, dont six de sexe ind&#233;termin&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Source Teschler-Nicola et al., 1996, p. 6.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;thead&gt;&lt;tr class='row_first'&gt;&lt;th id='idddd2_c0'&gt; &lt;/th&gt;&lt;th id='idddd2_c1'&gt;Masculins &lt;/th&gt;&lt;th id='idddd2_c2'&gt;F&#233;minins &lt;/th&gt;&lt;/tr&gt;&lt;/thead&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td headers='idddd2_c0'&gt;Enfants&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c1'&gt;0&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c2'&gt;0&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td headers='idddd2_c0'&gt;Juv&#233;niles (15-20 ans)&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c1'&gt;2&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c2'&gt;1,5&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td headers='idddd2_c0'&gt;Adultes&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c1'&gt;16,5&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c2'&gt;5&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td headers='idddd2_c0'&gt;&#194;ge m&#251;r&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c1'&gt;9,5&lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule' headers='idddd2_c2'&gt;8,5&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;On en a tu&#233; n&#233;anmoins, et il est clair qu'il ne s'agit pas d'une arm&#233;e r&#233;guli&#232;re analogue &#224; celle des Grecs ou de Napol&#233;on, avec de jeunes recrues, et de moins jeunes, mais uniquement des m&#226;les. L'interpr&#233;tation propos&#233;e par les Autrichiens est celle de l'attaque victorieuse de la place, suivie d'un massacre, et donc que les morts sont ceux d'Asparn : c'est possible, mais on ne comprend pas alors pourquoi on n'a pas tu&#233; les enfants. Et l'id&#233;e contraire de raids perp&#233;tr&#233;s par les gens d'Asparn contre des villages &#233;trangers, dont on ram&#232;ne des repr&#233;sentants (on ne ram&#232;ne que ceux en &#233;tat de marcher) pour les tuer aux abords des foss&#233;s (et c'est &#224; Asparn le foss&#233; externe qui en contient le plus), n'est pas &#224; exclure. En tout cas, les femmes, adopt&#233;es ou r&#233;duites en esclavage, nous ne pouvons le dire, ont &#233;t&#233; largement &#233;pargn&#233;es. En ce qui concerne Herxheim, le caract&#232;re tr&#232;s fragment&#233; des os exclut toute reconstitution plausible de la d&#233;mographie de ceux qui ont fait l'objet du rite cannibale, mais, d'une part, ce cannibalisme est unique, d'autre part, la situation par rapport &#224; l'enceinte est diff&#233;rente, puisque c'est l'enceinte int&#233;rieure qui comprend le plus de restes, indiquant probablement qu'ils r&#233;sultent d'une f&#234;te tenue &#224; l'int&#233;rieur. Si tout cela nous parle bien de guerre, il est &#233;galement &#233;vident qu'il existait diff&#233;rentes formes de guerres ou d'engagements militaires, et cela est conforme &#224; ce que l'on sait des soci&#233;t&#233;s traditionnelles. Il devait aussi exister des coutumes guerri&#232;res diff&#233;rentes d'un groupe &#224; l'autre au sein du ruban&#233;. Cela non plus n'est pas pour surprendre : dans la grande culture des Plaines, il n'&#233;tait que les Tonkawa qui pratiquaient le cannibalisme sur les ennemis, ce qui leur valait d'&#234;tre m&#233;pris&#233;s par tous les autres groupes, et d'&#234;tre trait&#233;s en cons&#233;quence en cas de capture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des enceintes non d&#233;fensives, des f&#234;tes et des assembl&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste enfin &#224; discuter de ces enceintes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bonne pr&#233;sentation synth&#233;tique, pour la France, dans Mordant, 2008, pp. 134 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d&#233;j&#224; signal&#233;es &#224; propos d'Asparn ou de Herxheim. Elles sont form&#233;es de larges foss&#233;s, plus ou moins profonds, souvent doubl&#233;s de talus int&#233;rieurs et de palissades, de forme vaguement ovalaire et enserrant des aires assez larges, allant de un ou deux hectares &#224; plusieurs dizaines. Dans certains cas, elles entourent des villages et s'interpr&#232;tent alors facilement comme des ouvrages d&#233;fensifs. Mais dans bien des cas, et ce n'est pas faute d'avoir cherch&#233;, les arch&#233;ologues n'ont pas trouv&#233; trace de maisons. Leur fonction reste donc &#233;nigmatique, et comme d'habitude en pareil cas en arch&#233;ologie, on qualifie alors ces enceintes de &#171; c&#233;r&#233;monielles &#187;. Le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne se retrouve en France m&#233;ridionale &#224; la m&#234;me &#233;poque, et se retrouvera dans pratiquement toutes les cultures subs&#233;quentes d'Europe occidentale, y compris en Angleterre o&#249; la question de savoir ce que sont ces &lt;i&gt;causewayed enclosures&lt;/i&gt;, &#171; enceintes &#224; foss&#233;s discontinus &#187;, est depuis longtemps pos&#233;e. Mais ces enceintes sont, &#224; ma connaissance, absentes des Balkans et de l'Europe orientale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re chose qui me frappe, c'est que les villages du ruban&#233;, puisque c'est dans cette culture que tout semble commencer, avec leurs maisons presque accol&#233;es et rang&#233;es en lignes successives, n'ont pas de place publique. Pas de place marqu&#233;e, comme il en est tr&#232;s &#233;videmment dans le cas de ce que les g&#233;ographes ont appel&#233; le &lt;i&gt;Runddorf&lt;/i&gt; (village &#171; annulaire &#187;), ensemble de maisons en cercle autour d'une grande aire centrale, comme on en trouve si fr&#233;quemment en ethnographie, par exemple chez les Trobriandais, ou en pr&#233;histoire, par exemple dans la culture n&#233;olithique de Tripoli&#233;, en Ukraine. Si donc, ils ont voulu faire une place publique, ils l'ont faite &#224; c&#244;t&#233;. En fait, ils ont reproduit un village, un village dans sa forme achev&#233;e et ceintur&#233;, mais sans les mai&#173; sons, ce qui correspond assez bien &#224; la notion de place publique (souvent cr&#233;&#233;e de nos jours en d&#233;truisant des maisons anciennes). Ma premi&#232;re id&#233;e est donc que ces enceintes &#233;taient des places publiques. Mais on n'est pas oblig&#233; de faire des places publiques (l'agglom&#233;ration de &#199;atal H&#252;y&#252;k, par exemple, n'en a pas, pas plus qu'elle n'a de rues, d'ailleurs). Si donc, alors m&#234;me que rien dans leur architecture traditionnelle ne les conduisait &#224; en faire, les gens du ruban&#233; en ont fait n&#233;anmoins, c'est qu'ils devaient assez fort en sentir le besoin. Et l'on n'a besoin de place publique que pour r&#233;unir le peuple. Doit-on penser que, tout comme le commanditaire de m&#233;galithes, c'est un homme riche qui en forma le projet, pour y donner une f&#234;te qu'il financera ? Je ne le crois pas, l'homme riche n'a besoin que de sa propre maison, le devant de sa maison o&#249; tout le monde viendra, et il n'en marquera que mieux l'emprise qu'il a sur la pl&#232;be. Une place publique, et elle ne peut l'&#234;tre que d&#233;connect&#233;e de tout patronage priv&#233;, n'a de sens que si l'on veut honorer le peuple en lui donnant une place sp&#233;cifique qui ne soit qu'&#224; lui. Qu'un riche donateur ou un puissant vienne au peuple, et non le contraire, qu'il fasse venir le peuple &#224; lui, c'est au moins le signe d'une certaine supr&#233;matie du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224;, ces lignes sont sp&#233;culatives, et dire plus, avancer que le peuple s'y r&#233;unissait en assembl&#233;e souveraine, le serait plus encore. Quelques indications, n&#233;anmoins, vont dans ce sens. C'est d'abord cette th&#233;orisation faite par Christian Jeunesse et Philippe Lefranc&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jeunesse, Lefranc, 1999.&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de ces enceintes dites &#171; interrompues &#187;, Quand il s'agit d'un village d&#233;fendu, l'enceinte est continue, et perc&#233;e seulement de quelques passages. Mais les enceintes dites &#171; c&#233;r&#233;monielles &#187; avaient de tr&#232;s nombreux passages et souvent d'une largeur que l'on ne peut pas comprendre s'il s'&#233;tait agi de d&#233;fense &#8211; 5 m assez souvent, 8 m dans le cas de Poste-Vieille (Aude). Au surplus, dans ces cas, il 'n'y eut jamais de foss&#233; continu, ainsi que la fouille de Rosheim l'a montr&#233; : ce furent seulement, &#224; chaque moment, des fosses allong&#233;es, ult&#233;rieurement combl&#233;es, et que de nouvelles vinrent par la suite recouper, mais qui laissaient toujours de nombreux passages entre elles. Il n'y eut tout au plus qu'une enceinte en tiret&#233; -ce qui fut le cas de Herxheim, mais pas d'Asparn, ce qui nous renforce encore dans l'id&#233;e que ces deux sites t&#233;moignent de pratiques guerri&#232;res diff&#233;rentes. Que des foss&#233;s, si semblables &#224; ceux que fera plus tard l'arm&#233;e romaine en campagne autour de chacun de ses camps, ne soient pas d&#233;fensifs, voil&#224; qui nous &#233;tonne encore. Pourtant cela ne devrait pas si nous devions abandonner la piste militaire et penser plut&#244;t &#224; ce qu'il convient de faire pour r&#233;unir une assembl&#233;e nombreuse : il faut, tout en marquant mat&#233;riellement les limites du lieu de rassemblement, m&#233;nager des ouvertures multiples pour faciliter le d&#233;placement de la foule. Les enceintes interrompues repr&#233;sent&#232;rent sans doute une solution &#233;l&#233;gante &#224; ce probl&#232;me, et je ne peux m'emp&#234;cher de penser &#224; leur propos aux futurs amphith&#233;&#226;tres romains (couramment appel&#233;s &#171; ar&#232;nes &#187; ), chefs-d'&#339;uvre architecturaux, ensembles clos et n&#233;anmoins perc&#233;s d'autant de portes que le permettait leur circonf&#233;rence, pour mieux laisser s'&#233;couler le peuple, pour les remplir ou pour les &#233;vacuer. Dubouloz&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dubouloz, 1989 ; Dubouloz el al., 1991.&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; a propos&#233; une autre voie, difficile, mais prometteuse. Il est de grandes enceintes et d'autres plus petites, et en plus grand nombre, au sein d'une m&#234;me culture, dans un m&#234;me horizon historique. Si l'on peut montrer sur une aire assez vaste, par exemple la vall&#233;e de l'Aisne sur une soixantaine de kilom&#232;tres et pour une m&#234;me culture, celle du Michelsberg, que les petites se r&#233;partissent r&#233;guli&#232;rement et coordonnent chacune plusieurs villages, tandis que les grandes coordonnent et coiffent en quelque sorte les plus petites, on a l&#224; un mod&#232;le tout &#224; fait classique, celui ordinaire d'une administration, celui encore qui est couramment propos&#233; pour la chefferie dite &#171; complexe &#187;, &#224; deux niveaux, un des chefs et un autre des sous-chefs. C'est un mod&#232;le politique. Mais il n'y a pas de raison de penser uniquement en termes de chefs et de pouvoirs d&#233;l&#233;gu&#233;s ; car ce peut &#234;tre tout autant des assembl&#233;es &#224; un niveau microlocal et des assembl&#233;es plus larges, au niveau d'une petite r&#233;gion. C'est &#224; peu pr&#232;s ce que font les Iroquois, sauf qu'ils avaient une d&#233;mocratie repr&#233;sentative, et donc nul besoin de plus grand espace que leur longue maison (la conf&#233;d&#233;ration des cinq tribus s'appelait d'ailleurs dans leur langue &#171; conf&#233;d&#233;ration de la longue maison &#187;), Ce que nous donnent &#224; penser au contraire les Germains de l'&#233;poque protohistorique, c'est une d&#233;mocratie directe, et il faut bien des places publiques pour r&#233;unir le peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois en d'autres termes que ces enceintes furent les agora du n&#233;olithique. Et que tout comme chez les Grecs anciens, on n'y faisait pas que voter, ce que dit suffisamment le terme agora, qui signifiait &#233;galement &#171; march&#233; &#187;, sens conserv&#233; jusqu'&#224; aujourd'hui. La cath&#233;drale m&#233;di&#233;vale fut aussi un lieu o&#249; l'on traitait les affaires, comme &#233;taient ces temples dont J&#233;sus chassa les marchands. C'&#233;taient aussi des lieux de festivit&#233;s. Et les f&#234;tes populaires sont bien diverses, la f&#234;te des Gilles en Belgique n'ayant que peu &#224; voir avec la corrida, pris&#233;e par les gens du Sud, vue avec horreur par beaucoup dans le Nord. De m&#234;me peut-&#234;tre, au Ve mill&#233;naire, ceux de Villeneuve-Tolosane, pr&#232;s de Toulouse o&#249; l'on a retrouv&#233; &#224; l'int&#233;rieur d'une grande enceinte interrompue d'immenses structures interpr&#233;t&#233;es comme fours polyn&#233;siens&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Pourquoi autant de fours ? [ ... ] Pourquoi de si grands feux ? On ne peut (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais pas de restes humains, faisaient-ils la f&#234;te diff&#233;remment de ceux de Herxheim. Chercher trop de r&#233;gularit&#233;s dans ces pratiques festives, un des sujets les mieux document&#233;s par l'arch&#233;ologie, ce serait oublier que, par-del&#224; les grandes structures sociales, ce monde fut celui des particularismes. Et il y eut aussi, d&#232;s le d&#233;but, des enceintes &#171; interrompues &#187;, et des enceintes du type d&#233;fensif.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#201;pilogue &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir du IVe ou du IIIe mill&#233;naire, l'Orient est emport&#233; par un quadruple mouvement : le bronze, la ville, l'&#233;criture, l'&#201;tat. Tous quatre d&#233;bordent sur l'Europe &#233;g&#233;enne dans le courant du ne mill&#233;naire, avec les deux civilisations successives, la minoenne et la myc&#233;nienne, chacune dot&#233;e d'une &#233;criture, seule la seconde . (le lin&#233;aire B) &#233;tant &#224; l'heure actuelle d&#233;chiffr&#233;e. La m&#233;tallurgie du bronze atteint le reste de l'Europe vers le d&#233;but du IIe mill&#233;naire, mais c'est le seul &#233;l&#233;ment des quatre qui marque d&#233;sormais, et pour longtemps, l'Europe. Ni la ville (qui n'appara&#238;tra au mieux qu'&#224; la fin de La T&#232;ne, au Ier si&#232;cle av. J.-C.), ni l'&#233;criture (utilis&#233;e de fa&#231;on parcimonieuse au cours de La T&#232;ne, dans la seconde moiti&#233; du Ier mill&#233;naire), ni probablement l'&#201;tat (pr&#233;sent n&#233;anmoins chez ces Gaulois que rencontre C&#233;sar, mais sans doute pas depuis longtemps) ne sont le fait de l'Europe temp&#233;r&#233;e. Ils ne le seront qu'apr&#232;s la conqu&#234;te romaine, apr&#232;s 54 av. J.-C. Les chefs barbares de l'Europe du IIe et Ier mill&#233;naire, donc, accueillent l'invention proche-orientale du bronze, ce que tout le monde comprend, car cela renforcera leur pouvoir, ils auront leurs forgerons attitr&#233;s et leurs armes, sup&#233;rieures &#224; celles de pierre, Mais pourquoi n'accueillent-ils pas les trois autres inventions ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tiens que la naissance des villes ne s'explique pas par des consid&#233;rations &#233;conomiques, mais s'explique partout par l'existence d'un pouvoir centralis&#233;. Un tel pouvoir a autour de lui des administrateurs et manifeste sa grandeur en entretenant une cour et un certain luxe ; percevant les imp&#244;ts, il dispose d'une grande capacit&#233; financi&#232;re, ce qui attire autour de lui les gens de m&#233;tier. Cette multiplicit&#233; d'administrateurs politiques et d'artisans, c'est-&#224;-dire cette multiplicit&#233; de gens qui ne vivent plus &#224; la campagne, ni de la campagne, forme une ville, laquelle peut &#234;tre fort petite, comme l'on voit dans certains royaumes africains d'avant la colonisation. La ville est li&#233;e &#224; l'&#201;tat, elle na&#238;t de lui. Je n'ai pas de th&#232;se aussi pr&#233;cise sur l'origine de l'&#233;criture, mais on voit partout qu'elle n'est invent&#233;e qu'au sein d'&#201;tats d&#233;j&#224; bien constitu&#233;s et probablement fort anciens, et je vais en cons&#233;quence supposer que l'&#233;criture est pareillement li&#233;e &#224; l'&#201;tat. C'est donc cette trilogie homog&#232;ne qui est refus&#233;e par l'Europe barbare. Pourquoi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point cl&#233; est l'&#201;tat. Faut-il supposer, un peu comme le faisait Pierre Clastres, une sorte de prescience des horreurs du despotisme qui leur aurait dict&#233; ce &#171; refus de l'&#201;tat &#187; ? Il est plus simple de chercher du c&#244;t&#233; des causes effectives. Je crois de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale que c'est le poli&#173; tique qui explique le politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je paraphrase Durkheim, qui disait : &#171; Le social s'explique par le social. &#187;&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans le cadre de l'Europe barbare, ce sont ses structures politiques qui expliquent qu'elle n'ait pas invent&#233; ni adopt&#233; l'&#201;tat. C'est la d&#233;mocratie primitive. Partout, &#224; partir du IIIe mill&#233;naire, c'est la d&#233;mocratie primitive qui l'emporte sur les quelques soci&#233;t&#233;s organis&#233;es en r&#233;gime de ploutocratie ostentatoire dont la manifestation la plus &#233;vidente, le m&#233;galithisme fun&#233;raire, s'&#233;tiole en cette fin de mill&#233;naire. La d&#233;mocratie primitive est mieux organis&#233;e, politiquement et surtout militairement. Elle permet des f&#233;d&#233;rations, comme le montre l'exemple iroquois, permet en d'autres termes la gestion de plus grands ensembles politiques. Sa force lui vient de l'assembl&#233;e du peuple, r&#233;put&#233;e souveraine. Partout o&#249; nous voyons de tels r&#233;gimes, surtout en Am&#233;rique du Nord, mais aussi sur une petite aire dans le sud de l'&#201;thiopie, l'esclavage pour dettes, cette plaie de la d&#233;mocratie (puisqu'elle &#244;te du peuple les plus d&#233;munis et favorise d'autant les puissants), n'a pas &#233;t&#233; institu&#233;. Toute assembl&#233;e populaire repr&#233;sente une limitation du pouvoir des grands, et dans le cas de la d&#233;mocratie primitive, c'est cette assembl&#233;e qui d&#233;signe les chefs de guerre, leur conf&#233;rant un pouvoir de d&#233;l&#233;gation, &#233;tant par l&#224; m&#234;me &#233;galement capable de les destituer. Telle est la force de ce r&#233;gime. Sa faiblesse, c'est d'&#234;tre n&#233;anmoins toujours menac&#233; par le pouvoir des puissants, qui cherchent &#224; consolider leur pouvoir, &#224; accro&#238;tre leur prestige, &#224; rendre h&#233;r&#233;ditaires les positions politiques qu'ils ont acquises. Toute d&#233;mocratie est toujours menac&#233;e par un coup d'&#201;tat, et les mieux r&#233;ussis de ces coups d'&#201;tat, d'Auguste &#224; Hitler, consistent toujours en une accumulation progressive de titres officiels et de pouvoirs p&#233;rennis&#233;s. Mais la d&#233;mocratie primitive n'est pas favorable &#224; la naissance de l'&#201;tat. Les organisations lignag&#232;res le sont beaucoup plus. C'est ce que l'Afrique enseigne, o&#249; l'on voit en permanence des organisations lignag&#232;res glisser vers des royaut&#233;s. C'est que l'organisation lignag&#232;re suppose d&#233;j&#224; de la part du chef de lignage un pouvoir consid&#233;rable, pouvoir sur les membres du lignage dont il peut disposer des biens, et qu'il peut, bien souvent, vendre en esclavage. C'est lui qui distribue la terre, qu'il affecte &#224; tel ou tel sous-groupe de son lignage. Qui dit organisation lignag&#232;re, enfin, dit hi&#233;rarchie, car au-dessus du chef de lignage minimum, il y a le chef de lignage moyen, et au-dessus de ce dernier, le chef de lignage maximum ; c'est tout un embo&#238;tement, et les hommes y sont pris comme dans des bo&#238;tes gigognes. Ils sont pris &#233;galement dans des hi&#233;rarchies selon l'a&#238;nesse, selon les g&#233;n&#233;rations, selon leur ordre d'arriv&#233;e au village. C'est d&#233;j&#224; presque toute une administration, et le roi africain ne fera pas tr&#232;s diff&#233;remment du chef de lignage, il se bornera &#224; coiffer toutes ces hi&#233;rarchies, distribuera la terre l&#224; o&#249; auparavant c'&#233;tait le chef de lignage, c'est-&#224;-dire un parent, qui la distribuait, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut exclure que le Proche-Orient ait connu &#224; haute &#233;poque une d&#233;mocratie primitive. La question reste controvers&#233;e, faute de donn&#233;es assur&#233;es, mais les mentions mythologiques des &#171; assembl&#233;es &#187; des dieux le donnent &#224; penser. Le fait que les hommes aient &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s pour &#171; servir &#187; les dieux, et presque comme leurs esclaves, semble toutefois renvoyer &#224; une tout autre donne id&#233;ologique. Quoi qu'il en soit, il est presque certain que le Proche-Orient ancien a connu l'organisation lignag&#232;re. J'ai dit que dans le cas de l'Europe, rien ne le donnait &#224; penser. Dans le cas du Proche-Orient, tout le donne &#224; penser, et d'abord &#233;videmment le fait que les organisations lignag&#232;res, dans des formes presque similaires &#224; celles de l'Afrique, soient si courantes, chez les B&#233;douins en particulier. Ce milieu social, peut-on penser, fut favorable &#224; une naissance pr&#233;coce de l'&#201;tat. Le milieu europ&#233;en, comme je le vois, enti&#232;rement structur&#233; par des r&#233;gimes de d&#233;mocratie primitive, ne le fut pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Europe refusa longtemps l'&#201;tat, &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; les &#201;tats despotiques du Proche-Orient. Mais quand elle l'accepta, elle le fit, au moins dans l'Ath&#232;nes des Ve-VIe si&#232;cles, longtemps apr&#232;s la ruine de Myc&#232;nes, et probablement par des Doriens organis&#233;s en d&#233;mocratie primitive, sous la forme de la d&#233;mocratie ath&#233;nienne. Cette m&#234;me Europe r&#233;inventa, elle et certaines de ses ex-colonies, au cours des XVIIIe et XIXe si&#232;cles, les formes modernes de la d&#233;mocratie, maintenant si r&#233;pandues que l'on en oublie facilement qu'elles furent pendant trois mill&#233;naires des exceptions. L'aventure est unique au monde, et la d&#233;mocratie ne fleurit pendant tout ce temps que dans la seule Europe. C'est probablement qu'elle avait derri&#232;re elle une tradition plurimill&#233;naire qui, en dehors m&#234;me des formes &#233;tatiques, pr&#233;servait quelque chose de la souverainet&#233; du peuple.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Renfrew, 1990 ; critique dans Testart, 2010 b, pp. 196, 199. Mon probl&#232;me, ici, est uniquement de savoir si la n&#233;olithisation a pu &#234;tre pacifique, la question des Indo-Europ&#233;ens &#233;tant totalement en dehors de ma probl&#233;matique, n'&#233;tant m&#234;me pas assur&#233; qu'un tel peuple ait un jour exist&#233;, ni m&#234;me si la question des origines des lndo-Europ&#233;ens a un sens.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Comme se pla&#238;t &#224; dire, non sans ironie, mon camarade Jean-Paul Demoule, partisan d'une vision &#233;galitaire et pacifique du ruban&#233;, sauf dans sa phase finale.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Donn&#233;es r&#233;unies dans le rapport de l'ANR (Testart et L&#233;crivai, 2009). Il faut n&#233;anmoins signaler une exception, celle de la Nouvelle-Guin&#233;e, o&#249; le cadavre n'est pas outrag&#233; (pas plus que le captif n'est tortur&#233;) : &#224; l'issue de n&#233;gociations, on laissera les ennemis d&#233;faits venir r&#233;cup&#233;rer leurs morts.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Boulestin et al., 2009 a ; Id., 2009 b ; contra Orschiedt et Haidle, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Jeunesse, communication personnelle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Source Teschler-Nicola et al., 1996, p. 6.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Bonne pr&#233;sentation synth&#233;tique, pour la France, dans Mordant, 2008, pp. 134 sqq ; Gutherz, 2008, pp. 163 sqq.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Jeunesse, Lefranc, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Dubouloz, 1989 ; Dubouloz el al., 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; Pourquoi autant de fours ? [ ... ] Pourquoi de si grands feux ? On ne peut s'emp&#234;cher d'imaginer leur usage au cours d'assembl&#233;es exceptionnelles, lors de c&#233;r&#233;monies collectives ou de retrouvailles regroupant p&#233;riodiquement plusieurs communaut&#233;s de la r&#233;gion. [ ... ] Une hypoth&#232;se, bien s&#251;r, mais qui, par certains c&#244;t&#233;s, rejoint l'explication propos&#233;e pour quel&#173; ques grands sites ceintur&#233;s (&lt;i&gt;causewayed camps&lt;/i&gt;) du bassin de Londres, davantage consid&#233;r&#233;s comme des lieux c&#233;r&#233;moniels que comme des habitats permanents &#187; (Guilaine, 1994, p. 154).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je paraphrase Durkheim, qui disait : &#171; Le social s'explique par le social. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>L'Europe politique sur le tr&#232;s long terme (1/2)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?994-L-Europe-politique-sur-le-tres</link>
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		<dc:date>2020-05-07T14:28:57Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Antiquit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Assembl&#233;e</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>Pr&#233;histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Type anthropologique</dc:subject>
		<dc:subject>Testart A.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Extrait du livre d'Alain Testart &#171; Avant l'histoire. L'&#233;volution des soci&#233;t&#233;s de Lascaux &#224; Carnac &#187;, Gallimard 2010, pp. 480-512. La th&#232;se que j'ai maintenant &#224; pr&#233;senter n'a pas de bonnes preuves arch&#233;ologiques. Elle s'appuie sur la m&#233;thode r&#233;gressive, d&#233;j&#224; utilis&#233;e au chapitre pr&#233;c&#233;dent, et sur quelques consid&#233;rations d'histoire g&#233;n&#233;rale. Les institutions des anciens Germains (Ier si&#232;cle av. J.-C., Ier si&#232;cle apr. J.-C.) Les informations ethno-historiques &#224; notre disposition (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-28-creation-+" rel="tag"&gt;Cr&#233;ation sociale-historique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-61-antiquite-+" rel="tag"&gt;Antiquit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-120-assemblee-+" rel="tag"&gt;Assembl&#233;e&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-213-prehistoire-+" rel="tag"&gt;Pr&#233;histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-216-type-anthropologique-+" rel="tag"&gt;Type anthropologique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-254-Testart-A-+" rel="tag"&gt;Testart A.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Extrait du livre d'Alain Testart &#171; Avant l'histoire. L'&#233;volution des soci&#233;t&#233;s de Lascaux &#224; Carnac &#187;, Gallimard 2010, pp. 480-512.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La th&#232;se que j'ai maintenant &#224; pr&#233;senter n'a pas de bonnes preuves arch&#233;ologiques. Elle s'appuie sur la m&#233;thode r&#233;gressive, d&#233;j&#224; utilis&#233;e au chapitre pr&#233;c&#233;dent, et sur quelques consid&#233;rations d'histoire g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les institutions des anciens Germains (Ier si&#232;cle av. J.-C., Ier si&#232;cle apr. J.-C.) &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les informations ethno-historiques &#224; notre disposition concernant des soci&#233;t&#233;s d'Europe ancienne non encore organis&#233;es en &#201;tat sont rares, mais significatives. C'est encore une fois Tacite qui nous les fournit, &#224; propos de ces anciens Germains dont nous connaissons d&#233;j&#224; les m&#339;urs en mati&#232;re de mariage et de droit sur la terre. Nul &#233;tonnement &#224; ce que les rois chez ces peuples n'aient qu'un pouvoir &#171; limit&#233; &#187; et l'exercent &#171; sans arbitraire &#187; : c'est l&#224; un trait courant de l'Antiquit&#233;, depuis les rois de Sparte jusqu'au &lt;i&gt;Rex pontifex&lt;/i&gt; de la R&#233;publique romaine, pr&#234;tre d&#233;pourvu de fonction politique, titre que reprendra le futur &#171; Souverain Pontife &#187;. L'&#233;tonnement devrait na&#238;tre de la phrase suivante de Tacite relative aux g&#233;n&#233;raux [&lt;i&gt;duces&lt;/i&gt;, litt&#233;ralement ceux qui conduisent l'arm&#233;e] :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les g&#233;n&#233;raux commandent par l'exemple plus que par l'autorit&#233; ; s'ils sont actifs, toujours en vue, toujours au premier rang, l'admiration leur assure l'ob&#233;issance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tacite, De la Germanie, VII, 1.&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; donc des arm&#233;es o&#249; la discipline n'est pas celle de nos arm&#233;es, ni celle de l'arm&#233;e romaine. L'ob&#233;issance n'y est pas assur&#233;e par un pouvoir reconnu au commandement militaire. La phrase suivante de Tacite est encore plus explicite : &#171; Du reste, punir de mort, emprisonner, frapper m&#234;me n'est permis qu'aux pr&#234;tres. &#187; Entendons que les g&#233;n&#233;raux n'ont pas ces pouvoirs, ni ces droits. Ce sont l&#224; des donn&#233;es qui sont typiques d'une soci&#233;t&#233; non &#233;tatique -comme celles des Plaines, o&#249; les hommes ne suivent les chefs de guerre que tant qu'ils en ont envie ; une dispute, courante &#224; propos du partage du butin apr&#232;s un raid, une divergence, et une partie des hommes font s&#233;cession, sans que le chef n'ait rien &#224; y redire. Les donn&#233;es sur le recrutement vont dans le m&#234;me sens, et c'est l'information principale que nous donne C&#233;sar :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'un chef, dans une assembl&#233;e, propose de diriger une entreprise et demande qui veut le suivre, &lt;i&gt;ceux &#224; qui plaisent&lt;/i&gt; et l'exp&#233;dition et l'homme se l&#232;vent, et lui promettent leur concours&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C&#233;sar, Guerre des Gaules, VI, 23 (je souligne).&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ne viennent &#224; la guerre que ceux qui le veulent bien : il n'est pas de service militaire obligatoire. C&#233;sar ajoute m&#234;me que &#171; &lt;i&gt;ceux qui par la suite se d&#233;robent sont mis au nombre des d&#233;serteurs et des tra&#238;tres, et toute confiance leur est d&#233;sormais refus&#233;e&lt;/i&gt; &#187;. ce qui veut dire qu'ils ne sont pas ex&#233;cut&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je sais bien que, quelques lignes plus haut, C&#233;sar a dit qu'en cas de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ne partent &#224; la guerre, et ne font la guerre, que ceux qui veulent. C'est encore une fois conforme &#224; ce que l'on sait d'une soci&#233;t&#233; non &#233;tatique comme celle des Indiens des Plaines, o&#249; les hommes ne partaient que si le chef de guerre leur plaisait et avaient encore le recours de se raviser pendant l'exp&#233;dition ; un cauchemar, consid&#233;r&#233; comme de mauvais augure, et le guerrier pouvait rentrer chez lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cons&#233;quence est que les arm&#233;es germaniques du d&#233;but de l'&#232;re chr&#233;tienne ne sont pas des arm&#233;es nationales, ni des arm&#233;es de conscrits, ni m&#234;me des arm&#233;es form&#233;es de ces &#171; volontaires &#187; , aventuriers, pauvres diables ou recrut&#233;s de force au temps de Louis XIV ou de Fr&#233;d&#233;ric II, et qui, apr&#232;s avoir sign&#233; leur engagement, ne pouvaient plus se d&#233;gager et devaient souffrir le fouet, la mutilation ou la potence. Les arm&#233;es germaniques, pour &#234;tre efficaces, devaient &#234;tre marqu&#233;es par deux traits : premi&#232;rement, ce sur quoi Tacite ne cesse d'insister, un amour immod&#233;r&#233; de la guerre qui les entra&#238;ne vers elle alors m&#234;me qu'ils n'y sont pas oblig&#233;s ; secondement, une organisation militaire sp&#233;cifique fond&#233;e sur le compagnon&#173; nage guerrier. C'est le &lt;i&gt;comitatus&lt;/i&gt;, ensemble de &lt;i&gt;comites&lt;/i&gt; (singulier : &lt;i&gt;cornes&lt;/i&gt;), longuement d&#233;crit dans un passage c&#233;l&#232;bre par Tacite : autour d'un chef se groupent des hommes qui seront ses compagnons, &#224; la vie, &#224; la mort, car tous ont fait serment de ne pas lui survivre s'il vient &#224; p&#233;rir dans le combat, tous partagent la m&#234;me gloire et la table du chef, ainsi que le butin, esclaves ou objets manufactur&#233;s, que chaque exp&#233;dition victorieuse n'aura pas manqu&#233; de rapporter&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tacite, op. cit., XIII-XIV.&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce sont des petites arm&#233;es priv&#233;es auto-entretenues par la rapine, et assez diff&#233;rentes des milices mercenaires que conna&#238;tra par la suite notre histoire. Car c'est un lien personnel qui unit ces hommes, un lien de commensalit&#233; et un v&#339;u solennel de vivre ou de mourir ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pour la chose militaire, qui reste un des meilleurs indices de l'organisation politique d'une soci&#233;t&#233;. Il existe aussi une assembl&#233;e du peuple :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les petites affaires sont soumises &#224; la d&#233;lib&#233;ration des chefs [&lt;i&gt;principes&lt;/i&gt;] ; les grandes, &#224; celle de tous ; et cependant celles m&#234;mes dont la d&#233;cision est r&#233;serv&#233;e au peuple [&lt;i&gt;plebem&lt;/i&gt;] sont auparavant discut&#233;es par les chefs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., XI, 1.&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;D&#233;mocratie, donc, mais sur laquelle Tacite semble &#233;mettre quelque r&#233;serve, sugg&#233;rant la puissance des grands, auxquels il oppose &lt;i&gt;plebs&lt;/i&gt;, la pl&#232;be, l&#224; o&#249; l'on attendrait &lt;i&gt;populus&lt;/i&gt;, terme plus juridique. Sans doute les peuples dominants, les Romains d'hier ou les Am&#233;ricains d'aujourd'hui, ont-ils tendance &#224; consid&#233;rer que la d&#233;mocratie v&#233;ritable n'existe qu'en leur pays. Sans doute C&#233;sar &#233;crivait-il pareillement, &#224; propos des Gaulois, que le bas peuple, consult&#233; sur rien, accabl&#233; de dettes, &#233;cras&#233; d'imp&#244;ts, en butte aux vexations des grands, y avait le rang d'esclave. La libert&#233; du peuple chez les Germains y &#233;tait sans doute plus grande. Mais comment n'aurait-elle pas &#233;t&#233; menac&#233;e par la puissance des grands chefs &#8211; d&#233;sign&#233;s par le m&#234;me terme de principes dans le passage sur le &lt;i&gt;comitatus&lt;/i&gt; &#8211; qui entretenaient ces suites arm&#233;es que furent les &lt;i&gt;comitati&lt;/i&gt; ? Menace d'autant plus grande qu'il n'existait pas dans la main des magistrats ou des rois d'arm&#233;e civique qui aurait pu contrebalancer ces pouvoirs militaires priv&#233;s. Quand, cinq ou six si&#232;cles plus tard, les royaumes barbares seront fond&#233;s sur les ruines de l'Empire romain, les rois s'appuieront encore sur leurs suites personnelles, les antrustions (les hommes de fid&#233;lit&#233;), mais ce sera alors un monopole royal. Une d&#233;mocratie primitive trop emport&#233;e par la guerre risque d'&#234;tre emport&#233;e par un coup de force militaire. Et c'est sans doute &#224; propos de ces Germains anciens que convient le mieux le mot d'Engels de &#171; d&#233;mocratie militaire &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le terme pla&#238;t &#224; la critique moderne, qui le cite souvent. &#192; vrai dire, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, marquant bien la nature ambigu&#235; d'un tel r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tacite reste assez peu disert sur les pouvoirs de l'assembl&#233;e populaire des Germains, ne disant pas si elle fait les lois, si elle d&#233;cide de la guerre ou de la paix, mais cela reste probable s'il est vrai qu'elle d&#233;cide &#171; &lt;i&gt;des grandes affaires&lt;/i&gt; &#187;. Au moins est-elle dot&#233;e d'un pouvoir judiciaire, si du moins le &lt;i&gt;concilium&lt;/i&gt; (conseil) dont il est question dans ce passage est bien le m&#234;me que l'assembl&#233;e populaire, comme l'admettent les traducteurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tacite, op. cit., XII.&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un trait, pour finir, m&#233;rite d'&#234;tre relev&#233; en ce qui concerne la tenue de l'assembl&#233;e, et c'est ce qu'un Romain voit comme un &#171; abus &#187;, un vice, qui vient de leur trop grande &#171; ind&#233;pendance &#187; (&lt;i&gt;libertas&lt;/i&gt;) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'au lieu de se rassembler tous &#224; la fois, comme des gens qui ob&#233;issent &#224; un ordre, ils tra&#238;nent &#224; se r&#233;unir et perdent ainsi deux &#224; trois jours&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., XI, 1.&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Est-ce l&#224; le signe d'une trop grande d&#233;mocratie, ou le signe d'une d&#233;mocratie qui ne fonctionne plus ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les institutions germaniques dans leur contexte international&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, ce laxisme germanique fait contraste avec ce que nous dit C&#233;sar de la fa&#231;on gauloise de convoquer l'assembl&#233;e du peuple en armes, &#224; laquelle il appartient de toute &#233;vidence de d&#233;clarer une guerre :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Une loi commune oblige tous ceux qui ont l'&#226;ge d'homme &#224; y venir en armes ; celui qui arrive le dernier est mis &#224; mort, sous les yeux de la multitude, dans de cruels supplices&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C&#233;sar, op. cit., V, 56.&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si l'on peut estimer qu'il y a quelque exag&#233;ration dans la mani&#232;re dont C&#233;sar rapporte cette coutume, il est clair qu'elle nous parle d'une contrainte qui n'existe pas dans le monde germanique. Si la participation &#224; l'assembl&#233;e est obligatoire, c'est aussi que la participation &#224; la guerre qui risque d'y &#234;tre d&#233;clar&#233;e l'est aussi. Les Gaulois, lors de l'affrontement avec les l&#233;gions de C&#233;sar, lev&#232;rent des troupes en masse, et il fait peu de doute qu'il y existait, comme chez les Grecs, comme chez les Romains, un service militaire obligatoire (le fait que les druides en &#233;taient exempt&#233;s, confirme l'existence d'une telle loi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., VI, 14.&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). La convocation &#224; l'assembl&#233;e du peuple en armes (l'analogue des &lt;i&gt;comices centuriates&lt;/i&gt; qui se r&#233;unissaient sur le champ de Mars &#224; Rome) tient la place de ce que l'on appellera plus tard &#171; l'appel des classes &#187;. &#192; Rome, c'&#233;tait le &lt;i&gt;census&lt;/i&gt; , inscription sur les listes &#224; des fins civiques et militaires, o&#249; il &#233;tait tout &#224; fait obligatoire de se rendre : ne pas le faire y &#233;tait puni de la confiscation de tous les biens et de la mise en esclavage. La diff&#233;rence entre les Germains qui ne se rendaient aux guerres que &#171; si elles leur plaisaient &#187; et ceux qui y sont contraints, c'est la diff&#233;rence entre non-&#201;tat et &#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout, chez les Gaulois, indique d&#233;j&#224; l'existence d'&#201;tats, et d'abord ces imp&#244;ts dont C&#233;sar dit que le peuple est &#171; &#233;cras&#233; &#187;, Sans doute s'agit-il d'un clich&#233;, mais les citoyens de Rome, pas plus que les Grecs de l'&#226;ge de la cit&#233;, ne payaient d'imp&#244;ts directs de fa&#231;on r&#233;guli&#232;re. On apprend incidemment de Dumnorix, personnage puissant, qu'il avait acquis &#171; la ferme des douanes et de tous les autres imp&#244;ts des &#201;duens &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., 1, 18.&#034; id=&#034;nh3-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or c'&#233;tait l&#224; un syst&#232;me couramment pratiqu&#233; par les Grecs et les Romains, qui permettait &#224; un particulier de collecter certains imp&#244;ts pour les reverser au fisc, non sans en garder une part pour lui, au titre de r&#233;mun&#233;ration. Un tel syst&#232;me donnait lieu &#224; des abus fr&#233;quents, bien connus des Anciens, les plus riches obtenant cette ferme dans une vente aux ench&#232;res par des moyens g&#233;n&#233;ralement frauduleux ; et qui obtenait de telles fermes d'imp&#244;ts pouvait g&#233;n&#233;ralement gagner beaucoup d'argent. C'est &#224; ce syst&#232;me bien connu que C&#233;sar fait allusion &#224; propos de Dumnorix, y compris quand il pr&#233;tend qu'il usait de sa force d'intimidation pour emp&#234;cher les ench&#232;res de monter. Dans des soci&#233;t&#233;s non &#233;tatiques, il arrive que des chefs de villages b&#233;n&#233;ficient du travail gratuit de leurs administr&#233;s sur leurs terres, ou re&#231;oivent les pr&#233;mices de la r&#233;colte, mais un syst&#232;me d'imposition aussi sophistiqu&#233; et aussi r&#233;mun&#233;rateur que la ferme d'imp&#244;t est tout &#224; fait incompatible avec l'absence d'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est donc plus une d&#233;mocratie primitive, c'est une d&#233;mocratie au sens de notre histoire des institutions, avec des assembl&#233;es souveraines aux d&#233;cisions parfaitement contraignantes, c'est-&#224;-dire avec une majorit&#233; qui impose sa loi &#224; une minorit&#233; (dans les assembl&#233;es des soci&#233;t&#233;s non &#233;tatiques, cette r&#232;gle est inconcevable, il faut l'unanimit&#233;). Et cette d&#233;mocratie &lt;i&gt;&#233;tatique&lt;/i&gt;, tout comme la d&#233;mocratie &lt;i&gt;primitive&lt;/i&gt; qui ne l'est pas, est menac&#233;e par la puissance des grands, qui ont des esclaves et des clients en nombre, qui entretiennent des arm&#233;es priv&#233;es de soldats li&#233;s &#224; eux par des liens personnels, mais ces limites sont assez connues et ce n'est pas ici le lieu de les d&#233;velopper&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur les institutions militaires et civiques des Gaulois, voir Testard et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre doit-on penser que l'&#201;tat, m&#234;me s'il existait chez les diff&#233;rents peuples de la Gaule &#224; la veille de la conqu&#234;te romaine, &#233;tait encore mal assis, parce que trop jeune &#8211; encore que la th&#232;se inverse soit envisageable : qu'il soit dans un &#233;tat de d&#233;composition avanc&#233;e, en raison de l'importance excessive des puissances priv&#233;es, &#224; l'issue d'un processus qui serait comparable &#224; ce qu'a connu le haut Moyen &#194;ge. Quoi qu'il en soit, ce monde politique gaulois tel qu'on le conna&#238;t &#224; travers les &#233;crits de C&#233;sar repr&#233;sente une sorte de position moyenne entre le r&#233;gime des anciens Germains et celui des cit&#233;s m&#233;diterran&#233;ennes. On retrouve de cette fa&#231;on un peu la tripartition de l'Europe telle qu'elle nous &#233;tait apparue &#224; l'issue de la comparaison des donn&#233;es sur le mariage et sur la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re (voir carte 4). Un peu seulement, car il existe un gradient est-ouest qui vient bouleverser cette image, les peuples les plus orientaux, donc dans le tiers nord-est, &#233;tant souvent en &#201;tats &#8211; comme les Thraces, ou les Scythes justement dits &#171; royaux &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'hypoth&#232;se d'un tr&#232;s ancien fond d&#233;mocratique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ces donn&#233;es bien comprises, on peut, avec une certaine assurance, tirer deux conclusions. Si l'&#201;tat n'&#233;tait pas encore n&#233; dans cette Europe moyenne et septentrionale &#224; l'&#233;poque du Christ, c'est qu'il ne l'&#233;tait pas non plus auparavant. Car l'apparition de l'&#201;tat, contrairement &#224; ce que l'on pense parfois, est un ph&#233;nom&#232;ne irr&#233;versible. On dit par exemple que les Mayas, dont personne ne met en question le caract&#232;re &#233;tatique de leur civilisation ancienne, ne furent plus qu'un ensemble d&#233;sorganis&#233; de peuples apr&#232;s la colonisation : mais ils &#233;taient int&#233;gr&#233;s dans l'&#201;tat colonial. On dit que l'&#201;tat disparut en Europe occidentale pendant la f&#233;odalit&#233;, mais ce n'est pas tout &#224; fait vrai : le roi de France continuait &#224; &#234;tre roi m&#234;me s'il n'avait pas de pouvoir ; et les seigneurs qui s'&#233;taient affranchis de sa tutelle, dans la mesure o&#249; ils avaient le pouvoir de ban, pouvoir r&#233;galien par excellence (droit de faire la guerre, de battre monnaie, etc.), se retrouvaient chacun &#224; la t&#234;te des seigneuries dites &#171; banales &#187;. qui formaient autant de micro-&#201;tats. Cette premi&#232;re conclusion nous conforte donc dans l'id&#233;e que les r&#233;gimes politiques n&#233;olithiques, cinq mille ans auparavant, n'&#233;taient pas &#233;tatiques, mais cela n'est pas une grande d&#233;couverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me raisonnement ne peut s'appliquer &lt;i&gt;mutatis mutandis&lt;/i&gt; pour la d&#233;mocratie, car l'apparition de la d&#233;mocratie est un ph&#233;nom&#232;ne &#233;minemment r&#233;versible. Mais qu'il existe une forme de d&#233;mocratie chez les Germains, m&#234;me &#233;trange comme elle nous appara&#238;t, chez les Gaulois, m&#234;me si elle est ab&#226;tardie, chez les Romains, m&#234;me si leur r&#233;gime tient autant de l'oligarchie et de la royaut&#233; dans la caract&#233;risation classique de Polybe, et chez les Grecs, m&#234;me si la forme extr&#234;me que l'on conna&#238;t &#224; Ath&#232;nes reste une exception, tout cela devrait donner &#224; r&#233;fl&#233;chir. D'un peuple &#224; l'autre, les institutions diff&#232;rent et les syst&#232;mes politiques tout autant, mais partout on trouve une assembl&#233;e du peuple, r&#233;put&#233;e souveraine et dont d&#233;pendent les grandes d&#233;cisions, celle de faire la guerre ou la paix, et des magistrats, qui tiennent leur fonction et leur pouvoir de ladite assembl&#233;e. C'est une m&#234;me tonalit&#233; d&#233;mocratique qui semble r&#233;gner par&#173; tout en Europe pendant les cinq ou six si&#232;cles qui pr&#233;c&#232;dent notre &#232;re. C'est un ph&#233;nom&#232;ne g&#233;n&#233;ralis&#233;, au moins dans cet horizon historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question, maintenant, est : quelle est son anciennet&#233; ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est que deux fa&#231;ons de r&#233;pondre &#224; cette question. Soit, pour expliquer cette synchronie, on recourra &#224; la notion de diffusion, et l'on fera tout venir des Grecs &#8211; la d&#233;mocratie ath&#233;nienne &#233;tant la plus anciennement attest&#233;e (VIe si&#232;cle av. J.-C.), opinion que ne viendra pas beaucoup modifier le constat qu'il existe d&#233;j&#224; des assembl&#233;es dans l'&lt;i&gt;Iliade&lt;/i&gt;. Ce sera donc toujours un peu le &#171; miracle grec &#187;, Soit on fera l'hypoth&#232;se d'un tr&#232;s vieux fond commun &#224; l'Europe, avec des r&#233;gimes de type d&#233;mocratie primitive depuis le d&#233;but du n&#233;olithique. Dans cette hypoth&#232;se, ce furent les immigrants en provenance du Proche-Orient qui l'apport&#232;rent en Europe. De fait, les communaut&#233;s proche-orientales de l'&#233;poque du PPNB [&lt;i&gt;Pre-Pottery Neolithic B&lt;/i&gt; : P&#233;riode pr&#233;coce du n&#233;olithique dat&#233; de -8700 &#224; -7000 env. caract&#233;ris&#233;e par un mode de vie s&#233;dentaire &#224; culture c&#233;r&#233;ali&#232;re mais encore sans c&#233;ramiques v. p.488. NdLC] apparaissent comme fortement structur&#233;es ; et tout autant le premier n&#233;olithique des Balkans. &#192; partir de ces formes premi&#232;res, bien des bouleversements s'ensuivirent, surtout du c&#244;t&#233; de l'&#201;g&#233;e, avec les civilisations minoennes et myc&#233;niennes, &#233;tatiques &#224; coup s&#251;r et que l'on voit assez mal en d&#233;mocraties. Ce que les Grecs firent au vie si&#232;cle, ce ne fut pas &#171; d'inventer &#187; la d&#233;mocratie, mais plut&#244;t de parfaire une forme tr&#232;s ancienne, de lui donner des institutions qui s'accordent avec le nouveau r&#233;gime de la cit&#233; et qui, pour cette raison, allaient servir de mod&#232;les &#224; d'autres cit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont surtout des consid&#233;rations historiques qui portent &#224; pr&#233;f&#233;rer cette hypoth&#232;se. L'Europe est unique au monde pour ses traditions d&#233;mocratiques. Nulle part ailleurs, en dehors de l'&#233;poque contemporaine, on ne rencontre sur aucun continent et dans une m&#234;me tranche de temps autant de peuples diff&#233;rents et qui tous mettent en sc&#232;ne des assembl&#233;es populaires. On rencontre bien ici et l&#224; des d&#233;mocraties primitives, mais nulle part des d&#233;mocraties primitives qui partageraient un continent avec des &#201;tats d&#233;mocratiques. Et les traditions d&#233;mocratiques europ&#233;ennes sont durables, appel&#233;es &#224; une grande permanence. Les assembl&#233;es populaires des Germains de l'&#233;poque de Tacite se retrouvent sous le nom bien connu de &lt;i&gt;thing&lt;/i&gt; en Scandinavie m&#233;di&#233;vale ou en Islande ; ces hauts lieux de la vie politique nordique sont encore connus et l'on sait aussi que les rois pouvaient c&#233;der devant le porte-parole de l'assembl&#233;e, sorte de magistrat ex&#233;cutif des volont&#233;s du peuple souverain. La d&#233;mocratie romaine tournera un peu avant notre &#232;re en un empire o&#249; la libert&#233; du peuple p&#232;sera bien peu ; mais le peuple continuera &#224; faire r&#233;f&#233;rence, les empereurs feront semblant d'&#234;tre &#233;lus par lui. Ce ne sera au mieux qu'une droite &#171; honteuse &#187;, car le souvenir de la d&#233;mocratie ne sera jamais perdu. Rien de tel ni au Proche-Orient, ni en Extr&#234;me-Orient, ni dans les royaumes africains pr&#233;coloniaux : les autocraties, l&#224;-bas, n'ont jamais &#233;prouv&#233; le besoin de se justifier en pr&#233;tendant avoir &#233;t&#233; voulues par le peuple. Suspendre les libert&#233;s au nom de la libert&#233; du peuple est un trait des dictatures modernes, dans un contexte id&#233;ologique o&#249; la d&#233;mocratie est con&#231;ue comme la forme normale de la vie politique. Ce ne fut le cas ni en Chine ni dans les royaumes africains. Le roi l&#224;-bas y avait &#233;videmment le droit d'imposer ses sujets comme il lui plaisait (il devait &#234;tre bienveillant, mais le droit d'imposition ne lui &#233;tait pas contest&#233;), comme il avait le droit de les r&#233;quisitionner pour ses arm&#233;es ou ses grands travaux. Rien de tel en Europe, m&#234;me pendant la phase absolutiste, pendant laquelle Louis XIV aurait d&#251; consulter les &#233;tats g&#233;n&#233;raux (m&#234;me s'il ne le faisait pas) avant de d&#233;cider des imp&#244;ts, pendant laquelle ce m&#234;me roi n'osa pas m&#234;me instaurer le service militaire obligatoire (ce qui ne se fit qu'&#224; la R&#233;volution). Dans le concert des nations, l'Europe est singuli&#232;re. Et nous savons qu'elle l'est depuis presque trois mill&#233;naires. L'id&#233;e d&#233;mocratique &#8211; je ne dis pas les syst&#232;mes politiques qui ont &#233;t&#233; bien divers &#8211; y para&#238;t si bien enracin&#233;e que l'on ne voit pas comment elle aurait pu soudainement appara&#238;tre comme une nouveaut&#233; radicale chez les Grecs du vie si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quels arguments pour les lignages ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne forme pas d'hypoth&#232;se bien d&#233;finie en ce qui concerne le Proche-Orient, c'&#233;taient peut-&#234;tre des d&#233;mocraties primitives, des organisations lignag&#232;res ou un m&#233;lange des deux. L'organisation en lignages est tr&#232;s bien attest&#233;e au Proche-Orient avec les B&#233;douins o&#249; la parent&#233; est depuis toujours d&#233;crite comme l'ossature de la soci&#233;t&#233;, ce que dit &#224; sa mani&#232;re le proverbe arabe &#171; &lt;i&gt;moi contre mon fr&#232;re ; mon fr&#232;re et moi contre mon cousin ; moi, mon fr&#232;re et mon cousin contre un &#233;tranger&lt;/i&gt; &#187;, Les lignages y sont strictement unilin&#233;aires (patrilin&#233;aires) et les rapports sociaux y d&#233;rivent presque tous des rapports de parent&#233;, comme les rapports d'alliance ; ou alors ce sont des rapports de protection (ou de client&#232;le) entre des segments lignagers. Or il n'existe rien de tel dans toute l'histoire connue de l'Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;gens&lt;/i&gt; romaine (l'analogue du &lt;i&gt;genos&lt;/i&gt; grec) est assur&#233;ment &#224; recrutement purement patrilin&#233;aire, et c'est un &#233;l&#233;ment important de la soci&#233;t&#233; romaine, mais dans le domaine de la parent&#233;, il ne semble pas avoir &#233;t&#233; beaucoup plus important que la parent&#233; cognatique ou celle par alliance ; quant au lien de client&#232;le, si important dans la soci&#233;t&#233; romaine, il met en rapport des individus et joue enti&#232;rement en dehors de la parent&#233;. On peut supposer qu'il en allait autrement avant l'&#226;ge de la cit&#233;, et ce fut l&#224; une hypoth&#232;se courante au XIXe si&#232;cle, alors que l'on pensait que toute soci&#233;t&#233; primitive devait &#234;tre structur&#233;e par la parent&#233; et par elle seule. J'ai d&#233;j&#224; dit comment cette id&#233;e &#233;tait fausse, ne s'appliquant ni aux soci&#233;t&#233;s &#224; &lt;i&gt;big men&lt;/i&gt;, ni aux Iroquois. Faute de preuves historiques, on cherche du c&#244;t&#233; des soci&#233;t&#233;s non &#233;tatiques. Mais, pr&#233;cis&#233;ment, les textes de C&#233;sar ou de Tacite ne donnent aucune indication comme quoi la soci&#233;t&#233; germanique serait structur&#233;e par d'&#233;ventuels lignages. On n'a aucune indication comme quoi les Germains iraient &#224; la guerre par groupes de parent&#233; ; on a l'indication contraire, car ce sont des amiti&#233;s martiales scell&#233;es par le serment qui forment, chez les Germains comme chez les Gaulois, les troupes d'&#233;lite, ces suites guerri&#232;res que Tacite appelle des &lt;i&gt;comitati&lt;/i&gt;. Pas d'indication non plus comme quoi ils entreprendraient une action de justice en commun, et lorsqu'un puissant parmi les Gaulois veut se faire absoudre, ce n'est pas sa parent&#233; qu'il fait venir, c'est l'ensemble de ses clients. Dix si&#232;cles plus tard, en pleine f&#233;odalit&#233;, les fid&#233;lit&#233;s vassaliques, ces&#183; fid&#233;lit&#233;s jur&#233;es, et toujours &#224; titre personnel, l'emporteront sur les fid&#233;lit&#233;s parentales, car le droit f&#233;odal admet que, dans une guerre entre son p&#232;re et son seigneur, celui qui se trouve &#234;tre &#224; la fois fils et vassal doit choisir, contre son p&#232;re, son seigneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au clan &#233;cossais &#8211; le &lt;i&gt;clann&lt;/i&gt; en ga&#233;lique &#8211; , par une curieuse ironie de l'histoire puisque c'est le terme choisi par les anthropologues pour d&#233;signer un groupe unilin&#233;aire, il n'est, ni n'a jamais &#233;t&#233;, unilin&#233;aire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;[Il] &#233;tait constitu&#233; par les descendants cognatiques [&#224; la fois par les hommes et par les femmes] d'un anc&#234;tre &#233;ponyme : ainsi le &lt;i&gt;clann&lt;/i&gt; Domhaill comprenait tous les descendants de Donal ou Donald (les MacDonald ou O'Donell)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fox, 1972, p. 51.&#034; id=&#034;nh3-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait d'ailleurs plut&#244;t un groupe local, qui se pensait comme de la m&#234;me famille, mais o&#249; pouvait entrer quiconque habitait les terres du clan. Et l'&#233;l&#233;ment d&#233;mocratique n'en &#233;tait pas absent, puisque le successeur du chef de clan, d&#233;sign&#233; par le pr&#233;d&#233;cesseur, devait n&#233;anmoins &#234;tre agr&#233;&#233; par une assembl&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La place me manque pour critiquer certains raisonnements faits &#224; partir de donn&#233;es arch&#233;ologiques pour essayer de prouver l'anciennet&#233; d'une organisation lignag&#232;re. Ainsi, je vois mal comment les relev&#233;s illustr&#233;s &#224; la figure 36&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pr&#233;sent&#233;e comme une preuve probable du caract&#232;re lignager de la soci&#233;t&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; pourraient conduire &#224; une telle conclusion (&#224; gauche, gravure dans sa phase premi&#232;re, avec un homme central aur&#233;ol&#233; d'une sorte de disque solaire ; &#224; droite, la m&#234;me dans sa phase ultime, avec r&#233;p&#233;tition du motif des hommes aux bras tendus les uns &#224; c&#244;t&#233; des autres).&lt;/p&gt;
&lt;figure class='spip_document_1099 spip_documents spip_documents_center' style=&#034;max-width:300px;&#034; data-w=&#034;300&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/png/fig36.png' arial-label=&#034;&#034; class=&#034;fond mediabox&#034; type=&#034;image/png&#034; data-photo-w=&#034;816&#034; data-photo-h=&#034;671&#034; &gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:82.230392156863%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=IMG/png/fig36.png&amp;taille=300&amp;1621971003' alt='' data-src='IMG/png/fig36.png' data-l='816' data-h='671' data-tailles='[\&#034;300\&#034;]' class='image_responsive avec_picturefill' srcset='index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=IMG/png/fig36.png&amp;#38;taille=300&amp;#38;1621971003 1x,index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=IMG/png/fig36.png&amp;#38;taille=600&amp;#38;1621971003 2x' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;J'y vois plut&#244;t une id&#233;e comme &#171; si tous les hommes voulaient bien se donner la main &#187;, et je crois qu'elle est tout autant de nature &#224; illustrer les liens entre un chef (celui qui est aur&#233;ol&#233;) et sa suite guerri&#232;re, ou entre un patron et ses clients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le ruban&#233;, premier n&#233;olithique de l'Europe temp&#233;r&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;rations historiques et consid&#233;rations ethnographiques convergent vers l'id&#233;e d'une grande anciennet&#233; de la d&#233;mocratie primitive en Europe. J'ai d&#233;j&#224; dit qu'il n'en existait pas de bonne preuve arch&#233;ologique, mais on peut tout au moins se demander si elle est compatible avec les donn&#233;es que fournit cette discipline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le ferai &#224; propos du premier n&#233;olithique que l'on peut dire continental. De 5500 &#224; 4800, se r&#233;pand du moyen Danube jusque dans le bassin Parisien la culture dite &#171; danubienne &#187;, en r&#233;f&#233;rence &#224; ses origines, &#171; ruban&#233;e &#187; ou encore &#171; de la c&#233;ramique lin&#233;aire &#187; (en allemand &lt;i&gt;Linearbandkeramik&lt;/i&gt;, ou LBK). Ces derni&#232;res appellations lui viennent du d&#233;cor de sa c&#233;ramique, tr&#232;s caract&#233;ristique, en bandes sinueuses qui se d&#233;roulent sur la surface des vases. En d&#233;pit de sa tr&#232;s grande extension (aucune autre culture arch&#233;ologique n'en aura une pareille dans les trois mill&#233;naires qui suivent), elle a une tr&#232;s grande homog&#233;n&#233;it&#233;. Sans doute pas dans ses origines, en Transdanubie ou en Moldavie, o&#249; se rencontrent encore des maisons rondes. Mais par la suite, et dans toute son extension, la maison ruban&#233;e aura la m&#234;me forme, retrouv&#233;e &#224; des milliers d'exemplaires : rectangulaire, longue de 10 m &#224; 48 m, large de 7 m, elle comporte toujours cinq rang&#233;es de poteaux dans le sens de la longueur, on y distingue r&#233;guli&#232;rement trois parties, avec fosses allong&#233;es de chaque c&#244;t&#233; dans lesquelles on a puis&#233; la terre pour le torchis n&#233;cessaire aux murs. Quand nous avons les plans des villages &#8211; et nous les avons tr&#232;s souvent, &#224; Bylany (Moravie), &#224; K&#244;ln-Lindentahl (Rh&#233;nanie), &#224; Elsloo (Limbourg, Pays-Bas), &#224; Cuiry-les-Chaudardes (Aisne), etc. &#8211; les maisons sont toutes orient&#233;es dans le m&#234;me sens, assez espac&#233;es les unes des autres et vaguement align&#233;es en rangs parall&#232;les, selon un ordre g&#233;om&#233;trique presque immuable. S'en d&#233;gage une impression de grande r&#233;gularit&#233;. Sinon m&#234;me de conformisme. Sans doute l'analyse des restes permet-elle de distinguer des maisonn&#233;es plus orient&#233;es vers la chasse, d'autres vers l'agriculture ou l'&#233;levage, mais, quant &#224; ce que les plans st&#233;r&#233;otyp&#233;s des maisons pr&#233;sentent, elles n'affichent pas de diff&#233;rence. Elles ne montrent pas de signes ext&#233;rieurs de richesse. Si diff&#233;rence il y a, elle ne se voit pas, &#233;tant dissimul&#233;e dans les greniers que l'on suppose (selon toute vraisemblance, en raison de tierces plus serr&#233;s, de poteaux plus enfonc&#233;s) &#224; l'avant de la maison, au-dessus du plafond, mais dont le contenu est &#233;videmment perdu pour l'arch&#233;ologie ; tout au plus peut-on diff&#233;rencier des maisons &#224; auvent et d'autres sans, certaines sensiblement plus petites que d'autres. Mais la grande caract&#233;ristique de cette architecture ruban&#233;e r&#233;side dans l'absence de tout b&#226;timent annexe : ni silo, ni grenier sur pilotis, lesquels n'appara&#238;tront que plus tard. Le contraste est total avec un village trobriandais&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Malinovski, 1974, pp. 160-161, 164 sqq, dont les photographies sont (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dans lequel se distinguent des greniers sur pilotis qui font la fiert&#233; des Trobriandais ; non seulement ces greniers ont un pignon soigneusement d&#233;cor&#233;, comme ne l'ont pas les maisons qui restent d'aspect plus rustique, mais encore le corps du grenier est ajour&#233;, et chacun peut constater comment le voisin a ou n'a pas son grenier bien rempli ; ce caract&#232;re ostentatoire est encore plus visible dans les tas d'ignames que les cultivateurs forment juste apr&#232;s la r&#233;colte et dans cette sorte de comp&#233;tition pour savoir qui aura r&#233;ussi &#224; avoir le plus long igname. Le ruban&#233;, d'apr&#232;s tout ce qu'il donne &#224; voir, c'est donc le contraire de l'ostentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me conclusion du c&#244;t&#233; du fun&#233;raire. Bien que la chose n'ait pas &#233;t&#233;, une fois encore, pr&#233;sente d&#232;s les origines, c'est la n&#233;cropole qui devient caract&#233;ristique des pratiques fun&#233;raires ruban&#233;es. Et les morts semblent se disposer tout aussi r&#233;guli&#232;rement, sagement pourrait-on dire, les uns &#224; c&#244;t&#233; des autres, avec tr&#232;s peu de diff&#233;ren&#173; ces, avec &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me viatique, dont le spondyle dont nous ignorons le symbolisme. Certains ont une ou deux haches, alors que d'autres n'en ont pas, tout au plus peut-on signaler quelques rares tombes qui paraissent exceptionnelles en ce qu'un dais semble avoir &#233;t&#233; am&#233;nag&#233; au-dessus d'elles, surtout si le d&#233;funt est, comme &#224; Mulhouse-Est, accompagn&#233; de fa&#231;on inhabituelle d'un lourd collier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par tous ces traits, le ruban&#233; tranche avec le n&#233;olithique ant&#233;rieur des Balkans, pour lequel on conna&#238;t peu les pratiques fun&#233;raires, mais dont on sait que certains d&#233;funts &#233;taient enterr&#233;s sous les maisons (comme au Proche-Orient) et o&#249; les agglom&#233;rations ont un aspect tr&#232;s diff&#233;rent, non pas en ligne, mais comme par agglutination sur une &#233;minence (ou sur un tell) que plusieurs s&#233;ries de remparts d&#233;fendent. Ce n&#233;olithique des Balkans est d'ailleurs partag&#233; entre plusieurs cultures, et il n'est pas certain que chacune de ces cultures se conforme &#224; un mod&#232;le unique et bien d&#233;fini, comme le fit le ruban&#233;. Dernier trait qui oppose les uns et les autres, les statuettes en terre cuite, surtout f&#233;minines, qui se retrouvent par milliers dans les Balkans et dans la culture de Cucuteni-Tripoli&#233; qui en d&#233;rive, sont plus que rares dans le ruban&#233;. On n'y retrouve rien du bel art ni de la fantaisie qui marquent la statuaire du n&#233;olithique balkanique dont quelques pi&#232;ces sont aujourd'hui de notori&#233;t&#233; mondiale. Les gens du ruban&#233; ne semblent pas avoir &#233;t&#233; particuli&#232;rement port&#233;s sur l'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?995-L-Europe-politique-sur-le-tres' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Seconde partie disponible ici&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Tacite, &lt;i&gt;De la Germanie&lt;/i&gt;, VII, 1.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C&#233;sar, &lt;i&gt;Guerre des Gaules&lt;/i&gt;, VI, 23 (je souligne).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je sais bien que, quelques lignes plus haut, C&#233;sar a dit qu'en cas de guerre, on &#171; &lt;i&gt;choisit pour la diriger des magistrats qui ont droit de vie et de mort&lt;/i&gt; &#187;, mais c'est l&#224; une information contradictoire avec tout le reste.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Tacite, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, XIII-XIV.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ibid., XI, 1.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le terme pla&#238;t &#224; la critique moderne, qui le cite souvent. &#192; vrai dire, Engels (&lt;i&gt;L'Origine de la famille, de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et de l'&#201;tat&lt;/i&gt; [1844], &#201;d. Sociales, 1972, p. 172) ne l'&#233;crit qu'une fois, sans en donner une d&#233;finition nette, et sans que cela concerne exclusivement les Germains. Ils sont mentionn&#233;s de fa&#231;on implicite, toutefois, dans le passage suivant, un des meilleurs d'Engels o&#249;, prolongeant les remarques antiques sur la psychologie fonci&#232;rement belliqueuse des Barbares (c'est un lieu commun de la litt&#233;rature latine), il conclut que la guerre, autrefois pratiqu&#233;e &#224; d'autres fins, l'est &#171; maintenant en vue du seul pillage et devient une branche permanente d'industrie &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Tacite, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., XII.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., XI, 1.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C&#233;sar, op. cit., V, 56.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., VI, 14.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;., 1, 18.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Sur les institutions militaires et civiques des Gaulois, voir Testard et Baray, 2007 ; Testard, 2010 b. pp. 203-221.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Fox, 1972, p. 51.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Pr&#233;sent&#233;e comme une preuve probable du caract&#232;re lignager de la soci&#233;t&#233; (Gallay, 1995, p. 111 ; 2006, pp. 104-105).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Malinovski, 1974, pp. 160-161, 164 &lt;i&gt;sqq&lt;/i&gt;, dont les photographies sont suffisamment &#233;loquentes. Je classe tr&#232;s &#233;videmment la soci&#233;t&#233; trobriandaise parmi les ploutocraties ostentatoires.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Quand la terre br&#251;le dans la zone</title>
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		<dc:subject>Soljenitsyne A.</dc:subject>

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&lt;p&gt;Chapitre 10 du livre d'Alexandre Soljenitsyne &#171; L'archipel du Goulag &#187; (Tome III, 1973), que Claude Lefort consid&#233;rait comme aussi &#233;difiant que les r&#233;cits de l'insurrection de la Commune de Paris de 1871. Non, si l'on doit s'&#233;tonner de quelque chose, ce n'est pas de l'absence de r&#233;voltes et de soul&#232;vements dans les camps, c'est qu'il y en ait tout de m&#234;me eu. Comme tout ce qui est ind&#233;sirable dans notre histoire, autrement dit les trois quarts de ce qui s'est vraiment pass&#233;, ces (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Chapitre 10 du livre d'Alexandre Soljenitsyne &#171; L'archipel du Goulag &#187; (Tome III, 1973), que Claude Lefort consid&#233;rait comme aussi &#233;difiant que les r&#233;cits de l'insurrection de la Commune de Paris de 1871.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Non, si l'on doit s'&#233;tonner de quelque chose, ce n'est pas de l'absence de r&#233;voltes et de soul&#232;vements dans les camps, c'est qu'il y en ait tout de m&#234;me eu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme tout ce qui est ind&#233;sirable dans notre histoire, autrement dit les trois quarts de ce qui s'est vraiment pass&#233;, ces r&#233;voltes ont &#233;t&#233; &#224; leur tour si soigneusement d&#233;coup&#233;es, l'ensemble recousu et l&#233;ch&#233;, les participants extermin&#233;s, les t&#233;moins plus lointains terroris&#233;s, les rapports de r&#233;pression br&#251;l&#233;s ou cach&#233;s &#224; l'abri de vingt parois de coffres-forts, que lesdits soul&#232;vements se sont d'ores et d&#233;j&#224; transform&#233;s en mythes, alors qu'il ne s'est &#233;coul&#233; depuis les uns que quinze, depuis les autres que dix ann&#233;es seulement. (Faut-il, d&#232;s lors, s'&#233;tonner qu'on dise : le Christ n'a pas exist&#233;, ni le Bouddha, ni Mahomet ? L&#224;, on compte par mill&#233;naires&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque plus personne de vivant ne sera touch&#233; par ces choses, les historiens seront admis &#224; consulter des restes de grimoires, les arch&#233;ologues donneront quelque part un coup de pioche, feront br&#251;ler quelque chose dans leur laboratoire ; alors se pr&#233;ciseront les dates, lieux, contours de ces soul&#232;vements ainsi que les noms de leurs chefs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors appara&#238;tront les premi&#232;res flamb&#233;es, telle celle de R&#233;tiounine en janvier 1942, au commando d'Och-Kouria pr&#232;s d'Oust-Oussa. &#192; ce qu'on dit, R&#233;tiounine &#233;tait un salari&#233; libre, peut-&#234;tre m&#234;me, si &#231;a se trouve, le chef de ce commando. Il battit le rappel des Cinquante-Huit et des socialement-nuisibles (7-35), rassembla quelque deux cents volontaires, ils d&#233;sarm&#232;rent leur escorte compos&#233;e de d&#233;linquants auto-gardiens et partirent avec des chevaux dans les for&#234;ts, faire les partisans. Ils furent tu&#233;s petit &#224; petit. En automne 1945 encore, on continuait de coffrer, au titre de l'&#171; affaire R&#233;tiounine &#187;, des gens qui n'y avaient absolument pas &#233;t&#233; m&#234;l&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors apprendrons-nous peut-&#234;tre &#8211; mais non, ce ne sera plus nous &#8211; l'histoire du l&#233;gendaire soul&#232;vement de 1948 au chantier n&#176; 501 de la voie ferr&#233;e en construction Siva&#239;a Maska &#8211; Sal&#233;khard. L&#233;gendaire parce que, dans tous les camps, on entend chuchoter des choses sur lui, sans que personne sache rien de s&#251;r. L&#233;gendaire parce qu'il a &#233;clat&#233; non point dans les Camps sp&#233;ciaux o&#249; le terrain et l'&#233;tat d'esprit &#233;taient pr&#233;par&#233;s, mais dans les camps ITL o&#249; les gens sont dissoci&#233;s par les mouchards, &#233;cras&#233;s par les truands, o&#249; est bafou&#233; jusqu'&#224; leur droit d'&#234;tre des politiques, o&#249; il ne pouvait m&#234;me pas venir &#224; l'esprit qu'il f&#251;t possible &#224; des d&#233;tenus de se r&#233;volter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s les on-dit, tout fut l'&#339;uvre d'anciens (de r&#233;cents !) militaires. Il ne pouvait en &#234;tre autrement. Sans eux, les Cinquante-Huit n'&#233;taient qu'un troupeau exsangue et vide de toute foi. Mais ces gars (aucun d'eux ou presque n'avait plus de trente ans), officiers et soldats de notre arm&#233;e combattante ; les m&#234;mes, mais anciens prisonniers de guerre ; les m&#234;mes prisonniers encore, mais ayant &#233;t&#233; chez Vlassov, chez Krasnov ou dans des d&#233;tachements nationaux ; ayant combattu l&#224;-bas les uns contre les autres, rendus alli&#233;s ici par une commune oppression ; cette jeunesse qui &#233;tait pass&#233;e par tous les fronts de la Guerre mondiale et ma&#238;trisait parfaitement la technique moderne du combat d'infanterie, du camouflage et de la capture des patrouilles, &#8211; cette jeunesse, lorsqu'elle n'&#233;tait pas &#233;parpill&#233;e un par-ci, un par-l&#224;, avait encore conserv&#233;, en 1948, toute l'inertie de la guerre et toute sa confiance en soi, elle n'arrivait pas &#224; faire entrer dans sa poitrine les raisons pour lesquelles il fallait que de pareils gars, des bataillons entiers de pareils gars attendissent docilement la mort. M&#234;me s'&#233;vader n'&#233;tait pour eux qu'une pitoyable demi-mesure, c'&#233;tait presque d&#233;serter en ordre dispers&#233; au lieu d'accepter collectivement le combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout fut con&#231;u, tout commen&#231;a au sein d'une brigade. On dit que celle-ci avait &#224; sa t&#234;te l'ex-colonel Voronine (ou Voronov), un borgne. On cite &#233;galement le nom du lieutenant des troupes blind&#233;es Sakourenko. La brigade tua son escorte (les hommes d'escorte, &#224; cette &#233;poque, n'&#233;taient pas, eux, de v&#233;ritables soldats, mais des territoriaux, des r&#233;servistes). Sur leur lanc&#233;e ils lib&#233;r&#232;rent une seconde, une troisi&#232;me brigade. Attaqu&#232;rent la cit&#233; d'habitation de la garde et, de l'ext&#233;rieur, leur propre camp : ils vid&#232;rent les miradors de leurs sentinelles et ouvrirent tout grand la zone. (Alors, imm&#233;diatement se produisit l'obligatoire coupure : le portail &#233;tait grand ouvert, mais les zeks, dans leur majorit&#233;, ne le franchirent point. Il y avait l&#224; des condamn&#233;s &#224; court terme qui n'avaient pas int&#233;r&#234;t &#224; se r&#233;volter. Il y avait aussi des condamn&#233;s &#224; dix et m&#234;me quinze ans au titre des oukases des &#171; sept huiti&#232;mes &#187; et des &#171; quatre sixi&#232;mes &#187;, mais ils n'avaient pas envie de se faire appliquer l'article 58. Il y avait aussi des Cinquante-Huit, mais du genre &#224; pr&#233;f&#233;rer mourir &#224; genoux en fid&#232;les sujets, tout plut&#244;t que debout. Quant &#224; ceux qui d&#233;boul&#232;rent par le portail, ce n'&#233;tait pas du tout obligatoirement pour aller aider les insurg&#233;s : bien des truands se firent un plaisir de filer hors de la zone pour aller piller les cit&#233;s ouvri&#232;res des p&#233;kins.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;sormais arm&#233;s aux d&#233;pens de la garde (enterr&#233;e par la suite au cimeti&#232;re de Kotchm&#232;s), les mutins partirent s'emparer du camp voisin. Toutes forces r&#233;unies, ils d&#233;cid&#232;rent de marcher contre la ville de Vorkouta ! Elle n'&#233;tait plus distante que de 60 kilom&#232;tres. Pensez-vous ! Une descente de parachutistes leur barra la route de Vorkouta. Et ils furent mitraill&#233;s et dispers&#233;s par des chasseurs en vol rasant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On les fit ensuite passer en jugement, on fusilla, on distribua des vingt-cinq et des dix ans. (On profita de l'occasion pour &#171; rafra&#238;chir &#187; les temps de peine de beaucoup d'autres qui n'avaient pas particip&#233; &#224; l'op&#233;ration et &#233;taient rest&#233;s &#224; l'int&#233;rieur de la zone.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Militairement, leur soul&#232;vement &#233;tait sans espoir, c'est &#233;vident. Mais qui ira soutenir que crevarder &#224; petit feu et mourir ouvrait plus de perspectives ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu apr&#232;s furent cr&#233;&#233;s les Camps sp&#233;ciaux, dans lesquels fut envoy&#233;e la plus grande partie des Cinquante-Huit. Et que vit-on ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1949, au Berlag, subdivision de Nijni Atouriakh, les choses commenc&#232;rent &#224; peu pr&#232;s de la m&#234;me fa&#231;on : soldats d'escorte d&#233;sarm&#233;s ; prise de sept ou huit mitraillettes ; camp attaqu&#233; de l'ext&#233;rieur, garde liquid&#233;e, fils t&#233;l&#233;phoniques coup&#233;s ; ouverture du camp. &#192; pr&#233;sent, le camp ne contenait plus que des hommes num&#233;rot&#233;s, marqu&#233;s d'infamie, vou&#233;s &#224; la mort, priv&#233;s de tout espoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et que vit-on ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les zeks ne franchirent pas le portail&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les initiateurs, qui n'avaient plus rien &#224; perdre, transform&#232;rent la r&#233;volte en &#233;vasion : form&#233;s en petit groupe, ils prirent la direction de Mylga. &#192; Elgu&#232;ne-Toskane, la route leur fut barr&#233;e par des troupes et des chenillettes rapides (op&#233;ration command&#233;e par le g&#233;n&#233;ral S&#233;mionov).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous furent tu&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je ne pr&#233;tends pas avoir expos&#233; avec exactitude l'histoire de ces (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qui va le plus vite dans le monde ? demande la devinette. Et elle r&#233;pond : la pens&#233;e !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vrai et &#231;a ne l'est pas. Elle sait aussi &#234;tre lente, la pens&#233;e, &#244; combien lente ! C'est laborieusement et tardivement que chaque personne, les gens, la soci&#233;t&#233; prennent conscience de ce qui leur est arriv&#233;. De leur vraie situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En concentrant les Cinquante-Huit dans les Camps sp&#233;ciaux, Staline s'amusait presque de sa propre force. Ses prisonniers n'avaient pas besoin de cela pour &#234;tre d&#233;tenus on ne peut plus s&#251;rement, mais il s'&#233;tait mis en t&#234;te d'&#234;tre encore plus malin que lui-m&#234;me, de se surpasser. Cela ferait encore plus peur, pensait-il. Or ce fut l'inverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le syst&#232;me d'&#233;crasement &#233;labor&#233; sous son r&#232;gne &#233;tait fond&#233; sur la dissociation des m&#233;contents ; il s'agissait de les emp&#234;cher de se regarder l'un l'autre dans les yeux, de se compter ; il s'agissait d'inculquer &#224; tous, y compris les m&#233;contents eux-m&#234;mes, qu'il n'y avait aucun m&#233;content, qu'il existait seulement des individus isol&#233;s, hargneux, condamn&#233;s &#224; dispara&#238;tre, et dont l'&#226;me &#233;tait vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les m&#233;contents, dans les Camps sp&#233;ciaux, se rencontr&#232;rent par masses de plusieurs milliers d'hommes. Et ils se compt&#232;rent. Et ils se rendirent compte que ce n'&#233;tait pas du vide que contenait leur &#226;me, mais des conceptions de l'existence plus hautes que celles de leurs ge&#244;liers, de ceux qui les avaient trahis, des th&#233;oriciens qui leur expliquaient pourquoi il fallait qu'ils pourrissent dans les camps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but, presque personne ne remarqua cette nouveaut&#233; du Camp sp&#233;cial. &#192; ne consid&#233;rer que le train-train ext&#233;rieur, on e&#251;t dit la continuation des ITL. Simplement les truands, ces colonnes du r&#233;gime p&#233;nitentiaire et de la direction du camp, perdirent vite leur superbe. Mais on avait l'impression que cette perte &#233;tait compens&#233;e par la cruaut&#233; des surveillants et l'augmentation de la surface du Bour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seulement, voil&#224; : truands d&#233;confits, plus de vols au camp. Dans la table de nuit, on peut d&#233;sormais laisser son pain. On n'est plus oblig&#233;, le soir, de poser ses godasses sous sa t&#234;te, on peut les lancer par terre&#8230; et les y retrouver le lendemain matin. On peut laisser sa blague &#224; tabac dans la table de nuit au lieu de l'&#233;craser dans sa poche pendant qu'on dort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Broutilles, dira-t-on ? Que non, une chose &#233;norme ! Plus de vols, et les gens se sont mis &#224; consid&#233;rer leurs voisins sans suspicion et avec sympathie. Dites donc, les gars, et si nous &#233;tions effectivement, euh&#8230; des politiques ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si on est des politiques, du coup, on peut parler un peu plus librement : d'un wagonnet &#224; l'autre et autour du feu de brigade. Bon, d'accord, un coup d'&#339;il circulaire pour voir qui sont nos voisins. &#8211; Oh, et puis, en fin de compte, qu'ils aillent se faire foutre, qu'ils nous le fabriquent, leur dossier ! on a d&#233;j&#224; notre quarteron, qu'est-ce qu'ils peuvent nous faire de plus ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est toute la psychologie des camps d'avant qui commence &#224; s'atrophier : &#171; aujourd'hui, &#224; toi de mourir, moi, ce sera pour demain &#187; : de toute fa&#231;on, on n'obtiendra jamais justice ; &#231;a a toujours &#233;t&#233; comme &#231;a et &#231;a restera comme &#231;a&#8230; Et pourquoi on n'obtiendrait pas justice ?&#8230; Et pourquoi &#231;a resterait comme &#231;a ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On commence, dans la brigade, &#224; parler &#224; voix basse plus du tout de la ration de pain, plus de la kacha, mais de choses que, m&#234;me &#224; l'ext&#233;rieur, on n'entendrait jamais &#233;voquer &#8211; et avec de plus en plus de libert&#233; ! et encore et toujours plus de libert&#233; ! et, soudain, le brigadier cesse de ressentir la toute-puissance de son poing. Chez certains, on ne le voit plus jamais lev&#233; ; chez d'autres, le geste se fait plus rare, plus l&#233;ger. Et le brigadier lui-m&#234;me ne prend plus l'air sup&#233;rieur, il s'assied &#224; c&#244;t&#233; de vous pour &#233;couter, pour discuter. Et les membres de la brigade commencent &#224; le regarder comme on regarde un camarade : il est des n&#244;tres, au fond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les brigadiers fr&#233;quentent la PPTch, la comptabilit&#233;, et les planqu&#233;s, en r&#233;glant avec eux des dizaines de menus probl&#232;mes &#8211; &#224; qui rogner ou ne pas rogner sa ration de pain, qui exclure et o&#249; l'envoyer &#8211;, per&#231;oivent &#224; leur tour cet air nouveau, cette atmosph&#232;re de s&#233;rieux, de responsabilit&#233;, de sens nouveau donn&#233; aux choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cela se communique aux planqu&#233;s, m&#234;me si ce n'est pas &#224; tous, pour l'instant, et de loin. En arrivant, ils &#233;taient anim&#233;s d'un d&#233;sir avide de rafler les postes ; maintenant c'est fait, et pourquoi n'arriveraient-ils pas &#224; vivre ici aussi bien que dans les ITL ? s'enfermer dans son box, se faire sauter des pommes de terre au lard, rester entre soi, &#224; l'&#233;cart des trimeurs ? Eh bien, non ! Il para&#238;t que ce n'est pas &#231;a, l'essentiel. Comment ? mais alors c'est quoi ?&#8230; Il devient ind&#233;cent de se vanter de boire le sang d'autrui, comme on le faisait dans les ITL, de se vanter de vivre aux d&#233;pens des autres. Et les planqu&#233;s se trouvent des amis parmi les trimeurs, et, &#233;talant par terre leurs vestes toutes neuves &#224; c&#244;t&#233; des vestes macul&#233;es des autres, ils passent volontiers les dimanches &#224; converser &#233;tendus en leur compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la division principale qui s&#233;pare les hommes n'est plus aussi grossi&#232;re, &#224; l'usage, que dans les ITL : planqu&#233;s/trimeurs, droit-co/Cinquante-Huit, non, elle est beaucoup plus compliqu&#233;e, plus int&#233;ressante aussi : groupes r&#233;gionaux, groupes religieux, hommes d'exp&#233;rience, hommes de science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les autorit&#233;s mettront encore du temps, pas mal de temps avant d'y remarquer et d'y comprendre quelque chose. Mais les r&#233;partiteurs ne portent plus leurs longs b&#226;tons et m&#234;me ne rugissent plus comme avant. Ils s'adressent amicalement aux brigadiers : il est temps d'aller au rassemblement, Komov. (Non, ce n'est pas que l'&#226;me des r&#233;partiteurs ait &#233;t&#233; touch&#233;e, c'est qu'il y a dans l'air quelque chose de nouveau qui est inqui&#233;tant.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout cela est lent. Ils prennent des mois et des mois, ces changements. Ils sont plus lents que la succession des saisons. Ils n'atteignent pas l'ensemble des brigadiers, l'ensemble des planqu&#233;s, mais ceux-l&#224; seuls qui, sous le boisseau et la cendre, ont conserv&#233; des restes de conscience et de fraternit&#233;. Ceux qui se complaisent &#224; rester des salauds, le restent avec plein succ&#232;s. La v&#233;ritable mutation psychologique &#8211; la mutation par &#233;branlement, la mutation h&#233;ro&#239;que &#8211; n'est pas encore l&#224;. Et, comme avant, le camp demeure un camp, nous sommes opprim&#233;s et impuissants, et il ne nous reste gu&#232;re qu'une issue : aller ramper sous les barbel&#233;s que vous voyez l&#224;-bas et nous enfuir dans la steppe, arros&#233;s de rafales de mitraillettes et traqu&#233;s par les chiens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que l'id&#233;e audacieuse, l'id&#233;e farouche, l'id&#233;e un cran au-dessus, c'est celle-ci : comment faire pour que &#231;a ne soit plus nous qui nous enfuyions devant eux, mais eux qui se mettent &#224; d&#233;taler devant nous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a suffi de simplement poser cette question, &#224; un certain nombre d'hommes de la concevoir et de la poser, &#224; un certain nombre d'autres de l'&#233;couter, pour que soit r&#233;volue au camp l'&#232;re des &#233;vasions. Et ce fut le d&#233;but de l'&#232;re des r&#233;voltes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette &#232;re, comment l'inaugurer ? Par quoi la commencer ? Ne sommes-nous pas ligot&#233;s, emberlificot&#233;s de mille tentacules, priv&#233;s de notre libert&#233; de d&#233;placement ? Par quoi commencer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les choses les plus simples sont loin d'&#234;tre simples dans la vie. Dans les ITL aussi, semble-t-il, certains parvenaient &#224; la conclusion qu'il fallait tuer les mouchards. M&#234;me l&#224;, il arrivait qu'on manigance des choses : un rondin d&#233;gringole du haut d'une pile, pr&#233;cipitant un mouchard dans une rivi&#232;re en crue. Dans les Camps sp&#233;ciaux, il ne devait pas &#234;tre difficile non plus de trouver quels tentacules il fallait commencer par trancher. Apparemment, c'&#233;tait clair pour tout le monde. Et personne ne comprenait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soudain, un suicide. &#192; la disciplinaire n&#176; 2, on trouve un type qui s'est pendu. (Les stades successifs du processus seront expos&#233;s par moi &#224; partir de l'exemple d'Ekibastouz. Mais, notez-le bien, dans les autres Camps sp&#233;ciaux, tous les stades ont &#233;t&#233; les m&#234;mes !) Les autorit&#233;s se font une raison, le type est d&#233;croch&#233; de son n&#339;ud coulant, exp&#233;di&#233; &#224; la d&#233;charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un bruit court dans la brigade : vous savez, c'&#233;tait un mouchard. Et il ne s'est pas pendu lui-m&#234;me. On l'a pendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une le&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a beaucoup de salauds au camp, mais de tous, le mieux nourri, le plus grossier, le plus impudent est le g&#233;rant du r&#233;fectoire, Timofe&#239; S&#8230; (je ne cache pas son nom, je ne m'en souviens plus). Il a une garde : des cuistots repus aux grosses trognes, en outre il entretient toute une valetaille de plantons-bourreaux. Lui-m&#234;me et cette valetaille battent les zeks &#224; coups de poing et de b&#226;ton. Et un jour, entre autres, tout &#224; fait injustement, il frappe un petit &#171; m&#244;me &#187; tout noiraud. Il n'a pas l'habitude, d'ailleurs, de remarquer qui il frappe. Mais ce m&#244;me, selon les m&#339;urs nouvelles, celles des Camps sp&#233;ciaux, n'est plus un simple m&#244;me, c'est un musulman. Et des musulmans, il y en a pas mal dans le camp. Rien &#224; voir avec de quelconques truands. Au coucher du soleil, dans la partie du camp situ&#233;e &#224; l'ouest, on peut les voir faire leur pri&#232;re, les bras lev&#233;s ou le front appuy&#233; sur le sol (dans les ITL on aurait rigol&#233;, ici non). Ils ont des chefs de file, ils ont m&#234;me, au nouveau go&#251;t du jour, une sorte de soviet. Et voici leur d&#233;cision : vengeance !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un dimanche, t&#244;t le matin, la victime et un Ingouche adulte qui l'accompagne se faufilent dans la baraque des planqu&#233;s, alors que ceux-ci se pr&#233;lassent encore au lit, p&#233;n&#232;trent dans la pi&#232;ce o&#249; se trouve S&#8230; et, &#224; deux couteaux, ils &#233;gorgent promptement la brute de cent kilos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voyez &#224; quel point tout cela manque encore de maturit&#233; ! &#8211; ils ne tentent pas de dissimuler leur visage, pas plus qu'ils n'essaient de s'enfuir. Avec leurs couteaux ensanglant&#233;s, le c&#339;ur tranquille d'avoir accompli leur devoir, ils vont droit du cadavre &#224; la baraque des surveillants, o&#249; ils se rendent. On les fera passer en jugement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela n'est encore que recherches &#224; t&#226;tons. Tout cela aurait peut-&#234;tre encore pu se produire &#233;galement dans les ITL. Mais la pens&#233;e civique continue de fonctionner : n'est-ce pas l&#224; le maillon principal par lequel il faut rompre la cha&#238;ne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tuez les mouchards ! &#187;, le voil&#224;, le maillon. Un couteau dans la poitrine ! Fabriquer des couteaux et &#233;gorger les mouchards, &#8211; le voil&#224;, le maillon !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, tandis que je suis en train d'&#233;crire ce chapitre, des rayons de livres humanistes me surplombent sur leurs &#233;tag&#232;res, et leurs dos us&#233;s aux ternes &#233;clats font peser sur moi un scintillement r&#233;probateur, telles des &#233;toiles per&#231;ant &#224; travers les nuages : on ne saurait rien obtenir en ce monde par la violence ! Glaive, poignard, fusil en main, nous nous ravalerons rapidement au rang de nos bourreaux et de nos violenteurs. Et il n'y aura plus de fin&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y aura plus de fin&#8230; Ici, assis &#224; ma table, au chaud et au net, j'en tombe pleinement d'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il faut avoir &#233;cop&#233; de vingt-cinq ans pour rien et mis sur soi quatre num&#233;ros, il faut tenir les mains toujours derri&#232;re le dos, passer &#224; la fouille matin et soir, s'ext&#233;nuer au travail, se voir tra&#238;n&#233; au Bour sur d&#233;nonciations, se sentir pi&#233;tin&#233;, enfonc&#233; sans retour dans la terre, pour que de l&#224;, du fond de cette fosse, tous les discours des grands humanistes vous fassent l'effet d'un bavardage de p&#233;kins bien nourris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y aura plus de fin !&#8230; mais un d&#233;but, y en aura-t-il un ? Y aura-t-il une &#233;claircie dans notre vie, oui ou non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le peuple sous le joug l'a bien conclu ainsi : ne compte pas sur la douceur pour extirper la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mouchards aussi sont des hommes ?&#8230; Les surveillants font le tour des baraques et nous communiquent, pour notre plus grande intimidation, un ordre du jour port&#233; &#224; la connaissance de l'ensemble du camp des Sables : dans un des camps f&#233;minins, deux jeunes filles (l'&#233;nonc&#233; de leurs dates de naissance montre &#224; quel point elles sont jeunes) ont eu des conversations anticommunistes. Le tribunal, compos&#233; de&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces jeunes filles qui chuchotaient sur un wagonnet, qui en avaient d&#233;j&#224; pour dix ans &#224; tirer le collier, quelle salope les avait balanc&#233;es, alors qu'elle &#233;tait charg&#233; du m&#234;me collier ?! &#8211; Des &#234;tres humains, les mouchards ?!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le doute n'&#233;tait pas possible. Ce qui n'emp&#234;cha pas les premiers coups port&#233;s d'&#234;tre difficiles &#224; porter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ignore comment cela s'est d&#233;roul&#233; ailleurs (on s'est mis &#224; &#233;gorger dans tous les Camps sp&#233;ciaux, m&#234;me au camp d'invalides de Spassk !), chez nous &#231;a a commenc&#233; avec l'arriv&#233;e du transfert en provenance de Doubovka, compos&#233; pour l'essentiel d'Ukrainiens occidentaux, membres de l'OOuN. Ils ont fait &#233;norm&#233;ment et en tous lieux pour ce mouvement, c'est bien eux qui ont mis en branle la m&#233;canique. Le transfert de Doubovka a introduit chez nous le bacille de la r&#233;bellion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Captur&#233;s directement sur les sentiers de la guerre de partisans, ces gars jeunes et forts, une fois &#224; Doubovka, regard&#232;rent autour d'eux, furent frapp&#233;s d'effroi au spectacle de cette l&#233;thargie et de cet esclavage, &#8211; et leur main chercha un couteau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Doubovka, les choses se termin&#232;rent rapidement par une r&#233;volte, un incendie, la dissolution. Mais les patrons de notre camp, pleins de suffisance et d'aveuglement (pour n'avoir, trente ann&#233;es durant, rencontr&#233; aucune r&#233;sistance, ils en avaient perdu l'habitude), ne se souci&#232;rent m&#234;me pas de maintenir &#224; l'&#233;cart de nous les r&#233;volt&#233;s qui venaient d'arriver. Ils les r&#233;partirent dans tout le camp, dans toutes les brigades. C'&#233;tait l&#224; un proc&#233;d&#233; ITL : la diss&#233;mination y &#233;touffait la protestation. Mais, dans notre milieu qui d&#233;j&#224; se purifiait, la diss&#233;mination ne fit que contribuer &#224; embraser plus vite encore toute la masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les nouveaux venus se rendaient au travail avec leurs brigades, mais ils n'en fichaient pas une rame ou se contentaient de faire semblant, ils restaient allong&#233;s comme des l&#233;zards au soleil (c'&#233;tait justement l'&#233;t&#233;) et conversaient &#224; voix basse. Au premier abord, en de pareils instants, ils ressemblaient &#233;norm&#233;ment aux truands en r&#232;gle, et cela d'autant plus que, comme eux, ils &#233;taient jeunes, gras &#224; lard, larges d'&#233;paules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#232;gle, d'ailleurs, se faisait jour, mais elle &#233;tait nouvelle et &#233;tonnante : &#171; Qu'il meure cette nuit m&#234;me, celui qui n'a pas la conscience nette ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; pr&#233;sent, les meurtres commenc&#232;rent &#224; se succ&#233;der &#224; une cadence encore plus rapide que les &#233;vasions &#224; leur meilleure &#233;poque. Ils &#233;taient commis avec assurance et de fa&#231;on anonyme : nul n'allait plus se rendre, le couteau ensanglant&#233; &#224; la main ; on se pr&#233;servait, soi-m&#234;me et son couteau, en vue d'une autre op&#233;ration. Leur moment favori : cinq heures du matin, l'heure o&#249; les baraques sont d&#233;verrouill&#233;es par des surveillants solitaires qui vont aussit&#244;t ouvrir plus loin, et o&#249; les d&#233;tenus dorment presque tous encore ; c'est alors que les vengeurs masqu&#233;s p&#233;n&#232;trent en silence dans la chambr&#233;e pr&#233;vue, s'approchent du wagonnet pr&#233;vu et tuent imparablement le tra&#238;tre d&#233;j&#224; r&#233;veill&#233;, qui pousse des cris d'orfraie, ou bien m&#234;me pas r&#233;veill&#233; du tout. Apr&#232;s avoir v&#233;rifi&#233; que leur homme est bien mort, ils se retirent pos&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils &#233;taient masqu&#233;s, num&#233;ros invisibles : d&#233;cousus ou recouverts. Mais si les voisins du mort les avaient reconnus &#224; leurs silhouettes, non seulement ils ne s'empressaient plus d'aller le d&#233;clarer spontan&#233;ment, mais m&#234;me aux interrogatoires, m&#234;me menac&#233;s par les potes, ils ne capitulaient plus, r&#233;p&#233;tant : non, non, je ne sais rien, je n'ai rien vu. Et ce n'&#233;tait plus simplement l'antique v&#233;rit&#233; : &#171; Qui ne sait rien reste peinard, qui en sait trop est bon pour l'abattoir &#187;, c'&#233;tait pour son propre salut ! Car quiconque aurait dit un nom e&#251;t &#233;t&#233; tu&#233; d&#232;s le lendemain &#224; cinq heures du matin, et la bienveillance du d&#233;l&#233;gu&#233; op&#233;rationnel ne lui aurait &#233;t&#233; d'aucun secours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voil&#224; les assassinats (encore qu'il ne s'en f&#251;t pas encore produit une dizaine) devenus la norme, un ph&#233;nom&#232;ne habituel. En allant se d&#233;barbouiller, en touchant leur ration de pain matinale, les d&#233;tenus demandaient : quelqu'un de tu&#233; aujourd'hui ? Dans ce sport sinistre retentissait aux oreilles des d&#233;tenus le gong souterrain de la justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela se faisait dans une clandestinit&#233; absolue. Quelqu'un (reconnu comme une autorit&#233;) se contentait de dire quelque part &#224; quelqu'un d'autre : celui-l&#224; ! Il n'avait pas &#224; se pr&#233;occuper des ex&#233;cutants, de la date, de l'endroit o&#249; se procurer les couteaux. Et les combattants, qui avaient, eux, ce souci, ne connaissaient pas le juge dont ils devaient ex&#233;cuter la sentence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il faut avouer &#8211; malgr&#233; l'absence de documents &#233;tablissant la qualit&#233; de mouchard &#8211; que cette justice non constitu&#233;e, ill&#233;gale et invisible, jugeait avec autrement de pr&#233;cision, autrement moins d'erreurs que tous nos tribunaux familiers, tro&#239;kas, coll&#232;ges militaires et Osso.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le hachoir, comme nous l'appelions, tournait si rond qu'il en vint &#224; annexer les heures de jour, &#224; fonctionner quasi publiquement. Un petit gr&#234;l&#233;, &#171; premier de baraque &#187;, ex-huile du NKVD de Rostov et illustre canaille, fut tu&#233; un dimanche apr&#232;s-midi dans la &#171; tinetti&#232;re &#187;. Les m&#339;urs &#233;taient devenues &#224; ce point f&#233;roces que la foule s'y rua pour contempler le cadavre ensanglant&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre fois, tandis qu'ils faisaient la chasse au donneur du creusement sous l'enceinte &#224; partir de la baraque disciplinaire n&#176; 8 (les autorit&#233;s, s'&#233;tant aper&#231;ues de leur b&#233;vue, y avaient concentr&#233; les principaux doubovkiens, mais le hachoir n'avait plus besoin d'eux pour fonctionner &#224; merveille), on vit les vengeurs courir dans la zone avec leurs couteaux en plein jour ; le mouchard, pour leur &#233;chapper, se r&#233;fugia dans la baraque de la direction, eux l'y poursuivirent, lui fon&#231;a dans le bureau du chef de la subdivision de camp, le gras commandant Maximenko, eux &#233;galement. &#192; ce moment, le coiffeur du camp &#233;tait en train de raser le commandant assis dans son fauteuil. Conform&#233;ment au r&#232;glement du service, le commandant &#233;tait sans armes (ils ne doivent pas en porter lorsqu'ils sont dans la zone). Apercevant les assassins et leurs couteaux, le commandant &#233;pouvant&#233; bondit de sous le rasoir et se mit &#224; supplier, ayant cru comprendre qu'on allait l'&#233;gorger dans l'instant. Il vit avec soulagement que c'&#233;tait un mouchard qui se faisait &#233;gorger sous ses yeux. (Personne ne porta la main sur le commandant. La consigne du mouvement r&#233;cemment engag&#233; &#233;tait : n'&#233;gorger que les mouchards, ne pas toucher aux surveillants ni aux chefs.) Le commandant sauta tout de m&#234;me par la fen&#234;tre, barbe inachev&#233;e, un peignoir blanc sur les &#233;paules, et courut vers le poste de garde en criant comme un malade : &#171; Mirador, feu ! Mirador, feu ! &#187; Mais le mirador restait muet&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y eut un cas o&#249; les &#233;gorgeurs n'all&#232;rent pas jusqu'au bout, le mouchard s'&#233;chappa et, couvert de blessures, se r&#233;fugia &#224; l'h&#244;pital du camp. On l'y op&#233;ra, l'y pansa. Mais si un commandant avait &#233;t&#233; terrifi&#233; par les couteaux, est-ce l'h&#244;pital qui pouvait sauver un mouchard ? Deux ou trois jours plus tard, il y fut achev&#233; sur sa couche&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cinq mille hommes, &#231;a en faisait une douzaine de tu&#233;s, mais &#224; chaque coup de couteau se d&#233;tachait un des tentacules qui &#233;taient coll&#233;s sur nous et nous entortillaient. Quel air &#233;tonnant soufflait ! Ext&#233;rieurement, nous continuions, e&#251;t-on dit, d'&#234;tre des prisonniers vivant dans une zone de camp, en r&#233;alit&#233; nous &#233;tions devenus libres : libres parce que, pour la premi&#232;re fois de toute notre existence, autant que nous pouvions nous la rappeler, nous nous &#233;tions mis &#224; dire ouvertement, &#224; haute voix, tout ce que nous pensions ! Qui n'a pas eu l'exp&#233;rience de ce changement ne peut se le repr&#233;senter !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les mouchards ne mouchardaient plus&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'alors, la section op&#233;rationnelle pouvait garder qui elle voulait pendant la journ&#233;e &#224; l'int&#233;rieur de la zone, causer des heures avec lui : pour recueillir des d&#233;nonciations ? prescrire de nouvelles t&#226;ches ? chercher &#224; obtenir les noms des d&#233;tenus sortant de l'ordinaire, n'ayant encore rien fait mais susceptibles de faire quelque chose ? suspect&#233;s de pouvoir &#234;tre les centres d'une future r&#233;sistance ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, la brigade, retour du travail, posait &#224; son camarade la question : &#171; C'&#233;tait pourquoi, la convocation ? &#187; Et toujours, v&#233;rit&#233; ou impudent masque de v&#233;rit&#233;, le camarade de brigade r&#233;pondait : &#171; Oh, pour me montrer des photos&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, dans les ann&#233;es d'apr&#232;s-guerre, il arriva &#224; de nombreux d&#233;tenus de se voir montrer des photos pour y identifier des personnes qu'ils auraient pu rencontrer pendant la guerre. Mais montrer des photos &#224; tout le monde, on ne le pouvait pas, &#231;a n'aurait pas eu de sens. Et pourtant tous, les gens s&#251;rs comme les tra&#238;tres, invoquaient les photos. La suspicion s'installait entre nous et for&#231;ait chacun &#224; se replier sur lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis qu'&#224; pr&#233;sent, l'air &#233;tait &#233;pur&#233; de toute suspicion ! &#192; pr&#233;sent, si les tch&#233;kistes de la section op&#233;rationnelle ordonnaient &#224; quelqu'un de manquer le d&#233;part pour le travail, eh bien, il ne restait pas ! Incroyable ! Sans pr&#233;c&#233;dent dans toutes les ann&#233;es d'existence de la Tch&#233;ka-Gu&#233;p&#233;ou-MVD ! Ils convoquent quelqu'un, et ce quelqu'un, au lieu de s'y tra&#238;ner avec des palpitations ou d'y trottiner en ramenant sa gueugueule servile &#8211; ce quelqu'un, fi&#232;rement (ses camarades de brigade le regardent), refuse d'y aller ! Une balance invisible oscille dans les airs au-dessus du rassemblement du matin. Mass&#233;s sur l'un des plateaux, tous les spectres familiers : bureaux des commissaires-instructeurs, coups de poing, coups de b&#226;ton, nuits debout sans sommeil, boxes o&#249; l'on ne peut tenir que debout, cachots froids et humides, rats, punaises, tribunaux, deuxi&#232;me et troisi&#232;me temps de peine. Mais tout cela, ce n'est pas dans l'imm&#233;diat, c'est une moulinette &#224; broyer les os, incapable de nous engloutir tous d'un seul coup et de nous traiter en un seul jour. Et apr&#232;s la moulinette, malgr&#233; tout, les gens continuent d'exister : tous les pr&#233;sents sont bien pass&#233;s par l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'autre plateau de la balance, il n'y a en tout et pour tout qu'un couteau, mais un couteau &#224; toi destin&#233;, &#224; toi qui viens de c&#233;der ! Il n'est destin&#233; qu'&#224; toi et &#224; ta poitrine, et pas Dieu sait quand, mais demain &#224; l'aube, et toutes les forces du Tch&#233;kagu&#233;b&#233; sont impuissantes &#224; te sauver de lui ! Il n'est pas long, juste ce qu'il faut pour p&#233;n&#233;trer gentiment entre tes c&#244;tes. Il n'a m&#234;me pas de manche v&#233;ritable : on a enroul&#233; du chatterton autour du bout non aiguis&#233; du morceau de fer, mais justement &#231;a donne de l'adh&#233;rence pour &#233;viter que l'arme glisse de la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est cette menace vivifiante qui p&#232;se le plus lourd ! Elle donne &#224; tous les faibles la force d'arracher leurs sangsues et de passer outre, en suivant leur brigade. (Elle leur fournit aussi un excellent moyen de se justifier, par la suite : nous serions bien rest&#233;s, camarade chef ! mais nous avions peur du couteau&#8230; vous, il ne vous menace pas, vous ne pouvez m&#234;me pas imaginer&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien plus. Non seulement on a cess&#233; de se rendre aux convocations des d&#233;l&#233;gu&#233;s op&#233;rationnels et autres patrons du camp, mais on h&#233;site maintenant &#224; mettre la moindre enveloppe, le moindre bout de papier &#233;crit dans la bo&#238;te aux lettres qui est accroch&#233;e dans la zone ou dans les bo&#238;tes destin&#233;es aux r&#233;clamations adress&#233;es aux hautes instances. Avant d'aller y jeter une lettre ou une requ&#234;te, on demande &#224; quelqu'un : &#171; Tiens, lis donc et v&#233;rifie que c'est pas une d&#233;nonciation. Nous irons ensemble la mettre &#224; la bo&#238;te. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si bien qu'&#224; pr&#233;sent, les autorit&#233;s sont devenues sourdes et aveugles ! En apparence, aussi bien le bedonnant commandant que son non moins bedonnant adjoint, le capitaine Prokofiev, et que tous les surveillants, vont et viennent en toute libert&#233; dans la zone o&#249; rien ne les menace, se d&#233;placent parmi nous, nous observent, &#8211; mais en fait ils ne voient rien ! Car, faute d'un d&#233;lateur, un homme rev&#234;tu d'un uniforme est incapable de rien voir : juste avant qu'il arrive, les bouches se ferment, les dos se tournent, les objets sont cach&#233;s, les gens s'en vont&#8230; Quelque part &#224; proximit&#233;, br&#251;lant du d&#233;sir de vendre leurs camarades, r&#244;dent de fid&#232;les informateurs, mais aucun d'eux n'ose m&#234;me faire un signe convenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; que refuse de fonctionner l'appareil de renseignement sur lequel et sur lequel seulement a repos&#233;, pendant des dizaines d'ann&#233;es, la r&#233;putation des tout-puissants et omniscients Organes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est toujours les m&#234;mes brigades, dirait-on, qui continuent d'aller travailler sur les m&#234;mes chantiers (au reste, &#224; pr&#233;sent, nous nous donnons &#233;galement le mot pour r&#233;sister &#224; l'escorte, ne plus la laisser rectifier nos rangs de cinq, nous recompter en marche, &#8211; et &#231;a r&#233;ussit ! plus de mouchards parmi nous, &#8211; et les porteurs de mitraillette mollissent eux aussi). On travaille pour s'acquitter sans histoires des t&#226;ches fix&#233;es. Au retour, on se laisse fouiller par les surveillants, comme avant (les couteaux ne sont jamais d&#233;couverts !). Mais ce ne sont plus des brigades fabriqu&#233;es artificiellement par l'administration, ce sont des ensembles humains tout diff&#233;rents qui unissent les hommes en reformant avant tout les nations. Naissent et s'affermissent, inaccessibles aux mouchards, des centres nationaux : ukrainien, musulman unifi&#233;, estonien, lituanien. Personne ne les a &#233;lus, mais ils se sont constitu&#233;s avec tant de justice, en vertu de l'anciennet&#233;, de la sagesse, des souffrances subies, que leur autorit&#233;, aux yeux de leur propre nation, n'est pas contest&#233;e. Appara&#238;t &#233;galement un organe consultatif f&#233;d&#233;rateur, une sorte de &#171; Soviet des Nationalit&#233;s &#187;, pour ainsi dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, il est temps de faire des r&#233;serves. Tout n'a pas &#233;t&#233; aussi net et aussi lisse qu'on pourrait le laisser croire lorsqu'on s'attache &#224; dessiner le courant principal. Il y avait des groupes rivaux : &#171; mod&#233;r&#233;s &#187; et &#171; extr&#233;mistes &#187;. On vit aussi s'introduire, bien s&#251;r, des sympathies et des inimiti&#233;s personnelles, ainsi que le jeu des amours-propres chez ceux qui br&#251;laient de devenir des &#171; chefs &#187;. Les jeunes taureaux &#171; combattants &#187; &#233;taient loin d'avoir une large conscience politique, certains d'entre eux &#233;taient enclins &#224; exiger, en &#233;change de leur &#171; travail &#187;, une nourriture renforc&#233;e ; &#224; cette fin, ils &#233;taient capables d'adresser des menaces directes au cuistot de la cuisine de l'h&#244;pital, autrement dit d'exiger des suppl&#233;ments pris sur la ration des malades et, en cas de refus du cuistot, de le tuer sans l'intervention d'aucun juge moral : outre l'entra&#238;nement, n'avaient-ils pas d&#233;j&#224; masques et couteaux en main ? Pour tout dire, on voyait d&#233;j&#224;, dans un noyau sain, se nicher le ver, attribut immuable, sans nouveaut&#233;, constant tout au long de l'histoire, de tous les mouvements r&#233;volutionnaires !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois, il y eut purement et simplement une erreur : un mouchard fut&#233; avait r&#233;ussi &#224; convaincre une bonne p&#226;te de trimeur de proc&#233;der &#224; un &#233;change de couchettes, et le trimeur fut trouv&#233; &#233;gorg&#233; au petit matin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, en d&#233;pit de ces d&#233;viations, la direction g&#233;n&#233;rale fut maintenue avec beaucoup de nettet&#233;, pas moyen de s'y tromper. L'effet produit sur la collectivit&#233; fut celui qui &#233;tait cherch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les brigades restaient les m&#234;mes, et aussi nombreuses, mais voil&#224; bien une chose &#233;trange : les brigadiers commenc&#232;rent &#224; manquer ! &#8211; un ph&#233;nom&#232;ne jamais vu au Goulag. La d&#233;perdition sembla au d&#233;but naturelle : un brigadier &#224; l'h&#244;pital, un autre parti au service d'intendance, un troisi&#232;me parvenu au jour de sa lib&#233;ration. Mais les r&#233;partiteurs avaient toujours en r&#233;serve une foule de candidats avides d'obtenir une place de brigadier, qui contre un morceau de lard, qui contre un chandail. Tandis qu'&#224; pr&#233;sent, non seulement on manquait de candidats, mais on avait chaque jour plein de brigadiers se dandinant d'une jambe sur l'autre &#224; la PPTch et demandant qu'on les relev&#226;t de leurs fonctions au plus vite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment commen&#231;ait &#224; venir o&#249; les vieilles m&#233;thodes brigadi&#232;res &#8211; faire passer aux trimeurs le go&#251;t du pain &#8211; avaient irr&#233;m&#233;diablement fait long feu tandis que, pour en inventer de nouvelles, il fallait un don que tous n'avaient pas. Et, c&#244;t&#233; brigadiers, &#231;a commen&#231;a bient&#244;t &#224; aller si mal que le r&#233;partiteur en &#233;tait r&#233;duit &#224; venir en griller une dans la chambr&#233;e o&#249; habitait la brigade, &#224; tailler le bout de gras et &#224; demander tout bonnement : &#171; Les gars, voyons, on ne peut tout de m&#234;me pas se passer de brigadier, c'est un scandale ! Allons, choisissez-vous quelqu'un, nous le faisons nommer imm&#233;diatement ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On en vint l&#224; plus sp&#233;cialement lorsque les brigadiers se furent mis &#224; s'enfuir au Bour, oui, &#224; se cacher dans la prison de pierre ! Pas seulement eux, mais aussi les conducteurs de travaux buveurs de sang, du genre d'Adaskine ; les mouchards, &#224; la veille d'&#234;tre d&#233;masqu&#233;s ou bien lorsqu'ils sentaient qu'ils &#233;taient les premiers sur la liste : soudain, dans un frisson, les voil&#224; qui s'enfuient ! Hier encore, ils jouaient les bravaches, hier encore ils se conduisaient et parlaient comme s'ils approuvaient ce qui se passait (et il aurait fait beau voir qu'ils essaient, au milieu des zeks, de dire quelque chose d'autre !), la nuit derni&#232;re encore, ils l'ont pass&#233;e dans le baraquement commun (&#224; dormir ou rester allong&#233;s dans une tension permanente, pr&#234;ts &#224; rendre les coups et se jurant que c'&#233;tait la derni&#232;re nuit), &#8211; et aujourd'hui, pftt, disparus ! Et ordre au responsable de baraque : aller porter les affaires d'Untel au Bour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut une &#232;re nouvelle, d'une gaiet&#233; un peu terrifiante, dans la vie des Camps sp&#233;ciaux ! En fin de compte, ce n'est pas nous, c'est eux qui avaient fichu le camp, nous d&#233;barrassant de leur pr&#233;sence ! Une &#232;re sans pr&#233;c&#233;dent, impossible sur cette terre : un homme dont la conscience n'est pas pure ne peut plus se mettre au lit tranquillement ! L'heure de l'expiation ne sonne pas dans l'autre monde, elle n'est pas renvoy&#233;e au jugement de l'histoire, non : c'est une expiation vivante, palpable, qui brandit au-dessus de toi, au petit matin, un couteau. Situation imaginable uniquement dans un conte : sous les pieds des honn&#234;tes gens, la terre de la zone est moelleuse et ti&#232;de, sous les pieds des tra&#238;tres elle pique et br&#251;le ! On ne peut qu'en souhaiter autant &#224; l'espace d'outre-zone, le pays dit libre, qui n'a jamais connu cette &#232;re et peut-&#234;tre ne la conna&#238;tra jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sinistre b&#226;timent de pierre du Bour, depuis longtemps d&#233;j&#224; agrandi, fini de construire, avec ses petites lucarnes, ses museli&#232;res, humide, froid et sombre, entour&#233; par une solide cl&#244;ture de planches de quatre centim&#232;tres d'&#233;paisseur fix&#233;es &#224; l'horizontale, ce Bour si amoureusement pr&#233;par&#233; par les patrons du camp &#224; l'intention des r&#233;fractaires au travail, des &#233;vad&#233;s repris, des ent&#234;t&#233;s, des protestataires, des audacieux, le voil&#224; soudain transform&#233; en maison de retraite accueillant mouchards, buveurs de sang et petits chefs brutaux !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne saurait d&#233;nier le sens de l'humour au premier qui eut l'id&#233;e d'aller trouver les tch&#233;kistes et de leur demander, en r&#233;compense de ses longs et loyaux services, de le soustraire &#224; la col&#232;re du peuple entre les quatre murs de pierre d'une oubliette. En &#234;tre r&#233;duit &#224; rechercher par soi-m&#234;me une prison bien solide, &#224; s'y r&#233;fugier au lieu de s'en &#233;vader, consentir de son plein gr&#233; &#224; ne plus respirer l'air pur, &#224; ne plus voir la lumi&#232;re du soleil, cela, il me semble bien que l'histoire ne nous en ait pas laiss&#233; d'exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chefs et opers, prenant piti&#233; des premiers qui se pr&#233;sent&#232;rent, les recueillirent avec soin : tout de m&#234;me, ils &#233;taient de la maison. Ils mirent &#224; leur disposition la meilleure cellule du Bour (les faiseurs de bons mots du camp la nomm&#232;rent la consigne), leur fournirent des matelas, firent renforcer le chauffage, leur assign&#232;rent une heure enti&#232;re de promenade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les premiers plaisantins furent suivis par d'autres qui avaient un moins grand sens de l'humour, avec une aussi grande soif de vivre. (Il y en eut qui pr&#233;tendirent, jusque dans la fuite, ne pas perdre la face : qui sait, peut-&#234;tre seraient-ils encore amen&#233;s &#224; retourner vivre parmi les zeks ? L'archidiacre Roudtchouk s'enfuit au Bour avec toute une mise en sc&#232;ne : des surveillants arriv&#232;rent dans sa baraque apr&#232;s le couvre-feu, jou&#232;rent une sc&#232;ne de barbotte f&#233;roce, avec &#233;ventration de matelas, &#171; arr&#234;t&#232;rent &#187; Roudtchouk et l'emmen&#232;rent. Le camp, du reste, apprit bient&#244;t de source s&#251;re que le fier archidiacre, amateur de peinture et de guitare, s&#233;journait lui aussi dans cette m&#234;me &#171; consigne &#187; exigu&#235;.) Mais voil&#224;-t-il pas que &#231;a en fait plus de dix, plus de quinze, plus de vingt ! (La &#171; brigade Match&#233;khovski &#187;, comme on se mit encore &#224; l'appeler, du nom du responsable du r&#233;gime.) &#192; pr&#233;sent, il faut mettre en service une seconde cellule, r&#233;tr&#233;cissant d'autant la superficie productive du Bour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, les mouchards ne sont n&#233;cessaires et utiles qu'autant qu'ils grouillent dans la masse et tant qu'ils ne sont pas d&#233;masqu&#233;s. Un mouchard d&#233;masqu&#233; ne vaut plus rien, hors d'&#233;tat qu'il est de continuer &#224; remplir son office dans ce camp. Et il faut l'entretenir au Bour avec pitance gratuite, et il ne fournit aucun travail productif, il ne justifie plus son existence. Non, non et non ! M&#234;me la philanthropie du MVD doit avoir des limites !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le flot des suppliants qui implorent qu'on les sauve est interrompu. Ceux qui n'ont pas boug&#233; &#224; temps sont forc&#233;s de rester dans leur peau de brebis et d'attendre le couteau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mouchard est comme un batelier-passeur : utile une heure, apr&#232;s : bonsoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;occupations de l'administration allaient aux contre-mesures, au moyen de stopper dans les camps ce redoutable mouvement et de le briser. La premi&#232;re habitude qu'ils prirent, leur premi&#232;re bou&#233;e de sauvetage, consista &#224; r&#233;diger des ordres du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moins que tout, les d&#233;tenteurs de nos corps et de nos &#226;mes avaient envie d'admettre que notre mouvement f&#251;t un mouvement politique. Dans leurs ordres du jour mena&#231;ants (que nous lisaient les surveillants, passant de baraque en baraque), tout ce qui &#233;tait en train de germer l&#224; &#233;tait proclam&#233; banditisme. Les choses &#233;taient ainsi plus simples, plus faciles &#224; comprendre, plus famili&#232;res en somme. Y avait-il si longtemps que les bandits &#233;taient exp&#233;di&#233;s chez nous sous l'&#233;tiquette de &#171; politiques &#187; ? Eh bien, &#224; pr&#233;sent, les politiques &#8211; politiques pour la premi&#232;re fois ! &#8211; &#233;taient devenus des &#171; bandits &#187;. D'un ton mal assur&#233;, on nous d&#233;clarait que lesdits bandits allaient &#234;tre d&#233;couverts (pour l'instant, nul ne l'&#233;tait encore) et (c'&#233;tait dit avec encore moins d'assurance) fusill&#233;s. Dans les ordres du jour, en outre, il &#233;tait fait appel &#224; la grande masse des prisonniers, invit&#233;s &#224; condamner les bandits et &#224; les combattre !&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;tenus &#233;coutaient la lecture et se dispersaient, rigolards. Dans le fait que les officiers du r&#233;gime p&#233;nitentiaire avaient eu peur d'appeler les politiques par leur nom (et cela bien que, trente ann&#233;es durant, tout l'art de l'instruction judiciaire n'e&#251;t jamais consist&#233; qu'&#224; vous attribuer de la &#171; politique &#187;), nous avions senti leur faiblesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faiblesse est bien le mot ! Traiter le mouvement de &#171; banditisme &#187; &#233;tait, de leur part, une &#233;chappatoire, un moyen, pour l'administration du camp, de d&#233;gager du m&#234;me coup sa propre responsabilit&#233; : autrement, elle aurait d&#251; expliquer comment elle avait tol&#233;r&#233; la naissance dans le camp d'un mouvement politique. Avantage et n&#233;cessit&#233; qui s'&#233;tendaient &#233;galement aux &#233;chelons sup&#233;rieurs : directions locales et provinciales du MVD, Goulag, et jusqu'au Minist&#232;re. Un syst&#232;me qui vit dans la peur permanente de l'information aime &#224; se leurrer lui-m&#234;me. Si l'on avait massacr&#233; le personnel de surveillance et les officiers du r&#233;gime p&#233;nitentiaire, ils auraient eu du mal &#224; &#233;viter de recourir &#224; l'article 58-8, terrorisme, mais du m&#234;me coup il leur serait devenu tr&#232;s facile de condamner au poteau. La fa&#231;on dont ils s'y &#233;taient pris faisait miroiter &#224; leurs yeux une possibilit&#233; bien tentante : camoufler ce qui se passait dans les Camps sp&#233;ciaux en &#233;pisode de la guerre des chiennes &#8211; en train, juste &#224; la m&#234;me &#233;poque, d'&#233;branler les ITL et maniganc&#233;e pr&#233;cis&#233;ment par la m&#234;me direction du Goulag.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#171; Guerre des chiennes &#187; m&#233;riterait un chapitre &#224; part dans cet ouvrage, mais cela m'aurait oblig&#233; &#224; chercher une &#233;norme documentation suppl&#233;mentaire. Renvoyons le lecteur &#224; l'&#233;tude de Varlam Chalamov, Esquisses du monde du crime, incompl&#232;tes, pourtant, elles aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je r&#233;sume. La &#171; Guerre des chiennes &#187; s'est d&#233;cha&#238;n&#233;e &#224; partir, approximativement, de 1949 (compte non tenu de cas particuliers, mais constants, d'entr'&#233;gorgement des &#171; voleurs &#187; et des &#171; chiennes &#187;). Elle faisait rage en 1951-1952. Le monde de la p&#232;gre &#233;tait morcel&#233; en nombreuses sous-esp&#232;ces : outre les &#171; voleurs &#187; et &#171; chiennes &#187; proprement dits, il y avait encore : les illimit&#233;s (&#171; voleurs sans limite &#187;) ; les &#171; makhnovistes &#187; ; les cabochards ; les pivovarovistes ; les &#171; chaperons rouges &#187; ; les &#171; sans chocottes &#187; ; les &#171; pic &#224; la ceinture &#187;, et j'en passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers cette &#233;poque, la direction du Goulag, d&#233;sormais sans illusion sur l'infaillible th&#233;orie de la r&#233;&#233;ducation des truands, d&#233;cida apparemment de se d&#233;barrasser de ce fardeau en jouant sur les divisions, en soutenant tant&#244;t l'un, tant&#244;t l'autre des groupements dont elle utilisait les couteaux pour mettre &#224; mal le reste. La tuerie avait lieu ouvertement, massivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis les truands s'adapt&#232;rent : ou bien ne pas tuer de ses propres mains, ou bien, lorsqu'on a tu&#233; soi-m&#234;me, forcer un autre &#224; prendre la faute sur soi. C'est ainsi que de jeunes d&#233;linquants ou d'ex-soldats et ex-officiers, sous menace de se faire assassiner eux-m&#234;mes, prirent sur eux un assassinat commis par un autre, &#233;cop&#232;rent de vingt-cinq ans au titre de l'article pour banditisme 59-3, et y sont encore. Tandis que les voleurs chefs de groupements en sortirent blancs comme neige gr&#226;ce &#224; l'&#171; amnistie Vorochilov &#187; de 1953 (mais il ne faut pas d&#233;sesp&#233;rer : depuis lors, ils y sont plusieurs fois retourn&#233;s).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque, dans notre presse, furent de nouveau &#224; la mode les histoires sentimentales de &#171; reforgement &#187;, les colonnes des journaux firent place &#224; une certaine information &#8211; tout ce qu'il y a de plus vague et mensong&#232;re, bien entendu &#8211; sur les tueries des camps ; &#224; cette occasion furent confondus &#224; dessein (pour &#233;chapper au regard de l'histoire) la &#171; guerre des chiennes &#187;, le &#171; hachoir &#187; des Camps sp&#233;ciaux et Dieu sait encore quel massacre. Le th&#232;me des camps int&#233;resse notre peuple, les articles qui le concernent sont lus avec avidit&#233;, mais il est impossible d'en extraire quoi que ce soit de compr&#233;hensible (c'est bien pour &#231;a qu'ils sont &#233;crits). Prenez le journaliste Galitch, qui a publi&#233; en juin 1959 dans les Izvestia un louche r&#233;cit &#171; documentaire &#187; sur un certain Kossykh, lequel aurait, du fond de son camp, &#233;mu jusqu'aux larmes le Soviet Supr&#234;me au moyen d'une lettre de quatre-vingts pages dactylographi&#233;es (1. D'o&#249; sortait la machine &#224; &#233;crire ? c'&#233;tait celle de l'oper ? 2. Et puis, qui diable aurait &#233;t&#233; lire une lettre de quatre-vingts pages, une seule leur suffit, l&#224;-bas, au Soviet, pour b&#226;iller &#224; s'en d&#233;crocher la m&#226;choire). Ledit Kossykh se farcissait vingt-cinq ans, deuxi&#232;me temps de peine, suite &#224; une condamnation de camp. Quelle condamnation ? pour quel motif ? l&#224;-dessus Galitch &#8211; trait distinctif de notre journaliste &#8211; perd subitement toute clart&#233; et intelligibilit&#233;. Impossible de comprendre si Kossykh a commis le meurtre d'une &#171; chienne &#187; ou le meurtre politique d'un mouchard. Mais ce qui est justement caract&#233;ristique, c'est qu'avec le recul de l'histoire, tout est mis &#224; pr&#233;sent dans le m&#234;me sac et appel&#233; &#171; banditisme &#187;. Voici en quels termes les choses re&#231;oivent une explication scientifique dans un journal de la capitale : &#171; Les s&#233;ides de B&#233;ria (haro sur le baudet, il nous tirera d'affaire !) s&#233;vissaient alors (et avant ? et maintenant ?) dans les camps. Aux rigueurs de la loi &#233;taient substitu&#233;s les actes ill&#233;gaux des personnes (qu'est-ce &#224; dire ? nonobstant des instructions uniques ? mais qui donc s'y serait risqu&#233; ?) charg&#233;es de la faire passer dans la vie. Ces gens attisaient par tous les moyens l'inimiti&#233; (soulign&#233; par moi. &#199;a, c'est vrai. &#8211; A.S.) entre les diff&#233;rents groupes de z&#233;-ka z&#233;-ka. (L'emploi de mouchards rentre &#233;galement dans cette formule&#8230;) Une inimiti&#233; sauvage qu'on envenimait sans piti&#233;, artificiellement. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mettre un terme aux assassinats dans les camps en distribuant des peines de vingt-cinq ans que les assassins, de toute fa&#231;on, &#233;taient d&#233;j&#224; en train de purger, se r&#233;v&#233;la bien entendu chose impossible. Alors, en 1961, fut promulgu&#233; un oukase promettant le poteau pour assassinat au camp, y compris, bien entendu, pour meurtre de mouchard. Cet oukase de Khrouchtchev a manqu&#233; aux Camps sp&#233;ciaux de Staline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette fa&#231;on, ils se blanchissaient. Mais, du m&#234;me coup, ils se privaient du droit de fusiller les assassins des camps, autrement dit, de la possibilit&#233; de prendre des contre-mesures efficaces. Et ils demeuraient incapables de contrecarrer un mouvement en pleine expansion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ordres du jour n'y firent rien. La masse des prisonniers ne se substitua pas &#224; ses ma&#238;tres pour condamner et combattre. Mesure suivante : mettre l'ensemble du camp au r&#233;gime disciplinaire ! Autrement dit : tout le temps des jours ouvrables qui n'&#233;tait pas pris par le travail, ainsi que tous nos dimanches du lever au coucher, nous devions les passer d&#233;sormais sous les verrous, comme en prison, utiliser la tinette et m&#234;me recevoir la nourriture dans nos baraques. On se mit &#224; nous livrer &#224; domicile lavure et kacha dans de grands tonneaux ; le r&#233;fectoire restait d&#233;sert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;gime p&#233;nible, mais qui ne se maintint pas longtemps. Sur les lieux de travail, nous manifest&#226;mes une extr&#234;me paresse, d'o&#249; hurlements du trust charbonnier. Et surtout, une charge quadruple tombait maintenant sur les surveillants, forc&#233;s de courir sans cesse, clefs en main, d'un bout &#224; l'autre du camp : entr&#233;e et sortie des corv&#233;es de tinette, service de la nourriture, accompagnement de groupes &#224; la section sanitaire, aller et retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But des autorit&#233;s : que cela nous p&#232;se trop, que nous nous r&#233;voltions contre les assassins et livrions les meurtriers. Mais nous &#233;tions tous dispos&#233;s &#224; souffrir, &#224; tenir le coup, la chose en valait la peine ! Autre but encore : emp&#234;cher qu'une baraque reste ouverte et que les meurtriers puissent venir d'une autre ; &#224; l'int&#233;rieur de la m&#234;me, on devait les identifier plus ais&#233;ment. Mais voici qu'un meurtre est commis et que, cette fois encore, on n'arrive &#224; trouver personne, tout le monde dit qu'il &#171; n'a pas vu &#187; et &#171; ne sait pas &#187;. Il y a aussi, sur les lieux de travail, quelqu'un qui se fait fendre le cr&#226;ne : et &#231;a, impossible de s'en garantir en bouclant les baraques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime disciplinaire fut rapport&#233;. Pour le remplacer, on imagina de construire une &#171; grande muraille de Chine &#187;. C'&#233;tait un mur de deux briques d'&#233;paisseur et de quatre m&#232;tres de haut, &#233;lev&#233; en plein milieu de la zone, transversalement, et destin&#233; &#224; pr&#233;parer la coupure du camp en deux parties, une br&#232;che restant pour l'instant m&#233;nag&#233;e. (Entreprise commune &#224; tous les Camps sp&#233;ciaux. Semblable cloisonnement des grandes zones en un certain nombre de petites fut pratiqu&#233; dans de nombreux autres camps.) S'agissant d'un travail non r&#233;mun&#233;r&#233; par le trust &#8211; il n'avait aucun sens pour la cit&#233; ouvri&#232;re &#8211;, tout le poids (confection des briques de torchis, retournement pour s&#233;chage, transport jusqu'au mur, ma&#231;onnage proprement dit) en retomba sur nous, toujours nous, sur nos dimanches et nos soir&#233;es (des soir&#233;es d'&#233;t&#233;, lumineuses), une fois revenus du travail. Il nous contrariait fort, ce mur, nous comprenions que l'administration pr&#233;parait une saloperie ; mais il fallut bien le construire. Nous n'&#233;tions encore que bien peu lib&#233;r&#233;s : t&#234;tes et bouches l'&#233;taient, mais jusqu'aux &#233;paules nous restions, comme avant, enlis&#233;s dans le marais de l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces mesures &#8211; ordres du jour mena&#231;ants, r&#233;gime disciplinaire, mur &#8211; &#233;taient grossi&#232;res, tout &#224; fait dans l'esprit du mode de pens&#233;e p&#233;nitentiaire. Mais que se passe-t-il ? Sans crier gare, on convoque une brigade, une seconde, une troisi&#232;me chez le photographe, et on photographie, et poliment, s'il vous pla&#238;t, pas de num&#233;ro-collier sur la poitrine, pas de profil impos&#233; : asseyez-vous comme vous serez le mieux, regardez o&#249; vous voulez. Et une phrase &#171; imprudente &#187; du chef de la KVTch apprend aux trimeurs qu'on leur &#171; fait des photos d'identit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'identit&#233; ? pour quelles pi&#232;ces ? Comment un d&#233;tenu pourrait-il avoir des pi&#232;ces d'identit&#233; ?&#8230; L'&#233;moi s'insinue parmi les cr&#233;dules : peut-&#234;tre qu'on est en train de pr&#233;parer des laissez-passer pour nous d&#233;sescorter ? Peut-&#234;tre que ci ?&#8230; Peut-&#234;tre que &#231;a&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et maintenant voici un surveillant, retour de cong&#233;, qui raconte &#224; haute voix &#224; un coll&#232;gue (mais en pr&#233;sence de d&#233;tenus) qu'il a vu en chemin des convois entiers de lib&#233;r&#233;s : slogans, rameaux verts, ils rentrent chez eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seigneur, comme le c&#339;ur vous bat ! Mais aussi, c'est qu'il est grand temps ! C'est par l&#224; qu'il aurait fallu commencer apr&#232;s la guerre ! Se peut-il que &#231;a soit commenc&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelqu'un, dit-on, a re&#231;u une lettre de chez lui : ses voisins sont d&#233;j&#224; lib&#233;r&#233;s, ils sont &#224; la maison !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soudain, l'une des brigades photographi&#233;es est convoqu&#233;e en commission. On entre un par un. Assis derri&#232;re une table &#224; tapis rouge, sous le portrait de Staline, voici des officiers de notre camp, mais ils ne sont pas seuls : il y a en outre deux inconnus, un Kazakh et un Russe, qui n'ont jamais mis les pieds dans notre camp. Attitude professionnelle, mais avec un soup&#231;on de gaiet&#233; ; ils remplissent un formulaire : nom, pr&#233;nom, patronyme, ann&#233;e de naissance, mais ensuite, au lieu des habituels &#171; article, temps de peine, date d'expiration &#187; vient la situation de famille en d&#233;tail : femme, parents, s'il y a des enfants, quel est leur &#226;ge, et o&#249; vit tout ce monde, ensemble ou s&#233;par&#233;ment. Et le tout est not&#233; !&#8230; (C'est tant&#244;t l'un, tant&#244;t l'autre des membres de la commission qui le rappelle &#224; celui qui &#233;crit : note &#231;a aussi, et puis &#231;a !)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tranges, douloureuses et agr&#233;ables questions ! Le plus endurci en a chaud au c&#339;ur, il est m&#234;me sur le point de fondre en larmes ! Depuis des ann&#233;es et des ann&#233;es, il n'entend qu'aboiements hach&#233;s : article ? temps de peine ? condamn&#233; par qui ? et tout &#224; coup, assis devant lui, voici des officiers pas m&#233;chants le moins du monde, s&#233;rieux, humains et qui, sans se presser, avec sympathie, oui, avec sympathie, lui posent des questions sur des choses que l'on conserve si loin, des choses qu'on a peur soi-m&#234;me d'effleurer, il arrive parfois qu'on en touche un mot ou deux &#224; un voisin de ch&#226;lit, le plus souvent on n'en fait rien&#8230; Et ces officiers (tu l'as oubli&#233; ou tu es en train de le pardonner, mais ce lieutenant, tiens, celui-l&#224;, la derni&#232;re fois &#8211; c'&#233;tait la veille de la f&#234;te d'Octobre &#8211; t'a justement confisqu&#233; et d&#233;chir&#233; la photo de ta famille&#8230;), ces officiers, apprenant que ta femme s'est remari&#233;e avec un autre et que ton p&#232;re, au plus mal, n'esp&#232;re plus revoir un jour son gar&#231;on, clappent douloureusement des l&#232;vres, se regardent, hochent la t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ils ne sont pas mauvais, voyons, ce sont aussi des hommes, c'est seulement leur m&#233;tier de chien qui veut &#231;a&#8230; Et apr&#232;s avoir tout not&#233;, ils posent &#224; chacun la derni&#232;re question que voici :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Bon, et o&#249; est-ce que tu aimerais vivre ?&#8230; L&#224; o&#249; sont tes parents, par exemple, ou bien au m&#234;me endroit qu'avant ?&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Comment ? &#187; Et le zek &#233;carquille les yeux. &#171; Je&#8230; je vis dans la baraque n&#176; 7&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Mais nous le savons, voyons ! &#187; Les officiers de rire. &#171; Ce que nous te demandons, c'est o&#249; tu aimerais vivre. Une supposition qu'on te rel&#226;che, pour quelle localit&#233; faudrait-il t'&#233;tablir des papiers ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est le monde entier qui tournoie devant les yeux du d&#233;tenu, des fragments de soleil, de petits rayons d'arc-en-ciel&#8230; C&#233;r&#233;bralement, il comprend que tout cela n'est qu'un songe, un conte de f&#233;e, que cela ne peut &#234;tre, que son temps est de vingt-cinq ans ou de dix, que rien n'est chang&#233;, qu'il est tout enduit de glaise et y retournera demain, mais plusieurs officiers, dont deux commandants, sont assis l&#224;, qui prennent leur temps et insistent avec sympathie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Alors, o&#249; &#231;a donc ? O&#249; ? Dis un nom. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, le c&#339;ur battant, envahi par des vagues de chaleur et de reconnaissance, tel un gamin rougissant nommant une jeune fille, il l&#226;che le secret que gardait sa poitrine, il dit o&#249; il aimerait vivre en paix le reste de ses jours, s'il n'&#233;tait un bagnard maudit affubl&#233; de quatre num&#233;ros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et eux, eh bien, ils notent ! Et ils demandent qu'on appelle le suivant. Tandis que le premier, demi-fou, rejoint d'un bond les gars dans le couloir et leur raconte ce qui s'est pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les membres de la brigade entrent un &#224; un et r&#233;pondent aux questions de ces officiers amicaux. Et il n'y en aura gu&#232;re qu'un sur une cinquantaine pour persifler :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ici, en Sib&#233;rie, tout est bien, sauf que le climat est bigrement chaud. Au-del&#224; du cercle polaire, il n'y aurait pas moyen ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Notez donc &#231;a : je suis n&#233; au camp, je mourrai au camp, je ne connais pas de meilleur endroit. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils caus&#232;rent comme &#231;a avec deux ou trois brigades (le camp en comprend deux cents). Le camp en fut tout remu&#233; pendant quelques jours, il y avait de quoi discuter &#8211; m&#234;me si la moiti&#233; d'entre nous ne s'&#233;tait sans doute pas laiss&#233; prendre : les temps de la cr&#233;dulit&#233; &#233;taient, &#244; combien, r&#233;volus ! Mais la commission cessa de si&#233;ger. La photo ne leur avait pas co&#251;t&#233; cher : l'appareil &#233;tait vide de toute pellicule. Mais pour si&#233;ger comme &#231;a en corps constitu&#233; et mettre autant de cordialit&#233; &#224; tirer les vers du nez &#224; des vauriens, cela exc&#233;dait leur patience. Si bien que cette ind&#233;cente entreprise ne d&#233;boucha sur rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Mais tout de m&#234;me, reconnaissons-le quel succ&#232;s ! En 1949, cr&#233;ation &#8211; pour toujours, bien entendu &#8211; de camps &#224; r&#233;gime f&#233;roce. Et d&#232;s 1951, les patrons en sont r&#233;duits &#224; jouer cette com&#233;die de la cordialit&#233;. Est-il encore besoin d'un autre aveu de notre succ&#232;s ? Pourquoi n'ont-ils jamais eu besoin, dans les ITL, de jouer pareille com&#233;die ?)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les couteaux &#233;tincel&#232;rent &#224; nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors les patrons prirent une d&#233;cision : &#233;pingler. Faute de mouchards, ils ne savaient pas exactement qui il leur fallait mais ils avaient tout de m&#234;me quelques soup&#231;ons, quelques petites id&#233;es (sans compter qu'il s'&#233;tait peut-&#234;tre trouv&#233; quelqu'un pour r&#233;organiser en douce la d&#233;lation).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; donc deux surveillants qui se ram&#232;nent dans une baraque, apr&#232;s le travail, une visite de routine, quoi, et ils disent : &#171; Pr&#233;pare-toi, on t'emm&#232;ne. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le zek jette un coup d'&#339;il sur les gars et dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je n'irai pas. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de fait : ce si simple et si ordinaire &#233;pinglage, ou arrestation, auquel nous n'opposons jamais de r&#233;sistance, que nous avons pris l'habitude d'accepter comme un coup du sort, il la contient bien, pourtant, cette possibilit&#233; : je n'irai pas ! Cela, &#224; pr&#233;sent, nos cervelles lib&#233;r&#233;es le comprennent !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Comment, tu n'iras pas ? attaquent les surveillants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; C'est comme &#231;a, je n'irai pas ! &#187; r&#233;pond fermement le gars. &#171; Ici aussi je ne suis pas mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Et o&#249; faut-il qu'il parte ?&#8230; Et pourquoi faut-il qu'il parte ?&#8230; On ne vous le laissera pas prendre !&#8230; On ne le l&#226;chera pas !&#8230; Allez-vous-en ! &#187;, s'&#233;crie-t-on de toute part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les surveillants tournicotent encore un peu, et puis s'en vont.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils essaient dans une autre baraque : m&#234;me r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors les loups comprirent que nous n'&#233;tions plus les brebis d'antan. Que s'ils voulaient nous cueillir, il fallait qu'ils le fassent par la ruse, ou bien au poste de garde, ou bien en envoyant contre un homme seul tout un d&#233;tachement. Mais dans la foule, ils ne nous &#233;pingleraient plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et nous autres, lib&#233;r&#233;s de ce qui nous souillait, d&#233;barrass&#233;s des yeux qui nous surveillaient et des oreilles qui nous &#233;coutaient, nous regard&#226;mes autour de nous et v&#238;mes de tous nos yeux que nous &#233;tions des milliers ! des politiques ! capables d&#233;sormais de r&#233;sister !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il avait &#233;t&#233; bien choisi, le maillon par lequel il fallait tirer sur la cha&#238;ne pour la faire sauter : les mouchards ! les rapporteurs et les tra&#238;tres ! Dans le m&#234;me bateau que nous et qui nous emp&#234;chaient de vivre. Comme sur l'antique autel des sacrifices, leur sang avait coul&#233; pour nous lib&#233;rer de la mal&#233;diction qui pesait sur nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution grossissait. Son z&#233;phyr, qu'on e&#251;t pu croire retomb&#233;, s'engouffrait &#224; pr&#233;sent dans nos poumons comme un ouragan !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je ne pr&#233;tends pas avoir expos&#233; avec exactitude l'histoire de ces soul&#232;vements. Je serai reconnaissant &#224; quiconque me corrigera.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers (6/6) &#8212; Conclusion &amp; Annexes</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?853-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers</link>
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		<dc:date>2016-11-25T14:38:43Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voir la cinqui&#232;me partie (.../...) CONCLUSION Le sens de la r&#233;volution hongroise &#171; L'&#233;mancipation des ouvriers... implique l'&#233;man&#173;cipation universelle de l'homme ; or celle-ci y est incluse parce que tout l'asservissement de l'homme est impliqu&#233; dans le rapport de l'ouvrier &#224; la production et que tous les rapports de servitude ne sont que des variantes et des cons&#233;quences de ce rapport. &#187; K. Marx &#8211; Manuscrits de 1844. Quand les Hongrois furent d&#233;finitivement &#233;cras&#233;s, le (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton853.jpg?1621968991' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='112' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?852-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la cinqui&#232;me partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CONCLUSION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le sens de la r&#233;volution hongroise&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'&#233;mancipation des ouvriers... implique l'&#233;man&#173;cipation universelle de l'homme ; or celle-ci y est incluse parce que tout l'asservissement de l'homme est impliqu&#233; dans le rapport de l'ouvrier &#224; la production et que tous les rapports de servitude ne sont que des variantes et des cons&#233;quences de ce rapport. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Marx &#8211; Manuscrits de 1844.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quand les Hongrois furent d&#233;finitivement &#233;cras&#233;s, le crocodile occidental se mit &#224; pleurer. Mais il avait l'air assez satisfait sous ses larmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; vu qu'&#224; l'Ouest, les commentaires &#171; politiques &#187; furent centr&#233;s sur les aspects nationalistes de la r&#233;volution, sans &#233;gard pour leur importance minime. Pourquoi les politiciens occidentaux mettaient-ils tant de nuances dans leur soutien et pourquoi se montaient-ils si parcimonieux dans leurs louanges de l'Octobre hongrois ? Fondamentalement, parce qu'ils &#233;taient oppos&#233;s &#224; ses m&#233;thodes comme &#224; ses buts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;L'opinion la plus r&#233;pandue parmi les officiels am&#233;ricains &#233;tait que le mot &#171; &#233;volution &#187; vers la libert&#233; en Europe de l'Est conviendrait mieux pour tous les int&#233;ress&#233;s que le mot &#171; r&#233;volution &#187;, bien que personne ne l'ait dit. publiquement.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;New York Times du 27 octobre 1955.&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Et, en ce qui concerne les buts, s'imagine-t-on le pr&#233;sident des &#201;tats-Unis, la Chambre des Repr&#233;sentants, le premier ministre britannique, le gouvernement de Sa Majest&#233;, la Loyale Opposition de Sa Majest&#233;, le secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du T.U.C.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Trades Union Congress. Organisme unitaire des principaux syndicats (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ou les dirigeants syndicaux de Sa Majest&#233; en train de soutenir les vis&#233;es sociales, &#233;conomiques et politiques qui &#233;taient &#224; la base de la r&#233;volution hongroise ? Quel est le gouvernement capitaliste qui aurait appuy&#233; sans arri&#232;re-pens&#233;es un peuple qui demandait &#171; la gestion ouvri&#232;re de l'industrie &#187; et qui commen&#231;ait d&#233;j&#224; &#224; la mettre en &#339;uvre sur une &#233;chelle de plus en plus large ? II est possible que les gouvernements capitalistes fassent la guerre pour prot&#233;ger leur propres int&#233;r&#234;ts de classe, mais on les imagine mal en train de faire la guerre pour prot&#233;ger les int&#233;r&#234;ts d'une r&#233;volution qui, dans tous les domaines, les avait, tout autant que leurs homologues bureaucratiques de l'Est, rendus aussi manifestement inutiles. Car, comme l'a &#233;crit Peter Fryer, la r&#233;volution hongroise montra &#171; &lt;i&gt;que de simples ouvriers et ouvri&#232;res &#233;taient capables de prendre leurs affaires dans leurs propres mains et de les g&#233;rer sans une caste sp&#233;ciale de fonctionnaires &lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peter Fryer, op. cit.&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les observateurs na&#239;fs ne pouvaient comprendre pourquoi l'Ouest, ayant &#171; fait d&#233;faut &#187; en n'assumant pas une initiative militaire en Hongrie, n'eut pas tout au moins un geste politique &#224; l'&#233;gard de ce pays. Ils pouss&#232;rent des cris d'indignation, &#224; l'O.N.U. et ailleurs. Mais une initiative poli tique effective aurait impliqu&#233; le soutien, la clarification et la discussion des principales revendications des travailleurs hongrois, celles qui &#233;taient la cheville ouvri&#232;re de la r&#233;volution et, en particulier, la revendication sans laquelle cette r&#233;volution n'aurait en rien &#233;t&#233; celle du peuple : le pouvoir ouvrier, c'est-&#224;-dire un changement complet dans les rapports de production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Les rapports de production (patron-ouvrier, dirigeant-dirig&#233;, celui qui donne les ordres-celui qui les re&#231;oit) demeurent le fondement de la structure de classe de toute soci&#233;t&#233;. Dans tous les pays du monde, ces rapports sont des rapports capitalistes, parce qu'ils sont fond&#233;s sur le travail salari&#233;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Socialism or Barbarism, brochure de Solidarity, n&#176; 11, p. 3.&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; La classe ouvri&#232;re hongroise tenta de d&#233;passer la soci&#233;t&#233; de classes en s'attaquant &#224; la racine m&#234;me du syst&#232;me social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains observateurs occidentaux estim&#232;rent que ses m&#233;thodes &#233;taient &#171; chaotiques &#187;. Ils d&#233;plor&#232;rent &#171; l'absence d'organisation &#187;. Mais les travailleurs hongrois avaient saisi d'instinct, m&#234;me s'ils ne l'ont probablement pas d&#233;clar&#233; explicitement, qu'ils devaient rompre compl&#232;tement avec les formes d'organisation traditionnelles qui, pendant des ann&#233;es, les avaient pris au pi&#232;ge au m&#234;me titre que la classe ouvri&#232;re occidentale. Ce fut l&#224; leur force. Ils se rendirent compte que cela signifiait aussi rompre avec les institutions qu'ils avaient eux-m&#234;mes cr&#233;&#233;es, &#224; l'origine en vue de leur &#233;mancipation, et qui, par la suite, &#233;taient devenues des entraves pour eux. De nouveaux organes de lutte furent cr&#233;&#233;s : les Conseils Ouvriers, qui incarnaient d'une mani&#232;re embryonnaire la nouvelle soci&#233;t&#233; qu'ils cherchaient &#224; construire. On pouvait difficilement s'attendre &#224; ce que les &#171; observateurs &#187; occidentaux reconnaissent tout cela ou &#224; ce qu'ils s'&#233;tendent sur le sujet !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe ouvri&#232;re d'Europe occidentale, bien qu'&#233;branl&#233;e par la lutte de ses camarades hongrois, demeura passive. Et pourtant, elle seule avait le pouvoir de sauver la r&#233;volution. Mais les ouvriers rest&#232;rent dans l'expectative, car ils &#233;taient (et sont toujours) sous l'influence id&#233;ologique des &#171; directions &#187; de &#171; leurs organisations &#187;. La d&#233;g&#233;n&#233;rescence de ces organisations n'est pas due &#224; la &#171; trahison &#187; de &#171; mauvais dirigeants &#187;. &#171; &lt;i&gt;Le probl&#232;me a des racines beaucoup plus profondes... Les organisations politiques et syndicales de &lt;/i&gt;&lt;i&gt;l&lt;/i&gt;&lt;i&gt;a classe ouvri&#232;re ont de plus en plus adopt&#233; les objectifs, les m&#233;thodes, la philosophie et les mod&#232;les d'organisation de la soci&#233;t&#233; qu'elles essayent pr&#233;cis&#233;ment de renverser. Une division croissante entre les dirigeants et les dirig&#233;s, entre ceux qui donnent les ordres et ceux qui les re&#231;oivent, s'est d&#233;velopp&#233;e dans leurs rangs. Le point culminant en est le d&#233;veloppement d'une bureaucratie de la classe ouvri&#232;re qui ne peut &#234;tre ni &#233;limin&#233;e, ni contr&#244;l&#233;e. Cette bureaucratie poursuit ses propres objectifs.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Id., pp. 13-14&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Une fois que l'on s'en rendra compte et que l'on agira en cons&#233;quence, les jours de la bureaucratie seront compt&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'organisation de leurs Conseils Ouvriers et dans la r&#233;organisation de leur syndicats, les Hongrois ont montr&#233; qu'ils &#233;taient pleinement conscients du fait que &#171; &lt;i&gt;l'organisation r&#233;volutionnaire ne pourra combattre la tendance &#224; la bureaucratisation que si elle fonctionne elle-m&#234;me suivant les principes de la d&#233;mocratie prol&#233;tarienne et d'une mani&#232;re consciemment anti-bureaucratique&lt;/i&gt; &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Id., p. 20.&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les diff&#233;rents Conseils qui surgirent dans tout le pays avaient la plus large autonomie possible. Pour autant que nous avons pu en juger, jamais personne ne remit en question le principe de r&#233;vocabilit&#233; &#224; tout des d&#233;l&#233;gu&#233;es &#233;lus aux Conseils Centraux. Ce principe devint imm&#233;diatement une r&#233;alit&#233;, automatiquement accept&#233;e et tenue pour compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le massacre des Hongrois, la destruction des organisations qu'ils avaient construites pendant leur br&#232;ve p&#233;riode de libert&#233; et la totale reprise en mains de tous les aspects de leur vie par la bureaucratie marqua la fin d'une &#233;poque : l'&#232;re pendant laquelle les bureaucrates russes avaient partiellement r&#233;ussi &#8211; malgr&#233; Staline &#8211; &#224; se faire passer pour les d&#233;fenseurs du socialisme et les champions de la classe ouvri&#232;re. Les choses ont chang&#233; une fois pour toutes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution hongroise d'octobre 1956 a laiss&#233; un message &#233;crit avec le sang de milliers de simples ouvriers, des jeunes surtout : aujourd'hui, dans le monde entier, la lutte de classes n'est pas une lutte entre l'Est et l'Ouest, entre les partis de gauche et les partis de droite, ou entre les patrons et les dirigeants syndicaux ; c'est la lutte de la classe ouvri&#232;re pour sa propre &#233;mancipation. C'est la lutte de la classe ouvri&#232;re contre tous les r&#233;gimes, toutes les institutions et toutes les id&#233;ologies bureaucratiques, qui, &#224; l'Est comme &#224; l'Ouest se mettent en travers de sa marche vers la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel que soit le nom que l'on donne &#224; la soci&#233;t&#233; nouvelle &#224; laquelle nous aspirons &#8211; la soci&#233;t&#233; sans classes o&#249; les hommes seront vraiment libres de d&#233;velopper pleinement leur personnalit&#233; et de diriger tous les aspects de leur vie &#8211; quel que soit le nom qu'on lui donne, sa mise en place d&#233;pendra de plusieurs choses essentielles. Elle d&#233;pendra d'une attitude &#224; l'&#233;gard du&#171; sommet &#187; radicalement diff&#233;rente et nouvelle par rapport &#224; celle qui pr&#233;domine aujourd'hui dans les organisations traditionnelles de la &#171; gauche &#187;. Elle d&#233;pendra du degr&#233; de compr&#233;hension du fait que l'objectif de la r&#233;volution n'est pas seulement un changement dans la d&#233;tention formelle de la propri&#233;t&#233;, mais qu'elle r&#233;side aussi dans l'abolition de toutes les couches sociales qui n'existent que pour diriger de l'ext&#233;rieur l'activit&#233; du reste de la soci&#233;t&#233;. Enfin, une troisi&#232;me condition, c'est que les travailleurs r&#233;alisent qu'ils sont capables de diriger la soci&#233;t&#233; et se rendent compte du besoin urgent qu'ils ont de le faire. Sans cela, on ne peut progresser vers la solution des gigantesques probl&#232;mes auxquels l'humanit&#233; est confront&#233;e (et le moindre des ces probl&#232;mes n'est pas de savoir si l'aube se l&#232;vera encore demain ou si nous serons tous extermin&#233;s dans un holocauste nucl&#233;aire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De c&#233;l&#232;bres intellectuels ont &#233;crit des ouvrages tr&#232;s doctes sur les probl&#232;mes d'un monde o&#249; la vie pourrait &#234;tre balay&#233;e de la surface de la terre par les d&#233;cisions et les actes d'une infime minorit&#233; d'individus. A cause de leur position particuli&#232;re au sein de la soci&#233;t&#233;, un petit nombre seulement de ces intellectuels a os&#233; parler ouvertement et pro&#173; clamer que la solution de ces probl&#232;mes implique une profonde r&#233;volution sociale o&#249; les travailleurs &#8211; l'immense majorit&#233; du genre humain &#8211; prendront le pouvoir en mains propre et proc&#233;dant &#224; la construction d'une soci&#233;t&#233; o&#249; ils seront les ma&#238;tres de leurs destin&#233;es. Ils devront le faire d'eux-m&#234;mes et ne pourront d&#233;l&#233;guer cette t&#226;che &#224; personne. La v&#233;ritable libert&#233; d&#233;pendra du degr&#233; de compr&#233;hension de cette t&#226;che r&#233;volutionnaire et de sa mise en pratique.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ANNEXES&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;strong&gt;Chronologie des &#233;v&#233;nements de l'ann&#233;e 1957&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;1er j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Dans un message prononc&#233; &#224; l'occasion de la nouvelle ann&#233;e, Mikl&#243;s Samogyi, pr&#233;sident du Conseil National des Syndicats Libres (qui viennent d'&#234;tre &#171; r&#233;organis&#233;s &#187;) s'adresse aux mineurs : &#171; &lt;i&gt;Mineurs, nous vous prions de nous donner plus de charbon !&lt;/i&gt; &#187;. Les mineurs &#171; leur &#187; donnent plus de charbon &#8211; plus de charbon laiss&#233; au fond des puits !&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;3 j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Les mineurs de Tatab&#225;nya (o&#249; le production est r&#233;duite &#224; 3% de la normale depuis la seconde intervention russe) sont &#224; nouveau en gr&#232;ve, cette fois pour protester contre l'arrestation de 12 de leurs camarades de travail. &lt;i&gt;N&#233;pszabads&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt;. relate que l'on a d&#233;couvert &#171; &lt;i&gt;de grandes quantit&#233;s d'armes et de munitions cach&#233;es &#224; l'entr&#233;e d'un puits de mine dans la ville mini&#232;re de V&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;rpalota&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;4 janvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Une cour militaire condamne &#224; mort un ouvrier des transports &#226;g&#233; de 25 ans pour d&#233;tention ill&#233;gale d'armes le 30 octobre 19 56 (c'est-&#224;-dire avant m&#234;me que le gouvernement K&#225;d&#225;r ne soit en place). &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;5 janvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;A la suite d'une visite &#224; Budapest, Nikita Krouchtchev d&#233;clare : &#171; &lt;i&gt;En Hongrie tout est rentr&#233; dans l'ordre&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;6 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;K&#225;d&#225;r fait une d&#233;claration concernant les &#171; t&#226;ches principales &#187; du gouvernement : &#171; &lt;i&gt;Les troupes russes resteront en Hongrie pour l'instant, de mani&#232;re &#224; combattre l'ensemble de l'attaque imp&#233;rialiste... Le probl&#232;me de leur retraite fera l'objet de n&#233;gociations entre l'U.R.S.S. et la Hongrie &lt;/i&gt; &#187;. La d&#233;claration salue l'av&#232;nement des Conseils ouvriers comme &#171; &lt;i&gt;une des plus grandes r&#233;alisations du r&#233;gime&lt;/i&gt; &#187;, mais &#224; l'avenir, leur fonction devra &#234;tre l&#233;g&#232;rement modifi&#233;e. Leur r&#244;le sera d'assurer &#171; &lt;i&gt;que les ouvriers se plient strictement aux d&#233;cisions du gouvernement&lt;/i&gt; &#187;. Par suite de s&#233;v&#232;res mesures d'intimidation (nombre de leurs camarades sont arr&#234;t&#233;s et on pense que certains ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; ex&#233;cut&#233;s), les membres des Conseils Ouvriers commencent &#224; d&#233;missionner.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;8 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Le Conseil Ouvrier Central de Csepel d&#233;missionne en bloc et publie le communiqu&#233; suivant :&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&#171; &lt;i&gt;Ce sont les &#233;v&#233;nements imm&#233;moriaux de la r&#233;volution du 2.3 octobre qui nous ont donn&#233; le jour pour que nous puissions b&#226;tir une Hongrie libre, ind&#233;pendante et d&#233;mocratique et poser les fondements d'un mode de vie lib&#233;r&#233; de toute crainte. &lt;/i&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Cependant les &#233;v&#233;nements qui se sont d&#233;roul&#233;s entre-temps nous ont emp&#234;ch&#233; de remplir notre mandat. Il faudrait que nous n'ayons d'autre r&#244;le que celui de mettre &#224; ex&#233;cution les ordres du gouvernement. Nous ne pouvons ex&#233;cuter des ordres qui contredisent notre mandat. Nous ne pouvons rester l&#224;, passifs, alors que des membres des Conseils Ouvriers se font arr&#234;ter et harceler, et alors que l'on stigmatise l'&#339;uvre tout enti&#232;re des Conseils Ouvriers en la qualifiant de &#171; contre-r&#233;volutionnaire &#187;. Pour ces motifs, et quel que soit le sort qui nous attend personnellement, nous avons d&#233;cid&#233; unanimement de remettre notre mandat. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;Notre d&#233;cision ne signifie pas que nous tentions d'&#233;chapper &#224; nos responsabilit&#233;s. Nous sommes convaincus que si nous continuions &#224; exister, cela contribuerait &#224; tromper nos camarades. Nous rendons par cons&#233;quent notre mandat aux travailleurs&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;9 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Agitation dans les usines : les gr&#232;ves et les manifestations &#233;clatent dans tout le pays.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;10 janvier &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Des ouvriers manifestent &#224; Csepel contre la nomination d'un commissaire du gouvernement et d'un directeur aux ateliers de construction m&#233;canique. La milice, renforc&#233;e par les troupes russes intervient. Les ouvriers sont dispers&#233;s apr&#232;s trois heures de bagarres. La situation &#224; Csepel est si tendue que le gouvernement interdit aux journalistes de se rendre sur l'&#238;le. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;11 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Un communiqu&#233; officiel parle d'un tu&#233; et de six bless&#233;s dans les &#171; d&#233;sordres &#187; aux ateliers de construction m&#233;canique de Csepel. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;13 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Communiqu&#233; officiel &#224; la radio : par suite d'activit&#233;s &#171; contre-r&#233;volutionnaires &#187; ininterrompues dans l'industrie, les tribunaux de justice sommaire voient leur pouvoir &#233;tendu par la possibilit&#233; d'appliquer la peine de mort &#224; quasiment tout ce qui s'oppose au gouvernement de K&#225;d&#225;r. Ainsi. en plus de la peine de mort pour quiconque appelle &#224; la gr&#232;ve, le nouveau d&#233;cret d&#233;clare m&#234;me qu'il est ill&#233;gal pour les travailleurs de discuter de l'&#233;ventualit&#233; d'une gr&#232;ve. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;15 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&#171; &lt;i&gt;Le Conseil Central des Travailleurs Hongrois a publi&#233; un manifeste adress&#233; aux ouvriers. On y peut lire qu'il n'y a qu'une chose &#224; faire : se battre jusqu'au bout contre la terreur des oppresseurs russes assist&#233;s de leurs valets hongrois. La d&#233;claration ajoute que c'est une question &#171; d'&#234;tre ou ne pas &#234;tre &#187;. Cependant, &#224; cause de la terreur et de la peine de mort encourue ne serait-ce que pour distribution de tracts, le Conseil exhorte les travailleurs &#224; r&#233;pandre de bouche &#224; oreille toutes les nouvelles qui concernent les actions clandestines. Le sabotage et la r&#233;sistance passive sont &#224; l'ordre du jour. La gr&#232;ve et le travail ralenti sont recommand&#233;s.&lt;/i&gt; &#187; (Le &lt;i&gt;Times&lt;/i&gt;). &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;17 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;j&lt;/i&gt;&lt;i&gt;anvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Dissolution par d&#233;cret de l'Union des &#201;crivains.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;19 janvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Dissolution par d&#233;cret de l'Union des Journalistes. J&#225;nos Szab&#243;, un ouvrier d&#233;j&#224; &#226;g&#233; qui a jou&#233; un r&#244;le d&#233;terminant dans les batailles&#183; de la place Sz&#233;na, est ex&#233;cut&#233;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;21 janvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&#171; &lt;i&gt;Les vagues d'arrestations arbitraires se poursuivent. Des centaines des membres des Conseils r&#233;volutionnaires sont en prison. Au cours de la semaine derni&#232;re, un certain nombre de juges ont d&#233;missionn&#233; pour protester contre ce qu'ils appelaient la farce de cette juridiction.&lt;/i&gt; &#187; (Le Times). &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;25 janvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur annonce &#224; Radio-Budapest que les &#233;crivains Gyula H&#225;y, Domokos Varga, Tibor Tardos, Zolt&#225;n T&#243;th et Bal&#225;zs Len&#173; gyel, ainsi que les journalistes S&#225;ndor Novobaczky et P&#225;l Letay, ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s et accus&#233;s d'avoir particip&#233; &#224; des &#171; activit&#233;s contre-r&#233;volutionnaires &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;27 &lt;/i&gt;&lt;i&gt;janvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;La police annonce qu'un autre groupe de 35 personnes a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; aujourd'hui &#224; Budapest. G. Maros&#225;n, ministre d'&#201;tat d&#233;clare que &#171; &lt;i&gt;l'insurrection a &#233;t&#233; organis&#233;e par l'imp&#233;rialisme international&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;29 janvier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Dans un discours aux &#171; syndicats &#187;, K&#225;d&#225;r d&#233;clare qu'il n'a &#171; &lt;i&gt;jamais escompt&#233; que son gouvernement soit populaire chez le peuple hongrois&lt;/i&gt; &#187;, Radio-Budapest annonce que le gouvernement a suspendu les activit&#233;s du Conseil Ouvrier des Cheminots.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;3 f&#233;vrier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Maros&#225;n r&#233;it&#232;re ses menaces de la fin d&#233;cembre : le gouvernement &#171; &lt;i&gt;cr&#233;era un climat de terreur pour les ennemis du peuple&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;5 f&#233;vrier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Discussion entre les procureurs, le ministre d'&#201;tat Maros&#225;n et le ministre de I'Int&#233;rieur M&#252;nnich. D&#233;cision d'introduire de nouvelles mesures visant au &#171; r&lt;i&gt;&#233;tablissement de la discipline et de l'ordre public&lt;/i&gt; &#187;. Suppression de l'amnistie proclam&#233;e par K&#225;d&#225;r le 4 novembre pour tous les &#171; contre-r&#233;volutionnaires &#187; qui auraient d&#233;pos&#233; les armes (seules quelques personnes s'y &#233;taient laiss&#233; prendre et elles avaient pay&#233; de leur vie leur cr&#233;dulit&#233;). &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;13 f&#233;vrier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Les journaux c&#233;l&#232;brent le 12&#232;me anniversaire de l'entr&#233;e des troupes russes &#224; Budapest. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;18 f&#233;vrier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Ex&#233;cution de la promesse faite par K&#225;d&#225;r lors de la r&#233;union avec les d&#233;l&#233;gu&#233;s ouvriers du 17 novembre : une &#171; &lt;i&gt;milice ouvri&#232;re&lt;/i&gt; &#187; est cr&#233;&#233;e ... aux fins de &#171; &lt;i&gt;maintenir la discipline parmi les travailleurs&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;21 f&#233;vrier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;B&#233;la Barta, accus&#233; d'avoir &#171; &lt;i&gt;organis&#233; des manifestations le 10 d&#233;cembre, manifestations qui ont eu pour cons&#233;quence que plusieurs personnes ont &#233;t&#233; tu&#233;es ou bless&#233;es&lt;/i&gt; &#187; (par la police de K&#225;d&#225;r) , est condamn&#233; &#224; 14 ans de prison par un tribunal de Miskolc. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;21-23 f&#233;vrier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;On &#233;rige &#224; nouveau des &#233;toiles rouges sur les usines de Budapest : heurts violents entre ouvriers et forces de police. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;26 f&#233;vrier&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;D&#233;but de la conf&#233;rence, qui durera deux jours, du &#171; Comit&#233; Central Provisoire &#187; du Parti Socialiste Ouvrier. Dans une longue d&#233;claration, une partie de la section qui s'occupe de la mani&#232;re dont les syndicats doivent &#234;tre &#171; &lt;i&gt;au service des travailleurs&lt;/i&gt; &#187;, pr&#233;cise que : &#171; &lt;i&gt;Nous rejetons comme r&#233;actionnaire la revendication qui demande que les syndicats soient ind&#233;pendants du Parti et du Gouvernement des Ouvriers et des Paysans, ainsi que la revendication du droit de faire gr&#232;ve par m&#233;fiance envers l'&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#201;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;tat Ouvrier&lt;/i&gt;. &#187;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;5 mars&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Gyula K&#225;llai, ministre de la Culture, d&#233;clare qu'une &#171; &lt;i&gt;propagande id&#233;ologique syst&#233;matique est n&#233;cessaire pour lib&#233;rer les intellectuels des influences contre-r&#233;volutionnaires&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;6 mars&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Un nouvel hebdomadaire, &lt;i&gt;Mafyarorsz&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt;, est fond&#233; &#224; Budapest, destin&#233; &#224; remplace &lt;i&gt;Irodalmi Ujs&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt;, la gazette litt&#233;raire de la d&#233;funte Union des &#201;crivains. Cette publication annonce la fondation d'un nouveau club litt&#233;raire, T&#225;ncsics, en remplacement du Cercle Pet&#246;fi. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;17 mars&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Annonce de la cr&#233;ation d'une organisation de la Jeunesse Communiste. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;19 mars&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Le ministre de l'int&#233;rieur publie un arr&#234;t&#233; : les personnes &#171; &lt;i&gt;dangereuses pour la s&#233;curit&#233; publique ou celle de l'&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#201;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;tat&lt;/i&gt; &#187; peuvent &#234;tre assign&#233;es &#224; la r&#233;sidence en un lieu d&#233;termin&#233; par les autorit&#233;s. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;23 mars&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Maros&#225;n d&#233;clare lors d'un meeting &#224; Csepel que les troupes russes demeureront en Hongrie &#171; aussi longtemps que les int&#233;r&#234;ts des travailleurs requiereront leur pr&#233;sence &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;27 mars&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Lors d'une conf&#233;rence de presse, Maros&#225;n d&#233;clare que &#171; &lt;i&gt;quoique les contre-r&#233;volutionnaires aient connu la d&#233;faite ... il reste encore &#224; &#233;liminer certains &#233;l&#233;ments fauteurs de troubles&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;8 avril&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Dans un proc&#232;s &#224; Budapest, trois des accus&#233;s sont condamn&#233;s ; l'auteur dramatique J&#243;zsef Gali et le journaliste Gyula Obersovskzi, accus&#233;s d'&#171; &lt;i&gt;agitation&lt;/i&gt; &#187; et d'avoir publi&#233; un journal ill&#233;gal sont condamn&#233;s respectivement &#224; 1 et 3 ans de prison (Voir cependant ci-dessous 20 et 25 juin et 4 juillet). &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;17 avril&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Radio-Budapest annonce que le &#171; contre-r&#233;volutionnaire &#187; Mikl&#243;s Ol&#225;h, &#226;ge de 21 ans, a &#233;t&#233; ex&#233;cut&#233; dans le Borsod pour &#171; &lt;i&gt;avoir tu&#233; un officier de l'arm&#233;e hongroise&lt;/i&gt; &#187;. (Sa condamnation remonte au 13 f&#233;vrier &#8211; N.D.T.).&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;20 avril&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Le minist&#232;re de l'Int&#233;rieur publie un communiqu&#233; selon lequel l'&#233;crivain Tibor D&#233;ry a &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; et accus&#233; de &#171; &lt;i&gt;conduite pr&#233;judiciable &#224; la s&#233;curit&#233; de l'&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#201;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;tat&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;29 avril&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Le ministre d'&#201;tat Maros&#225;n est nomm&#233; premier secr&#233;taire de la section de Budapest du Parti Socialiste Ouvrier.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;1er mai&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Dans un discours &#224; l'occasion du Premier Mai, Maros&#225;n rend hommage &#224; K&#225;d&#225;r &#171; &lt;i&gt;pour avoir cr&#233;&#233; les conditions qui ont rendu possible l'existence du Parti et de la Hongrie socialiste &#187;&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;3 mai&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Le journal des syndicats &lt;i&gt;N&#233;pakarat&lt;/i&gt; rapporte l'arrestation d'une &#171; &lt;i&gt;bande contre-r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; &#187; de 9 ouvriers dans le comitat de N&#243;gr&#225;d. Ils sont accus&#233;s d'avoir fait obstacle &#224; l'entr&#233;e de tanks russes dans la ville industrielle de Salg&#233;tarj&#225;n.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;10-11 mai&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Convocation de l'Assembl&#233;e Nationale. K&#225;d&#225;r d&#233;clare : &#171; &lt;i&gt;La t&#226;che des dirigeants n'est pas de mettre en &#339;uvre les d&#233;sirs des masses ... la t&#226;che des dirigeants est de r&#233;aliser les int&#233;r&#234;ts des masses... Dans le pass&#233; r&#233;cent, nous avons rencontr&#233; le ph&#233;nom&#232;ne de certaines cat&#233;gories de travailleurs qui agissaient contre leurs propres int&#233;r&#234;ts... Si les d&#233;sirs des masses ne co&#239;ncident pas avec le progr&#232;s, il faut alors les conduire dans une autre direction.&lt;/i&gt; &#187;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;20 juin&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Radio-Budapest annonce que J&#243;zsef G&#225;li et Kyula Obersoxszki ont &#233;t&#233; cette fois condamn&#233;s &#224; mort, tandis que les peines de prison de certains autres accus&#233;s du m&#234;me proc&#232;s sont alourdies. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;25 juin&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Communiqu&#233; officiel annon&#231;ant que G&#225;li et Obersovszki doivent repasser en jugement. Les condamnations &#224; mort sont momentan&#233;ment suspendues. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;27 juin&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Ouverture &#224; Budapest de la conf&#233;rence nationale du Parti Socialiste Ouvrier. K&#225;d&#225;r lit un rapport sur la situation g&#233;n&#233;rale, o&#249; il accouple Nagy et R&#225;kosi, &#171; &lt;i&gt;coupables de trahison&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;29 juin&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Fin de la conf&#233;rence nationale. Une r&#233;solution condamnant &#171; &lt;i&gt;la tentative de contre-r&#233;volution d'octobre-novembre 1956&lt;/i&gt; &#187; reconna&#238;t qu'elle n'est pas encore vaincue : &#171; &lt;i&gt;ceux qui ont commis des crimes et continuent de miner le r&#233;gime populaire seront s&#233;v&#232;rement ch&#226;ti&#233;s&lt;/i&gt; &#187;. Hommage est rendu &#224; l' &#171; &lt;i&gt;aide fraternelle de l'Union Sovi&#233;tique&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;4 juillet&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Les condamnations &#224; mort de G&#225;li et Obersovszki sont cass&#233;es par la Cour Supr&#234;me de Budapest et commu&#233;es respectivement en r&#233;clusion perp&#233;tuelle et 15 ans de prison. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;9 juillet&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;N&#233;pszabads&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt; rapporte qu'on a fait intervenir la police pour mettre fin &#224; une gr&#232;ve des ouvriers du b&#226;timent qui avait d&#233;but&#233; le 5 juin &#224; Saj&#243;szentp&#233;ter pour une augmentation de salaires.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;25 juillet&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Dans un discours, Maros&#225;n d&#233;clare que des centaines d'arrestations ont &#233;t&#233; effectu&#233;es au cours des derni&#232;res semaines ; &#224; la requ&#234;te du gouvernement hongrois, l'Union Sovi&#233;tique a accept&#233; que R&#225;kosi demeure exil&#233; en U.R.S.S., a-t-il &#233;galement d&#233;clar&#233;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;7 ao&#251;t&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;On annonce la tenue prochaine du proc&#232;s de sept ouvriers accus&#233;s d'activit&#233;s &#171; contre-r&#233;volutionnaires &#187; dans le bassin houiller de Tatab&#225;nya, o&#249; se poursuivent les gr&#232;ves et l'&#171; agitation ouvri&#232;re &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;20 ao&#251;t&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Purge parmi les instituteurs de Miskolc. &lt;i&gt;N&#233;pakarat&lt;/i&gt; reproduit un discours de S&#225;ndor Gaspar, secr&#233;taire du &#171; Conseil des Syndicats Libres &#187;, au cours duquel il a d&#233;clar&#233; : &#171; &lt;i&gt;L'absent&#233;isme, le manque de ponctualit&#233; et le fait de quitter le travail avant l'heure se sont accrus dans les usines pendant les derniers mois&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;1er septembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Parution &#224; Budapest du 3&#232;me volume du &lt;i&gt;Livre Blanc&lt;/i&gt; officiel. On y trouve le chiffre total des &#171; camarades &#187; tu&#233;s pendant la r&#233;volution : 201 personnes, dont 166 membres de l'A.V.O., 26 fonctionnaires du Parti (parmi lesquels plusieurs personnes qui travaillaient pour l'A.V.0.) et 9 civils. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;C&#233;l&#233;brant le Jour des Mineurs &#224; Tatab&#225;nya, K&#225;d&#225;r reconna&#238;t que l'&#171; athmosph&#232;re d'octobre &#187; r&#232;gne encore chez les mineurs. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;17 septembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;N&#233;pszabads&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt; r&#233;primande les directeurs d'usines qui rejettent sur le gouvernement la responsabilit&#233; de &#171; l&lt;i&gt;'accroissement des normes et de la r&#233;duction des salaires&lt;/i&gt; &#187; au lieu d' &#171; &lt;i&gt;expliquer que les d&#233;cisions im&lt;/i&gt;&lt;i&gt;p&lt;/i&gt;&lt;i&gt;opulaires de ce genre sont prises dans l'int&#233;r&#234;t des travailleurs&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;21-23 septembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Maros&#225;n prononce plusieurs discours en divers endroits de Budapest, dont l'Universit&#233; Polytechnique. &#171; &lt;i&gt;S'il y a moindre manifestation le 23 octobre, ceux qui y participeront seront s&#233;v&#232;rement ch&#226;ti&#233;s&lt;/i&gt; &#187;. Comme s'il voulait souligner cette menace, il ajoute que 1200 personnes ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;es en juillet.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;29 septembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;A Kecskem&#233;t, le vice-premier ministre Antal Apr&#243; annonce que les derniers Conseils Ouvriers seront remplac&#233;s par &#171; &lt;i&gt;des Conseils d'entreprises sous la direction des syndicats&lt;/i&gt; &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;15 octobre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;N&#233;pszabads&#225;g renouvelle les menaces de lourdes peines pour toute personne qui &#171; t&lt;i&gt;roublera la paix&lt;/i&gt; &#187; le 23 octobre, et met l'accent sur le besoin d'une &#171; &lt;i&gt;vigilance accrue&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;16 octobre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Maros&#225;n met &#224; nouveau les &#233;tudiants en garde contre toute manifestation le 23 octobre. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;23 octobre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Budapest et les autres villes connaissent une journ&#233;e calme. Les A.V.O. stationnent en grand nombre dans les rues ; les troupes russes sont pr&#233;sentes.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;2 novembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Le Conseil Municipal de Budapest d&#233;cide d'&#233;riger une statue de L&#233;nine &#224; la place de la statue de Staline abattue le 23 octobre. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;L'Association des &#201;crivains Hongrois &#224; l'&#201;tranger apprend la nouvelle du proc&#232;s secret de Gyula H&#225;y, Tibor D&#233;ry, Zolt&#225;n Zelk et Tibor Tardos&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;3 novembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Ferenc M&#252;nnich, ministre de l'Int&#233;rieur, prend la parole dans &lt;i&gt;N&#233;pszabads&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt; pour y faire un rapport sur les r&#233;alisations de la premi&#232;re ann&#233;e du gouvernement K&#225;d&#225;r. Il y d&#233;nonce les Conseils Ouvriers qui, dit-il, &#171; &lt;i&gt;&#233;taient dirig&#233;s par des &#233;l&#233;ments &#233;trangers &#224; la classe ... Il est n&#233;cessaire de remplacer d&#232;s que possible cette structure tout enti&#232;re par des nouvelles organisations&lt;/i&gt; &#187;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;13 novembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Radio-Budapest annonce la fin du proc&#232;s des &#233;crivains (qui se d&#233;roule &#224; huis-dos depuis le d&#233;but du mois). Verdict de la cour supr&#234;me : &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Tibor D&#233;ry (63 ans) : 9 ans de prison ; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Gyula H&#225;y (57 ans) : 6 ans ; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Zolt&#225;n Zelk (51 ans) : 3 ans ; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;et Tibor Tardos : 18 mois. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;On rapporte qu'au cours du proc&#232;s, D&#233;ry et H&#225;y ont d&#233;clar&#233; que si une situation similaire se produisait aujourd'hui, ils agiraient exactement de la m&#234;me mani&#232;re qu'en octobre 1956.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;17 novembre&lt;/i&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Annonce officielle que les derniers Conseils Ouvriers sont dor&#233;navant abolis.&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie des ouvrages utilis&#233;s par l'auteur&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;I. Livres et brochures&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; L.B. Bain, &lt;i&gt;The Reluctant Satellites&lt;/i&gt;, McMillan, New-York, 1960.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Noel Barber, &lt;i&gt;A Handful of Ashes&lt;/i&gt;, Wingate, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Hugo Dewar and Daniel Norman, &lt;i&gt;Revolution and Counter-Re&lt;/i&gt;&lt;i&gt;v&lt;/i&gt;&lt;i&gt;olution in Eaestern Europe&lt;/i&gt;, Socialist Union of Central Eastern Europe, 1957. -Peter Fryer, Hungarian Tragedy, Dobson Books Ltd., 1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Ygael Gluckstein, &lt;i&gt;Stalin's Satellites in Europe&lt;/i&gt;, Allen and Unwin,&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Admirai Nicholos Horthy, &lt;i&gt;Memoirs&lt;/i&gt;, Hutchinson, 1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;The Hungarian Workers, Revolution&lt;/i&gt;, Syndicalist Workers Federation, 1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Alexandra Kollontai, &lt;i&gt;The Workers' Opposition&lt;/i&gt;, brochure Solidarity n&#176; 7 (L'opposition ouvri&#232;re, in &#171; Socialisme ou Barbarie &#187; n&#176; 35, 1964).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; George Mikes, &lt;i&gt;The Hungarian Reuolution&lt;/i&gt;, Andre Deutsch, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Anand Mishra, &lt;i&gt;East European Crisis of Stalinism&lt;/i&gt;, Calcutta, 1957 .&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Hubert Ripka, &lt;i&gt;Eastern Europe in the Post-&lt;/i&gt;&lt;i&gt;w&lt;/i&gt;&lt;i&gt;ar Wald&lt;/i&gt;, Methuen, 1961.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;The Road of Our People's Democracy&lt;/i&gt;, Hungarian News and Information Services, Juin 1952.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Hugh Seton Watson, E&lt;i&gt;aestern Europe 1918-1941&lt;/i&gt;, Cambridge, 1945.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;East European Re&lt;/i&gt;&lt;i&gt;v&lt;/i&gt;&lt;i&gt;olution&lt;/i&gt;, Methuen, 1950.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; G.N. Shuster, I&lt;i&gt;n Silence I Speak&lt;/i&gt;, Gollancz, 1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Socialism or Barbarism&lt;/i&gt;, brochure Solidarity n&#176; 11.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;II. Journaux et P&#233;riodiques&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Continental News Services&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Daily Worker (Quotidien du Parti Communiste anglais)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; The Economist&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; The Guardian&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; The Nation&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Irodalmi &#251;js&#225;g ( &#171; La Gazette Litt&#233;raire &#187;)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Nemzet&#246;r ( &#171; Le Garde de la Nation &#187; -Mensuel des Partisans Hongrois)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; N&#233;pakarat (&#171; La Volont&#233; du Peuple &#187; -Journal &#171; officiel &#187; des syndicats hongrois)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Neue Z&#252;rcber Zeitung&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; New York Times&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; The Observer&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Polish Facts and Figures&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Pravda&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Sclntea (Quotidien du Parti Communiste roumain)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Socialisme ou Barbarie&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Solidarity&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Szabad N&#233;p et N&#233;pszabads&#225;g (Quotidiens) du Parti Communiste hongrois)&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; The Times&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Tribune&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; World News and Views&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Les ouvrages qui suivent ont &#233;t&#233; s&#233;lectionn&#233;s uniquement parce qu'ils sont d'acc&#232;s relativement ais&#233; pour le lecteur francophone, ainsi que pour les compl&#233;ments d'information qu'ils peuvent apporter. Toutefois, tout comme certains de ceux auxquels s'est r&#233;f&#233;r&#233; Andy Anderson, il faut &#233;mettre des r&#233;serves sur la plupart d'entre eux, soit qu'ils versent dans la mystification consciente, principalement sur le th&#232;me du nationalisme, soit qu'ils soient noy&#233;s dans le confusionnisme et la na&#239;vet&#233; (dus en grande part &#224; la situation de classe des auteurs &#8211; des intellectuels) que les pages qui pr&#233;c&#232;dent se sont pr&#233;cis&#233;ment attach&#233;es &#224; d&#233;voiler. Ainsi, le r&#244;le des Conseils Ouvriers est le plus souvent minimis&#233;, sinon purement et simplement ignor&#233;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;III. Documents&lt;/strong&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Tibor M&#233;ray, &lt;i&gt;Budapest &#8211; 23 octobre 1956&lt;/i&gt;, Laffont, coll. &#171; Ce jour-l&#224; &#187;, 1966.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Fran&#231;ois Fejt&#246;, &lt;i&gt;Budapest&lt;/i&gt; 1956, Julliard, coll &#171; Archives &#187;, 1966.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Les Temps Modernes&lt;/i&gt;, num&#233;ro sp&#233;cial de novembre-d&#233;cembre 1956&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;et janvier 1957 -&#171; La r&#233;volte de la Hongrie &#187;. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;La situation en Hongrie et la r&#232;gle de droit&lt;/i&gt;, Rapport de la Commission internationale de Juristes, Le Haye, avril 1957. (Suppl&#233;ments en juin 1957 et f&#233;vrier 1958).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Rapport du Comit&#233; Sp&#233;cial pour la question de Hongrie&lt;/i&gt; &#8211; Nations-Unies &#8211; Documents Officiels -ll&#232;me session -Suppl&#233;ment n&#176; 18 (A/3592), &#233;dition fran&#231;aise, New-York, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; G. Aranyossy, &lt;i&gt;Ils ont tu&#233; ma foi&lt;/i&gt;, Laffont, coll. &#171; L'aventure v&#233;cue &#187;, 1972.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; G&#225;bor Kocsis, &lt;i&gt;Sur les Conseils Ouvriers&lt;/i&gt;, in &#171; Socialisme ou Barba&#173; rie &#187; n ? 23 -Janvier-f&#233;vrier 1958.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Rapport sur la Hongrie par la d&#233;l&#233;gation de la F&#233;d&#233;ration Syndicale Mondiale&lt;/i&gt;, London, W.F.T.U. Publications Ltd., s.d.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;La r&#233;volution hongroise vue par les partis communistes de l'Europe de l'Est. Pr&#233;sentation quotidienne par les organes officiels&lt;/i&gt; ( 23 octbre -15 novembre 1956), Paris, Centre d'&#233;tudes avanc&#233;es du Coll&#232;ge de l'Europe libre, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Andr&#233; Stil, &lt;i&gt;J&lt;/i&gt;&lt;i&gt;e reviens de Budapest&lt;/i&gt;, Paris, Maison des M&#233;tallurgistes, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Miklos Molnar et Laszlo Nagy, I&lt;i&gt;mre Nagy, r&#233;formateur ou r&#233;volutionnaire ?&lt;/i&gt; Gen&#232;ve, Publications de Hautes &#201;tudes Internationales, n&#176; 33, 1959.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Parti Communiste Fran&#231;ais, &lt;i&gt;V&#233;rit&#233;s sur la Hongrie&lt;/i&gt;, Paris, 1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Les Partis communistes occidentaux et les &#233;v&#233;nements de Hongrie&lt;/i&gt;, Paris, Articles et Documents n&#176; 431, 13/11/1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;La v&#233;rit&#233; sur l'affaire Nagy : les faits, les documents, les t&#233;moignages internationaux&lt;/i&gt;. Pr&#233;face de A. Camus, Paris, Plon, 1958.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;La Yougoslavie et les &#233;v&#233;nements de Hongrie&lt;/i&gt;, Paris, Articles et Documents n&#176; 443, 11/12/1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Pourquoi et comment se bat la Hongrie ouvri&#232;re&lt;/i&gt;. Des faits, des documents, des chiffres, Paris, Union des Syndicalistes, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Tibor Barath, &lt;i&gt;Le cri de la Hongrie&lt;/i&gt;, Montr&#233;al, Le Monde Hongrois, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Contribution de la r&#233;volution hongroise &#224; la pens&#233;e socialiste&lt;/i&gt;, Bruxelles, Institut Imre Nagy de Sciences Politiques, 1960.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; D. Floyd, L'&#233;tait d'esprit en Europe &lt;i&gt;Orientale depuis la r&#233;volte Hongroise, &lt;/i&gt;Paris, Articles et Documents, n&#176; 4.34, 2/11/1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; F. Manuel, &lt;i&gt;La r&#233;volution hongroise des Conseils Ouvriers&lt;/i&gt;, Paris, Pour la V&#233;rit&#233;, 1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; George Mikes, &lt;i&gt;La r&#233;volution hongroise&lt;/i&gt;, Gallimard, Paris, 1957.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Fran&#231;ois Fejt&#246;,&lt;i&gt; La trag&#233;die hongroise ou une r&#233;volution socialiste anti-sovi&#233;tique,&lt;/i&gt; Lettre-pr&#233;face de J.-P. Sartre. Paris, Pierre Horay, 1956.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Melvin J. Lasky et Fran&#231;ois Bondy, &lt;i&gt;La r&#233;volution hongroise&lt;/i&gt;. Pr&#233;c&#233;d&#233;e de &lt;i&gt;Une r&#233;volution anti-totalitaire&lt;/i&gt;, par R. Aron.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; du 27 octobre 1955.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Trades Union Congress. Organisme unitaire des principaux syndicats britanniques, au r&#244;le plut&#244;t formel.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Peter Fryer, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Socialism or Barbarism&lt;/i&gt;, brochure de &lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt;, n&#176; 11, p. 3.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Id., pp. 13-14&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Id., p. 20.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers (5/6) </title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?852-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers</link>
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		<dc:date>2016-11-20T10:42:27Z</dc:date>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voir la quatri&#232;me partie (.../...) 13) L'&#233;crasement du prol&#233;tariat &#171; La civilisation et la justice de l'ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se l&#232;vent contre leurs ma&#238;tres. Alors cette civilisation et cette justice se d&#233;masquent comme la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi : Glorieuse civilisation, certes, dont le grand probl&#232;me est de savoir comment se d&#233;barrasser des monceaux de cadavres qu'elle a faits, une fois la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton852.jpg?1621969060' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='121' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?851-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la quatri&#232;me partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13) L'&#233;crasement du prol&#233;tariat&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; La civilisation et la justice de l'ordre bourgeois se montrent sous leur jour sinistre chaque fois que les esclaves de cet ordre se l&#232;vent contre leurs ma&#238;tres. Alors cette civilisation et cette justice se d&#233;masquent comme la sauvagerie sans masque et la vengeance sans loi : Glorieuse civilisation, certes, dont le grand probl&#232;me est de savoir comment se d&#233;barrasser des monceaux de cadavres qu'elle a faits, une fois la bataille pass&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Marx &#8211; La Guerre Civile en France &#8211; 1871.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le 2 d&#233;cembre 1956, l'&lt;i&gt;Observer&lt;/i&gt; &#233;crivait : &#171; ... &lt;i&gt;l'intention du gouvernement (hongrois) de canaliser les Conseils Ouvriers dans des voies inoffensives en leur donnant le statut &#171; l&#233;gal &#187; d'organes d'autogestion &#233;conomiques, un peu dans le style de la Yougoslavie, tout en leur refusant cependant le droit de poser des revendications politiques ou de publier un journal, n'a fait que conduire &#224; une impasse p&lt;/i&gt;&lt;i&gt;e&lt;/i&gt;&lt;i&gt;rmanente &#224; Budapest.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les n&#233;gociations d&#233;sordonn&#233;es entre le gouvernement de K&#225;d&#225;r et les Conseils Ouvriers furent rompues brusquement. Deux membres &#233;minents du Conseil Ouvrier Central furent convi&#233;s &#224; une r&#233;union avec K&#225;d&#225;r et ses acolytes dans le palais gouvernemental. Ces deux hommes &#233;taient le pr&#233;sident du Conseil Central, S&#225;ndor R&#225;cz, &#226;g&#233; de 24 ans, membre du Parti Communiste jusqu'au 23 octobre et outilleur aux Ateliers de Construction &#201;lectrique Belojannis (au sud de Buda), et son secr&#233;taire, S&#225;ndor Bali, ouvrier dans la m&#234;me usine. A leur arriv&#233;e au palais gouvernemental, les deux hommes furent arr&#234;t&#233;s. Imm&#233;diatement, les ouvriers de Belojannis entam&#232;rent une gr&#232;ve des bras crois&#233;s et refus&#232;rent de reprendre le travail tant que leurs deux camarades ne seraient pas rel&#226;ch&#233;s. Il s'agissait, &#233;videmment, d'une gr&#232;ve &#171; sauvage &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Avant, pendant et apr&#232;s la p&#233;riode de la R&#233;volution Hongroise, toutes les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'usine fut prise d'assaut pas des centaines de policiers arm&#233;s et par la milice gouvernementale. Malgr&#233; cela, la gr&#232;ve dura trois jours, au cours desquels aucun travail ne fut effectu&#233;. Sous le poids de la menace et de la r&#233;pression, les travailleurs furent finalement contraints de reprendre le travail. La police et la milice furent post&#233;es tout autour de l'usine, et, chaque fois que les ouvriers se r&#233;unissaient pour discuter, ils &#233;taient dispers&#233;s sur-le-champ. Mais ils ne s'&#233;taient pas encore rendus : ils se mirent &#224; travailler au ralenti, ce qui, men&#233; de front avec une gr&#232;ve perl&#233;e entam&#233;e spontan&#233;ment, sans le moindre accord pr&#233;alable, r&#233;duisit la production &#224; 8% de la normale. Le commentaire de K&#225;d&#225;r sur ces travailleurs fut le m&#234;me que celui des patrons, des dirigeants syndicaux et des politiciens du monde entier : les travailleurs &#233;taient des &#171; &lt;i&gt; moutons &lt;/i&gt; &#187; dirig&#233;s par des &#171; &lt;i&gt;&#233;l&#233;ments subversifs&lt;/i&gt; &#187;, des &#171; &lt;i&gt; agitateurs &lt;/i&gt; &#187;, des &#171; &lt;i&gt;d&#233;magogues irresponsables et opportunistes&lt;/i&gt; &#187;, des &#171; &lt;i&gt;espions et des agents du capitalisme&lt;/i&gt; &#187; (pour nos pays, remplacer &#171; &lt;i&gt;agents du capitalisme&lt;/i&gt; &#187; par &#171; &lt;i&gt;agents du communisme&lt;/i&gt; &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;cor &#233;tait maintenant dress&#233; en vue d'une purge &#224; grande &#233;chelle des Conseils Ouvriers. De nombreux membres importants des comit&#233;s de base furent arr&#234;t&#233;s et jet&#233;s en prison. Cette tactique qui consistait &#224; s&#233;lectionner les arrestations fut &#233;galement appliqu&#233;e &#224; de nombreux groupes activistes d'&#233;tudiants. Mais d'autres rebelles se tenaient pr&#234;ts &#224; combler la br&#232;che. Quand les autorit&#233;s s'en rendirent compte, elles d&#233;clench&#232;rent des arrestations en masse parmi la base des Conseils Ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une forme de r&#233;sistance passive de la part des masses, semblable &#224; celle que nous avons d&#233;crite plus haut, se d&#233;veloppa en r&#233;action &#224; ces arrestations et se poursuivit des mois durant. Il serait pr&#233;f&#233;rable de d&#233;peindre, cette p&#233;riode, qui d&#233;bute en d&#233;cembre 1956, sous la forme plus sch&#233;matique d'une chronologie des &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;2 d&#233;cembre 1956&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La foule br&#251;le dans les rues des exemplaires du N&#233;pszabads&#225;g (le journal du Parti Communiste) ; les troupes russes la dispersent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;4 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Budapest, une manifestation de 30.000 femmes, dont beaucoup portent les couleurs nationales rouge-blanc-vert (le seul moyen qu'elles connaissent pour symboliser leur combat pour la libert&#233;), se rassemble aupr&#232;s de la tombe du Soldat Inconnu, sur la place des H&#233;ros. Les soldats sovi&#233;tiques tirent par-dessus leurs t&#234;tes. L'une des manifestantes est bless&#233;e par une balle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;5 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Manifestations groupant plusieurs milliers de personnes, partout dans le pays, dont plusieurs &#224; Budapest, o&#249; une autre grande manifestation de femmes se dirige vers la statue de Pet&#246;fi en scandant &#171; Les Russes &#224; la maison &#187;, &#171; &lt;i&gt;Nous voulons Nagy&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;Le chars russes dehors&lt;/i&gt; &#187;. D'aucunes portent des couronnes de fleurs en m&#233;moire des parents qui ont &#233;t&#233; tu&#233;s. Les chars et l'infanterie russes les emp&#234;chent d'arriver &#224; la statue. &lt;i&gt;N&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#233;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;pakarat&lt;/i&gt; (le journal des syndicats), parlant de la r&#233;volution, la d&#233;finit comme un &#171; grand mouvement de masse &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;6 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;N&#233;pakarat&lt;/i&gt; d&#233;clare : &#171; &lt;i&gt;Il n'est pas &#233;tonnant que les masses, &#224; qui on refusait toute possibilit&#233; d'exprimer leur volont&#233;, aient en fin de compte pris les armes pour montrer ce qu'elles pensaient.&lt;/i&gt; &#187; Plusieurs usines sont encercl&#233;es par les troupes russes et l'A.V.O. Dans la fameuse Csepel-la-Rouge, des centaines d'ouvriers se battent contre les troupes russes et l' A.V.O., laquelle essayait de p&#233;n&#233;trer dans une usine pour arr&#234;ter trois membres d'un Conseil Ouvrier. Les chars russes ouvrent le feu sur des manifestants sans armes &#224; Budapest : deux morts et plusieurs bless&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;sidents des Conseils des usines Ganz et MAVAG sont arr&#234;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Conseil Ouvrier Central de Budapest d&#233;clare : &#171; &lt;i&gt;Malgr&#233; les promesses du camarade K&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;d&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;r, le gouvernement ne b&#226;tit pas son pouvoir sur les Conseils Ouvriers... Des membres des Conseils sont arr&#234;t&#233;s..., tir&#233;s de leurs domiciles pendant la nuit sans formalit&#233;s ni pr&#233;ambule ; ... des r&#233;unions pacifiques des Conseils Ouvriers sont interrompues ou emp&#234;ch&#233;es par la force arm&#233;e. &lt;/i&gt; &#187; Le Conseil exige une r&#233;ponse &#224; cette d&#233;claration pour le 7 d&#233;cembre &#224; 20 heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;7 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On tire sur des manifestants (ouvriers, &#233;tudiants et de nombreuses femmes) dans les villes industrielles de P&#233;cs, B&#233;k&#233;scsaba et Tatab&#225;nya. Les arrestations en masse parmi la base des Conseils Ouvriers se poursuivent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune r&#233;ponse &#224; la d&#233;claration du Conseil Ouvrier Central.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;8 d&#233;cembr&lt;/i&gt;&lt;i&gt;e&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10.000 personnes manifestent contre l'arrestation de deux membres du Conseil Ouvrier dans la ville mini&#232;re de Salg&#243;tarj&#225;n : 80 victimes, mortes ou bless&#233;es. (Les travailleurs des mines de charbon et d'uranium se sont jusqu'&#224; pr&#233;sent distingu&#233;s par leur r&#233;sistance passive. Le rendement est tomb&#233; &#224; moins de 50% de ce qu'il &#233;tait avant la r&#233;volution. Plusieurs mines ont &#233;t&#233; inond&#233;es.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nouveaux conflits entre les ouvriers et l'A.V.O. dans le soi-disant &#171; bastion du Parti Communiste &#187; de Csepel, par suite de nouvelles &#183;arrestations de travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On signale des gr&#232;ves (&#171; sauvages &#187;) dans tout le pays. La premi&#232;re r&#233;solution lanc&#233;e par le Parti Socialiste Ouvrier de K&#225;d&#225;r d&#233;clare que les Conseils doivent &#171; &lt;i&gt;&#234;tre repris en mains et purg&#233;s des d&#233;magogues qui n'ont rien &#224; y faire&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours aucune r&#233;ponse &#224; la d&#233;claration du conseil Ouvrier Central de Budapest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;9 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les manifestations de travailleurs et d'&#233;tudiants se multiplient &#224; Budapest. Le conseil Ouvrier Central proclame une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de 48 heures &#224; partir du 11 d&#233;cembre &#171; &lt;i&gt;... pour protester contre la r&#233;pression dont sont l'objet les travailleurs et leurs repr&#233;sentants librement choisis&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La loi martiale est proclam&#233;e.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le gouvernement dissout tous les Conseils Ouvriers r&#233;gionaux et centraux ;&lt;/i&gt; mais il ajoute qu'il ne dissoudra pas ceux des usines et des mines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;11 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la ville d'Eger, des manifestants lib&#232;rent de force des membres emprisonn&#233;s du Conseil Ouvrier .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident du Conseil Ouvrier Central de Budapest, S&#225;ndor R&#225;cz, et son secr&#233;taire, S&#225;ndor Bali, sont arr&#234;t&#233;s. Pour montrer &#224; K&#225;d&#225;r et aux Russes de quel soutien les Conseils Ouvriers b&#233;n&#233;ficient encore dans tout le pays, la grande et historique gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale de 48 heures commence. L'arr&#234;t de travail est pratiquement total.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;12 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Eger, la police tire sur une importante foule de manifestants : deux travailleurs tu&#233;s, plusieurs bless&#233;s. Les manifestants jettent alors des grenades et occupent pendant un court laps de temps un petit b&#226;timent dans lequel se trouve une rotative. Des tracts et des affiches r&#233;volutionnaires sont imprim&#233;s et distribu&#233;s. On peut lire dans le commentaire du N&#233;pszabads&#225;g sur la gr&#232;ve de 48 heures : &#171; &lt;i&gt;Une gr&#232;ve jamais &#233;gal&#233;e dans l'histoire du mouvement ouvrier hongrois...&lt;/i&gt; &#187; ; mais le m&#234;me journal pr&#233;tend que c'est le r&#233;sultat de man&#339;uvres d'intimidation de la part des &#171; contre-r&#233;volutionnaires &#187;. A Budapest, le courant est coup&#233;, ce qui ne s'&#233;tait pas m&#234;me produit dans les moments les plus durs des r&#233;cents combats. Les chemins de fer et les autres moyens de transport sont paralys&#233;s dans tout le pays. Les usines sont &#224; l'arr&#234;t. De tr&#232;s nombreux chars russes sont envoy&#233;s dans les rues de la capitale. Le gouvernement autorise les tribunaux d'exception &#224; ex&#233;cuter automatiquement sur place les gens reconnus &#171; coupables &#187;, A K&#250;tfej, un ouvrier de 23 ans est condamn&#233; &#224; 10 ans de prison pour avoir d&#233;tenu chez lui un revolver et des munitions. Les grandes fouilles syst&#233;matiques &#224; la recherche d'armements se poursuivent, souvent men&#233;es par les troupes russes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;13 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les gens rient aujourd'hui &#224; Budapest &#187; &#8211; Sam Russel, Daily Worker&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;14 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve de deux jours prend fin apr&#232;s. avoir r&#233;v&#233;l&#233; sa force. Le gouvernement rappelle aux gens que toute manifestation et tout rassemblement sont &#171; officiellement &#187; interdits. La &lt;i&gt;Pravda&lt;/i&gt; affirme que la tentative de r&#233;volution en Hongrie &#233;tait &#171; &lt;i&gt;un putsch fasciste... (o&#249;) les forces de l'imp&#233;rialisme international, dirig&#233;es par certains milieux am&#233;ricains, jouaient les r&#244;les principaux et d&#233;cisifs&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;15 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peine de mort pour fait de. gr&#232;ve est remise en vigueur. A Miskolc, Jc&#225;nos Solt&#233;sz est tra&#238;n&#233; devant la cour martiale, accus&#233; d'avoir cach&#233; des armes et ex&#233;cut&#233; imm&#233;diatement apr&#232;s le proc&#232;s. C'est la premi&#232;re ex&#233;cution signal&#233;e pour ce d&#233;lit. J&#243;zsef Dud&#233;s, le populaire pr&#233;sident du Conseil R&#233;volutionnaire de Budapest, est mis &#224; mort. Gyula H&#225;y et de nombreux &#233;crivains et intellectuels sont arr&#234;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les syndicats sont une fois de plus &#171; r&#233;organis&#233;s &#187; et on met en place des dirigeants &#171; dignes de confiance &#187;. Hypocritement, le nom de &#171; Conseil National des Syndicats Libres &#187; est conserv&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir infra chronologie de l'ann&#233;e 1957, 26 f&#233;vrier 1957.&#034; id=&#034;nh7-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;17 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mineurs posent leurs conditions &#224; K&#225;d&#225;r pour reprendre le travail normalement ; &#224; savoir, entre autres : la formation de leurs propres comit&#233;s ind&#233;pendants qui les repr&#233;sentent dans les n&#233;gociations avec la direction des charbonnages, le d&#233;part de toutes les troupes sovi&#233;tiques et la d&#233;signation de Nagy comme premier ministre. Un porte-parole ajoute : &#171; &lt;i&gt;Si le gouvernement n'accepte pas ces conditions, aucun travail ne sera effectu&#233; dans les mines, m&#234;me si nous, les mineurs, nous devons aller mendier ou &#233;migrer de notre patrie.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Times du 17 d&#233;cembre 1956.&#034; id=&#034;nh7-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tiers de la main d'&#339;uvre des mines d'uranium de P&#233;cs a quitt&#233; son emploi. Un autre tiers a &#233;t&#233; mis en ch&#244;mage technique par suite des coupures de courant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;20 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La police est autoris&#233;e &#224; emprisonner pour six mois, sans proc&#232;s, les personnes suspect&#233;es de &#171; &lt;i&gt;menacer la &lt;/i&gt;&lt;i&gt;s&#233;curit&#233; publique et la production&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;25 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On signale de nombreuses ex&#233;cutions. Les gr&#233;vistes sont isol&#233;s et r&#233;prim&#233;s pour intimider les autres travailleurs. Les gr&#232;ves ne durent gu&#232;re dans de telles conditions de terreur...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;26 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gy&#246;rgy Maros&#225;n&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Maros&#225;n, avec K&#225;d&#225;r, Apr&#243; et M&#252;nnich, disparut la veille de la seconde (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, social-d&#233;mocrate et ministre dans le gouvernement Kadar, d&#233;clare que, si c'est n&#233;cessaire, le gouvernement mettra &#224; mort 10.000 personnes pour prouver que c'est lui qui est le vrai gouvernement, et non les Conseils Ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;29 d&#233;cembre&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;claration de l'Union des &#201;crivains Hongrois : &#171; &lt;i&gt;Nous devons constater &#224; contre-c&#339;ur que le gouvernement sovi&#233;tique a commis une erreur historique en souillant de sang la r&#233;volution. Nous voyons venir le jour o&#249; la grande puissance qui s'est tromp&#233;e se repentira. Nous mettons tous les hommes en garde contre le jugement erron&#233; qui affirme que la r&#233;volution hongroise aurait d&#233;truit les conqu&#234;tes du socialisme sans l'intervention de l'arm&#233;e sovi&#233;tique. Nous savons que ce n'est pas vrai.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'Observer du 30 d&#233;cembre 1956. Au d&#233;but de 1957, l'Union des &#201;crivains fut (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;v&#233;nements d&#233;crits ci-dessus, qui couvrent le mois de d&#233;cembre 1956, ne repr&#233;sentent qu'une partie de ce dont nous avons dispos&#233;. Il y eut tout le long du mois des informations relatant les faits de la r&#233;sistance arm&#233;e de la gu&#233;rilla, surtout dans le comitat de Borsod (la r&#233;gion industrielle la plus vaste de Hongrie), &#224; Veszpr&#233;m, Miskolc, Szombathely, V&#225;c, Kunszenmarton, et m&#234;me dans les collines de Buda. Il faut avant tout noter que l'on signalait presque quotidiennement des arrestations &#224; grande &#233;chelle, des proc&#232;s, des condamnations et des ex&#233;cutions d'ouvriers, d'&#233;tudiants et d'intellectuels. Ces faits &#233;taient souvent annonc&#233;s par Radio-Budapest pour intimider les gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chronologie des &#233;v&#233;nements de 1957 (voir Infra) r&#233;v&#232;le que la r&#233;sistance ouverte diminua graduellement. N&#233;anmoins, des gr&#232;ves et des manifestations continu&#232;rent &#224; se produire tout au long des ann&#233;es 1958 et 1959.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre d&#233;cembre 56 et d&#233;cembre 57, le contr&#244;le bureaucratique fut progressivement resserr&#233;. Un fait particuli&#232;rement significatif de cette p&#233;riode fut la destruction syst&#233;matique des Conseils Ouvriers par les dirigeants du parti. D'abord, il y eut les arrestations parmi les membres des comit&#233;s des Conseils Ouvriers, puis directement &#224; la base. Ensuite, le gouvernement proclama, le 9 d&#233;cembre 1956, que tous les Conseils r&#233;gionaux et centraux &#233;taient dissous ; cependant, les Conseils particuliers des usines et des mines furent tol&#233;r&#233;s pendant un certain temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intimidation faisait son effet. Au d&#233;but de janvier 1957, les membres des Conseils qui n'avaient pas encore &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s commenc&#232;rent &#224; d&#233;missionner. Au milieu de l'ann&#233;e, le projet des Conseils &#233;tait r&#233;duit &#224; n&#233;ant. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s &#233;lus par les travailleurs forent destitu&#233;s et rem&#173; plac&#233;s par des fantoches du gouvernement. En septembre 1957, Antal Apr&#243;, vice-premier ministre, annon&#231;a que les derniers Conseils Ouvriers seraient remplac&#233;s par des Conseils d'Entreprise &#171; sous la direction des syndicats &#187; &#8211; tous les ouvriers du monde savent ce que cela signifie !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but du mois de novembre, les Conseils Ouvriers furent attaqu&#233;s par Ferenc M&#252;nnich, ministre de l'int&#233;rieur, qui d&#233;clara qu'ils &#233;taient &#171; &lt;i&gt;dirig&#233;s par les &#233;l&#233;ments &#233;trangers &#224; la classe&lt;/i&gt; &#187; ; il &#233;tait &#171; &lt;i&gt;n&#233;cessaire de remplacer le plus vite possible cette structure toute enti&#232;re par de nouvelles organisations&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 17 novembre 1957, on annon&#231;a officiellement que tous les Conseils qui subsistaient &#233;taient abolis sans d&#233;lai. A pr&#233;sent, le seul mot de &#171; Conseil Ouvrier &#187; embarrassait et mettait en col&#232;re le r&#233;gime. La bureaucratie tenta l'impossible : effacer de la m&#233;moire du peuple hongrois et de l'Histoire cette grande exp&#233;rience positive d'autogestion par la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;14) Une contre-r&#233;volution fasciste ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans tous ses sanglants triomphes sur les champions pleins d'abn&#233;gation d'une soci&#233;t&#233; nouvelle et meilleure, cette civilisation sc&#233;l&#233;rate, fond&#233;e sur l'asservissement du travail, a &#233;touff&#233; les g&#233;missements de ses victimes sous un haro de calomnies, que l'&#233;cho r&#233;percute dans le monde entier. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Marx &#8211; La Guerre Civile en France &#8211; 1871.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; tout ce que l'on vient de dire, il y a, aujourd'hui m&#234;me, des membres du Parti Communiste pour croire encore &#224; la propagande de leurs leaders : d'apr&#232;s eux, les troupes russes auraient mis le hol&#224; &#224; une contre-r&#233;volution en Hongrie. Il serait bon de r&#233;futer ce mensonge une fois pour toutes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; du 10 novembre 1956, Palme Dutt, le th&#233;oricien du Parti Communiste britannique, &#233;crivait : &#171; &lt;i&gt;L'alternative en Hongrie r&#233;side dans les conqu&#234;tes socialistes de douze ann&#233;es ou dans le retour au capitalisme, &#224; la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re et au fascisme de Horthy, ainsi que l'a laiss&#233; entendre clairement l'allocution radiodiffus&#233;e du cardinal Mindszenty.&lt;/i&gt; &#187; Quelle terrible accusation que celle-ci de la part du communisme &#224; la moscovite ! Palme Dutt voulait-il vraiment dire que de larges secteurs de la classe ouvri&#232;re hongroise pr&#233;f&#233;raient effectivement le capitalisme ? Nous savons que ce n'est de toute &#233;vidence pas vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans notre compte-rendu de la r&#233;volution hongroise, nous n'avons pas parl&#233; de la lib&#233;ration du cardinal Mindszenty, le 30 octobre, ni de son allocution radiodiffus&#233;e du 3 novembre &#224; laquelle Palme Dutt faisait allusion. Ce n'&#233;tait pas une lacune ; nous ne l'avons pas &#171; ignor&#233;e &#187;. Le discours de Mindszenty n'est pas un trait d&#233;terminant de la r&#233;volution. Il ne para&#238;t important que pour celui qui examine les pr&#233;textes invoqu&#233;s par les apologistes du Kremlin pour justifier le massacre du 4 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas n&#233;cessaire de citer le discours de Mindszenty en entier. Palme Dutt et les autres propagandistes staliniens ont pr&#233;tendu qu'il s'agissait d'un &#171; retour au fascisme &#187; en se basant sur un mythe :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mindszenty aurait appel&#233; &#224; la restitution des propri&#233;t&#233;s confisqu&#233;es &#224; l'&#201;glise catholique. Or, en d&#233;pit d'un grand nombre d'ambigu&#239;t&#233;s dans les paroles du cardinal, aucune ne peut &#234;tre interpr&#233;t&#233;e dans ce sens &#8211; pas m&#234;me quand il a dit d&#233;sirer &#171; &lt;i&gt;une soci&#233;t&#233; sans classes fond&#233;e sur les r&#232;gles de la l&#233;galit&#233; et de la d&#233;mocratie, ainsi que sur la propri&#233;t&#233; priv&#233;e ad&#233;quatement limit&#233;e par les int&#233;r&#234;ts de la soci&#233;t&#233; et de la justice&lt;/i&gt; &#187;. A la lecture de cette phrase, on peut sans doute consid&#233;rer que Mindszenty est un marchand de confusion social-d&#233;mocrate et &#233;lu de Dieu, mais jamais on ne peut le qualifier de &#171; fasciste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indubitablement, des r&#233;actionnaires conservateurs ou m&#234;me fascistes ont pris part &#224; la r&#233;volution. Ils auraient sans aucun doute tir&#233; le plus possible avantage d'une soci&#233;t&#233; nouvelle et libre pour diffuser leurs id&#233;es. Mais de telles id&#233;es n'auraient rencontr&#233; qu'un appui insignifiant. En tous cas, ce ne sont s&#251;rement pas ces gens-l&#224; qui d&#233;clench&#232;rent la r&#233;volution, ni qui exerc&#232;rent la moindre influence sur son d&#233;veloppement. Les propagandistes communistes du monde entier ont furet&#233; dans le moindre recoin et &#233;pluch&#233; les d&#233;p&#234;ches des correspondants de presse, particuli&#232;rement ceux de droite, &#224; la recherche de bribes d'information susceptibles de confirmer leur version des faits. Le message de Mindszenty, la veille de la seconde intervention, c'est ce qu'ils ont r&#233;ussi &#224; d&#233;nicher de mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et m&#234;me ici, ils se virent oblig&#233;s de d&#233;naturer le sens de ce qu'avait dit Mindszenty. Ils furent aussi forc&#233;s de garder un silence &#233;loquent lorsque, le 5 novembre, Mindszenty dut se r&#233;fugier &#224; l'ambassade des &#201;tats-Unis. Comment ! N'y avait-il pas de &#171; contre-r&#233;volutionnaires &#187; hongrois pour abriter le digne pr&#233;lat ? Quelle influence sur les masses en r&#233;volte ! Dans les grandes lignes, Mindszenty soutenait Nagy. Mais Nagy n'avait pas le pouvoir, tandis que le peuple, lui, l'avait. Si les ouvriers n'&#233;coutaient pas Nagy, pourquoi auraient-ils &#233;cout&#233; Mindszenty ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la r&#233;volution d'octobre-d&#233;cembre 1956 fut l'&#339;uvre de &#171; &lt;i&gt;forces r&#233;actionnaires, fascistes et contre-r&#233;volutionnaires&lt;/i&gt; &#187;, o&#249; &#233;tait l'efficacit&#233; tant vant&#233;e de la bureaucratie ? Que faisaient les forces de s&#233;curit&#233; de l'&#201;tat (l'A.V.O.) pendant les pr&#233;paratifs de l'insurrection ? Comment est-il possible que les oreilles de la police secr&#232;te, tendues &#224; tous les azimuts, n'aient jamais eu vent des projets d'insurrection ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un &#201;tat o&#249; toute personne &#226;g&#233;e de plus de six ans avait un dossier, il &#233;tait tout simplement impossible de mettre sur pied le genre d'organisation n&#233;cessaire &#224; une r&#233;volte fasciste, ou m&#234;me capitaliste. Cela peut sembler paradoxal, mais on peut dire que la force de la r&#233;volution hongroise a r&#233;sid&#233; justement dans l'absence d'une organisation &#171; r&#233;volutionnaire &#187; centralis&#233;e et bureaucratique, c'est-&#224;-dire semblable &#224; l'organisation de ceux qui d&#233;tenaient le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels sont les r&#233;volutionnaires professionnels qui auraient perdu un temps pr&#233;cieux &#224; d&#233;molir l'&#233;norme statue de Staline, &#224; mettre le feu aux livres et aux documents dans les librairies russes Horizon, &#224; discuter interminablement comme on le fit dans les Conseils, dans les comit&#233;s et m&#234;me dans la rue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, par ailleurs, quels sont les r&#233;volutionnaires qui auraient &#233;t&#233; capables d'extraire de la classe ouvri&#232;re les montagnes d'initiatives, de r&#233;sistance et d'abn&#233;gation dont elle devait faire preuve dans ce combat qu'elle estimait lui appartenir en propre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les staliniens persistent encore &#224; dire que les r&#233;volutionnaires n'ont pas obtenu leurs armes des usines ou des soldats de l'arm&#233;e hongroise. Toute leur propagande de cette &#233;poque r&#233;p&#232;te avec insistance que les armes furent introduites en contrebande par la fronti&#232;re autrichienne. Comment les gardes frontaliers (qui faisaient partie de l'un des appareils les plus fid&#232;les &#224; la bureaucratie, l'A.V.0.) auraient-ils &#233;t&#233; assez impuissants dans l'accomplissement de leur &#171; devoir &#187; pour permettre &#224; des milliers de fusils, de mitrailleuses, de grenades &#8211; sans parler de centaines de tonnes de munitions &#8211; de passer sans &#234;tre remarqu&#233;s les barbel&#233;s &#233;lectrifi&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce n'est pas tout &#224; fait correct car les barbel&#233;s &#233;lectrifi&#233;s avaient &#233;t&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; pour &#234;tre ensuite achemin&#233;s sans encombre vers les lieux convenus &#224; l'avance pour la distribution ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas grand-chose &#224; ajouter sur cette accusation de &#171; &lt;i&gt;contre r&#233;volution fasciste &#187;&lt;/i&gt;. Mais il y avait, pr&#233;tendent les staliniens, d'autres facteurs qui, pour &#234;tre moins importants, n'en &#233;taient pas moins &#171; r&#233;actionnaires &#171; : et de citer 1a demande d'&#233;lections parlementaires ou les illusions sur l'O.N.U. ; de plus, les Hongrois ont aboli l'usage de s'adresser &#224; quelqu'un en l'appelant &#171; camarade &#187; et adopt&#233; le terme &#171; ami &#171; , et ils ont &#244;t&#233; du drapeau hongrois le symbole du Parti Communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons d&#233;j&#224; comment&#233; certains de ces points. Les deux premi&#232;res exigences &#233;taient le produit de dix ans de pouvoir stalinien. II n'y avait pas que les partis de droite qui avaient &#233;t&#233; supprim&#233;s, mais &#233;galement toutes les tendances et toutes les id&#233;es politiques de la classe ouvri&#232;re elle-m&#234;me. Dans les conditions qui r&#233;gnaient en Hongrie sous la domination russe, nombre d'institutions politiques de l'Ouest faisaient l'effet de parangons de vertu d&#233;mocratique. M&#234;me dans les rangs du parti, la moindre opposition &#233;tait &#233;touff&#233;e, et ceux qui d&#233;viaient de la ligne du Parti avaient affaire &#224; la police secr&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est ni le moment ni le lieu de faire une analyse d&#233;taill&#233;e du fascisme. Il suffira de mettre en &#233;vidence que le fascisme n'avait aucune chance de succ&#232;s en octobre-novembre 1956, parmi des travailleurs aussi conscients politiquement que les ouvriers hongrois. Qui plus est, les conditions sociales et &#233;conomiques n&#233;cessaires au d&#233;veloppement de tendances fascistes ne peuvent tout simplement pas voir le jour dans des conditions de capitalisme bureaucratique absolu. Malgr&#233; cela, les propagandistes du parti formul&#232;rent un nouveau dogme quand K&#225;d&#225;r revint de Moscou en mars 1957 : ils d&#233;clar&#232;rent que &#171; &lt;i&gt;la dictature du prol&#233;tariat, si elle est renvers&#233;e, ne peut &#234;tre remplac&#233;e par aucune forme de gouvernement autre qu'une contre-r&#233;volution fasciste&lt;/i&gt; &#187;. Comme dans l'&#201;glise catholique, les choses sont &#233;rig&#233;es en dogmes que les dirigeants pr&#233;tendent faire accepter aux masses sans pouvoir les en convaincre. En tous cas, m&#234;me avant la r&#233;volution, le dictateur n'&#233;tait pas le prol&#233;tariat ; au contraire : c'&#233;tait lui qui subissait la dictature. Et c'est contre cet &#233;tat de choses que le prol&#233;tariat se souleva. K&#225;d&#225;r lui-m&#234;me dut l'admettre plus ou moins implicitement quand il d&#233;clara : &#171; &lt;i&gt;Le r&#233;gime se rend compte que les gens ne savent pas toujours ce qui est bon pour eux ; il appartient d&#232;s lors aux dirigeants d'agir, non pas conform&#233;ment &#224; la &lt;/i&gt;volont&#233;&lt;i&gt; du peuple, mais conform&#233;ment &#224; ce qu'ils savent &#234;tre pr&#233;f&#233;rable dans &lt;/i&gt;l'int&#233;r&#234;t&lt;i&gt; du peuple.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On trouvera d'autres extraits du discours de K&#225;d&#225;r &#224; l'Assembl&#233;e Nationale &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours du X&#232;me Congr&#232;s du Parti Communiste russe, en 1921, alors que les ouvriers et les marins de Cronstadt se faisaient sauvagement r&#233;primer, Trotsky avait le premier formul&#233; clairement ce point de vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;non&#231;ant l'opposition ouvri&#232;re au sein de son propre parti, il expliquait : &#171; &lt;i&gt; Ils se sont manifest&#233;s avec des slogans dangereux ! Ils sont f&#233;tichis&#233; les principes d&#233;mocratiques ! Ils ont plac&#233; au-dessus du Parti le droit des travailleurs &#224; &#233;lire des repr&#233;sentants ; comme si le Parti n'&#233;tait pas en droit de faire valoir sa dictature m&#234;me si cette dictature s'oppose momentan&#233;ment aux modes &#233;ph&#233;m&#232;res de la d&#233;mocratie ouvri&#232;re.&lt;/i&gt; &#187; Trotsky parlait aussi du &#171; &lt;i&gt;droit d'a&#238;nesse r&#233;volutionnaire et historique du Parti ;... le Parti est oblig&#233; de maintenir sa dictature... sans se soucier des h&#233;sitations passag&#232;res, m&#234;me dans la classe ouvri&#232;re... La dictature ne se base pas &#224; tout moment sur le principe formel de la d&#233;mocratie ouvri&#232;re...&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus de 70 ans auparavant, Marx avait &#233;crit que l'&#233;mancipation de la classe ouvri&#232;re serait l'&#339;uvre de la classe ouvri&#232;re elle-m&#234;me. Le bolchevisme, en 1921, et le stalinisme, en 1956, ont surgi pour montrer qu'il avait tort. D&#233;sormais, c'&#233;taient les dirigeants du Parti, et non plus les masses, qui incarnaient le progr&#232;s social. Au besoin, les balles du Parti rectifieraient les &#171; &lt;i&gt;h&#233;sitations passag&#232;res de la classe ouvri&#232;re&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15) Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; ... toutes les luttes politique sont des luttes de classes... toutes les luttes d'&#233;mancipation d'une classe roulent en d&#233;finitive sur une &#233;mancipation &#233;conomique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F. Engels &#8211; Ludwig Feuerbach et la fin de la Philosophie Classique Allemande.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; La terreur implique une bonne part de cruaut&#233; gratuite perp&#233;tr&#233;e par des gens effray&#233;s qui cherchent par l&#224; &#224; se rassurer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Engels &#8211; Lettre &#224; Marx du 4-9-1870.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On ne sait pas encore exactement combien de personnes ont trouv&#233; la mort pendant la r&#233;volution hongroise. Les estimations varient entre 20 et 50.000 Hongrois, d'une part, entre 3.500 et 5.000 Russes de l'autre. Le nombre des bless&#233;s est beaucoup plus &#233;lev&#233;. Depuis novembre 1956, plusieurs milliers de personnes ont &#233;t&#233; ex&#233;cut&#233;es. Le nombre d'emprisonn&#233;s se chiffre par dizaines de milliers ; la plupart des prisonniers politiques lib&#233;r&#233;s pendant la r&#233;volution ont &#233;t&#233; r&#233;incarc&#233;r&#233;s par la suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains &#233;taient conscients, depuis longtemps, du caract&#232;re v&#233;ritable du r&#233;gime russe et du r&#244;le contre-r&#233;volutionnaire jou&#233; par ses agents, les partis staliniens, dans les luttes de la classe ouvri&#232;re qui se sont d&#233;roul&#233;es pendant les quarante derni&#232;res ann&#233;es. Certains se souviennent comment le parti a r&#233;prim&#233; impitoyablement toute opposition de la classe ouvri&#232;re en U.R.S.S. ; ils se souviennent des souffrances occasionn&#233;es &#224; des populations enti&#232;res, d&#233;port&#233;es &#224; l'&#233;poque de la collectivisation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ceci fut confirm&#233; par Krouchtchev au XX&#232;me Congr&#232;s.&#034; id=&#034;nh7-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, il semblait impossible, avant que travailleurs et communistes se heurtent de front dans tous les pays, que la bureaucratie russe assume la responsabilit&#233; d'&#233;craser avec des milliers de chars une insurrection qui avait mobilis&#233; tous les secteurs de la population hongroise, et, particuli&#232;rement, la jeunesse et la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Krouchtchev, les Mikoyan, les Boulganine, avaient accus&#233; Staline de tous&#183; les maux du pass&#233;. Ils avaient pr&#233;tendu n'&#234;tre que les spectateurs impuissants d'une terreur qu'ils avaient en horreur. Durant les mois qui avaient pr&#233;c&#233;d&#233; la r&#233;volution, ils avaient exhib&#233; leurs grandes gueules dans toutes les capitales du monde en essayant de se faire passer pour des &#171; mecs bien &#187;. Mais ils se sont rendus coupables d'un crime qui &#233;clipse toutes les atrocit&#233;s commises par Staline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi le Kremlin d&#233;cida-t-il d'&#233;craser la Hongrie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons examin&#233; l'excuse &#171; officielle &#187; : Nagy n'&#233;tait pas &#224; m&#234;me d'arr&#234;ter la contre-r&#233;volution fasciste. Bien s&#251;r que Nagy &#233;tait incapable ! Mais c'est d'arr&#234;ter les travailleurs qu'il &#233;tait incapable ! Admettre cela, pour les Russes, aurait signifi&#233; admettre la faillite de leur communisme. C'est pour cette raison que Mao-Ts&#233;-Toung, Tito, Gomulka, en somme la hi&#233;rarchie communiste du monde entier, au-del&#224; de leurs divergences&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les communistes chinois reprochent maintenant aux Russes de ne pas avoir agi (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, accord&#232;rent tout leur soutien &#224; la ligne du Kremlin. La bureaucratie russe pouvait trouver des compromis avec les Tildy, les Kov&#225;cs, m&#234;me avec les Mindszenty. Elle pouvait encore rester au pouvoir en faisant des concessions. MAIS IL N'Y A V AIT AUCUNE BASE, QUELLE QU'ELLE SOIT, POUR UN COMPROMIS AVEC LES ORGANISATIONS AUTONOMES DE LA CLASSE OUVRIERE EN ARMES (LES CONSEILS). LEUR VICTOIRE AURAIT SIGNIFIE LA DEFAITE TOTALE DE LA BUREAUCRATIE !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains ont dit que la Russie n'avait pas d'autre choix que celui de maintenir solidement la Hongrie sous son emprise : un retrait l'aurait laiss&#233;e vuln&#233;rable aux attaques de l'Ouest. Militairement, l'argument est faux. Si la Pologne et l'Allemagne de l'Est repr&#233;sentaient des points strat&#233;giques vitaux, il n'en allait pas de m&#234;me pour la Hongrie ou pour la Roumanie. On raconte que Krouchtchev lui-m&#234;me avait envisag&#233; de se d&#233;barrasser de la Hongrie. Il croyait que cela aurait repr&#233;sent&#233; un immense gain de prestige. Mais &#231;a, c'&#233;tait avant la r&#233;volution !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres encore ont affirm&#233; que l'attaque barbare d'Eden contre l'&#201;gypte, le 1er novembre 1956, influen&#231;a &#233;norm&#233;ment le Kremlin dans sa d&#233;cision de d&#233;clencher une deuxi&#232;me attaque contre les Hongrois (le 4 novembre). A cause de l'entreprise de Suez, les propagandistes am&#233;ricains ne purent exploiter pleinement la trag&#233;die hongroise. Mais bien que, pour le Kremlin, Suez f&#251;t une heureuse co&#239;ncidence, il est tout simplement faux d'affirmer que ces &#233;v&#233;nements aient influenc&#233; fondamentalement sa d&#233;cision : l'accumulation de l'armement lourd sovi&#233;tique dans le nord-est de la Hongrie avait d&#233;j&#224; commenc&#233; plusieurs jours avant qu'Eden ne lance son ultimatum &#224; l'&#201;gypte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre le 23 octobre et le 4 novembre, les ouvriers hongrois avaient spontan&#233;ment organis&#233; leur propre pouvoir au moyen des Conseils. Ils avaient imm&#233;diatement donn&#233; &#224; ces Conseils la plus grande extension possible. Ces groupes autonomes avaient constitu&#233;, avec une rapidit&#233; extraordinaire, une force militaire capable de neutraliser momentan&#233;ment l'arm&#233;e russe et l'A.V.O., sinon de les forcer pratiquement &#224; battre en retraite. Leurs revendications avaient eu pour r&#233;sultat de changer radicalement la situation des travailleurs dans les structures de l'industrie. Elles avaient attaqu&#233; directement les racines de l'exploitation. L'ordre public, leur ordre, avait &#233;t&#233; maintenu. La distribution des vivres, du charbon et des m&#233;dicaments avait &#233;t&#233; magnifiquement men&#233;e &#224; bien. M&#234;me un reporter de &lt;i&gt;l&lt;/i&gt;&lt;i&gt;'Observer&lt;/i&gt; devait le reconna&#238;tre : &#171; &lt;i&gt;Un aspect extraordinaire de cette situation, c'est que malgr&#233; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, malgr&#233; qu'il n'y ait aucune industrie centralis&#233;e, les travailleurs ont quand m&#234;me pris en charge eux-m&#234;mes le fonctionnement des services essentiels, pour des buts qu'ils ont d&#233;termin&#233;s et mis au point eux-m&#234;mes. Dans les r&#233;gions industrielles, les Conseils Ouvriers ont pris en charge la distribution des produits de premi&#232;re n&#233;cessit&#233; et de la nourriture &#224; la population, pour lui permettre de survivre. Les mineurs fournissent journellement la quantit&#233; de charbon n&#233;cessaire pour faire marcher les centrales &#233;lectriques et pour chauffer les h&#244;pitaux de Budapest et des autres grandes villes. Les cheminots organisent des convois qui se rendent aux destinations qui ont re&#231;u l'approbation de tous et pour des besoins &#233;galement approuv&#233;s par tous...&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'Observer du 2S novembre 1956.&#034; id=&#034;nh7-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;seau de Conseils Ouvriers et Paysans qui surgit spontan&#233;ment fut la plus grande victoire de la r&#233;volution hongroise. C'est la grande le&#231;on historique que laisse la Hongrie de 1956. Elle a immortalis&#233; le peuple hongrois. A la fin d'octobre, le gouvernement des Conseils &#233;tait une r&#233;alit&#233; : c'est cette grande v&#233;rit&#233; toute simple, quoique d'une force et d'une &#233;vidence incontestables, qui, &#224; l'&#233;poque et m&#234;me depuis lors, a &#233;chapp&#233; &#224; tant de gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa d&#233;cision d'&#233;craser ce petit pays, la logique du Kremlin &#233;tait lucide, in&#233;branlable et implacable. Les dirigeants russes ne pouvaient tol&#233;rer, sur le pas de leur porte, un pays o&#249;, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire, les gens g&#233;raient leurs propres affaires et o&#249;, chose plus grave encore, ils approchaient &#224; pas de g&#233;ants d'une authentique &#233;galit&#233; entre les individus. Ils ne pouvaient le tol&#233;rer, car l'exemple aurait &#233;t&#233; accueilli &#224; bras ouverts par les peuples &#171; satellites &#187; opprim&#233;s qui, d&#233;j&#224;, bouillaient de m&#233;contentement. S'ils avaient permis li la r&#233;volution de triompher, ils auraient permis que son influence se r&#233;percute et exerce une action sur la classe ouvri&#232;re de Tch&#233;coslovaquie, de Roumanie et de Yougoslavie. Les travailleurs de ces pays subissaient la m&#234;me exploitation que celle dont les Hongrois s'&#233;taient lib&#233;r&#233;s. En permettant &#224; la r&#233;volution de se d&#233;velopper, le Kremlin aurait donn&#233; un essor immense au mouvement polonais qui, pendant un mois, avait d&#233;j&#224; arrach&#233; concession sur concession aussi bien &#224; la bureaucratie polonaise qu'au Kremlin lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la r&#233;volution de Hongrie ne pouvait &#234;tre tol&#233;r&#233;e, &#224; cause de l'exemple qu'elle donnait au grand peuple assujetti qui vit au-del&#224; de sa fronti&#232;re nord-est. Les soldats russes passaient des armes aux r&#233;volutionnaires hongrois (et parfois se joignaient &#224; leur rangs) : ce seul fait a sans doute fait fr&#233;mir Krouchtchev et ses acolytes. Si on ne pouvait faire confiance &#224; certaines parties de l'Arm&#233;e Rouge pour r&#233;primer une insurrection &#171; &#233;trang&#232;re &#187;, comment cette arm&#233;e aurait-elle r&#233;agi devant une semblable insurrection en Russie m&#234;me ? Voil&#224; bien le cauchemar qui privait Krouchtchev de sommeil !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?853-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Derni&#232;re partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb7-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Avant, pendant et apr&#232;s la p&#233;riode de la R&#233;volution Hongroise, toutes les gr&#232;ves &#233;taient &#171; sauvages &#187;, sauf pendant le court temps o&#249; v&#233;cut le Conseil National des Syndicats Libres constitu&#233; en octobre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Voir infra chronologie de l'ann&#233;e 1957, 26 f&#233;vrier 1957.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le &lt;i&gt;Times&lt;/i&gt; du 17 d&#233;cembre 1956.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Maros&#225;n, avec K&#225;d&#225;r, Apr&#243; et M&#252;nnich, disparut la veille de la seconde attaque russe, probablement pour constituer un &#171; gouvernement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;L'&lt;i&gt;Observer&lt;/i&gt; du 30 d&#233;cembre 1956. Au d&#233;but de 1957, l'Union des &#201;crivains fut dissoute, de m&#234;me que l'Union des Journalistes (voir infra chronologie, 17 et 19 janvier 1957).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ce n'est pas tout &#224; fait correct car les barbel&#233;s &#233;lectrifi&#233;s avaient &#233;t&#233; enlev&#233;s quelques mois avant la r&#233;volution, pendant les &#171; voyages de charme &#187; de Krouchtchev et de Boulganine.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;On trouvera d'autres extraits du discours de K&#225;d&#225;r &#224; l'Assembl&#233;e Nationale &#224; l'Appendice III, 10 et 11 mai 1957.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ceci fut confirm&#233; par Krouchtchev au XX&#232;me Congr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les communistes chinois reprochent maintenant aux Russes de ne pas avoir agi avec assez de vigueur dans la r&#233;pression de la r&#233;volution hongroise !&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;L'Observer&lt;/i&gt; du 2S novembre 1956.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers (4/6) </title>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voir la troisi&#232;me partie (.../...) 10) La deuxi&#232;me intervention russe &#171; La Hongrie ira-t-elle plus loin sur la voie du socialisme ou permettra-t-elle aux forces de la r&#233;action de prendre le dessus et de restaurer un ordre de choses qui rejetterait la Nation une g&#233;n&#233;ration en arri&#232;re ? &#187; Pravda &#8211; 4 novembre, 1956 Le dimanche 4 novembre, &#224; 4 heures du matin, Budapest fut r&#233;veill&#233;e par l'explosion des obus qui tombaient sur le centre de la ville. Des centaines de canons post&#233;s sur les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton851.jpg?1621969042' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?850-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la troisi&#232;me partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10) L&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;a deuxi&#232;me intervention russe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; La Hongrie ira-t-elle plus loin sur la voie du socialisme ou permettra-t-elle aux forces de la r&#233;action de prendre le dessus et de restaurer un ordre de choses qui rejetterait la Nation une g&#233;n&#233;ration en arri&#232;re ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pravda &#8211; 4 novembre, 1956&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le dimanche 4 novembre, &#224; 4 heures du matin, Budapest fut r&#233;veill&#233;e par l'explosion des obus qui tombaient sur le centre de la ville. Des centaines de canons post&#233;s sur les hauteurs de Buda ouvraient le feu, illuminant le ciel, et les chasseurs Mig qui hurlaient par-dessus la ville&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ceux qui &#233;taient sur place crurent que les sifflements et les explosions (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ainsi d&#233;butait l'attaque des forces arm&#233;es de l'&#201;tat russe en vue d'&#233;craser les travailleurs hongrois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attaque fut men&#233;e simultan&#233;ment dans tout le pays. Toutes les grandes villes furent pilonn&#233;es par l'artillerie. Mais les habitants ne se laiss&#232;rent pas prendre de panique : ils savaient parfaitement bien que la p&#233;nible tr&#234;ve des derniers jours n'aurait gu&#232;re dur&#233; et que, militairement, la situation &#233;tait sans espoir. Mais d&#232;s le premier coup de feu, ils furent galvanis&#233;s et pr&#234;ts &#224; l'action. Jeune ou vieux, travailleur ou &#233;tudiant, soldat ou enfant, chacun fut &#224; son poste dans la rue avant m&#234;me que les divisions blind&#233;es n'aient atteint la p&#233;riph&#233;rie de Budapest. Les barricades furent reconstruites, parfois avec les m&#234;mes mat&#233;riaux qui avaient d&#233;j&#224; &#233;t&#233; utilis&#233;s pour les &#233;riger le 24 octobre. En certains endroits, des enfants emplissaient leur cartables d'objets qui pouvaient &#234;tre utiles &#224; ceux qui construisaient les barricades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chars russes p&#233;n&#233;tr&#232;rent dans Budapest, le canon &#233;tincelant, tirant des charges au phosphore aussi bien que des obus ordinaires. Tr&#232;s vite, plusieurs b&#226;timents furent en feu. Les chars furent imm&#233;diatement attaqu&#233;s par la population . On assista &#224; des batailles rang&#233;es, avec le r&#233;sultat que l'on devine. Les chars avanc&#232;rent vers le centre de la ville. Les m&#234;mes sc&#232;nes se d&#233;roul&#232;rent dans les autres grandes villes de Hongrie. Gyor, par exemple, fut compl&#232;tement encercl&#233;e par une v&#233;ritable muraille d'acier qui resserrait inexorablement son &#233;treinte. Mais partout, les gens combattaient avec plus de courage et dans des conditions bien plus difficiles que dix jours auparavant : il y avait en effet maintenant dans le pays quinze divisions blind&#233;es russes &#8211; six mille chars. Qui osera encore nier qu'il s'agissait l&#224; d'une r&#233;volution populaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A 6 heures du soir, Nagy et quinze autres personnalit&#233;s, accompagn&#233;s de leurs familles, se r&#233;fugi&#232;rent &#224; l'ambassade de Yougoslavie, avec laquelle il avait &#233;t&#233; convenu au pr&#233;alable qu'elle leur donnerait asile. Juste apr&#232;s 7 heures, les premiers chars russes atteignaient la place du Parlement. Ex&#233;cutant manifestement un ordre pr&#233;cis, quelques officiers se pr&#233;cipit&#232;rent &#224; l'int&#233;rieur du b&#226;timent ; mais ils ne trouv&#232;rent plus personne &#224; arr&#234;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les rues, entre les hautes maisons, le vacarme de la bataille se faisait assourdissant. Les b&#226;timents qui br&#251;laient, les explosions des obus et des cocktails Molotov, tout cela d&#233;gageait une &#233;paisse fum&#233;e qui, m&#234;l&#233;e &#224; la poussi&#232;re des pans de murs qui s'&#233;croulaient, formait un brouillard &#233;touffant, un brouillard qui prenait &#224; la gorge. Les cadavres qui s'amoncelaient, les r&#226;les d'agonie des bless&#233;s &#8211; un tableau &#224; ne savoir o&#249; donner de la t&#234;te : la &#171; d&#233;fense du socialisme &#187;, c'&#233;tait donc ce cauchemar ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fur et &#224; mesure de l'avance des tanks, des points de forte r&#233;sistance faisaient leur apparition ; entre autres, la place Sz&#233;na et la caserne Kili&#225;n, comme dans les combats ant&#233;rieurs. L'unique batterie du cin&#233;ma Corvin &#233;tait toujours en action. En plusieurs points de Buda, pr&#232;s de l'ancien palais royal, le long des boulevards et &#224; l'Institut Polytechnique, les Russes n'arrivaient pas &#224; d&#233;loger les r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; un bombardement intense, tous les arrondissements ouvriers de Budapest &#8211; Csepel-la-Rouge, &#218;jpest, Kob&#225;nya &#8211; et Dunapentele ( Szt&#225;linv&#225;ros) &#233;taient toujours aux mains des travailleurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Daily Worker du 5 novembre rapporta que K&#225;d&#225;r avait &#171; appel&#233; les ouvriers (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Au cours de la premi&#232;re attaque russe, ces zones ouvri&#232;res avaient &#233;t&#233; relativement &#233;pargn&#233;es. Cette fois, elles affrontaient le poids de l'assaut tout entier. Les nouvelles troupes russes ne faisaient pas de sentiment &#224; l'&#233;gard des Hongrois ; elles avaient &#233;t&#233; convenablement endoctrin&#233;es : les rebelles &#233;taient des &#171; &lt;i&gt; fascistes &lt;/i&gt; &#187; et des &#171; &lt;i&gt;capitalistes bourgeois&lt;/i&gt; &#187;. Peter Fryer, dans sa derni&#232;re d&#233;p&#234;che au &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; (une d&#233;p&#234;che que l'&#233;diteur n'a m&#234;me pas laiss&#233; lire au personnel), rapporte que &#171; &lt;i&gt;certains &lt;/i&gt;&lt;i&gt;des&lt;/i&gt;&lt;i&gt; simples soldats de l'arm&#233;e sovi&#233;tique ont dit aux gens qu'ils ne &lt;/i&gt;&lt;i&gt;s&lt;/i&gt;&lt;i&gt;avaient m&#234;me pas qu'ils &#233;taient venus en Hongrie. Au d&#233;but, ils pensaient se trouver &#224; Berlin, en train de combattre des fascistes allemands.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peter Fryer, op. cit., p. 85.&#034; id=&#034;nh8-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les troupes fra&#238;ches &#233;taient m&#233;contentes d'avoir d&#251; venir en Hongrie. Certains soldats &#233;taient apeur&#233;s, non seulement &#224; la vue de tous les tanks gisant dans les rues, incendi&#233;s et muets &#224; jamais, mais aussi &#224; cause de l'acharnement et du courage des Hongrois. Dans plusieurs rues, ceux-ci se battaient les mains nues ; pour &#234;tre certains que leurs cocktails Molotov ne ratent pas fa cible, ils couraient tout contre les chars &#8211; il est en effet difficile pour un char de pointer son canon sur une cible qui est trop proche de lui. Certains insurg&#233;s s'en approchaient tellement qu'ils pouvaient jeter des grenades &#224; l'int&#233;rieur du char, pour ensuite refermer l'&#233;coutille sur le pilote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le combat des ouvriers hongrois devrait &#234;tre gard&#233; pr&#233;sent &#224; l'esprit par ceux qui pr&#233;tendent que la classe ouvri&#232;re occidentale est compl&#232;tement d&#233;moralis&#233;e par l'id&#233;ologie &#171; individualiste &#187; savamment propag&#233;e par ses dirigeants. En Hongrie, des ann&#233;es de r&#233;pression violente et de propagande intense ont &#233;t&#233; incapables de d&#233;truire l'espoir que les travailleurs avaient d'une soci&#233;t&#233; nouvelle. A pr&#233;sent, ils combattaient une force militaire qu'ils savaient mille fois sup&#233;rieure &#224; la leur, mais ils le faisaient pour autre chose que du pain et des jeux. Un mode de vie tout &#224; fait diff&#233;rent, voil&#224; ce pour quoi ils se battaient. Onze jours leur avaient suffi pour devenir des g&#233;ants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce stade, J&#225;nos K&#225;d&#225;r se mit en avant pour aider le Kremlin &#224; renverser le cours du temps. A Szolnok, &#224; 110 kilom&#232;tres au sud-est de Budapest, il constitua ce qu'il appela un nouveau &#171; Gouvernement des Ouvriers et des Paysans &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les quatre ministres principaux de ce cabinet &#233;taient Imre Horv&#225;th, aux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce gouvernement fit imm&#233;diatement une d&#233;claration demandant au gouvernement russe &#171; &lt;i&gt;une aide pour liquider les forces contre-r&#233;volutionnaires et r&#233;tablir l'ordre&lt;/i&gt; &#187;. Le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; du 5 novembre pr&#233;senta cette d&#233;claration d'une mani&#232;re un peu diff&#233;rente : &#171; &lt;i&gt;Il a demand&#233; l'aide sovi&#233;tique pour bloquer la fronti&#232;re austro-hongroise, par o&#249; des &#233;l&#233;ments fascistes ont afflu&#233; depuis plusieurs jours.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les titres de la premi&#232;re page de la m&#234;me &#233;dition &#233;taient : &#171; Le nouveau (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait sous-estimer la &#171; &lt;i&gt; sagesse &lt;/i&gt; &#187; du gouvernement russe, lequel avait d&#233;j&#224; &#171; &lt;i&gt;aid&#233; &#224; liquider&lt;/i&gt; &#187; la r&#233;volution plusieurs heures avant la formation du gouvernement de K&#225;d&#225;r ! Le r&#244;le de K&#225;d&#225;r &#233;tait en r&#233;alit&#233; celui d'une &#171; pi&#232;ce justificative &#187; (a posteriori) du fait accompli, m&#234;me s'il pr&#233;tendait parler avant ce dernier. En tous cas, K&#225;d&#225;r et les autres ministres &#233;taient coupables de complicit&#233;. Ils furent des responsables &#224; part enti&#232;re du massacre sauvage et brutal de milliers de jeunes et d'ouvriers hongrois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, le Kremlin y allait sans sourciller de ses mensonges et de son hypocrisie. Plus tard dans la journ&#233;e, alors que le massacre massif allait bon train en Hongrie, le d&#233;l&#233;gu&#233; sovi&#233;tique aux Nations-Unies, s'adressa calmement au Conseil de S&#233;curit&#233; : &#171; &lt;i&gt;Les &#233;v&#233;nements de Hongrie ont clairement montr&#233; que les travailleurs de ce pays, qui ont su accomplir de grandes r&#233;alisations sous un r&#233;gime d&#233;mocratique, ont &#224; juste titre soulev&#233; un certain nombre de probl&#232;mes touchant &#224; la n&#233;cessit&#233; d'extirper certaines insuffisances de leur vie &#233;conomique. Mais ils ont &#233;t&#233; manipul&#233;s par des &#233;l&#233;ments r&#233;actionnaires et contre-r&#233;volutionnaires qui voulaient d&#233;truire le r&#233;gime populaire et restaurer en Hongrie le r&#233;gime ant&#233;rieur des propri&#233;taires terriens et des capitalistes. &lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daily Worker du 5 novembre 1956.&#034; id=&#034;nh8-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le disait Goebbels, &#171; plus le mensonge est gros, plus on le croit &#187;. Mais Goebbels n'a jamais fait mieux que ce mensonge du Kremlin. Ainsi donc, les ouvriers &#233;taient en train de faire une r&#233;volution contre un &#171; &lt;i&gt;r&#233;gime d&#233;mocratique&lt;/i&gt; &#187; qui leur avait donn&#233; &#171; &lt;i&gt;de grandes r&#233;alisations&lt;/i&gt; &#187; ? Ainsi, ils avaient soulev&#233; des &#171; &lt;i&gt;probl&#232;mes&lt;/i&gt; &#187; &#224; propos de certaines &#171; &lt;i&gt;insuffisances de leur vie &#233;conomique&lt;/i&gt; &#187; ? Les revendications deviennent des &#171; &lt;i&gt;probl&#232;mes&lt;/i&gt; &#187;, l'exploitation la plus totale des &#171; &lt;i&gt;insuffisances&lt;/i&gt; &#187; ! A noter aussi la crainte d'admettre, m&#234;me avec circonspection, l'existence d'une insatisfaction politique. Et le programme des travailleurs ? Ressemble-t-il &#224; celui d'un peuple qui penche vers la restauration du capitalisme et qui est dirig&#233; par des &#171; &lt;i&gt;&#233;l&#233;ments contre-r&#233;volutionnaires&lt;/i&gt; &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Contre-r&#233;volution&lt;/i&gt; &#187; : voil&#224; l'&#233;pouvantail du jour utilis&#233; par la propagande. Le dimanche 4 novembre, peu apr&#232;s midi, Radio-Moscou annon&#231;ait que &#171; &lt;i&gt;la contre-r&#233;volution a &#233;t&#233; &#233;cras&#233;e en Hongrie&lt;/i&gt; &#187;. Plus tard, dans l'apr&#232;s-midi, le Kremlin faisait savoir que &#171; &lt;i&gt;la d&#233;faite compl&#232;te de la contre-r&#233;volution &#233;tait en passe d'&#234;tre un fait accompli&lt;/i&gt; &#187;, et, &#224; 8 heures du soir, c'&#233;tait au tour de K&#225;d&#225;r d'annoncer que la &#171; contre-r&#233;volution &#187; &#233;tait compl&#232;tement vaincue. Imitant K&#225;d&#225;r, Radio-Moscou en revint &#224; son information de midi en d&#233;clarant que &#171; &lt;i&gt;l'ordre avait &#233;t&#233; r&#233;tabli en Hongrie et la r&#233;sistance d'une poign&#233;e de rebelles vaincue avec la collaboration de la population de Budapest&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh8-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En r&#233;alit&#233;, les combats devaient se poursuivre, acharn&#233;s, pendant une bonne dizaine de jours !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que signifiait le terme &#171; &lt;i&gt;contre-r&#233;volution&lt;/i&gt; &#187; aux yeux du Kremlin ? Au cours des ans, les dirigeants russes ont cultiv&#233; un mythe par le truchement d'une propagande men&#233;e avec soin : malgr&#233; leurs louvoiements tactiques, leurs objectifs &#233;taient toujours ceux de la r&#233;volution d'Octobre 1917. Les membres et les sympathisants des diff&#233;rents partis communistes ont &#233;t&#233; conduits &#224; r&#233;v&#233;rer l'Union Sovi&#233;tique comme l'avant-garde et la gardienne de cette r&#233;volution. Le moindre mouvement qui s'oppose au &#171; socialisme &#187; russe se voit qualifi&#233; de &#171; contre-r&#233;volutionnaire &#187;. Ce n'est l&#224; qu'une des nombreuses calomnies dont la bureaucratie sovi&#233;tique fait usage pour discr&#233;diter ceux qui posent une alternative fondamentale &#224; son pouvoir. Les r&#233;volutionnaires hongrois &#233;taient convaincus de se battre pour une soci&#233;t&#233; o&#249; le conflit fondamental de la production et de la vie sociale serait &#233;limin&#233; &#8211; une soci&#233;t&#233; sans classe o&#249; les gens g&#233;reraient eux-m&#234;mes leurs usines, leurs industries et, par cons&#233;quent, leur propre vie. Ils avaient &#233;t&#233; brutalement d&#233;&#231;us par la Russie au cours des douze ann&#233;es qui avaient pr&#233;c&#233;d&#233; ce mois d'octobre 1956. Personne n'a fait plus que les Hongrois pour d&#233;masquer le mythe de la Russie avant-garde d'une telle r&#233;volution et d'une telle soci&#233;t&#233;. Ils l'ont d&#233;nonc&#233; avec leur organisation politique et &#233;conomique, avec leurs exigences r&#233;volutionnaires, ils l'ont d&#233;voil&#233; par une bataille acharn&#233;e contre l'Arm&#233;e Rouge et, surtout, par leur humour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un humour incroyable et navrant &#233;manait de leur d&#233;tresse et soulignait plut&#244;t qu'il ne la d&#233;guisait l'amertume des gens. Alors que la r&#233;sistance touchait &#224; sa fin, une semaine apr&#232;s la deuxi&#232;me intervention russe, des centaines d'affiches grossi&#232;rement dessin&#233;es et portant des textes tout simples firent leur apparition dans les ruines de Budapest, comme un sourire sur un visage baign&#233; de larmes. Leur ironie &#233;tait renversante : ainsi, l'une d'elles montrait sans ambages le m&#233;pris des Hongrois pour les man&#339;uvres diffamatoires des Russes : &#171; &lt;i&gt;Dix millions de contre-r&#233;volutionnaires en libert&#233; dans le pays &lt;/i&gt; &#187;. Et sur une. Autre : &#171; &lt;i&gt;Des anciens aristocrates, des propri&#233;taires terriens, des industriels, des cardinaux, des g&#233;n&#233;raux et autres partisans de l'ancien r&#233;gime capitaliste, d&#233;guis&#233;s en ouvriers et en paysans, font de la propagande contre le gouvernement capitaliste et contre nos amis russes&lt;/i&gt; &#187;. Une autre encore rappelait une phrase de la publicit&#233; touristique de la p&#233;riode pr&#233;-r&#233;volutionnaire : &#171; &lt;i&gt;Visitez notre merveilleuse capitale pendant le mois des amiti&#233;s russo-hongroises&lt;/i&gt; &#187;. Le gouvernement et le flot de propagande qu'il d&#233;versait &#224; propos des &#171; &lt;i&gt;bons Hongrois &#187;&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le gouvernement hongrois avait &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233; par Radio-Moscou qui, d'apr&#232;s le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#233;taient parodi&#233;s sur une petite affiche : &#171; &lt;i&gt;Encore heureux qu'on ait trouv&#233; sept hommes de bonne foi dans le pays : ils sont tous au gouvernement&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la semaine, ce gouvernement fantoche remit en vigueur la vieille politique stalinienne de la carotte et du b&#226;ton, au cours de la guerre psychologique qu'il mena pour remettre la main sur les Hongrois. K&#225;d&#225;r d&#233;clencha un tir de barrage ininterrompu de menaces et de promesses. Mais cette politique resta sans effets : le peuple &#233;tait immunis&#233; par des ann&#233;es d'am&#232;re exp&#233;rience. K&#225;d&#225;r annon&#231;a des changements. Pas mal de membres de l'A.V.O. &#233;taient encore en vie, et, quand l'Arm&#233;e Rouge avait commenc&#233; &#224; reprendre le contr&#244;le de la situation, ils &#233;taient sortis en rampant de leurs cachettes, comme des rats d'un &#233;gout. Tout comme il avait transform&#233; le Parti Communiste en Parti Socialiste Ouvrier de Hongrie, K&#225;d&#225;r changea le nom de l'A.V.O. Un nouveau nom, de nouveaux uniformes, soit ; mais ce corps agissait toujours comme la police secr&#232;te d'un &#233;tat totalitaire. Les A.V.O. n'&#233;taient pas seulement empress&#233;s d'ob&#233;ir aux ordres de K&#225;d&#225;r : ils mouraient surtout d'envie de se venger. Durant la derni&#232;re semaine d'octobre, les travailleurs, rendus enrag&#233;s par les atrocit&#233;s commises par les A.V.O., les avaient chass&#233;s sous terre. A pr&#233;sent, sous la protection de l'Arm&#233;e Rouge, ils revenaient &#224; leurs m&#233;thodes terroristes. Les tortures et les coups recommenc&#232;rent. Alors que des batailles acharn&#233;es faisaient toujours rage, on pendait les &#171; &lt;i&gt;combattants de la libert&#233;&lt;/i&gt; &#187; aux ponts du Danube et dans les rues&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le copain hongrois affirme que l'A.V.O. n'a pas pendu de partisans dans les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. II s'agissait presque toujours d'ouvriers. Les corps, parfois pendus en grappes, portaient des &#233;criteaux : &#171; &lt;i&gt;Voil&#224; comment nous traitons les contre-r&#233;volutionnaires.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11) Le prol&#233;tariat continue le combat&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'histoire de toute soci&#233;t&#233; jusqu'&#224; nos jours n'a &#233;t&#233; que l'histoire de luttes de classes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx et Engels &#8211;Manifeste du Parti Communiste &#8211; 1848.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais les travailleurs n'&#233;taient pas dompt&#233;s pour autant. En d&#233;pit des appels du gouvernement, des menaces, en d&#233;pit de la terreur, l'importance des Conseils Ouvriers n&#233;s en octobre allait chaque jour s'&#233;largissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Conseils renfor&#231;aient et entretenaient l'unit&#233; de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. Les intellectuels, les paysans et les travailleurs occup&#233;s dans les secteurs non-industriels, qui n'avaient pas jusqu'ici appr&#233;ci&#233; leur importance &#224; leur juste valeur, se tournaient d&#233;sormais vers eux bien plus qu'ils ne l'avaient fait auparavant. Ils se rendaient compte que le c&#339;ur du pouvoir effectif dans le pays &#233;tait l&#224; et nulle part ailleurs. Il faut dire que K&#225;d&#225;r aussi s'en rendait compte. Les Conseils avaient d&#233;j&#224; d&#233;montr&#233; avec quelle efficacit&#233; ils pouvaient diriger le pays. Et, dans ce processus, K&#225;d&#225;r, le gouvernement, l'A.V.O., en somme l'appareil bureaucratique dans son ensemble, s'&#233;taient av&#233;r&#233;s non seulement superflus pour le peuple, mais encore des obstacles encombrants qui ralentissaient sa marche vers une authentique libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travailleurs hongrois avaient remis leur pr&#233;avis de licenciement aux minorit&#233;s dirigeantes du monde entier. Une forme nouvelle de soci&#233;t&#233; &#233;tait en train de se juxtaposer &#224; l'ancienne. La d&#233;composition de l'&#171; ancienne &#187; soci&#233;t&#233; &#233;tait mise en &#233;vidence par la force des choses. Il n'y a pas qu'&#224; Moscou que le choc fut ressenti ; il se r&#233;percuta parmi les &#171; &#233;lites &#187; bureaucratiques et dirigeantes du monde entier. Les travailleurs hongrois avaient montr&#233; qu'ils ne voulaient pas du &#171; communisme &#187; du Kremlin. Du m&#234;me coup, ils avaient montr&#233; que le capitalisme, au m&#234;me titre que le &#171; communisme &#187;, et m&#234;me dans sa forme &#171; &#233;clair&#233;e &#187;, ne pouvait en rien satisfaire leur d&#233;sirs. Ce qui est le plus important, c'est qu'ils avaient prouv&#233; une fois de plus que la r&#233;alisation du &#171; pouvoir ouvrier &#187; et l'&#233;mancipation de la classe ouvri&#232;re ne peuvent venir que de la base, de l'action des travailleurs eux-m&#234;mes, et jamais d'une classe dirigeante qui agit en leur nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les conditions que connaissait la Hongrie avant la r&#233;volution, un mouvement qui aurait mis en avant des id&#233;es comme les n&#244;tres aurait presque s&#251;rement &#233;t&#233; liquid&#233;. Ce sont pourtant ces id&#233;es qui occup&#232;rent le devant de la sc&#232;ne dans la derni&#232;re semaine d'octobre. Il est tr&#232;s probable que, d&#232;s avant les &#233;v&#233;nements, quelques personnes les partag&#232;rent pendant un certain temps. Mais pour la majorit&#233; de la population, elles furent engendr&#233;es par l'impact de la lutte elle-m&#234;me et par la fermentation des esprits qu'elle provoqua. D&#232;s le d&#233;part, elles faisaient partie int&#233;grante de leur instinct de classe et de leur sens &#233;l&#233;mentaire de la solidarit&#233;. Un groupe qui aurait partag&#233; nos conceptions aurait pu aider la r&#233;volution, particuli&#232;rement en formulant clairement ces id&#233;es et en mettant les r&#233;volutionnaires en garde contre les dangers de la contre-r&#233;volution bureaucratique. Comme les choses se pr&#233;sent&#232;rent, les id&#233;es &#233;merg&#232;rent assez distinctement pour gagner l'adh&#233;sion de centaines et plus tard de milliers et de dizaines de milliers de gens. C'&#233;tait cela qui repr&#233;sentait une grave menace pour l'autorit&#233; du gouvernement de K&#225;d&#225;r. Mais avant tout, c'&#233;tait une menace pour les &#171; patrons &#187; russes qui l'avaient &#171; &#233;lu &#187;... avec six mille chars. Cette menace, il fallait la conjurer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;sistance arm&#233;e &#224; grande &#233;chelle prit fin le samedi 10 novembre. Des dizaines de chars russes hors de combat se trouvaient &#233;parpill&#233;s dans tout Budapest. L'envoi d'autant d'armements lourds dans une agglom&#233;ration pour r&#233;primer une r&#233;volution avait &#233;videmment &#233;t&#233; d&#233;cid&#233; au m&#233;pris de toutes les r&#232;gles de la strat&#233;gie militaire acad&#233;mique. Le Kremlin avait &#233;t&#233; frapp&#233; de voir &#224; quel point les troupes avaient fraternis&#233; avec les Hongrois au cours de la premi&#232;re attaque. Il semble bien que cette fraternisation ait &#233;t&#233; &#224; l'origine d'une telle d&#233;cision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 4 novembre, pour &#234;tre s&#251;rs de la victoire, les Russes estim&#232;rent n&#233;cessaire de lancer une arm&#233;e consid&#233;rable dans le combat. Ils embarqu&#232;rent leurs troupes dans des tanks (surnomm&#233;s &#171; Taxis K&#225;d&#225;r &#187; par les Hongrois) afin de r&#233;duire au minimum les contacts directs avec la population civile. Le but poursuivi de cette mani&#232;re &#233;tait que les soldats russes se rendent moins compte des conditions de vie du peuple hongrois, qu'ils aient moins de chances de se rendre compte que c'&#233;tait contre de simples ouvriers qu'ils se battaient. Mais, malgr&#233; tout, ils ont pu voir les d&#233;vastations que leurs bombardements causaient dans les villes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa derni&#232;re d&#233;p&#234;che au &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; qui ne fut pas publi&#233;e, Peter Fryer &#233;crivait : &#171; &lt;i&gt;Je viens de quitter Budapest o&#249;, pendant six jours, j'ai pu voir la libert&#233; &#224; peine &#233;close de la Hongrie tragiquement d&#233;truite par les troupes sovi&#233;tiques. De vastes &#233;tendues &#8211; surtout dans les quartiers ouvriers de la ville &#8211; sont pratiquement en ruines. Pendant quatre jours et quatre nuits, Budapest a &#233;t&#233; bombard&#233;e sans arr&#234;t. J'ai vu une ville autrefois charmante se faire d&#233;molir, assommer, &#233;craser, saigner &#224; blanc, pour finalement devoir se soumettre&lt;/i&gt;. &#187; A la fin de cette horrible semaine, le travail commen&#231;a &#224; reprendre, lambeau par lambeau. Mais les travailleurs ne s'&#233;taient pas encore soumis pour autant. Plusieurs secteurs de l'industrie &#233;taient encore en gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les villes, la r&#233;sistance arm&#233;e organis&#233;e par les groupes de travailleurs et de jeunes prit fin le 14 novembre. Bien qu'en province, des combats sporadiques se soient encore d&#233;roul&#233;s bien apr&#232;s le d&#233;but de 1957, la d&#233;faite militaire des Hongrois fut compl&#232;te. Mais cette lutte dont personne ne songeait qu'elle durerait plus de quelques heures, avait au contraire dur&#233; plus d'une semaine. Et les Hongrois n'&#233;taient toujours pas vaincus ! Les Conseils Ouvriers se renforc&#232;rent. Ils proclam&#232;rent que leurs revendications demeuraient inchang&#233;es. Ces revendications ne diff&#233;raient gu&#232;re de celles qui avaient &#233;t&#233; formul&#233;es par le Conseil des Syndicats Hongrois, quoique, dans certains cas, elles aient &#224; ce stade mis un peu plus l'accent sur la &#171; lib&#233;ration &#187; de Nagy et sur le retrait des troupes sovi&#233;tiques. La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale continuait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les combats faisaient encore rage, K&#225;d&#225;r commen&#231;a &#224; prendre des mesures contre les Conseils Ouvriers. Il proc&#233;da cependant avec pr&#233;caution. En ce qui concernait le soutien actif, les Conseils disposaient dans le pays d'un appui beaucoup plus consistant que celui dont b&#233;n&#233;ficiait le gouvernement. K&#225;d&#225;r fit arr&#234;ter quelques personnes choisies parmi les membres des comit&#233;s d'action des Conseils. Cette mesure resta sans effet, ou presque : les places vides furent imm&#233;diatement occup&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 12 novembre, K&#225;d&#225;r fit de nouvelles promesses. Il promit l'abolition de la police secr&#232;te et se d&#233;clara pr&#234;t &#224; n&#233;gocier le retrait d&#233;finitif des troupes sovi&#233;tiques avec des repr&#233;sentants du Kremlin. Certains des staliniens les plus d&#233;test&#233;s seraient exclus du parti. Mais les gens n'en crurent mot. Il annon&#231;a alors que douze des staliniens les plus influents avaient &#233;t&#233; expuls&#233;s du parti ; parmi eux, Ern&#246; Ger&#246;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peter Fryer, op. cit., p. 83 - 90. Ce qui semble contredire l'information (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette man&#339;uvre provoqua une reprise du travail de la part de certains travailleurs. Mais la gr&#232;ve &#233;tait encore partiellement suivie, et les secteurs industriels qui avaient repris travaillaient sans entrain ; les transports publics &#233;taient dans la pagaille et les trains marchaient au petit bonheur. Quand des trams roulaient &#224; Budapest, la foule les arr&#234;tait, et les jaunes &#233;taient renvoy&#233;s chez eux. Par contre, les employ&#233;s des h&#244;pitaux, ainsi que ceux qui travaillaient dans les circuits de distribution des produits alimentaires, restaient au travail ; mais ils mena&#231;aient &#233;galement de se mettre en gr&#232;ve si le travail reprenait sur une grande &#233;chelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans r&#233;sultat, le gouvernement lan&#231;a des appels, mena&#231;a, implora, tout en faisant des concessions verbales de plus en plus importantes. Le Kremlin envoya des divisions d'infanterie suppl&#233;mentaires, sans plus de r&#233;sultats. La gr&#232;ve continuait bon train, bien qu'elle ne f&#251;t pas g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Les Conseils Ouvriers ne cessaient d'&#233;tendre un pouvoir qui, de jour en jour, devenait plus pr&#233;pond&#233;rant que celui du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K&#225;d&#225;r s'adressa alors directement aux travailleurs pour qu'ils mettent fin &#224; la gr&#232;ve. Il utilisa comme argument l'&#233;pouvantail qu'agitent tous les dirigeants du monde : l'inflation. Les ouvriers le lui renvoy&#232;rent &#224; la gueule, accompagn&#233; d'une liste de revendications suppl&#233;mentaires : reconnaissance du Conseil Central comme corps repr&#233;sentatif des travailleurs dans les n&#233;gociations, lib&#233;ration des prisonniers, retrait des troupes russes et r&#233;tablissement de Nagy dans la fonction de premier ministre. Les travailleurs tenaient en mains la plupart des usines, mais ces revendications d&#233;montrent qu'ils &#233;taient conscients d'une r&#233;alit&#233; : il &#233;tait tr&#232;s possible que leur pouvoir soit bris&#233; par des moyens plus durs. Ils &#233;taient d&#233;termin&#233;s &#224; &#171; &lt;i&gt;intervenir&lt;/i&gt; &#187; tant qu'ils en avaient la possibilit&#233;, et de mani&#232;re &#224; s'en tirer malgr&#233; tout avec quelques r&#233;alisations concr&#232;tes. La &#171; &lt;i&gt;lib&#233;ration&lt;/i&gt; &#187; de Nagy &#233;tait maintenant pr&#233;sente dans toutes leurs revendications. A ce stade de la lutte, Nagy &#233;tait devenu un symbole, un peu comme Rajk plus t&#244;t dans l'ann&#233;e, quand on avait plusieurs fois r&#233;clam&#233; sa r&#233;habilitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K&#225;d&#225;r reconnut implicitement en quelles mains le pouvoir reposait r&#233;ellement lorsque, le vendredi 16 novembre, il fut contraint d'entamer des n&#233;gociations avec les Conseils. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s de certains Conseils accept&#232;rent de demander aux travailleurs de reprendre le travail, &#224; condition qu'un certain nombre de leurs revendications soient satisfaites imm&#233;diatement et que le reste le soit plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au. cours de la rencontre qui se tint le 17 novembre, on annon&#231;a &#224; K&#225;d&#225;r que son appel avait fait long feu. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s des travailleurs demand&#232;rent ensuite que l'on institue un Conseil Ouvrier National par d&#233;cret ; &#224; quoi K&#225;d&#225;r r&#233;pondit que cela n'&#233;tait pas n&#233;cessaire, puisqu'il y avait d&#233;j&#224; un &#171; gouvernement ouvrier &#187; en Hongrie. Mais il accepta de reconna&#238;tre les diff&#233;rents Conseils particuliers et la formation d'un genre de milices d'usines. Il ajouta que si les d&#233;l&#233;gu&#233;s se servaient de leur influence pour assurer la reprise du travail, il userait de la sienne pour obtenir le d&#233;part des troupes sovi&#233;tiques et des n&#233;gociations sur la neutralit&#233; de la Hongrie avec les pays membres du Pacte de Varsovie. Les travailleurs n'accord&#232;rent pas le moindre cr&#233;dit &#224; cette promesse pour le moins ambigu&#235;. Ils demand&#232;rent qu'elle soit formul&#233;e par &#233;crit. K&#225;d&#225;r refusa, arguant que sa parole &#233;tait une garantie suffisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation restait confuse. Un tr&#232;s petit nombre de travailleurs reprit le travail. Les n&#233;gociations progressaient irr&#233;guli&#232;rement. Le double pouvoir subsistait, quoique d'une mani&#232;re pr&#233;caire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers la fin de novembre, K&#225;d&#225;r essaya d'utiliser un autre moyen pour affaiblir la r&#233;sistance des ouvriers. Puisque la banlieue industrielle de Budapest &#233;tait la base de cette r&#233;sistance, on interdit aux paysans d'y amener de la nourriture sans l'autorisation expresse du gouvernement. L'Arm&#233;e Rouge veilla &#224; ce que cette mesure soit respect&#233;e. Et, en m&#234;me temps, on imprima des cartes de rationnement qu'on ne distribua qu'aux travailleurs qui se pr&#233;sentaient aux portes des usines pour travailler. Manifestement, c'&#233;tait une mesure destin&#233;e, non seulement &#224; soumettre les ouvriers en les affamant, mais &#233;galement &#224; creuser un foss&#233; entre la classe ouvri&#232;re et les paysans qui voulaient vendre leurs produits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais malgr&#233; cela, la gr&#232;ve continuait toujours. Les Russes et le gouvernement fantoche de Budapest s'inqui&#233;taient de plus en plus de la situation. A tel point que lorsque la rumeur se r&#233;pandit que le Conseil Ouvrier Central de Budapest devait se r&#233;unir au Stade National le 21 novembre, les autorit&#233;s &#171; officielles &#187; crurent que ce meeting de masse allait &#233;lire un autre gouvernement oppos&#233; &#224; celui de K&#225;d&#225;r. Mais elles se trompaient du tout au tout, d'autant plus qu'un tel gouvernement n'avait absolument aucune raison d'&#234;tre. Le 21 novembre, les tanks russes bloqu&#232;rent les rues qui m&#232;nent au Stade National. Les quelques personnes qui &#233;taient d&#233;j&#224; l&#224; furent dispers&#233;es par l'A.V.O. En r&#233;ponse &#224; cette attitude, le Conseil Ouvrier Central appela au durcissement de la gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K&#225;d&#225;r demanda de nouveau la reprise du travail et, une fois de plus, les travailleurs renouvel&#232;rent leurs revendications. Et ils en profit&#232;rent pour exercer davantage de pression sur le gouvernement en ajoutant de nouvelles exigences : cr&#233;ation d'une milice ouvri&#232;re, libert&#233; de publier leurs propres journaux non-censur&#233;s, et une rencontre avec Nagy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K&#225;d&#225;r en revint aux menaces. Le mouvement que peu auparavant il avait d&#233;crit comme &#171; &lt;i&gt;un grand mouvement populaire&lt;/i&gt; &#187; fut qualifi&#233; de &#171; &lt;i&gt;contre-r&#233;volutionnaire &#187; ;&lt;/i&gt; les Conseils Ouvriers &#233;taient &#171; &lt;i&gt;dirig&#233;s par des fascistes&lt;/i&gt; &#187; ! Cette nouvelle accusation ne laissa gu&#232;re d'illusion aux travailleurs quant &#224; l'avenir qui les attendait. A l'Est comme &#224; l'Ouest, en guise de pr&#233;lude &#224; une r&#233;pression bien orchestr&#233;e, on fabrique de toutes pi&#232;ces un &#233;pouvantail que l'on d&#233;nonce ult&#233;rieurement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, K&#225;d&#225;r rendit ses intentions claires comme de l'eau de roche, en d&#233;clarant : &#171; &lt;i&gt;... un tigre ne peut &#234;tre apprivois&#233; avec des app&#226;ts ; pour l'apprivoiser et le rendre docile comme un agneau, il faut le battre &#224; mort... Les travailleurs, au lieu &lt;/i&gt;de r&#233;diger et de griffonner des revendications&lt;i&gt; (soulign&#233; par l'auteur), doivent se remettre au travail au mieux de leurs possibilit&#233;s, imm&#233;diatement et sans conditions.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attitude de K&#225;d&#225;r n'&#233;tait que le reflet de celle du Kremlin, qui commen&#231;ait s&#233;rieusement &#224; s'impatienter. L'immense arm&#233;e qu'il maintenait en Hongrie lui posait de graves probl&#232;mes. A part la perte de prestige sur le plan mondial, entra&#238;n&#233;s par son impuissance totale &#224; soumettre un petit pays, les peuples opprim&#233;s d'Europe de l'Est pr&#234;taient de plus en plus d'attention &#224; ce qui s'y passait. De plus, les troupes sovi&#233;tiques &#233;taient mal nourries ; la discipline &#233;tait rel&#226;ch&#233;e. Plus les soldats russes restaient en Hongrie, plus ils se rendaient compte de la v&#233;rit&#233; ; certains avaient d&#233;j&#224; rejoint la gu&#233;rilla dans les montagnes. D'autres avaient d&#251; &#234;tre d&#233;sarm&#233;s et renvoy&#233;s en Russie dans des wagons plomb&#233;s, parce qu'ils refusaient d'ob&#233;ir aux ordres. Devant cette situation, le Kremlin d&#233;cida qu'il &#233;tait temps d'&#233;craser les Conseils Ouvriers et de se d&#233;barrasser de Nagy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12) L'enl&#232;vement de Nagy&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imre Nagy, avec quelques-uns de ses anciens ministres, quelques militaires de haut rang et d'autres gens (dont Julia Rajk), s'&#233;tait r&#233;fugi&#233; &#224; l'ambassade de Yougoslavie. Des contacts &#233;pistolaires entre K&#225;d&#225;r et l'ambassadeur Soldatic, avaient abouti &#224; la garantie, de la part de K&#225;d&#225;r, de la s&#233;curit&#233; personnelle de Nagy et &#224; la d&#233;livrance de sauf-conduits, tant pour Nagy lui-m&#234;me que pour les personnes qui l'accompagnaient. Puis, subitement, K&#225;d&#225;r posa quatre conditions :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) La d&#233;mission formelle de Nagy de sa charge de premier ministre ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Une d&#233;claration de sa part o&#249; il sout&#238;nt le gouvernement dans sa &#171; &lt;i&gt;lutte contre les contre-r&#233;volutionnaires&lt;/i&gt; &#187; ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Son autocritique publique ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) Nagy et les autres devaient accepter de se rendre dans une des &#171; &lt;i&gt;d&#233;mocraties populaires&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces conditions furent rejet&#233;es en bloc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Manifestement, K&#225;d&#225;r avait re&#231;u l'ordre de faire sortir Nagy de l'ambassade. Il fit alors, par &#233;crit, la promesse inconditionnelle d'accorder un sauf-conduit au groupe, quel que soit le moment o&#249; ils d&#233;cideraient de quitter l'ambassade. Certains d'entre eux envoy&#232;rent chez eux des messages o&#249; ils annon&#231;aient leur retour &#224; leurs familles. Aucun des messages n'envisageait l'&#233;ventualit&#233; de se rendre en Roumanie ou dans une autre &#171; &lt;i&gt;d&#233;mocratie populaire&lt;/i&gt; &#187;. On envoya un car pour les ramener chez eux, et, le 23 novembre, &#224; 18 heures 30, ils quitt&#232;rent l'ambassade. Soldatic avait insist&#233; pour que deux fonctionnaires de l'ambassade accompagnent le groupe. A quelques centaines de m&#232;tres de l'ambassade, le car fut arr&#234;t&#233; et cern&#233; par des voitures de patrouille. Des officiers de la S&#233;curit&#233; sovi&#233;tique jaillirent des voitures et mont&#232;rent dans le car. Les fonctionnaires yougoslaves re&#231;urent l'ordre de sortir ; devant leur refus, ils furent jet&#233;s dehors par la force. Le car fut ensuite conduit au Haut-Commandement de l'Arm&#233;e Sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Yougoslaves adress&#232;rent de violentes notes de protestation &#224; K&#225;d&#225;r. Tout d'abord, celui-ci nia qu'il f&#251;t au courant de l'enl&#232;vement. Il admit plus tard qu'il en avait eu connaissance, en disant que si on avait permis &#224; Nagy de rentrer chez lui, des &#233;l&#233;ments contre-r&#233;volutionnaires l'auraient peut-&#234;tre assassin&#233;. Il pr&#233;tendit &#233;galement que Nagy et les autres s'&#233;taient rendus en Roumanie de leur plein gr&#233;. La belle histoire ! La presse et la radio roumaines avaient fait preuve, pendant un certain temps, d'une hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard de Nagy plus violente encore que celle des autres &#171; d&#233;mocraties populaires &#187; ; leur attitude avait &#233;t&#233; plus hostile encore que celle des Russes ! La mesure de la libert&#233; de Nagy dans son choix, on la connut plus tard, en apprenant que lui-m&#234;me et d'autres, dont Pal Mal&#233;ter, avaient &#233;t&#233; ex&#233;cut&#233;s en Roumanie en 1958.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?852-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Cinqui&#232;me partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb8-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ceux qui &#233;taient sur place crurent que les sifflements et les explosions &#233;taient caus&#233;es par des bombes a&#233;riennes, mais il s'agissait en fait des projectiles des obusiers lourds (180 mm.). Il n'y eut pas de chasseurs Mig A part un avion de reconnaissance, les Russes n'utilis&#232;rent que deux ou trois h&#233;licopt&#232;res (l'un d'eux fut d'ailleurs abattu).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; du 5 novembre rapporta que K&#225;d&#225;r avait &#171; &lt;i&gt;appel&#233; les ouvriers des usines &#224; prendre les armes&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Peter Fryer, op. cit., p. 85.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les quatre ministres principaux de ce cabinet &#233;taient Imre Horv&#225;th, aux Affaires &#201;trang&#232;res, Ferenc M&#252;nich, vice-premier ministre, Antal Apr&#243;, &#224; la D&#233;fense et &#224; l'int&#233;rieur, et Imre Dogei. Deux sociaux-d&#233;mocrates re&#231;urent &#233;galement un minist&#232;re : Gyorgy Maros&#225;n, ministre d'Etat, et Sandor R&#243;nai, ministre du Commerce.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les titres de la premi&#232;re page de la m&#234;me &#233;dition &#233;taient : &#171; &lt;i&gt;Le nouveau gouvernement hongrois anti-fascis&lt;/i&gt;&lt;i&gt;t&lt;/i&gt;&lt;i&gt;e entre en action. Les troupes sovi&#233;tiques sont appel&#233;es pour stopper la Terreur Blanche.&lt;/i&gt; &#187; Sur la m&#234;me page, on pouvait lire ; &#171; &lt;i&gt;Radio-Budapest, qui est aux mains du gouvernement K&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;d&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;r, a d&#233;clar&#233; que Ern&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#246;&lt;/i&gt;&lt;i&gt; Ger&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#246;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;, le pr&#233;c&#233;dent Premier Secr&#233;taire du Parti Ouvrier de Hongrie, a &#233;t&#233; assassin&#233; &#171; d'une mani&#232;re barbare &#187; par les rebelles&lt;/i&gt; &#187;. En fait, Ger&#246; avait &#233;t&#233; ramen&#233; &#224; Moscou par les Russes le 24 Octobre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Dai&lt;/i&gt;&lt;i&gt;l&lt;/i&gt;&lt;i&gt;y Wo&lt;/i&gt;&lt;i&gt;r&lt;/i&gt;&lt;i&gt;ker&lt;/i&gt; du 5 novembre 1956.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le gouvernement hongrois avait &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233; par Radio-Moscou qui, d'apr&#232;s le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; du 5 novembre, annon&#231;a dans l'apr&#232;s midi du 4 que &#171; &lt;i&gt;tous les bons patriotes hongrois participent activement... au d&#233;sarmement des mutins et &#224; l'&#233;crasement des nids de r&#233;sistance isol&#233;s tenus par les groupes fascistes.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le copain hongrois affirme que l'A.V.O. n'a pas pendu de partisans dans les rues.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Peter Fryer, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p. 83 - 90. Ce qui semble contredire l'information publi&#233;e par le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; (voir notes pr&#233;c&#233;dentes). Il est possible que le r&#233;dacteur du service d'informations du &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt;, sachant dans quelle estime les ouvriers tenaient Ger&#246;, ait &#171; conjectur&#233; inrelligement &#187; son sort. S'il en est ainsi, ce journal a &#233;t&#233; d&#233;menti par les Russes qui avaient &#171; arr&#234;t&#233; &#187; Ger&#246; et l'avaient emmen&#233; &#224; Moscou. De plus Ger&#246; ne fut pas expuls&#233; &#224; ce moment. Le 19 ao&#251;t 1962, l'agence sovi&#233;tique &lt;i&gt;Tass&lt;/i&gt; rapporte qu'une r&#233;union du Comit&#233; Central du Parti Socialiste Ouvrier de Hongrie venait d'expulser Ger&#246; et R&#225;kosi (voir le &lt;i&gt;Guardian&lt;/i&gt; du 20 ao&#251;t 1962, pp. 1 et 7).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers (3/6)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?850-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers</link>
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		<dc:date>2016-11-08T18:05:21Z</dc:date>
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		<description>
&lt;p&gt;Voir la deuxi&#232;me partie (.../...) 7) Les conseils ouvriers &#171; La question qu'ils (les mineurs) se posaient n'&#233;tait pas de savoir s'ils auraient un pr&#233;sident, mais de s'organiser pour prot&#233;ger les c&#226;bles apr&#232;s qu'ils se furent empar&#233;s des puits de mine, afin que la production ne s'arr&#234;te pas. Puis il y eut une question du pain qui leur manquait et ils s'entendirent aussi pour en trouver. Voil&#224; le vrai programme de la R&#233;volution, un programme qui n'est pas tir&#233; des bouquins. Voil&#224; la (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton850.jpg?1621968991' class='spip_logo spip_logo_right' width='111' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?849-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la deuxi&#232;me partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7) Les conseils ouvriers&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; La question qu'ils (les mineurs) se posaient n'&#233;tait pas de savoir s'ils auraient un pr&#233;sident, mais de s'organiser pour prot&#233;ger les c&#226;bles apr&#232;s qu'ils se furent empar&#233;s des puits de mine, afin que la production ne s'arr&#234;te pas. Puis il y eut une question du pain qui leur manquait et ils s'entendirent aussi pour en trouver. Voil&#224; le vrai programme de la R&#233;volution, un programme qui n'est pas tir&#233; des bouquins. Voil&#224; la vraie conqu&#234;te du pouvoir sur place. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine &#8211; La septi&#232;me conf&#233;rence de Russie du P.O.S.D. (Conf&#233;rence d'avril 1917).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au plus fort de la bataille du jeudi 25, Nagy vint &#224; nouveau au micro de Radio-Budapest :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;En tant que pr&#233;sident du Conseil des ministres, j'annonce que le gouvernement hongrois entame des n&#233;gociations sur les relations entre la R&#233;publique Populaire de Hongrie et l'Union Sovi&#233;tique, concernant, entre autres, le retrait des forces sovi&#233;tiques stationn&#233;es en Hongrie... Je suis persuad&#233; que les relations russo-hongroises, &#233;tablies sur de telles bases, constitueront un fondement solide pour une amiti&#233; vraie et sinc&#232;re entre nos peuples.&lt;/i&gt; &#187; Entre-temps, la lutte continuait dans les rues de Budapest, plus acharn&#233;e que jamais. Parall&#232;lement, on assistait &#224; l'extension de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve commen&#231;a le matin du mercredi 24. Elle se propagea rapidement dans les usines de la banlieue industrielle de Budapest, &#224; Csepel, aux usines Ganz, Uncz, &#201;toile Rouge ; elle s'&#233;tendit ensuite aux autres centres industriels du pays : Miskols, Gyor, Szolnok, P&#233;cs, Debrecen. A Budapest, la quasi-totalit&#233; de la population s'&#233;tait insurg&#233;e. Dans les r&#233;gions industrielles, par contre, la r&#233;volution &#233;tait presque exclusivement le fait des ouvriers. Partout, les travailleurs formaient des conseils : dans les usines, les aci&#233;ries, les centrales &#233;lectriques, les mines, les d&#233;p&#244;ts de chemin de fer ; partout, ils discutaient &#224; fond leurs programmes et leurs revendications, partout ils prenaient les armes et, en bien des endroits, ils s'en servaient. Hubert Ripka explique qu'au milieu du combat, les travailleurs &#233;tablissaient &#171; &lt;i&gt;un programme radical de changement politique et social. Cela se fit spontan&#233;ment ; il n'y avait ni directives gouvernementales, ni direction centrale d'aucune sorte... Les Conseils Ouvriers prirent en main la gestion des entreprises... En Hongrie, ils furent engendr&#233;s par un mouvement populaire spontan&#233; et devinrent tr&#232;s vite les organes vivants de la d&#233;mocratie naissante et les instruments efficaces de la r&#233;volution arm&#233;e.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 166. Ripka fut ministre dans le gouvernement tch&#233;coslovaque qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bulletins d'informations de Radio-Budapest appelaient la gr&#232;ve et la formation de Conseils Ouvriers des &#171; &lt;i&gt;d&#233;sordres industriels&lt;/i&gt; &#187;, et signalaient constamment des &#171; &lt;i&gt;manifestations publiques&lt;/i&gt; &#187; dans les villes et les centres des diverses r&#233;gions industrielles. Fr&#233;quemment, Radio-Budapest annon&#231;ait &#233;galement que, dans telle ou telle ville, le &#171; &lt;i&gt; calme &lt;/i&gt; &#187; &#233;tait revenu et que les ouvriers auraient, par cons&#233;quent, &#224; &#171; &lt;i&gt;reprendre normalement le travail&lt;/i&gt; &#187; le lendemain matin. Mais en province, les travailleurs s'&#233;taient empar&#233;s de plusieurs stations de radio, et celles-ci diffusaient maintenant des informations d'un tout autre genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait &#224; pr&#233;sent des centaines de Conseils Ouvriers de par le pays. Le nombre des membres de ces Conseils variait consid&#233;rablement, de m&#234;me d'ailleurs que leurs programmes. Cependant, dans tous ces programmes, on retrouvait certaines exigences communes : abolition de l'A.V.O., retrait total des forces russes, libert&#233; civile et politique ; gestion ouvri&#232;re des usines et des industries, cr&#233;ation de syndicats ind&#233;pendants, libert&#233; absolue pour tous les partis politiques, et amnistie g&#233;n&#233;rale pour tous les insurg&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les divers programmes demandaient aussi l'augmentation des salaires et des pensions ; mais dans aucun cas ces points n'&#233;taient mentionn&#233;s en t&#234;te de liste. De nombreux programmes demandaient une &#171; d&#233;mocratie parlementaire &#187;. D'aucuns exprimaient leur confiance en Nagy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que les &#171; gauchistes &#187; se souviennent, avant de pousser les hauts cris dans un sursaut d'horreur puritaine, du fait que, par rapport aux conditions sociales, politiques et &#233;conomiques qui dominaient en Hongrie pendant la p&#233;riode qui pr&#233;c&#233;da 1956, m&#234;me un programme lib&#233;ral aurait paru r&#233;volutionnaire. Dans de telles conditions, les slogans d&#233;mocratiques ont toujours un effet explosif. Pour les Hongrois, ces revendications marquaient un &#233;norme progr&#232;s parce qu'elles avaient pour cons&#233;quence la destruction de l'appareil de l'&#201;tat totalitaire. Elles n'avaient jamais &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es sous le r&#233;gime de Horthy. Les Hongrois tournaient le dos tant &#224; la dictature pseudo-capitaliste qu'aux staliniens. Les ouvriers n'&#233;taient pas aveugl&#233;s par l'id&#233;ologie bourgeoise : tout en soutenant de vastes revendications d&#233;mocratiques, ils combattaient pour leurs propres objectifs. Les travailleurs ne voulaient plus de ces &#233;lections o&#249; le Parti Communiste imposait une liste unique de candidats et dont le r&#233;sultat &#233;tait fix&#233; &#224; l'avance. Ils voulaient choisir leurs repr&#233;sentants eux-m&#234;mes, ils voulaient l'abolition du syst&#232;me monopartite, apr&#232;s avoir constat&#233; que ce syst&#232;me aboutissait &#224; l'&#233;crasement de toutes les opinions et de tous les groupements qui ne se conformaient pas aux id&#233;es pr&#234;ch&#233;es par ceux qui contr&#244;laient l'&#201;tat. Ils voulaient &#234;tre libres de s'organiser eux-m&#234;mes, car une telle libert&#233; leur aurait indubitablement permis de faire consciemment leur choix entre un certain nombre de partis ou de groupes r&#233;volutionnaires et de rejeter les partis bourgeois ou bureaucratiques qui auraient pu menacer leur libert&#233;. Leurs r&#233;actions &#233;taient fonci&#232;rement saines. M&#234;me leur revendication de libert&#233; de la presse visait &#224; la destruction de publications qui se trouvaient sous la d&#233;pendance de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;volution n'est jamais &#171; pure &#187; ; &#224; chaque fois, plusieurs tendances se font jour. La grande r&#233;volution de 1917 n'&#233;tait pas pure : des fractions de la petite-bourgeoisie y combattaient c&#244;te &#224; c&#244;te avec les ouvriers et les paysans pauvres ; il y avait m&#234;me des &#233;l&#233;ments qui &#233;taient indign&#233;s par l'incapacit&#233; du tsar &#224; mener victorieusement la guerre contre l'Allemagne. Quand la r&#233;volution &#233;clatera dans les soi-disant d&#233;mocraties populaires ou en U.R.S.S., les forces en pr&#233;sence seront particuli&#232;rement malais&#233;es &#224; &#233;valuer. Le totalitarisme provoque des sentiments de r&#233;volte de la part de tous les hommes. Un jour ou l'autre, la majorit&#233; de la population se rebellera contre ce totalitarisme, guid&#233;e au d&#233;but par un objectif commun : la libert&#233;. Apr&#232;s ce premier stade, certains voudront sans aucun doute ressusciter la religion de leurs anc&#234;tres, les anciennes coutumes nationales, les petits profits qu'ils faisaient auparavant, tandis que d'autres hommes voudront des changements sociaux radicaux et chercheront &#224; mettre sur pied la soci&#233;t&#233; que leurs dirigeants n'avaient d&#233;fendue qu'en paroles (tout en annihilant toute tentative de la r&#233;aliser). Les petits commer&#231;ants remercieront Dieu de leur avoir donn&#233; des taxes plus l&#233;g&#232;res ; peut-&#234;tre essayeront-ils m&#234;me d'augmenter leurs prix. Mais pendant ce temps, les travailleurs formeront leurs conseils et prendront possession des usines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le niveau de conscience politique atteint par les travailleurs hongrois &#233;tait vraiment &#233;tonnant. Pendant douze ann&#233;es, tous les moyens de propagande avaient &#233;t&#233; utilis&#233;s pour leur bourrer le cr&#226;ne de mythes et de dogmes sur l'infaillibilit&#233; du parti et sur son droit &#224; diriger &#171; au nom de la classe ouvri&#232;re &#187;. Mais les travailleurs savaient que leur classe &#233;tait demeur&#233;e asservie et qu'ils &#233;taient rest&#233;s les simples ex&#233;cutants des d&#233;cisions qui convenaient aux int&#233;r&#234;ts propres d'une hi&#233;rarchie dirigeante et bureaucratique. Les discours les plus &#171; r&#233;volutionnaires &#187; ne pouvaient remplacer la r&#233;alit&#233; de leur vie quotidienne, tant dans le domaine de la production que dans la soci&#233;t&#233; en g&#233;n&#233;ral. La r&#233;alit&#233;, bien que voil&#233;e par une propagande incessante, avait maintenu leur instinct de classe en &#233;veil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jeudi 25 octobre, les Conseils avaient d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; &#233;tablir des liens entre eux. Dans les villes, les Conseils Centraux (g&#233;n&#233;ralement connus sous le nom de Conseils R&#233;volutionnaires) &#233;taient compos&#233;s de d&#233;l&#233;gu&#233;s de tous les conseils de la r&#233;gion. Certains de ces Conseils R&#233;volutionnaires comptaient des repr&#233;sentants des employ&#233;s, des paysans des campagnes environnantes et de l'arm&#233;e. Les paysans fournissaient volontiers des vivres aux rebelles et m&#234;me, dans certaines r&#233;gions agricoles, malgr&#233; leur traditionalisme pr&#233;tendument intrins&#232;que, ils form&#232;rent leurs propres conseils, comme, par exemple, dans le cas de la grande ferme d'&#201;tat de B&#225;bolna&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On trouvera une description du Conseil Paysan de B&#225;bolna chez Peter Fryer, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeudi apr&#232;s-midi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jour ou le gouvernement Nagy faisait monter &#224; Budapest des troupes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, tandis que K&#225;d&#225;r et Nagy promettaient de n&#233;gocier le retrait des Russes, il &#233;tait devenu &#233;vident que rien ne pourrait arr&#234;ter le d&#233;veloppement des Conseils Ouvriers et de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale. A la fin de la journ&#233;e, les Conseils d&#233;tenaient, en dehors de l'Arm&#233;e Rouge&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les bureaucrates de l'O.N.U. eux-m&#234;mes admirent ce fait. Le rapport d'un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le seul pouvoir r&#233;el dans le pays. Et, pendant ce temps, Radio-Budapest d&#233;clarait d'un ton paternaliste : &#171; &lt;i&gt;Le gouvernement sait que les rebelles sont parfaitement sinc&#232;res.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jeudi 25 octobre marqua une sorte de tournant. Il sembla que le gouvernement &#233;tait en train de c&#233;der. Le premier ministre Nagy paraissait maintenant se rendre compte de la force qu'avait prise le mouvement dans le pays tout entier. La veille au matin, il s'&#233;tait adress&#233; aux seuls &#171; citoyens de Budapest &#187;, alors qu'au m&#234;me moment des Conseils R&#233;volutionnaire avaient d&#233;j&#224; &#233;t&#233; constitu&#233;s dans toutes les grandes villes du pays. Le Conseil R&#233;volutionnaire de Miskolc, par exemple, avait &#233;t&#233; &#233;lu tout au d&#233;but de la journ&#233;e de mercredi, par tous les ouvriers des usines de la r&#233;gion. Ce Conseil organisa imm&#233;diatement une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale dans tous les secteurs, &#224; l'exception des services publics (transports, &#233;lectricit&#233; et h&#244;pitaux). Une d&#233;l&#233;gation fut envoy&#233;e &#224; Budapest pour coordonner les activit&#233;s avec les conseils de la capitale et pour faire conna&#238;tre le programme du Conseil de Miskolc. Les propositions de ce dernier ne diff&#233;raient gu&#232;re de celles dont on a fait mention ci-dessus ; elles furent port&#233;es &#224; la connaissance de tous les Hongrois le jeudi 25, lorsque les r&#233;volutionnaires s'empar&#232;rent de Radio-Miskolc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Conseil de Miskolc n'&#233;tait pas oppos&#233; &#224; Nagy, mais au contraire : il proposa qu'il soit le premier ministre d'un nouveau gouvernement. Mais cela ne l'emp&#234;cha pas de faire exactement le contraire de ce que voulait Nagy ; quand celui-ci supplia les rebelles de d&#233;poser leurs armes et de reprendre le travail, le Conseil de Miskolc cr&#233;a des milices ouvri&#232;res, poursuivit la gr&#232;ve en l'&#233;largissant et s'&#233;rigea en gouvernement local ind&#233;pendant du pouvoir central. En fait, il n'&#233;tait pr&#234;t &#224; soutenir Nagy que dans le cas o&#249; celui-ci aurait mis en application un programme r&#233;volutionnaire. Ainsi, quand Nagy introduisit des repr&#233;sentants du Parti des Petits Propri&#233;taires (Zolt&#226;n Tildy et B&#233;la Kov&#233;cs) dans le gouvernement, le Conseil r&#233;agit violemment. Dans un communiqu&#233; sp&#233;cial diffus&#233; le samedi 27 &#224; 21 heures 30, il d&#233;clara qu'il avait &#171; &lt;i&gt;pris le pouvoir dans tout le comitat de Borsod &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nord-Est de la Hongrie, aux confins de la Tch&#233;coslovaquie. Mines de charbon (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;i&gt;. Il condamne s&#233;v&#232;rement tous ceux qui qualifient notre combat de combat contre la volont&#233; et le pouvoir du peuple. Nous avons confiance en Imre Nagy, mais nous ne sommes pas d'accord avec la composition de son gouvernement. Tous ces politiciens qui se sont vendus aux Soviets ne doivent pas avoir leur place dans le gouvernement... &lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Socialisme ou Barbarie, suppl&#233;ment au n&#176; 20, op. cit., p. 26.&#034; id=&#034;nh10-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C&lt;i&gt;ette derni&#232;re d&#233;claration met bien en relief aussi l'activit&#233; du Conseil qui, nous venons de le dire, se comporte comme un gouvernement autonome. Le jour m&#234;me o&#249; il prend le pouvoir dans tout le d&#233;partement de Borsod, il dissout les organismes qui sont la trace du r&#233;gime pr&#233;c&#233;dent, c'est-&#224;-dire toutes les organisations du parti communiste (cette mesure est annonc&#233;e le dimanche matin par sa radio). Il annonce aussi que les paysans du d&#233;partement ont chass&#233; les responsables des kolkhozes et proc&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#233;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;d&#233; a une redistribution de la terre (...) A Gyor, &#224; P&#233;cs, dans la plupart des autres grandes villes, il semble que la situation ait &#233;t&#233; la m&#234;me qu'&#224; Miskolc. C'&#233;tait le Conseil Ouvrier qui dirigeait tout ; il armait les combattants, organisait le ravitaillement, pr&#233;sentait des revendications politiques et &#233;conomiques.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh10-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut se faire une id&#233;e de ce qu'&#233;taient r&#233;ellement les Conseils R&#233;volutionnaires en jetant un coup d'&#339;il sur celui de Gior, Son quartier g&#233;n&#233;ral &#233;tait &#233;tabli &#224; l'H&#244;tel de Ville. A toutes les heures du jour, pour ainsi dire, la place o&#249; se dresse celui-ci &#233;tait remplie de groupes de gens intens&#233;ment engag&#233;s dans des discussions souvent anim&#233;es. Il y aura toujours, dans toute r&#233;volution men&#233;e par la base, &#233;norm&#233;ment de d&#233;bats, de discussions, de vacarme, de bousculades, de pol&#233;miques, d'excitation et d'agitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;l&#233;gations qui quittaient l'H&#244;tel de Ville pour se rendre aupr&#232;s d'autres conseils croisaient les d&#233;putations mandat&#233;es par les diff&#233;rents groupes et comit&#233;s locaux. Le vacarme et le remue-m&#233;nage qui r&#233;gnaient &#224; l'int&#233;rieur du b&#226;timent rappelaient le chaos qui se produit dans une fourmili&#232;re que l'on a d&#233;rang&#233;e. Les fusils se prenaient dans les drapeaux. Des gens arm&#233;s se frayaient un chemin dans les couloirs encombr&#233;s, portant des documents dans les salles pleines de monde. En marchant le long des couloirs, on pouvait se rendre compte d'apr&#232;s les bruits divers qui &#233;manaient des salles &#8211; la voie calme d'un homme, la sonnerie per&#231;ante d'un t&#233;l&#233;phone, les intonations excit&#233;es d'une fille, le vacarme, les rires, les hu&#233;es, les jurons, les applaudissements &#8211; qu'il s'agissait d'un v&#233;ritable mouvement populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreuses d&#233;l&#233;gations r&#233;clamaient des camions pour une attaque massive sur Budapest, afin de desserrer l'&#233;treinte de l'Arm&#233;e Rouge sur les &#171; combattants de la libert&#233; &#187;. Certains membres du Conseil estim&#232;rent que cela aurait compromis le succ&#232;s de la r&#233;volution : il fallait utiliser tous les camions disponibles pour le transport des vivres destin&#233;s aux habitants de Budapest. La majorit&#233; &#233;tait d'accord avec le Conseil, s'il faut en juger par le nombre de gens qui se pr&#233;sent&#232;rent pour participer &#224; cette op&#233;ration. Pendant ce temps, sur la place, un homme s'adressait &#224; la foule et demandait la r&#233;vocation des &#171; hommes de compromis &#187;. Le porte-parole d'une d&#233;l&#233;gation qui r&#233;clamait une &#171; marche sur Budapest &#187; d&#233;non&#231;a ceux qui, au sein du Conseil, voulaient &#171; &lt;i&gt;nous rendre pacifiques au lieu de nous mobiliser&lt;/i&gt; &#187;. Pourtant, de ce chaos apparent, sortit un programme de revendications qui avait le soutien de la grande majorit&#233; des r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le premier jour de la r&#233;volution, c'&#233;tait un v&#233;ritable mouvement prol&#233;tarien qui s'&#233;tait manifest&#233; par la formation spontan&#233;e de Conseils dans toute la Hongrie. Ces Conseils, partiellement isol&#233;s par l' Arm&#233;e Rouge, cherch&#232;rent imm&#233;diatement &#224; se f&#233;d&#233;rer et, &#224; la fin de la premi&#232;re semaine, ils avaient pratiquement mis sur pied une r&#233;publique des Conseils. Seule leur autorit&#233; signifiait quelque chose. Le gouvernement n'avait aucune autorit&#233;, en d&#233;pit du fait que Nagy se trouvait &#224; sa t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il encore quelqu'un qui se demande pourquoi le Kremlin et ses pantins ont fait usage des m&#233;thodes les plus immondes pour ternir et discr&#233;diter cette r&#233;volution ? Ils l'ont qualifi&#233;e de &#171; contre-r&#233;volution &#187;, d'&#171; insurrection fasciste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La contre-r&#233;volution en Hongrie est devenue soul&#232;vement dans la soir&#233;e de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Faut-il encore se demander pourquoi la presse et les &#171; leaders &#187; occidentaux ont multipli&#233; les efforts pour d&#233;naturer le sens de cette r&#233;volution, en la pr&#233;sentant comme un simple soul&#232;vement &#171; national &#187; ? Il y avait certes des aspects nationalistes, mais ils ont &#233;t&#233; extrapol&#233;s du contexte et on leur a donn&#233; un relief et une importance qu'ils n'avaient absolument pas.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans son livre A Handful of Ashes (Une poign&#233;e de cendres), Noel Barber, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Une autre preuve &#233;clatante de cette attitude de la bourgeoisie occidentale (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A part les ouvriers, la force sociale r&#233;elle, en province, &#233;tait le prol&#233;tariat agricole &#8211; la paysannerie. Les revendications des paysans pendant cette p&#233;riode ont sans doute &#233;t&#233; confuses, mais en tous cas leur lutte pour le partage de la terre avait un caract&#232;re r&#233;volutionnaire. Pour eux, le fait de se d&#233;barrasser des directeurs des kolkhozes (les fermes collectives) avait la m&#234;me signification que celui de se d&#233;barrasser des gros propri&#233;taires fonciers. Sous le r&#233;gime de Horthy, les ouvriers agricoles repr&#233;sentaient plus de 40% de la population. Apr&#232;s la guerre, ils avaient pu appr&#233;cier les bienfaits de la r&#233;forme agraire, mais ils s'&#233;taient vus presque imm&#233;diatement priv&#233;s de leurs nouveaux droits et forc&#233;s d'aller travailler dans les fermes collectives. La haine envers les bureaucrates qui dirigeaient les coop&#233;ratives et s'enrichissaient sur leur dos vint remplacer, presque sans transition, celle qu'ils &#233;prouvaient auparavant pour leurs exploiteurs traditionnels, les aristocrates terriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le 23 octobre, une redistribution de la terre fut op&#233;r&#233;e dans certaines r&#233;gions. Dans d'autres parties du pays, les coop&#233;ratives continu&#232;rent &#224; fonctionner comme auparavant ; cependant, elles &#233;taient maintenant sous la direction des paysans eux-m&#234;mes, ce qui laisse entendre que certaines couches paysannes, malgr&#233; l'exploitation qu'elles avaient subie sous le r&#233;gime de R&#225;kosi, se rendaient compte des avantages du travail collectif. Si de nombreux paysans &#233;taient pr&#234;ts &#224; faire confiance &#224; des repr&#233;sentants d'organisations telles que le Parti des Petits Propri&#233;taires (qui refl&#233;tait et exprimait leurs traditions familiales et religieuses), ils faisaient n&#233;anmoins toujours partie d'une classe exploit&#233;e. Ils montr&#232;rent en fait qu'ils &#233;taient pr&#234;ts &#224; se joindre &#224; la classe ouvri&#232;re dans sa lutte pour des objectifs socialistes.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les agriculteurs travaillant pour un salaire dans les fermes d'&#201;tat (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, il faudrait mentionner le programme du Comit&#233; Ex&#233;cutif Municipal de Magyar&#243;v&#225;r (un organe manifestement dirig&#233; par des &#233;l&#233;ments paysans). Ce programme demandait des &#233;lections libres sous l'&#233;gide des Nations-Unies, le r&#233;tablissement imm&#233;diat des organisations professionnelles de la paysannerie et le libre exercice des professions de petit artisan et de petit commer&#231;ant. Ces points &#233;taient suivis de toute une s&#233;rie de revendications d&#233;mocratiques bourgeoises. Mais, en m&#234;me temps, ce programme r&#233;clamait &#171; la suppression de toute diff&#233;rence de classes &#187; (point 13). Cette contradiction prouve clairement que coexistent toujours au sein de la paysannerie les &#233;l&#233;ments conservateurs et les &#233;l&#233;ments r&#233;volutionnaires. Une quarantaine d'ann&#233;es auparavant, cela s'&#233;tait d&#233;j&#224; v&#233;rifi&#233; au cours de la r&#233;volution russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, l'id&#233;e des fermes collectives peut &#234;tre profond&#233;ment socialiste, mais la propri&#233;t&#233; collective.n'a un contenu socialiste que si l'association des paysans s'est op&#233;r&#233;e d'une mani&#232;re tout &#224; fait libre. Si les travailleurs agricoles sont contraints de rentrer dans les collectivit&#233;s, comme c'&#233;tait le cas avant le 23 octobre, s'ils n'organisent pas d'eux-m&#234;mes leur travail en commun, s'ils doivent au contraire ex&#233;cuter les ordres de fonctionnaires qui ne travaillent pas, si leur niveau de vie ne s'am&#233;liore pas, si les diff&#233;rences entre leur revenu et celui des bureaucrates sont &#233;lev&#233;es et augmentent sans cesse, alors&#183; ces collectivit&#233;s n'ont rien &#224; voir avec le socialisme. En fait, l'histoire a montr&#233; qu'elles peuvent &#234;tre les instruments d'une forme d'exploitation &#171; rationalis&#233;e &#187; et intensifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8) Le programme r&#233;volutionnaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les r&#233;volutions prol&#233;tariennes... interrompent &#224; chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble d&#233;j&#224; &#234;tre accompli pour le recommencer de nouveau, raillent impitoyablement les h&#233;sitations, les faiblesses et les mis&#232;res de leurs premi&#232;res tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser &#224; nouveau formidable en face d'elles, reculent constamment &#224; nouveau devant l'immensit&#233; infinie de leurs propres buts... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Marx &#8211; &lt;i&gt;Le 18 brumaire de Louis Bonaparte&lt;/i&gt;. 1852.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le vendredi 26 octobre, le Conseil National des Syndicats Libres, r&#233;cemment constitu&#233;, publia sa fameuse r&#233;solution. Ce Conseil &#233;tait une f&#233;d&#233;ration des syndicats qui venaient d'&#234;tre dissous et de se reformer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution, sign&#233;e par le pr&#233;sident du Conseil, comprenait une liste de revendications d'une grande port&#233;e ; elle rassemblait et mettait au clair les revendications avanc&#233;es par les diff&#233;rents Conseils Ouvriers de tout le pays.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&#171; &lt;i&gt;Sur le plan politique&lt;/i&gt;, les syndicats demandent :&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;1&#176; Que la lutte cesse, qu'une amnistie soit annonc&#233;e et que des n&#233;gociations soient entreprises avec les d&#233;l&#233;gu&#233;s de la jeunesse ;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;2&#176; Qu'un large gouvernement soit constitu&#233;, avec M. Imre Nagy comme pr&#233;sident, et comprenant des repr&#233;sentants des syndicats et de la jeunesse. Que la situation &#233;conomique du pays soit expos&#233;e en toute franchise ;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;3&#176; Qu'une aide soit accord&#233;e aux personnes bless&#233;es dans les luttes tragiques qui viennent de se d&#233;rouler et aux familles des victimes ;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;4&#176; Que la police et l'arm&#233;e soient renforc&#233;es pour maintenir l'ordre par une garde nationale compos&#233;e d'ouvriers et de jeunes ;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;5&#176; Qu'une organisation de la jeunesse ouvri&#232;re soit constitu&#233;e avec l'appui des syndicats ;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;6&#176; Que le nouveau gouvernement engage imm&#233;diatement des n&#233;gociations en vue du retrait des troupes sovi&#233;tiques du territoire hongrois. &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;i&gt;Sur le plan &#233;conomique&lt;/i&gt; :&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;1&#176; Constitution de conseils d'ouvriers dans toutes les usines ;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;2&#176; Instauration d'une direction ouvri&#232;re. Transformation radicale du syst&#232;me de planification et de la direction de l'&#233;conomie exerc&#233;e par l'&#201;tat. Rajustement des salaires, augmentation imm&#233;diate de 15% des salaires de moins de 1.500 forints. &#201;tablissement d'un plafond de 3.500 forints pour les traitements mensuels. Suppression des normes de production, sauf dans les usines o&#249; les conseils d'ouvriers en demanderaient le maintien. Suppression de l'imp&#244;t de 4% pay&#233; par les c&#233;libataires et les familles sans enfants. Majoration des retraites les plus faibles. Augmentation du taux des allocations familiales. Acc&#233;l&#233;ration de la construction de logements par l'&#201;tat ;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;3&#176; Les syndicats demandent en outre que soit tenue la promesse faite par M. Imre Nagy d'engager des n&#233;gociations avec les gouvernements de !'U.R.S.S. et des autres pays en vue d'&#233;tablir des relations &#233;conomiques donnant aux parties des avantages r&#233;ciproques sur la base du principe de l'&#233;galit&#233;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D'apr&#232;s Socialisme ou Barbarie, suppl&#233;ment au n&#176; 20, op. cit., p. 28.&#034; id=&#034;nh10-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution s'achevait-en demandant que les syndicats hongrois fonctionnent comme avant 1948 et prennent &#224; l'avenir le nom de &#171; Syndicats Libres de Hongrie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; du samedi 27 octobre 1956 ignora d'une mani&#232;re significative les revendications politiques, mais il publia une version plus ou moins correcte des trois points sur l'&#233;conomie. La seule partie &#233;conomique du programme doit avoir fait sursauter les lecteurs du &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt;, &#224; qui l'on disait en m&#234;me temps que la r&#233;volution &#233;tait &#171; i&lt;i&gt;nspir&#233;e du fascisme&lt;/i&gt; &#187;. Le journal du Parti Communiste britannique suivait vraisemblablement la ligne de la Praoda&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les d&#233;p&#234;ches du correspondant particulier du Daily Worker &#224; Budapest furent (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le porte-parole du Kremlin se faisait l'&#233;cho des paroles de Chepilov, ministre russe des Affaires &#201;trang&#232;res, lorsqu'il rapportait que &#171; &lt;i&gt;les &#233;v&#233;nements de Hongrie ont amplement d&#233;montr&#233; qu'un mouvement contre-r&#233;volutionnaire et r&#233;actionnaire clandestin, bien arm&#233; et dress&#233; en vue d'actions dures contre le r&#233;gime populaire, y a &#233;t&#233; organis&#233; avec des appuis ext&#233;rieurs... (mais) il est clair que la Hongrie Populaire a connu et conna&#238;t encore de nombreuses difficult&#233;s et des probl&#232;mes qui n'ont pas &#233;t&#233; r&#233;solus. Il y a eu des erreurs graves dans le domaine &#233;conomique...&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Daily Worker du 29 octobre 1956.&#034; id=&#034;nh10-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pourquoi le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; a-t-il gard&#233; le silence sur les revendications politiques du Conseil National des Syndicats Libres ? Sans aucun doute parce que le programme dans son ensemble montrait indiscutablement, une fois de plus, quelles &#233;taient r&#233;ellement les forces qui se trouvaient derri&#232;re la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers hongrois consid&#233;raient encore le probl&#232;me en termes d'&#171; &lt;i&gt;hommes de bonne volont&#233;&lt;/i&gt; &#187; auxquels ils auraient pu faire confiance ; malgr&#233; cela, ils &#233;taient suffisamment avertis des imperfections de ce point de vue pour demander que des repr&#233;sentants directs des travailleurs et des jeunes participent au gouvernement, et que le gouvernement soit soutenu par les jeunes et les travailleurs arm&#233;s en permanence. Indubitablement, ce sont les jeunes qui &#233;taient &#224; l'avant-garde de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, les syndicats hongrois n'&#233;taient pas dispos&#233;s &#224; laisser au gouvernement le soin de tout d&#233;cider &#224; leur place. En demandant que soient reconnues leurs organisations autonomes (libres, &#233;lues d&#233;mocratiquement et r&#233;ellement repr&#233;sentatives de la classe ouvri&#232;re), les travailleurs d&#233;siraient consolider et &#233;largir le pouvoir qu'ils d&#233;tenaient d&#233;j&#224;. D'o&#249; leur demande de &#171; &lt;i&gt;co&lt;/i&gt;&lt;i&gt;n&lt;/i&gt;&lt;i&gt;stitution de conseils d'ouvriers dans toutes &lt;/i&gt;&lt;i&gt;les&lt;/i&gt;&lt;i&gt; usines&lt;/i&gt; &#187;. Il est possible qu'ils n'&#233;taient pas conscients de ce qu'impliquaient leurs revendications, ni du pouvoir potentiel qu'ils avaient de les faire ex&#233;cuter. N&#233;anmoins, la tendance &#233;tait nette : dans leur vie quotidienne, dans leur travail, ils ne voulaient pas demeurer de simples ex&#233;cutants. Ils voulaient agir en leur propre nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve la preuve de ceci dans l'examen du second point des revendications &#233;conomiques, qui demande l'instauration d'une direction ouvri&#232;re et une transformation radicale du syst&#232;me de planification central et de la direction de l'&#233;conomie exerc&#233;e par l'&#201;tat. La demande est peut-&#234;tre formul&#233;e de mani&#232;re impr&#233;cise, mais nous pouvons comprendre sa logique interne. Les travailleurs rejetaient l'id&#233;e que la production soit programm&#233;e en dehors d'eux ; ils niaient le &#171; droit &#187; de la bureaucratie d'&#201;tat de donner les instructions d'en haut. Il les int&#233;ressait profond&#233;ment de. savoir ce qu'il fallait d&#233;cider au niveau national, et par qui ce serait d&#233;cid&#233; ; dans quelles industries ou dans quels secteurs industriels il fallait faire l'effort le plus consid&#233;rable, et pourquoi ; quel devait &#234;tre le volume de la production dans chaque secteur et comment la production devait &#234;tre organis&#233;e. Ils voulaient savoir dans quelle mesure tout cela affecterait leur niveau de vie, la dur&#233;e de leur semaine de travail et le rythme de travail qui s'ensuivrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique interne de cette revendication est renforc&#233;e par celles qui suivent. Il ne plane aucun doute sur ce qui se passait r&#233;ellement dans la t&#234;te des travailleurs. Le d&#233;sir d'abolir les normes de. production (sauf dans les usines o&#249; les Conseils en demanderaient le maintien) est formul&#233; avec pr&#233;cision. Cette revendication met l'accent sur un point de logique &#233;l&#233;mentaire : puisque les ouvriers sont les producteurs, il faut qu'ils soient libres d'organiser leur travail comme ils l'entendent. En fait, les travailleurs voulaient se d&#233;barrasser de tout l'appareil hi&#233;rarchis&#233; de la bureaucratie, depuis ceux qui se trouvent au sommet et prennent les d&#233;cisions-cl&#233;s concernant le niveau de la production jusqu'aux contre-ma&#238;tres et autres surveillants qui, le chronom&#232;tre &#224; la main, pressent les travailleurs pour qu'ils transforment les plans en produits finis, en passant par les &#171; sp&#233;cialistes de bureau &#187; qui essaient d'interpr&#233;ter les d&#233;cisions avec leurs courbes et leurs graphiques. Les ouvriers voyaient dans ces gens des tentatives de dominer le proc&#232;s du travail de l'ext&#233;rieur, des tentatives de subordonner le travail de l'homme &#224; celui de la machine, &#224; tel point que bien souvent la machine elle-m&#234;me &#233;tait incapable de suivre l'effort demand&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une caract&#233;ristique de la bureaucratie des. directeurs, &#224; l'Est comme &#224; l'Ouest, c'est qu'elle essaye de maintenir et d'&#233;tendre la hi&#233;rarchie parmi les travailleurs. Une telle hi&#233;rarchie est en effet une n&#233;cessit&#233; pour les patrons. Ce n'est que de cette mani&#232;re qu'ils peuvent esp&#233;rer exercer un meilleur contr&#244;le sur &#171; leur &#187; force de travail. La revendication concernant le rajustement des salaires visait justement &#224; contrebalancer cette tendance. Les travailleurs hongrois &#233;taient pleinement conscients du fait qu'une large &#233;chelle des salaires (parfois tr&#232;s compliqu&#233;e) offrait la possibilit&#233; &#224; leurs dirigeants, d'une part de favoriser le d&#233;veloppement d'une &#171; aristocratie ouvri&#232;re &#187; qui soutienne le pouvoir &#233;tabli et, d'autre part, de diviser les travailleurs, de les isoler les uns des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette lutte contre la hi&#233;rarchie et la diversification des salaires est fondamentale pour tout mouvement qui vise &#224; obtenir le pouvoir ouvrier et &#224; &#233;tablir une soci&#233;t&#233; sans classes. Cette lutte revient sur le tapis chaque fois que, aux &#201;tats-Unis, en Grande-Bretagne, en France ou en Allemagne, des gr&#232;ves &#171; sauvages &#187; &#233;clatent ind&#233;pendamment des directions syndicales. Pour maintenir leur autorit&#233;, les dirigeants cherchent &#224; diviser les &#171; dirig&#233;s &#187;. Mais, ce faisant, ils se cr&#233;ent d'&#233;normes probl&#232;mes. Quand cette tactique devient claire aux yeux des travailleurs (ce qui ne peut manquer de se produire un jour ou l'autre), la lutte se fait plus aigu&#235; encore. Par suite de la rapidit&#233; du d&#233;veloppement de la technologie moderne et par suite de l'extension ininterrompue de la division du travail, des ouvriers dont les t&#226;ches semblaient auparavant si diff&#233;rentes commencent &#224; se rendre compte qu'elles ne sont pas si diff&#233;rentes que cela. Les diff&#233;renciations de salaires (ou, du moins pour le moment, les cas les plus criants) se mettent &#224; para&#238;tre absurdes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution des syndicats r&#233;v&#233;la clairement (et c'est de la plus haute importance) que les travailleurs hongrois avaient d&#233;couvert qu'ils avaient aussi peu le droit au chapitre dans la gestion de leurs propres affaires sous la domination de la bureaucratie que du temps du capitalisme priv&#233;. Ils avaient vu que la v&#233;ritable division, dans leurs usines, dans leur soci&#233;t&#233;, dans leur vie, se trouvait entre ceux qui d&#233;cident et ceux qui n'ont qu'&#224; ob&#233;ir. Trois jours seulement apr&#232;s le d&#233;but de l'insurrection, alors que la bataille faisait encore rage, leur programme &#233;tait l'affirmation de tout ce pour quoi ils combattaient. C'&#233;tait un programme fondamentalement r&#233;volutionnaire, m&#234;me s'ils n'avaient qu' une petite id&#233;e de la mani&#232;re de le r&#233;aliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette nouvelle f&#233;d&#233;ration syndicale, d&#233;barrass&#233;e de sa direction bureaucratique, &#233;lue d&#233;mocratiquement et s'appuyant sur les Conseils Ouvriers et sur leurs revendications, est caract&#233;ristique de la sc&#232;ne politique hongroise au cours de ces derniers jours d'octobre 1956. La libert&#233; &#233;tait devenue un &#233;lixir, aval&#233; goul&#251;ment par un peuple mort de soif. Les Hongrois semblaient deviner que cette libert&#233; serait de courte dur&#233;e ; c'est pourquoi ils s'affairaient &#224; r&#233;organiser tout ce qui les concernait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;9) La dualit&#233; du pouvoir&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; En quoi consiste la dualit&#233; du pouvoir ? En ceci qu'&#224; c&#244;t&#233; du Gouvernement provisoire, du gouvernement de la bourgeoisie, s'est form&#233; un autre gouvernement, faible encore, embryonnaire, mais qui n'en a pas moins une existence r&#233;elle, incontestable, et qui grandit : ce sont les soviets des d&#233;put&#233;s ouvriers et soldats... un pouvoir qui s'appuie directement sur un coup de force r&#233;volutionnaire, sur l'initiative directe, venant d'en bas, des masses populaires, et non sur une loi &#233;dict&#233;e par un pouvoir d'&#201;tat centralis&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine &#8211;&lt;i&gt; Sur la dualit&#233; du Pouvoir&lt;/i&gt; &#8211; avril 1917.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs partis avaient subitement refait leur apparition ; parmi eux, le Parti Social-D&#233;mocrate, le Parti National Paysan et le Parti des Petits Propri&#233;taires. K&#225;d&#225;r divulgua alors que le Parti Communiste avait &#233;t&#233; &#171; r&#233;organis&#233; &#187;. Il devait porter un nouveau nom : Parti Socialiste Ouvrier. Le nouveau comit&#233; ex&#233;cutif serait uniquement compos&#233; de personnalit&#233;s qui avaient combattu R&#225;kosi (K&#225;d&#225;r lui-m&#234;me, Nagy et cinq autres).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ces journ&#233;es d'octobre, vingt-cinq nouveaux quotidiens remplac&#232;rent les cinq organes de presse ob&#233;issants et lugubres de la d&#233;funte &#171; bureaucratie populaire &#187;. Les gens n'y lisaient pas que des informations (de vraies informations enfin), mais aussi des d&#233;bats d'opinion, des pol&#233;miques acerbes, des commentaires frappants, parfois satiriques et toujours pleins de bon sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il n'y avait gu&#232;re de quoi se r&#233;jouir &#224; Budapest. Les armes se faisaient entendre jour et nuit. Il n'y avait plus de transports publics. Les chars russes mis hors de combat restaient l&#224;, disloqu&#233;s, tandis que d'autres chars parcouraient les rues en permanence. Les maisons d&#233;labr&#233;es, d&#233;figur&#233;es par les trous d'obus, jetaient des ombres grotesques sur les centaines de corps qui gisaient dans la rue au milieu des morceaux de verre, des douilles vides et de tas d'autres d&#233;bris&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon le copain hongrois, les corps qu'on voyait partout &#233;taient uniquement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. De temps &#224; autre, une camionnette portant l'embl&#232;me de la Croix-Rouge ou un camion rempli de &#171; combattants de la libert&#233; &#187; roulaient au milieu de tout cela. Quelques magasins d'alimentation &#233;taient ouverts ; mais les cin&#233;mas, les th&#233;&#226;tres, les restaurants &#233;taient ferm&#233;s. Dans le feu de l'action, on n'avait gu&#232;re le temps ni l'envie de s'amuser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de la nuit de vendredi, la lutte s'&#233;tait faite de plus en plus acharn&#233;e. Cinq mille cinq cents prisonniers politiques avaient d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;livr&#233;s par les insurg&#233;s et, dans la nuit de samedi &#224; dimanche, les &#171; gars &#187; firent irruption dans la prison de Budapest et d&#233;livr&#232;rent tous les prisonniers politiques qui s'y trouvaient enferm&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pas seulement ; ils lib&#233;r&#232;rent aussi les prisonniers de droit civil, car (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La piteuse condition physique de ces derniers et les r&#233;cits atroces qu'ils firent des tortures qu'ils avaient subies contribu&#232;rent &#224; accro&#238;tre la haine que le peuple &#233;prouvait pour la police secr&#232;te. Ces r&#233;cits, ajout&#233;s au fait que seuls les hommes de l'A.V.O. se battaient au c&#244;t&#233; des Russes, porta la col&#232;re des gens &#224; son comble. A dater de ce moment, la plupart des A.V.O. captur&#233;s furent battus &#224; mort et pendus par les pieds ; souvent, la foule leur crachait dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Radio-Budapest lan&#231;ait encore des appels pour un cessez-le-feu. Elle r&#233;p&#233;tait sans arr&#234;t les promesses de K&#225;d&#225;r et de Nagy. Ces derniers promirent des augmentations imm&#233;diates des salaires, puis la formation de conseils ouvriers dans toutes les usines (&#233;tant donn&#233; que chaque usine avait d&#233;j&#224; son conseil ouvrier, c'&#233;tait une proposition sinistre &#224; souhait !). Ils promirent aussi d'entamer imm&#233;diatement des n&#233;gociations visant &#224; mettre les relations russo-hongroises sur un pied d'&#233;galit&#233;. Mais ils ajout&#232;rent que rien de tout cela n'entrerait en vigueur avant le r&#233;tablissement &#171; de l'ordre et de la loi &#187;. D'un bout &#224; l'autre, &#171; l'ordre et la loi &#187; demeuraient le refrain de Nagy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui Nagy esp&#233;rait-il impressionner par ses appels &#224; &#171; l'ordre &#187; ?Les ouvriers, peut-&#234;tre ? Il n'ignorait pas que les d&#233;l&#233;gu&#233;s des principaux comit&#233;s de toute la Hongrie s'&#233;taient rencontr&#233;s &#224; Gyor pour coordonner et exposer les revendications du peuple. Celles-ci incluaient maintenant le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie. La pr&#233;sence &#224; Gyor des d&#233;l&#233;gu&#233;s de Budapest donnait probablement lieu &#224; croire la nouvelle selon laquelle un gouvernement provisoire &#233;tait en train de se constituer dans cette ville. Il fallait donc que Nagy se procure des appuis &#171; influents &#187; le plus vite possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nagy prit &#224; nouveau la parole &#224; Radio-Budapest (toutes les autres stations de radio du pays &#8211; Miskolc, Gyor, P&#233;cs, Szeged, Debrecen et Magyar&#243;v&#225;r &#8211; &#233;taient d&#233;sormais sous le contr&#244;le des Conseils R&#233;volutionnaires). Il annon&#231;a des concessions : l'A.V.O. serait dissoute et le gouvernement &#171; r&#233;organis&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il promit un cessez-le-feu durant la &#171; r&#233;organisation &#187; du gouvernement. Dans l'intervalle, un certain .nombre de groupes de combattants s'&#233;taient rendus, faute de munitions. Mais en plusieurs endroits, notamment place Sz&#233;na et &#224; la caserne Kili&#225;n, des groupes r&#233;sistaient encore. A la fin de la semaine, beaucoup de gens commen&#231;aient &#224; penser que la r&#233;volution &#233;tait victorieuse. Les chars russes n'attaquaient plus, et le bruit courait qu'ils allaient peut-&#234;tre quitter Budapest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant les travailleurs se d&#233;fiaient toujours de Nagy. Avec ses nombreuses affirmations &#224; propos de &#171; l'ordre &#187;, etc... , son attitude leur paraissait d&#233;lib&#233;r&#233;ment temporisatrice, visant &#224; renforcer son emprise sur le pays. Le lundi 29 octobre, les d&#233;l&#233;gu&#233;s de tous les Conseils du pays, r&#233;unis &#224; Gyor, adress&#232;rent &#224; Nagy une r&#233;solution &#233;nergique qui r&#233;affirmait leurs revendications. Ce message prenait presque la valeur d'un. ultimatum.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mardi matin, tr&#232;s t&#244;t, Radio-Budapest confirma que l'Arm&#233;e Rouge allait se retirer. Plus tard, dans l'apr&#232;s-midi, l'information du &#171; &lt;i&gt;d&#233;but de l'&#233;vacuation des troupes sovi&#233;tiques&lt;/i&gt; &#187; fut radiodiffus&#233;e, &#233;manant du premier ministre. En m&#234;me temps, Nagy disait que, &#171; &lt;i&gt;pour assurer que le d&#233;part des troupes se fasse partout sans d&#233;sordres, les citoyens doivent s'abstenir de tout acte de provocation, d'hostilit&#233; ou de nature &#224; troubler le retrait des troupes.&lt;/i&gt; &#187; Il appelait &#233;galement &#224; la reprise du travail. Des appels similaires furent diffus&#233;s le m&#234;me jour par Tildy et K&#225;d&#225;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les unit&#233;s de l'Arm&#233;e Rouge commenc&#232;rent &#224; quitter Budapest &#224; 16 heures. Mais les travailleurs restaient m&#233;fiants. A Gyor, les d&#233;l&#233;gu&#233;s des Conseils proclam&#232;rent imm&#233;diatement qu'il fallait continuer et renforcer la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il y avait d&#233;j&#224; eu une reprise du travail dans quelques usines. Les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; jusqu'&#224; ce que le dernier soldat russe ait quitt&#233; le pays ; on n'envisagerait l'&#233;ventualit&#233; d'une reprise du travail que lorsque les n&#233;gociations sur les autres revendications seraient entam&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pays &#233;tait toujours paralys&#233; par la gr&#232;ve quand une d&#233;claration officielle annon&#231;a que c'&#233;taient Andr&#225;s Hegedus et Erno Gero, et non Imre Nagy, qui portaient enti&#232;rement la responsabilit&#233; de l'appel aux troupes russes. Au moment o&#249; leur autorit&#233; &#233;tait au plus bas, Nagy et son gouvernement d&#233;cidaient de renier toute responsabilit&#233; dans l'un des &#233;v&#233;nements les plus importants de toute cette p&#233;riode, l'appel au Pacte de Varsovie ! Cependant. Nagy ne donna pas d'explications &#224; propos du silence qu'il avait observ&#233; sur le sujet pendant une semaine enti&#232;re. Le fait ne manqua pas d'&#234;tre remarqu&#233; par les travailleurs hongrois. Quelques jours auparavant, cette d&#233;claration aurait pu leur en imposer ; &#224; pr&#233;sent, il &#233;tait trop tard : ils continu&#232;rent la gr&#232;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'esprit des Hongrois, chaque jour qui passait att&#233;nuait l'importance de cette d&#233;claration : elle &#233;tait hors de propos. Mais en ce qui concernait la classe dirigeante, elle montra exactement l'impasse dans laquelle celle-ci se trouvait. Les dirigeants d&#233;sesp&#233;raient de r&#233;tablir leur &#171; ordre &#187; et leur contr&#244;le de la situation, de regagner leur autorit&#233; perdue. Qui sait exactement dans quelle mesure ils y sont parvenus gr&#226;ce &#224; cette d&#233;claration ? De nombreux intellectuels l'accueillirent comme une perche tendue &#224; leur incertitude. Nagy retrouva une place dans leurs c&#339;urs, et le gouvernement recouvra ainsi un peu de son autorit&#233;. De larges fractions de l'arm&#233;e et de la police se remirent &#224; ob&#233;ir &#224; ses ordres. Elles suivirent les instructions du gouvernement et prirent sans coup f&#233;rir la rel&#232;ve des troupes russes qui se retiraient de Budapest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, par contre, dans certains quartiers de Budapest et dans le reste du pays, les travailleurs rest&#232;rent en armes et solidement attach&#233;s &#224; leurs organisations. On se trouvait en face d'une situation classique de &#171; double pouvoir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le peuple hongrois fut affaibli dans un moment extr&#234;mement critique par la volont&#233; f&#233;brile du gouvernement de reprendre le contr&#244;le de la situation. De plus, l'Arm&#233;e Rouge ne s'&#233;tait retir&#233;e de Budapest que pour occuper des positions &#224; l'ext&#233;rieur de la ville ! Celle-ci &#233;tait encercl&#233;e par les chars russes. Au m&#234;me moment, des troupes sovi&#233;tiques fra&#238;ches p&#233;n&#233;traient par divisions enti&#232;res dans la partie nord-est du pays. Le jeudi 1er novembre (alors que la force a&#233;rienne britannique &#233;tait occup&#233;e &#224; bombarder les &#201;gyptiens &#224; Suez), ces nouvelles unit&#233;s de l'Arm&#233;e Rouge avaient d&#233;j&#224; atteint Szolnok, dans le centre de la Hongrie. 110 kilom&#232;tres seulement les s&#233;paraient encore de Budapest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s que les Conseils R&#233;volutionnaires, les Conseils Ouvriers et les autres organisations autonomes du nord-est de la Hongrie (ceux de Miskolc, entre autres) apprirent ces mouvements des troupes russes, ils en inform&#232;rent les autres Conseils du pays. Ils adress&#232;rent plusieurs ultimatum &#224; Nagy : si les soldats de l' Arm&#233;e Rouge ne cessaient imm&#233;diatement de p&#233;n&#233;trer en Hongrie, les Conseils prendraient des mesures &#233;nergiques ; cela impliquait que la population essayerait de les arr&#234;ter elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Conseils ne re&#231;urent aucune r&#233;ponse officielle. Plusieurs ministres du gouvernement-nouvelle formule firent encore appel &#224; &#171; l'ordre &#187; et &#224; la reprise du travail. A pr&#233;sent, la gr&#232;ve paralysait les derniers secteurs de l'industrie qui avaient encore fonctionn&#233; jusqu'&#224; ce jour. &#171; &lt;i&gt;Les travailleurs r&#233;p&#233;taient : les Russes doivent d'abord partir, apr&#232;s seulement nous mettrons fin &#224; la gr&#232;ve&lt;/i&gt;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;George Mikes, op. cit., p. 145.&#034; id=&#034;nh10-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir du 1er novembre, Nagy &#233;tait vraiment tendu. La d&#233;l&#233;gation du gouvernement hongrois (qui comprenait Pal Mal&#233;ter, le communiste estim&#233; de tous qui s'&#233;tait signal&#233; &#224; la caserne Kili&#225;n et qui &#233;tait maintenant ministre de la D&#233;fense, ainsi que son chef d'&#233;tat-major, le g&#233;n&#233;ral Istv&#225;n Kov&#225;cs) &#233;tait toujours en train de n&#233;gocier le retrait de l' Arm&#233;e Rouge et d'autres probl&#232;mes militaires avec les repr&#233;sentants du Kremlin. Les Russes d&#233;clar&#232;rent que les troupes qui entraient en Hongrie n'&#233;taient l&#224; que pour couvrir la retraite. Mais Nagy &#233;tait maintenant parfaitement conscient des intentions du Kremlin. Il savait &#224; quoi les nouvelles divisions russes &#233;taient destin&#233;es. Il en fut r&#233;duit au d&#233;sespoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juste avant 7 heures du soir, le premier ministre Nagy, qui, dans le courant de la journ&#233;e, avait pris en charge le minist&#232;re des Affaires &#201;trang&#232;res, pronon&#231;a &#224; la radio une br&#232;ve allocution dans laquelle il proclamait la neutralit&#233; de la R&#233;publique Populaire de Hongrie. Nagy avait parcouru un long chemin avant de satisfaire les revendications des r&#233;volutionnaires. Le 24 octobre, il avait invoqu&#233; le Pacte de Varsovie ; le 1er novembre, il le r&#233;voqua, mais il &#233;tait trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, vendredi 2 novembre, le d&#233;l&#233;gu&#233; russe aux Nations-Unies d&#233;clara que toutes les nouvelles faisant &#233;tat d'un retour des troupes sovi&#233;tiques en Hongrie &#233;taient &#171; &lt;i&gt;absolument sans fondement&lt;/i&gt; &#187;. La plupart des d&#233;l&#233;gu&#233;s occidentaux avaient une id&#233;e approximative de la situation r&#233;elle qui r&#233;gnait en Hongrie. En effet, les &#233;missions des diff&#233;rentes stations de radio contr&#244;l&#233;es par les r&#233;volutionnaires &#233;taient capt&#233;es par les stations d'&#233;coute d'Europe et d'Am&#233;rique. Pourtant, ni &#224; ce moment-l&#224;, ni plus tard, les d&#233;l&#233;gu&#233;s occidentaux ne mirent l'U.R.S.S. &#171; dans l'embarras &#187; en mettant en doute les affirmations de ses repr&#233;sentants. D'ailleurs, pourquoi l'auraient-ils fait ? Le secr&#233;taire d'&#201;tat am&#233;ricain, John Foster Dulles, avait d&#233;j&#224; r&#233;sum&#233; leur point de vue onze jours auparavant, le 22 octobre, quand, dans un discours prononc&#233; &#224; Washington, il avait admis la l&#233;gitimit&#233; du stationnement des troupes russes en Pologne en vertu du Pacte de Varsovie : &#171; &lt;i&gt;Du point de vue de la l&#233;gislation internationale et de la violation des trait&#233;s, je ne pense pas que l'on puisse pr&#233;tendre qu'il s'agit l&#224; de la violation d'un trait&#233;. &lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;New York Times du 23 octobre 1956.&#034; id=&#034;nh10-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le samedi 3 novembre, &#224; 14 heures 18, Radio-Budapest annon&#231;a : &#171; &lt;i&gt;La d&#233;l&#233;gation sovi&#233;tique a promis que les trains transportant des troupes ne passeront plus la fronti&#232;re hongroise&lt;/i&gt;. &#187; Cette promesse pouvait tout aussi bien &#234;tre respect&#233;e : les unit&#233;s de l'Arm&#233;e Rouge avaient d&#233;j&#224; occup&#233; les champs d'aviation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D&#232;s le premier jour de la r&#233;volution, bloquant ainsi tous les avions (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les carrefours principaux et les gares dans presque tout le pays, &#224; l'exception des grandes villes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard dans l'apr&#232;s-midi, quatre des ministres de Nagy &#8211; K&#225;d&#225;r, Apr&#243;, Maros&#225;n et M&#252;nnich &#8211; disparurent. Ils se trouvaient en fait &#224; l'ambassade de Russie, o&#249; ils avaient &#233;t&#233; invit&#233;s pour une r&#233;union avec Mikoyan, qui venait d'arriver de Moscou par avion. Plusieurs membres du dernier cabinet de Nagy &#233;taient persuad&#233;s que les Russes n'attaqueraient pas. On rapporte que m&#234;me P&#225;l Mal&#233;ter, le chef de la d&#233;l&#233;gation qui n&#233;gociait toujours au quartier g&#233;n&#233;ral de l'Arm&#233;e Rouge, &#171; &lt;i&gt;faisait confiance &#224; leurs paroles et &#224; leur sinc&#233;rit&#233; &lt;/i&gt; &#187;. Le m&#234;me jour, deux ministres, Zolt&#225;n Tildy, ministre d'&#201;tat et G&#233;za Losoncz y tinrent une conf&#233;rence de presse dans la salle des Gobelins du Parlement. Interrog&#233; sur l'imminence d'une nouvelle attaque russe, Tildy r&#233;pondit : &#171; &lt;i&gt;Une telle trag&#233;die est humainement impossible... elle n'aura jamais lieu.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ouvriers ne partageaient pas son optimisme. La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale &#233;tait maintenant totale. Les ouvriers contr&#244;laient vraiment la situation. Si Nagy &#233;tait un tant soi peu diff&#233;rent des autres, c'&#233;tait maintenant qu'il devait le montrer. Un appel de sa part invitant les travailleurs &#224; se tenir en &#233;veil aurait galvanis&#233; les r&#233;volutionnaires ; au lieu de cela, Nagy fit appel... aux Nations-Unies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu avant minuit, le colonel Pal Mal&#233;ter et le g&#233;n&#233;ral Kov&#225;cs furent arr&#234;t&#233;s par les officiers de l' Arm&#233;e Rouge, alors qu'ils participaient encore officiellement aux &#171; n&#233;gociations &#187;. Ils furent emprisonn&#233;s dans une villa de l'avenue Gorky. Les jeux &#233;taient faits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?851-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Quatri&#232;me partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb10-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Op. cit., p. 166. Ripka fut ministre dans le gouvernement tch&#233;coslovaque qui fut constitu&#233; apr&#232;s la guerre sous la pr&#233;sidence de Benes. Il s'exila &#224; la suite du putsch communiste de 1948 et mourut en 1958. Ce n'&#233;tait certes pas un r&#233;volutionnaire, mais il n'&#233;tait pas pour autant fasciste ; disons que c'&#233;tait l'un des sociaux-d&#233;mocrates tch&#232;ques les plus &#224; gauche.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;On trouvera une description du Conseil Paysan de B&#225;bolna chez Peter Fryer, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, pp. 60-62.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Jour ou le gouvernement Nagy faisait monter &#224; Budapest des troupes hongroises pour &#171; canaliser la situation &#187;. Un des r&#233;giments, pris pour des renforts russes, essuya le feu des r&#233;volutionnaires. Le lendemain, l'unit&#233; tout enti&#232;re passait du c&#244;t&#233; de la r&#233;volution apr&#232;s avoir chass&#233; les officiers hostiles.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les bureaucrates de l'O.N.U. eux-m&#234;mes admirent ce fait. Le rapport d'un comit&#233; extraordinaire des Nations-Unies sur la Hongrie affirme : &#171; &lt;i&gt;Les Conseils Ouvriers ont &#233;merg&#233; de la r&#233;volution comme les seules organisations qui recevaient le soutien de la majorit&#233; &#233;crasante du peuple et qui &#233;taient &#224; m&#234;me de r&#233;clamer du gouvernement qu'il n&#233;gocie avec eux, et cela parce qu'ils constituaient une force capable de faire reprendre le travail.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Nord-Est de la Hongrie, aux confins de la Tch&#233;coslovaquie. Mines de charbon et aci&#233;ries, parmi les plus importantes du pays. Centrale &#233;lectrique importante, fonderies. Centre de l'industrie chimique hongroise.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Socialisme ou Barbarie, suppl&#233;ment au n&#176; 20, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 26.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; &lt;i&gt;La contre-r&#233;volution en Hongrie est devenue soul&#232;vement dans la soir&#233;e de mardi.&lt;/i&gt; &#187; (&lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; du 25 octobre 1956). Dans la m&#234;me &#233;dition de ce journal, on trouve un article intitul&#233; : &#171; &lt;i&gt;Cet enfer qu'&#233;tait le r&#233;gime Horty&lt;/i&gt; &#187;, ce qui sous-entendait que la r&#233;volte &#233;tait une r&#233;volte fasciste.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Dans son livre &lt;i&gt;A Handful of Ashes&lt;/i&gt; (Une poign&#233;e de cendres), Noel Barber, journaliste au &lt;i&gt;Daily Mail&lt;/i&gt;, cite ce qu'il appelle : &#171; Les revendications de l'Union des &#201;crivains &#187; (pp. 89-90). Sa citation a assez peu &#224; voir avec le texte original. Ainsi, il ne fait absolument pas mention de la gestion ouvri&#232;re ou du contr&#244;le ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Une autre preuve &#233;clatante de cette attitude de la bourgeoisie occidentale est fournie par le disque 33 t./25 cm sorti par Europe n&#176; 1 &#171; au b&#233;n&#233;fice des sinistr&#233;s hongrois &#187;. Sur les deux faces du disque, consacr&#233; &#224; la relation des &#233;v&#233;nements du 24 octobre au 8 novembre, les reporters Gilbert Lauzen et Andr&#233; Teillet r&#233;ussissent l'incroyable performance de ne pas faire une seule fois allusion aux Conseils Ouvriers, ni m&#234;me &#224; aucun autre Conseil. Par contre, ce qui ne manque pas, ce sont les interviews de Hongrois (dont celle du Cardinal Mindzenty) qui mettent l'accent sur le nationalisme, le patriotisme, etc...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les agriculteurs travaillant pour un salaire dans les fermes d'&#201;tat (sovkhoz) peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;s comme des ouvriers agricoles puisqu'ils ne poss&#232;dent pas du tout d'&#233;quipement de production (outils, cheptel, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;D'apr&#232;s &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, suppl&#233;ment au n&#176; 20, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 28.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les d&#233;p&#234;ches du correspondant particulier du &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; &#224; Budapest furent tronqu&#233;es sans merci par l'&#233;diteur : puis celui-ci n'en fit plus aucun cas.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; du 29 octobre 1956.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Selon le copain hongrois, les corps qu'on voyait partout &#233;taient uniquement ceux des membres de l'A.V.O. et des Russes ; les corps des r&#233;volutionnaires tomb&#233;s &#233;taient tous enterr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Pas seulement ; ils lib&#233;r&#232;rent aussi les prisonniers de droit civil, car tous &#233;taient m&#233;lang&#233;s et il n'&#233;tait pas possible de faire Je tri, sans qu'on puisse savoir si c'&#233;tait le fait d'une d&#233;cision consciente.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Il y avait d&#233;j&#224; eu une reprise du travail dans quelques usines. Les transports publics avaient recommenc&#233; &#224; fonctionner le samedi 27 octobre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;George Mikes, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 145.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;New York Times&lt;/i&gt; du 23 octobre 1956.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;D&#232;s le premier jour de la r&#233;volution, bloquant ainsi tous les avions hongrois au sol.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers (2/6)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?849-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers</link>
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		<dc:date>2016-10-31T12:09:22Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voir la premi&#232;re partie (.../...) 4) Nagy appelle les chars russes &#171; Le parti lutte pour une R&#233;publique Ouvri&#232;re et Paysanne plus d&#233;mocratique dans laquelle la police et l'arm&#233;e de m&#233;tier seraient compl&#232;tement &#233;limin&#233;es et remplac&#233;es par l'armement g&#233;n&#233;ral du peuple, par une milice universelle ; toutes les fonctions seraient non seulement &#233;lectives mais &#233;galement sujettes &#224; r&#233;vocation imm&#233;diate par une majorit&#233; d'&#233;lecteurs. Toutes les fonctions sans exceptions seraient pay&#233;es au bar&#232;me (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton849.jpg?1621969040' class='spip_logo spip_logo_right' width='112' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?848-hongrie-1956' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la premi&#232;re partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4) Nagy appelle les chars russes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le parti lutte pour une R&#233;publique Ouvri&#232;re et Paysanne plus d&#233;mocratique dans laquelle la police et l'arm&#233;e de m&#233;tier seraient compl&#232;tement &#233;limin&#233;es et remplac&#233;es par l'armement g&#233;n&#233;ral du peuple, par une milice universelle ; toutes les fonctions seraient non seulement &#233;lectives mais &#233;galement sujettes &#224; r&#233;vocation imm&#233;diate par une majorit&#233; d'&#233;lecteurs. Toutes les fonctions sans exceptions seraient pay&#233;es au bar&#232;me du salaire moyen d'un ouvrier qualifi&#233;. Tout es les institutions parlementaires repr&#233;sentatives laisseraient graduellement la place &#224; des soviets... fonctionnant &#224; la fois comme corps l&#233;gislatifs et ex&#233;cutifs. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V.I. L&#233;nine &#8211; &lt;i&gt;Mat&#233;riaux pour la r&#233;vision du Programme du Parti&lt;/i&gt; &#8211; Mai 1917.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les nouvelles se r&#233;pandirent rapidement. Dans la demi-heure qui suivit les premiers coups de feu de la rue Br&#243;dy S&#225;ndor (et pendant que Radio-Budapest diffusait sans discontinuer des flashes annon&#231;ant que &#171; des bandes fascistes et contre-r&#233;volutionnaires arm&#233;es &#233;taient en train d'attaquer des &#233;difices publics dans le centre de la ville &#187;), la v&#233;rit&#233; sur les &#233;v&#233;nements de la Maison de la Radio &#233;tait connue de presque tout le monde en ville. Le reste du pays fut au courant peu apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les mois de gestation intellectuelle, on avait eu peu d'&#233;chos du point de vue des ouvriers. Le 21 octobre, un ouvrier d'une usine de Csepel avait dit : &#171; &lt;i&gt;Soyez tranquilles, nous parlerons aussi&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'insurrection Hongroise, suppl&#233;ment au n&#176; 20 de Socialisme ou Barbarie, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Maintenant, c'&#233;tait avec des faits concrets qu'ils parlaient. Ceux qui, un peu plus t&#244;t, avaient quitt&#233; les fabriques d'armes y retourn&#232;rent. Leurs camarades des &#233;quipes de nuit les aid&#232;rent &#224; charger des camions d'armes r&#233;quisitionn&#233;es pour la cause : revolvers, fusils, fusils mitrailleurs et munitions. Puis de nombreux ouvriers des &#233;quipes de nuit quitt&#232;rent les usines et se rendirent rue Br&#243;dy S&#225;ndor pour aider &#224; distribuer les armes et pour se joindre &#224; la foule, dont le nombre ne cessait d'augmenter. La police municipale n'essaya pas de disperser les manifestants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux policiers remirent leurs armes aux ouvriers et aux &#233;tudiants, puis se tinrent &#224; l'&#233;cart ; quelques-uns se joignirent m&#234;me &#224; la manifestation. De m&#234;me pour les militaires : une foule de soldats pass&#232;rent leurs armes aux manifestants et, bien que la majorit&#233; d'entre eux ne se soient pas battus au c&#244;t&#233; des r&#233;volutionnaires, aucun pratiquement ne se battit contre eux. Ce qui peut s'expliquer facilement : la plupart des soldats &#233;taient de jeunes paysans, et les paysans avaient &#233;t&#233; beaucoup moins touch&#233;s par l'agitation latente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant que les combats se poursuivaient dans la rue Br&#243;dy S&#225;ndor et que l'on s'effor&#231;ait de prendre possession de la Maison de la Radio, des milliers de travailleurs et d'&#233;tudiants formaient des groupes dans les rues environnantes. Ces groupes s'&#233;parpill&#232;rent dans la ville pour &#233;tablir des barrages de contr&#244;le et occuper quelques-unes des places principales. Toutes les voitures &#233;taient contr&#244;l&#233;es. Si on y trouvait un membre de l'A.V.O., la voiture &#233;tait r&#233;quisitionn&#233;e et les passagers &#233;taient bons pour continuer &#224; pied. A ce stade, on peut remarquer qu'il n'y avait pas encore d'attaque g&#233;n&#233;ralis&#233;e contre l'A.V.O.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A 1 heure du matin, toutes les rues et les places principales (y compris la place du Parlement) &#233;taient occup&#233;es par la foule, tandis que des groupes importants, munis d'assortiments d'armes l&#233;g&#232;res, s'installaient aux points strat&#233;giques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mensonges de Ger&#246; passaient toujours sur les ondes, cautionn&#233;s par un Conseil des ministres de la R&#233;publique Populaire de Hongrie compl&#232;tement en dehors du coup : &#171; Des &#233;l&#233;ments fascistes et r&#233;actionnaires ont d&#233;clench&#233; une attaque arm&#233;e contre nos b&#226;timents publics et contre nos forces de l'ordre. Afin de r&#233;tablir l'ordre, et jusqu'&#224; ce que d'autres mesures soient prises, tous les rassemblements, r&#233;unions et manifestations sont interdits. Les diff&#233;rents corps des forces de s&#233;curit&#233; ont re&#231;u l'ordre de s&#233;vir avec la plus grande rigueur et d'appliquer strictement la loi contre quiconque enfreindra cet ordre. &#187; Plus tard dans la nuit, le terme &#171; fascistes &#187; fut remplac&#233; par celui de &#171; contre-r&#233;volutionnaires &#187;. Bien entendu, on ne fit aucune allusion au tirs de mitrailleuse de l'A.V.O., ni &#224; l'assassinat de tous ces gens d&#233;sarm&#233;s qui participaient &#224; une manifestation pacifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut bien souligner que si la situation avait atteint &#224; ce moment-l&#224; les dimensions d'une insurrection arm&#233;e, el&lt;i&gt;le n'avait aucunement &#233;t&#233; projet&#233;e ou organis&#233;e&lt;/i&gt;. De nombreux commentateurs, dans le monde entier, pr&#233;tendirent que la chose avait &#233;t&#233; organis&#233;e au pr&#233;alable, ou s'abstinrent tout simplement de mentionner la spontan&#233;it&#233; du mouvement. Qu'ils aient &#233;t&#233; aux ordres de l'Est ou de l'Ouest, dans les deux cas ces commentateurs ne furent pas &#224; m&#234;me de comprendre comment de simples individus pouvaient avoir une action efficace contre l'&#201;tat sans une organisation hi&#233;rarchis&#233;e et soigneusement contr&#244;l&#233;e par ses dirigeants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'avons montr&#233; plus haut, les Russes aussi bien que les puissances occidentales avaient apr&#232;s la guerre maintenu dans leurs fonctions de nombreux membres de l'administration nazie. Pour ces gens, la vraie condition de l'efficacit&#233; &#233;tait une organisation dont la hi&#233;rarchie soit bas&#233;e sur le privil&#232;ge et qui soit renforc&#233;e par un processus d&#233;cisionnel fonctionnant rigidement de haut en bas, Leurs cerveaux avaient &#233;t&#233; conditionn&#233;s &#224; ne consid&#233;rer comme seule possible qu'une telle structure. Il est par cons&#233;quent bien possible qu'ils aient cru erron&#233;ment que l'efficacit&#233; des r&#233;volutionnaires hongrois d&#233;pendait n&#233;cessairement d'une organisation semblable &#224; la leur. Comment, disaient-ils, de simples ouvriers, des &#233;tudiants et d'autres gens auraient-ils pu avoir un syst&#232;me de communications aussi efficace ? Comment auraient-ils pu s'armer aussi rapidement et aussi facilement ? En fait, les &#233;v&#233;nements qui se d&#233;roul&#232;rent en Hongrie durant la derni&#232;re semaine d'octobre 1956, montr&#232;rent clairement que les travailleurs utilisaient de toutes autres m&#233;thodes d'organisation. Si les r&#233;volutionnaires s'organisent de la m&#234;me mani&#232;re que ceux dont ils essayent de renverser le pouvoir, leur combat est perdu d'avance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant les premi&#232;res heures du mercredi 24 octobre, ouvriers et &#233;tudiants moururent dans les rues pour la libert&#233; supr&#234;me de d&#233;cider comment faire fonctionner leur soci&#233;t&#233;. Entre-temps, les dirigeants du parti man&#339;uvraient en coulisses. Pour commencer, Ger&#246; fit perdre son poste au premier ministre. On n'avait gu&#232;re entendu parler d'Andr&#225;s Hegedus, un docile pantin de R&#225;kosi, m&#234;me avant qu'il dev&#238;nt premier ministre, et maintenant, on le mettait au rencart. Ger&#246; invita Nagy &#224; le remplacer, et ne semble pas que celui-ci ait eu besoin d'&#234;tre persuad&#233; ou qu'il ait pos&#233; des conditions. Aucune annonce officielle de ce remaniement ne fut faite. La premi&#232;re fois que le peuple hongrois l'apprit, ce fut &#224; 7 h. 30 du matin, quand la radio fit mention de Nagy comme &#171; pr&#233;sident du Conseil des ministres &#187; &#8211; le terme officiel pour d&#233;signer un premier ministre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A 7 h. 45, la radio annon&#231;a que le ministre de l'int&#233;rieur avait proclam&#233; la loi martiale, &#171; &lt;i&gt;&#233;tant donn&#233; que les op&#233;rations de nettoyage contre les groupes contre-r&#233;volutionnaires qui se livrent au pillage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il est significatif que, durant toute la r&#233;volution, aucun observateur autre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;i&gt;sont encore en cours.&lt;/i&gt; &#187; A 8 heures du matin, on annon&#231;a la d&#233;cision qui devait bouleverser les esprits : en accord avec les termes du trait&#233; de Varsovie, le gouvernement avait demand&#233; l'aide des unit&#233;s militaires russes en garnison en Hongrie. &#171; &lt;i&gt;Les troupes sovi&#233;tiques, conform&#233;ment &#224; la requ&#234;te du gouvernement, prennent part au r&#233;tablissement de l'ordre&lt;/i&gt;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hubert Ripka, Eastern Europe in the post-war World, p. 163.&#034; id=&#034;nh11-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Imre Nagy &#233;tait sans aucun doute le premier ministre du gouvernement qui fit appel aux troupes russes. Mais on ne sait pas exactement si, ce faisant, il fut dup&#233;. Le fait est qu'un grand nombre d'intellectuels et d'&#233;tudiants ressentirent cela comme une &#171; trahison &#187; ; dans un moment crucial de la lutte, leur moral subit un choc tr&#232;s dur. Nagy tomba dans leur estime. Mais pourquoi tant d'intellectuels se faisaient-ils des illusions &#224; propos de Nagy ? Nagy &#233;tait un homme qui se souciait avant tout de l'&#171; ordre &#187;. Il n'avait jamais montr&#233; que son id&#233;e de l'ordre f&#251;t autre chose qu'une forme lib&#233;ralis&#233;e de l'&#171; ordre &#187; qui avait r&#233;gn&#233; dans la Hongrie satellis&#233;e. Et dans la situation de ce 24 octobre 1956, les revendications pour ce genre d'&#171; ordre &#187; avaient &#233;t&#233; enterr&#233;es depuis belle lurette par la volont&#233; du peuple et par sa lutte radicale pour un changement de loin plus fondamental. Forc&#233;ment, de par ses ant&#233;c&#233;dents, un homme comme Nagy devait &#234;tre persuad&#233;, tout comme Ger&#246;, que la force massive des chars russes aurait bien vite r&#233;tabli l'&#171; ordre &#187;. Il avait appartenu au premier gouvernement dont les Russes tiraient les ficelles, il avait &#233;t&#233; successivement ministre de l' Agriculture, ministre de l'int&#233;rieur, ministre du Ravitaillement, ministre de la Distribution Agricole et vice-premier ministre. Il connaissait les ficelles du m&#233;tier et savait o&#249; se trouve r&#233;ellement le pouvoir. Malgr&#233; tout cela, les intellectuels croyaient encore en lui. L'une des causes principales de leur na&#239;vet&#233; &#233;tait leur manque de contacts avec les ouvriers. Il y avait, dans une certaine mesure, une g&#234;ne et une suspicion r&#233;ciproques entre ces deux classes sociales. Mais l'action, la r&#233;volte proprement dite, les avaient r&#233;unis comme rien d'autre n'aurait pu le faire. Ce sont les travailleurs qui, le matin du mercredi 24 octobre, sauv&#232;rent la lutte d'une d&#233;faite totale. Ils consid&#233;raient en effet que l'alternative Nagy &#233;tait &#224; c&#244;t&#233; de la question. Dans la soci&#233;t&#233; qu'ils entrevoyaient &#224; travers la poussi&#232;re et la fum&#233;e de la bataille qui se d&#233;roulait dans les rues, il n'y avait de place, ni pour un premier ministre, ni pour un gouvernement de politiciens professionnels, ni pour des fonctionnaires ou des patrons qui leur donnent des ordres. La d&#233;cision de Nagy de faire intervenir les chars russes ne fit que renforcer le moral et la r&#233;solution des travailleurs. Ils &#233;taient maintenant plus que jamais d&#233;cid&#233;s &#224; combattre jusqu'au bout, quel que f&#251;t le r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des milliers de gens avaient pass&#233; les premi&#232;res heures du mercredi dans les rues ou dans les meetings. Un conseil r&#233;volutionnaire de travailleurs et d'&#233;tudiants fut constitu&#233; &#224; Budapest et si&#233;gea en permanence. Et pendant ce temps, Radio-Budapest continuait &#224; d&#233;verser les mensonges : &#171; &lt;i&gt;La r&#233;volte est sur le point de s'effondrer ; des milliers de rebelles se sont rendus aux autorit&#233;s ; ceux qui ne se rendent pas seront s&#233;v&#232;rement ch&#226;ti&#233;s ; aucune mesure ne sera prise contre ceux qui se rendront.&lt;/i&gt; &#187; &#171; &lt;i&gt;Fascistes, patriotes &#233;gar&#233;s, contre-r&#233;volutionnaires, bourgeois, bandits.&lt;/i&gt; &#187; Persuasion, menaces, cajolerie, d&#233;clarations extravagantes : le but de la propagande n'est pas de convaincre, mais de semer la confusion. En ce qui concernait les Hongrois, cette tactique se solda par un &#233;chec ; ils savaient bien que tout &#231;a, ce n'&#233;taient que des mensonges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rue Br&#243;dy S&#225;ndor, l'assaut fut donn&#233; &#224; plusieurs reprises &#224; la Maison de la Radio, non sans acharnement. Plus tard, les &#171; gars &#187; (un des surnoms que les Hongrois devaient donner affectueusement aux combattants) parvinrent &#224; s'en emparer. Mais les &#233;metteurs rest&#232;rent aux mains de l'A.V.O., qui concentra tous ses efforts pour en garder le contr&#244;le. Celui qui &#233;tait &#224; la t&#234;te du petit groupe de speakers qui assur&#232;rent les &#233;missions &#233;tait un certain Gy&#246;rgy Szepesi, commentateur sportif de son &#233;tat. Pendant les premiers jours de novembre, un groupe d'ouvriers remua tout Budapest pour retrouver Szepesi, mais il avait disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5) La bataille s'engage&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une r&#233;volution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit. C'est l'acte par lequel une partie de la population impose sa volont&#233; &#224; l'autre partie au moyen de fusils, de ba&#239;onnettes et de canons. Des moyens autoritaires s'il en fut. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F. Engels &#8211; &lt;i&gt;De l'autorit&#233; &lt;/i&gt;&#8211; 1872.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;A 8 heures 30, &#224; Budapest, la nouvelle courait que des ouvriers avaient d&#233;j&#224; &#233;t&#233; engag&#233;s dans des combats avec des chars russes &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la ville. Selon d'autres rumeurs, moins largement r&#233;pandues, Souslov et Mikoyan &#233;taient arriv&#233;s &#224; Budapest &#224; l'aube. Apparemment, ils &#233;taient venus directement de Moscou par avion ; le Kremlin commen&#231;ait &#224; se faire du souci devant le g&#226;chis que ses hommes &#233;taient en train de faire &#224; Budapest. Mikoyan, pr&#233;tendait-on, &#233;tait tr&#232;s en col&#232;re contre Ger&#246;. Vrai ou faux, on apprit bient&#244;t que Ger&#246; avait &#233;t&#233; &#171; d&#233;charg&#233; de ses fonctions &#187; de premier secr&#233;taire du Parti Communiste. Janos K&#225;d&#225;r lui succ&#233;dait. De nombreux officiels de la hi&#233;rarchie communiste consid&#233;r&#232;rent que c'&#233;tait une man&#339;uvre g&#233;niale. K&#225;d&#225;r &#233;tait d'origine ouvri&#232;re. Il avait pass&#233; pas mal de temps en prison, accus&#233; d'&#234;tre titiste ; il &#233;tait pass&#233; par de rudes &#233;preuves, il avait &#233;t&#233; tortur&#233; &#8211; ses ongles arrach&#233;s et les cicatrices qui couvraient son corps en t&#233;moignaient. On dit que c'&#233;tait un homme peureux, un homme qui avait peur de la douleur &#8211; &#231;a se comprend ! Il devait s'av&#233;rer mall&#233;able comme de l'argile entre les mains d'une couche dirigeante implacable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juste apr&#232;s 9 heures, Nagy fit &#224; la radio une d&#233;claration o&#249;, personnellement, en tant que premier ministre, il demandait que l'on mette fin aux combats et que l'on r&#233;tablisse l'ordre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Citoyens de Budapest ! Je proclame que tous ceux qui, d&#233;sireux d'&#233;viter de nouvelles effusions de sang, cesseront le combat aujourd'hui avant 13 heures et d&#233;poseront les armes, &#233;chapperont &#224; un jugement sommaire. Nous r&#233;aliserons aussit&#244;t que possible, par tous les moyens qui sont &#224; notre disposition et sur la base du programme gouvernemental de 1953, tel que je l'ai d&#233;velopp&#233; &#224; cette &#233;poque devant le Parlement, la d&#233;mocratisation syst&#233;matique du pays dans tous les secteurs du Parti, de l'&#201;tat et de la vie politique et &#233;conomique. Le gouvernement a en mains tous les moyens de r&#233;aliser son programme politique en s'appuyant sur le peuple hongrois sous la direction des communistes. &lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#201;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;coutez notre appel ; cessez les combats et assurez le retour au calme et le r&#233;tablissement de l'ordre dans l'int&#233;r&#234;t de l'avenir de notre peuple et de notre pays. Retournez &#224; un travail cr&#233;atif et paisible.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tait-ce l&#224; le discours d'un homme incapable d'appeler l'arm&#233;e russe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, la menace contenue implicitement dans sa d&#233;claration et, pr&#233;sent&#233;e comme une concession : &#171; &lt;i&gt;Si vous avez cess&#233; de vous battre &#224; 1 heure, vous ne serez soumis qu'&#224; des poursuites relevant de la juridiction ordinaire (?). Sinon, ce sera un jugement sommaire.&lt;/i&gt; &#187; Tout le monde savait ce que signifiait un jugement sommaire. Et &#171; &lt;i&gt;d&#233;poser les armes&lt;/i&gt; &#187; ? Cela signifiait remettre aux autorit&#233;s les armes qui venaient d'&#234;tre durement gagn&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nagy esp&#233;rait-il que les ouvriers qui se battaient contre les chars russes, l'A.V.O. et l'appareil bureaucratique pourri tout entier allaient subitement remettre leurs armes ce mercredi matin ? Alors qu'&#224; ce moment-l&#224;, au contraire, les travailleurs et les &#233;tudiants avaient toutes les raisons d'intensifier leur lutte. Et le &#171; programme gouvernemental de juin 1953 &#187; ? Un tel programme avait &#233;t&#233; rendu superflu par les &#233;v&#233;nements des derniers jours. Il aurait peut-&#234;tre pu coller &#224; la r&#233;alit&#233; en avril ; mais le 24 octobre, il paraissait tout simplement ridicule. Il est probablement vrai que Nagy &#233;tait l'homme le plus humain et le plus lib&#233;ral de la hi&#233;rarchie communiste hongroise, mais il &#233;tait prisonnier de certaines id&#233;es qui se heurtaient &#224; la volont&#233; d'un peuple d&#233;sireux d'un changement fondamental, tant sur le plan politique que sur le plan &#233;conomique. En fait, comprendre ce que les gens voulaient r&#233;ellement, ce pourquoi ils luttaient, voil&#224; qui d&#233;passait les possibilit&#233;s d'un Nagy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on admet la sinc&#233;rit&#233; de Nagy, il faut reconna&#238;tre qu'il a fait preuve d'une incroyable na&#239;vet&#233; en parlant, &#224; ce stade, du &#171; &lt;i&gt;peuple hongrois sous la direction des communistes&lt;/i&gt; &#187;. Une direction, voil&#224; exactement ce que les ouvriers &#233;taient en train de combattre ; cette attitude en apparence n&#233;gative en impliquait une autre, tr&#232;s positive celle-l&#224; : prendre et mener &#224; bien &lt;i&gt;leurs&lt;/i&gt; d&#233;cisions. Le seul effet du premier discours que pronon&#231;a Nagy en tant que premier ministre, ce fut de renforcer la d&#233;termination de continuer le combat chez la plupart des r&#233;volutionnaires. Comme nous le verrons plus loin, les gens avaient d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; construire leurs propres organisations r&#233;volutionnaires. D&#232;s le premier matin de la lutte arm&#233;e, un tract appelant &#224; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale avait &#233;t&#233; distribu&#233; dans la ville. Ce tract &#233;tait sign&#233; par le Conseil R&#233;volutionnaire des Ouvriers et des &#201;tudiants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les chars russes avaient commenc&#233; &#224; entrer dans la ville par diff&#233;rents points pendant la matin&#233;e du 24 octobre. Certaines unit&#233;s furent imm&#233;diatement attaqu&#233;es par les ouvriers et les &#233;tudiants. D'autres ne furent attaqu&#233;es qu'apr&#232;s avoir occup&#233; des positions strat&#233;giques et ouvert le feu. En certains endroits, o&#249; aucun des deux combattants n'avait tir&#233;, des &#233;tudiants qui connaissaient le russe pour l'avoir appris &#224; l'&#233;cole &#233;taient en conversation avec les soldats. Ils leur expliquaient qu'ils &#233;taient des Hongrois comme tous les autres &#8211; des ouvriers. Plusieurs des jeunes soldats russes semblaient plut&#244;t embarrass&#233;s ; peut-&#234;tre se souvenaient-ils de certaines choses qu'ils avaient apprises &#224; l'&#233;cole. Et sans doute certains aspects du &#171; marxisme-l&#233;ninisme &#187; ne s'accordaient-ils pas tout &#224; fait avec ce que maintenant on demandait d'eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A pr&#233;sent, la bataille faisait rage dans tout Budapest : sur la place Baross, o&#249; se trouvait la gare de l'Est ; pr&#232;s de la gare de marchandises de Ferencv&#225;ros ; autour du si&#232;ge du parti du XIII&#232;me arrondissement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quartier ouvrier par excellence.&#034; id=&#034;nh11-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et dans les rues proches de la statue du g&#233;n&#233;ral Bem, qui avaient &#233;t&#233; le th&#233;&#226;tre de la manifestation pacifique de la veille. Les tanks de l'Union des R&#233;publiques Socialistes Sovi&#233;tiques, les &#171; tanks ouvriers &#187; tiraient des &#171; obus ouvriers &#187; qui d&#233;chiquetaient les corps des ouvriers hongrois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux des plus grandes batailles se d&#233;roul&#232;rent sur la place Sz&#233;na, &#224; Buda, et &#224; la caserne Kili&#225;n. Place Sz&#233;na, plusieurs milliers de gens &#233;taient dans l'expectative, ne sachant trop ce &#224; quoi ils devaient se pr&#233;parer ou ce qu'ils devaient faire. Il s'agissait, pour la plupart, d'ouvriers ; mais il y avait aussi de nombreux &#233;tudiants, et parmi eux des jeunes femmes. C'&#233;tait l&#224; le reflet de la composition sociale du mouvement r&#233;volutionnaire. Il y avait aussi des &#233;coliers, et m&#234;me des &#233;coli&#232;res. La plupart d'entre eux &#233;taient arm&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur id&#233;e &#233;tait principalement d'arr&#234;ter toutes les voitures pour voir qui les occupait. Ils avaient trouv&#233; que cela pouvait se faire facilement en utilisant des centaines de tonneaux pour barricader le milieu des rues qui menaient &#224; la place. Il y eut des &#233;changes de coups de feu avec certaines voitures dont les occupants se mettaient &#224; tirer d&#232;s qu'ils apercevaient les barricades de tonneaux et leurs d&#233;fenseurs arm&#233;s. Plusieurs personnes furent tu&#233;es ou bless&#233;es. Plus tard, les barricades furent consolid&#233;es quand des ouvriers amen&#232;rent dans la rue des wagons de chemin de fer provenant d'un d&#233;p&#244;t de marchandises voisin. Certains de ces wagons &#233;taient encore remplis de marchandises, mais &#224; aucun moment celles-ci ne furent emport&#233;es &#8211; encore une preuve de la conscience que les gens avaient du caract&#232;re de leur r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t, toutes les entr&#233;es de la place furent barricad&#233;es. On entendit alors le grondement puissant d'un moteur, et le premier char russe fit son apparition ; il trouva un point faible dans la barricade et traversa directement le centre de la place, accueilli seulement par quelques coups de fusil. Les ouvriers se pr&#233;cipit&#232;rent pour r&#233;parer la br&#232;che. Puis vinrent deux autres chars et deux voitures blind&#233;es. Un feu nourri de mitrailleuses et de fusils &#233;clata chez les r&#233;volutionnaires. Tandis que le premier char faisait demi-tour et battait en retraite, le second enfon&#231;a la barricade, traversa lentement la place en poussant un wagon devant lui et s'en fut en rugissant, sans se soucier des cocktails-molotov. Les voitures blind&#233;es furent par contre mises hors de combat ; leur huit occupants furent tu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;volutionnaires comprirent que les barricades n'&#233;taient pas construites d'une mani&#232;re efficace. Ils les renforc&#232;rent &#224; nouveau. Cette fois, les mat&#233;riaux les plus r&#233;sistants furent d&#233;pos&#233;s au milieu de la rue, afin de forcer les chars &#224; passer plus pr&#232;s des trottoirs ou m&#234;me le long des fa&#231;ades, ce qui permettait de leur jeter plus facilement des cocktails-molotov depuis les fen&#234;tres des maisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un cocktail-molotov, c'est une bombe &#224; essence de fabrication artisanale, qui peut se r&#233;v&#233;ler une arme tr&#232;s efficace. Les Hongrois purent constater qu'ils &#233;taient faciles &#224; fabriquer et encore plus faciles &#224; manier. On employait des bouteilles de bi&#232;re ou des bouteilles de limonade dont le bouchon se vissait, on les remplissait d'essence et on serrait le bouchon &#224; fond. Dans le cas de bouteilles sans pas de vis, il fallait absolument qu'elles soient bouch&#233;es herm&#233;tiquement. Ensuite, on attachait solidement un bout de chiffon (parfois tremp&#233; dans l'alcool &#224; br&#251;ler), avec du fil de fer ou des &#233;lastiques solides, au col de la bouteille et on l'allumait au moment de jeter le cocktail-molotov. Quand la bouteille touchait un char, le verre se cassait et l'essence prenait feu, souvent avec d'excellents r&#233;sultats. L'essentiel, c'&#233;tait de jeter la bouteille sur la grille de refroidissement du moteur : m&#234;me sans m&#232;che, l'essence prenait feu au contact du m&#233;tal surchauff&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fur et &#224; mesure que la bataille prenait de l'extension, les ouvriers et les &#233;tudiants de la place Sz&#233;na am&#233;lioraient leurs m&#233;thodes de combat. Ils &#233;taient parfaitement indisciplin&#233;s, au sens militaire du terme. Il n'y avait pas de salut militaire, ni de grad&#233;s pour gueuler les ordres. Dans leurs uniformes bariol&#233;s, avec leurs armes qui ressemblaient &#224; des jouets en face de l'&#233;pais blindage et des gros canons des chars, ces hommes devaient sans aucun doute avoir un air touchant pour des mentalit&#233;s militaires patent&#233;es. Mais avant la fin de la semaine, ces quelques milliers d'&#233;tudiants et d'ouvriers avaient mis quelque trente chars russes hors de combat. Ils furent la v&#233;ritable avant-garde de la classe ouvri&#232;re dans ce combat qu'ils men&#232;rent avec courage, initiative et m&#234;me avec humour. Quand un char russe prenait feu, leurs hourras retentissaient entre les maisons qui bordaient la place. Quand un char battait en retraite, la place s'emplissait de rires et d'applaudissements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#234;me climat r&#233;gnait dans les rues aux alentours de la caserne Kilian. Un groupe d'ouvriers avait pris possession d'une petite pi&#232;ce de campagne qu'ils avaient install&#233;e devant le cin&#233;ma Corvin, sur le boulevard J&#243;zsef. Ce cin&#233;ma, l'un des plus grands de Budapest &#233;tait situ&#233; en retrait par rapport aux autres maisons du boulevard. Quand la position se trouvait expos&#233;e-&#224; un feu trop nourri, la pi&#232;ce &#233;tait amen&#233;e &#224; l'abri dans ce renfoncement. C'est un conducteur de tramway qui fut charg&#233; de l'ajuster et de la servir. Avec les autres, il poussait parfois son artillerie jusqu'&#224; la caserne, au croisement de l'avenue Ulloi et du boulevard. De l&#224;, ils pouvaient prendre l'avenue Ulloi en enfilade tant qu'ils n'&#233;taient pas contraints &#224; se retirer sur le cin&#233;ma. Pendant les accalmies, les servants s'asseyaient et fumaient une cigarette en causant boutique &#8211; c'est-&#224;-dire de la r&#233;volution qui &#233;tait &lt;i&gt;leur&lt;/i&gt; affaire. &#171; &lt;i&gt;Une fois, la discussion &#233;tait devenue tellement absorbante que deux chars russes &#233;taient arriv&#233;s au boulevard et se rapprochaient dangereusement du cin&#233;ma. Tous se pr&#233;cipit&#232;rent comme un seul homme pour ouvrir le feu sur les assaillants. Un peu en arri&#232;re venait un gars qui faisait une dr&#244;le de mine en essayant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de rompre le cercle pour arriver, lui aussi, au canon ; sous son bras, il y avait un journal chiffonn&#233;, et il tentait fr&#233;n&#233;tiquement de remonter son pantalon. &#171; Pris la main dans le sac, hein ? &#187; Cette boutade de circonstance fit &#233;clater les rires pendant qu'ils mettaient l'arme en batterie. Les premiers coups furent presque tir&#233;s &#224; bout portant et touch&#232;rent le premier char, qui explosa. Le second fit imm&#233;diatement demi-tour et battit en retraite, mais, au carrefour, il fut pris sous un feu crois&#233; ; touch&#233; &#224; mort, il s'arr&#234;ta et la fusillade cessa. Des milliers d'yeux le fixaient. Soudain, les Russes sortirent, les mains en l'air et un groupe d'ouvriers les amena &#224; la caserne Kili&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#225;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Interview par l'auteur de M&#225;ty&#225;s Bajor et de cinq autres jeunes partisans &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette caserne &#233;tait sous le contr&#244;le d'une unit&#233; de l'arm&#233;e hongroise sous les ordres du colonel P&#225;l Mal&#233;ter&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;P&#225;l Mal&#233;ter : officier de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re durant l'entre-deux guerres. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qui s'&#233;tait mis au c&#244;t&#233; du peuple. Les hommes de Mal&#233;ter &#233;taient estim&#233;s par un grand nombre de travailleurs et d'&#233;tudiants. Une fois la caserne dans leurs mains, les civils avaient pu s'armer. Pendant toute la journ&#233;e du jeudi, le feu nourri des canons russes arrosa la caserne et, dans la soir&#233;e, trois chars hongrois entr&#232;rent en sc&#232;ne et occup&#232;rent des positions strat&#233;giques non loin de l&#224;. Ces chars entr&#232;rent en action le matin suivant. Chaque jour, sans un seul moment d'accalmie, le combat faisait rage autour de la caserne et dans les rues avoisinantes. Pendant les nuits, la situation fut assez tranquille, car les chars russes se repli&#232;rent chaque fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant pr&#232;s de trois jours, les combats continu&#232;rent sans r&#233;pit dans Budapest. Le vendredi, les Russes amen&#232;rent quatre grosses batteries afin de r&#233;duire d&#233;finitivement la caserne Kilian &#224; la reddition. P&#225;l Mal&#233;ter et les soldats et civils qui occupaient celle-ci n'avaient en guise d'armes lourdes que leur foi en eux-m&#234;mes et en ce qu'ils faisaient. Ils engag&#232;rent le combat. Les ouvriers se battirent dans les rues, le conducteur de tramway et ses &#171; gars &#187; se battirent au cin&#233;ma Corvin, avec leur unique petite batterie. Avec d&#233;termination et courage, et avec une sorte de sixi&#232;me sens pour faire ce que l'on attendait le moins de leur part, non seulement ils emp&#234;ch&#232;rent les servants des pi&#232;ces russes d'avancer, mais, qui plus est, ils r&#233;ussirent dans un premier temps &#224; leur faire r&#233;duire le feu de mani&#232;re appr&#233;ciable ; puis, en deux heures, les quatre batteries furent r&#233;duites au silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la bataille, Radio-Budapest faisait alterner des appels &#224; la soumission adress&#233;s aux partisans engag&#233;s dans l'une ou l'autre grande bataille, et des informations selon lesquelles l'un ou l'autre groupe d'insurg&#233;s avait capitul&#233; ou &#233;tait sur le point de le faire. On n'&#233;coutait plus cette station de radio que pour la rigolade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6) Les massacres&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le Paris ouvrier avec sa Commune sera c&#233;l&#233;br&#233; &#224; jamais comme le glorieux fourrier d'une soci&#233;t&#233; nouvelle. Le souvenir de ses martyrs est conserv&#233; pieusement dans le grand c&#339;ur de la classe ouvri&#232;re. Ses exterminateurs, l'histoire les a d&#233;j&#224; clou&#233;s &#224; un pilori &#233;ternel, et toutes les pri&#232;res de leurs pr&#234;tres n'arriveront pas &#224; les en lib&#233;rer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;K. Marx &#8211; &lt;i&gt;La guerre civile en France&lt;/i&gt; &#8211; 1871.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Lors d'un meeting d'&#233;tudiants et d'ouvriers qui se tint &#224; Magyar&#243;v&#225;r&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Petite ville situ&#233;e pr&#232;s de la fronti&#232;re tch&#232;que et autrichienne et qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; le vendredi 24 octobre, on d&#233;cide d'envoyer une d&#233;l&#233;gation le matin suivant au quartier g&#233;n&#233;ral de l'A.V.O. pour demander d'&#244;ter l'&#233;toile sovi&#233;tique de la fa&#231;ade du b&#226;timent. Le 25, peu apr&#232;s 10 heures du matin, une grande foule d'&#233;tudiants et d'ouvriers, qui comprenait beaucoup de femmes et d'enfants, se rassembla dans le parc de la ville. Quelque deux mille personnes se mirent alors en marche vers le si&#232;ge de l'A.V.O. Elles n'avaient pas d'armes. La manifestation avait &#233;t&#233; annonc&#233;e publiquement et les hommes de l'A.V.O. avaient, pendant la nuit, creus&#233; deux tranch&#233;es devant leur quartier g&#233;n&#233;ral. Dans chaque tranch&#233;e, il y avait deux mitrailleuses servies par des officiers de l'A.V.O. La foule s'arr&#234;ta. Quatre ouvriers parcoururent la centaine de m&#232;tres qui les s&#233;paraient de la tranch&#233;e et s'adress&#232;rent &#224; ces officiers : &#171; &lt;i&gt;Nous vous prions de ne pas tirer. Nous sommes des manifestants pacifiques.&lt;/i&gt; &#187; &#8211; &#171; &lt;i&gt;Tr&#232;s bien, dit l'un des officiers, approchez ! &lt;/i&gt; &#187; La foule s'avan&#231;a. Alors, les quatre mitrailleuses ouvrirent le feu. De nombreux manifestants s'&#233;croul&#232;rent. Au d&#233;but, ceux qui se trouvaient &#224; l'arri&#232;re du cort&#232;ge n'arrivaient pas &#224; croire qu'on leur tirait dessus. Puis, &#224; partir des premiers rangs, d'o&#249; on pouvait voir les corps ensanglant&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tous ceux qui &#233;taient pr&#233;sents relatent qu'on utilisa des balles dum-dum.&#034; id=&#034;nh11-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, les manifestants se jet&#232;rent au sol. Des toits du b&#226;timent, les A.V.O. se mirent alors &#224; jeter des grenades dans la foule. 101 personnes furent tu&#233;es et plus de 150 gri&#232;vement bless&#233;es. Parmi elles, il y avait des femmes et des enfants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand ces nouvelles dramatiques parvinrent &#224; la ville de Gyor, un peu plus tard, un important contingent de rebelles monta dans des camions et partit pour Magyar&#243;v&#225;r. Ils y arriv&#232;rent dans l'apr&#232;s-midi et se joignirent aux bataillons &#8211; maintenant arm&#233;s &#8211; de travailleurs et arrivants de Magyar&#243;v&#225;r et de Mosan. La caserne de l'A.V.O. fut encercl&#233;e. Le peuple voulait les servants des mitrailleuses, et il les eut : certains furent tout simplement battus &#224; mort, d'autres furent pendus par les pieds, battus &#224; mort et leurs corps mis en pi&#232;ces. Pendant ces lynchages, un silence de mort planait sur la foule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Budapest, une foule d&#233;sarm&#233;e &#233;tait partie lentement de l'avenue R&#225;k&#243;czi en direction du Parlement. Elle arborait des drapeaux dont l'embl&#232;me communiste avait &#233;t&#233; arrach&#233;. Il y avait aussi des drapeaux noirs en m&#233;moire de ceux qui avaient &#233;t&#233; tu&#233;s. D'apr&#232;s Charles Coutts&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Communiste anglais qui avait v&#233;cu trois ans &#224; Budapest ; &#233;diteur de World Youth.&#034; id=&#034;nh11-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la manifestation rencontra un char russe : &#171; &lt;i&gt;Le tank s'arr&#234;ta. Un soldat montra la t&#234;te et les gens qui &#233;taient en avant de la marche expliqu&#232;rent qu'ils n'&#233;tait par arm&#233;s et qu'ils manifestaient pacifiquement. Le soldat leur dit de grimper sur le char, ce qui firent quelques-uns des manifestants, et le char se mit &#224; rouler au milieu de la manifestation. J'ai conserv&#233; un photo de cet &#233;v&#233;nement.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;En arrivant sur la place du Parlement, ils rencontr&#232;rent un autre tank sovi&#233;tique, envoy&#233; pour tirer sur eux. Il se joignit &#233;galement &#224; la manifestation. Sur la place, il y avait trois autres chars russes, ainsi que deux voitures blind&#233;es. La foule marcha directement sur eux et se mit &#224; parler aux soldats. Au moment m&#234;me o&#249; le commandant russe disait : &#171; J'ai une femme et des enfants qui m'attendent en Union Sovi&#233;tique, je n'ai pas du tout envie de rester en Hongrie &#187;, on tira trois rafales d'armes automatiques du haut des toits. Certains des manifestants coururent s'abriter contre les fa&#231;ades, tandis que d'autres, sur le conseil des Russes, se mirent &#224; l'abri derri&#232;re les tanks. Une trentaine de personnes, dont un officier sovi&#233;tique, rest&#232;rent &#233;tendues sur la place, mortes ou bless&#233;es.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peter Fryer, op. cit., p. 46.&#034; id=&#034;nh11-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui avait tir&#233; du haut des toits ? Coutts pense que c'&#233;taient des hommes de l'A.V.O. Qui d'autre, d'ailleurs, aurait pu agir de la sorte ? Leur dessein &#233;tait &#233;vident : il fallait pousser les Russes qui commen&#231;aient &#224; fraterniser, il fallait les pousser &#224; durcir leur attitude. La solidarit&#233; des insurg&#233;s hongrois &#224; l'&#233;gard des soldats russes qui avaient refus&#233; de leur tirer dessus apparut plus tard dans une r&#233;solution du Conseil R&#233;volutionnaire de Budapest qui demandait &#171; &lt;i&gt;que leur f&#251;t accord&#233; le droit d'asile en Hongrie.&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le copain hongrois nous a donn&#233; des d&#233;tails plus complets et m&#234;me plus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?850-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Troisi&#232;me partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb11-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;L'insurrection Hongroise&lt;/i&gt;, suppl&#233;ment au n&#176; 20 de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, 1956, p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Il est significatif que, durant toute la r&#233;volution, aucun observateur autre que les increvables staliniens n'ait mentionn&#233; des cas de pillage.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Hubert Ripka, &lt;i&gt;Eastern Europe in the post-war World&lt;/i&gt;, p. 163.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Quartier ouvrier par excellence.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Interview par l'auteur de M&#225;ty&#225;s Bajor et de cinq autres jeunes partisans &#224; Londres, en janvier 1957.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;P&#225;l Mal&#233;ter : officier de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re durant l'entre-deux guerres. Pendant la deuxi&#232;me guerre mondiale, il est l'un des gardes personnels de Horthy en qui ce dernier place toute sa confiance. En 1943, il est envoy&#233; sur le front russe. Fait prisonnier, il rejoint une brigade de partisans organis&#233;e par les Russes ; au bout de 6 mois, il est fait commandant d'un groupe de partisans. En 1944, il est parachut&#233; dans le nord de la Hongrie et se bat contre les Nazis jusqu'&#224; l'arriv&#233;e des troupes russes. En 1945, il rentre dans l'arm&#233;e hongroise avec le grade de major, puis se rallie au Parti Communiste. Quand la R&#233;publique est proclam&#233;e en 1946, Mal&#233;ter devient le garde du corps de son pr&#233;sident, Zolt&#225;n Tildy, puis, lorsque Tildy est arr&#234;t&#233; en 1948, il retourne &#224; l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re. En 1951, il est promu au grade de colonel et re&#231;oit le commandement d'une division blind&#233;e ; on le charge &#233;galement d'entra&#238;ner toutes les divisions blind&#233;es, y compris les cadets de l'&#233;cole de Tata. En 1952, il est mut&#233; au minist&#232;re de la D&#233;fense et, &#224; la fin de l'ann&#233;e, il est charg&#233; du commandement des Brigades d'Entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Petite ville situ&#233;e pr&#232;s de la fronti&#232;re tch&#232;que et autrichienne et qui forme agglom&#233;ration avec la ville de Moson.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Tous ceux qui &#233;taient pr&#233;sents relatent qu'on utilisa des balles dum-dum.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Communiste anglais qui avait v&#233;cu trois ans &#224; Budapest ; &#233;diteur de &lt;i&gt;World Youth&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Peter Fryer, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 46.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le copain hongrois nous a donn&#233; des d&#233;tails plus complets et m&#234;me plus significatifs sur ce qui s'est pass&#233;. Il dit que c'est certain que l'A.V.O. avait tir&#233; car cous les toits des immeubles avoisinants &#233;taient truff&#233;s de nids de mitrailleuses. De plus le commandant du char russe dont Anderson parle &lt;i&gt;a fait ouvrir le feu sur les hommes de l'A.V.O. perch&#233;s sur les toits !&lt;/i&gt; Apr&#232;s quoi il est pass&#233; du c&#244;t&#233; de la r&#233;volution. Note des traducteurs (?)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers (1/6)</title>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
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		<dc:subject>Totalitarisme</dc:subject>
		<dc:subject>Anderson A.</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution hongroise (1956)</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Saluer la m&#233;moire du d&#233;clenchement de la r&#233;volution hongroise du 23 octobre 1956 contre le totalitarisme bolchevique pourrait ne pas avoir grand sens. Elle en a, et beaucoup, pour tout ceux, dont nous sommes, qui y voient la derni&#232;re v&#233;ritable tentative dans l'histoire d'instaurer un r&#233;gime authentiquement d&#233;mocratique : en quelques semaines, le pays s'est couvert d'organes de d&#233;cisions populaires, les conseils, pour y instaurer une d&#233;mocratie directe. Ni mod&#232;le ni mus&#233;e, cette source (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-114-paleo-marxismes-+" rel="tag"&gt;Pal&#233;o-marxismes&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-202-revolution-hongroise-1956-+" rel="tag"&gt;R&#233;volution hongroise (1956)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton848.jpg?1621969003' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='97' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Saluer la m&#233;moire du d&#233;clenchement de la r&#233;volution hongroise du 23 octobre 1956 contre le totalitarisme bolchevique pourrait ne pas avoir grand sens.&lt;br class='manualbr' /&gt;Elle en a, et beaucoup, pour tout ceux, dont nous sommes, qui y voient la derni&#232;re v&#233;ritable tentative dans l'histoire d'instaurer un r&#233;gime authentiquement d&#233;mocratique : en quelques semaines, le pays s'est couvert d'organes de d&#233;cisions populaires, les conseils, pour y instaurer une d&#233;mocratie directe.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ni mod&#232;le ni mus&#233;e, cette &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?119-la-source-hongroise' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;source hongroise&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; ne s'est pas tarie, loin de l&#224; : elle signifie le refus d'&#234;tre ballott&#233; par une Histoire que d'autres tissent et la possibilit&#233; d'une appropriation de notre existence collective, soit l'une des plus belle cr&#233;ation de l'humanit&#233; &#8211; du moins pour nous. Pour nous, car pour l'&#233;crasante majorit&#233; de nos contemporains, nous ne ferions que souffler notre nostalgie sur les &#171; braises froides &#187; d'un espoir mort rel&#233;gu&#233;e dans un pass&#233; parfaitement r&#233;volu. D'ailleurs votre r&#233;volution n'a-t-elle pas &#233;t&#233; &#233;cras&#233;e dans le sang ? &lt;i&gt;Vous voyez bien...&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Ont-il tort, apr&#232;s tout ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Peut-&#234;tre. Trancher la question exigerait &#8211; ultime d&#233;raison aux yeux de l'esprit du temps pr&#233;sent &#8211; de regarder en face notre situation actuelle avec un tant soit peu de recul. Un recul que permet tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment la lecture d'une partie de l'ouvrage d'Andy Anderson ici pr&#233;sent&#233;, datant lui-m&#234;me d'un demi-si&#232;cle : &#171; Hongrie 1956 : Les conseils ouvriers &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le lecteur pourrait ainsi, en parcourant ces lignes, &#233;prouver, en creux, une &#233;trange familiarit&#233; diffuse, difficilement perceptible en France il y a seulement dix ans : On y d&#233;couvre le gouffre peu &#224; peu creus&#233; entre une population et un pouvoir totalement discr&#233;dit&#233;, lui-m&#234;me subordonn&#233;e &#224; une puissance supra-nationale reprenant, derri&#232;re les grimaces bien-pensantes du &#171; progressisme &#187; &#171; de gauche &#187; et &#171; humaniste &#187;, des traits imp&#233;riaux ; On y croise des gens ordinaires empoignant le drapeau national, ultime symbole d'une soci&#233;t&#233; humili&#233;e, &#234;tre qualifi&#233;s de &#171; fascistes &#187; ou de &#171; r&#233;actionnaires &#187; par un gouvernement pr&#234;t &#224; entrer en guerre contre son propre peuple ; On y voit l'affrontement entre la volont&#233; d'avoir prise sur le destin de sa soci&#233;t&#233; et la m&#233;canique froide de la bureaucratie qui d&#233;place les populations, broie les hommes, et pi&#233;tine les cultures.&lt;br class='manualbr' /&gt;Parall&#232;les hasardeux ? Sans doute. Nous pourrions autant multiplier les similitudes que les diff&#233;rences fondamentales, et parmi celles-ci d'abord l'extraordinaire &lt;i&gt;consistance&lt;/i&gt; du peuple hongrois, son unit&#233; culturelle et politique, secret de sa &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; et de son incroyable pers&#233;v&#233;rance &#8211; il semble que les oligarchies contemporaines en aient tir&#233; les le&#231;ons... &lt;br class='manualbr' /&gt;Quoi qu'il en soit, la r&#233;volution hongroise est derri&#232;re nous. Nous aimerions pouvoir &#233;crire que la n&#244;tre est devant.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'original de ce livre a &#233;t&#233; publi&#233; pour la premi&#232;re fois an 1964, par le groupe &lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt;, sous le titre de &#171; Hungary 56 &#187;. Le texte anglais a connu deux r&#233;impressions, en 1968 et en 1972. Une traduction japonaise est parue en 1972, et une en n&#233;erlandais en 1974, parrall&#232;lement &#224; une premi&#232;re &#233;dition fran&#231;aise. La derni&#232;re date de 1986, c'est celle que nous avons utilis&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;a href=&#034;http://www.mondialisme.org/spip.php?article750&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ce livre traduit en fran&#231;ais par Echanges &#233;tait encore disponible en 2006 aux &#233;ditions Sparacus (r&#233;&#233;dition de 1986) prix 9 euros.&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Nous avons apport&#233; quelques modifications mineures au texte initial :&lt;br class='manualbr' /&gt;Les compl&#233;ments biographiques des principales personnalit&#233;s situ&#233;s en annexe (p. 141-143) ont &#233;t&#233; ajout&#233;s ici en note.&lt;br class='manualbr' /&gt;La version compl&#232;te de la R&#233;solution de l'Union des &#201;crivains situ&#233;e &#233;galement en annexe (p. 140) &#224; &#233;t&#233; ici plac&#233;e en plein texte, rempla&#231;ant le court r&#233;sum&#233; initial.&lt;br class='manualbr' /&gt;La remarque des traducteurs fran&#231;ais rel&#233;gu&#233;e en fin d'ouvrage (p.156) sur l'utilisation du sigle A.V.O (police secr&#232;te hongroise) par A. Anderson a &#233;t&#233; ins&#233;r&#233;e ici en note.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les notes initiales des traducteurs, d&#233;sign&#233;es par des lettres (a, b, c, ...) sont d&#233;sign&#233;es par le traditionnel &#171; Note des traducteurs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Sommaire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ie Partie : La Hongrie de 1945 &#224; 1956 &#8212; non reproduite ici&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;IIe Partie : 1956 &#8212; ci-dessous&lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;1. On approche du point de fusion &lt;br class='manualbr' /&gt;2. Les premi&#232;res revendications . &lt;br class='manualbr' /&gt;3. Le 23 octobre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?849-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;4. Nagy appelle les chars russes &lt;br class='manualbr' /&gt;5. La bataille s'engage &lt;br class='manualbr' /&gt;6. Les massacres&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?850-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;7. Les Conseils Ouvriers &lt;br class='manualbr' /&gt;8. Le programme r&#233;volutionnaire &lt;br class='manualbr' /&gt;9. La dualit&#233; du pouvoir&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?851-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;10. La deuxi&#232;me intervention russe &lt;br class='manualbr' /&gt;11. Le prol&#233;tariat continue le combat &lt;br class='manualbr' /&gt;12. L'enl&#232;vement de Nagy&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?852-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;13. L'&#233;crasement du prol&#233;tariat &lt;br class='manualbr' /&gt;14. Une contre-r&#233;volution-fasciste ? &lt;br class='manualbr' /&gt;15. Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?853-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Conclusion : Le sens de la r&#233;volution hongroise &lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Annexe : Chronologie des &#233;v&#233;nements de l'ann&#233;e 1957&lt;br class='manualbr' /&gt;Bibliographie des ouvrages utilis&#233;s par l'auteur&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chapitre II&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1) On approche du point de fusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le temps des coups de main, des r&#233;volutions ex&#233;cut&#233;es par des minorit&#233;s conscientes &#224; la t&#234;te des masses inconscientes est pass&#233;. L&#224; o&#249; il s'agit d'une transformation compl&#232;te des organisations sociales, il faut que les masses elles-m&#234;me y coop&#232;rent, qu'elles aient d&#233;j&#224; compris elles-m&#234;mes de quoi il s'agit, pour quoi elles interviennent (avec leur corps et avec leur vie). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F. Engels &#8211; &lt;i&gt;Introduction &#224; &#171; Les luttes de classes en France&lt;/i&gt; &#187; de Marx (1895).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;A partir du printemps de 1956, l'escalade rapide de la tension en Pologne fut accompagn&#233;e d'un d&#233;veloppement similaire en Hongrie. Le &#171; d&#233;shabillage &#187; de Staline au XX&#232;me Congr&#232;s, en f&#233;vrier 1956, donna une vigueur nouvelle aux tendances r&#233;volutionnaires en Hongrie. Celles-ci, d&#233;j&#224; perceptibles en octobre 1955, apparaissaient maintenant plus ouvertement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En avril 1956, le &#171; Cercle Pet&#246;fi &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sandor Pet&#246;fi fut un po&#232;te qui joua un grand r&#244;le dans la r&#233;volution (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; fut fond&#233; par les Jeunesses Communistes (principalement des &#233;tudiants). Assist&#233; par l'Union des &#201;crivains, il devint tr&#232;s t&#244;t un centre important et efficace de diffusion des opinions, de critique et de protestation contre l'&#233;tat d&#233;plorable de la soci&#233;t&#233; hongroise. Plusieurs autres groupes de discussion se constitu&#232;rent, mais le Cercle Pet&#246;fi demeura le plus important (La Russie, avant 1917, avait connu un d&#233;veloppement similaire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux pamphlets furent &#233;dit&#233;s et distribu&#233;s &#224; cette &#233;poque, principalement &#224; Budapest. On dit qu'une stencileuse du si&#232;ge de Budapest du Parti fut utilis&#233;e, ce qui n'aurait pu se faire sans la complicit&#233; de certains membres du gouvernement. A cause de la p&#233;nurie de papier, d'encre, etc., il y eut des difficult&#233;s pour produire ces &#233;crits ; on raconte m&#234;me qu'une de ces brochures fut imprim&#233;e sur du papier de toilette. Tout au d&#233;but, les th&#232;mes principaux de cette litt&#233;rature &#233;taient simplement des demandes pour une plus grande libert&#233; litt&#233;raire ; mais les implications politiques &#233;taient d&#233;j&#224; claires. Par la suite, les &#233;crivains, tous membres du Parti, demand&#232;rent que la Hongrie suive sa propre voie vers le communisme. Par l&#224;, ils voulaient dire clairement que la voie suivie jusqu'alors &#233;tait erron&#233;e et qu'une plus grande ind&#233;pendance &#224; l'&#233;gard de la Russie &#233;tait n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#234;mes th&#232;mes &#233;taient discut&#233;s au cours des r&#233;unions de plus en plus longues du Cercle Pet&#246;fi. Le gouvernement R&#224;kosi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Matyas R&#224;kosi : n&#233; en 1892 d'un p&#232;re marchand de volailles. Dans sa (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; interdit alors ces r&#233;unions, ce qui ne fit qu'empirer les choses. L'interdiction fut bien vite lev&#233;e. L'&#233;crivain communiste Gyula H&#224;y&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gyula H&#224;y &#233;tait tr&#232;s connu du temps de B&#233;la Kun, en 1919, lors&#173; qu'une de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; porta la discussion &#224; un niveau plus &#233;lev&#233;. Dans un article paru dans &lt;i&gt;Irodalmi &lt;/i&gt;&lt;i&gt;U&lt;/i&gt;&lt;i&gt;js&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt; (La Gazette Litt&#233;raire), il attaqua violemment l'ing&#233;rence de la bureaucratie dans la libert&#233; des &#233;crivains. Bient&#244;t, les r&#233;unions du cercle Pet&#246;fi attir&#232;rent des milliers de personnes. Dans ces assembl&#233;es, d&#233;j&#224; unanimes dans leurs revendications d'une libert&#233; et d'une v&#233;racit&#233; intellectuelles, des voix commenc&#232;rent &#224; se faire entendre, qui r&#233;clamaient ouvertement la libert&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une de ces r&#233;unions est notoire pour le discours enflamm&#233; qu'y pronon&#231;a Julia Rajk, la veuve de L&#224;szl&#244; Rajk, qui avait &#233;t&#233; ex&#233;cut&#233; comme &#171; titiste-fasciste &#187; en octobre 1949&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ll&#224;zl&#244; Rajk : n&#233; en 1909, en Transylvanie, de p&#232;re savetier. &#201;tudiant &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Plusieurs milliers de personnes assistaient &#224; cette r&#233;union. La foule d&#233;bordait dans la rue, o&#249; les discours &#233;taient relay&#233;s par haut-parleurs. Mme Rajk demande justice pour la m&#233;moire de son mari et une place honorable pour lui dans l'histoire du parti. Elle critiqua s&#233;v&#232;rement la mani&#232;re cavali&#232;re dont, peu de mois auparavant, son mari avait &#233;t&#233; &#171; r&#233;habilit&#233; &#187; (Dans un discours prononc&#233; &#224; Eger le 27 mars 1956, R&#224;kosi avait annonc&#233; en passant que le parti avait approuv&#233; une r&#233;solution qui r&#233;habilitait Rajk et d'autres. Cela fut fait officiellement par la Cour Supr&#234;me. D'une voix glac&#233;e, R&#224;kosi avait ajout&#233; que le proc&#232;s de Rajk tout entier avait &#233;t&#233; fond&#233; sur une provocation ; &#171; Ce fut, dit-il, une erreur judiciaire. &#187;). Julia Rajk demanda alors que les coupables de ce meurtre soient punis. L'assistance en fut &#233;lectris&#233;e ; bien que R&#224;kosi n'ait pas &#233;t&#233; nomm&#233;, tous les assistants comprenaient parfaitement de qui Julia Rajk voulait parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En juin 1956, l'agitation intellectuelle &#171; tait en pleine effervescence. Les articles publi&#233;s dans &lt;i&gt;Irodalmi &lt;/i&gt;&lt;i&gt;U&lt;/i&gt;&lt;i&gt;js&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt; critiquaient de plus en plus directement le r&#233;gime. Du fait que, plus t&#244;t dans l'ann&#233;e, un num&#233;ro du journal avait &#233;t&#233; saisi, les gens &#233;taient plut&#244;t surpris de ce que la couche dirigeante ne l'interdisait pas. Comme l'indique le titre, ce journal fut &#224; l'origine con&#231;u pour des gens qui avaient des pr&#233;occupa&#173; tions litt&#233;raires. Mais maintenant, il y avait beaucoup d'autres gens qui le lisaient. On en voyait m&#234;me des exemplaires d&#233;pareill&#233;s dans les mains d'ouvriers d'usine, jusque dans les ateliers. En fait, la demande de certaine num&#233;ros exc&#233;dait tellement le tirage pr&#233;vu qu'un march&#233; noir s'instaura, o&#249; on payait 60 forints&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour m&#233;moire, le salaire national moyen &#233;tait &#224; l'&#233;poque de 1.000 forints.&#034; id=&#034;nh13-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; l'exemplaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les articles de Gyula H&#224;y laissaient entendre qu'il &#233;tait le p&#244;le d'attraction d'une campagne en faveur de la libert&#233; de l'expression &#233;crite. Pendant le mois de juillet, on appela &#224; plusieurs reprises cette campagne la &#171; r&#233;volte des &#233;crivains &#187;. La bureaucratie tol&#233;rait la situation &#224; contre&#173; c&#339;ur. En fait, le &lt;i&gt;Szabad N&#233;p&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quotidien du Parti Communiste Hongrois.&#034; id=&#034;nh13-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; du 28 juin &#233;tonna beaucoup de ses lecteurs en accueillant favorablement cet usage jusqu'alors d&#233;consid&#233;r&#233; de l'intelligence humaine. La &lt;i&gt;Pra&lt;/i&gt;&lt;i&gt;v&lt;/i&gt;&lt;i&gt;da&lt;/i&gt; contra imm&#233;diatement cette prise de position et d&#233;non&#231;a violemment les &#233;crivains hongrois ; le 30 juin, le Comit&#233; Central ramena le &lt;i&gt;Szabad N&#233;p&lt;/i&gt; sur la ligne du parti, par une r&#233;solution qui condamnait le &#171; comportement d&#233;magogique &#187; et les &#171; vues anti-parti &#187; de certains &#171; &#233;l&#233;ments ind&#233;cis &#187;. Elle accusait les &#233;crivains de &#171; vouloir r&#233;pandre la confusion &#187; par le &#171; contenu provocateur &#187; de leurs articles. Pour une fois, quelques expressions du jargon st&#233;r&#233;otyp&#233; du parti &#233;taient parfaitement ad&#233;quates : &lt;i&gt;provoquer&lt;/i&gt; la r&#233;flexion, les id&#233;es et la discussion sur les conditions existant en&#183; Hongrie, telle &#233;tait pr&#233;cis&#233;&#173; ment l'intention des &#233;crivains r&#233;volutionnaires. La r&#233;solution du Comit&#233; Central fut adopt&#233;e et diffus&#233;e &#224; la h&#226;te, juste au moment o&#249; la nouvelle de la r&#233;volte des travailleurs de Poznan venait aux oreilles des milieux intellectuels hongrois et poussaient ceux-ci &#224; intensifier leur campagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sentiment de culpabilit&#233; des intellectuels du parti, membres de longue date, devint manifeste. Leur conscience&#183; ne leur permettait plus de jouer le r&#244;le d'un pont jet&#233; sur l'ab&#238;me entre le mythe et la r&#233;alit&#233;. Lors d'une grande r&#233;union du Cercle Pet&#246;fi, le 27 juin, le romancier Tibor D&#233;ry avait pos&#233; la question de savoir pourquoi ils connaissaient une telle crise de conscience. &#171; Il n'y a pas de libert&#233; &#187;, s'&#233;cria-t-il. &#171; J'esp&#232;re qu'il n'y aura plus de terreur polici&#232;re. Je suis optimiste : j'esp&#232;re que nous serons capables de nous d&#233;barrasser de nos dirigeants actuels. N'oublions pas que nous ne pouvons discuter de toutes ces choses que gr&#226;ce &#224; la permission du sommet ; ils pensent que c'est une bonne id&#233;e que d'&#233;vacuer un peu de vapeur d'une chaudi&#232;re surchauff&#233;e. Nous voulons des garanties et nous voulons la possibilit&#233; de parler librement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premiers jours de juillet, des articles publies dans &lt;i&gt;Irodalmi &lt;/i&gt;&lt;i&gt;U&lt;/i&gt;&lt;i&gt;js&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt; commenc&#232;rent &#224; r&#233;clamer la d&#233;mission de R&#224;kosi. La m&#234;me exigence &#233;tait clairement exprim&#233;e au Cercle Pet&#246;fi. Certains des orateurs sugg&#233;r&#232;rent m&#234;me que l'on r&#233;admette Imre Nagy&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Imre Nagy : n&#233; en 1896 de parents paysans calvinistes, fait seulement ses (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; dans le parti ; cependant, le nom de Nagy n'&#233;tait mentionn&#233; qu'en passant, et aussi avec des r&#233;serves. R&#224;kosi, qui &#233;tait &#224; Moscou, revint subitement &#224; Budapest. Il chercha &#224; supprimer l'h&#233;r&#233;sie et, pour ce faire, il ne connaissait qu'un seul moyen: : la purge. On dressa une liste des noms les plus connus parmi les politiciens et les &#233;crivains. Mais avant que la premi&#232;re phase (les arrestations) ne f&#251;t mise en train, Souslov, le ministre russe des Affaires des D&#233;mocraties Populaires, d&#233;barqua &#224; l'improviste &#224; Budapest, suivi de peu par Mikoyan. Les deux Russes expliqu&#232;rent &#224; R&#224;kosi que son projet serait l'&#233;tincelle qui mettrait le feu aux poudres d'une situation d&#233;j&#224; explosive. Le Kremlin avait d&#233;cid&#233; que R&#224;kosi devait quitter la sc&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise qui couvait en Hongrie n'&#233;tait pas la seule raison de la d&#233;cision du Kremlin. Tito ha&#239;ssait R&#224;kosi ; pendant un certain temps, il avait intrigu&#233; pour son &#233;loignement. Il refusait absolument de rencontrer R&#224;kosi ou de voyager dans le pays o&#249; il &#233;tait au pouvoir. Ainsi, le rap&#173; prochement russo-yougoslave influen&#231;a la d&#233;cision de se d&#233;barrasser de R&#224;kosi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci &#233;tait manifestement un compromis inspir&#233; par le Kremlin : aussi, c'est Ern&#246; Ger&#246;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ern&#246; Gero : Emprisonn&#233; en 1919, &#224; la chute du r&#233;gime de Kun. Il combat en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'ami intime et le proche collaborateur de R&#224;kosi, qui devait lui succ&#233;der comme Premier Secr&#233;taire. Et, &#224; l'exception du g&#233;n&#233;ral Parkas, qui fut expuls&#233; du parti, la plupart des partisans de R&#224;kosi rest&#232;rent dans leurs fonctions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Hongrois apprirent la d&#233;mission de R&#224;kosi le 18 juillet. Ils apprirent en m&#234;me temps que J&#224;nos K&#224;d&#224;r&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J&#224;nos Kh&#224;d&#224;r : n&#233; en 1910. Ses parents &#233;taient valets de ferme. Il re&#231;oit (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et le social-d&#233;mocrate Gy&#246;rgy Maros&#224;n&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#224;kosi les avait tenus emprisonn&#233;s pendant des ann&#233;es, parce qu'ils &#233;taient (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, r&#233;cemment r&#233;habilit&#233;s, avaient &#233;t&#233; nomm&#233;s membres du Politburo. C'&#233;taient les premi&#232;res des quelques concessions mineures qui furent&#183; accord&#233;es pendant le mois d'ao&#251;t ; dans cette situation tumultueuse, ces concessions devaient se r&#233;v&#233;ler insignifiantes et m&#234;me tout &#224; fait inad&#233;quates. Les souffrances des travailleurs avaient &#233;t&#233; trop longues et trop dures pour qu'ils se fassent des illusions sur des modifications au niveau de la classe dirigeante ou pour qu'ils se laissent acheter par quelques sous de plus dans leur enveloppe de paie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les longues journ&#233;es d'&#233;t&#233;, la discussion continua &#224; couver. Tandis que les lucioles virevoltaient parmi les arbres de la campagne, de fascinantes id&#233;es de libert&#233; bourdonnaient dans les r&#233;unions des villes. La tension se m&#234;lait &#233;trangement &#224; une atmosph&#232;re de vacances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mois d'ao&#251;t tout entier fut comme une lourde soir&#233;e d'&#233;t&#233;, lorsque le soleil brille encore en jetant des lueurs &#233;tranges entre les sombres nuages pourpres de l'orage qui menace. Les choses famili&#232;res semblaient sans perspective et prenaient des formes et des couleurs diff&#233;rentes. Dans les maisons et dans les endroits de r&#233;union publics, le pressentiment d'un destin de mauvais augure emplissait l'atmosph&#232;re. Les intellectuels semblaient flairer les &#171; dangers &#187; que recelaient leurs id&#233;es, mais ils se sentaient pourtant oblig&#233;s de continuer sans s'arr&#234;ter vers les extr&#233;mit&#233;s auxquelles la libre expression les conduirait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons de cette p&#233;riode rest&#233;e en dehors du contr&#244;le des dirigeants, aucun t&#233;moignage d'une tentative consciente de la part des intellectuels&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans un sens large, pour d&#233;crire le caract&#232;re social de ceux qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; pour coop&#233;rer avec les travailleurs de l'industrie sur une &#233;chelle de masse, pour partager avec eux les exp&#233;riences de ce r&#233;veil politique et culturel, et pour d&#233;montrer ainsi que les luttes des travailleurs &#233;taient li&#233;es aux revendications pr&#233;cises de libert&#233;, de v&#233;&#173; rit&#233;, etc ... N&#233;anmoins, le Cercle Pet&#246;fi &#233;tait devenu, bien que pas tout &#224; fait consciemment, le porte-parole des d&#233;sirs du peuple travailleur de Hongrie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;N'oublions pas que plus de 60% des &#233;tudiants &#233;taient fils d'ouvriers et 30 % (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Par ailleurs, si une telle coop&#233;ration s'&#233;tait d&#233;velopp&#233;e, il est bien possible que les dirigeants du parti auraient &#339;uvr&#233; pour an&#233;antir le mouvement plus t&#244;t qu'ils ne le firent ; mais ils auraient alors d&#251; le faire en affrontant une solidarit&#233; plus vaste encore que celle qui allait se d&#233;velopper &#224; l'apog&#233;e de la r&#233;volution. Au cours de celle-ci, le degr&#233; de coop&#233;ration, de liaison et de solidarit&#233; entre les ouvriers et les in&#173; tellectuels fut remarquablement &#233;lev&#233; ; mais une collaboration plus &#233;troite, instaur&#233;e plus t&#244;t, avec les travailleurs aurait tr&#232;s certainement &#233;largi la base du mouvement. L'attitude plus pratique et plus radicale des ouvriers aurait purifi&#233; l'atmosph&#232;re de certaines au moins des illusions cultiv&#233;es par nombre d'intellectuels &#8211; ainsi, par exemple, leur grand enthousiasme pour un gouvernement dirig&#233; par Nagy, leurs appels aux dirigeants occidentaux, &#224; 1'O.N.U., etc..., toutes illusions qui ont en fait restreint la port&#233;e du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut un v&#233;t&#233;ran communiste, l'&#233;crivain Gyula H&#224;y, qui reporta la marmite &#224; pression, par un article paru dans &lt;i&gt;Irodalmi &lt;/i&gt;&lt;i&gt;U&lt;/i&gt;&lt;i&gt;js&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;g&lt;/i&gt; du 8 septembre o&#249; il demandait dans un style tr&#232;s po&#233;tique &#171; la libert&#233; absolue et sans entraves &#187; pour les &#233;crivains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'article affirmait que &#171; &lt;i&gt;ce devrait &#234;tre la pr&#233;rogative de &lt;/i&gt;&lt;i&gt;l'&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#233;crivain de dire la v&#233;rit&#233; ; de critiquer tous et toutes choses ; d'&#234;tre triste ; d'&#234;tre amoureux ; de penser &#224; la mort ; de ne pas &#233;valuer si les ombres et les lumi&#232;res sont &#233;quilibr&#233;es dans son &#339;uvre ; de croire &#224; la toute-puissance de Dieu ; de nier l'existence de Dieu ; de mettre en doute l'exactitude de certaines statistiques du plan quinquennal ; de penser d'une mani&#232;re non-marxiste m&#234;me si la pens&#233;e ainsi formul&#233;e n'est plus au rang des v&#233;rit&#233;s proclam&#233;es comme &#233;tant d'une &#233;vidence n&#233;cessaire ; de trouver que le niveau de vie est trop bas, m&#234;me celui des gens dont le salaire ne figure pas encore parmi ceux qui vont &#234;tre augment&#233;s ; de consid&#233;rer comme injuste quelque chose qui est officiellement tenu pour juste ; de ne pas aimer certains dirigeants ; de d&#233;crire des probl&#232;mes sans conclure en disant comment ils doivent &#234;tre r&#233;solus ; de consid&#233;rer que le New-York Palais, d&#233;cr&#233;t&#233; monument historique, est laid m&#234;me si on a d&#233;pens&#233; des millions pour sa reconstruction &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C&#233;l&#232;bre caf&#233; litt&#233;raire endommag&#233; pendant la guerre et reconstruit par le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;i&gt; ; de faire remarquer que la ville tombe en ruines parce qu'il n'y a pas d'argent pour r&#233;parer les b&#226;timents ; de critiquer le mode de vie, la mani&#232;re de parler et de travailler de certains dirigeants ; .. . d'aimer Sz&lt;/i&gt;&lt;i&gt;t&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;linv&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;ros &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ville industrielle &#224; 45 km. au sud de Budapest ; aujourd'hui Dunaujv&#224;ros, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;i&gt; ; de ne pas aimer Sz&lt;/i&gt;&lt;i&gt;t&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;linv&lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#224;&lt;/i&gt;&lt;i&gt;ros ; d'&#233;crire dans un style non-conformiste ; de n'&#234;tre pas d'accord avec la dramaturgie d'Aristote ... , etc., etc... Qui pourrait nier qu'il y a peu de temps, beaucoup de ces choses &#233;taient strictement inter&#173; dites et qu'elles auraient entra&#238;n&#233; un ch&#226;timent ... ? Mais aujourd'hui, elles ne sont qu'&#224; peine tol&#233;r&#233;es et pas tout &#224; fait permises.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une semaine environ apr&#232;s la publication de l'article de H&#224;y, le congr&#232;s de l'Union des &#201;crivains s'ouvrit &#224; Budapest. L'importance de la r&#233;volte se manifesta dans les &#233;lections du nouveau pr&#233;sidium. Tous ceux qui avaient soutenu le r&#233;gime de R&#224;kosi, ne f&#251;t-ce que passivement, furent &#233;vinc&#233;s, tandis que des communistes &#171; rebelles &#187; et m&#234;me des &#233;crivains non-communistes &#233;taient &#233;lus. Tous les discours critiqu&#232;rent &#226;prement le &#171; r&#233;gime de tyrannie &#187;. On demanda la r&#233;habilitation de Nagy. Gyula H&#224;y admit que les &#233;crivains communistes &#171; &lt;i&gt;qui s'&#233;taient soumis &#224; la direction spirituelle du Secr&#233;tariat du Parti s'&#233;taient laiss&#233;s &#233;garer sur le chemin du mensonge... et qu'ils pay&#232;rent tr&#232;s cher ce mensonge ... par l'abaissement du niveau de notre travail... &lt;/i&gt; &#187; Le po&#232;te K&#244;nya reprit ce th&#232;me dans un discours enflamm&#233; o&#249; il affirmait que les &#233;crivains ne doivent &#233;crire que la seule v&#233;rit&#233;. Il termina dans un style tr&#232;s rh&#233;torique, par ces questions : &#171; &lt;i&gt;Par quelle moralit&#233; les communistes consid&#232;rent-ils qu'ils sont justifi&#233;s lorsqu'ils commettent des actes arbitraires contre leurs anciens alli&#233;s, quand ils organisent des proc&#232;s de sorci&#232;res, quand ils pers&#233;cutent des innocents, quand ils mal&#173; traitent des r&#233;volutionnaires comme s'ils &#233;taient des tra&#238;tres, quand ils les jettent en prison et les assassinent ? Au nom de quelle moralit&#233; ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi donc, les intellectuels r&#233;v&#233;l&#232;rent leur crise de conscience &#224; l'opinion. Cependant, cette recherche r&#233;solue de la v&#233;rit&#233;, qui parfois touchait au mysticisme, contribua &#224; donner aux &#233;v&#233;nements qui suivirent une empreinte essentielle de moralit&#233; socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2) Les premi&#232;res revendications&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les hommes font leur histoire, quelque tournure qu'elle prenne, en poursuivant chacun leurs buts propres, consciemment voulus, et la r&#233;sultante de ces nombreuses volont&#233;s agissant dans des sens diff&#233;rents et de leurs multiples r&#233;percussions sur le monde ext&#233;rieur constitue pr&#233;cis&#233;ment l'Histoire. Importe donc aussi ce que veulent, chacun pour son compte, ces nombreux individus. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F. Engels &#8211; &lt;i&gt;Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Vers la fin de septembre, le premier des proc&#232;s de Poznan commen&#231;a. La sympathie du public pour les accus&#233;s &#233;tait &#233;vidente. Toutes les occasions qui se pr&#233;sent&#232;rent furent exploit&#233;es, tant de la part du public que de la part des accus&#233;s, pour condamner la violence et l'injustice du r&#233;gime. Le gouvernement ne savait plus o&#249; donner de la t&#234;te. Presque tous les accus&#233;s &#233;taient de simples travailleurs. Les sentences furent relativement mod&#233;r&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand ces nouvelles vinrent aux oreilles des Hongrois, ils en furent transport&#233;s. La tension et la pression exerc&#233;e sur le gouvernement n'en furent que plus fortes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe dirigeant, qui se sentait plus que jamais hors du coup, essaya de s'attirer les sympathies en organisant des fun&#233;railles pompeuses pour L&#224;szl&#244; Rajk. Nombre de ceux qui avaient mis en sc&#232;ne son proc&#232;s et son ex&#233;cution en tant que &#171; titiste-fasciste &#187; d&#233;ploraient maintenant avec indignation la &#171; diffamation &#187; du camarade Rajk qui avait &#233;t&#233; &#171; condamn&#233; et ex&#233;cut&#233; bien qu'innocent &#187; ! Leur espoir de tromper le peuple par une exhibition aussi macabre d&#233;montrait leur compl&#232;te d&#233;g&#233;n&#233;rescence. Plus de 200.000 personnes assist&#232;rent &#224; ces fun&#233;railles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le Daily Worker (journal du Parti Communiste britannique) ne fit .aucune (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et, m&#234;me &#224; ce moment-l&#224;, les dirigeants ne virent pas clair ; ils ne comprirent pas que la demande d'une r&#233;habilitation de Rajk &#233;tait tout &#224; fait symbolique, car le peuple n'avait pas oubli&#233; la brutalit&#233; de la police secr&#232;te de Rajk. Une des blagues qui courait &#224; Budapest &#224; cette &#233;poque &#233;tait la suivante : &#171; &lt;i&gt; Quelle est la diff&#233;rence entre un chr&#233;tien et un marxiste ? &#8211; Le chr&#233;tien croit dans l'au-del&#224;, le marxiste dans la r&#233;habilitation dans l'au-del&#224;. &lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peter Fryer, Hungarian Tragedy, Dobson Book Ltd., 1956, p. 39.&#034; id=&#034;nh13-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le corps exhum&#233; de Rajk fut enterr&#233; &#224; nouveau le 6 octobre, jour des Martyrs. Ce jour comm&#233;morait l'ex&#233;cution par les Autrichiens du premier chef de gouvernement constitutionnel de Hongrie, le comte Batthy&#224;ny, et de 13 autres personnes, le 6 octobre 1849. Quelque trois cents jeunes gens &#233;tablirent une relation entre le fait historique et l'&#233;v&#233;nement du jour et furent &#224; l'origine de la premi&#232;re manifestation non-officielle. Ils march&#232;rent vers le monument de Batthy&#224;ny en brandissant des pancartes et en scandant des slogans qui r&#233;clamaient l'ind&#233;pendance et la libert&#233;. Plusieurs dizaines de badauds se joignirent &#224; eux, persuad&#233;s qu'ils &#233;taient qu'une telle manifestation, bien qu'assez incroyable, devait &#234;tre autoris&#233;e officiellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant le mois de septembre et le d&#233;but d'octobre, les travailleurs &#233;taient devenus actifs. Ils r&#233;clamaient une &#171; auto-gestion ouvri&#232;re effective &#187; dans les usines. Le Comit&#233; National des Syndicats, qui &#233;tait encore contr&#244;l&#233; par le parti, d&#233;forma les revendications comme le font les directions syndicales du monde entier : il les &#171; mod&#233;ra &#187;. Eu &#233;gard aux circonstances donn&#233;es, ces revendications &#233;taient r&#233;volutionnaires : &#233;largissement de la d&#233;mocratie syndicale ; mise en place du contr&#244;le ouvrier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce qui n'est pas n&#233;cessairement r&#233;volutionnaire. Voir Alexandra Kollonta&#239;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; r&#244;le d&#233;terminant des syndicats dans la r&#233;solution des probl&#232;mes touchant &#224; la production et &#224; la gestion. Ils demandaient aussi que le directeur conserve son &#171; droit absolu &#187; de d&#233;cision, mais qu'il consulte le comit&#233; syndical sur les questions de salaires et de conditions de travail. C'&#233;tait le d&#233;veloppement le plus important qui soit apparu depuis le d&#233;but du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le noyau de cette remarquable conscience politique des ouvriers se trouvait dans la zone industrielle tr&#232;s danse de l'&#238;le de Csepel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au sud de la ville, sur le Danube, entre Buda et Pest ; surnomm&#233;e (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette conscience modifia enti&#232;rement la situation. Jusqu'alors, le mouvement s'&#233;tait born&#233; &#224; un ferment d'agitation et &#224; des protestations. La revendication d'autogestion, de la part des travailleurs, lui donna un tranchant r&#233;volutionnaire au sens propre du terme, Les ouvriers se pr&#233;paraient en vue du moment psychologique o&#249; leur action radicale changerait le syst&#232;me politique et &#233;conomique tout entier. On ne s'&#233;tonne plus du fait que, par la suite, les porte-parole occidentaux donn&#232;rent si peu d'informations &#224; ce sujet !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Cercle Pet&#246;fi fit siennes les revendications des travailleurs, mais ses membres ne se rendaient pas encore compte de leurs implications r&#233;volutionnaires. Dans une s&#233;rie de nouvelles exigences, ils demand&#232;rent au gouvernement d'accorder l'administration des usines aux ouvriers. Voil&#224; qui a d&#251; para&#238;tre bien na&#239;f &#224; tous ceux qui connaissent l'essence de tout gouvernement. En fait, cette demande tendait m&#234;me &#224; perp&#233;tuer l'illusion que n'importe quel gouvernement peut agir dans l'int&#233;r&#234;t et au nom du peuple travailleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Cercle Pet&#246;fi r&#233;clamait aussi l'expulsion de R&#224;kosi du parti, un proc&#232;s public du g&#233;n&#233;ral Farkas, la r&#233;vision du deuxi&#232;me plan quinquennal, l'&#233;galit&#233; dans tous les rapports entre la Hongrie et l'U.R.S.S., la publication int&#233;grale de tous les accords commerciaux (en particulier, il d&#233;non&#231;ait l'accord commercial conclu avec Moscou pour l'exploitation des riches gisements d'uranium d&#233;couverts quelques mois auparavant &#224; P&#233;cs), la r&#233;int&#233;gration de Nagy au sein du parti. Une concession &#224; ces pressions arriva quelques jours plus tard : Nagy re&#231;ut une nouvelle carte du parti !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la mi-octobre, Ger&#246; rencontra Tito &#224; Belgrade. A ce moment pr&#233;cis, des &#233;v&#233;nements de la plus haute importance se d&#233;roulaient en Pologne. Les intellectuels n'en furent que plus stimul&#233;s en apprenant que le Kremlin et l'ancienne direction polonaise avaient &#233;t&#233; vaincus, que Gomulka avait &#233;t&#233; &#233;lu Premier Secr&#233;taire et que Rokossovski avait d&#233;missionn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Cercle Pet&#246;fi appela &#224; manifester en masse le 23 octobre, &#171; &lt;i&gt;pour exprimer notre profonde sympathie et notre solidarit&#233; &#224; l'&#233;gard de nos fr&#232;res polonais&lt;/i&gt; &#187; dans leur lutte pour la libert&#233;. II demanda au minist&#232;re de l'int&#233;rieur la permission de manifester, et l'autorisation fut accord&#233;e ! Les foudres du ciel se seraient abattues sur terre si on l'avait refus&#233;e...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 22 octobre, des groupes provenant des universit&#233;s hongroises et des diff&#233;rents cercles de discussion se rencontr&#232;rent. Ils discut&#232;rent de la forme que prendrait la manifestation. II y eut un accord unanime pour une marche sur la statue du g&#233;n&#233;ral J&#244;zsef Bern, sur les bords du Danube. Cette d&#233;cision venait &#224; propos : Bem &#233;tait un Polonais qui se rendit c&#233;l&#232;bre en combattant au c&#244;t&#233; des Hongrois contre l'oppression des Habsbourg d'Autriche pendant la r&#233;volution de 1848-49. Mais il y avait un d&#233;saccord entre deux des plus grandes universit&#233;s de Budapest : l'Universit&#233; Centrale voulait des mots d'ordre et des calicots qui affirment clairement et sans aucune m&#233;sinterpr&#233;tation possible les buts de la manifestation, tandis que l'Institut Polytechnique souhaitait une manifestation plus &#171; esth&#233;tique &#187; : pas de cris, pas de calicots, juste une marche silencieuse vers la statue et retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;v&#233;nement surprenant se d&#233;roula &#224; l'universit&#233; de Szeged, une des plus grandes villes du pays. Une organisation d'&#233;tudiants dissidente s'y constitua, et de nombreux membres du DISZ, l'organisation de jeunesses communistes officielle, la rejoignirent. Le parti d&#233;cida qu'il &#233;tait inutile d'essayer de s'y opposer ; pour garder une certaine influence, le DISZ re&#231;ut l'instruction de l'accueillir chaleureusement. Puis le DISZ alla plus loin encore : il d&#233;cida de participer &#224; la manifestation du lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin du mois d'octobre 1956, de nombreuses ann&#233;es de mis&#232;re, de brutalit&#233; et d'oppression, d'autoritarisme et de manipulation, avaient conduit le peuple hongrois &#224; deux doigts de la r&#233;volution. Les gens ne s'en rendaient pas encore tout &#224; fait compte. Aucun plan n'avait &#233;t&#233; &#233;tabli, aucune d&#233;marche consciente n'avait &#233;t&#233; faite pour obtenir un changement fondamental. Aucune direction, dans le sens que l'on donne g&#233;n&#233;ralement &#224; ce mot, n'avait &#233;merg&#233;. Et pourtant, les conditions classiques d'une r&#233;volution &#233;taient pr&#233;sentes ; et si la maturation s'&#233;tait effectu&#233;e sur une p&#233;riode longue de plusieurs ann&#233;es, les &#233;v&#233;nements culminants allaient par contre s'&#233;taler sur &#224; peine quelques jours, sinon quelques heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3) Le 23 octobre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ne craignez pas l'initiative et l'ind&#233;pendance des masses ; mettez toute votre confiance dans les organisations r&#233;volutionnaires des masses. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V.I. L&#233;nine &#8211; &lt;i&gt;Une des questions fondamentales de la R&#233;volution&lt;/i&gt; &#8211; 1917.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En l'absence de Ger&#246;, qui rentrait maintenant de Belgrade, le parti ne savait trop que faire. Certains des dirigeants, persuad&#233;s de refl&#233;ter la volont&#233; de Ger&#246;, voulaient interdire la marche. D'autres pr&#233;f&#233;raient la vieille tactique de l'infiltration et de la r&#233;cup&#233;ration. Mais les deux points de vue &#233;manaient d'une attitude aussi d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;e que bureaucratique collaborateur de Ger&#246;, eut le dernier mot. Le matin du mardi 23 octobre, l'autorisation de manifester fut retir&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des d&#233;l&#233;gations des divers regroupements et universit&#233;s se rendirent alors au si&#232;ge du parti, place de l'Acad&#233;mie. Quelques personnes furent introduites et demand&#232;rent aux officiels de faire usage de leur influence pour que l'interdiction soit lev&#233;e. Gyula H&#224;y et une petite d&#233;l&#233;gation du Cercle Pet&#246;fi plaid&#232;rent en ce sens. Ils expliqu&#232;rent que de nombreux &#233;tudiants et &#233;crivains &#233;taient d&#233;cid&#233;s &#224; manifester, avec ou sans autorisation. Les bureaucrates tergivers&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi, des cort&#232;ges se form&#232;rent dans diff&#233;rentes parties du centre de la ville. Comme c'est si souvent le cas, l'action de la base provoqua un changement d'attitude soudain de la part du minist&#232;re de l'int&#233;rieur. Le chef de cabinet, Mih&#224;ly Fekete, annon&#231;a &#224; la radio que l'interdiction &#233;tait lev&#233;e. La faction &#171; pro-infiltration &#187; l'avait apparemment emport&#233;. Fekete ajouta d'un ton paternaliste que &#171; &lt;i&gt;les employ&#233;s et tous les membres du Parti Communiste travaillant au minist&#232;re de l'int&#233;rieur se sont rang&#233;s au c&#244;t&#233; des Hongrois sinc&#232;res dans l'int&#233;r&#234;t du renouveau.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La manifestation fut bient&#244;t en route. De plusieurs quartiers de Budapest, les cort&#232;ges convergeaient vers la statue de Bem. Une foule de plusieurs milliers de personnes s'&#233;tait rassembl&#233;e sous la statue de Pet&#246;fi et rejoignait maintenant la manifestation. Les couleurs nationales hongroises &#8211; rouge-blanc-vert &#8211; apparaissaient tr&#232;s en &#233;vidence. Des pancartes et des calicots improvis&#233;s firent &#233;galement leur apparition ; certains portaient simplement le mot &#171; Libert&#233; &#187;, d'autres ajoutaient &#171; Ind&#233;pendance -V&#233;rit&#233; &#187;, d'autres encore faisaient appel &#224; l'&#171; Amiti&#233; entre la Pologne et la Hongrie &#187;. Parmi les slogans aussi nombreux que divers, qui t&#233;moignaient chacun &#224; leur fa&#231;on de la personnalit&#233; des manifestants, aucun n'&#233;tait express&#233;ment anti-russe ; un seul s'en approchait : &#171; Que chaque nation garde son arm&#233;e sur son territoire ! &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Qui sait si celui qui portait cette pancarte n'&#233;tait pas l'&#233;tudiant qui, la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les diff&#233;rentes colonnes de manifestants arriv&#232;rent l'une apr&#232;s l'autre &#224; la statue de Bem et se fondirent en une foule immense. Pour la plupart, c'&#233;taient des jeunes. Tout au long du chemin, les cort&#232;ges s'&#233;taient &#233;largis, car des promeneurs, des femmes, des enfants, s'y &#233;taient joints. Un petit nombre de travailleurs avaient quitt&#233; leur travail pour l'occasion, assez conscients et d&#233;cid&#233;s. Avant m&#234;me que tous les manifestants soient arriv&#233;s, des discours furent prononc&#233;s spontan&#233;ment. Le th&#232;me g&#233;n&#233;ral &#233;tait la solidarit&#233; : solidarit&#233; dans le pays, solidarit&#233; internationale ; la solidarit&#233; avec le peuple polonais &#233;tait particuli&#232;rement mise en &#233;vidence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;tudiant fut &#224; l'origine d'un moment d'intense &#233;motion, lorsqu'il r&#233;cita &#224; la foule ces vers de Pet&#246;fi qui rappellent la r&#233;volution de 1849 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nos bataillons ont uni deux nations &lt;br class='manualbr' /&gt;et quelles nations ! Les Polonais et les Magyars ! &lt;br class='manualbr' /&gt;Est-il une destin&#233;e plus noble &lt;br class='manualbr' /&gt;Que celles-ci, une fois r&#233;unies ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Quand pr&#232;s de 50.000 personnes furent rassembl&#233;es, P&#233;ter Veres monta sur le pi&#233;destal de la statue pour lire une r&#233;solution de l'Union des &#201;crivains.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;strong&gt;R&#233;solution de l'union des &#233;crivains&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;lue &#224; la foule rassembl&#233;e devant la statue de Bem le 23 octobre 1956. &lt;/i&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Nous sommes arriv&#233;s &#224; un tournant historique. Nous ne serons capables de faire ce qu'il faut dans cette situation r&#233;volutionnaire que si le peuple travailleur de Hongrie tout entier se rallie &#224; nous dans la discipline. Les dirigeants du Parti et de l'&#201;tat ne nous ont &#224; ce jour pas pr&#233;sent&#233; le programme r&#233;volutionnaire que nous attendions. Les responsables de cet &#233;tat de fait sont ceux qui, au lieu de faire s'&#233;panouir la d&#233;mocratie socialiste, s'organisent avec obstination dans le dessein de r&#233;tablir en Hongrie le r&#233;gime de terreur que nous avons connu sous Staline et R&#224;kosi. Nous, &#233;crivains hongrois, avons formul&#233; ces revendications de la nation hongroise dans les sept points que voici : &lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;1.&lt;/strong&gt; Nous voulons une politique nationale ind&#233;pendante et qui soit bas&#233;e sur les principes socialistes. Nos rapports avec tous les pays et, en premier lieu, avec !'U.R.S.S.-et les d&#233;mocraties populaires, devraient &#234;tre r&#233;gl&#233;s sur le principe de l'&#233;galit&#233;. Nous r&#233;clamons la r&#233;vision des trait&#233;s et accords &#233;conomiques entre &#201;tats dans l'esprit de l'&#233;galit&#233; des droits nationaux.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ceci &#233;tait une allusion &#224; peine voil&#233;e au mines d'uranium de P&#233;cs, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;2&lt;/strong&gt;. Il faut mettre fin aux politiques men&#233;es par les minorit&#233;s dirigeants nationales, politiques qui perturbent les relations amicales entre peuples. Nous voulons une amiti&#233; loyale et sinc&#232;re avec nos alli&#233;s, l'U.R.S.S. et les d&#233;mocraties populaires. Cela ne peut &#234;tre que sur la base des principes l&#233;ninistes.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;3.&lt;/strong&gt; La situation &#233;conomique du pays doit &#234;tre clairement d&#233;crite. Nous ne pouvons sortir de la crise actuelle que si tous les ouvriers, paysans et intellectuels sont &#224; m&#234;me de jouer le r&#244;le qui leur revient dans l'administration politique, sociale et &#233;conomique du pays.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;4.&lt;/strong&gt; Les usines doivent &#234;tre g&#233;r&#233;es par les ouvriers et les sp&#233;cialistes. Le syst&#232;me humiliant de salaires, de normes et de s&#233;curit&#233; sociale pratiqu&#233; actuellement doit &#234;tre r&#233;form&#233;. Il faut que les syndicats soient les repr&#233;sentants v&#233;ritables des int&#233;r&#234;ts de la classe ouvri&#232;re hongroise.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;5.&lt;/strong&gt; Notre politique &#224; l'&#233;gard des paysans doit &#234;tre r&#233;&#233;tudi&#233;e s de nouvelle bases. Les paysans doivent avoir le droit de d&#233;cider en toute libert&#233; de leur propre sort. Il faut cr&#233;er des conditions. politiques et &#233;conomiques qui permettent aux paysans d'adh&#233;rer sans contraintes aux coop&#233;ratives. Le syst&#232;me actuel de livraisons &#224; l'&#201;tat et de paiement des taxes doit &#234;tre graduellement remplac&#233; par un syst&#232;me qui assure une production et un &#233;change des marchandises sur une base libre et socialiste.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;6.&lt;/strong&gt; Pour que ces points se concr&#233;tisent, il faut que la structure de la direction du parti change, ainsi que les individus qui la composent. La clique de R&#224;kosi, qui cherche &#224; revenir au pouvoir, doit dispara&#238;tre de notre vie politique. Il faut attribuer les fonctions qu'il m&#233;rite &#224; Imre Nagy, qui est un communiste courageux et sinc&#232;re et qui jouit de la confiance du peuple hongrois, ainsi qu'&#224; tous ceux qui ont syst&#233;matiquement combattu pour la d&#233;mocratie socialiste au cours des derni&#232;res ann&#233;es. En m&#234;me temps, il faut s'opposer r&#233;solument &#224; toute tentative ou aspiration contre-r&#233;volutionnaire.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;strong&gt;7.&lt;/strong&gt; L'&#233;volution favorable de la situation demande que le Front Populaire Patriotique assume la repr&#233;sentation politique de la couche travailleuse de la soci&#233;t&#233; hongroise. Notre syst&#232;me &#233;lectoral doit correspondre &#224; nos revendications d'une d&#233;mocratie socialiste. Les repr&#233;sentants au Parlement, au Conseil et &#224; &lt;i&gt;tous&lt;/i&gt; les organes d'administration autonomes doivent &#234;tre &#233;lus par le peuple librement et &#224; bulletin secret.&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Les applaudissements cr&#233;pit&#232;rent lorsque P&#233;ter Veres redescendit du pi&#233;destal. Les assistants avaient &#233;cout&#233; dans un silence quasi-total. Pourquoi d'ailleurs auraient-ils &#233;t&#233; particuli&#232;rement excit&#233;s ? A certains &#233;gards, cette r&#233;solution &#233;tait remarquablement vague. Il y avait vraiment tr&#232;s peu de choses que Krouchtchev lui-m&#234;me n'e&#251;t d&#233;j&#224; soutenues dans l'une ou l'autre de ses d&#233;clarations. Certes, ces revendications auraient pu &#234;tre d&#233;velopp&#233;es en un programme r&#233;volutionnaire, mais on n'indiquait nullement comment cela pouvait se faire, si valable que soit cette r&#233;solution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La manifestation &#233;tait termin&#233;e. La foule commen&#231;a &#224; s'&#233;loigner, sans toutefois se disperser. Pour quelque raison inconnue, les gens se dirig&#232;rent vers la place Kossuth Lajos, o&#249; se trouve le Parlement. Plusieurs milliers de personnes se joignirent aux manifestants sur le chemin. Quand ils arriv&#232;rent sur la place, ils rest&#232;rent l&#224;, silencieux. Les gens d&#233;bouchaient maintenant par centaines devant le Parlement. Nombreux &#233;taient ceux qui, parmi les derniers arrivants, avaient entendu &#224; la radio le discours attendu de Ger&#246;. Des bribes du discours &#233;taient communiqu&#233;es &#224; voix basse, avec une col&#232;re contenue. Des visages, aux fen&#234;tres du Parlement, regardaient fixement la foule, qui devait maintenant approcher des 100.000 personnes. Peut-&#234;tre ceux qui &#233;taient aux fen&#234;tres prirent-ils peur. Toujours est-il que, tout d'un coup, les lumi&#232;res s'&#233;teignirent dans le palais et sur la place. Mais la foule resta o&#249; elle se trouvait. Quelqu'un alluma une allumette et mit le feu &#224; un journal. Des journaux se mirent &#224; flamber sur la place. Les gens regardaient le palais qui pr&#233;sentait un aspect lugubre et mena&#231;ant dans la lueur jaune et vacillante. Peut-&#234;tre pensaient-ils &#224; ce que Ger&#246; venait de dire : la manifestation des &#233;tudiants avait &#233;t&#233; une tentative de d&#233;truire la d&#233;mocratie... de miner le pouvoir de la classe ouvri&#232;re... d'&#233;branler les liens d'amiti&#233; existant entre la Hongrie et l'Union Sovi&#233;tique ... Quiconque attaquera nos r&#233;alisations sera repouss&#233; ... Les intellectuels avaient accumul&#233; les calomnies contre l'Union Sovi&#233;tique... ils avaient affirm&#233; que la Hongrie traitait avec l'Union Sovi&#233;tique sur un pied in&#233;gal, que l'ind&#233;pendance devait &#234;tre d&#233;fendue non pas contre les imp&#233;rialistes, mais contre l'Union Sovi&#233;tique ... Tout cela &#233;tait un mensonge effront&#233;, une propagande hostile qui ne contenait pas un pouce de v&#233;rit&#233;. Apr&#232;s quelques autres accusations du m&#234;me style, Ger&#246; avait dit que le Comit&#233; Central ne se r&#233;unirait pas pendant huit jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tait-ce pour cela que les gens restaient maintenant silencieusement sur la place du Parlement ? Ou bien &#233;taient-ils abasourdis et exasp&#233;r&#233;s par la stupidit&#233; intransigeante de Ger&#246; ? &#201;tait-il possible que l'hypocrisie f&#251;t pouss&#233;e aussi loin ? En face de mensonges prof&#233;r&#233;s aussi froidement, le gens perdaient la parole. Pourquoi nier avec autant de v&#233;h&#233;mence ce que personne n'ignore ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une discussion s'engagea dans un coin de la place. Apr&#232;s un moment, des voix qui sortaient de l'obscurit&#233; sugg&#233;r&#232;rent qu'une d&#233;l&#233;gation se rende &#224; la Maison de la Radio, rue Br&#244;dy Sandor, pour demander que l'on diffuse leurs revendications sur antenne. Il y eut des cris d'approbation dans la foule, puis encore des discussions. Finalement, une d&#233;l&#233;gation partit vers la rue Br&#244;dy Sandor, suivie de ... 100.000 personnes ! Les gens voulaient maintenant que des faits &#8211; ne f&#251;t-ce qu'une retransmission &#224; la radio &#8211; r&#233;sultent de leur veille silencieuse sur la place du Parlement. Quand cette masse compacte parcourut les rues, plusieurs autres milliers de personnes s'y joignirent, pour la plupart des ouvriers que rentraient chez eux apr&#232;s le travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus loin, un groupe de manifestants d&#233;cida de se rendre aux abords du grand parc municipal de Budapest, o&#249; se trouvait l'Homme d' Acier : une statue de Staline qui faisait 8 m&#232;tres de haut. Deux ou trois mille personnes se d&#233;tach&#232;rent du corps de la manifestation et se joignirent &#224; ce groupe. Ils &#233;taient tr&#232;s anim&#233;s, ils chantaient et riaient. Quand ils arriv&#232;rent &#224; la statue, une &#233;chelle et une grosse corde furent hiss&#233;s sur le socle massif. L'&#233;chelle fut pos&#233;e contre le pi&#233;destal, et deux hommes y grimp&#232;rent et mirent la corde autour du cou de &#171; Staline &#187;. Des centaines de mains impatiente saisirent la corde. Elle se tendit, et la statue se mit &#224; crisser et &#224; grincer en s'inclinant lentement vers la foule. Dans un dernier grincement, elle tomba du pi&#233;destal. Il y eut un fracas assourdissant quand elle heurta le socle, accueillie par un grand hourra suivi d'un &#233;clat de rire g&#233;n&#233;ral. La sc&#232;ne &#233;tait des plus comiques et, &#224; tout le moins, absurde : le socle paraissait maintenant plus grotesque encore, avec les bottes de campagne de Staline, hautes de deux m&#232;tres, qui demeuraient encore solidement plant&#233;es dans le pi&#233;destal. Le reste de la statue fut charg&#233; sur un camion et d&#233;pos&#233; devant le Th&#233;&#226;tre National, o&#249; une foule en liesse se chargea de la mettre en pi&#232;ces&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Une autre version plus r&#233;pandue relate qu'on a d&#251; couper les jambes au (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les bottes de Staline rest&#232;rent l&#224;. Quel terrible pr&#233;sage pour ceux qui croyaient en ces choses-l&#224; ! Il n'est pas tr&#232;s utile de se d&#233;barrasser d'un homme : un autre peut toujours enfiler ses bottes. Ce qu'il faut faire, c'est se d&#233;barrasser du besoin de dirigeants. Peut-&#234;tre quelqu'un songea-t-il &#224; cela, car un drapeau hongrois apparut plus tard sur l'une des bottes. Ce drapeau rouge-blanc-vert dont le symbole communiste &#8211; la faucille et le marteau &#8211; avait &#233;t&#233; arrach&#233;, &#233;tait le seul symbole de la r&#233;volution que le peuple conn&#251;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gros de la foule qui &#233;tait partie de la place du Parlement &#233;tait entre-temps arriv&#233; &#224; l'extr&#233;mit&#233; de la rue Br&#244;dy Sandor. Des milliers de personnes, pour la plupart des ouvriers, s'&#233;taient encore jointes &#224; la manifestation. Nombre d'entre elles avaient accouru de tous les points de Budapest apr&#232;s avoir entendu le discours de Ger&#246; (radiodiffus&#233; &#224; 6 heures du soir, puis de nouveau &#224; 7 heures). La d&#233;cision spontan&#233;e des manifestants de se rendre &#224; la Maison de la Radio sensibilisait particuli&#232;rement les travailleurs. Le trafic s'&#233;tait arr&#234;t&#233; dans le centre de la ville. La police municipale, plut&#244;t perplexe, n'essayait pas de s'interposer. Mais l'entr&#233;e de la rue Br&#244;dy Sandor &#233;tait barr&#233;e par une rang&#233;e compacte des redoutables hommes de l'A.V.O [II faut signaler qu'au moment de la R&#233;volution, le sigle A.V.O. (la police secr&#232;te hongroise) avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; remplac&#233; par celui de A.V.H. (ce changement d&#233;signait le passage d'un organisme d&#233;pendant du minist&#232;re de !'Int&#233;rieur &#224; un statut d'organisme ind&#233;pendant). Cependant, il semble bien que les Hongrois utilisaient encore l'ancienne appellation, ou bien, s'ils parlaient de l'A.V.H., ils pronon&#231;aient &#171; avosh &#187;. Nous avons donc d&#233;cid&#233; de garder l'ancienne appellation partout dans le texte, m&#234;me si elle ne correspond pas exactement &#224; l'appellation officielle. Note des traducteurs]. Ceux-ci avaient &#233;galement occup&#233; la radio et un d&#233;tachement de mitrailleuses &#233;tait en position &#224; l'entr&#233;e du b&#226;timent. Les manifestants s'arr&#234;t&#232;rent. Manifestement, des hommes de l'A.V.O. s'&#233;taient trouv&#233;s parmi la foule sur la place du Parlement. En entendant la d&#233;cision de se rendre &#224; la Maison de la Radio, ils avaient pr&#233;venu leurs chefs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les manifestants allong&#232;rent le cou pour voir pourquoi la marche s'&#233;tait arr&#234;t&#233;e. Ils virent le reflet des armes et les visages mena&#231;ants de la police secr&#232;te. Bien que d&#233;sarm&#233;s, les gens n'avaient plus peur. Ils savaient que leur force r&#233;sidait dans leur solidarit&#233;. Ils entrevoyaient enfin la possibilit&#233; d'&#234;tre libres ; leur sort ne d&#233;pendait plus que d'eux seuls. Mais personne encore n'appelait &#224; la violence contre les oppresseurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Laissez-nous passer !&lt;/i&gt; &#187; &#8211; &#171; &lt;i&gt;Le peuple hongrois doit entendre nos propositions !!&lt;/i&gt; &#187; &#8211; &#171; &lt;i&gt;Laissez entrer une d&#233;l&#233;gation !!&lt;/i&gt; &#187; &#8211; ces pri&#232;res jaillirent de la foule, et chaque requ&#234;te &#233;tait approuv&#233;e par de grands applaudissements. On discuta un peu dans les premiers rangs, puis une d&#233;l&#233;gation fut form&#233;e et, apr&#232;s une autre discussion avec les A.V.O., le petit groupe passa le cordon et entra dans la Maison de la Radio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La foule attendit. L'air bourdonnait de conversations. De temps &#224; autre, on entendait un rire et m&#234;me quelques paroles d'une chanson. Ils &#233;taient tous encore de bonne humeur. Une heure s'&#233;coula : aucun signe de la d&#233;l&#233;gation. La gait&#233; de la foule fit place &#224; une d&#233;termination plus s&#233;rieuse. Certains&#183; ne tenaient plus en place. Les premiers rangs &#233;taient maintenant tout contre le cordon des A.V.O. Encore une demi-heure : toujours aucune nouvelle de leurs camarades entr&#233;s dans la b&#226;timent. Alors, l'ambiance changea rapidement. Des cris de col&#232;re jaillirent de toutes parts. Le cordon arm&#233; c&#233;da l&#233;g&#232;rement. Les hommes de l'A.V.O. &#233;taient manifestement soucieux : apr&#232;s tout, en vertu des r&#232;gles et des r&#232;glements officiels, ces gens n'auraient pas d&#251; &#234;tre l&#224; du tout ; et puis, il y en avait tellement ! Des gens sur toute la largeur de la rue. Des gens &#224; perte de vue...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;O&#249; est notre d&#233;l&#233;gation ?&lt;/i&gt; &#187; &#8211; &#171; &lt;i&gt;Laissez-les sortir !&lt;/i&gt; &#187; &#8211; &#171; &lt;i&gt;Lib&#233;rez nos d&#233;l&#233;gu&#233;s !&lt;/i&gt; &#187; &#8211; rugissait impatiemment la foule. Un mouvement spontan&#233; vers l'avant balaya le cordon sur le c&#244;t&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D'autres r&#233;cits disent qu'&#224; ce moment-l&#224;, il n'y avait plus de policiers (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les gens s'arr&#234;t&#232;rent devant une autre rang&#233;e d'A.V.O. qui prot&#233;geait la Maison de la Radio. Les flics ne sont renomm&#233;s nulle part dans le monde pour leur intelligence ou pour leur finesse de compr&#233;hension. La police secr&#232;te hongroise ne faisait pas exception &#224; la r&#232;gle. Que pouvaient-ils faire ? Les manifestants &#233;taient sans armes, mais il y en avait des milliers et ils &#233;taient en col&#232;re. De toute fa&#231;on, les manifestations de ce genre &#233;taient ill&#233;gales. Pour se prot&#233;ger, les minorit&#233;s dirigeantes engagent toujours dans leurs forces de police des hommes dont le cerveau fonctionne &#224; sens unique. Les hommes de l'A.V.O. ne connaissaient qu'une seule r&#233;ponse : les mitrailleuses firent feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des cris d'agonie s'&#233;lev&#232;rent quand les premiers rangs de ces manifestants pacifiques tomb&#232;rent. La foule devint furieuse. La police fut vite d&#233;bord&#233;e et ses armes utilis&#233;es pour tirer sur les fen&#234;tres de l'&#233;difice, d'o&#249; les balles pleuvaient sur la foule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution hongroise avait commenc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?849-hongrie-1956-les-conseils-ouvriers' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Deuxi&#232;me partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb13-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Sandor Pet&#246;fi fut un po&#232;te qui joua un grand r&#244;le dans la r&#233;volution hongroise de 1848 contre l'oppression des Habsbourg. Le tsar Nicolas Ier participa &#224; l'&#233;crasement des Hongrois en envoyant des troupes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Matyas R&#224;kosi : n&#233; en 1892 d'un p&#232;re marchand de volailles. Dans sa jeunesse, il d&#233;cide de faire carri&#232;re dans les services consulaires austro-hongrois et se rend &#224; Londres, o&#249; il travaille comme employ&#233; de banque, pour perfectionner son anglais. Retourn&#233; en Hongrie juste avant le d&#233;but de la premi&#232;re guerre mondiale, il s'engage dans l'arm&#233;e, est nomm&#233; officier et, envoy&#233; sur le front russe, il est fait prisonnier. Pendant sa captivit&#233;, il devient un chaud partisan des Bolcheviks. On dit qu'il rencontra L&#233;nine en 1918 et qu'ils se li&#232;rent d'amiti&#233;. La m&#234;me ann&#233;e, il retourne en Hongrie et travaille en collaboration avec B&#233;la Kun. A la chute du gouvernement de ce dernier, il s'enfuit en Autriche o&#249; il se met &#224; travailler pour le Komintern. &lt;br class='manualbr' /&gt;En 1924, il retourne en Hongrie pour r&#233;organiser le Parti Communiste, &#224; la suite de quoi il est arr&#234;t&#233; par la police de Horthy et condamn&#233; &#224; mort. Cette sentence cause une vive &#233;motion dans certains milieux occidentaux et est par la suite commu&#233;e en 8 ans d'emprisonnement. Il est lib&#233;r&#233; en 1935, mais est arr&#234;t&#233; &#224; nouveau et jug&#233; pour sa participation &#224; la r&#233;volution de 1919. Durant son proc&#232;s, il se fait une r&#233;putation mondiale d'homme sans peur et qui ne m&#226;che pas ses mots. Son avocat, Rustem V&#224;mb&#233;ry, et lui profit&#232;rent habilement de la barre pour accuser le r&#233;gime de Horthy, ce qui ne manquait pas de courage et ce qui s'&#233;tait rarement vu dans un pays fasciste. C'&#233;tait d'autant plus remarquable de la part de R&#224;kosi, qu'il avait d&#233;j&#224; pass&#233; plus de 10 ans dans les pires prisons de Hongrie. Il fut condamn&#233; &#224; la r&#233;clusion perp&#233;tuelle. &lt;br class='manualbr' /&gt;A la suite du pacte Staline-Hitler, le r&#233;gime de Horthy accepte d'&#233;changer R&#224;kosi et Zolt&#224;n Vas contre des drapeaux pris par les Russes en 1849. R&#224;kosi devient l'&#171; ami &#187; intime de Staline, lequel ne contribue pas peu &#224; l'&#233;lever dans la hi&#233;rarchie communiste. &lt;br class='manualbr' /&gt;Durant la seconde guerre mondiale, R&#224;kosi est charg&#233; d'organiser l'endoctrinement des prisonniers de guerre hongrois, ainsi que de la propagande de la radio russe &#224; destination de la Hongrie. Il est naturalis&#233; russe et se marie avec une Mongole, avec laquelle il retourne en Hongrie apr&#232;s la guerre. II y devient l'un des plus grands tyrans de l'histoire : copiant les m&#233;thodes que Staline avait utilis&#233;es pour construire le mythe de sa personnalit&#233;, il se fait appeler en toutes circonstances &#171; notre p&#232;re et grand ma&#238;tre, le plus grand discipline hongrois de Staline &#187;. Le 11 ao&#251;t 1963, le si&#232;ge du Parti Communiste de Budapest communique que R&#224;kosi est mort peu auparavant en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Gyula H&#224;y &#233;tait tr&#232;s connu du temps de B&#233;la Kun, en 1919, lors&#173; qu'une de ses pi&#232;ces fut jou&#233;e au Th&#233;&#226;tre National Hongrois. Il s'enfuit de Hongrie lors de la Terreur Blanche de Horthy et erra en Europe, &#224; la main une valise pleine de pi&#232;ces non jou&#233;es. Il retourna &#224; Budapest &#224; la fin de la seconde guerre mondiale ; une autre de ses pi&#232;ces connut &#224; ce moment un succ&#232;s &#233;clatant.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ll&#224;zl&#244; Rajk : n&#233; en 1909, en Transylvanie, de p&#232;re savetier. &#201;tudiant &#224; l'Universit&#233; de Budapest, il s'affilie au Parti Communiste. A l'&#226;ge de 23 . ans, il est emprisonn&#233; pour avoir particip&#233; &#224; une &#171; conspiration communiste &#187; &#224; l'universit&#233;. Apr&#232;s sa lib&#233;ration, il travaille &#224; plusieurs reprises comme man&#339;uvre. Il combat dans les Brigades Internationales en Espagne et est bless&#233; gri&#232;vement en 1937. A la fin de la guerre civile espagnole, il tente de retourner en Hongrie, mais se fait interner en France. Il s'en &#233;chappe en 1941, pour se faire arr&#234;ter et emprisonner en Hongrie. Rel&#226;ch&#233;, il devient secr&#233;taire de la section clandestine du Parti Communiste &#224; Budapest. En 1944, il est captur&#233; par les Allemands et condamn&#233; &#224; mort. La sentence n'est pas ex&#233;cut&#233;e, mais il est envoy&#233; &#224; la tristement c&#233;l&#232;bre prison de Sopronk&#246;hida, puis dans un camp de concentration en Allemagne.
A son retour en Hongrie apr&#232;s la fin de la guerre, il devient ministre de l'int&#233;rieur et se fait tr&#232;s vite craindre et ha&#239;r pour sa violence implacable. Il est arr&#234;t&#233; sur les ordres de ses &#171; camarades &#187; en 1949, et son proc&#232;s d&#233;bute le 16 septembre de la m&#234;me ann&#233;e. On l'accuse principalement d'avoir fait de l'espionnage pour la police secr&#232;te de Tito ; mais on l'accuse &#233;galement d'avoir espionn&#233; pour le F.B.I. et pour la Gestapo, d'&#171; avoir tent&#233; de renverser l'ordre d&#233;mocratique en Hongrie &#187;, de crimes de guerre, de conspiration et d'une foule d'autres crimes. Il plaide coupable et est pendu.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Pour m&#233;moire, le salaire national moyen &#233;tait &#224; l'&#233;poque de 1.000 forints.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Quotidien du Parti Communiste Hongrois.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Imre Nagy : n&#233; en 1896 de parents paysans calvinistes, fait seulement ses primaires, mais devient professeur &#224; Rostov (Ukraine) et &#224; Budapest et membre de l'Acad&#233;mie hongroise. En 1915, il est mobilis&#233; et est plus tard fait prisonnier par les Russes. T&#233;moin de la r&#233;volution d'Octobre et ralli&#233; au Parti Communiste russe en 1918, il retourne en Hongrie en 1921 et m&#232;ne une activit&#233; clandestine contre le r&#233;gime de Horthy. En 1927, il est arr&#234;t&#233;, mais parvient &#224; s'&#233;chapper un an plus tard et &#224; se r&#233;fugier en Autriche. En 1930, il retourne en Russie et acquiert la citoyennet&#233; russe. A son retour en Hongrie en 1944, il est l'un des &#171; membres-fondateurs &#187; du nouveau r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ern&#246; Gero : Emprisonn&#233; en 1919, &#224; la chute du r&#233;gime de Kun. Il combat en Espagne de 1936 &#224; la d&#233;faite des R&#233;publicains (en fait, il fut de ceux qu'envoya le Komintern pour aider le parti communiste espagnol &#224; imposer sa ligne politique dans la guerre civile et plus particuli&#232;rement &#224; r&#233;primer les ouvriers, les anarchistes, et le P.O.U.M. en Catalogne.), puis s'installe &#224; Moscou et devient citoyen russe. Apr&#232;s la seconde guerre mondiale, il retourne en Hongrie et dirige le Parti jusqu'&#224; l'arriv&#233;e de son ami R&#224;kosi.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;J&#224;nos Kh&#224;d&#224;r : n&#233; en 1910. Ses parents &#233;taient valets de ferme. Il re&#231;oit quelque instruction et devient serrurier. A l'&#226;ge de 19 ans, il rejoint le mouvement de jeunes du Parti Communiste clandestin. Emprisonn&#233; &#224; plusieurs reprises pour de courtes p&#233;riodes. Apr&#232;s la guerre, il devient officier de police, puis s'&#233;l&#232;ve rapidement dans la hi&#233;rarchie. Apr&#232;s la fusion des partis socialiste et communiste, il devient membre du Politburo. Deux mois plus tard, il est ministre de I'Int&#233;rieur, mais est destitu&#233; vers le milieu de l'ann&#233;e 1950. Neuf mois plus tard, il est r&#233;&#233;lu au comit&#233; Central et au Politburo ; peu apr&#232;s, il &#171; dispara&#238;t &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;R&#224;kosi les avait tenus emprisonn&#233;s pendant des ann&#233;es, parce qu'ils &#233;taient &#171; titistes-fascistes &#187;, etc ... K&#224;d&#224;r portait encore sur son visage et sur son corps les traces des tortures qu'il avait endur&#233;es sur l'ordre de la classe dirigeante.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Dans un sens large, pour d&#233;crire le caract&#232;re social de ceux qui participaient &#224; ce mouvement. Bien entendu, il y eut quelque ouvriers qui particip&#232;rent aux r&#233;unions, mais la grande majorit&#233; des assistants &#233;taient des &#233;crivains et des &#233;tudiants, ainsi qu'un certain nombre de m&#233;decins, d'avocats, d'instituteurs, etc.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;N'oublions pas que plus de 60% des &#233;tudiants &#233;taient fils d'ouvriers et 30 % fils de paysans.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C&#233;l&#232;bre caf&#233; litt&#233;raire endommag&#233; pendant la guerre et reconstruit par le gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ville industrielle &#224; 45 km. au sud de Budapest ; aujourd'hui Dunaujv&#224;ros, anciennement Dunapentele.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le &lt;i&gt;Daily Worker&lt;/i&gt; (journal du Parti Communiste britannique) ne fit .aucune mention de cet &#233;v&#233;nement capital.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Peter Fryer, &lt;i&gt;Hungarian Tragedy&lt;/i&gt;, Dobson Book Ltd., 1956, p. 39.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ce qui n'est pas n&#233;cessairement r&#233;volutionnaire. Voir Alexandra Kollonta&#239;, &lt;i&gt;L'opposition ouvri&#232;re&lt;/i&gt;, in &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, n&#176;35, 1964, p.77&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Au sud de la ville, sur le Danube, entre Buda et Pest ; surnomm&#233;e Csepel-la-Rouge &#224; cause du grand nombre d'ouvriers membres du Parti qui y travaillaient.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Qui sait si celui qui portait cette pancarte n'&#233;tait pas l'&#233;tudiant qui, la veille, &#224; l'Institut Polytechnique, avait fait planer un silence d'appr&#233;hension en s'&#233;criant subitement : &#171; &lt;i&gt;Les Russes dehors !&lt;/i&gt; &#187; Il y eut un &#233;clat de rire lorsque le silence fut rompu par la voix calme d'un ma&#238;tre de conf&#233;rences : &#171; &lt;i&gt;Notre ami, bien entendu, entend sugg&#233;rer qu'il serait souhaitable que chaque nation garde son arm&#233;e sur son propre territoire&lt;/i&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ceci &#233;tait une allusion &#224; peine voil&#233;e au mines d'uranium de P&#233;cs, d&#233;couvertes 18 mois plus t&#244;t. Les Russes les appelaient &#171; mines de bauxite &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Une autre version plus r&#233;pandue relate qu'on a d&#251; couper les jambes au chalumeau et que la statue fut renvers&#233;e gr&#226;ce &#224; des camions des ouvriers de Csepel auxquels on avait attach&#233; la fameuse corde.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;D'autres r&#233;cits disent qu'&#224; ce moment-l&#224;, il n'y avait plus de policiers dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Patriotes &amp; r&#233;volutionnaires (2/2) </title>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>



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&lt;p&gt;Premi&#232;re partie disponible ici (.../...) Ne laissez pas le colonel Blimp diriger la Home Guard Paru dans Evening Standard, 8 janvier 1941 Il y a longtemps, semble-t-il &#8211; en fait &#224; peine sept mois &#8211; qu'on a dit avec un peu de scepticisme aux 1.250.000 hommes qui se sont pr&#233;cipit&#233;s pour s'engager dans les Local Defence Volunteers que peut-&#234;tre, un jour, il y aurait des fusils pour quelques-uns d'entre eux, et que le reste devrait se contenter de fusils de chasse &#8211; toujours en supposant (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?834-patriotes-revolutionnaires-1-2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Premi&#232;re partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ne laissez pas le colonel Blimp diriger la Home Guard &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Paru dans &lt;i&gt;Evening Standard&lt;/i&gt;, 8 janvier 1941&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a longtemps, semble-t-il &#8211; en fait &#224; peine sept mois &#8211; qu'on a dit avec un peu de scepticisme aux 1.250.000 hommes qui se sont pr&#233;cipit&#233;s pour s'engager dans les Local Defence Volunteers que peut-&#234;tre, un jour, il y aurait des fusils pour quelques-uns d'entre eux, et que le reste devrait se contenter de fusils de chasse &#8211; toujours en supposant qu'il y avait des fusils de chasse disponibles. Vers la fin de l'automne, ces Local Defence Volunteers (&#224; pr&#233;sent la Home Guard) s'&#233;taient transform&#233;s en une redoutable arm&#233;e, bien &#233;quip&#233;e de fusils, de mitrailleuses, de bombes et de grenades antichars, et, par-dessus tout, son organisation &#233;tait calcul&#233;e pour tirer le meilleur parti de leur nombre. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'utilit&#233; de la Home Guard d&#233;pendra en fait de la forme que prendra l'invasion de Hitler. Contre une attaque tr&#232;s motoris&#233;e concentr&#233;e sur une seule r&#233;gion, une telle force, compos&#233;e uniquement d'infanterie, serait sans doute peu efficace. Au contraire, contre une attaque beaucoup plus dispers&#233;e, avec des troupes parachut&#233;es, de l'infanterie a&#233;roport&#233;e et des chars l&#233;gers, la Home Guard pourrait jouer un r&#244;le presque aussi important que l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re elle-m&#234;me. &lt;br class='manualbr' /&gt;Comme la Home Guard a d&#251; grandir rapidement avec, au d&#233;but, tr&#232;s peu d'aide venue d'en haut, elle a d&#233;velopp&#233; sa propre organisation, ce qu'elle a fait naturellement selon une base tr&#232;s locale. Son unit&#233; tactique essentielle est un groupe de dix ou de vingt hommes, qui se connaissent bien et qui tous connaissent intimement une seule petite partie d'une ville ou de la campagne &#8211; exactement le genre d'unit&#233; qui excelle dans la gu&#233;rilla, le combat de rues et la destruction de la cinqui&#232;me colonne. &lt;br class='manualbr' /&gt;Toutefois, jusqu'&#224; pr&#233;sent, l'importance de la Home Guard est due surtout &#224; son r&#244;le de symbole politique. De par son apparition et, plus encore, parce qu'elle a r&#233;ussi &#224; se maintenir, elle a d&#233;montr&#233; ce que les gens ordinaires de cette &#238;le pensent du nazisme. &lt;br class='manualbr' /&gt;Apr&#232;s sept mois exceptionnellement difficiles, la Home Guard n'a pas vraiment beaucoup diminu&#233; en nombre, except&#233; du fait de la mobilisation des volontaires les plus jeunes. Des hommes qui travaillaient d&#233;j&#224; un grand nombre d'heures dans des bureaux ou des usines y ont consacr&#233; parfois vingt heures de leur temps libre chaque semaine, sans &#234;tre pay&#233;, si ce n'est le &#171; minimum vital &#187; de trois shillings auquel ils ont droit quand ils passent la nuit hors de chez eux. Ils ont pass&#233; leurs nuits &#224; monter la garde, leurs samedis apr&#232;s-midi &#224; l'entra&#238;nement ou au champ de tir, leurs soir&#233;es &#224; d&#233;monter des mitrailleuses dans des salles mal chauff&#233;es &#8211; et ils ont fait tout cela alors que rien, absolument rien, ne les y obligeait. &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;La Home Guard est une organisation enti&#232;rement volontaire. Il ne s y pratique aucune forme de punition, except&#233; le renvoi -ce qui, comme le savent tous ses membres, n 'est presque jamais n&#233;cessaire.&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;M&#234;me si le danger imm&#233;diat d'une invasion recule, la Home Guard va probablement continuer &#224; exister. On parle m&#234;me de la conserver comme une formation pour l'apr&#232;s-guerre. Son d&#233;veloppement politique est donc d'une immense importance. Car aucune arm&#233;e n'est jamais vraiment non politique. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'homme ordinaire per&#231;oit que la d&#233;mocratie est loin d'&#234;tre une imposture : c'est la source de l'&#233;lan qui anime la Home Guard. Elle a &#233;t&#233; fond&#233;e en tant que force antifasciste. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il est donc vraiment dommage que son organisation ait &#233;t&#233; bien moins d&#233;mocratique que l'esprit de la base. Le contr&#244;le de la Home Guard est enti&#232;rement entre les mains de ses membres les plus riches, beaucoup trop souvent des colonels &#224; la retraite, dont l'exp&#233;rience militaire date en grande partie d'une &#233;poque ant&#233;rieure &#224; l'utilisation des mitrailleuses et &#224; l'apparition des chars. Tous les postes sup&#233;rieurs &#224; celui d'adjudant sont en pratique des occupations &#224; plein temps et, comme il n'y a pas de salaire, ils ne peuvent donc &#234;tre donn&#233;s qu'&#224; des personnes ayant des revenus personnels. In&#233;vitablement, cela a redonn&#233; vie aux colonels en retraite. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il se peut qu'au cours des derniers mois on ait un peu trop senti l'esprit du colonel Blimp et des sergents-majors &#224; la mode d'autrefois : des personnages qui avaient certainement leur utilit&#233; &#224; l'&#233;poque des fusils &#224; un seul coup, mais qui sont un r&#233;el danger pour une force irr&#233;guli&#232;re destin&#233;e &#224; des combats de gu&#233;rilla. Avec l'arriv&#233;e de l'hiver et l'absence d'une mat&#233;rialisation de l'invasion, de plus en plus de temps a &#233;t&#233; pass&#233; &#224; l'entra&#238;nement pour apprendre &#224; d&#233;filer en soulignant de plus en plus l'importance des claquements de talons et de crosse. Des soir&#233;es enti&#232;res de temps pr&#233;cieux, qui aurait pu servir &#224; apprendre &#224; se servir des fusils de mani&#232;re scientifique, ont &#233;t&#233; pass&#233;es &#224; v&#233;rifier la bonne inclinaison du fusil et &#224; donner des ordres. La technique militaire fond&#233;e sur la ba&#239;onnette-dans-le-ventre, fort utile telle qu'elle est pratiqu&#233;e par les troupes r&#233;guli&#232;res en Albanie ou en &#201;gypte contre les Italiens, a gagn&#233; du terrain, au d&#233;triment de conceptions correspondant mieux &#224; des volontaires agissant sur leur propre terrain (car c'est l&#224; la sp&#233;cificit&#233; de la Home Guard) que quelques militaires un peu plus &#233;clair&#233;s ont courageusement tent&#233; de diffuser dans les centres d'entra&#238;nement des Home Guards de Hurlingham et d'Osterley Park. &lt;br class='manualbr' /&gt;La base n'a pas tard&#233; &#224; s'apercevoir de ce que cela signifiait, tout comme elle s'est rendue compte de la tendance &#224; donner tous les commandements aux classes moyennes et sup&#233;rieures. Ce n'est pas tant que les hommes de base r&#226;lent &#8211; en tout cas pas plus que les Anglais, qui r&#226;lent toujours, qu'ils soient &#224; l'arm&#233;e ou pas. Mais ils savent, particuli&#232;rement ceux d'entre eux qui sont d'anciens soldats, qu'une force &#224; mi-temps ne peut pas imiter la discipline de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re lors des exercices de revue et ne devrait pas essayer, car elle a besoin de tout son temps pour s'exercer dans les arts plus importants que sont le tir, le lancer de grenades, la lecture de cartes, le jugement des distances, le camouflage, ainsi que la construction de foss&#233;s antichars et de fortifications. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ces anciens militaires ne mettent pas en doute la n&#233;cessit&#233; d'inculquer la discipline, ni m&#234;me la valeur des exercices. Ils savent que le premier devoir d'un soldat est d'ob&#233;ir et que, dans l'ensemble, les r&#233;giments qui sont les meilleurs lors des d&#233;fil&#233;s sont aussi les meilleurs sur le champ de bataille. M&#234;me les troupes irr&#233;guli&#232;res auront le moral bas &#224; moins de marcher au pas, de se tenir droits et de veiller &#224; la propret&#233; de leur &#233;quipement et de leurs armes. Mais cela ne veut pas dire qu'un travailleur avec deux ou trois m&#233;dailles sur la poitrine a envie de passer ses soir&#233;es &#224; apprendre &#224; s'aligner &#224; droite ou &#224; suivre les ordres pr&#233;cis de la mise en place des ba&#239;onnettes. &lt;br class='manualbr' /&gt;Dans toutes les arm&#233;es, l'esprit du colonel Blimp et l'esprit d'Osterley Park doivent n&#233;cessairement s' opposer. Le danger, si on permet au colonel Blimp de d&#233;cider, est qu'il finira peut-&#234;tre par faire partir les volontaires venus de la classe ouvri&#232;re. &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;&#192; tous les points de vue, ce serait un d&#233;sastre de voir la Home Guard perdre son caract&#232;re national et antifasciste et de la laisser se transformer en une sorte de milice du parti conservateur, comme une version &#226;g&#233;e des &#233;coles d'officiers dans les &#233;coles priv&#233;es. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;La classe ouvri&#232;re s'est engag&#233;e en masse dans la Home Guard au d&#233;but, et elle y est toujours pr&#233;dominante. Les travailleurs ont compris qu'elle pouvait devenir une arm&#233;e d&#233;mocratique du peuple dans laquelle ils pour&#173; raient se battre contre les nazis sans se faire engueuler par les sergents-majors de fa&#231;on traditionnelle. Et qu'on ne s'y trompe pas, la Home Guard est bien plus proche de cet objectif que de l'autre. Les hommes qui se sont engag&#233;s sont fiers d'y &#234;tre, ils se sont pr&#233;par&#233;s de leur plein gr&#233; et ils sont conscients d'avoir beaucoup appris. Mais s'ils avaient l'occasion de s'exprimer, voici quatre ou cinq critiques qu'ils aimeraient faire : &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; &lt;i&gt;ils aimeraient passer plus de temps &#224; s'entra&#238;ner pour la guerre et moins &#224; faire des tours de garde ; &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; ils aimeraient avoir plus &#8211; beaucoup plus &#8211; de munitions et de grenades pour s'entra&#238;ner ; &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; ils aimeraient bien &#234;tre un peu plus certains que la promotion se fait sur la base du m&#233;rite et ne d&#233;pend pas du rang social ; &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; ils aimeraient avoir un personnel salari&#233; &#224; plein temps pour quelques-uns des postes-cl&#233;s ; &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; et ils aimeraient bien, en cons&#233;quence, qu'un peu plus de leurs officiers aient moins de cinquante ans.&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;M&#234;me telle qu'elle existe aujourd'hui, la Home Guard ne pourrait exister que dans un pays dans lequel les hommes se sentent libres.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les &#201;tats totalitaires peuvent faire de grandes choses, mais il y a une chose qu'ils ne peuvent pas faire : ils ne peuvent pas donner un fusil &#224; l'ouvrier d'usine et lui dire de le rapporter chez lui pour le mettre dans sa chambre &#224; coucher. CE FUSIL ACCROCH&#201; AU MUR DE L'APPARTEMENT DE L'OUVRIER OU DANS LA MAISON DU PAYSAN EST LE SYMBOLE DE LA D&#201;MOCRATIE. NOTRE T&#194;CHE EST DE V&#201;RIFIER QU'IL EST TOUJOURS L&#192;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Recension : Home Guard for Victory ! de Hugh Slater (I) &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Paru dans &lt;i&gt;The New Statesman and Nation&lt;/i&gt;, 15 f&#233;vrier 1941&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre, qui est le meilleur des manuels sur la Home Guard publi&#233; jusqu'&#224; pr&#233;sent, est en grande partie technique ; mais, dans les deux derniers chapitres, il s'int&#233;resse discr&#232;tement aux probl&#232;mes politiques, qui ne peuvent jamais &#234;tre s&#233;par&#233;s des d&#233;tails de l'organisation militaire. Les r&#233;formes qu'il sugg&#232;re ont toutes comme dessein implicite de transformer davantage la Home Guard en une arm&#233;e du peuple et de briser l' emprise du colonel &#224; la retraite avec sa mentalit&#233; datant d'avant les mitrailleuses. En analysant ce qui s'est pass&#233; l'&#233;t&#233; dernier, il est difficile de d&#233;terminer si c'&#233;tait &#224; dessein que les postes de commandement de la Home Guard ont &#233;t&#233; attribu&#233;s presque sans exception aux classes moyennes ou sup&#233;rieures ou si ce n'&#233;tait que le r&#233;sultat in&#233;vitable de la structure de classe anglaise. C'est n&#233;anmoins ce qui s'est pass&#233; et, en cons&#233;quence, ce qui aurait pu &#234;tre une force franchement antinazie est devenu une parente pauvre de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re, patriote mais politiquement neutre. Cette ann&#233;e, &#224; un moment ou &#224; un autre, invasion ou pas, la Home Guard devra d&#233;cider quel genre de force elle va devenir ; les d&#233;veloppements politiques et purement militaires agiront de concert, les uns r&#233;agissant sur les autres comme les jantes oppos&#233;es d'une roue. &lt;br class='manualbr' /&gt;Le probl&#232;me se pose de mani&#232;re particuli&#232;rement probl&#233;matique &#224; propos des exercices d'apprentissage aux d&#233;fil&#233;s militaires, auxquels Mr Slater consacre un chapitre. Tout le monde sait qu'une grande partie de ces exercices, tels qu'on les pratique dans l'arm&#233;e britannique, datent du XVIIIe si&#232;cle et n'ont aucun rapport avec une guerre moderne. On apprend aux recrues les positions et l'angle de leur fusil des mois avant de leur apprendre &#224; viser et, bien qu'une d&#233;faite sur le champ de bataille suscite en g&#233;n&#233;ral pendant quelque temps des conceptions plus r&#233;alistes, &#224; chaque r&#233;pit ou entre deux guerres l'accent est remis sur les claquements de talons, le claquement des mains sur les crosses, etc. Les controverses, au sein de la Home Guard, sur la valeur de ces exercices sont fr&#233;quentes et les divergences plus profondes qu'on ne le r&#233;alise le plus souvent. En g&#233;n&#233;ral, il est vrai que les personnes de tendances r&#233;actionnaires sont des partisans de l'uniforme soign&#233; et des chaussures cir&#233;es, tandis que les personnes &#171; de gauche &#187; voient plut&#244;t la guerre comme une gu&#233;rilla. Cette divergence se retrouve dans des d&#233;tails qui, &#224; premi&#232;re vue, paraissent ridicules. Ainsi, en ce moment, si vous croyez que l'Angleterre devrait d&#233;clarer ses projets de guerre et que Hitler va &#234;tre vaincu par la r&#233;volution europ&#233;enne, vous croyez sans doute aussi qu'un soldat, lorsqu'il se met au garde-&#224;-vous, devrait rapprocher le talon gauche du droit en suivant l'arc le plus plat possible. Si vous pensez que &#171; notre seul but est de battre les boches &#187; et que &#171; un bon Allemand est un Allemand mort &#187;, vous croyez sans doute que le pied gauche devrait &#234;tre soulev&#233; et repos&#233; bruyamment. Toute cette question a &#233;t&#233; d&#233;battue longuement dans les arm&#233;es r&#233;publicaines pendant la guerre civile espagnole. &#201;tant donn&#233; que Mr Slater voudrait que la Home Guard devienne une arm&#233;e du peuple quasi r&#233;volutionnaire, il est naturellement hostile aux saluts et &#224; l'astiquage des boutons ; mais, en tant que soldat, il comprend bien qu'il n'y a pas d'efficacit&#233; militaire sans discipline, et que la discipline est ins&#233;parable des exercices, quels qu'ils soient. Il ne fait aucun doute que le moral est li&#233; &#224; ce qu'on appelle le plus souvent un &#171; port militaire &#187;, voire &#224; des d&#233;tails de l'uniforme. La plupart des hommes se sentent plus courageux avec une ceinture serr&#233;e autour de la taille, par exemple. Mr Slater demande donc de nouveaux types d'exercices fond&#233;s sur ce que les soldats doivent r&#233;elle&#173; ment faire, comme monter dans un camion ou en descendre, lancer des grenades en position couch&#233;e, et ainsi de suite. Il est fort probable que quelque chose de ce genre va finir par &#234;tre instaur&#233;, mais ce sera face &#224; une opposition acharn&#233;e ; lorsque l'arm&#233;e britannique a commenc&#233;, il y a quelques ann&#233;es, &#224; d&#233;filer en trois rangs au lieu de quatre, c'&#233;tait un pas dans cette direction. &lt;br class='manualbr' /&gt;La plus grande partie des chapitres techniques de ce livre, sur les combats de rues, la lutte contre les chars, le camouflage, etc., est admirable et a d&#233;j&#224; beaucoup servi aux commandants de la Home Guard lors de leurs cours. Le chapitre le plus faible est celui qui traite de la m&#233;thode que suivraient probablement les Allemands lors d'une invasion. Tous les plans imaginables sont &#233;limin&#233;s comme menant &#224; l'&#233;chec, ce qui pourrait pro&#173; pager un optimisme excessif. Mais l'effet d'ensemble du livre ne peut &#234;tre que positif. Mr Slater, ainsi que tous ceux qui &#233;taient associ&#233;s &#224; Osterley Park et Hurlingham, a jou&#233; un r&#244;le important lors du r&#233;tablissement du moral national l'&#233;t&#233; dernier, et ce livre est la suite du m&#234;me processus. Il est bon march&#233; &#224; une demi-couronne, et les sch&#233;mas sont frappants et pleins d'informations.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Recension : Home Guard for Victory ! de Hugh Slater (II) &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Paru dans &lt;i&gt;Horizon&lt;/i&gt;, mars 1941&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a plus de danger qu'une invasion allemande parvienne &#224; conqu&#233;rir l'Angleterre d'un seul coup. Il est probable que les Allemands ont perdu leur chance de le faire et qu'ils ne la retrouveront pas, &#224; moins de parvenir &#224; d&#233;truire presque compl&#232;tement la puissance a&#233;rienne et maritime de la Grande-Bretagne. Le danger est celui d'une invasion qui, m&#234;me si elle n'&#233;tait pas destin&#233;e &#224; r&#233;ussir par elle-m&#234;me, soie une incursion sur une immense &#233;chelle, ce qui aurait des effets paralysants. Si l'invasion a lieu, en cons&#233;quence, le probl&#232;me n'est pas de la vaincre mais de la vaincre rapidement et, au cours des toutes premi&#232;res heures, la Home Guard sera sans doute d'une importance vitale. Nous avons entendu beaucoup de controverses sur l'avenir politique de la Home Guard (arm&#233;e d&#233;mocratique du peuple, milice bourgeoise ou jouet des Blimps) et il n'est sans douce pas n&#233;cessaire d'expliquer la position de Mr Slacer &#224; ce sujet. Son livre est tout autant un pamphlet politique qu'un manuel de tactique et d'utilisation des armes. Mais il est trop fin pour l'annoncer : s'il le faisait, le public particulier qu'il cherche &#224; atteindre n'irait jamais le lire. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'apparition soudaine de la Home Guard l'&#233;t&#233; dernier fut une manifestation de d&#233;mocratie. En m&#234;me temps, une force de ce type, locale et &#224; mi-temps, ne peut &#234;tre que de l'infanterie pure ; or les batailles de l'ann&#233;e pass&#233;e semblent sugg&#233;rer que l'infanterie n'a de sens que pour consolider les gains acquis par une autre arme. Depuis l'invention du fusil qui se charge par la culasse, la cause de la d&#233;mocratie est devenue de plus en plus d&#233;sesp&#233;r&#233;e parce que les armes qui comptent se sont trouv&#233;es de plus en plus concentr&#233;es dans de moins en moins de mains. Nous avons &#224; pr&#233;sent atteint une phase dans laquelle cinq nations seulement (l'Allemagne, la Grande-Bretagne, les &#201;tats-Unis et, avec moins de certitude, l'URSS et le Japon) sont capables de faire la guerre pendant longtemps &#224; une grande &#233;chelle, et crois de ces cinq nations sont des &#201;tats totalitaires, candis que les deux autres vont devoir affaiblir leurs institutions d&#233;mocratiques afin d'avoir une arm&#233;e capable de faire la guerre. Toutefois, il existe une r&#233;ponse d&#233;mocratique possible &#224; l'arm&#233;e moderne m&#233;canis&#233;e : c'est la nation en armes, la d&#233;fense en profondeur et la r&#233;apparition de plusieurs armes primitives mais efficaces. Le symbole du despotisme militaire est le char, l'objet le plus terri&#173;iant jamais con&#231;u par l'esprit humain. Et pourtant on peut faire sauter n'importe quel char, quelles que soient ses dimensions, &#224; l'aide d'une grenade qui p&#232;se &#224; peine plus d'un kilo, en supposant &#233;videmment qu'il y aie quelqu'un avec suffisamment de courage pour la lancer. Ceci d&#233;pend &#233;videmment des conditions sociales et poli&#173; tiques, c'est-&#224;-dire du nombre de personnes qui pensent avoir une raison de se battre. Nous savons encore mal si ce type de d&#233;fense populaire peut &#234;tre d&#233;cisif, mais les quelques indications que nous poss&#233;dons font penser qu'en tout cas il peut faire une grande diff&#233;rence. &#192; moins que la Home Guard soie en quelque sorte sabot&#233;e au dernier moment -le pouvoir pourrait, par exemple, &#234;tre effray&#233; &#224; l'id&#233;e de distribuer des armes en quantit&#233; suffisance-, elle peut certainement ralentir la concentration de n'importe quelle arm&#233;e d'invasion, m&#234;me si elle ne peut pas &#234;tre d'une grande utilit&#233; une fois les v&#233;ritables combats commenc&#233;s. &lt;br class='manualbr' /&gt;Toutefois, si la Home Guard se montre utile, ce sera en grande partie gr&#226;ce aux efforts de Mr Slater lui-m&#234;me, de Tom Wincringham et de ses autres camarades dans les divers camps d'entra&#238;nement de la Home Guard et, plus g&#233;n&#233;ralement, aux jeunes gens de grade inf&#233;rieur dans l'organisation qui ont connu la lutte arm&#233;e ces derni&#232;res ann&#233;es. Ce n'est pas r&#233;v&#233;ler des secrets militaires que de dire que, quand la Home Guard a &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e, elle est tomb&#233;e entre les mains de Blimps d&#233;cr&#233;pits, nomm&#233;s depuis les plus hauts &#233;chelons de la hi&#233;rarchie pour des raisons purement sociales, qui l'auraient compl&#232;tement d&#233;molie si on leur en avait laiss&#233; le contr&#244;le. La plupart de ces hommes &#226;g&#233;s ne luttaient pas seulement contre le concept d'une guerre de gu&#233;rilla mais aussi contre tout entra&#238;nement s&#233;rieux aux armes modernes. Certains d'entre eux voulaient en fait que la Home Guard, situ&#233;e dans les villes, soit d&#233;sarm&#233;e et serve de force de police auxiliaire contre des &#171; agitateurs &#187;. Un g&#233;n&#233;ral qui commandait une importante r&#233;gion, alors qu'il parlait &#224; ses hommes, a commenc&#233; par dire qu'il avait &#233;t&#233; quarante ans dans l'arm&#233;e et a poursuivi en annon&#231;ant qu'il &#171; ne croyait pas &#224; toutes ces b&#234;tises &#224; propos de ramper sur le ventre &#187;. Contre ce genre de choses, l'&#233;cole d'Osterley Park a servi de r&#233;vulsif tr&#232;s utile. Des centaines d'hommes venus de tout le pays y sont pass&#233;s chaque semaine, emportant avec eux une image de la guerre qui provenait des champs de bataille et non des d&#233;fil&#233;s. &lt;i&gt;Home Guard for Victory !&lt;/i&gt; est en grande partie la r&#233;&#233;criture des conf&#233;rences qui y &#233;taient donn&#233;es. Certaines sections sont plut&#244;t &#233;l&#233;mentaires, d'autres sp&#233;culatives ou beaucoup trop optimistes et, dans son ensemble, le livre se fonde un peu trop sur les exp&#233;riences de la guerre civile espagnole. Cependant, il est rempli &#224; craquer d'informations utiles etc' est un magnifique pamphlet anti-Blimp. Tout ce qui y est dit sur les combats de rue, la lutte contre les chars, les patrouilles, etc., implique une &#233;volution de la Home Guard pour qu'elle devienne une v&#233;ritable arm&#233;e du peuple, c'est-&#224;-dire une force o&#249; les hommes pensent par eux-m&#234;mes, savent pourquoi ils se battent et sont dirig&#233;s par des officiers qu'ils ont choisis -ou en tout cas qu'ils choisiraient s'ils &#233;taient libres de le faire. &lt;br class='manualbr' /&gt;Une importante suggestion faite par Mr Slater vers la fin du livre est que nous devrions cr&#233;er un entra&#238;nement codifi&#233; fond&#233; sur la guerre moderne et pas, comme l'est en g&#233;n&#233;ral l'entra&#238;nement de l'arm&#233;e britannique, sur les guerres de Fr&#233;d&#233;ric le Grand. En ce moment, alors que l'invasion allemande n'est peut-&#234;tre qu'&#224; quelques semaines, les volontaires &#224; mi-temps de la Home Guard perdent de longues heures &#224; apprendre &#224; s'aligner &#224; droite, &#224; s'aligner &#224; gauche, &#224; faire demi-tour et &#224; suivre les ordres pr&#233;cis de la mise en place des ba&#239;onnettes. Il sugg&#232;re &#233;galement divers changements dans la Home Guard, tous signifiant une plus grande d&#233;mocratisation. Le plus important de ceux-ci est l'introduction d'un conseil de la Home Guard, o&#249; les civils seraient majoritaires, et de salaires pour les sous-officiers. Pour l'instant, tous les rangs au-dessus de celui de sergent ne peuvent &#234;tre attribu&#233;s, dans la pratique, qu'&#224; des personnes ayant des revenus assez importants, et telle &#233;tait certainement l'intention du pouvoir quand il a &#233;t&#233; annonc&#233; d&#232;s le d&#233;but que les membres de la Home Guard ne recevraient aucun salaire. Il n'est pas bien grave que cela mette invariablement aux postes de commande des gens d'origine bourgeoise &#8211; c'est ce qui se passe dans toutes les arm&#233;es et, par exemple, cela a &#233;t&#233; le cas dans les premi&#232;res milices espagnoles &#8211; , mais il est grave de voir donner de telles opportunit&#233;s &#224; la classe de petits rentiers et de &#171; retrait&#233;s &#187; que l'Angleterre a pro&#173; duite telle une ceinture de graisse pendant les ann&#233;es de capital-finance. Ces personnes d&#233;tiennent toujours une majorit&#233; des postes de commandement dans la Home Guard. En cas d'urgence, ils seront mis sur la touche ; mais nous ne voulons pas payer leur incomp&#233;tence par des flots de sang. On s'en d&#233;barrasserait sur-le-champ si les commandants de section et de compagnie recevaient un salaire et &#233;taient choisis apr&#232;s un examen. &lt;br class='manualbr' /&gt;La Home Guard est un miroir parfait de la lutte &#8211; par moments apparemment d&#233;sesp&#233;r&#233;e, &#224; d'autres paraissant d&#233;j&#224; gagn&#233;e &#8211; entre d&#233;mocratie et privil&#232;ges qui se d&#233;roule en Angleterre. Ce livre porte un coup puissant et subtil qui vient en aide &#224; la d&#233;mocratie. En se contentant simplement de coller &#224; l'aspect technique de la guerre, il d&#233;montre la faiblesse militaire des &#201;tats f&#233;odaux et l'impossibilit&#233; d'opposer au fascisme quoi que ce soit d'autre que le socialisme d&#233;mocratique. M&#234;me ceux qui ne s'int&#233;ressent absolument pas aux affaires militaires peuvent tirer profit de sa lecture en tant qu' exercice de propagande indirecte.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Cher Doktor Goebbels, vos amis britanniques se nourrissent bien ! &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Paru dans &lt;i&gt;Daily Express&lt;/i&gt;, 23 juillet 1941&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La framboise escamotable, l'&#339;uf invisible et les oignons qu'on sent mais qu'on ne voit pas sont des ph&#233;nom&#232;nes qui nous sont familiers. Ce n'est que parce qu'ils sont capables de d&#233;truire le moral des gens que ces tours de passe-passe valent la peine d'&#234;tre mentionn&#233;s. Lorsque le prix d'un article est contr&#244;l&#233;, il dispara&#238;t rapidement du march&#233;. Or les fruits, le poisson, les &#339;ufs et la plupart des l&#233;gumes ne peuvent pas &#234;tre conserv&#233;s tr&#232;s longtemps. S'ils disparaissent tout &#224; coup, on peut parier qu'ils sont vendus en douce &#224; un prix ill&#233;gal, et d'ailleurs quiconque conna&#238;t des gens riches sait tr&#232;s bien qu'ils peuvent &#234;tre achet&#233;s. Les &#339;ufs, par exemple, sont disponibles en grandes quantit&#233;s &#224; quatre pence pi&#232;ce ; on m'a dit qu'ils &#233;taient toujours mentionn&#233;s sur les factures sous le nom de &#171; petits pois en bo&#238;te &#187;. L'essence, &#233;galement, semble assez facile &#224; obtenir &#224; condition de payer deux fois le prix normal. &lt;br class='manualbr' /&gt;Et, sans parler d'enfreindre carr&#233;ment la loi, il suffit de mettre le nez dans n'importe quel restaurant ou h&#244;tel chic pour voir comment on peut se d&#233;rober &#224; l'esprit des restrictions alimentaires. La r&#232;gle du &#171; plat unique &#187;, par exemple, est le plus souvent viol&#233;e, mais l'infraction ne compte pas puisque le plat suppl&#233;mentaire de viande ou de poisson est rebaptis&#233; hors-cl' &#339;uvre. De toute fa&#231;on, le fait que la nourriture consomm&#233;e au restaurant ne soit pas rationn&#233;e est &#224; l'avantage de ceux qui ont un gros revenu et &#233;norm&#233;ment de temps libre. Il serait facile pour quiconque a plus de deux mille livres par an de vivre sans jamais se servir de son carnet de rationnement. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais ce genre de choses a-t-il vraiment de l'importance ? Et si oui, pourquoi et comment ? &lt;br class='manualbr' /&gt;Les quantit&#233;s consomm&#233;es n'ont pas &lt;i&gt;vraiment&lt;/i&gt; d'importance. Et comme c'est l'excuse pr&#233;f&#233;r&#233;e des &#233;go&#239;stes qui ach&#232;tent des framboises sous le comptoir et g&#226;chent de l'essence pour aller aux courses, il faut bien l'admettre, et ensuite la mettre &#224; sa place. En fait, le g&#226;chis de denr&#233;es par les riches est n&#233;gligeable parce que les riches sont tr&#232;s peu nombreux. Ce sont les gens ordinaires qui comptent, car ils sont et doivent &#234;tre les gros consommateurs de toutes les denr&#233;es. Si on prenait toute la viande, tout le poisson et tout le sucre qui atterrissent dans les h&#244;tels hupp&#233;s pour les distribuer &#224; l'ensemble de la population ordinaire, il n'y aurait pas de diff&#233;rence appr&#233;ciable. D'ailleurs, si on imposait toutes les grosses fortunes jusqu'&#224; les faire fondre, cela ne ferait pas une grande diff&#233;rence quant aux imp&#244;ts que nous autres devons payer. Les gens ordinaires re&#231;oivent la plus grande partie des revenus nationaux, tout comme ils mangent la plus grande partie de la nourriture et usent la plus grande partie des v&#234;tements, parce qu'ils constituent l'immense majorit&#233;. La disparition des framboises dans les estomacs les plus favoris&#233;s de Harrogate et de Torquay n'a pas vraiment d'effets directs, aujourd'hui, sur la Bataille de l'Atlantique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Harrogate et Torquay sont deux stations de vill&#233;giature (thermale pour le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;En cons&#233;quence, entend-on avancer, qu'importe s'il existe quelques injustices mineures ? Puisque la situation alimentaire dans son ensemble en est &#224; peine affect&#233;e, pourquoi un demi-million de personnes ne pourraient-elles pas s'empiffrer autant qu'elles le peuvent ? Cet argument est compl&#232;tement fallacieux car il ne tient pas compte de l'effet de l'envie sur le moral, sur un senti&#173; ment absolument n&#233;cessaire en temps de guerre : &#171; Nous-sommes-tous-dans-le-m&#234;me-bain. &#187; &lt;br class='manualbr' /&gt;Il est impossible de faire la guerre sans faire baisser le niveau de vie g&#233;n&#233;ral. L'acte principal de la guerre est de d&#233;tourner la main-d' &#339;uvre des biens de consommation vers les armements, ce qui signifie que les gens ordinaires doivent manger moins, travailler plus d'heures et avoir moins de distractions. Et pourquoi devraient-ils le faire &#8211; en tout cas, comment peut-on leur demander de le faire &#8211; quand ils ont devant les yeux une petite minorit&#233; de gens qui ne souffrent absolument d'aucune privation ? Tant qu'on sait parfaitement que les denr&#233;es les plus rares sont en g&#233;n&#233;ral vendues sous le comptoir, comment demander aux gens de r&#233;duire leur consommation de lait et de s'enthousiasmer pour les flocons d'avoine et les pommes de terre ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Le &#171; socialisme de guerre &#187; peut avoir un effet moral important m&#234;me lorsqu'il n'a pas une grande importance statistique. Les quelques cargaisons d'oranges dans les navires qui ont r&#233;cemment atteint l'Angleterre en donnent un exemple. Je me demande combien de ces oranges sont arriv&#233;es jusqu'aux enfants des ruelles de Londres. Si elles avaient &#233;t&#233; divis&#233;es de mani&#232;re &#233;gale, il y aurait eu une ou deux oranges par personne pour la population enti&#232;re. En termes de vitamines, cela n' aurait fait aucune diff&#233;rence, mais cela aurait donn&#233; du sens &#224; l'expression &#171; &#233;galit&#233; de sacrifice &#187; dont on parle tant en ce moment.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'exp&#233;rience montre que les &#234;tres humains peuvent supporter &#233;norm&#233;ment de choses tant qu'ils ont l'impression d'&#234;tre trait&#233;s avec justice. Les r&#233;publicains espagnols ont d&#251; supporter des privations que nous ne pouvons m&#234;me pas imaginer. Pendant la derni&#232;re ann&#233;e de la guerre civile, l'arm&#233;e r&#233;publicaine s'est bat&#173; tue plus ou moins sans cigarettes : les soldats l'ont accept&#233; parce que c'&#233;tait la m&#234;me chose pour tout le monde, g&#233;n&#233;ral comme soldat. Et nous pouvons faire de m&#234;me, si n&#233;cessaire. &lt;br class='manualbr' /&gt;Si nous sommes honn&#234;tes, nous devons admettre que, except&#233; les raids a&#233;riens, la population civile n'a pas eu &#224; supporter beaucoup de privations &#8211; rien en comparaison de ce que nous avons connu en 1918, par exemple. Ce sera plus tard, &#224; un moment de crise, quand il sera tout &#224; coup n&#233;cessaire d'imposer des restrictions bien plus dures pour toutes sortes de choses, que notre solidarit&#233; nationale sera mise &#224; l'&#233;preuve. Si nous nous pr&#233;parons d&#232;s aujourd'hui &#224; ce moment-l&#224;, si nous s&#233;vissons contre la march&#233; noir, attrapons une demi-douzaine de gloutons et de resquilleurs d'essence afin de les condamner assez s&#233;v&#232;rement pour effrayer leurs semblables, si nous interdisons le luxe le plus flagrant et, en g&#233;n&#233;ral, d&#233;montrons que l'&#233;galit&#233; de sacrifice n'est pas qu'une phrase vide, tout ira bien. Mais pour l'instant &#8211; et vous pourrez tester cette affirmation en allant jeter un coup d' &#339;il dans le grill-room des h&#244;tels hupp&#233;s, &#224; condition de parvenir &#224; passer devant les portiers &#8211; les railleries du Doktor Goebbels &#224; propos de la &#171; ploutocratie britannique &#187; ne sont pas vraiment n&#233;cessaires. Quelques dizaines de milliers d'&#233;go&#239;stes font gratuitement le travail &#224; sa place.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trois ann&#233;es de Home Guard : unique symbole de la stabilit&#233; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Paru dans &lt;i&gt;The Observer&lt;/i&gt;, 9 mai 1943&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela fait presque trois ans que les amateurs enthousiastes des Local Defence Volunteers ont trafiqu&#233; des cartouches de fusil de chasse avec du suif et pratiqu&#233; le lancer de grenade avec des morceaux de b&#233;ton, et la valeur de la Home Guard en tant que force de combat peut maintenant &#234;tre jug&#233;e avec une certaine pr&#233;cision. Bien qu'elle n'ait jamais combattu, ses accomplissements ne sont pas &#224; n&#233;gliger. Les premiers jours, les Allemands, si nous en jugeons par leurs &#233;missions radio, ont pris la Home Guard bien plus au s&#233;rieux qu'elle ne le faisait elle-m&#234;me, et elle a certainement toujours &#233;t&#233; une des raisons pour lesquelles ils n'ont pas envahi la Grande&#173; Bretagne. M&#234;me s'il ne s'agissait que de cinq pour cent de ces raisons, c'&#233;tait d&#233;j&#224; un bon r&#233;sultat pour une arm&#233;e sans solde et &#224; mi-temps. &lt;br class='manualbr' /&gt;La Home Guard est pass&#233;e par trois phases bien d&#233;finies. &lt;br class='manualbr' /&gt;La premi&#232;re &#233;tait franchement chaotique, non seule&#173; ment parce que, pendant l'&#233;t&#233; 1940, elle avait tr&#232;s peu d'armes et pas d'uniformes, mais aussi parce que personne ne s'attendait &#224; une si grande masse de volontaires. Un appel &#224; la radio, sans doute suppos&#233; faire venir cinquante mille volontaires, en a produit un million en quelques semaines et la nouvelle force a d&#251; s' organiser plus ou moins sans aide. Cette organisation s'est faite d'innombrables fa&#231;ons parce qu'il y avait de nombreuses opinions diff&#233;rentes quant &#224; la forme que prendrait l'invasion allemande. Au milieu de 1941, la Home Guard &#233;tait devenue une force coh&#233;rente et unifi&#233;e, s&#233;rieusement int&#233;ress&#233;e par le combat de rues et le camouflage, assez bien arm&#233;e de fusils et de mitrailleuses. D&#232;s 1942, elle poss&#233;dait &#233;galement des mitraillettes et de l'artillerie l&#233;g&#232;re et commen&#231;ait &#224; prendre en charge une partie de la d&#233;fense antia&#233;rienne. Cette troisi&#232;me phase, au cours de laquelle la Home Guard s'est retrouv&#233;e d&#233;finitivement int&#233;gr&#233;e &#224; l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re et &#224; la d&#233;fense civile, pose certains probl&#232;mes particuliers, dont quelques-uns ne sont pas faciles &#224; r&#233;soudre. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'ann&#233;e derni&#232;re, on a suppos&#233; que, si les Alli&#233;s envahissaient le continent, la Home Guard remplacerait les forces r&#233;guli&#232;res sur les &#238;les du Royaume-Uni, ce qui fait qu'elle s'est entra&#238;n&#233;e pour une guerre mobile. Cela a &#233;t&#233; facilit&#233; par la baisse de l'&#226;ge moyen dans la Home Guard. Mais par certains aspects, les r&#233;sultats n'ont pas &#233;t&#233; tr&#232;s heureux. Avec un personnel &#224; mi-temps et changeant fr&#233;quemment, il n'est pas tr&#232;s sage d'imiter l'entra&#238;nement des soldats de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re et, de toute fa&#231;on, m&#234;me si les moyens de transport existaient, la Home Guard ne pourrait pas &#234;tre enti&#232;rement mobile. La plupart de ses membres sont &#233;galement des travailleurs et, m&#234;me en cas d'invasion, la vie &#233;conomique devra continuer dans toutes les r&#233;gions o&#249; on ne se battra pas. Si la Grande-Bretagne est envahie un jour, la Home Guard ne pourra se battre, en pratique, que dans ses propres r&#233;gions et en petites unit&#233;s. La discipline de plus en plus grande et les contacts de plus en plus fr&#233;quents avec l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re sont des avantages importants ; mais il aurait sans doute mieux valu, du point de vue strat&#233;gique, conserver le concept originel d'une d&#233;fense purement locale, et utiliser ainsi le seul avantage que le soldat amateur a sur le professionnel &#8211; &#224; savoir une connaissance intime du terrain sur lequel il se bat. &lt;br class='manualbr' /&gt;Cependant, s'il est vrai que la Home Guard a fini par ressembler &#224; tel point &#224; une arm&#233;e qu'elle en est devenue une, ses premiers jours ont laiss&#233; des traces sur elle. Les &#233;coles d'entra&#238;nement mises en place par Tom Wintringham et par d'autres pendant l'&#233;t&#233; 1940 ont fait un travail inestimable en diffusant une meilleure compr&#233;hension de la nature d'une guerre totale et une attitude inventive devant les probl&#232;mes militaires. M&#234;me le manque d'armes des d&#233;buts a produit des avantages car il a conduit &#224; beaucoup d' exp&#233;rimentations dans les garages et les ateliers d'usinage, et plu&#173; sieurs armes antichars en usage aujourd'hui sont en partie le r&#233;sultat des recherches de la Home Guard. &lt;br class='manualbr' /&gt;Socialement, la Home Guard n'est plus vraiment ce qu'elle &#233;tait &#224; ses d&#233;buts. Les adh&#233;sions ont rapidement chang&#233; avec la conscription et elle a eu tendance &#224; suivre la voie de la structure de classes traditionnelle en Angleterre. Ceci est sans doute in&#233;vitable pour une arm&#233;e sans solde o&#249; il est difficile de faire le travail d'un officier sans avoir de voiture ou de t&#233;l&#233;phone. Cependant, si l'ambiance &#224; l'int&#233;rieur de la Home Guard n'est pas v&#233;ritablement d&#233;mocratique, elle n'en reste pas moins amicale. Et il est typiquement britannique que cette immense organisation, qui a aujourd'hui trois ans, ne se soit absolument pas d&#233;velopp&#233;e selon des lignes politiques. Elle ne s'est pas transform&#233;e en une arm&#233;e du peuple &#224; la mani&#232;re des milices de la R&#233;publique espagnole, comme l'esp&#233;raient certaines personnes &#224; ses d&#233;buts, ni en une SA, comme le craignaient ou pr&#233;tendaient le craindre d'autres. Elle ne s'est pas ciment&#233;e autour d'une croyance politique mais simplement autour d'un patriotisme inarticul&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Le seul fait de son existence &#8211; qu'elle ait pu voir le jour gr&#226;ce &#224; quelques phrases &#224; la radio &#224; un moment de crise, que presque deux millions d'hommes ont un fusil dans leur chambre et que le pouvoir ne s'en inqui&#232;te pas &#8211; est le signe d'une stabilit&#233; comme il n'en existe dans aucun autre pays au monde.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb14-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Harrogate et Torquay sont deux stations de vill&#233;giature (thermale pour le premi&#232;re, baln&#233;aire pour la seconde) fr&#233;quent&#233;es par les classes sup&#233;rieures anglaises.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Patriotes &amp; r&#233;volutionnaires (1/2)</title>
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&lt;p&gt;Recueil d'articles de George Orwell, republi&#233;s dans &#171; &#201;crits politiques (1928 - 1949) &#187;, Agone 2009, Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner, Pr&#233;face de Jean-Jacques Rosat. Patriotes &amp; r&#233;volutionnaires [ou] Une occasion &#224; saisir Paru dans The Left News, janvier 1941 Paru initialement sous le titre &#171; Our Opportunity [Une occasion &#224; saisir] &#187;, ce texte fut republi&#233; en mars de la m&#234;me ann&#233;e, avec d'infimes remaniements, sous le titre &#171; Patriots and Revolutionaries [Patriotes et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-212-seconde-guerre-mondiale-+" rel="tag"&gt;Seconde guerre mondiale&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Recueil d'articles de George Orwell, republi&#233;s dans &#171; &#201;crits politiques (1928 - 1949) &#187;, Agone 2009, Traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner, Pr&#233;face de Jean-Jacques Rosat.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Patriotes &amp; r&#233;volutionnaires [ou] Une occasion &#224; saisir &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Paru dans &lt;i&gt;The Left News&lt;/i&gt;, janvier 1941&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Paru initialement sous le titre &#171; Our Opportunity [Une occasion &#224; saisir] &#187;, ce texte fut republi&#233; en mars de la m&#234;me ann&#233;e, avec d'infimes remaniements, sous le titre &#171; Patriots and Revolutionaries [Patriotes et r&#233;volutionnaires] &#187;, dans&lt;/i&gt; The Betrayal of the Left &lt;i&gt;[La Trahison de la gauche &#8211; lire PSO, 152-6]. Cet ouvrage collectif &#8211; dont Victor Gollancz et John Strachey &#233;crivirent la plupart des chapitres, Harold Laski la pr&#233;face, et o&#249; fut republi&#233; &#233;gale&#173;ment &#171; Fascisme et d&#233;mocratie &#187; [infra, p. 163] &#8211; &#233;tait une d&#233;nonciation v&#233;h&#233;mente des communistes qui avaient approuv&#233; le pacte germano-sovi&#233;tique, devenant soudain les d&#233;fenseurs d'une paix avec Hitler apr&#232;s avoir, &#224; la fin des ann&#233;es 1930, &#339;uvr&#233; pour un Front populaire hostile &#224; l'Allemagne nazie.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait qu'il n'y ait eu ni &#233;lections g&#233;n&#233;rales ni autres &#233;v&#233;nements politiques majeurs en Angleterre au cours des douze derniers mois ne devrait pas nous dissimuler le revirement d'opinion qui se fait sous la surface. L'Angleterre s'est engag&#233;e dans la r&#233;volution, un processus qui a d&#233;marr&#233;, selon moi, vers la fin de 1938. Cependant, le &lt;i&gt;type&lt;/i&gt; de r&#233;volution d&#233;pend en partie de notre capacit&#233; &#224; reconna&#238;tre &#224; temps les forces r&#233;elles &#224; l'&#339;uvre et &#224; ne pas utiliser des phrases tir&#233;es d'un manuel du XIXe si&#232;cle comme substituts &#224; la pens&#233;e. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'Angleterre a pass&#233; les huit premiers mois de la guerre dans un &#233;tat de sommeil cr&#233;pusculaire qui ressemble fort &#224; celui des huit ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes. Il y a eu un vague m&#233;contentement g&#233;n&#233;ralis&#233;, mais aucun d&#233;faitisme actif, comme nous l'avons vu lors des &#233;lections partielles. Si tant est que la nation a r&#233;fl&#233;chi &#224; la guerre, c'est en se r&#233;confortant gr&#226;ce &#224; deux th&#233;ories strat&#233;giques enti&#232;rement fausses, l'une d'elles officielle, l'autre sp&#233;cifique &#224; la gauche. La premi&#232;re pr&#233;disait que le blocus britannique obligerait Hitler &#224; s'&#233;craser contre la ligne Maginot ; l'autre &#233;tait que Staline, en acceptant la partition de la Pologne, avait myst&#233;rieusement &#171; stopp&#233; &#187; Hitler, lequel serait par la suite incapable de se lancer dans d'autres conqu&#234;tes. Elles ont toutes deux &#233;t&#233; compl&#232;tement contredites par les &#233;v&#233;nements. Hitler a tout simplement contourn&#233; la ligne Maginot et est entr&#233; en Roumanie en passant par la Hongrie, ce que toute personne capable de lire une carte aurait pu pr&#233;dire d&#232;s le d&#233;but. Mais l'acceptation de ces absurdit&#233;s g&#233;ographiques &#233;tait un reflet de l'apathie g&#233;n&#233;rale. Aussi long&#173; temps que la France tenait bon, notre pays ne se sentait pas en danger d'&#234;tre conquis et, par ailleurs, la victoire facile que devaient nous procurer nos moyens &#171; &#233;conomiques &#187; et qui laisserait Chamberlain au pouvoir, et tout le reste exactement comme avant, n'inspirait pas vraiment l'enthousiasme. Nul doute que la plupart d'entre nous auraient pr&#233;f&#233;r&#233; une victoire pour les hommes d'affaires britanniques &#224; une victoire de Hitler, mais il n'y avait pas l&#224; de raison de se laisser aller au lyrisme. L'id&#233;e que &lt;i&gt;l'Angleterre ne pourrait gagner la guerre qu'apr&#232;s &#234;tre pass&#233;e par la r&#233;volution&lt;/i&gt; avait &#224; peine &#233;t&#233; &#233;voqu&#233;e. &lt;br class='manualbr' /&gt;Vinrent alors les ahurissants d&#233;sastres de mai et de juin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Menac&#233; d'encerclement par l'avanc&#233;e rapide de l'arm&#233;e allemande : sur le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Bien qu'ils n'aient pas &#233;t&#233; marqu&#233;s par des bouleversements politiques, quiconque savait se servir de ses yeux et de ses oreilles pouvait s'apercevoir que l'opinion publique virait &#224; gauche. La population britannique avait subi la secousse dont elle avait besoin depuis des ann&#233;es. Elle avait eu droit &#224; une d&#233;monstration magistrale du d&#233;labrement de sa classe dirigeante, de l'inefficacit&#233; du capitalisme priv&#233;, du besoin urgent d'une r&#233;organisation &#233;conomique et de la destruction des privil&#232;ges. Si la gauche avait eu de v&#233;ritables dirigeants, on ne peut douter que le retour des troupes de Dunkerque aurait pu signifier le d&#233;but de la fin du capitalisme britannique. &#192; ce moment-l&#224;, l'acceptation du sacrifice et des changements radicaux ne touchait pas seulement la classe ouvri&#232;re mais &#233;galement toute la classe moyenne, o&#249; le patriotisme, en cas de besoin, est plus fort que le senti&#173; ment de son int&#233;r&#234;t personnel. On sentait parfois, l&#224; o&#249; on l'attendait le moins, qu'on &#233;tait &#224; la lisi&#232;re d'une soci&#233;t&#233; nouvelle d'o&#249; auraient disparu en grande partie la cupidit&#233;, l'apathie, l'injustice et la corruption. Mais il n'y avait pas de direction ad&#233;quate, le moment strat&#233;gique est pass&#233;, et le pendule est reparti de l'autre c&#244;t&#233;. L'invasion attendue n'a pas eu lieu et, bien que les raids a&#233;riens aient &#233;t&#233; terribles, ce n'&#233;tait rien en comparai&#173; son de ce qu'on avait craint. Depuis le mois d'octobre environ, la confiance est revenue et, avec la confiance, l'apathie. Les forces de la r&#233;action n'ont pas tard&#233; &#224; contre-attaquer et &#224; consolider leur position, laquelle avait &#233;t&#233; durement secou&#233;e pendant l'&#233;t&#233;, quand on avait pu croire qu'elles allaient devoir chercher del' aide chez les gens ordinaires. Le fait que, contrairement &#224; toutes les attentes, l'Angleterre n'ait pas &#233;t&#233; conquise avait d'une certaine fa&#231;on donn&#233; raison aux classes dirigeantes, et la chose avait &#233;t&#233; scell&#233;e par la victoire de Wavell en &#201;gypte. Imm&#233;diatement apr&#232;s Sidi Barrani, Margesson est entr&#233; au Cabinet -une claque &#233;vidente et publique &#224; toutes les nuances de l'opinion progressiste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fin 1940-d&#233;but 1941, les arm&#233;es britanniques du Moyen-Orient, command&#233;es par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il n'&#233;tait pas possible de sortir Chamberlain de sa tombe, mais la d&#233;signation de Margesson &#233;tait ce qui y ressemblait le plus. &lt;br class='manualbr' /&gt;Cependant, les d&#233;faites de l'&#233;t&#233; avaient fait ressortir quelque chose de bien plus important que la tendance, normale dans presque tous les r&#233;gimes, &#224; virer &#224; gauche dans les moments de d&#233;sastre et &#224; droite dans les moments de s&#233;curit&#233;. Ce qui &#233;tait apparu &#233;tait l'int&#233;grit&#233; du sentiment national britannique. Apr&#232;s tout et mal&#173; gr&#233; tout, les gens ordinaires &#233;taient patriotes. Il est immens&#233;ment important d'accepter ce fait et de ne pas tenter de s'en d&#233;barrasser &#224; l'aide de formules toute faites. Il est sans doute vrai que &#171; les prol&#233;taires n'ont pas de patrie &#187;. Ce qui nous concerne, cependant, est le fait que les prol&#233;taires, en tout cas en Angleterre, &lt;i&gt;sentent&lt;/i&gt; qu'ils ont une patrie, et agiront en cons&#233;quence. L'id&#233;e classique marxiste selon laquelle &#171; les travailleurs &#187; se fichent &#233;perdument de savoir si leur pays est conquis ou non est aussi fausse que l'id&#233;e du &lt;i&gt;Daily Telegraph&lt;/i&gt; selon laquelle tous les Anglais se sentent pris d'&#233;motion chaque fois qu'ils entendent &lt;i&gt;Rule Britannia&lt;/i&gt;. Il est tout &#224; fait vrai que la classe ouvri&#232;re, contrairement &#224; la classe moyenne, n'a aucun sentiment imp&#233;rialiste et n'aime pas la grandiloquence patriotique. Presque tous les travailleurs comprennent imm&#233;diatement le sens &#233;quivoque de &#171; &lt;i&gt;votre&lt;/i&gt; courage, &lt;i&gt;votre&lt;/i&gt; entrain, &lt;i&gt;votre&lt;/i&gt; fermet&#233; &lt;i&gt;nous&lt;/i&gt; procureront la victoire &#187;. Mais il suffit qu'on croie un instant que l'Angleterre est sur le point d'&#234;tre conquise par une puissance &#233;trang&#232;re et tout cela se renverse. Il y a eu un moment pendant l'&#233;t&#233; o&#249; tous nos alli&#233;s nous avaient d&#233;sert&#233;s, o&#249; notre arm&#233;e avait &#233;t&#233; lourdement d&#233;faite et avait tout juste r&#233;ussi &#224; &#233;chapper apr&#232;s avoir perdu tout son &#233;quipement et o&#249; l'Angleterre, &#224; l'int&#233;rieur de ses fronti&#232;res, &#233;tait presque sans d&#233;fense. C'&#233;tait alors ou jamais qu'aurait d&#251; appara&#238;tre un mouvement chantant fin-&#224;-la-guerre sur 1' air de &#171; L'ennemi est dans notre propre pays &#187;, etc. Eh bien, c'est exactement le moment o&#249; la classe ouvri&#232;re britannique s'est lanc&#233;e dans un &#233;norme effort pour augmenter la production d'armements et emp&#234;cher l'invasion. Apr&#232;s l'appel lanc&#233; par Eden pour la cr&#233;ation des Local Defence Volunteers&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cet appel &#224; s'enr&#244;ler dans les Volontaires pour la d&#233;fense locale &#8211; la force (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, un quart de million de recrues se sont pr&#233;sent&#233;es le premier jour et un million pendant les semaines suivantes ; j'ai des raisons de croire qu'un plus grand nombre aurait pu &#234;tre atteint. Qu'on se souvienne qu'&#224; ce moment-l&#224; on s'attendait &#224; ce que l'invasion ait lieu imm&#233;diatement, et les hommes qui s'&#233;taient engag&#233;s pensaient qu'ils allaient devoir se battre contre l'arm&#233;e allemande avec des fusils de chasse et des bouteilles d'essence. Il est sans doute encore plus significatif que, au cours des six mois depuis cette date, la Home Guard &#8211; des hommes qui s'entra&#238;nent apr&#232;s leur travail et plus ou moins sans paie &#8211; n'a pas vraiment vu ses forces diminuer, sinon du fait de la mobilisation de ses plus jeunes membres. Comparons maintenant les chiffres des membres de la Home Guard avec ceux des partis politiques qui pensent que les gens ordinaires ne sont pas patriotes. Le parti communiste, l'ILP, l' organisation de Mosley&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fondateur (1932) et leader du mouvement fasciste anglais (British Union of (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et le PPU&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Peace Pledge Union. L'union du serment pour la paix est le principal (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ont peut-&#234;tre tous ensemble 150.000 adh&#233;rents, un chiffre qui ne cesse de fluctuer. Lors des &#233;lections partielles qui se sont d&#233;roul&#233;es depuis le d&#233;but de la guerre, un seul candidat fin-&#224;-la-guerre a r&#233;ussi &#224; conserver son cautionnement &#233;lectoral.&lt;br class='manualbr' /&gt;La conclusion n'est-elle pas &#233;vidence, sauf pour ceux qui sont incapables d'accepter les faits ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Cependant, la r&#233;v&#233;lation du patriotisme de la classe ouvri&#232;re co&#239;ncidait avec le revirement d'opinion dont j'ai parl&#233; plus haut, la perception soudaine que l'ordre social existant &#233;tait pourri. Les gens comprenaient vaguement &#8211; et pas toujours vaguement, &#224; en juger par quelques conversations que j'ai entendues dans les pubs &#224; l'&#233;poque &#8211; que nous avions le devoir &#224; la fois de d&#233;fendre l'Angleterre et de nous transformer en une v&#233;ritable d&#233;mocratie. L'Angleterre est d'une certaine fa&#231;on arri&#233;r&#233;e au plan politique, les slogans extr&#233;mistes ne circulent pas comme ils le font dans les pays du continent, mais les sentiments de tous les vrais patriotes et de tous les vrais socialistes sont au fond r&#233;ductibles au slogan &#171; trotskiste &#187; : &#171; La r&#233;volution et la guerre sont ins&#233;parables. &#187; Nous ne pouvons pas battre Hitler sans passer par la r&#233;volution, ni consolider notre r&#233;volution sans battre Hitler. Inutile de pr&#233;tendre, avec les communistes, qu'on parviendra &#224; se d&#233;barrasser de Hitler en se rendant &#224; lui. Inutile d'imaginer, avec le &lt;i&gt;Daily Telegraph&lt;/i&gt;, qu'on peut vaincre Hitler sans troubler le statu quo. Une Grande-Bretagne capitaliste ne peut pas vaincre Hitler ; ses ressources potentielles et ses alli&#233;s potentiels ne peuvent pas &#234;tre mobilis&#233;s. Hitler ne pourra &#234;tre vaincu que par une Angleterre qui peut faire participer les forces progressistes du monde &#8211; une Angleterre qui se bat en cons&#233;quence contre les p&#233;ch&#233;s de son propre pass&#233;. Les communistes, et d'autres encore, se disent persuad&#233;s que la d&#233;faite de Hitler ne signifie rien d'autre qu'une stabilisation renouvel&#233;e du capitalisme britannique. Ce n'est qu'un mensonge destin&#233; &#224; propager la d&#233;saffection, pour le plus grand int&#233;r&#234;t des nazis. En fait, comme les communistes eux-m&#234;mes auraient pu le dire il y a un an, c'est le contraire qui est vrai : le capitalisme britannique ne peut survivre qu'en prenant position par rapport au fascisme. Soit nous transformons l'Angleterre en une d&#233;mocratie socialiste, soit, d'une fa&#231;on ou d'une autre, nous devenons une partie de l'empire nazi ; il n'y a pas de troisi&#232;me possibilit&#233;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais une partie du processus consistant &#224; transformer l'Angleterre en une d&#233;mocratie socialiste doit l'emp&#234;cher d'&#234;tre conquise du dehors. Nous ne pouvons pas, comme d'aucuns semblent le croire, arr&#234;ter la guerre par un arrangement avant de nous lancer dans une r&#233;volution priv&#233;e sans interf&#233;rence ext&#233;rieure. Quelque chose d'assez semblable s'est pass&#233; pendant la r&#233;volution russe, en partie parce que la Russie est un pays difficile &#224; envahir, en partie parce que les principales puissances europ&#233;ennes &#233;taient alors occup&#233;es &#224; se faire la guerre. En Angleterre, &#171; le d&#233;faitisme r&#233;volutionnaire &#187; ne serait une politique possible que si les principaux centres de la population et de l'industrie de l'Empire britannique se trouvaient, disons, en Australie. Toute tentative de renverser notre classe dirigeante sans d&#233;fendre nos c&#244;tes entra&#238;nerait imm&#233;diatement l'occupation de la Grande-Bretagne par les nazis et l'installation d'un gouvernement fantoche, comme en France. Lors de la r&#233;volution sociale que nous devons effectuer, il ne peut pas y avoir de br&#232;ches dans nos d&#233;fenses comme il en existait, potentiellement, dans la Russie de 1917-1918. Un pays &#224; port&#233;e de canon du continent et d&#233;pendant de ses importations pour se nourrir n'est pas en position de n&#233;gocier un trait&#233; de Brest-Litovsk&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le 3 mars 1918, le gouvernement bolchevique. impuissant &#224; enrayer l'avanc&#233;e (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Notre r&#233;volution ne peut se faire que derri&#232;re la flotte britannique. Ce qui revient &#224; dire que nous devons faire ce que les partis extr&#233;mistes britanniques n'ont jamais r&#233;ussi &#224; faire, ce qu'ils ont alternativement d&#233;clar&#233; comme non n&#233;cessaire et impossible : gagner la classe moyenne &#224; notre cause. &#201;conomiquement, il existe deux grandes lignes de division en Angleterre. L'une d'elles &#8211; selon le niveau de vie actuel &#8211; &#224; cinq livres par semaine, l'autre &#224; deux mille livres par an. La classe qui existe entre les deux, bien que peu nombreuse en comparaison de la classe ouvri&#232;re, tient une position-cl&#233;, parce qu'on y trouve plus ou moins toute la technocratie (ing&#233;nieurs, chimistes, m&#233;decins, aviateurs, etc.) sans laquelle un pays industriel moderne ne pourrait pas durer plus d'une semaine. En fait, ces gens-l&#224; b&#233;n&#233;ficient tr&#232;s peu de l'ordre existant de la soci&#233;t&#233; et leur fa&#231;on de vivre ne serait pas transform&#233;e en profondeur par un passage &#224; une &#233;conomie socialiste. Il est &#233;galement vrai qu'ils ont toujours eu tendance &#224; prendre parti pour la classe capitaliste, contre leurs alli&#233;s naturels, les travailleurs manuels, en partie &#224; cause d'un syst&#232;me &#233;ducatif con&#231;u &#224; cet effet, en partie &#224; cause d'une propagande socialiste d&#233;pass&#233;e. Presque tous les socialistes, m&#234;me ceux qui donnent l'impression de vouloir mettre en &#339;uvre ce qu'ils proposent, ont toujours utilis&#233; l'expression d&#233;pass&#233;e de &#171; r&#233;volution prol&#233;tarienne &#187;, un concept qui a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233; avant que la classe moyenne moderne des techniciens ait pris corps. A l'homme de la classe moyenne, la &#171; r&#233;volution &#187; a &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233;e comme un processus au cours duquel lui et son esp&#232;ce seront &#233;limin&#233;s ou exil&#233;s, tandis que le contr&#244;le de l'&#201;tat tout entier sera remis entre les mains des travailleurs manuels qui, il le sait tr&#232;s bien, seraient incapables de g&#233;rer un pays industriel moderne sans aide. L'id&#233;e de r&#233;volution comprise comme un acte plus ou moins volontaire de la majorit&#233; des gens &#8211; le seul type de r&#233;volution concevable dans des conditions modernes en Occident &#8211; a toujours &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e comme h&#233;r&#233;tique. &lt;br class='manualbr' /&gt;Mais comment, lorsqu'on cherche &#224; effectuer une transformation fondamentale, peut-on mettre la majorit&#233; des gens de son c&#244;t&#233; ? De fait, quelques personnes sont activement de votre c&#244;t&#233;, quelques-unes sont activement contre vous, et la grande masse peut &#234;tre pouss&#233;e d'un c&#244;t&#233; ou de l'autre. La classe capitaliste fout enti&#232;re ne peut &#234;tre &lt;i&gt;que&lt;/i&gt; contre vous. Aucun espoir que ces gens-l&#224; voient les erreurs de leur mode de vie, ou qu'ils abdiquent avec gr&#226;ce. Notre t&#226;che n'est pas d' essayer de les attirer dans notre camp mais de les isoler, de les d&#233;noncer, de permettre &#224; la masse des gens de voir leur nature r&#233;actionnaire et plus ou moins tra&#238;tre. Mais qu'en est-il de l'indispensable classe moyenne dont j'ai parl&#233; plus haut ? Pouvez-vous vraiment la faire passer dans votre camp ? Est-il possible de transformer un aviateur, un officier de marine, un ing&#233;nieur des chemins de fer, etc., en un socialiste convaincu ? La r&#233;ponse est qu'une r&#233;volution qui attendrait que la population tout enti&#232;re soit totalement convaincue n'aurait jamais lieu. La question n'est pas tant de savoir si les hommes occupant des situations-cl&#233;s sont enti&#232;rement dans votre camp mais s'ils sont suffisamment contre vous pour faire du sabotage. Il est inutile d'esp&#233;rer que les aviateurs, les commandants de cuirass&#233;s, etc., dont d&#233;pend notre existence m&#234;me, se transformeront tous en marxistes orthodoxes ; mais nous pouvons esp&#233;rer, si nous les abordons comme il faut, qu'ils continueront &#224; faire leur travail lorsqu'ils verront que, derri&#232;re eux, un gouvernement travailliste met en place une l&#233;gislation socialiste. Il faut aborder ces gens-l&#224; &#224; travers leur patriotisme. Les socialistes &#171; sophistiqu&#233;s &#187; ont beau rire du patriotisme des classes moyennes, mais n'imaginons pas une seule seconde que celles-ci font semblant. Rien de ce qui incite les hommes &#224; mourir volontairement au combat &#8211; et, proportionnellement &#224; leur nombre, davantage de membres de la classe moyenne que de la classe ouvri&#232;re sont tu&#233;s &#224; la guerre &#8211; n'est un faux-semblant. Ces hommes rejoindront notre camp quand nous serons parvenus &#224; leur faire comprendre qu'une victoire sur Hitler demande la destruction du capitalisme ; ils seront contre nous si nous leur faisons penser que nous sommes indiff&#233;rents &#224; l'ind&#233;pendance de l'Angleterre. Il faut que nous expliquions avec plus de clart&#233; que cela n'a &#233;t&#233; fait jusqu'&#224; pr&#233;sent qu'aujourd'hui un r&#233;volutionnaire doit &#234;tre un patriote et un patriote un r&#233;volutionnaire. &#171; Vous voulez vaincre Hitler ? Alors vous devez &#234;tre pr&#234;ts &#224; sacrifier votre prestige social. Vous voulez mettre en place le socialisme ? Alors vous devez &#234;tre pr&#234;ts &#224; d&#233;fendre votre pays. &#187; C'est une fa&#231;on un peu crue de l'exprimer, mais c'est dans cette direction que la propagande doit se diriger. C'est ce que nous aurions d&#251; dire, pendant les mois d'&#233;t&#233;, quand la pourriture du capitalisme priv&#233; &#233;tait d&#233;j&#224; en partie &#233;vidente aux gens qui, un an plus t&#244;t, se seraient d&#233;crits comme conservateurs, et quand les gens qui, toute leur vie, s'&#233;taient moqu&#233;es du concept m&#234;me de patriotisme ont d&#233;couvert qu'en fin de compte ils ne d&#233;siraient pas &#234;tre gouvern&#233;s par des &#233;trangers. &lt;br class='manualbr' /&gt;En ce moment, nous sommes dans une p&#233;riode de retour en arri&#232;re : les forces de la r&#233;action, rassur&#233;es par une victoire partielle, regagnent le terrain qu'elles avaient perdu plus t&#244;t. Priestley&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pendant la guerre, ce romancier populaire et prolifique s'adresse aux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est &#233;limin&#233; des ondes. Margesson entre au Cabinet, on demande &#224; l'arm&#233;e de faire briller ses boutons, la Home Guard est de plus en plus sous le contr&#244;le des Blimps&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Personnage cr&#233;&#233; par le caricaturiste politique de gauche David Low. Dans la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, on parle d'interdire tel et tel journal, le gouvernement n&#233;gocie avec P&#233;tain et Franco &#8211; ces choses, importantes ou non, sont des indications de la tendance g&#233;n&#233;rale. Mais bient&#244;t, peut-&#234;tre au printemps, ou m&#234;me avant, viendra un autre moment de crise. Et ce sera, probablement, notre derni&#232;re chance. C'est alors que nous saurons, une fois pour toutes, si les enjeux de cette guerre peuvent &#234;tre clarifi&#233;s et qui va contr&#244;ler la grande masse centrale des gens de la classe ouvri&#232;re et de la classe moyenne, ceux qu'il est possible de pousser dans une direction ou dans l'autre. &lt;br class='manualbr' /&gt;L'&#233;chec de la gauche anglaise est d&#251; en grande partie &#224; la tendance des socialistes &#224; critiquer de l'ext&#233;rieur les mouvements de notre &#233;poque au lieu d'essayer de les influencer de l'int&#233;rieur. Au moment de la cr&#233;ation de la Home Guard, il &#233;tait impossible de ne pas &#234;tre frapp&#233; par le manque d'instinct politique qui a incit&#233; les socialistes de presque toutes les tendances &#224; rester &#224; l'&#233;cart de cette aventure, incapables de voir les possibilit&#233;s que leur ouvrait ce mouvement spontan&#233;. Voil&#224; qu'un million d'hommes surgissaient, pour ainsi dire, du sol, demandaient des armes pour d&#233;fendre leur pays contre un envahisseur potentiel et s'organisaient en un corps militaire en l'absence de consignes venues d'en haut. N'aurions-nous pas pu nous attendre &#224; ce que ces socialistes qui, depuis des ann&#233;es, parlaient de &#171; d&#233;mocratiser l'arm&#233;e &#187;, etc., s'efforcent de guider cette nouvelle force selon des lignes politiques correctes ? Au contraire, la grande majorit&#233; des socialistes n'y ont pas pr&#234;t&#233; attention, ou, en ce qui concerne les doctrinaires, ont dit sans grande conviction : &#171; C'est du fascisme. &#187; Il ne leur est apparemment pas venu &#224; l'esprit que la couleur politique d'une telle force, oblig&#233;e par les circonstances &#224; s'organiser de fa&#231;on ind&#233;pendante, serait d&#233;termin&#233;e par les personnes qui en faisaient partie. Une poign&#233;e de v&#233;t&#233;rans de la guerre d'Espagne tels que Tom Wintringham et Hugh Slater*, qui avaient vu le danger et la chance &#224; saisir, ont fait tout leur possible, malgr&#233; le d&#233;couragement qu'on sentait de tous c&#244;t&#233;s, pour transformer la Home Guard en une v&#233;ritable arm&#233;e du peuple. En ce moment, la Home Guard est &#224; la crois&#233;e des chemins. Elle est patriotique, la grande masse de ses membres est r&#233;solument antifasciste, mais elle n'a aucune direction politique. Dans un an, si elle existe toujours, elle sera peut-&#234;tre devenue une arm&#233;e d&#233;mocratique capable d'exercer une grande influence sur les forces r&#233;guli&#232;res, ou alors une sorte de SA command&#233;e par les pires &#233;l&#233;ments de la classe moyenne. Quelques milliers de socialistes &#233;nergiques et sachant ce qu'ils veulent dans ses rangs pourraient emp&#234;cher d'aboutir &#224; la seconde solution. Mais ils ne peuvent agir que &lt;i&gt;de l'int&#233;rieur&lt;/i&gt;. Et ce que j'ai dit de la Home Guard s'applique tout autant &#224; l'effort de guerre dans son ensemble, ainsi qu'&#224; la tendance habituelle des socialistes &#224; abandonner le pouvoir ex&#233;cutif &#224; leurs ennemis. Avant la guerre, lorsque la politique d'apaisement dominait encore, analyser la liste des membres de la Chambre des communes pouvait faire rire : les travaillistes et les communistes r&#233;clamaient &#224; grands cris une &#171; position de fermet&#233; face &#224; l'Allemagne &#187;, mais c'&#233;taient les membres du parti conservateur qui avaient rejoint la RNVR ou la RAFVR&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La Royal Naval Volunteer Reserve et la Royal Air Force Volunteer Reserve : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce n'est que lorsque nous nous serons associ&#233;s &#224; l' effort de guerre, par des actes comme par des paroles, que nous aurons quelque chance d'influencer la politique nationale ; ce n'est que lorsque nous aurons un quel&#173; conque moyen de contr&#244;le sur la politique nationale que la guerre pourra &#234;tre gagn&#233;e. Si nous nous contentons de rester &#224; l'&#233;cart, sans faire d'efforts pour r&#233;pandre nos id&#233;es dans les forces arm&#233;es ou pour influencer ceux des patriotes qui sont politiquement neutres, si nous permettons aux proclamations pronazies des communistes d'&#234;tre vues comme repr&#233;sentant l'opinion &#171; de gauche &#187;, nous serons d&#233;pass&#233;s par les &#233;v&#233;nements. Nous n'aurons pas r&#233;ussi &#224; utiliser le levier que le patriotisme de l'homme ordinaire a mis entre nos mains. Les personnes &#171; politiquement peu fiables &#187; seront &#233;cart&#233;es des positions de pouvoir, les Blimps s'installeront un peu mieux sur la selle, les classes dirigeantes poursuivront la guerre &#224; leur fa&#231;on. Et leur fa&#231;on de faire ne peut que mener &#224; la d&#233;faite finale. Pour croire cela, il n'est pas n&#233;cessaire de penser que les classes dirigeantes britanniques sont consciemment pronazies. Mais aussi long&#173; temps qu'elles garderont le contr&#244;le, l'effort de guerre britannique sera d'une efficacit&#233; r&#233;duite. Puisqu'elles ne veulent pas &#8211; ne peuvent pas, sans se d&#233;truire elles&#173; m&#234;mes &#8211; instaurer les transformations sociales et &#233;conomiques n&#233;cessaires, elles ne peuvent pas changer l'&#233;quilibre des forces, lequel n'est pas du tout en notre faveur &#224; pr&#233;sent. Tant que notre syst&#232;me est ce qu'il est, comment peuvent-elles lib&#233;rer les immenses &#233;nergies du peuple anglais ? Comment peuvent-elles transformer les gens de couleur de coolies exploit&#233;s en v&#233;ritables alli&#233;s ? Comment (m&#234;me si elles le d&#233;siraient) peuvent-elles mobiliser les forces r&#233;volutionnaires d'Europe ? Qui peut croire que les populations conquises vont se rebeller pour soutenir les actionnaires britanniques ? Soit nous faisons de cette guerre une guerre r&#233;volutionnaire, soit nous la perdons. Et nous ne pourrons en faire une guerre r&#233;volutionnaire que si nous sommes capables de faire na&#238;tre un mouvement r&#233;volutionnaire susceptible d'int&#233;resser une majorit&#233; de la population ; un mouvement, en cons&#233;quence, qui ne soit ni sectaire, ni d&#233;faitiste, ni &#171; antibritannique &#187;, qui n'ait absolument aucune res&#173; semblance avec les factions mesquines de l'extr&#234;me gauche, avec leur chasse aux sorci&#232;res et leur jargon gr&#233;co-romain. La seule autre voie possible est d'abandonner la conduite de la guerre &#224; la classe dirigeante britannique et de descendre peu &#224; peu par &#233;puisement vers la d&#233;faite -dont le nom ne serait sans doute pas &#171; d&#233;faite &#187; mais &#171; paix n&#233;goci&#233;e &#187; &#8211; et de laisser Hitler seul ma&#238;tre en Europe. Et une personne de bon sens peut-elle douter de ce que cela signifiera ? A l'exception d'une poign&#233;e de chemises noires et de pacifistes, peut-on accorder la moindre foi aux affirmations de Hitler selon lesquelles il serait &#171; l'ami des pauvres &#187;,&#171; l'ennemi de la ploutocratie &#187;, etc. ? Ces affirmations sont-elles cr&#233;dibles apr&#232;s les sept derni&#232;res ann&#233;es ? Ses actions ne p&#232;sent-elles pas plus que ses paroles ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Le vingt-cinqui&#232;me anniversaire du couronnement de George V a &#233;t&#233; l'occasion d'une manifestation&#171; spontan&#233;e &#187;, diff&#233;rente des d&#233;fil&#233;s de fid&#232;les organis&#233;s dans les pays totalitaires&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cet anniversaire fut c&#233;l&#233;br&#233; le 6 mai 1935.&#034; id=&#034;nh15-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans le sud de l'Angleterre, en tour cas, la vague a &#233;t&#233; suffisamment grande pour surprendre les autorit&#233;s et les inciter &#224; prolonger les c&#233;l&#233;brations d'une semaine. Dans certaines rues tr&#232;s pauvres de Londres, que les habitants avaient d&#233;cor&#233;es eux-m&#234;mes, j'ai vu, inscrits sur l'asphalte &#224; la craie, les deux slogans suivants : &#171; Pauvres, mais loyaux &#187; et &#171; Propri&#233;taires, restez chez vous &#187; (ou &#171; Propri&#233;taires ind&#233;sirables &#187;). Il est fort peu probable que ces slogans aient &#233;t&#233; sugg&#233;r&#233;s par un parti politique. La plupart des socialistes doctrinaires &#233;taient furieux &#224; l'&#233;poque, et ils n'avaient pas tort. Il est &#233;videmment effroyable que les Londoniens qui habitent dans les taudis se d&#233;crivent comme &#171; pauvres, mais loyaux &#187;. Mais nous aurions eu bien plus de raisons de d&#233;sesp&#233;rer si l'autre slogan avait &#233;t&#233; &#171; Hourra pour le propri&#233;taire &#187; (ou une autre expression semblable). Car n'existait-il pas quelque chose de tr&#232;s significatif, quelque chose que nous aurions d&#251; remarquer alors, dans cette antith&#232;se instinctive entre roi et propri&#233;taire ? Jusqu'&#224; la mort de George V, le roi &#233;tait sans doute, pour la majorit&#233; de la population anglaise, le symbole de l'unit&#233; nationale. Les gens croyaient &#8211; &#224; tort, bien s&#251;r &#8211; que le roi &#233;tait de leur c&#244;t&#233; contre les classes ais&#233;es. Ils &#233;taient patriotes, mais pas conservateurs. Et leur instinct n'&#233;tait-il pas bien plus s&#251;r que celui de ceux qui nous disent que le patriotisme est quelque chose de honteux et que nous devrions nous montrer indiff&#233;rents &#224; la libert&#233; nationale ? Bien que les circonstances aient &#233;t&#233; bien plus dramatiques, n'&#233;tait-ce pas le m&#234;me d&#233;sir qui animait les ouvriers parisiens en 1793, les communards en 1871, les syndicalistes madril&#232;nes en 1936 &#8211; le d&#233;sir de d&#233;fendre son pays, et d'en faire un lieu o&#249; il vaut la peine de vivre ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La Home Guard et vous : George Orwell pose une question personnelle aux &#171; d&#233;mocrates chim&#233;riques &#187; &#8211; et aux vrais d&#233;mocrates &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Paru dans &lt;i&gt;Tribune&lt;/i&gt;, 20 d&#233;cembre 1940&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conversation avec un membre de l'Independent Labour Party&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fond&#233; en 1883 par le syndicaliste James Keir Hardie, ce partie compte 50,000 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; :&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; &#202;tes-vous un pacifiste ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Non, certainement pas. Je suis pr&#234;t &#224; me battre dans toute guerre pour la r&#233;alisation du socialisme, ou la d&#233;fense d'une v&#233;ritable d&#233;mocratie. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Vous ne pensez pas que la guerre actuelle est une guerre de ce type ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Non. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Ne pensez-vous pas qu'il est possible d'en faire une guerre de ce type ? &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Peut-&#234;tre, mais pas avant que les travailleurs aient pris le contr&#244;le. Les travailleurs doivennt avoir les armes entre leurs mains. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Et alors, pourquoi ne vous engagez-vous pas dans la Home Guard ? On vous donnera quantit&#233; d'armes.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; La Home Guard ! Mais ce n'est qu'une organisation fasciste. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#8211; Je ne le pense pas. Mais si elle l'est, pourquoi ne pas vous y engager et tenter de la rendre moins fasciste ? &#187; &lt;br class='manualbr' /&gt;C'&#233;tait bien s&#251;r inutile. La discussion a continu&#233; pen&#173;dant longtemps, mais on ne va jamais beaucoup plus loin avec des gens de ce type. Comme ils vivent presque enti&#232;rement dans un monde de chim&#232;res, ils sont incapables de comprendre que se contenter de dire&#171; Nous r&#233;clamons une arm&#233;e du peuple d&#233;mocratique &#187; (ou autres mots semblables) ne met pas des armes entre les mains des travailleurs. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Tant que les travailleurs ne contr&#244;leront pas les forces arm&#233;es, les forces arm&#233;es contr&#244;leront les travailleurs &#187;, voil&#224; un slogan qui a beaucoup circul&#233; depuis vingt ans, et il est tout &#224; fait vrai. Et pourtant, combien de ceux qui l'ont prononc&#233; ont jamais tent&#233; d'acqu&#233;rir eux-m&#234;mes une exp&#233;rience militaire ? Combien de ceux qui parlent avec tant de d&#233;sinvolture des barricades savent comment en construire une, sans parler de savoir comment faire repartir une mitrailleuse enray&#233;e ? Et, en g&#233;n&#233;ral, quelle est l'utilit&#233; des slogans r&#233;volutionnaires sans armes ni connaissance de leur fonctionnement ? &lt;br class='manualbr' /&gt;En r&#233;alit&#233;, la Home Guard est loin d'&#234;tre &#171; fasciste &#187;. En ce moment, c'est une organisation politiquement neutre capable d'&#233;voluer dans plusieurs directions tr&#232;s diff&#233;rentes ; et la direction qu'elle finira par prendre d&#233;pend en fin de compte de ceux qui en font partie. Mais avant de souligner ce point, peut-&#234;tre vaut-il la peine de rappeler comment elle a vu le jour, et l'histoire sp&#233;cifique de son d&#233;veloppement depuis. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il y a sept mois, au moment le plus d&#233;sesp&#233;r&#233; de la guerre, alors que la Belgique et la Hollande avaient &#233;t&#233; envahies, que la France s'effondrait et que le grand public s'attendait &#224; ce que l'Angleterre soit envahie imm&#233;diatement, Anthony Eden a lanc&#233; un appel &#224; la radio pour des Local Defence Volunteers. Je n'ai pas entendu ce discours mais on m'a dit qu'il n'&#233;tait pas particuli&#232;rement enthousiasmant. Un quart de million de personnes se sont port&#233;es volontaires en vingt-quatre heures et un million de plus au cours des mois qui ont suivi. Il suffit de comparer ces chiffres, par exemple, &#224; ceux des voix obtenues par les candidats &#171; arr&#234;tez-la-guerre &#187; lors des &#233;lections partielles pour comprendre ce que les gens ordinaires de cette &#238;le pensent du nazisme.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mais d'autres aspects de la formation de la Home Guard sont bien moins admirables. Apr&#232;s que les volontaires eurent envoy&#233; leur nom, une organisation sch&#233;matique a &#233;t&#233; form&#233;e dans laquelle, autant que possible, tous les commandements jusqu'&#224; celui de chef de section (correspondant au grade de sergent) ont &#233;t&#233; donn&#233;s &#224; des personnes des classes moyennes et sup&#233;rieures. Lorsque les volontaires ont &#233;t&#233; mobilis&#233;s, ils ont vu qu'un corps d'officiers existait d&#233;j&#224;, qu'il n'avait pas &#233;t&#233; choisi par un processus d&#233;mocratique et qu'il &#233;tait compos&#233; pour l'essentiel de Blimps de soixante ans qu'on avait d&#233;terr&#233;s. &lt;br class='manualbr' /&gt;Depuis lors, deux courants de pens&#233;e se sont manifest&#233;s dans la Home Guard. L'un de ces courants (pendant longtemps il a eu pour foyer l'&#233;cole d'entra&#238;nement d'Osterley Park, dirig&#233;e par Tom Wintringham et par d'autres v&#233;t&#233;rans de la guerre civile espagnole) voudrait faire de l'organisation une force de gu&#233;rilla d&#233;mocratique qui ressemble &#224; une version plus disciplin&#233;e des milices r&#233;publicaines. L'autre courant tente de former une force aussi proche que possible de l'arm&#233;e r&#233;guli&#232;re, avec des volontaires non pay&#233;s. Pendant les mois d'&#233;t&#233;, alors que l'invasion paraissait imminente, le premier courant a eu le dessus mais, plus r&#233;cemment, la mentalit&#233; Blimp a fait un retour triomphal des colonels &#226;g&#233;s, qui ne pensaient plus avoir un escadron d'hommes avec lesquels jouer, s'amusent comme des petits fous, et l'accent est mis s&#233;rieusement sur l'&#171; &#233;l&#233;gance &#187; lors des d&#233;fil&#233;s, ce qui n'aurait certainement pas &#233;t&#233; tol&#233;r&#233; au moment o&#249; les premiers volontaires se sont pr&#233;sent&#233;s. &lt;br class='manualbr' /&gt;Lors de tels moments de transition, est-il n&#233;cessaire de remarquer quelle diff&#233;rence serait obtenue si des gens de gauche venaient, en nombre appr&#233;ciable, s'engager dans la Home Guard ? La r&#233;gion de Londres, en particulier, manque cruellement d'hommes, du fait de la mobilisation des plus jeunes, et la plupart des quartiers de Londres sont &#224; la recherche de recrues. Le parti travailliste a rat&#233; une belle occasion en n'incitant pas ses membres &#224; s'enr&#244;ler dans la Home Guard tout au d&#233;but mais, &#224; pr&#233;sent, cette occasion est revenue. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pour la premi&#232;re fois dans l'histoire de la Grande&#173; Bretagne, il existe une possibilit&#233; pour les socialistes d'exercer une influence certaine sur les forces arm&#233;es du pays. La Home Guard oscille, en &#233;quilibre, sans savoir si elle veut devenir une vraie arm&#233;e populaire ou une assez mauvaise imitation des Territoriaux d'avant guerre. Bien qu'aucune des recrues ordinaires n'ait formul&#233; ses id&#233;es de fa&#231;on claire, la plupart d'entre elles pr&#233;f&#233;reraient la premi&#232;re solution tandis que la majorit&#233; des officiers sup&#233;rieurs pr&#233;f&#233;reraient la seconde. En ce moment, une pouss&#233;e dans la bonne direction pourrait produire des miracles. Et il est dans la nature des choses que cette pouss&#233;e ne puisse venir que d'en bas &#8211; de personnes qui savent ce qu'elles veulent et dans quel genre de guerre elles se battent en p&#233;n&#233;trant r&#233;ellement dans les rangs et en diffusant une conscience politique parmi leurs camarades. &lt;br class='manualbr' /&gt;Que personne ne se m&#233;prenne. Je ne sugg&#232;re pas que le devoir des socialistes est de s'engager dans la Home Guard avec l'id&#233;e de fomenter des troubles ou de diffuser des opinions subversives. Cela serait &#224; la fois une trahison et une action inefficace. Les socialistes qui obtiendront de l'influence dans la Home Guard y parviendront en se montrant aussi bons soldats que possible, visiblement disciplin&#233;s, efficaces et d&#233;vou&#233;s. Mais l'influence de quelques milliers d'hommes qu'on sait &#234;tre de bons camarades et qui ont des id&#233;es de gauche pourrait &#234;tre &#233;norme. En ce moment, il n'y a rien de non patriotique, m&#234;me au sens le plus &#233;troit et le plus vieillot du terme, &#224; pr&#234;cher le socialisme. &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Nous vivons une p&#233;riode &#233;trange de l'histoire, o&#249; le r&#233;volutionnaire doit &#234;tre un patriote et le patriote un r&#233;volutionnaire. &lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous savons, m&#234;me si les Blimps ne le savent pas, que la guerre ne peut &#234;tre gagn&#233;e sans une transformation radicale de notre syst&#232;me social. Notre devoir est de le faire comprendre &#224; tous ceux qui sont potentiellement dans notre camp, c'est-&#224;-dire &#224; la majorit&#233; de la nation. En ce qui concerne la Home Guard &#8211; un million d'hommes, quatre-vingt-dix-neuf pour cent d'entre eux profond&#233;ment antifascistes dans leur sentiment mais politiquement sans direction &#8211; , l' occasion est tellement &#233;vidente qu'il est surprenant que personne ne l'ait compris plus t&#244;t. &lt;br class='manualbr' /&gt;Il ne faudrait pas sous-estimer l'importance de la Home Guard, aujourd'hui ou demain. Un million d'hommes avec des fusils entre les mains sont toujours importants. En ce qui concerne l'objectif sp&#233;cifique pour lequel elle a &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e (d&#233;fense passive contre un envahisseur), elle est d&#233;j&#224; une arm&#233;e assez impressionnante. Elle est mieux entra&#238;n&#233;e et un peu mieux arm&#233;e que la plupart des milices espagnoles apr&#232;s un an de guerre. &#192; moins qu'elle se d&#233;sint&#232;gre ou qu'elle soit dissoute, ce qui est peu probable, ou &#224; moins que la Grande-Bretagne gagne une victoire facile dans un avenir proche, ce qui est encore moins probable, elle aura une grande influence sur les &#233;v&#233;nements politiques. &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Mais quel genre d'influence ? Tout cela d&#233;pend de son &#233;volution soit en une arm&#233;e populaire soit en une sorte de SA command&#233;e par la partie la plus r&#233;actionnaire de la classe moyenne. Ces deux types d'&#233;volution existent en puissance dans la matrice du temps et nous avons en partie le pouvoir de nous assurer que ce soit le meilleur qui en sorte.&lt;/i&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous ne savons pas ce qui nous attend. Il est pu&#233;ril de croire que le danger d'invasion a disparu. Pu&#233;ril, &#233;galement, de croire que nous ne verrons pas un &#233;quivalent anglais du gouvernement de P&#233;tain, &#224; un moment ou &#224; un autre, tenter de trahir ; peut-&#234;tre m&#234;me conna&#238;trons&#173; nous une p&#233;riode de chaos apr&#232;s la guerre pendant laquelle il sera n&#233;cessaire d'user de violence afin de restaurer la d&#233;mocratie et emp&#234;cher un coup d'&#201;tat r&#233;actionnaire d'un genre ou d'un autre. &lt;br class='manualbr' /&gt;Dans toutes ces circonstances, l'existence d'une milice populaire, arm&#233;e et politiquement consciente, capable d'influencer les forces r&#233;guli&#232;res, sera d'une immense importance. Mais nous devons nous assurer que la Home Guard pourra remplir cet office. Et nous n'y par&#173; viendrons pas si nous restons &#224; l'ext&#233;rieur en disant : &#171; C'est du fascisme. &#187; Au cours des vingt derni&#232;res ann&#233;es, la gauche a terriblement souffert de son attitude &#171; Ne nous salissons pas &#187; qui, dans la pratique, a permis d'abandonner tous les pouvoirs &#224; ses adversaires. &lt;br class='manualbr' /&gt;Les communistes, l'Independent Labour Party et tous ceux qui leur ressemblent peuvent bien r&#233;p&#233;ter &#171; Des armes pour les travailleurs &#187;, mais ils sont incapables de mettre un fusil entre les mains des travailleurs ; la Home Guard le peut et le fait. La le&#231;on morale pour tout socialiste en bonne sant&#233; qui accepte de donner quelques heures de son temps (environ six heures par semaine) est &#233;vidente. Partout &#224; Londres et dans beaucoup d'autres parties du pays, vous verrez des affiches de recrutement qui vous diront o&#249; il faut se rendre. Mais il est important de s'engager &lt;i&gt;maintenant&lt;/i&gt;, car l'occasion particuli&#232;re qui existe en ce moment ne se renouvellera peut-&#234;tre pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?835-patriotes-revolutionnaires-2-2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Seconde partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb15-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Menac&#233; d'encerclement par l'avanc&#233;e rapide de l'arm&#233;e allemande : sur le territoire fran&#231;ais &#224; partir du d&#233;clenchement de l'offensive du 10 mai 1940, le corps exp&#233;ditionnaire britannique dut &#234;tre &#233;va&#173; cu&#233; dans des conditions dramatiques. Entre le 27 mai et le 4 juin 1940, 200.000 Anglais et 130.000 Fran&#231;ais embarqu&#232;rent vers l'Angleterre &#224; partir des plages et du port de Dunkerque, pilonn&#233;s par l'aviation allemande.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Fin 1940-d&#233;but 1941, les arm&#233;es britanniques du Moyen-Orient, command&#233;es par le g&#233;n&#233;ral Archibald Wavell, men&#232;rent une campagne victorieuse contre l'arm&#233;e italienne en &#201;thiopie, en Somalie et en Libye. La victoire de Si di Barrani ( 10 d&#233;cembre 1940) en &#201;gypte leur ouvrit les portes de la Libye. &lt;br class='manualbr' /&gt;D&#233;put&#233; et ministre conservateur, David Margesson fut nomm&#233; par Churchill au minist&#232;re de la Guerre en octobre 1940, en remplacement d'Anthony Eden devenu ministre des Affaires &#233;trang&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cet appel &#224; s'enr&#244;ler dans les Volontaires pour la d&#233;fense locale &#8211; la force de civils arm&#233;s pour la d&#233;fense du territoire contre un &#233;ventuel d&#233;barquement allemand, qui deviendra quelques semaines plus tard la Home Guard &#8211; fut lanc&#233; le 14 mai 1940 par Anthony Eden, qui &#233;tait &#224; cette date ministre de la Guerre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Fondateur (1932) et leader du mouvement fasciste anglais (British Union of Fascists), dont les membres &#233;taient connus sous le nom de &#171; chemises noires &#187;, c'&#233;tait un farouche partisan de Hitler&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Peace Pledge Union. L'union du serment pour la paix est le principal mouvement pacifiste de Grande-Bretagne durant la seconde guerre mondiale, lanc&#233; en 1934 (&#8230;) L'offensive allemande a entra&#238;n&#233; son d&#233;clin.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le 3 mars 1918, le gouvernement bolchevique. impuissant &#224; enrayer l'avanc&#233;e des troupes allemandes et autrichiennes, signe une paix s&#233;par&#233;e o&#249; la Russie abandonne la Pologne, les pays baltes, la Finlande, l'Ukraine, et une partie de la Bi&#233;lorussie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Pendant la guerre, ce romancier populaire et prolifique s'adresse aux anglais au cours d'&#233;missions de radio hebdomadaires pour les appeler &#224; l'unit&#233; et &#224; la d&#233;termination dans la lutte contre Hitler, afin de construire un pays plus d&#233;mocratique et plus &#233;galitaire. Orwell qualifie ses &#233;missions de &#171; propagande socialiste par implication &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Personnage cr&#233;&#233; par le caricaturiste politique de gauche David Low. Dans la description d'Orwell, c'est un &#171; colonel en demi-solde avec son cou de taureau et sa minuscule cervelle de dinosaure &#187;. Il symbolise &#171; la classe moyenne de tradition militaire et imp&#233;rialiste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;La Royal Naval Volunteer Reserve et la Royal Air Force Volunteer Reserve : les r&#233;servistes volontaires de la marine et de l'aviation.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cet anniversaire fut c&#233;l&#233;br&#233; le 6 mai 1935.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Fond&#233; en 1883 par le syndicaliste James Keir Hardie, ce partie compte 50,000 membres en 1906. (...) Trente-cinq membres fr l'ILP all&#232;rent combattre en Espagne dans la milice du POUM, mais c'est &#224; un parti en rapide d&#233;clin qu'Orwell adh&#232;re en 1938. Il le quitte d&#232;s l'ann&#233;e suivante par opposition &#224; son pacifisme. L'ILP est au bord de la disparition lors de la seconde guerre mondiale &#224; cause de son refus de repenser la position pacifiste. Aux &#233;lections de 1945, l'ILP n'a plus que trois d&#233;put&#233;s. En 1946, l mort de son leader historique, John Maxton, marque sa fin comme force politique significative.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mai 68 racont&#233; aux enfants (2/2)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?767-mai-68-raconte-aux-enfants-2-2</link>
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		<description>
&lt;p&gt;Voir la premi&#232;re partie (.../...) 3. Nature et sp&#233;cificit&#233;s du mouvement. a) Politique et antipolitique. On ne comprend rien &#224; 68 tant que l'on passe &#224; c&#244;t&#233; de l'articulation dynamique de ces deux p&#244;les. Politique, le mouvement le fut &#233;minem&#173;ment si le mot &#233;voque les modalit&#233;s d'organisa&#173;tion d'une collectivit&#233; en tant qu'y sont impli&#173;qu&#233;es les questions du statut du pouvoir et de la d&#233;cision, celle des formes de sa gestion et de sa r&#233;gulation, celle enfin du rapport qu'elle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton767.png?1621969022' class='spip_logo spip_logo_right' width='108' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?766-mai-68-raconte-aux-enfants' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Voir la premi&#232;re partie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;3. Nature et sp&#233;cificit&#233;s du mouvement.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;a) Politique et antipolitique.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne comprend rien &#224; 68 tant que l'on passe &#224; c&#244;t&#233; de l'articulation dynamique de ces deux p&#244;les. Politique, le mouvement le fut &#233;minem&#173;ment si le mot &#233;voque les modalit&#233;s d'organisa&#173;tion d'une collectivit&#233; en tant qu'y sont impli&#173;qu&#233;es les questions du statut du pouvoir et de la d&#233;cision, celle des formes de sa gestion et de sa r&#233;gulation, celle enfin du rapport qu'elle entre&#173;tient avec son propre devenir (que la R&#233;volution est suppos&#233;e ma&#238;triser). S'il est patent que mai et juin 68 ont contenu des &#233;l&#233;ments aussi h&#233;t&#233;rocli&#173;tes que contradictoires (du radicalisme au r&#233;for&#173;misme le plus plat, des absurdit&#233;s et des vieille&#173;ries, du g&#233;nie aussi...), il est tout de m&#234;me possi&#173;ble de rep&#233;rer des pr&#233;pond&#233;rances, de d&#233;gager des lignes de force, de distinguer l'essentiel de l'al&#233;atoire ou de l'insignifiant, tout ce qui y est apparu ne faisant pas &lt;i&gt;ipso facto&lt;/i&gt; partie du mouvement (&#224; moins qu'on ne veuille y inclure les C.D.R. et le P.C.). Or, s'il est quelque chose par quoi le mouvement peut se sp&#233;cifier, et que les id&#233;ologues contemporains s'obstinent &#224; passer sous silence ou s'acharnent &#224; d&#233;figurer, c'est bien la &lt;i&gt;d&#233;mocratie directe&lt;/i&gt; qu'il a su mettre en &#339;uvre et, le plus souvent, faire respecter.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le &#171; sens &#187; de 68 ou sa signification centrale n'est pas &#224; chercher ailleurs que dans &lt;i&gt;l'autonomie pratique&lt;/i&gt; r&#233;alis&#233;e et &lt;i&gt;organis&#233;e&lt;/i&gt; (m&#234;me si insuffisamment) avant et pendant ces deux mois. Autonomie &lt;i&gt;collective&lt;/i&gt; s'entend, o&#249; les gens les plus divers entreprenaient &lt;i&gt;ensemble&lt;/i&gt; d'interroger et de prendre en charge leurs conditions d'activit&#233; et d'existence, d'intervention et de r&#233;flexion au fil de discussions incessantes se tenant dans les lieux les plus improbables. &#171; R&#233;glons nos affaires nous-m&#234;mes &#187; n'a pas &#233;t&#233; qu'un slogan d'enrag&#233;s, au vrai in&#233;galement assimil&#233; par les protagonistes, ce fut, de fa&#231;on souvent ind&#233;pendante de leur &#171; conscience politique &#187;, la substance de leur activit&#233;, &#224; tout le moins ce vers quoi cette activit&#233; se montrait globalement tendue. M&#234;me si elle &#233;tait minoritaire &#224; l'&#233;chelle du pays, une multitude d'individus la veille encore atomis&#233;s venait soudain soulever publiquement, dans un style qui n'&#233;tait certes pas toujours celui de la Th&#233;orie, les questions relatives au fait d'&#234;tre sujet de sa propre histoire, commen&#231;ant &lt;i&gt;hic et nunc&lt;/i&gt; d'en construire quelques-unes des conditions de possibilit&#233;, non point le temps d'un intervalle ou d'une r&#233;cr&#233;ation ni au b&#233;n&#233;fice d'une cat&#233;gorie sociale particuli&#232;re, mais &#224; titre d'objectif universalisable et destin&#233; &#224; l'&#234;tre. Et cela, m&#234;me si les mots d'ordre ou la conscience &#233;taient en de&#231;&#224;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Or, si les mots ont encore un sens en d&#233;pit des th&#233;ories du vide, cela qui emportait le rejet &#8212; par voie de cons&#233;quence et implicitement plus sou-vent que par formulation expresse &#8212; des divers asservissements &#233;conomico-politiques (&#224; commencer par le fait de passer sa vie &#224; la &#171; gagner &#187;), cela vaut critique radicale d'une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ro-nome, exploiteuse et &#233;tatique. Si je ne me trompe, c'est aussi ce qui, depuis quelque temps d&#233;j&#224;, c'est-&#224;-dire environ un si&#232;cle et demi, est g&#233;n&#233;ralement inscrit au cr&#233;dit des entreprises r&#233;volutionnaires et des d&#233;buts au moins des processus du m&#234;me nom. Que l'acteur principal tant attendu, la classe ouvri&#232;re, n'ait &#233;t&#233; cette fois, pour reprendre un jugement de C. Castoriadis&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La R&#233;volution anticip&#233;e &#187;, in Mai 68 : la br&#232;che.&#034; id=&#034;nh16-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; globalement exact si l'on excepte quelques secteurs radicalis&#233;s, que la &#171; lourde arri&#232;re-garde &#187; du mouvement n'&#244;te pas son caract&#232;re subversif &#224; cette praxis qui ne peut &#234;tre d&#233;finie que comme &lt;i&gt;critique de la politique&lt;/i&gt;, concr&#232;te et en partie positive. Concr&#232;te parce que traduite en actes, positive parce que ne se bornant pas &#224; la d&#233;nonciation mais inventant des formes de l'activit&#233; mettant fin &#224; la repr&#233;sentation, &#224; la division entre dirigeants et subordonn&#233;s, &#224; la r&#233;tention du savoir et de l'information comme au principe d'un pou-voir ext&#233;rieur &#224; la collectivit&#233; et s'exer&#231;ant sur elle. Pratique politique antipolitique, donc. Mais antipolitique, le mouvement le fut encore par d'autres voies.&lt;br class='manualbr' /&gt;Coexistant avec la logique de la critique et de l'affrontement, en un mot avec celle du conflit, se d&#233;ployait une dynamique autre quoique parall&#232;le et solidaire, faite de transgressions et de d&#233;fections plut&#244;t que de &#171; contestation &#187;, d'indiff&#233;rence &#224; l'adversaire plut&#244;t que d'opposition. Ce n'est pas seulement le fait si fr&#233;quemment relev&#233; des manifestants ignorant l'Assembl&#233;e nationale, c'est le m&#234;me m&#233;pris dans lequel furent tenus maints interm&#233;diaires et institutions, &#224; commencer par le principal syndicat &#233;tudiant. Il arrivait que ces interm&#233;diaires parlent, que ces institutions continuent de fonctionner, mais dans le vide et &#224; vide, sans plus emporter la conviction ni la participation de gens qui d&#233;lib&#233;raient, d&#233;cidaient et agissaient comme si tout cela n'existait plus. L&#224; aussi r&#233;sidait la singularit&#233; et souvent la force du mouvement : il ne s'est pas limit&#233; &#224; une sommaire tactique de d&#233;voilement de la r&#233;pression, il a encore su produire &lt;i&gt;ce &#224; quoi il ne peut &#234;tre r&#233;pondu&lt;/i&gt;, contrairement &#224; la &#171; contestation &#187; tou&#173;jours n&#233;gociable, soit une &lt;i&gt;logique de rupture par le fait accompli&lt;/i&gt; : on ne fait pas que r&#233;clamer la mixit&#233; ou la libre circulation dans les cit&#233;s uni&#173;versitaires, on la r&#233;alise sans d&#233;lai ; on n'entre pas dans les groupuscules, les partis ou les syndicats pour les transformer, on agit en dehors d'eux, malgr&#233; eux ; on ne r&#233;clame pas le droit &#224; la parole, on le prend ; etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;b) &#192; propos de strat&#233;gie.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La carence strat&#233;gique du mouvement fut &#233;clatante. Elle donne certainement l'une des rai&#173;sons de l'&#171; &#233;chec &#187;. &#192; la r&#233;flexion, pourtant, elle pourrait livrer un sens moins terne et qui tient plus au climat de ces journ&#233;es, si difficile &#224; resti&#173;tuer, qu'&#224; leurs contenus inventoriables.&lt;br class='manualbr' /&gt;Rappelez-vous : tr&#232;s t&#244;t &#8212; bien avant mai pour les &#233;tudiants nanterrois&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dant mai, on se rapportera aux pr&#233;cieux travail de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8212; nous f&#251;mes pris par une sorte de tourbillon o&#249; l'acc&#233;l&#233;ration inou&#239;e du temps nous confrontait jour apr&#232;s jour &#224; la stup&#233;faction de d&#233;couvrir que les effets de nos actes, aussi divers qu'instantan&#233;s, d&#233;passaient infiniment leurs r&#233;sultats escompt&#233;s. Tout cra&#173;quait, comme par r&#233;action en cha&#238;ne. Des pou&#173;voirs une heure avant humblement sollicit&#233;s pre&#173;naient peur et pliaient sous la moindre menace, toute la puissance d'une r&#233;alit&#233; adverse se d&#233;gon&#173;flait d'un coup comme une baudruche, une ini&#173;tiative locale rencontrait &#224; cent lieues un &#233;cho impromptu, comme si l'espace s'&#233;tait lui aussi rassembl&#233;. Un vide s'ouvrait en effet, l&#224;, devant nos yeux, au rythme d'un film en acc&#233;l&#233;r&#233;, et ne pense pas trahir ce que beaucoup d'entre nous v&#233;curent en &#233;voquant le m&#233;lange de sid&#233;ration et de fascination que cela suscitait. De joie aussi bien s&#251;r. Jouissance de nos forces qui paraissaient soudain immenses, mais simultan&#233;ment quelque chose d'une incr&#233;dulit&#233;, quotidiennement lev&#233;e et renouvel&#233;e dans la surprise. De l&#224; la dimension de &lt;i&gt;f&#234;te&lt;/i&gt;, l'aspect de festin, de l&#224; l'extr&#234;me &lt;i&gt;intensit&#233;&lt;/i&gt; de ces quelques semaines et leur atmosph&#232;re &#233;trange qui n'est pas sans rappeler quelque chose du r&#234;ve, quand le pr&#233;sent dilat&#233; de l'accomplisse&#173;ment de d&#233;sir infiltre sa sc&#232;ne manifeste.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mais l'ivresse n'&#233;tait pas toujours lucide et la signification de ce qui se d&#233;roulait, y compris le sens et les cons&#233;quences de nos propres actes, apparaissait souvent &lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt; dans ce climat d'exaltation et d'&#233;puisement qui g&#234;na plus d'une fois la claire intelligence de la situation. Prenons garde n&#233;anmoins de ne pas m&#233;conna&#238;tre la valeur propre de ce climat et de cet aveuglement en les abordant de mani&#232;re exclusivement n&#233;gative, comme insuffisance du mouvement, faiblesse historique ou incapacit&#233; strat&#233;gique aux cons&#233;&#173;quences d&#233;sastreuses. Ils furent cela, mais aussi le signe d'autre chose. Ce n'est pas seulement que de telles conditions fussent peu propices &#224; la dis&#173;tanciation comme &#224; la froide r&#233;flexion ou, selon une platitude plus pernicieuse, que l'acte s'oppo&#173;s&#226;t &#224; la pens&#233;e ; c'est que sous la dialectique ago&#173;nistique qui se doit de consid&#233;rer la fin et les moyens, &#233;valuer le rapport des forces, mesurer les risques, &#233;laborer une continuit&#233; d'op&#233;rations, sous cette rationalit&#233; &#233;conomico-guerri&#232;re cou&#173;rait une dynamique inint&#233;grable &#224; aucune strat&#233;&#173;gie, plut&#244;t apte &#224; les d&#233;faire toutes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela, qu'on retrouverait assur&#233;ment en maints soul&#232;vements et qui s'apparente en effet &#224; la f&#234;te, est de l'ordre de la &lt;i&gt;d&#233;pense&lt;/i&gt; et de la &lt;i&gt;perte&lt;/i&gt; &#8212; aux antipodes de l'accumulation strat&#233;gique des gains ou de leur abandon calcul&#233;, au nadir de l'autoconservation dont toute strat&#233;gie participe. Se d&#233;penser sans compter dans l'action, fi&#233;vreu-sement, jusqu'&#224; l'extinction de ses forces, se jeter au-devant du danger, courir d'un affrontement &#224; l'autre &#224; longueur de jours et de nuits, entre deux &#171; A.G. &#187; et deux lits, se tenir toujours disponible pour l'exc&#232;s, nourrir l'intensit&#233; avec constance, tout cela vint parfois &#233;clipser les pr&#233;occupations d'efficacit&#233; et le souci d'aboutir. Cette logique-l&#224; n'&#233;tait pas celle du devenir-sujet et des perspectives d'avenir, c'&#233;tait celle de l'imm&#233;diatet&#233; (&#171; ici et maintenant &#187;, sans attendre le prol&#233;tariat) et de la consumation joyeuse de soi dans le rapport changeant aux autres et la destruction d&#233;sinvolte des choses, tout &#224; coup devenues &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt;. (Il reste aujourd'hui, &#224; ceux qui ont go&#251;t&#233; de ce que je qualifierais volontiers d'&#171; exp&#233;rience limite &#187; si je ne craignais de forcer la pens&#233;e de M. Blanchot, le souvenir d'un tr&#232;s grand bonheur.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Logique concurrente, donc, qui ne manqua pas d'infl&#233;chir le cours des &#171; &#233;v&#233;nements &#187;, mais jamais ne supplanta tout &#224; fait celle du conflit qu'elle suivait comme son ombre et son tr&#232;s peu conscient n&#233;gatif, on aurait tort de s'en pr&#233;valoir pour soutenir l'id&#233;e, d&#233;sormais re&#231;ue, de l'absence de projet ou d'indiff&#233;rence du mouve-ment &#224; la question du pouvoir.&lt;br class='manualbr' /&gt;Parce qu'il n'a ni pris ni tent&#233; de prendre le pouvoir, lou&#233; pour ce &#171; r&#233;alisme d'un nouveau genre &#187; (Cl. Lefort), le voici r&#233;put&#233; &#171; sans finalit&#233; &#187;, sans vis&#233;e d'avenir ni objectif de soci&#233;t&#233; &#224; construire (G. Lipovetsky). Ainsi donc les mots d'ordre de &#171; pouvoir aux travailleurs &#187;, de &#171; pou-voir des conseils ouvriers &#187; n'ont jamais retenti dans les manifestations, ne sont jamais apparus dans les tracts ni sur les affiches, n'impliquaient d'ailleurs aucune transformation sociale, pas plus que la mise en cause g&#233;n&#233;ralis&#233;e des institutions, de l'Universit&#233; au parlementarisme, n'engageait quoi que ce f&#251;t quant &#224; la possibilit&#233; et &#224; l'id&#233;e d'un ordre social diff&#233;rent. Le refus de s'engager dans une prise du pouvoir ni ne valait refus ni ne proc&#233;dait du refus du pouvoir d'&#201;tat. Il faut pour-tant plus d'acharnement encore dans la c&#233;cit&#233; ou la mauvaise foi pour ne pas comprendre que la d&#233;mocratie directe et l'auto-organisation, lorsqu'elles &#233;taient r&#233;alis&#233;es et l&#224; o&#249; elles l'&#233;taient, constituaient d&#233;j&#224; en soi le commence-ment d'une transformation et l'&#233;bauche d'une organisation sociale diff&#233;rente. Mais laissons cela.&lt;br class='manualbr' /&gt;Donc, une temporalit&#233; propre, faite d'acc&#233;l&#233;rations soudaines, d'effets imm&#233;diats (sans m&#233;diation autant que sans d&#233;lai), de courts-circuits et de ruptures, de simultan&#233;it&#233;s spontan&#233;es ou de synchronismes non programm&#233;s, de surgissements impr&#233;vus et de d&#233;veloppements en spirale, qui ne cessait de rattraper et d&#233;passer les protagonistes comme elle rattrapait et d&#233;passait la temporalit&#233; lente de la strat&#233;gie, comme elle subvertissait la temporalit&#233; fig&#233;e des organisations bureaucratiques. C'est cette temporalit&#233; sp&#233;cifique que les totalisations &lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt; des commentateurs et interpr&#232;tes, en pr&#233;sentant un d&#233;veloppement lin&#233;aire, manqueront toujours. C'est elle enfin, avec son exigence d'imm&#233;diatet&#233;, qui rend singuli&#232;rement caduques les interpr&#233;tations de 68 en termes de &#171; messianisme &#187;, voire de &#171; mill&#233;narisme &#187; (!) &#8212; sauf bien s&#251;r si l'on entend confondre toute cette p&#233;riode avec la religion des organisations gauchistes.&lt;br class='manualbr' /&gt;Un &lt;i&gt;espace&lt;/i&gt; sp&#233;cifique aussi et compl&#233;mentaire-ment. Deux aspects le distinguent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu ce que l'on pourrait appeler sa &lt;i&gt;conductibilit&#233;&lt;/i&gt;. Des populations jusque-l&#224; sans contact se solidarisaient ; l'information circulait en permanence, horizontalement ; des &#233;v&#233;ne&#173;ments locaux entra&#238;naient des cons&#233;quences glo&#173;bales ; l'agitation se propageait malgr&#233; les distan&#173;ces et les cloisonnements g&#233;ographiques et sociaux. G&#233;n&#233;ralisation d'un ordre proche par la fluidit&#233; : le monde devenait village, moins par la gr&#226;ce des media que par la ruine des m&#233;diations. Si l'opposition centralit&#233;/p&#233;riph&#233;rie n'a pu dispa&#173;ra&#238;tre (tout a commenc&#233; &#224; Nanterre puis dans la capitale, encore que cela soit &#224; nuancer : en jan&#173;vier les ouvriers de Caen s'&#233;taient lev&#233;s, et la pre&#173;mi&#232;re gr&#232;ve avec occupation eut lieu &#224; Nantes le 14 mai), elle s'est trouv&#233;e consid&#233;rablement r&#233;duite par l'autonomisation rapide des luttes en province. Proximit&#233; enfin dans l'occurrence incessante de la rencontre, transgressant commu&#173;n&#233;ment les divisions sociales, culturelles, profes&#173;sionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite et solidairement, une &lt;i&gt;illocalit&#233;&lt;/i&gt; carac&#173;t&#233;ristique. Non pas qu'on ne puisse rep&#233;rer des acteurs ou des lieux sociaux d&#233;terminants. Mais l'agitation port&#233;e par un secteur resurgit sur-le-champ en un lieu aussi invraisemblable qu'&#233;loi&#173;gn&#233; (&#171; le football aux footballeurs ! &#187; exigent par exemple le 22 mai ceux qui occupent la F&#233;d&#233;ra&#173;tion fran&#231;aise de football). Impossible d'enfermer le mouvement en un lieu clos. Impossible de le d&#233;samorcer en le chassant &#224; l'ext&#233;rieur (ce qui fut tent&#233; avec la fermeture des facult&#233;s). Impossible de le parquer dans une organisation unique. Impossible de le circonscrire dans une sph&#232;re dirigeante pour le d&#233;capiter. Impossible de le totaliser comme de le d&#233;limiter avec pr&#233;cision et certitude. Il poss&#232;de sa propre dispersion, d&#233;lib&#233;&#173;r&#233;e et spontan&#233;e, qui le rend dans une large mesure insaisissable, privant en tout cas la r&#233;pres&#173;sion de ses prises habituelles. Mouvement errati&#173;que aux multiples visages, il est u-topique au sens pr&#233;cis du terme : sans lieu ou plut&#244;t transversal &#224; divers lieux et non attach&#233; &#224; un seul, m&#234;me s'il en privil&#233;gie certains. Peut-&#234;tre est-ce l&#224; sa princi&#173;pale originalit&#233; &#171; strat&#233;gique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;c) Interpr&#233;tations et causalit&#233;s choisies.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici, &#224; titre de non-conclusion, deux ou trois b&#233;vues interpr&#233;tatives anciennes et nouvelles dont l'usage est tout sp&#233;cialement recommand&#233; pour continuer de ne pas comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Dialectique&lt;/i&gt;. Totalisation des &#233;l&#233;ments dans l'unit&#233; abstraite de la &#171; contradiction &#187; qui leur assigne la position, la consistance et le mini&#173;mum infrangible d'identit&#233; &#224; soi requis pour qu'ils puissent prendre place et, en soutenant cette place, jouer dans le d&#233;terminisme de la conflictualit&#233;, elle objective des entit&#233;s-agents, s'autorisant de leur coordonn&#233;es antith&#233;tiques pour les finaliser et les doter ind&#251;ment d'une potentialit&#233; agonistique et d'un destin subversif classes-luttes de classes, prol&#233;tariat-n&#233;gativit&#233;. L'essentiel a &#233;t&#233; dit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En particulier par C. Castoriadis, loc. cit. Analyse jusqu'ici la plus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sur la passivit&#233; et l'inertie de la classe ouvri&#232;re en 68, sur sa complaisance &#224; l'&#233;gard de la contre-r&#233;volution bureaucratique de la &#171; gauche &#187; et de ses syndicats : difficile d'iden&#173;tifier cette classe &#224; un agent de la destruction des structures sociales &#224; partir de l&#224;. La noble qualit&#233; d'exploit&#233; n'implique pas en soi une vocation r&#233;volutionnaire. Mais tout aussi imprudent serait d'&#233;changer le prol&#233;tariat industriel contre la cat&#233;&#173;gorie des &#171; &#233;tudiants &#187; apr&#232;s celle des &#171; margi&#173;naux &#187;. D&#233;j&#224; au motif de la diversit&#233; et de l'h&#233;t&#233;&#173;rog&#233;n&#233;it&#233; de leurs aspirations, et parce qu'ils ne sont pas &#8212; pas davantage qu'aucune autre cat&#233;&#173;gorie au titre de sa situation &#8212; unifiables ni tota&#173;lisables comme agent-sujet. Ensuite parce que le mouvement a largement balay&#233; les d&#233;limitations et les territorialit&#233;s cat&#233;gorielles, r&#233;alisant des alliances ou mieux des alliages&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le mot est employ&#233; par J. Baynac &#224; propos du Comit&#233; d'action travailleurs (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; in&#233;dits de diff&#233;rents secteurs sociaux. Le milieu &#233;tudiant fut son lieu d'origine et son premier espace de d&#233;ploie-ment, non sa r&#233;sidence d&#233;finitive. Qu'on prenne garde, donc, de ne pas rabattre comme d'habitude le &lt;i&gt;sch&#232;me unitaire du Sujet&lt;/i&gt; sur les mouvements sociaux en g&#233;n&#233;ral, sur un mouvement pluriel, nomade et d&#233;constructeur des totalit&#233;s et identit&#233;s cod&#233;es, en particulier. Ce qui ne signifie &#233;videmment pas qu'il serait sociologiquement ind&#233;termin&#233;, et il semble &lt;i&gt;grosso modo&lt;/i&gt; justifi&#233; d'affirmer que &#171; le noyau de crise [mais seulement ce noyau] n'a pas &#233;t&#233; la jeunesse en g&#233;n&#233;ral, mais la jeunesse &#233;tudiante des universit&#233;s et des lyc&#233;es, et la fraction jeune &#8212; ou non scl&#233;ros&#233;e &#8212; du corps enseignant, mais aussi d'autres cat&#233;gories d'intellectuels &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Castoriadis, loc. cit.&#034; id=&#034;nh16-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Sociologie-sciencepo&lt;/i&gt;. Pr&#233;cieux pour le proc&#232;s qu'il sait instruire de l'intellectualisme, de l'abstraction et de l'arbitraire propre &#224; la sp&#233;culation sans rivages d'un certain discours philosophique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. par exemple B. Lacroix, &#171; A contre-courant : le parti pris du r&#233;alisme &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, son &#171; r&#233;alisme &#187; tourne rapidement court lorsqu'il se peuple des ersatz cat&#233;goriels des entit&#233;s pr&#233;c&#233;dentes, dont il recueille non le contenu mais le d&#233;terminisme et le dynamisme postul&#233;s sous le vocable simplificateur de &#171; classe d'&#226;ge &#187; et sous les divers statuts ou r&#244;les avec les-quels sont cens&#233;s co&#239;ncider ceux qu'ils identifient en des ensembles homog&#232;nes &#8212; ou lorsqu'il accouche de platitudes explicatives aussi indigentes que &#171; le manque de d&#233;bouch&#233;s &#187;. Que cela au moins soit enfin clair : des &#171; d&#233;bouch&#233;s &#187; (quel mot !), les principaux protagonistes &#171; &#233;tudiants &#187; du mouvement &lt;i&gt;se foutaient &#233;perdument !&lt;/i&gt; Leur souci &#233;tait de mettre fin &#224; un ordre social ali&#233;nant (car ils le jugeaient tel, n'ayant pas encore lu Lacan ni les penseurs cuv&#233;e &lt;i&gt;eighties&lt;/i&gt;), non de s'y calfeutrer dans un bon petit emploi de faux privil&#233;gi&#233; et vrai larbin, c'est-&#224;-dire de cadre moyen supp&#244;t d'une exploitation modernis&#233;e (qu'on relise &lt;i&gt;Pourquoi des sociologues ?&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Texte sign&#233; de D. Cohn-Bendit, J.-P. Duteuil, B. G&#233;rard et B. Granautier, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). On oublie un peu vite que les fonctions auxquelles l'Universit&#233; pr&#233;pare n'&#233;taient aucunement de leur go&#251;t. Pas plus, d'ailleurs, que la perspective de passer sa vie au travail &#8212; quel qu'il soit &#8212; ou de s'identifier &#224; une fonction, f&#251;t-ce celle de &#171; consommateur &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Flousophie&lt;/i&gt;. Beaucoup plus &lt;i&gt;up to date&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;fashionable&lt;/i&gt;, voici un mai 68 promoteur de l'individualisme contemporain et acc&#233;l&#233;rateur de la privatisation des existences&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G. Lipovetsky, &#171; &#171; Changer la vie &#187; ou l'irruption de l'individualisme (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Passons sur la m&#233;thode Procuste consistant pour l'essentiel &#224; faire travailler un code restreint &#224; base d'une demi-douzaine de concepts (D&#233;mocratie/Indivi-dualisme/Post-moderne... et leurs apparent&#233;s, dont un &#171; narcissisme &#187; vid&#233; de son acception freudienne rigoureuse pour accueillir les conte-nus caoutchouteux de la &#171; psy &#187; am&#233;ricaine) se diffractant mutuellement en un renvoi m&#233;tonymique ind&#233;fini propuls&#233; au fil des objets rencontr&#233;s, qu'un pareil traitement rend tous &#233;galement vicariants. Arr&#234;tons-nous plut&#244;t un tr&#232;s court instant &#224; l'une des clefs de l'interpr&#233;tation de 68 ainsi produite. &#192; la performance sp&#233;culaire de la th&#233;orie embrassant son propre reflet quand elle croit saisir l'essence de ses objets vient r&#233;pondre une temporalit&#233; qui doit davantage &#224; la g&#233;n&#233;tique et la f&#233;condation qu'&#224; l'ordre historique. La suc-cession tenant lieu de rapport causal, ce qui est &lt;i&gt;avant&lt;/i&gt; est cause ou g&#233;niteur, ce qui est &lt;i&gt;apr&#232;s&lt;/i&gt;, effet ou produit. Ainsi les caract&#233;ristiques des ann&#233;es quatre-vingt &#233;taient-elles &lt;i&gt;dans 68&lt;/i&gt; qui en a accouch&#233; et, comme il faut &#224; cette g&#233;n&#233;alogie fantasti&#173;que des &#233;poques dot&#233;es de traits h&#233;r&#233;ditaires, voici que dans le self-service, le choix entre cin&#173;quante lessives ou le montage par soi-m&#234;me des meubles Ikea, l'exigence d'autonomie s'est trans&#173;mise et accomplie.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Les pages qui pr&#233;c&#232;dent offrant, ce me sem&#173;ble, d'assez clairs motifs pour r&#233;cuser ce genre de propos, je me contenterai de remarques succinc&#173;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. S'il est un aspect incontournable de ces journ&#233;es, que m&#234;me les plus malveillants des comptes rendus ne r&#233;ussissent pas &#224; dissimuler, c'est bien le r&#233;investissement massif de la &lt;i&gt;chose commune&lt;/i&gt; (&#954;&#959;&#953;&#957;&#969;&#943;&#945;) &#8212; en d'autres termes : du rapport social, du partageable, de l'activit&#233; de chacun et de tous en tant qu'elle concerne les affaires et les questions pouvant et devant &#234;tre collectivement r&#233;gl&#233;es. Un tel r&#233;investissement n'&#233;tait pas celui de la solitude capitonn&#233;e et &#171; indiff&#233;rente &#187;, c'&#233;tait celui de l'interface de l'individuel et du collectif que toute cette p&#233;riode et son legs se sont employ&#233;s &#224; d&#233;cloisonner, &#224; d&#233;barrasser de leur antagonisme et de leurs limi&#173;tations r&#233;ciproques, &#224; faire couler l'un dans l'autre au rebours de leur face &#224; face p&#233;trifi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Cela a donn&#233; lieu &#224; une recomposition radicale et extr&#234;mement rapide du lien social&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour que notre expos&#233; reste intelligible aux philoso&#173;phes (et aux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh16-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; autour des deux p&#244;les du refus et de la cr&#233;ation de formes sociopolitiques et esth&#233;tiques (auto-organisation, comportements, modes de vie d'expression), recomposition assur&#233;ment limit&#233; dans son &#233;tendue comme dans sa dur&#233;e, mais e tout &#233;tat de cause inconcevable en l'absence de l'ouverture de l'&#171; individu &#187; &#224; son &lt;i&gt;socius&lt;/i&gt;, son alli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Quiconque a v&#233;cu cette p&#233;riode autrement que depuis la fen&#234;tre de son living-room sait qu'elle fut tiss&#233;e de solidarit&#233;, d'actes de soutien de d&#233;lib&#233;ration permanente, de communaut&#233; dans la lutte et le jeu. D'&#233;tranges &#171; individualit&#233; narcissiques &#187; &lt;i&gt;se&lt;/i&gt; d&#233;pensaient jusqu'&#224; &lt;i&gt;se&lt;/i&gt; perdre dans une d&#233;bauche d'&#233;changes et de dons : de parole, d'informations, de denr&#233;es, d'id&#233;es, de soins, de services, de travail, d'outils, de locaux et de temps. Si bien qu'il n'est pas incongru d'inscrire pour partie ces deux mois au compte d'un retour, momentan&#233; mais puissant et sous des formes d&#233;lest&#233;es de ses contraintes traditionnelles, de &lt;i&gt;l'&#233;change symbolique&lt;/i&gt; en des contr&#233;es qui l'avaient expuls&#233;. Soit au compte de ce qui, de m&#233;moire de collectivit&#233; humaine, s'oppose &#224; l'atomisation &#171; individualiste &#187; et &#171; privatis&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb16-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; La R&#233;volution anticip&#233;e &#187;, in Mai 68 : la br&#232;che.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Pour la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dant mai, on se rapportera aux pr&#233;cieux travail de J.-P. Duteuil : &lt;i&gt;Nanterre 1965-1968 : Vers le Mouvement du 22 mars&lt;/i&gt;, &#201;d. Acratie, 1988.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;En particulier par C. Castoriadis, &lt;i&gt;loc. cit&lt;/i&gt;. Analyse jusqu'ici la plus pertinente, &#224; laquelle je souscris globalement malgr&#233; quelques divergences.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le mot est employ&#233; par J. Baynac &#224; propos du Comit&#233; d'action travailleurs &#233;tudiants de Censier dans son livre lui aussi pr&#233;cieux : &lt;i&gt;Mai retrouv&#233;&lt;/i&gt;, Fayard, 1978.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C. Castoriadis, &lt;i&gt;loc. cit&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. par exemple B. Lacroix, &#171; A contre-courant : le parti pris du r&#233;alisme &#171; , in revue &lt;i&gt;Pouvoirs&lt;/i&gt;, n&#176; 39.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Texte sign&#233; de D. Cohn-Bendit, J.-P. Duteuil, B. G&#233;rard et B. Granautier, diffus&#233; &#224; Nanterre en mars 1968. Reproduit in J.-P. Duteuil, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;G. Lipovetsky, &#171; &#171; Changer la vie &#187; ou l'irruption de l'individualisme transpolitique &#187;, in revue &lt;i&gt;Pouvoirs&lt;/i&gt;, n&#176; 39.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Pour que notre expos&#233; reste intelligible aux philoso&#173;phes (et aux psychanalystes).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Mai 68 racont&#233; aux enfants (1/2)</title>
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		<dc:date>2015-02-13T14:30:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Avant-gardisme</dc:subject>
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		<dc:subject>Narodetzki J.-F.</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Assembl&#233;e</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Article de Jean-Franklin Narot-Narodetzki publi&#233; dans la revue Le D&#233;bat n&#176;51, septembre-octobre 1988. Texte repris dans le recueil &#171; Mai 68 et ses falsifications ult&#233;rieures &#187;, octobre 2025. A Jean-Franklin... Qui entreprend de se r&#233;f&#233;rer &#224; mai-juin 68 sans sacrifier pour cela &#224; l'un des tropes de l'annulation r&#233;troactive ou de la d&#233;figuration s'expose aujourd'hui au chantage (&#171; post-moderne &#187; ?), &#224; la nostalgie ou &#224; la &#171; ringardise &#187;. Ceux que cela n'aurait pas suffi &#224; d&#233;courager de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-90-autogestion-+" rel="tag"&gt;Autogestion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-97-narodetzki-j-f-+" rel="tag"&gt;Narodetzki J.-F.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-120-assemblee-+" rel="tag"&gt;Assembl&#233;e&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton766.png?1621968994' class='spip_logo spip_logo_right' width='108' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article de Jean-Franklin Narot-Narodetzki publi&#233; dans la revue Le D&#233;bat n&#176;51, septembre-octobre 1988.&lt;br class='manualbr' /&gt;Texte repris dans le recueil &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?1208-Mai-68-et-ses-falsifications' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Mai 68 et ses falsifications ult&#233;rieures &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, octobre 2025.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?756-a-jean-franklin' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;A Jean-Franklin...&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qui entreprend de se r&#233;f&#233;rer &#224; mai-juin 68 sans sacrifier pour cela &#224; l'un des tropes de l'annulation r&#233;troactive ou de la d&#233;figuration s'expose aujourd'hui au chantage (&#171; post-moderne &#187; ?), &#224; la nostalgie ou &#224; la &#171; ringardise &#187;. Ceux que cela n'aurait pas suffi &#224; d&#233;courager de toute exploration feront donc bien de se fier &#224; &#171; la seule vertu de la num&#233;ration d&#233;cimale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;E. Morin, in Mai 68 : la br&#232;che, ouvrage collectif, Fayard, 1968, r&#233;&#233;dit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui ressuscite 68 tous les dix ans, offrant alors &#224; leurs propos discordants quelque cr&#233;neau m&#233;diatique.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'ennui, c'est qu'en ces p&#233;riodes d'anniversaires pr&#233;estivales ledit cr&#233;neau (o&#249; l'on retient sa place longtemps &#224; l'avance) se trouve satur&#233;. Par une production textuelle pl&#233;thorique o&#249; l'on chercherait en vain la moindre rigueur, dont on demanderait vainement &#224; ses auteurs qu'ils respectent les plus &#233;vidents des crit&#232;res de l'honn&#234;tet&#233; intellectuelle ou qu'ils appliquent les r&#232;gles les plus &#233;l&#233;mentaires de l'exercice de la connaissance et de la th&#233;orisation. Inutile, par exemple, d'escompter de la plupart de ces commentateurs qu'ils ne fassent qu'esquisser l'ombre d'une relation entre &lt;i&gt;ce qu'ils &#233;taient ou faisaient &#224; l'&#233;poque, ce qu'ils sont ou font &#224; pr&#233;sent et ce qu'ils disent aujourd'hui de 68&lt;/i&gt;. Chacun y va de sa pacotille interpr&#233;tative ind&#233;termin&#233;e, sans position d'&#233;nonciation ni r&#233;f&#233;rence autre que l'aptitude de son propre g&#233;nie bavard &#224; rendre compte de ce qu'il surplombe. Au besoin deux fois &#224; l'identique en dix ans, quand la cuistrerie ne prend m&#234;me plus la peine de s'habiller pour sortir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. le texte &#233;crit en 1978 par R. Debray et r&#233;gurgit&#233; dans Lib&#233;ration du 23 (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'objet d'investigation suppos&#233; &#233;tant comme beaucoup soluble dans le bavardage, malveillant ou seulement incomp&#233;tent, il aura tout simple-ment disparu. Ne reste qu'un patchwork informe et sui-r&#233;f&#233;rentiel de &#171; points de vue &#187; interchangeables o&#249; je d&#233;fie quiconque n'aurait pas pris une part active au mouvement mais s'y int&#233;resse&#173;rait &#224; pr&#233;sent de comprendre quoi que ce soit. Pour restituer quelque chose de 68, et s'y retrou&#173;ver, ce n'est pas un m&#233;nage qu'il faut faire dans un tohu-bohu, c'est un chemin dans la v&#233;g&#233;tation qu'il faut frayer &#224; la machette.&lt;br class='manualbr' /&gt;C'est pourquoi je propose ici, &#224; titre de pr&#233;a&#173;lable &#224; toute r&#233;flexion sur la p&#233;riode, l'examen de deux points dont la prise en compte est &#224; mes yeux condition de son intelligence. C'est tout d'abord la ou les fonctions que remplissent d&#233;sor&#173;mais les r&#233;cits, chroniques, &#171; &#233;tudes &#187; ou &#171; analy&#173;ses &#187; auxquels il vient d'&#234;tre fait allusion et qu'on dirait destin&#233;s &#224; des enfants idiots. C'est ensuite, et cela n'est pas facile mais je le crois indispensa&#173;ble, une question qu'on pourrait dire de m&#233;thode : sur quels principes ou crit&#232;res se gui&#173;der pour l'investigation de cette p&#233;riode ? Je me bornerai &#224; cette tentative, sans certitude de la mener &#224; bien. Et sans omettre, pour ne point tomber sous le coup de ma propre critique, d'annoncer la couleur : &#233;tudiant &#224; Nanterre &#224; partir de novembre 1966 (philosophie), j'ai fait partie du &lt;i&gt;Mouvement du 22 mars&lt;/i&gt; depuis sa cr&#233;a&#173;tion jusqu'&#224; sa fin &#8212; lieu d'&#171; observation &#187; qui ne saurait &#233;videmment &#234;tre sans incidence sur mon propos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. Fonctions du discours sur 68.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;I. Exorcisme ou cong&#233;lation ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un court article paru dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du 17 mai dernier, j'ai utilis&#233; le mot &lt;i&gt;d'exorcisme&lt;/i&gt; pour qualifier les &#233;vocations actuelles de 68. Il p&#232;che bien s&#251;r par impr&#233;cision puisqu'on n'exorcise jamais que la jouissance qui vous poss&#232;de ou que l'on craint de voir revenir vous poss&#233;der. Or, si tel &#233;tait encore le cas voici dix ans, nous n'en som&#173;mes plus l&#224; : le spectre de 68 n'effraie plus grand monde, il n'y a m&#234;me plus de spectre ni de d&#233;sir &#224; refouler, rien qu'un squelette et des archives. Cl. Lefort a raison d'&#233;crire que &#171; vingt ans apr&#232;s on comm&#233;more le rien &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Relecture &#187;, in Mai 68 : la br&#232;che.&#034; id=&#034;nh17-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Encore faut-il ajouter que cette r&#233;duction &#224; rien ne s'est pas faite toute seule, mais au fil d'un &lt;i&gt;travail du r&#233;cit&lt;/i&gt; opini&#226;trement men&#233; dans le sens de l'annulation par insigni&#173;fiance ou de la d&#233;valuation par d&#233;rision (le feuil&#173;leton t&#233;l&#233;visuel tir&#233; du &lt;i&gt;who's who&lt;/i&gt; d'Hamon-Rot&#173;man est &#224; cet &#233;gard exemplaire). En notant au passage &#8212; et avec circonspection car, &#224; la diff&#233;&#173;rence de nombreux analystes, je me m&#233;fie par-dessus tout de l'exportation des concepts hors de leur sph&#232;re de validit&#233; &#8212; que ce travail du r&#233;cit semble susceptible d'&#234;tre rapproch&#233; du (je n'ai pas dit : assimil&#233; au) travail du r&#234;ve dont on pour&#173;rait montrer qu'il reprend les quatre m&#233;canismes de d&#233;formation. &lt;i&gt;Condensation&lt;/i&gt; (un nom, une &#171; personnalit&#233; &#187; contient/repr&#233;sente/r&#233;sorbe une multitude d'acteurs, leurs actes et leur pens&#233;e) ; &lt;i&gt;d&#233;placement&lt;/i&gt; (substitution aux questions soulev&#233;es en et par mai 68 de probl&#233;matiques secondaires ou h&#233;t&#233;rog&#232;nes ; confection de pseudo-responsa&#173;bles du mouvement choisis de pr&#233;f&#233;rence parmi ceux qui le combattaient, p&#233;riph&#233;riques &#224; celui-ci ou anodins) ; &lt;i&gt;prise en compte de la figurabilit&#233;&lt;/i&gt; (pr&#233;&#173;pond&#233;rance des images sur la conceptualisation et l'analyse, mais aussi r&#233;encodage de 68 par toute une batterie de r&#233;f&#233;rences imaginaires contempo&#173;raines pr&#233;gnantes : le &#171; r&#233;tro &#187;, l'&#171; id&#233;alisme&#173;g&#233;n&#233;reux-mais-na&#239;f &#187;, la &#171; violence &#187;, la &#171; mode &#187;, l'&#171; individualisme &#187;, la &#171; communication &#187;, etc.) ; &lt;i&gt;&#233;laboration secondaire&lt;/i&gt;, enfin (r&#233;&#233;criture lin&#233;aire des &#171; &#233;v&#233;nements &#187;, imputations causales sans surprise, r&#233;duction &#224; des finalit&#233;s revendicatives, claire conscience postul&#233;e des actes et des enjeux, positivations multiples, coh&#233;rence factice, int&#233;gration &#224; l'ordre de la politique, intelligibilit&#233; globalement ma&#238;tris&#233;e).&lt;br class='manualbr' /&gt;Toutefois, et c'est ici notamment que la comparaison avec le travail du r&#234;ve marque le pas, ce travail du r&#233;cit, m&#234;me si l'inconsistance de son contenu manifeste n'est peut-&#234;tre pas &#224; prendre au pied de la lettre, se solde par un vaste d&#233;sinvestissement de l'&#171; objet &#187; 68 &#8212; ce qui &#233;tait &#233;videmment l'effet recherch&#233; : Il ne s'agit m&#234;me plus de rejouer la &#171; c&#233;r&#233;monie de l'enterre-ment &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;CI. Lefort, ibid.&#034; id=&#034;nh17-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais de d&#233;terrer un cadavre pour s'assurer qu'il est bien mort : vous pouvez lui mettre des doigts dans les trous ou l'exhiber dans une cage, vous voyez bien qu'il ne moufte pas. Plut&#244;t que d'exorcisme, donc, proc&#233;dure encore &#224; l'honneur il y a dix ans, mieux vaudrait parler maintenant de v&#233;rification-r&#233;assurance phobo-obsessionnelle ou, plus pertinemment, de &lt;i&gt;cryog&#233;nisation&lt;/i&gt;, le caisson &#233;tant de verre pour le son et lumi&#232;re d&#233;cennal et verrouill&#233; &#224; double tour, on ne sait jamais &#8212; ou plut&#244;t &#171; on sait bien mais quand m&#234;me... &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;2. Fixation et appropriation ou le charme discret des l&#233;ninistes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reviendrai dans la seconde partie sur le r&#244;le jou&#233; il y a vingt ans par les chefs de groupuscules l&#233;ninistes, consid&#233;rant plut&#244;t ici la place occup&#233;e de nos jours par les m&#234;mes dans l'op&#233;ration narrative.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#192; de rares exceptions pr&#232;s &#8212; protagonistes-alibis ponctuellement sollicit&#233;s pour prononcer quelques mots sans importance ; D. Cohn-Bendit requis parce que depuis vingt ans affubl&#233; du r&#244;le de contenant et de condensateur-vedette hormis ces exceptions, l'&#233;crasante majorit&#233; des com&#233;diens charg&#233;s d'animer la comm&#233;moration &#233;taient &#8212; deux ou trois fossiles sont encore &#8212; d'ob&#233;dience l&#233;niniste (trotskistes ou mao&#239;stes, apr&#232;s une longue immersion dans le stalinisme estudiantin version U.E.C.).&lt;br class='manualbr' /&gt;Or ces gens sont assur&#233;ment les plus mal plac&#233;s pour disserter sur un mouvement qui s'est justement distingu&#233; par sa rupture avec ce qui d&#233;finissait tant leurs pratiques organisationnelles que leurs conceptions politiques. Un mouvement dont l'axe a &#233;t&#233; le refus et la critique des pouvoirs &#233;conomico-politiques ou techno-bureaucratiques se voit maintenant repr&#233;sent&#233; par ceux qui incarnaient la domination sans partage d'un parti et d'un &#201;tat sur la soci&#233;t&#233; civile : &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187; pour les intimes, que les uns n'ont pas manqu&#233; de soutenir sous les esp&#232;ces assassines de ses performances chinoise, albanaise puis cambodgienne, tandis que les autres l'appelaient de leurs v&#339;ux telle que le c&#233;l&#232;bre inventeur de la militarisation du travail et promoteur des premiers camps &#171; sovi&#233;tiques &#187; la leur avait enseign&#233;e. Un mouvement que les sergents-recruteurs bredouilles s'employ&#232;rent, d&#232;s que la ruine de leurs pr&#233;tentions &#224; le contr&#244;ler fut devenue patente, &#224; d&#233;noncer pour son &#171; spontan&#233;isme &#187;, sa pr&#233;tendue &#171; inorganisation &#187; imputable aux libertaires ou son caract&#232;re de &#171; r&#233;volte petite-bourgeoise &#187;, avant de d&#233;couvrir une &#233;ni&#232;me &#171; r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale &#187; l&#224; o&#249; leurs cousins plus exotiques avaient hallucin&#233; des rizi&#232;res vietnamiennes.&lt;br class='manualbr' /&gt;Si le potentiel subversif du mouvement en question r&#233;sidait dans son incontr&#244;lable extension, dans ses surgissements impr&#233;visibles, dans son d&#233;veloppement prot&#233;iforme, irr&#233;ductible &#224; quelque cadre, circonscription, localisation organisationnelle que ce f&#251;t ; si le danger qu'il repr&#233;sentait pour la soci&#233;t&#233; institu&#233;e consistait dans la r&#233;action en cha&#238;ne du refus et l'inventivit&#233; criti&#173;que se communiquant de proche en proche &#224; une part consid&#233;rable de l'espace social, &#233;chappant non seulement aux emprises institutionnelles mais encore &#224; la ma&#238;trise des protagonistes eux-m&#234;mes, il est clair que l'identification du mouve&#173;ment &#224; quelques pseudo-leaders, sa fixation dans les limites de leur juridiction constituent d&#233;j&#224; un dispositif de contr&#244;le et un proc&#233;d&#233; d'endigue&#173;ment, voire de neutralisation. Cela valant de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale et quels que soient les &#171; repr&#233;sen&#173;tants &#187; retenus en vue de remplir cette t&#226;che si n&#233;cessaire au maintien des conflits dans des limi&#173;tes tol&#233;rables par le syst&#232;me : ainsi naissent les &#171; interlocuteurs-valables &#187; pour la n&#233;gociation. La rar&#233;faction de tels partenaires en 68 (ceux qui, &#224; l'instar de Geismar, ont voulu t&#226;ter de cette fonction s'y sont couverts de ridicule parce qu'ils ne disposaient d'aucun pouvoir effectif) n'a pas peu contribu&#233; &#224; l'affolement de l'&#201;tat.&lt;br class='manualbr' /&gt;Il n'y a donc pas &#224; s'&#233;tonner que surviennent, sur le moment et plus encore dix ou vingt ans apr&#232;s, des candidats &#224; l'appropriation. Il y a en revanche &#224; se demander pourquoi ceux-l&#224; plut&#244;t que d'autres obtiennent aujourd'hui un mono&#173;pole de la parole dans l'espace m&#233;diatique de la comm&#233;moration. C'est que plusieurs de leurs traits distinctifs les y destinaient.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Gens de pouvoir ils furent (qui dans l'Uni&#173;versit&#233;, qui dans un groupuscule o&#249; il exer&#231;ait l'art de la manipulation des militants, etc.), gens de pouvoir ils demeurent. &lt;i&gt;Ceux-l&#224;&lt;/i&gt;, et non &#171; les soixante-huitards &#187; comme on l'entend partout, ont &#171; r&#233;ussi &#187;, sont devenus des privil&#233;gi&#233;s ou des dominants, &lt;i&gt;parce qu'ils l'&#233;taient d&#233;j&#224;&lt;/i&gt;. Les interlo&#173;cuteurs-valables ont tout simplement conserv&#233; ou d&#233;velopp&#233; leur position d'&#233;nonciation, leur fonc&#173;tion repr&#233;sentative et leur capital de reconnais&#173;sance officielle.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Ils sont la d&#233;monstration vivante de la vanit&#233; de 68. Soit parce que, repentis, ils d&#233;noncent leurs propres erreurs de jeunesse identifi&#233;es aux erreurs du mouvement (cas le plus fr&#233;quent), exhibant leur adh&#233;sion pros&#233;lyte &#224; l'ordre social moderne/post-moderne humain et d&#233;mocratique. Soit parce que leur qualit&#233; de l&#233;ninistes pers&#233;v&#233;&#173;rants rec&#232;le au moins trois vertus exploitables. La premi&#232;re est de l'ordre de la farce : chacun sait (sauf eux ? pas si s&#251;r) le mod&#232;le bolchevique par&#173;faitement inapte &#224; informer aucun processus r&#233;volutionnaire en nos contr&#233;es n&#233;o-capitalistes. Laisser ses tenants radoter publiquement est d'une cruaut&#233; bien comprise. La deuxi&#232;me n'est pas plus myst&#233;rieuse : par leurs affinit&#233;s avec divers totalitarismes, ces gens sont rest&#233;s, malgr&#233; leur conversion au style &#171; cool &#187;, r&#233;ellement repoussants. Ils incarnent en outre, depuis des lustres, &lt;i&gt;l'&#233;chec&lt;/i&gt; des r&#233;volutions (&#224; commencer par l'&#233;chec de 68 dont le reflux marque l'aube de leur &#233;ph&#233;m&#232;re prosp&#233;rit&#233;), leur d&#233;voiement &#233;tatico-policier syst&#233;matiquement pr&#233;sent&#233; par nos &#171; d&#233;mocrates &#187; comme pente fatale, id&#233;e au demeurant bien ancr&#233;e dans la population. La troisi&#232;me, enfin, n'est qu'apparemment para&#173;doxale au regard des deux pr&#233;c&#233;dentes : avec eux, on reste entre soi. Malgr&#233; tout ce qui les oppose &#224; la &#171; soci&#233;t&#233; bourgeoise &#187;, ils s'accordent en effet avec elle sur des donn&#233;es aussi cruciales que le maintien du pouvoir d'&#201;tat, de la division diri&#173;geants/ex&#233;cutants, du travail forc&#233; ou du salariat. Mieux vaut encore entendre ces gens somme toute s&#233;rieux et bien domicili&#233;s plut&#244;t qu'on ne sait quel d&#233;viant politique peut-&#234;tre encore por&#173;teur de rage.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Dans chacun de ces cas de figure, o&#249; les pr&#233;&#173;somptueux propri&#233;taires sont chang&#233;s &#224; leur insu en marionnettes, c'est l'ensemble du mouvement qui se trouve atteint, &#224; travers ceux auxquels on l'a identifi&#233;, par la disqualification qui les frappe. Laquelle n'est &#233;videmment pas sans participer de l'actuelle disqualification g&#233;n&#233;ralis&#233;e des conte-nus politiques dont ils manifestent bien, &#224; leur &#233;chelle, la d&#233;rision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;3. Rationalisation politique ou d&#233;valuation du politique ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dernier point m'am&#232;ne &#224; reconsid&#233;rer une affirmation que j'avais avanc&#233;e en 1978&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans Le Matin de Paris du 27 mai 1978, &#224; propos de l'&#233;mission de P.-A. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : la fonction de codage politique, la r&#233;sorption dans l'ordre du politique assur&#233;e par cette premi&#232;re comm&#233;moration. Jugement pertinent voici dix ans, il semble &#224; pr&#233;sent quelque peu en porte &#224; faux. Non pas que l'op&#233;ration de r&#233;duction du mouvement &#224; des finalit&#233;s et des formes compatibles ou congruentes avec l'organisation sociopolitique (objectifs revendicatifs, &#171; contestation &#187; n&#233;gociable, repr&#233;sentation, etc.) n'ait plus cours : c'est une sorte d'acquis implicite, en sous-couche, du discours sur 68. Mais l'axe de ce discours est dor&#233;navant ailleurs.&lt;br class='manualbr' /&gt;De m&#234;me qu'il n'y a plus grand-chose &#224; exorciser, il n'y a plus rien &#224; affronter, &#224; vouloir ni &#224; promouvoir. La comm&#233;moration accomplit, dans son secteur particulier, l'annulation du politique, elle exhibe la dissolution de ses enjeux. Ce qu'il s'agit de montrer, c'est le d&#233;risoire de toute conflictualit&#233;, la disqualification de l'ethos critique, son archa&#239;sme et son absence de toute pertinence contemporaine. Le discours sur 68 appara&#238;t d&#233;sormais comme un moment et un op&#233;rateur du &lt;i&gt;d&#233;sinvestissement&lt;/i&gt; global non seulement de la sph&#232;re de la politique sp&#233;cialis&#233;e, mais de l'ordre m&#234;me du politique, d&#233;valu&#233; en tant que sc&#232;ne permettant de poser les questions relatives aux modalit&#233;s de l'&#234;tre-ensemble, en tant que &lt;i&gt;probl&#233;matique&lt;/i&gt; du rapport social, en tant que possibilit&#233; virtuellement illimit&#233;e d'en interroger la texture et le devenir. Ces questions ne se posent plus : entendez comme elles sont discordantes, &#224; peine audibles, elles appartiennent dor&#233;navant au &lt;i&gt;pittoresque archa&#239;que&lt;/i&gt;, au m&#234;me titre que la voix nasillarde du speaker des Actualit&#233;s Gaumont, tout cela fait sourire, bient&#244;t b&#226;iller. Telle est la tonalit&#233; g&#233;n&#233;rale des &#233;missions, niaisement goguenardes parfois, imperturbablement &#171; cool &#187; toujours, celle de la plupart des textes aussi, qui nous parlent d'une agitation f&#233;brile et vaine, sans motifs ni r&#233;sultats &#8212; &lt;i&gt;much ado about nothing&lt;/i&gt; qui ne peut faire l'objet que d'une narration confuse, distraite et vaguement perplexe, d'une perplexit&#233; &#224; la mesure de la bizarrerie de ce &lt;i&gt;curiosum&lt;/i&gt; historique, ou plut&#244;t exotique, car il n'y a plus d'Histoire, et c'est cela, chers t&#233;l&#233;spectateurs, qu'il s'agit de vous donner &lt;i&gt;&#224; voir&lt;/i&gt;. C'en est fini du prol&#233;tariat-sujet de l'Histoire, cela tout le monde le sait, mais plus largement, c'en est fini de l'id&#233;e saugrenue que les hommes auraient &#224; faire advenir des conditions leur permettant de r&#233;gler eux-m&#234;mes et &lt;i&gt;collectivement&lt;/i&gt; leurs affaires. &#171; C'est pas un bon plan &#187;, comme disent les robots. D&#233;sertification et d&#233;sertion de la sc&#232;ne historique, plus de destin&#233;e &#224; prendre en charge collectivement, plus rien que l'identit&#233; &#224; soi-m&#234;me &#224; jamais introubl&#233;e d'une &#233;poque qui a &#233;vacu&#233; jusqu'&#224; l'id&#233;e de discontinuit&#233; (sauf celle qui la s&#233;pare de l'&#171; archa&#239;que &#187;) pour se mirer dans un pr&#233;sent d&#233;finitif.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'essentiel n'est donc plus de rabattre les coordonn&#233;es de la politique sur 68 mais d'en expurger toute valence historique, d&#233;sormais vers&#233; qu'il est &#224; la rubrique des faits divers ou, plus exactement, au registre de la petite fiction : relevant non plus de la logique historienne de la &lt;i&gt;restitution&lt;/i&gt; &#8212; o&#249; la question du sens et celle de la v&#233;rit&#233; pouvaient encore &#234;tre pos&#233;es &#8212; mais de la logique audiovisuelle du &lt;i&gt;montage&lt;/i&gt; o&#249; le r&#233;cit s'est chang&#233; en clip.&lt;br class='manualbr' /&gt;C'est de l'une &#224; l'autre de ces deux fonctions qu'en une dizaine d'ann&#233;es la comm&#233;moration a gliss&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. &#201;l&#233;ments d'analyse.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un m&#233;lange, tr&#232;s imparfait, de rappels, d'arguments et de postulats destin&#233; &#224; fournir quelques points de rep&#232;re pour l'&#233;tude de mai-juin 68. J'y ai mis ce qui constitue &#224; mes yeux le &lt;i&gt;minimum crit&#233;riologique&lt;/i&gt; requis pour &#233;chapper au syncr&#233;tisme et aux contresens les plus courants dans l'abord de cette p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;I. La notion de mouvement.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'ai utilis&#233;e parce qu'elle &#233;voque mieux que d'autres, en raison de sa part d'impr&#233;cision, l'acti&#173;vit&#233; multiforme et transversale &#224; tous les secteurs de la vie sociale qui a caract&#233;ris&#233; mai et juin. L'id&#233;e de &#171; mouvement &#187; est aussi entach&#233;e d'une certaine impr&#233;cision temporelle ; &#224; ce titre, elle invite &#224; ne pas dissocier ces deux mois de leurs prolongements (luttes f&#233;ministes et de minorit&#233;s, antipsychiatrie, tentatives communautaires, contre-culture, &#233;cologie, r&#233;gionalismes, etc.) ni de leurs pr&#233;mices.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le terme est &#233;galement ad&#233;quat pour d&#233;si&#173;gner ce qui fut un ensemble de composantes h&#233;t&#233;roclites dont la convergence a amplement &#233;rod&#233; les particularit&#233;s inconciliables. De cela, le &lt;i&gt;Mouvement du 22 mars&lt;/i&gt; est bien s&#251;r exemplaire qui a momentan&#233;ment r&#233;alis&#233; le d&#233;passement des antagonismes groupusculaires et, davantage, une relative d&#233;composition des idiosyncrasies groupusculaires, le plus souvent dans le sens d'une radicalisation (la plupart des l&#233;ninistes qui y particip&#232;rent furent rapidement gagn&#233;s &#224; la d&#233;mocratie directe, &#224; l'exception de quelques-uns te S. July ou A. Geismar trop attach&#233;s aux proc&#233;d&#233;s bureaucratiques qu'ils r&#233;ussirent sans doute a r&#233;introduire, mais pas avant le d&#233;clin et toujours en coulisses).&lt;br class='manualbr' /&gt;Le &lt;i&gt;22 mars&lt;/i&gt; (qui n'est d'ailleurs pas r&#233;ductible &#224; un simple &lt;i&gt;melting pot&lt;/i&gt; groupusculaire, ayant compt&#233; de nombreux &#171; inorganis&#233;s &#187;) n'&#233;tait pourtant qu'un cas de figure d'une pratique d&#233;passant le cadre de toute organisation ou regroupement particulier, se d&#233;veloppant non seulement sous la forme auto-organisationnelle des Comit&#233;s d'action dont on comptait fin mai un demi-millier, mais aussi bien sous les esp&#232;ces de multiples initiatives micro-groupales voire indivi&#173;duelles, ou de la participation massive &#224; la mise en &lt;i&gt;d&#233;bat&lt;/i&gt; de l'ordre du monde. C'est cet ensemble inquantifiable, sans limites spatiales exactement assignables, que le terme de &#171; mouvement &#187; vient indiquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;2. Le r&#244;le des l&#233;ninistes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en finir avec les effets interpr&#233;tatifs de l'imposture, quelques pr&#233;cisions, soulign&#233;es avec une lourdeur proportionnelle &#224; son insistance.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mao&#239;stes et trotskistes (parmi ces derniers, les &#171; lambertistes &#187; du C.L.E.R./F.E.R./O.C.I. ne sont m&#234;me pas &#224; prendre en compte, s'&#233;tant d'embl&#233;e auto-exclus d'un mouvement jug&#233; par eux r&#233;actionnaire et enferm&#233;s &#171; pour ne pas se couper de la classe ouvri&#232;re &#187; dans leur caserne d'o&#249; ils ne sortirent plus que pour tenter de dis&#173;perser manifestants ou barricadiers [8 et 10 mai] et d&#233;noncer leur &#171; aventurisme &#187;) &lt;i&gt;n'ont pas &#171; fait &#187; mai-juin 68,&lt;/i&gt; ils en ont &#233;t&#233; les &lt;i&gt;adversaires&lt;/i&gt;, et ils l'ont &lt;i&gt;combattu&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Ils en ont &#233;t&#233; les adversaires : parce que leur conception et leur pratique de l'organisation, leur id&#233;ologie et leurs buts politiques co&#239;ncidaient int&#233;gralement avec ce que le mouvement rejetait. Soit : hi&#233;rarchie et division dirigeants/ex&#233;cutants ; r&#233;tention d'information ; ethos disciplinaire ; temporalit&#233; dissuasive (face &#224; l'exigence de l'&#171; ici et maintenant &#187;, sp&#233;cifique du mouvement, ils opposaient un diff&#233;rer ind&#233;fini : &#171; conditions objectives &#187; pas encore &#171; m&#251;res &#187;, &#171; conscience des masses &#187; non plus, attente de directives, lenteurs du &#171; travail politique &#187;, perspectives de &#171; transition &#187;, &#233;chelonnements programmatiques...) ; centralisme ; &#233;lectoralisme de certains ; &#233;tatisme de tous (sans parler de la th&#232;se mao&#239;ste du &#171; r&#233;visionnisme &#187;, l'&#171; analyse &#187; trotskiste, botanique ou biologique, de la structure de l'U.R.S.S. en termes de caste &#171; parasite &#187; ou de &#171; d&#233;g&#233;n&#233;rescence &#187; pr&#233;servait la fiction d'un &#201;tat malgr&#233; tout &#171; ouvrier &#187; dans ses &#171; bases &#187; &#8212; elle am&#232;nera un Krivine &#224; appeler &#224; voter P.C. fin mai) ; totalitarisme (soutien de la part des mao&#239;stes aux pires pouvoirs de type stalinien : Chine, R.D.V.N., Albanie, Cambodge, sans compter l'U.R.S.S. jusqu'en 1956 ; parfois aussi de la part des trotskistes, quoique de fa&#231;on moins inconditionnelle : R.D.V.N., Cuba, sans oublier, pour eux aussi, une filiation bolchevique quelque peu charg&#233;e en mati&#232;re de crimes d'&#201;tat) ; ouvri&#233;risme ; critique limit&#233;e du capitalisme et &#171; projets de soci&#233;t&#233; &#187; recueillant cons&#233;quemment des &#233;l&#233;ments fondamentaux de l'ordre &#233;conomico-politique.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Ils l'ont combattu : parce que les mieux plac&#233;s d'entre eux ont &#233;t&#233; des n&#233;gociateurs auto-proclam&#233;s. Parce que le 16 mai au soir, &#224; Nanterre, ils s'opposaient &#224; la diffusion d'un appel &#224; l'occupation des usines et &#224; la formation de conseils ouvriers &#233;manant du Comit&#233; d'occupation de la Sorbonne, arguant qu'ils n'avaient &#171; pas d'ordres &#224; donner aux ouvriers &#187; quand chacun savait Sud-Aviation occup&#233;e depuis deux jours &#224; Nantes et que le mouvement commen&#231;ait de s'&#233;tendre (N.M.P.P. &#224; Paris, Renault &#224; Cl&#233;on). Parce que, du d&#233;but &#224; la fin, ils n'ont eu d'autre id&#233;e ni strat&#233;gie &#8212; si malheureuse f&#251;t-elle &#8212; que de prendre la direction&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Octobre, n&#176; 2 (mars-avril 1967), journal du secteur Nanterre de la J.C.R. : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; d'un mouvement qui les rejetait toutes et de lui imposer la forme parti dont il &#233;tait la n&#233;gation en actes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les trotskistes feront pour 1968 la m&#234;me &#171; analyse &#187; que pour 1936 et 1945 : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Parce que d&#232;s les premiers signes du reflux qui leur permit d'acc&#233;der &#224; une position dominante et de faire r&#233;gner la langue de bois militante, ils s'empress&#232;rent de discr&#233;diter le mouvement, maniant le mensonge et la calomnie&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;p&#233;tons que selon les chefs de la J.C.R./L.C.R. l'&#233;chec de mai fut (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Parce que le 24 mai, alors que la Bourse &#233;tait incendi&#233;e, alors que Paris &#233;tait aux mains des manifestants, un responsable de la J.C.R. invectivait la foule &#224; l'Op&#233;ra pour lui demander de se replier au Quartier latin (pendant que le service d'ordre de l'U.N.E.F. et du P.S.U. emp&#234;chait la prise des minist&#232;res des finances et de la justice&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. D. et G. Cohn-Bendit, Le Gauchisme, rem&#232;de &#224; la maladie s&#233;nile du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;). Parce que les m&#234;mes ont donn&#233; la mesure de leurs ambitions en cautionnant le 27 mai &#224; Charl&#233;ty le premier enterrement politicien du mouvement, n&#233;gociant le lendemain avec les chefs maoistes le sort de celui-ci.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Parce que, incorrigibles donneurs de le&#231;ons, ils ne purent jamais concevoir aucun mouvement de masse autrement que comme masse de man&#339;uvre dont on &lt;i&gt;s'empare&lt;/i&gt;, et qu'&#224; ce titre ils se sont oppos&#233;s partout o&#249; ils l'ont pu aux initiatives qu'ils ne contr&#244;laient pas. Parce qu'&#224; l'encontre de l'autonomie et de l'autogestion des luttes qui se d&#233;veloppaient, ils ne savaient proposer que le mot d'ordre hypocritement servile de &#171; servir le peuple &#187; ou celui de l'endoctriner en vue de le mieux r&#233;genter. Parce que, enfin, et j'en termine&#173;rai l&#224;, ils ne furent ni les meneurs ni le moteur du mouvement mais, fleurissant sur son cadavre, son reliquat et le pr&#233;cipit&#233; de son &#233;chec.&lt;br class='manualbr' /&gt;Entendons-nous. Je ne dis pas qu'ils ont &#233;t&#233; absents du terrain ou inactifs. Je dis qu'il y ont jou&#233; un r&#244;le &#233;minent : celui des &lt;i&gt;adversaires les plus imm&#233;diats&lt;/i&gt; du d&#233;veloppement autonome des luttes, pr&#233;cis&#233;ment &#224; raison de leur pr&#233;sence. Corps &#233;tranger interne, pour reprendre une m&#233;taphore psychanalytique, les l&#233;ninistes se r&#233;partissaient entre un noyau dogmatique immuable ouvertement hostile &#224; ce qui se passait, compos&#233; des principaux dirigeants et de leurs subordonn&#233;s, et une troupe englob&#233;e &#224; diff&#233;rents degr&#233;s par le mouvement, divis&#233;e en une fraction d'&#233;missaires mandat&#233;s pour le contr&#244;ler ou l'infl&#233;chir (infructueux dans leurs tentatives de mainmise, ils furent parfois plus heureux en mati&#232;re d'influence ponctuelle) et un reste m&#233;ta&#173;bolis&#233; par le mouvement, effectivement partie prenante de tout ce qui s'y faisait, mais au prix sinon de son identit&#233; politique du moins de l'abandon d'une part consid&#233;rable des pratiques l&#233;ninistes (ce qui se produisit pour la plupart d'entre eux dans le &lt;i&gt;22 mars&lt;/i&gt;).&lt;br class='manualbr' /&gt;Autant dire que tout abord de cette p&#233;riode devra contourner ou d&#233;construire la version des faits dont aujourd'hui encore ceux au moins des deux premiers cercles ne se d&#233;partissent pas &#8212; qu'ils se rangent parmi les convertis au P.S. et/ou au mod&#232;le japonais ou qu'ils se comptent toujours parmi les h&#233;ritiers de L&#233;nine. Les uns comme les autres ne peuvent penser 68 que par r&#233;troprojection des sch&#232;mes interpr&#233;tatifs qui leur servaient d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;poque, soit qu'en vingt ans ils ne les aient pas chang&#233;s d'un iota, soit que la foi abjur&#233;e perce, de quelque mani&#232;re, sous la religion nou&#173;velle. Ainsi ceux qui, instruisant le &#171; proc&#232;s de 68 &#187; (&lt;i&gt;sic&lt;/i&gt;), y projettent le &#171; messianisme &#187; qui n'&#233;tait que le leur ou, dressant l'acte d'accusation, le r&#233;digent incontinent dans la langue m&#234;me du forfait&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. par exemple le petit texte d'H. Weber in revue Pouvoirs, n&#176; 39, P.U.F., (&#8230;)&#034; id=&#034;nh17-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?767-mai-68-raconte-aux-enfants-2-2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Seconde partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb17-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;E. Morin, in &lt;i&gt;Mai 68 : la br&#232;che&lt;/i&gt;, ouvrage collectif, Fayard, 1968, r&#233;&#233;dit&#233; par les &#233;ditions Complexe, 1988.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. le texte &#233;crit en 1978 par R. Debray et r&#233;gurgit&#233; dans &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt; du 23 mai 1988.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; Relecture &#187;, in &lt;i&gt;Mai 68 : la br&#232;che.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;CI. Lefort, &lt;i&gt;ibid&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Dans &lt;i&gt;Le Matin de Paris&lt;/i&gt; du 27 mai 1978, &#224; propos de l'&#233;mission de P.-A. Boutang et A. Frossard intitul&#233;e &#171; Histoire de Mai &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;i&gt;Octobre&lt;/i&gt;, n&#176; 2 (mars-avril 1967), journal du secteur Nanterre de la J.C.R. : &#171; Il s'agit de se faire reconna&#238;tre dans les actions comme les seuls dirigeants. &#187; Quant aux maoistes, ils donn&#232;rent d&#232;s le 2 mai un aper&#231;u de leurs intentions en tentant, sous les ordres d&#233;lirants de R. Linhart et R. Castro, une prise en main militaire du campus de Nanterre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les trotskistes feront pour 1968 la m&#234;me &#171; analyse &#187; que pour 1936 et 1945 : si la r&#233;volution n'y a pas &#233;t&#233; faite, c'est que manquait le-grand-parti-r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;R&#233;p&#233;tons que selon les chefs de la J.C.R./L.C.R. l'&#233;chec de mai fut imputable au &#171; spontan&#233;isme &#187; et &#224; l'&#171; inorganisation &#187;, et par cons&#233;quent aux anarchistes tenants d'une &#171; r&#233;volte petite-bourgeoise &#187; incompatible avec la R&#233;volution, ainsi qu'un Krivine le postillonnait dans tous les micros passant &#224; sa port&#233;e (cf. &#233;pisode n&#176; 10 de &#171; G&#233;n&#233;ration &#187;), d'accord en cela aussi avec les plus staliniens de ses rivaux pro-Chinois.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. D. et G. Cohn-Bendit, &lt;i&gt;Le Gauchisme, rem&#232;de &#224; la maladie s&#233;nile du communisme&lt;/i&gt;, &#201;d. du Seuil, 1968, p. 75.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. par exemple le petit texte d'H. Weber in revue &lt;i&gt;Pouvoirs&lt;/i&gt;, n&#176; 39, P.U.F., 1986. Il y est question, outre le &#171; mes&#173;sianisme &#187; et le &#171; mill&#233;narisme &#187;, des &#171; bases objectives &#187; ayant manqu&#233; au mouvement, et le plaisant syntagme &#171; cocktail explosif &#187; a remplac&#233; le mot, mais non l'id&#233;e, de contradiction (entre &#171; modernisme &#187; et &#171; archa&#239;sme &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Une tradition hispanique de d&#233;mocratie locale</title>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Assembl&#233;e</dc:subject>
		<dc:subject>&#171; Indign&#233;s &#187; (2011)</dc:subject>

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&lt;p&gt;Eva Botella-Ordinas &amp; Domingo Centenero de Arce &amp; Antonio Terrasa Lozano, &#171; Une tradition hispanique de d&#233;mocratie locale. Les cabildos abiertos du XVIe si&#232;cle &#224; nos jours &#187;, La Vie des id&#233;es, 28 octobre 2011. ISSN : 2105-3030. Par Eva Botella-Ordinas &amp; Domingo Centenero de Arce &amp; Antonio Terrasa Lozano , le 28 octobre 2011, traduit de l'espagnol par Marie Cordoba &#171; Occupe la place ! &#187;, scandent les Indign&#233;s. Selon trois historiens, ce recours aux assembl&#233;es locales (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-151-indignes-+" rel="tag"&gt;&#171; Indign&#233;s &#187; (2011)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Eva Botella-Ordinas &amp; Domingo Centenero de Arce &amp; Antonio Terrasa Lozano, &lt;a href=&#034;http://www.laviedesidees.fr/Une-tradition-hispanique-de.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Une tradition hispanique de d&#233;mocratie locale. Les cabildos abiertos du XVIe si&#232;cle &#224; nos jours &#187;, La Vie des id&#233;es, 28 octobre 2011. ISSN : 2105-3030.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Par Eva Botella-Ordinas &amp; Domingo Centenero de Arce &amp; Antonio Terrasa Lozano , le 28 octobre 2011, traduit de l'espagnol par Marie Cordoba&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Occupe la place ! &#187;, scandent les Indign&#233;s. Selon trois historiens, ce recours aux assembl&#233;es locales s'ancre dans une tradition hispanique puissante et ancienne. Les formes locales de r&#233;publicanisme participatif auraient persist&#233; depuis le Moyen-&#226;ge, malgr&#233; les efforts constants pour les r&#233;duire.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;cennies 1530 et 1820 sont deux moments importants pour l'histoire du r&#233;publicanisme hispanique moderne. Le r&#233;cit national d'aujourd'hui, d'inspiration lib&#233;rale, renverrait sans doute &#224; une d&#233;cennie ant&#233;rieure, aux Communaut&#233;s castillanes et &#224; l'Ind&#233;pendance espagnole, en s'en tenant &#224; l'espace g&#233;ographique p&#233;ninsulaire. Mais le spectre de l'histoire est plus large et nous gagnerons &#224; d&#233;gager de nouvelles perspectives pour mieux comprendre non seulement le pass&#233;, mais aussi la r&#233;alit&#233; actuelle. Le concejo ou cabildo abierto (conseil municipal) s'est perp&#233;tu&#233; comme institution fondamentale de participation citoyenne et de l&#233;gitimation r&#233;publicaine du Moyen-&#226;ge jusqu'&#224; nos jours. Sans lui, on ne peut comprendre ni les ind&#233;pendances hispano-am&#233;ricaines ni le mouvement du 15-M : les pages qui suivent veulent ainsi rendre compte de son r&#244;le, de sa l&#233;gitimation, de sa port&#233;e et de sa trajectoire sur la longue dur&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le r&#233;publicanisme hispanique moderne&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de la d&#233;cennie 1530, Francisco Pizarro fonda Lima et convoqua &#224; cet effet un &#171; concejo &#187; ou &#171; cabildo abierto &#187;. Il en alla de m&#234;me pour l'ind&#233;pendance du P&#233;rou, proclam&#233;e le 28 juillet 1821 apr&#232;s avoir &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;e en &#171; cabildo abierto &#187; de la ville de Lima. Ce ne sera ni le dernier cabildo abierto convoqu&#233; par Pizarro, ni le dernier dans le processus d'ind&#233;pendance du P&#233;rou [1]. Ce pays n'est pas un cas &#224; part ; le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne se produisit sous de nombreuses latitudes am&#233;ricaines du XVIe jusqu'au XIXe si&#232;cle, &#224; l'imitation du mod&#232;le castillan. L'institution du &#171; concejo abierto &#187; ou du &#171; cabildo abierto &#187; existait dans la P&#233;ninsule ib&#233;rique depuis l'&#233;poque m&#233;di&#233;vale, elle v&#233;cut son heure de gloire pendant les Ind&#233;pendances et elle subsiste de nos jours dans la Constitution espagnole de 1978 &#8211; tout comme elle persiste, sous une forme plus d&#233;mocratique, dans la Constitution colombienne de 1991. Le cabildo abierto &#233;tait (il l'est toujours) l'assembl&#233;e des vecinos [2] ayant pouvoir de d&#233;cision sur les affaires qui concernaient tous les habitants d'une municipalit&#233;. Un syst&#232;me de gouvernement local dans lequel gouvernants et gouvern&#233;s se retrouvaient ; une institution qui peut &#234;tre assimil&#233;e &#224; la d&#233;mocratie directe, r&#233;unie en assembl&#233;e ou d&#233;lib&#233;rative (par opposition &#224; la d&#233;mocratie repr&#233;sentative ou lib&#233;rale).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la R&#233;publique romaine, le discours politique du r&#233;publicanisme civique a mis l'accent sur l'importance de la participation citoyenne au gouvernement. Le citoyen se d&#233;finissait par sa capacit&#233; &#224; gouverner et &#224; &#234;tre gouvern&#233; (civitas), qui constituait non seulement un droit (libertas) mais aussi un devoir. C'est pourquoi la res-publica, par le biais de sa constitution ou ordonnancement g&#233;n&#233;ral (pour parler en termes &#171; machiav&#233;liens &#187;) se devait de garantir cette participation : tous les citoyens devaient &#234;tre partie prenante de la personnalit&#233; publique. L'&#233;galit&#233; des droits politiques signifiait qu'on garantissait &#224; l'ensemble du populus une participation politique au gouvernement (faute de quoi le r&#233;publicanisme romain ne concevait pas qu'il p&#251;t exister de res publica ni de libertas), sans qu'il y e&#251;t pour autant &#233;galit&#233; de participation. Il ne s'agissait pas non plus toutefois de la simple d&#233;l&#233;gation gouvernementale donn&#233;e &#224; des repr&#233;sentants, garants des int&#233;r&#234;ts citoyens, car d&#233;l&#233;guer l'autorit&#233; publique comme pour une affaire de droit priv&#233; &#233;tait pour eux la d&#233;finition de la corruption. Pour ce r&#233;publicanisme, la citoyennet&#233; active d&#233;finissait la vertu, qui ne pouvait &#234;tre ni d&#233;l&#233;gu&#233;e, ni distribu&#233;e : celui qui d&#233;l&#233;guait pour pouvoir se consacrer &#224; ses affaires priv&#233;es corrompait la r&#233;publique, il &#233;tait d&#233;fini comme idiota. C'est par l'attention que les citoyens portaient au bien commun que s'exer&#231;ait cette vertu et qu'&#233;tait pr&#233;serv&#233;e la r&#233;publique. [3]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre cl&#233; du langage politique r&#233;publicain a &#233;t&#233; le souci d'&#233;quilibre des pouvoirs et des factions au sein du gouvernement d'une res-publica. &#201;viter qu'une des parties ne s'impose aux autres contribue &#224; pr&#233;server la r&#233;publique de la corruption, en maintenant l'objectif du bien commun. Dans une monarchie, il n'existe ni libert&#233; ni citoyennet&#233;, parce que l'une des parties se trouve au-dessus du reste. Certes, la monarchie anglaise adopta une part du langage r&#233;publicain, en argumentant que son gouvernement &#233;tait mixte de par l'&#233;quilibre des pouvoirs. [4] Mais de tels arguments ne signifient pas que le gouvernement de la monarchie britannique &#233;tait d&#233;mocratique, ni que le sujet-citoyen anglais &#233;tait politiquement actif ; ils n'indiquent pas davantage que l&#224; o&#249; cet argument de l&#233;gitimation n'&#233;tait pas avanc&#233; r&#233;gnait l'absolutisme, comme cela peut &#234;tre le cas des territoires de la Monarchie d'Espagne (d&#233;pourvus d'un ordonnancement juridique unificateur), ou de la monarchie castillane elle-m&#234;me (sans parlement v&#233;ritable). [5] Les discussions historiographiques de ce type partent de pr&#233;suppos&#233;s inexacts et sont source de confusion. L'histoire du r&#233;publicanisme s'incarne habituellement dans des communaut&#233;s politiques tr&#232;s diff&#233;rentes : la cit&#233;-&#201;tat grecque, la r&#233;publique imp&#233;riale romaine, les cit&#233;s-&#201;tats italiennes, ou l'empire anglais. Ces r&#233;publiques sont tenues pour autonomes, mais cette autonomie &#233;tait loin d'&#234;tre av&#233;r&#233;e dans tous les cas, et elle n'&#233;tait d'ailleurs pas n&#233;cessaire pour employer le langage r&#233;publicain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le XIIIe si&#232;cle, existait un r&#233;publicanisme qui d&#233;fendait le gouvernement interne d'une communaut&#233; politique en termes de citoyennet&#233;, alors qu'&#224; l'ext&#233;rieur de cette communaut&#233; il acceptait la protection d'un seigneur, dont celle-ci d&#233;pendait. Il y eut des humanistes qui proclam&#232;rent les bienfaits de la vita activa et du vivere civile, l&#233;gitimant &#224; l'int&#233;rieur de leurs villes le gouvernement r&#233;publicain et son souci du bien commun, avec comme mod&#232;le la Rome r&#233;publicaine ; et par ailleurs, ils appuyaient parall&#232;lement le gouvernement ou patronage de l'&#201;glise ou de l'Empire sur ces m&#234;mes villes, qui permettait pr&#233;cis&#233;ment de prot&#233;ger leurs r&#233;publiques, leurs &#201;tats et leurs statuts au del&#224; de leurs fronti&#232;res. Ptol&#233;m&#233;e de Lucques d&#233;fendit Lucques et la papaut&#233; ; Dante, l'Empire et Florence. Ne pas tenir compte de la complexit&#233; du r&#233;publicanisme, en partant de postulats qui touchent davantage &#224; l'historiographie qu'&#224; l'histoire, et chercher le r&#233;publicanisme hispanique uniquement dans les villes : voil&#224; ce qui a emp&#234;ch&#233; de porter attention aux pratiques et aux discours r&#233;publicains hispaniques &#224; l'&#201;poque moderne. [6]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vecindad [7] et citoyennet&#233; active&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous pr&#234;tons attention aux langages et aux vocabulaires politiques (et aux pratiques qu'ils d&#233;signent) nous constatons que les mots cittadino, citizen ou bourgeois peuvent se traduire en castillan par &#171; vecino &#187;. En Castille, jouir de ce statut permettait au vecino &#171; la participation &#224; la vie politique, sociale, &#233;conomique et religieuse &#187;, car &#171; la condition de vecino d'une ville ou d'une villa constitu&#233;e en concejo&#8230; &#233;tait un privil&#232;ge qui supposait la protection d'une l&#233;gislation (droits particuliers, ordonnances) et une justice civile autonome, la jouissance des biens communaux et la participation au moins &#224; certains niveaux du gouvernement local. &#187; Le vecino &#233;tait &#171; un homme adulte, chef de famille et propri&#233;taire &#187;. [8]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concejo abierto &#233;tait une assembl&#233;e de ces vecinos, r&#233;unie pour statuer sur des affaires qui les concernaient tous. La coutume &#233;tait de se r&#233;unir sur la place quand la cloche sonnait, le dimanche, et de consigner par &#233;crit ces r&#233;solutions, qu'on peut trouver en excellent &#233;tat dans les archives espagnoles. L'avantage qu'il y avait &#224; se gouverner par concejos ou cabildos abiertos, argumentait-on, &#233;tait de permettre la solution des rivalit&#233;s entre groupes et de mieux s'occuper du bien commun : &#171; R&#233;unir ces congr&#232;s g&#233;n&#233;raux ferait que les r&#233;solutions s'y prendraient avec un plus grand discernement, pour la satisfaction de tous ou du plus grand nombre de vecinos, et on &#233;viterait proc&#232;s et dissensions &#187;. M&#234;me si les conseils ouverts ont disparu des grandes villes espagnoles au cours du XIVe si&#232;cle, ils se sont maintenus jusqu'aujourd'hui dans de petites localit&#233;s. Dans certains cas, les notables locaux parvinrent &#224; les r&#233;duire durant le XVIIIe si&#232;cle en affirmant que l'opinion majoritaire des moins instruits y pr&#233;valait et portait pr&#233;judice au bien commun. Le double argument &#8211; la plus grande aptitude de certains, mieux &#224; m&#234;me de prot&#233;ger les int&#233;r&#234;ts communs, et une meilleure gouvernabilit&#233; &#8211; s'est maintenu au cours du temps, comme nous le verrons, m&#234;me si l'oligarchie postulante a chang&#233;. [9] Cela &#233;tant, les cabildos abiertos ont conserv&#233; leur importance jusqu'en plein c&#339;ur du XVIIIe si&#232;cle, tout particuli&#232;rement en Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Am&#233;rique, tous les vecinos de la ville, villa ou village se retrouvaient dans le cabildo abierto pour d&#233;battre de sujets d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral : &#171; L'assembl&#233;e qui se fait dans une villa ou village &#224; l'appel de la cloche, pour qu'y assistent tout ceux du lieu qui le voudraient, pour avoir lieu d'y traiter quelque sujet d'importance ou dont il puisse r&#233;sulter quelque charge qui retombe sur tous ; chose qu'on ex&#233;cute afin que nul ne puisse ensuite r&#233;clamer &#187;. Souvent les emplois dans l'administration coloniale &#233;taient propos&#233;s en cabildo ouvert, pour &#234;tre ensuite ratifi&#233;s par les autorit&#233;s de la Couronne. Le statut de vecino requ&#233;rait &#171; des propri&#233;t&#233;s, de la rente, des r&#233;partitions d'Indiens dans la plupart des cas &#187; ainsi que r&#233;sidence et protection de la localit&#233;. Les non-propri&#233;taires et les personnes en situation de minorit&#233; civile (par exemple, les femmes et les natifs am&#233;ricains) ne jouissaient pas de la condition de vecino dans les &#171; r&#233;publiques d'Espagnols &#187;. [10]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les natifs am&#233;ricains avaient beau &#234;tre civilement mineurs dans les &#171; r&#233;publiques d'Espagnols &#187;, ils pouvaient toutefois acqu&#233;rir la condition de vecinos dans leurs &#171; r&#233;publiques d'Indiens &#187;, tant la complexit&#233; de la Monarchie espagnole &#233;tait grande. L'organisation pr&#233;-inca&#239;que n'&#233;tait pas vue d'un bon &#339;il par la couronne castillane, car on comprenait qu'elle consistait en l'&#233;lection du seigneur par la communaut&#233; : une telle autonomie vis-&#224;-vis de l'ext&#233;rieur pouvait mettre en p&#233;ril son rapport de vassalit&#233; &#224; la couronne (et les rentes qui en d&#233;rivaient) et son appartenance &#224; la monarchie espagnole. C'est pourquoi les chroniqueurs castillans, comme Jos&#233; de Acosta, la nomm&#232;rent d'un terme castillan en voie d'extinction (la behetr&#237;a [11]) : &#171; Selon des conjectures tr&#232;s &#233;videntes, pendant tr&#232;s longtemps ces hommes n'ont point eu de Rois, ni de R&#233;publique concert&#233;e, mais vivaient en behetr&#237;as &#187;. Cependant, le renoncement &#224; l'autonomie ext&#233;rieure n'entra&#238;nait pas l'occultation d'un mode de gouvernement r&#233;publicain interne, en charge de la gestion par tous de ce qui incombait &#224; tous (comme dans le cas castillan, dans la Florence de Dante ou la Lucques de Ptol&#233;m&#233;e de Lucques). De fait, on usait d'une terminologie r&#233;publicaine pour d&#233;crire l'autogouvernement des &#171; r&#233;publiques d'Indiens &#187;. Celles-ci &#233;taient gouvern&#233;es soit sur le mode de l'assembl&#233;e (comme dans certains cabildos abiertos p&#233;ruviens), soit sur le mode repr&#233;sentatif (comme dans certains villages mexicains). Au Mexique seuls &#171; &#233;taient vecinos des villages les Indiens p&#232;res de famille, dont les anc&#234;tres avaient &#233;t&#233; les fondateurs du village o&#249; ils r&#233;sidaient &#187;, mais la terminologie &#233;tait d&#233;lib&#233;r&#233;ment r&#233;publicaine puisque le crit&#232;re d'exclusion s'exprimait de la fa&#231;on suivante : &#171; comme [il n'&#233;tait] pas vecino, il n'&#233;tait pas qualifi&#233; l&#233;galement pour obtenir des emplois [qui &#233;taient] destin&#233;s &#8230; &#224; r&#233;compenser l'honn&#234;te disposition des patriciens &#187;. Au P&#233;rou, &#171; dans les assembl&#233;es, les magistrats et les Indiens p&#232;res de famille prenaient des d&#233;cisions sur l'administration de la justice, des imp&#244;ts et de la police&#8230; Pouvaient y prendre part les Indiens p&#232;res de famille de la paroisse, des quartiers, villages, chefs-lieux, cantons annexes ou ayllus, selon l'int&#233;r&#234;t qu'ils avaient dans les affaires trait&#233;es &#187;. Le langage, &#224; nouveau, est nettement r&#233;publicain : &#171; En 1797, l'auxiliaire d'un des procureurs g&#233;n&#233;raux pour les natifs &#187; soutenait qu'il avait &#171; re&#231;u du procureur&#8230; six pesos pour le voyage qu'[il] avai[t] fait au village de Surco afin d'assister au cabildo r&#233;uni par les maires et la population commune dudit village au sujet de diverses affaires relatives &#224; la dite population &#187;. [12]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous le signalions au d&#233;but, les cabildos abiertos eurent leur heure de gloire pendant le d&#233;roulement des processus d'ind&#233;pendance. C'est au travers de cabildos abiertos que se firent de nombreuses proclamations d'ind&#233;pendance et d'&#233;mancipation, et que s'&#233;labor&#232;rent souvent les constitutions des juntes et les constitutions politiques. Les ind&#233;pendances tir&#232;rent l&#233;gitimit&#233; de l'argument selon lequel la Monarchie espagnole, de par les Statuts de Bayonne (1808), passait sous la coupe de la France et disparaissait comme acteur politique international. Etant donn&#233;e l'incapacit&#233; du titulaire de la souverainet&#233;, le roi, &#224; maintenir celle-ci, on expliquait que la souverainet&#233; de la couronne d'Espagne (&#201;tat reconnu par le droit international comme souverain) passait aux mains de juntas. Les juntas &#233;taient une sorte de &#171; corps politique de la communaut&#233; locale &#187;, &#224; l'image des municipalit&#233;s, dont la constitution donnait &#171; une corpor&#233;it&#233; politique au peuple &#187;, qui n'&#233;tait pas autre chose que la communaut&#233; des vecinos. Ainsi donc, les juntas ne pr&#233;tendaient pas repr&#233;senter le peuple [pueblo] souverain, figure qui n'existait pas, mais les villages [pueblos], afin d'abriter la souverainet&#233; royale en vertu de leur l&#233;gitimit&#233; institutionnelle et traditionnelle. Au bout du compte, si un cabildo gouvernait ou rendait justice, il le faisait au nom de la couronne. C'est ce r&#244;le que refl&#232;te le d&#233;nouement de Fuenteovejuna de Lope de Vega, lorsque le roi lui-m&#234;me prend acte de l'ex&#233;cution du commandeur aux mains d'une partie du village (communaut&#233; parfaite qui ne peut se tromper ni &#234;tre punie), puis reprend son pouvoir de justice. Partie de la couronne, les cabildos pouvaient, par la r&#233;union de leurs vecinos sur la place publique, g&#233;rer la souverainet&#233;, maintenant ainsi la Monarchie espagnole comme un Etat ind&#233;pendant dans l'ordre international : dans ce cas-l&#224; et &#224; ce niveau, ils incarnaient la justice royale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vecino-citoyen de la Constitution de Cadix (1812) s'identifia en fin de compte &#224; celui qui existait dans l'ordre ant&#233;rieur : &#171; un homme &#226;g&#233; de plus de vingt-cinq ans, d&#233;pourvu de traits signalant une ascendance africaine, catholique assur&#233;ment, r&#233;put&#233; vecino de quelque village, qui ne serv&#238;t point dans la maison d'autrui et qui b&#233;n&#233;fici&#226;t d'un office, d'un emploi ou v&#233;c&#251;t de ses rentes d'une mani&#232;re &#8216;notoirement connue' par la communaut&#233; &#187;. Beaucoup d'eau a d&#251; couler pour que les nombreux exclus de la citoyennet&#233; (comme les femmes et les serviteurs) finissent par y acc&#233;der. Inclusion qui n'est toujours pas compl&#232;te, puisqu'il existe aujourd'hui dans l'Union europ&#233;enne des restrictions &#224; la citoyennet&#233; fond&#233;es sur la r&#233;sidence et la capacit&#233; &#233;conomique. Depuis les ind&#233;pendances jusqu'&#224; nos jours, la forme originale du cabildo abierto comme m&#233;canisme citoyen de participation politique a &#233;t&#233; d&#233;natur&#233;e. Les cabildos abiertos, la d&#233;mocratie d'assembl&#233;es et les vecinos s'endormirent du sommeil des justes : les Cort&#232;s, les hommes politiques et la repr&#233;sentation devinrent les protagonistes de la vie publique et de l'histoire, sa servante. [13]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cabildos abiertos vs/ corporations priv&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Semblables au village d'Ast&#233;rix, il existe des endroits recul&#233;s o&#249; les cabildos abiertos ont r&#233;sist&#233; aux assauts du temps, et o&#249; les vecinos se sont gouvern&#233;s par le moyen d'assembl&#233;es jusqu'aujourd'hui. La Constitution espagnole de 1978 t&#233;moigne de leur existence, lorsqu'elle signale de fa&#231;on ambigu&#235; que &#171; La loi r&#232;glera les conditions dans lesquelles pourra s'exercer le r&#233;gime de concejo abierto &#187;. La loi, de 1985, explicite que &#171; 1. Fonctionnent sous le r&#233;gime de Concejo Abierto : a. Les municipalit&#233;s qui, de fa&#231;on traditionnelle et volontaire, ont recours &#224; ce r&#233;gime particulier de gouvernement et d'administration. b. Egalement ceux pour lesquels, de par leur localisation g&#233;ographique, une meilleure gestion des int&#233;r&#234;ts municipaux ou d'autres circonstances le rendent recommandable. &#187; Le 29 janvier 2011, cette loi a subi une modification. Les concejos abiertos existants passent sous le r&#233;gime du concejo cerrado, par la voie repr&#233;sentative et au travers des candidats des partis politiques, sauf si les trois membres &#233;lus et la majorit&#233; des vecinos d&#233;cident &#224; l'unanimit&#233; de continuer &#224; fonctionner sous le r&#233;gime du concejo abierto.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argument avanc&#233; est ancien et il est double : on p&#233;nalise tout d'abord la d&#233;mocratie directe au motif d'une meilleure &#171; gouvernabilit&#233; &#187;, c'est-&#224;-dire qu'on &#233;limine la politique (et l'espace public) au profit de l'&#233;conomie (le gouvernement de la maison, des affaires domestiques ou priv&#233;es) ; en second lieu, on p&#233;nalise la participation de la population, qui n'a pas les qualifications n&#233;cessaires. L'intention (qui est financi&#232;re) est aussi vieille que l'argument : la modification du concejo abierto s'inscrit dans une loi de r&#233;forme &#233;lectorale qui fait le jeu du bipartisme en Espagne. Elle accro&#238;t aussi bien la non-proportionnalit&#233;, d&#233;j&#224; criante, du vote que les b&#233;n&#233;fices &#233;conomiques qui en d&#233;coulent pour les partis les plus riches (des corporations de fait, &#224; qui la magie comptable du syst&#232;me &#233;lectoral accorde une majorit&#233; des voix dont elles ne disposent nullement). [14]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La l&#233;gitimation r&#233;publicaine du concejo abierto comme outil d'autogouvernement par assembl&#233;e a but&#233; sur cet argument r&#233;current avanc&#233; par ses d&#233;tracteurs. C'est la th&#232;se des partis, qui pr&#233;tendent constituer des corporations indispensables &#224; la d&#233;mocratie parlementaire et voient dans leurs membres les dirigeants capables de gouverner et de prendre des d&#233;cisions au nom des citoyens, tenus de d&#233;l&#233;guer. Ils red&#233;finissent la d&#233;mocratie comme &#171; l'exercice p&#233;riodique du droit de vote pour &#233;lire ceux qui agissent en repr&#233;sentation des citoyens, et qui sont pr&#233;alablement s&#233;lectionn&#233;s par les acteurs politiques essentiels, les partis politiques &#187;. [15] Ils identifient d&#233;mocratie, lib&#233;ralisme et parlementarisme de telle sorte que, au lieu de d&#233;lib&#233;rer, les citoyens choisissent le produit &#233;lectoral le plus attrayant sur un march&#233; de dirigeants. Les partis justifient le r&#244;le de ces dirigeants comme meilleurs gardiens du &#171; bien commun &#187; en vertu du charisme et de la professionnalisation qu'on leur suppose et eu &#233;gard &#224; la complexit&#233; de la &#171; gestion politique dans les soci&#233;t&#233;s avanc&#233;es. [16] &#187; M&#234;me lorsqu'ils reconnaissent que c'est dans les municipalit&#233;s qu' &#171; est n&#233; le premier ordre libre de vie en commun &#187;, les partis argumentent qu'ils per&#231;oivent &#171; la participation des citoyens non pas comme une alternative &#224; la repr&#233;sentation mais comme la condition pour que nos repr&#233;sentants gouvernent avec excellence &#187;, et ils consid&#232;rent que leur r&#244;le est de &#171; prendre la t&#234;te de r&#233;seaux et de coalitions &#187; [17].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition des partis politiques aux cabildos abiertos ne prend pas seulement sa source dans le pr&#233;judice que ceux-ci causent &#224; leur &#233;conomie corporative ; il s'y ajoute d'autres aspects qui nous ram&#232;nent &#224; l'autre rive de l'Atlantique, et au d&#233;but de cet article. En Am&#233;rique latine, il existe des m&#233;canismes de d&#233;mocratie participative qui d&#233;bouchent sur un autogouvernement, au plan local davantage qu'au niveau national. Ils recourent au cabildo abierto en lui donnant des attributions plus restreintes que le cabildo m&#233;di&#233;val et moderne. Mais la somme des outils de participation que nous allons &#233;num&#233;rer correspond &#224; bon nombre des fonctions que d&#233;tenait le concejo abierto &#224; son origine. Ils supposent un authentique gouvernement r&#233;publicain ainsi qu'une v&#233;ritable d&#233;mocratie d&#233;lib&#233;rative : r&#233;vocation d'autorit&#233;s &#233;lues, destitution d'autorit&#233;s d&#233;sign&#233;es, demande de reddition des comptes aux unes et aux autres, budgets participatifs, assembl&#233;es communales des r&#233;sidents, surveillance citoyenne ; audience publique des autorit&#233;s ; consultation des citoyens et r&#233;sidents et jugements citoyens.M&#234;me si la Colombie est la seule &#224; garantir constitutionnellement l'existence du cabildo abierto, il existe d'autres pays qui donnent un cadre &#224; la participation citoyenne &#224; travers des normes l&#233;gales, nationales ou municipales, et o&#249; il trouve aussi sa place, comme au P&#233;rou. Dans les derni&#232;res ann&#233;es, les commissions, assembl&#233;es et cabildos ouverts ont permis &#224; des communaut&#233;s locales de faire face &#224; de puissantes multinationales, en recourant &#224; la vecindad (c&#339;ur de la souverainet&#233; populaire dans le domaine hispanique), &#224; des m&#233;canismes r&#233;publicains qui ont r&#233;sist&#233; aux outrages du temps, tapis dans l'ombre. [18]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions ont une actualit&#233; tr&#232;s forte en Europe. La r&#233;forme de la Constitution espagnole du 2 septembre 2011 visant &#224; introduire, sous la pression de l'Europe, un maximum l&#233;gal au d&#233;ficit public de l'Etat, suppose une ali&#233;nation de la souverainet&#233; nationale semblable &#224; celle qui se produisit en 1808. &#192; cette diff&#233;rence pr&#232;s que de nos jours la souverainet&#233; est populaire, mais on n'a m&#234;me pas recouru au r&#233;f&#233;rendum &#171; parce que cela enverrait aux march&#233;s une image d'incertitude &#187; [19]. Pendant ce temps, les vecinos se r&#233;unissent en assembl&#233;es, pour aborder les probl&#232;mes qui affectent tout le monde, consignant leurs r&#233;solutions, exigeant la r&#233;vocation de cette r&#233;forme [20].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Espagne se sont maintenues &#224; travers le temps les formes d'autogouvernement par assembl&#233;es. Petites, minoritaires, semblables &#224; une fine pluie persistante, infiltrant la soci&#233;t&#233; de leur &#233;norme capacit&#233; constituante et de l&#233;gitimation, elles ont pris part &#224; des changements fondamentaux de l'histoire d'Espagne &#8211; il suffit de rappeler le r&#244;le crucial des associations de vecinos pendant La Transition. Le mouvement du 15-M reprend ainsi la tradition hispanique de l'associationnisme de voisinage : une part fondamentale de l'histoire institutionnelle de l'Espagne. Ce r&#233;publicanisme hispanique (&#224; la fois ancien et moderne, comme seule la coutume peut l'&#234;tre), enracin&#233; dans des collectifs de voisins inaudibles dans les medias, a fonctionn&#233; et fonctionne en marge des partis politiques, des groupes de pouvoir, des privil&#232;ges monarchiques ou des divergences territoriales. Il s'agit d'un r&#233;publicanisme qui montre les voix et les visages individuels du peuple, peuple qui &#339;uvre en commun pour faire face &#224; ses besoins et d&#233;lib&#232;re sur des questions au sujet desquelles nul n'est plus expert ni plus efficace que les simples habitants du lieu ou les citoyens eux-m&#234;mes. [21]&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Cogollos Amaya, S. ; Ram&#237;rez Le&#243;n, J. ; &#8220;Perspectiva hist&#243;rica del Cabildo Abierto. Una forma de participaci&#243;n ciudadana&#8221;, Historia Pol&#237;tica e Institucional, Memoria y Sociedad. Revista del Departamento de Historia y Geograf&#237;a Pontificia Universidad Javeriana, Vol 8 n&#176;16, enero-junio de 2004, Bogot&#225; D.C.,Colombia ; Tapia, F.X., Cabildo Abierto Colonial, Madrid, Ediciones Cultura Hisp&#225;nica, 1965.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Vecino : nom qui recoupe plusieurs r&#233;alit&#233;s : voisin, habitant, chef de famille, r&#233;sident (au sens fiscal) (N.D.T).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] ARENDT, H., &#191;Qu&#233; es la pol&#237;tica ?, Barcelona, Paid&#243;s, 1997 (1993), p.79 ; Pocock, J.G.A., &#8220;The Ideal of Citizenship Since Classical Times&#8221;, Queen's Quarterly, vol 99, Spring 1992, (33-55), p.55 ; Pocock, J.G.A., &#8220;Virtue, rights and manners. A model for historians of political thought&#8221;, in Virtue, Commerce, and History. Essays on Political Thought and History, Chiefly in the Eighteenth Century, Cambridge U.P., 1985 (37-50).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Wirszubski, Ch, Libertas as a political idea at Rome during the Late Republic and Early Principate, Cambridge U.P., 1968 (1950), p. 8 ; Pocock, J. G. A. , The Machiavellian Moment. Florentine Political Thought and the Atlantic Republican Tradition, Princeton U.P. 1975, chap. VII et X.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Bartolom&#233; Clavero, &#8216;Anatom&#237;a de Espa&#241;a. Derechos hispanos y Derecho Espa&#241;ol. Entre Fueros y C&#243;digos', QFSPGM, 34/35, (Milan : Giuffr&#232;, 1990), I, 47-86 ; Bartolom&#233; Clavero, Mayorazgo. Propiedad feudal en Castilla. 1369-1836, (Madrid : Siglo XXI, 1989), 143-144 ; Pablo Fern&#225;ndez Albaladejo and Julio A. Pardos, &#8216;Castilla, territorio sin cortes', Revista de las Cortes Generales, 15 (1988), 113-208 ; Botella Ordinas, E., Monarqu&#237;a de Espa&#241;a : discurso teol&#243;gico. 1590-1680, Madrid, UAM, 2006, pp. 110-113 ; Gil, X., &#8220;Republican Politics in Early Modern Spain : The Castilian and Catalano-Aragonese Traditions&#8221;, Van Gelderen, M. y Skinner, Q., Republicanism and Constitutionalism in Early Modern Europe, Cambridge, 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Davis, Ch. T., &#8216;Ptolemy of Lucca and the Roman Republic', Proceedings of the American Philosophical Society, 118, 1 (Feb. 28, 1974), 30-50 ; Bee Yun, &#8216;Ptolemy of Lucca &#8212;A Pioneer of Civic Republicanism ? A Reassessment', History of Political Thought, 29, 3, (Autumn 2008), 417-439. Con todo, para el republicanismo urbano castellano : MacKay, R., Lazy, Improvident People&#8221;. Myth and Reality in the Writing of Spanish History, (Cornell University Press, 2006) ; Centenero del Arce, D. De rep&#250;blicas urbanas a ciudades nobles. La vida y el pensamiento de Gin&#233;s Rocamora, (Murcia, Biblioteca Nueva, 2011).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Vecindad : statut juridique de vecino (N.D.T)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Carzolio, M. I., &#8220;En los or&#237;genes de la ciudadan&#237;a en Castilla. La identidad pol&#237;tica del vecino durante los siglos XVI y XVII&#8221;, Hispania, LXII/2, num. 211 (2002) ; Herzog, Tamar, Vecinos y Extranjeros. Hacerse Espa&#241;ol en la Edad Moderna, Alianza, Madrid, 2006 (2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Cerd&#225; Ruiz-Funes, J. &#8220;Hombres buenos, jurados y regidores en los municipios castellanos de la BajCa Edad Media&#8221;, en Actas del I symposium de Historia de la Administraci&#243;n, Madrid (1970), p. 161-206 ; Mart&#237;n Cea, J. C. y Bonach&#237;a, J. A., &#8220;Oligarqu&#237;as y poderes concejiles en la Castilla bajomedieval : balance y perspectivas&#8221;, Revista d'Historia Medieval, 9, p. 17-40 ; Thompson, I. A. A., &#8220;El concejo abierto de Alfaro en 1602. La lucha por la democracia municipal en la Castilla seicienstista&#8221;. Berceo, 100, (1981) p. 307-331 ; Fernando Mart&#237;nez Rueda, &#8220;La crisis de los concejos abiertos de las villas vizca&#237;nas a fines del Antiguo R&#233;gimen&#8221;, Cuadernos de Secci&#243;n. Historia-Geograf&#237;a 23 (1995) p. 91-104, p. 100 : &#8220;pr&#233;judices qu'ils ressentent du fait que leurs affaires soient r&#233;solues en Concejos, comme ils en ont eu l'habitude ; parce que &#8230; on n'y vote pas librement, on manque de respect envers les &#233;diles, et le plus grand nombre, form&#233; le plus souvent par les gens du peuple, l'emporte et laisse sans effet les avis des hommes plus instruits, qui gr&#226;ce &#224; leur juste connaissance des choses ont en t&#234;te ce qui est convenable et utile &#224; la collectivit&#233; &#187; ; &#171; Si les Mairies de ces lieux &#233;taient ferm&#233;es&#8230; il n'y aurait point tant de d&#233;sordre, de conflits et de disputes violentes, comme celles qu'on peut voir de nos jours, car parfois les hommes les plus &#233;clair&#233;s et savants du lieu n'y assistent pas, pour &#233;viter de se voir outrag&#233;s par des vecinos arrogants et de peu de valeur &#187; ; p.101 : &#171; Dans ces deux villas&#8230; il y a un grand nombre de vecinos, et la plupart d'entre eux sont pauvres, d&#233;pourvus de capacit&#233;s et de moyens pour r&#233;pondre des pr&#233;judices qu'ils causeraient &#224; la villa par leurs avis &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Cogollos Amaya, S. y Ram&#237;rez Le&#243;n, J., &#8220;Perspectiva hist&#243;rica del Cabildo Abierto&#8221;, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Behetria : localit&#233; dont les vecinos ont le pouvoir de choisir leur seigneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Guarisco, C., &#8220;&#191;Reyes o Indios ? Cabildos, Rep&#250;blicas y Autonom&#237;a en el Per&#250; y M&#233;xico Coloniales, 1770-1812&#8221;, Revista Andina 39, segundo semestre del 2004, Cuzco, Per&#250;, pp. 1-34 ; p. 14.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Portillo Vald&#233;s, J. M., &#8220;Cuerpo de naci&#243;n, pueblo soberano. La representaci&#243;n pol&#237;tica en la crisis de la monarqu&#237;a hispana&#8221;, Ayer 61/2006 (1) : 47-76 ; p. 57-60 ; p. 68 ; Cogollos Amaya, S. y Ram&#237;rez Le&#243;n, J., &#8220;Perspectiva hist&#243;rica del Cabildo Abierto&#8221;, op. cit ; normas actuales de residencia en Espa&#241;a : extranjeros.mtin.es &lt;a href=&#034;https://www.mtin.es&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;www.mtin.es&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;https://www.mir.es&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;www.mir.es&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;https://www.map.es&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;www.map.es&lt;/a&gt;) ; sur le r&#233;publicanisme contemporain et la d&#233;mocratie parlementaire : Ovejero Lucas, F&#233;lix, Incluso un pueblo de demonios : democracia, liberalismo, republicanismo, Katz, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Ley 7/1985, de 2 de abril, reguladora de las Bases del R&#233;gimen Local ; BOE, N&#250;m. 25 S&#225;bado 29 de enero de 2011 Sec. I. P&#225;g. 9504 ; en cuanto a la asimilaci&#243;n entre partidos pol&#237;ticos y corporaciones, en &lt;a href=&#034;http://www.mir.es/DGPI/Partidos_Politicos_y_Financiacion/Tipos_Formaciones_Politicas/infogral01.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.mir.es/DGPI/Partidos_Pol...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] L&#211;PEZ NIETO, Lourdes, &#171; Los nuevos apellidos de la democracia : retos de la participaci&#243;n dirigida o mediatizada en Espa&#241;a&#8221;, &lt;a href=&#034;http://www.fundacionfaes.org/record&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.fundacionfaes.org/record&lt;/a&gt; file/ filename/462/00068-06-los nuevos apellidos de la democracia.pdf 24/08/11, p.113 ; un ejemplo pr&#225;ctico en el PP : Fundaci&#243;n para el An&#225;lisis y los Estudios Sociales : &lt;a href=&#034;http://www.fundacionfaes.org/es/que&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.fundacionfaes.org/es/que&lt;/a&gt; faes 24/08/11.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] II Edici&#243;n del M&#225;ster en Liderazgo para la Gesti&#243;n Pol&#237;tica, octubre de 2011, (Universidad Aut&#243;noma de Barcelona), coorganizado con las fundaciones vinculadas al PSOE :&lt;a href=&#034;http://www.fundacionideas.institutojaimevera.es/pagina.php?id=157&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.fundacionideas.instituto...&lt;/a&gt; 24/08/11 : &#8220;nous avons besoin de responsables politiques cultiv&#233;s, capables d'appr&#233;hender les besoins des personnes, de comprendre la citoyennet&#233;, de concevoir des programmes politiques r&#233;alistes et qui aient une vision de l'avenir, qui sachent communiquer, g&#233;rer avec bon sens et obtiennent le d&#233;veloppement (sic) durable et la justice sociale.&#8221; Sur le &#171; bien commun&#8221; : &lt;a href=&#034;http://www.cadenaser.com/espana/audios/zapatero-busqueda-bien-comun-europeo-compatible-defensa-intereses-nacionales/sernotnac/20040615csrcsrnac_2/Aes/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.cadenaser.com/espana/aud...&lt;/a&gt; &lt;a href=&#034;http://www.elconfidencial.com/espana/2011/rajoy-reclama-autonomias-tengan-papel-motor-20110305-75697.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.elconfidencial.com/espan...&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Dans Professional Challenge Seminar 2008, la d&#233;put&#233;e du Parti Populaire, Cayetana &#193;lvarez de Toledo, d&#233;finit le leader comme celui &#171; qui n'attend pas de voir la direction qui est prise pour se faufiler ensuite en t&#234;te de la manifestation, le leader est celui qui prend l'initiative, qui appelle &#224; manifester, qui hisse le drapeau et obtient que d'autres le suivent &#187; : &lt;a href=&#034;http://www.youtube.com/watch?v=AvIVZmOjVNc&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.youtube.com/watch?v=AvIV...&lt;/a&gt; 24/08/11 ; Propuesta de programa electoral municipal del PSOE para las elecciones del 25 de mayo del 2003, p. 3, 15, 17.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] DERECHO A LA PARTICIPACI&#211;N Y A LA CONSULTA PREVIA EN LATINOAM&#201;RICA. An&#225;lisis de experiencias de participaci&#243;n, consulta y consentimiento de las poblaciones afectadas por proyectos de industrias extractivas, RED MUQUI - Red de propuesta y acci&#243;n - Per&#250; / Fundaci&#243;n Ecum&#233;nica para el Desarrollo y la Paz - FEDEPAZ &#8211; Per&#250;, Lima, 2010, pp. 34-37.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] C'est le secr&#233;taire de l'organisation du PSOE qui l'affirme :&lt;a href=&#034;http://politica.elpais.com/politica/2011/08/29/actualidad/1314599988_420663.html&amp;nbsp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://politica.elpais.com/politica...&lt;/a&gt;;; 29/08/11. Les n&#233;gociations ont &#233;t&#233; men&#233;es par des &#171; leaders &#187; du PP et du PSOE : &lt;a href=&#034;http://www.elmundo.es/elmundo/2011/08/25/espana/1314277426.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.elmundo.es/elmundo/2011/...&lt;/a&gt; 25/08/11 ;et elle a &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233;e aux citoyens dans la presse : &lt;a href=&#034;http://politica.elpais.com/politica/2011/08/26/actualidad/1314314619_582841.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://politica.elpais.com/politica...&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] &lt;a href=&#034;http://tomalosbarrios.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://tomalosbarrios.net/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] Botella Ordinas, E., &#8220;La d&#233;mocratie directe de la Puerta del Sol&#8221;, La Vie des id&#233;es, 24 de mayo de 2011, &lt;a href=&#034;http://www.laviedesidees.fr/La-democratie-directe-de-la-Puerta.html&amp;nbsp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.laviedesidees.fr/La-demo...&lt;/a&gt;;; Gret, M., Sintomer, Y., Portoalegre. Desaf&#237;os de la democracia participativa, Abya-Yala, Ciudad Centro de Investigaciones, 2002, &lt;a href=&#034;http://repository.unm.edu/bitstream/handle/1928/12264/Porto%20Alegre.pdf?sequence=1&amp;nbsp&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://repository.unm.edu/bitstream...&lt;/a&gt;;; G&#243;mez Bah&#237;llo, C., &#8220;Organizaciones vecinales y participaci&#243;n ciudadana. El caso de la ciudad de Zaragoza&#8221;, Revista Internacional de Organizaciones, n.0, pp. 45-64, en : &lt;a href=&#034;http://aragonparticipa.aragon.es/attachments/248_Organizaciones%20vecinales%20y%20participacion%20ciudadana.%20El%20caso%20de%20Zaragoza%20&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://aragonparticipa.aragon.es/at...&lt;/a&gt;(Carlos%20Gomez%20Burillo).pdf ; en el 15M se es consciente de la tradici&#243;n : http:// madrilonia.org/ ?p=4477.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Petite histoire du tirage au sort en politique</title>
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&lt;p&gt;Yves Sintomer, &#171; Petite histoire du tirage au sort en politique . D'Ath&#232;nes &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise &#187;, La Vie des id&#233;es, 9 avril 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Petite-... Du partage des butins guerriers aux exp&#233;riences de d&#233;mocratie d&#233;lib&#233;rative contemporaines en passant par la s&#233;lection des dirigeants politiques, le tirage au sort peut-il &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un gage de d&#233;mocratie ? Bien qu'elle introduise une logique d'&#233;galit&#233; radicale entre citoyens, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Yves Sintomer, &#171; Petite histoire du tirage au sort en politique . D'Ath&#232;nes &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise &#187;, La Vie des id&#233;es, 9 avril 2012. ISSN : 2105-3030. URL : &lt;a href=&#034;http://www.laviedesidees.fr/Petite-histoire-du-tirage-au-sort.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.laviedesidees.fr/Petite-...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Du partage des butins guerriers aux exp&#233;riences de d&#233;mocratie d&#233;lib&#233;rative contemporaines en passant par la s&#233;lection des dirigeants politiques, le tirage au sort peut-il &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un gage de d&#233;mocratie ? Bien qu'elle introduise une logique d'&#233;galit&#233; radicale entre citoyens, propose une m&#233;thode impartiale de r&#233;solution des conflits et garantit le pouvoir de tous sur tout un chacun, cette pratique ne r&#233;sume pas &#224; elle seule la d&#233;mocratie.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, il est courant de &#171; tirer les rois &#187; &#224; l'&#233;piphanie [1]. Les origines de cette coutume remontent au moins aux Saturnales, la principale f&#234;te romaine. De nature carnavalesque, elle avait lieu apr&#232;s le solstice d'hiver, dans les 12 jours intercalaires entre le cycle solaire et le cycle lunaire. Banquets et orgies se multipliaient alors. Les normes sociales ordinaires &#233;taient suspendues. Il &#233;tait notamment permis de s'adonner aux jeux de hasard comme les d&#233;s, une pratique normalement interdite. Les esclaves mangeaient &#224; la table de leurs ma&#238;tres, voire se faisaient servir par eux. Les hommes libres tiraient au sort un roi des Saturnales (Saturnalicius princeps), qui pouvait donner des ordres burlesques &#224; ses sujets [2]. Certaines versions des Saturnales pr&#233;sentaient cependant une dimension tragique. Des sources grecques post&#233;rieures, retrouv&#233;es par l'historien Franz Cumont [3] et comment&#233;es notamment par le c&#233;l&#232;bre anthropologue James G. Frazer, nous rapportent que les soldats romains cantonn&#233;s sur le Danube pour prot&#233;ger l'Empire des barbares avaient coutume de c&#233;l&#233;brer la f&#234;te de la fa&#231;on suivante : trente jours avant les Saturnales, ils tiraient au sort un beau jeune homme. Pourvu de v&#234;tements royaux, celui-ci figurait Saturne, se promenait en public et pouvait assouvir ses passions, m&#234;me celles consid&#233;r&#233;es comme les plus viles. Son r&#232;gne &#233;tait de courte dur&#233;e : &#171; une fois [...] la f&#234;te de Saturne arriv&#233;e, il se coupait la gorge sur l'autel du dieu qu'il repr&#233;sentait. En l'ann&#233;e 303 de notre &#232;re, le sort tomba sur le soldat chr&#233;tien Dasius, qui refusa de jouer le r&#244;le du dieu pa&#239;en et de souiller ses derniers jours dans la d&#233;bauche. Les menaces et les arguments de son chef [...] ne parvinrent pas &#224; &#233;branler sa constance : il fut donc d&#233;capit&#233;, comme [un] martyrologe chr&#233;tien le rapporte avec une pr&#233;cision minutieuse, &#224; Durostorum, par le soldat Jean, le vendredi 20 novembre, vingt-quatri&#232;me jour de la lune, &#224; la quatri&#232;me heure. [4] &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anthropologues et historiens ont longuement d&#233;battu sur ce r&#233;cit, qui rel&#232;ve sans doute plus du mythe que de la r&#233;alit&#233; historique [5]. Ils se sont pench&#233;s sur l'inversion carnavalesque des rapports sociaux et sur le sacrifice du pseudo-roi, mais n'ont gu&#232;re pr&#234;t&#233; attention &#224; la fa&#231;on dont celui-ci &#233;tait d&#233;sign&#233; et &#224; la courte dur&#233;e de son r&#232;gne. Apr&#232;s l'&#233;lection &#224; intervalles r&#233;guliers des gouvernants, le couplage du tirage au sort et de la rotation rapide des mandats a pourtant constitu&#233; l'un des modes de s&#233;lection des dirigeants les plus r&#233;pandus dans l'histoire d&#233;mocratique et r&#233;publicaine occidentale. Sous un jour parodique, les Saturnales romaines ou les rois de nos galettes en conservent la trace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure o&#249; le tirage au sort semble revenir apr&#232;s des si&#232;cles d'&#233;clipse dans des centaines, voire des milliers d'exp&#233;riences politiques [6], il est int&#233;ressant de s'interroger sur la fa&#231;on dont cette proc&#233;dure a &#233;t&#233; utilis&#233;e dans le pass&#233;. Quels ont &#233;t&#233; les recours politiques au tirage au sort dans l'histoire ? Comment cette modalit&#233; de s&#233;lection des dirigeants a-t-elle &#233;t&#233; combin&#233;e avec d'autres ? Quelles ont &#233;t&#233; les exp&#233;riences les plus marquantes ? Au del&#224; des monographies, assez nombreuses, les premi&#232;res histoires synth&#233;tiques du tirage au sort ont &#233;t&#233; r&#233;dig&#233;es par des politistes, stimul&#233;s notamment par un ouvrage s&#233;minal de Bernard Manin [7], plus que par des historiens. Nous voudrions ici rendre compte &#224; grands traits de cette histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des origines anciennes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les passages faisant mention du tirage au sort sont fort rares dans le Nouveau Testament, elles sont en revanche assez nombreuses dans l'Ancien Testament, t&#233;moignant d'un usage assez fr&#233;quent de cette proc&#233;dure dans les tribus juives. Il en &#233;tait de m&#234;me dans tout le Moyen-Orient chez les peuples germains et dans la haute antiquit&#233; grecque. La mantique, c'est-&#224;-dire les pratiques divinatoires, et le partage des biens, notamment des h&#233;ritages et des lots de terre gagn&#233;s dans les conqu&#234;tes, semblent avoir impliqu&#233; de fa&#231;on tr&#232;s pr&#233;coce le recours au sort. Le terme grec de kl&#233;ros d&#233;signe d'ailleurs le &#171; sort &#187;, mais aussi le &#171; lot &#187; ou l'&#171; apanage &#187;, en particulier dans le cadre des r&#232;glements successoraux, tout comme l'isqu assyrien [8]. Cette &#233;tymologie se retrouve dans le terme assez tardif de &#171; loterie &#187; ou dans l'anglais selection by lot (s&#233;lection al&#233;atoire). Dans certains cas, la pratique du tirage au sort s'&#233;tendit de la mantique et du partage des biens au choix des dirigeants politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On tirait au sort au sort de deux mani&#232;res. Par la premi&#232;re, on inscrivait sur des tablettes appel&#233;es en latin sortes des noms, des signes ou des mots, avant de &#171; tirer les sorts &#187; &#224; l'aveugle &#8211; l'&#233;tymologie du mot vient de l&#224; (il en va de m&#234;me en h&#233;breu avec le terme pour). On utilisait souvent des f&#232;ves ou des objets de ce type &#224; la place des tablettes. On pouvait &#233;galement avoir recours aux d&#233;s ou aux osselets. L&#224; encore, l'&#233;tymologie est parlante : la &#171; chance &#187; vient du latin cadentia, qui signifiait originellement la fa&#231;on dont tombaient les d&#233;s ; le &#171; hasard &#187; vient de l'arabe az-zahr, qui &#233;tait un jeu de d&#233;s, tout comme l'alea latin &#8211; d'o&#249; vient le dicton &#171; les d&#233;s sont jet&#233;s &#187;, alea iacta est, rendu c&#233;l&#232;bre par C&#233;sar franchissant le Rubicon. Jusqu'&#224; l'invention de techniques sp&#233;cifiques, ce fut davantage par les sortes que par les d&#233;s que l'on eut recours &#224; la m&#233;thode al&#233;atoire en politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Gr&#232;ce classique et hell&#233;nistique : r&#233;solution impartiale des conflits et d&#233;mocratie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; l'&#226;ge classique, et tout particuli&#232;rement &#224; Ath&#232;nes, que le tirage au sort des charges publiques devint syst&#233;matique et que son usage politique s'&#233;mancipa de ses significations religieuses ou surnaturelles [9]. La proc&#233;dure devint routini&#232;re et les Grecs invent&#232;rent un instrument utilis&#233;, &#224; ma connaissance, uniquement pour d&#233;cider des choses de la cit&#233;, le kl&#232;r&#244;t&#232;rion, litt&#233;ralement la &#171; machine &#224; tirer au sort &#187;. Il s'agissait d'une st&#232;le de marbre de la hauteur d'un homme, avec cinq colonnes munies de rainures permettant de poser les tablettes sur lesquelles &#233;taient inscrits les noms entre lesquels il fallait proc&#233;der &#224; une s&#233;lection al&#233;atoire. On se servait de boules noires et blanches introduites dans un tube parall&#232;le pour d&#233;cider des noms qui allaient &#234;tre retenus et de ceux qui se voyaient &#233;cart&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pratiques politiques ath&#233;niennes ont &#233;t&#233; largement &#233;tudi&#233;es et de nombreuses analyses sont disponibles en fran&#231;ais. Contentons-nous donc d'en rappeler les principaux traits. Au Ve et au IVe si&#232;cles avant J&#233;sus-Christ, le syst&#232;me politique ath&#233;nien reposait sur trois piliers : l'assembl&#233;e des citoyens (l'eccl&#233;sia), qui se r&#233;unissait r&#233;guli&#232;rement et poss&#233;dait le pouvoir supr&#234;me ; l'&#233;lection des magistratures les plus importantes par cette m&#234;me assembl&#233;e ; et le tirage au sort. Celui-ci intervenait dans plusieurs domaines. Les magistratures qui n'&#233;taient pas pourvues via l'&#233;lection (neuf sur dix environ) faisaient l'objet d'une s&#233;lection al&#233;atoire parmi les citoyens volontaires. Les membres du Conseil des 500, la Boul&#233;, dont les t&#226;ches relevaient &#224; la fois du l&#233;gislatif et de l'ex&#233;cutif, &#233;taient s&#233;lectionn&#233;s de la m&#234;me mani&#232;re, tout comme les tribunaux (l'h&#233;li&#233;e), jurys populaires constitu&#233;s de citoyens non professionnels. Enfin, le tirage au sort &#233;tait fr&#233;quemment utilis&#233; pour des questions plus secondaires, comme le choix du pr&#233;sident de s&#233;ance, la r&#233;partition des r&#244;les au sein des organes coll&#233;giaux, l'&#233;tablissement de la rotation des responsabilit&#233;s &#224; l'int&#233;rieur des conseils ou des magistratures [10].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tirage au sort des magistrats ne disparut pas avec l'occupation d'Ath&#232;nes par les Mac&#233;doniens, en 323 av. J.-C. Ce ne fut qu'en 103-102 qu'il fut d&#233;finitivement aboli, sous la pression des Romains. Ath&#232;nes avait favoris&#233; sa diffusion dans les constitutions des cit&#233;s qu'elle dominait, et elle &#233;tait du reste loin d'&#234;tre la seule &#224; l'utiliser. La proc&#233;dure demeura largement pratiqu&#233;e dans le monde hell&#233;nistique. Elle perdit cependant une partie de sa substance et la politique, entendue comme un d&#233;bat public sur les choses de la cit&#233;, tendit plus largement &#224; perdre de son importance. Au cours de cette p&#233;riode, on eut recours au tirage au sort davantage pour trancher des questions secondaires que pour d&#233;signer les magistrats. Certaines charges liturgiques continu&#232;rent cependant &#224; &#234;tre pourvues ainsi, apr&#232;s constitution d'une liste de personnes qualifi&#233;es ; c'est d'ailleurs probablement &#224; partir du mot kl&#233;ros que le mot &#171; clerg&#233; &#187; a progressivement &#233;t&#233; forg&#233; [11].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le monde classique, en particulier chez Platon et Aristote, le tirage au sort &#233;tait consid&#233;r&#233; comme caract&#233;ristique de la d&#233;mocratie alors que l'&#233;lection &#233;tait, elle, vue comme une proc&#233;dure aristocratique. Cette interpr&#233;tation a donn&#233; lieu &#224; un vif d&#233;bat, dont on peut tirer quelques conclusions. Il n'y eut pas de recoupement absolu tirage au sort/d&#233;mocratie. L'analyse d'Aristote &#233;tait d'ailleurs nuanc&#233;e, envisageant maints cas de figure et consid&#233;rant que les &#233;lections pouvaient &#234;tre plus ou moins d&#233;mocratiques. De plus, le tirage au sort fut utilis&#233; dans des contextes non d&#233;mocratiques : les oligarques qui renvers&#232;rent la d&#233;mocratie en 411 y eurent par exemple recours lorsqu'ils durent d&#233;signer en leur sein ceux qui allaient exercer des fonctions ex&#233;cutives. De fa&#231;on globale, le sort favorisait l'impartialit&#233; dans la prise de d&#233;cision (les jur&#233;s &#233;taient par exemple tir&#233;s au sort chaque matin, et ne pouvaient donc &#234;tre influenc&#233;s &#224; l'avance) et diminuait la concurrence pour le pouvoir. Dans les contextes non d&#233;mocratiques, cependant, ce fut surtout pour les proc&#233;dures d'importance secondaire, comme la pr&#233;sidence de s&#233;ance ou l'ordre de rotation des charges, que le tirage au sort fut utilis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement du recours &#224; la s&#233;lection al&#233;atoire des magistratures suivit, lui, &#233;troitement celui de la d&#233;mocratie. De fa&#231;on significative, lors des deux coups d'&#201;tat oligarchiques des 400 (en 411) et des 30 (en 404), le tirage au sort des magistrats fut supprim&#233;. Inversement, toutes les cit&#233;s dans lesquelles le tirage au sort connut une tr&#232;s forte expansion &#233;taient d&#233;mocratiques [12]. Le recours massif au tirage au sort pour d&#233;signer les magistratures radicalisait l'id&#233;al d'&#233;galit&#233; entre citoyens et allait de pair avec des changements sociaux, juridiques et militaires d'ampleur. L'&#233;galit&#233; politico-juridique qu'il instituait compensait en partie les diff&#233;rences socio-&#233;conomiques qui persistaient. Coupl&#233; &#224; une rotation rapide des charges (la rotation intervenait en g&#233;n&#233;ral d'un mois &#224; un an), &#224; l'interdiction du cumul des mandats (on ne pouvait occuper simultan&#233;ment plusieurs charges, de m&#234;me que l'on ne pouvait &#234;tre membre de la Boul&#233; plus de deux fois dans sa vie) et &#224; la coll&#233;gialit&#233; de toutes les magistratures, le tirage au sort permettait de limiter au maximum l'autonomisation du pouvoir politique et sa monopolisation par une fraction des citoyens. Le pouvoir (arch&#232;) n'&#233;tait plus concentr&#233; &#171; en un personnage unique au sommet de l'organisation sociale. &#187; Suivant un cycle r&#233;gl&#233;, il passait de l'un &#224; l'autre, &#171; de telle sorte que commander et ob&#233;ir, au lieu de s'opposer comme deux absolus, [devenaient] les deux termes ins&#233;parables d'un m&#234;me rapport r&#233;versible [13]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'&#233;crit Moses I. Finley, ce constat repr&#233;sente un d&#233;tour salutaire pour nous, Modernes, qui avons trop rapidement tendance &#224; en rester &#224; l'&#233;quation &#171; d&#233;mocratie = &#233;lections &#187; [14]. L'&#226;ge d'or de la cit&#233; ath&#233;nienne &#8211; et de la Gr&#232;ce &#8211; correspondit &#224; l'&#233;panouissement maximal du tirage au sort en politique. Celui-ci reposait sur une &#233;pist&#233;mologie politique bien r&#233;sum&#233;e par Thucydide reconstruisant les propos du &#171; d&#233;mocrate &#187; Cl&#233;on : &#171; Allons-nous oublier [...] qu'en g&#233;n&#233;ral les cit&#233;s sont mieux gouvern&#233;es par les gens ordinaires que par les hommes d'esprit plus subtil ? Ces derniers veulent toujours para&#238;tre plus intelligents que les lois [...] Les gens ordinaires&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;au contraire [...] ne pr&#233;tendent pas avoir plus de discernement que les lois. Moins habiles &#224; critiquer l'argumentation d'un orateur &#233;loquent, ils se laissent guider, quand ils jugent des affaires, par le sens commun et non par l'esprit de comp&#233;tition. C'est ainsi que leur politique a g&#233;n&#233;ralement des effets heureux [15]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rome : une proc&#233;dure de consensus sanctionn&#233;e par la religion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoique dans une moindre mesure, la R&#233;publique romaine s'appuya &#233;galement sur des proc&#233;dures de tirage au sort, un des multiples modes de scrutin et d'&#233;lection qu'elle d&#233;veloppa. Celles-ci n'y pes&#232;rent jamais autant qu'&#224; Ath&#232;nes, sans doute parce que Rome ne fut jamais une d&#233;mocratie, au moins en comparaison avec la Gr&#232;ce. Ces proc&#233;dures prirent quatre formes principales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le recours au tirage au sort intervenait dans la d&#233;termination de l'ordre dans lequel votaient les Comices centuriates, la plus importante des assembl&#233;es romaines. Les &#171; centuries &#187; de la classe sup&#233;rieure votaient les premi&#232;res, puis venaient celles des trois classes interm&#233;diaires, puis les centuries de la classe inf&#233;rieure. Le sort d&#233;cidait de la succession des votes &#224; l'int&#233;rieur de la classe sup&#233;rieure, en particulier de la centurie qui votait la premi&#232;re (centuria praerogativa). Les votes &#233;taient d&#233;pouill&#233;s et le r&#233;sultat proclam&#233; centurie apr&#232;s centurie. Or, si chaque centurie comptait pour une voix, les classes sup&#233;rieures comptaient un plus grand nombre de centuries, alors que les centuries populaires comptaient beaucoup plus de membres. De plus, seule la position majoritaire &#224; l'int&#233;rieur d'une centurie &#233;tait prise en compte. Dans ce syst&#232;me censitaire, la centuria praerogativa donnait le &#171; la &#187;. D&#232;s qu'une majorit&#233; &#233;tait atteinte, le vote s'arr&#234;tait. Il &#233;tait donc rare que les centuries des classes inf&#233;rieures soient appel&#233;es &#224; s'exprimer ; ce n'&#233;tait le cas que lorsque des d&#233;saccords graves divisaient les classes sup&#233;rieures. Le recours au tirage au sort favorisait la formation d'un consensus &#224; l'int&#233;rieur des couches sociales dominantes, lui donnant une onction religieuse car il s'effectuait sous les auspices divins [16]. Pour avoir une signification d&#233;mocratique, il aurait au moins fallu qu'il interv&#238;nt entre les centuries de toutes les classes censitaires. Il semble que Caius Gracchus l'ait propos&#233; lors de son tribunat [17], mais aucune loi en ce sens ne fut adopt&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sort intervenait &#233;galement pour d&#233;terminer l'ordre de vote aux comices tributes. Le tirage &#233;tait effectu&#233; entre toutes les &#171; tribus &#187; d'appartenance et portait en cons&#233;quence une logique &#233;galitaire. Celle-ci &#233;tait cependant relativis&#233;e par le poids proportionnellement plus faible des classes populaires dans les tribus, et &#233;tait purement symbolique, car les comices tributes avaient un poids d&#233;cisionnel restreint [18]. Le tirage au sort intervenait aussi dans la d&#233;signation ponctuelle de certaines charges secondaires, administratives ou liturgiques, et pour d&#233;signer les jurys populaires. Enfin, il &#233;tait utilis&#233; au sein des magistratures coll&#233;giales comme le consulat pour y r&#233;partir les comp&#233;tences dans l'espace et le temps, ou pour y instaurer une certaine division du travail, et servait r&#233;guli&#232;rement &#224; d&#233;terminer l'ordre de marche des l&#233;gions et &#224; prendre une s&#233;rie de d&#233;cisions militaires [19].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'&#233;lection &#233;tait de loin la proc&#233;dure politique la plus importante en R&#233;publique romaine, le tirage au sort n'en &#233;tait pas moins une proc&#233;dure assez fr&#233;quente. Il rev&#234;tait une signification religieuse non n&#233;gligeable, car il &#233;tait pour les acteurs apparent&#233; aux techniques de divination qui &#233;taient fort r&#233;pandues &#224; l'&#233;poque. Tout comme l'&#233;lection, il s'effa&#231;a dans l'Empire au profit de la nomination par en haut, au fur et &#224; mesure que la politique romaine devenait un th&#233;&#226;tre d'ombres et que s'affirmait le monopole des empereurs sur le pouvoir. Durant une p&#233;riode transitoire, il fut m&#234;me employ&#233; par l'empereur contre le S&#233;nat : au lieu de le r&#233;unir en s&#233;ance pl&#233;ni&#232;re, on tirait au sort un groupe de s&#233;nateurs pour les d&#233;lib&#233;rations, et ce groupe restreint avaient moins de poids que l'assembl&#233;e pl&#233;ni&#232;re pour s'opposer &#224; l'Empereur. Mais cela &#233;tait encore trop, et celui-ci finit par d&#233;signer directement ces s&#233;nateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La renaissance du tirage au sort dans les communes italiennes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la chute de l'Empire romain, le tirage au sort en politique sembla tout aussi oubli&#233; que les &#233;lections et le vote majoritaire. L'un des rares t&#233;moignages de recours &#224; la s&#233;lection al&#233;atoire pour d&#233;signer le titulaire d'une charge publique concerne le choix de l'&#233;v&#234;que d'Orl&#233;ans au Ve si&#232;cle. Le tirage au sort semble d'ailleurs avoir &#233;t&#233; pratiqu&#233; de fa&#231;on sporadique au sein de l'&#201;glise, comme en t&#233;moigne le synode de Barcelone en 599 [20].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hors des cercles royaux, la premi&#232;re instance politique qui r&#233;apparut durant le haut Moyen-&#226;ge fut l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des citoyens (cives), appel&#233;e notamment universitas ou parlamento. Son origine semble plus chr&#233;tienne que romaine, car la communaut&#233; des fid&#232;les prit tr&#232;s t&#244;t l'habitude de se r&#233;unir sur le parvis des &#233;glises. Durant longtemps, l'assembl&#233;e ratifia d'ailleurs aussi bien les titulaires des charges politiques que des charges eccl&#233;siastiques, les deux domaines n'&#233;tant pas clairement s&#233;par&#233;s. Les d&#233;cisions se prenaient &#224; l'unanimit&#233; apparente, par acclamations : le plus souvent, il s'agissait de donner le consentement populaire &#224; un choix d&#233;termin&#233; &#224; l'avance par les &#233;lites. C'est cependant avec la mont&#233;e en puissance du parlamento que l'institution communale prit naissance [21].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'historien catholique L&#233;o Moulin a soutenu que les techniques &#233;lectorales et d&#233;lib&#233;ratives modernes trouvaient leurs des origines dans les pratiques religieuses du Moyen-&#226;ge, l'exp&#233;rimentation n'&#233;tant venue que plus tard dans les Communes [22]. Cette th&#232;se m&#233;rite d'&#234;tre nuanc&#233;e. La v&#233;ritable renaissance des techniques &#233;lectorales et des modes de scrutin au sein de l'&#201;glise et des ordres monastiques date au mieux du XIIe si&#232;cle, et ne s'affirma pleinement qu'&#224; partir du XIIIe. Or, c'est d&#232;s le XIIe si&#232;cle, en particulier dans nombre de communes d'Italie du Nord et du Centre, que se rod&#232;rent les proc&#233;dures modernes de d&#233;cision, en particulier le scrutin majoritaire, le vote secret et le vote &#224; plusieurs tours [23]. C'est dans la foul&#233;e de cette exp&#233;rimentation politique que r&#233;apparut le tirage au sort (&#233;lection dite ad sortem ou ad brevia), &#224; une &#233;chelle qui n'avait pas &#233;t&#233; atteinte depuis Ath&#232;nes. L'exp&#233;rience communale, qui se prolongea sous une autre forme jusqu'au d&#233;but du XVIe si&#232;cle &#224; Florence et jusqu'&#224; l'&#233;poque de la R&#233;volution fran&#231;aise &#224; Venise, repr&#233;senta un moment capital de l'histoire politique occidentale, tr&#232;s sous-estim&#233; en France. Les modes de scrutin y firent l'objet d'une r&#233;flexion particuli&#232;re. Ainsi, en 1292, &#224; Florence, pas moins de 24 syst&#232;mes &#233;lectoraux diff&#233;rents furent soumis &#224; la discussion pour l'&#233;lection du priorat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les premiers recours au tirage au sort en politique datent de la fin du XIIe si&#232;cle, c'est au XIIIe que la proc&#233;dure se g&#233;n&#233;ralisa, au moment m&#234;me o&#249; l'&#201;glise &#233;tait amen&#233;e &#224; l'interdire d&#233;finitivement en son sein (en 1223). Ce fut l'&#226;ge d'or des Communes. Les villes italiennes, situ&#233;es dans la r&#233;gion la plus riche du monde occidental, &#233;taient alors parmi les plus peupl&#233;es d'Europe. L'emprise de l'aristocratie de type f&#233;odal se desserrait peu &#224; peu, tandis que s'affirmait une &#171; bourgeoisie &#187; artisanale et commerciale structur&#233;e en corporations. Dans un premier temps, les Communes virent l'essentiel du pouvoir concentr&#233; dans les mains de quelques dirigeants : consuls dans un premier temps, podestat et conseils restreints dans un second. Le r&#244;le effectif de l'assembl&#233;e des citoyens se restreignit &#224; peu de choses. Cependant, les luttes pour le pouvoir entre familles et groupes sociaux &#233;taient si virulentes qu'&#224; partir du XIIe si&#232;cle, les Communes cherch&#232;rent des m&#233;thodes pour calmer les passions suscit&#233;es par les &#233;lections. Le &#171; vote de compromis &#187; visait &#224; confier la nomination des magistrats &#224; des &#233;lecteurs consid&#233;r&#233;s comme sages et cens&#233;s se prononcer au nom du bien commun plut&#244;t qu'&#224; d&#233;fendre des int&#233;r&#234;ts particuliers. Il s'agissait donc d'affirmer, en th&#233;orie du moins, l'unit&#233; de la cit&#233; menac&#233;e par les luttes de faction. Cette unit&#233; imagin&#233;e de la communaut&#233; avait sans doute des origines religieuses [24], mais des conceptions purement politiques prirent rapidement le dessus. Les communes multipliaient les proc&#233;dures pour arriver &#224; identifier les &#171; bons &#187; &#233;lecteurs : nombre de tours de scrutin, vote &#224; la majorit&#233; qualifi&#233;e, scrutin secret, etc. C'est dans cette dynamique que le tirage au sort s'imposa comme un moment particuli&#232;rement pr&#233;cieux. &#192; partir de 1268 et jusqu'&#224; 1797, Venise porta cette logique &#224; sa perfection. En t&#233;moigne l'exemple de Lorenzo Tiepolo. Le 23 juillet 1268, il est d&#233;sign&#233; Doge de la s&#233;r&#233;nissime R&#233;publique. Comme la loi le pr&#233;voit lorsque le si&#232;ge de doge est vacant, le Grand Conseil (qui compte environ 500 membres &#224; cette &#233;poque) se r&#233;unit solennellement. Le Conseiller le plus jeune sort de la salle de r&#233;union et en revient avec le premier enfant dont l'&#226;ge est compris entre huit et dix ans, qu'il rencontre dans la rue. Au centre de la salle est plac&#233; un grand sac qui contient autant de billes de bois (les balote) qu'il y a de conseillers. Sur trente d'entre elles figure le mot &#171; &#233;lecteur &#187;. Les conseillers d&#233;filent en silence devant l'urne et le &#171; balotin &#187;, c'est-&#224;-dire le jeune gar&#231;on choisi, tire les billes et en donne une tour &#224; tour &#224; chacun d'eux. Les 30 conseillers qui re&#231;oivent une bille &#233;lectorale restent dans la salle, qu'&#233;vacuent imm&#233;diatement les autres membres. Les conseillers pr&#233;sents ne peuvent faire partie de la m&#234;me famille ou avoir des relations consanguines les uns avec les autres, si c'est le cas, ils doivent renoncer &#224; leur r&#244;le et sont, par le m&#234;me m&#233;canisme, remplac&#233;s par d'autres conseillers. Dans un second temps, les 30 conseillers restants sont r&#233;duits &#224; 9, par le m&#234;me syst&#232;me. Au troisi&#232;me tour, les 9 s&#233;lectionn&#233;s &#233;lisent 40 personnes parmi les membres du Grand Conseil, par un vote &#224; la majorit&#233; qualifi&#233;e. Au quatri&#232;me tour, les 40 &#233;lus sont r&#233;duits &#224; 12 par tirage au sort ; au cinqui&#232;me, ces derniers &#233;lisent 25 personnes parmi les conseillers ; au sixi&#232;me, ces 25 sont r&#233;duits &#224; 9 par tirage au sort ; au sixi&#232;me, ces derniers &#233;lisent 45 conseillers, qui sont au septi&#232;me tour r&#233;duits &#224; 11, toujours par tirage au sort ; ceux-ci &#233;lisent (toujours &#224; la majorit&#233; qualifi&#233;e) les 41 conseillers qui, gr&#226;ce &#224; un neuvi&#232;me tour, &#233;lisent en conclave le doge, avec une majorit&#233; qualifi&#233;e de 25 voix [25].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir de la fin du XIIIe si&#232;cle, un autre usage du tirage au sort se d&#233;veloppa parall&#232;lement. Il consistait &#224; s&#233;lectionner al&#233;atoirement non plus les &#233;lecteurs, mais les magistrats eux-m&#234;mes. Cependant, contrairement &#224; Ath&#232;nes, le tirage au sort n'&#233;tait pas effectu&#233; parmi les citoyens volontaires, mais parmi des citoyens pr&#233;alablement s&#233;lectionn&#233;s sur une liste. Florence incarna le mieux et le plus longtemps cette logique. &#192; partir de 1328, date &#224; laquelle la proc&#233;dure se fixa, la plupart des charges de gouvernement et des fonctions administratives (jusqu'&#224; la Signoria, sorte d'&#233;quivalent de notre ex&#233;cutif), tout comme les positions dans les deux conseils l&#233;gislatifs et une bonne partie des fonctions judiciaires, furent en effet r&#233;parties par la m&#233;thode al&#233;atoire (la tratta, dans le langage de l'&#233;poque). Les noms des candidats &#233;taient d&#233;pos&#233;s &#224; l'avance dans des bourses (borse), puis tir&#233;s progressivement au sort, au fur et &#224; mesure de la rotation des mandats. Le processus de d&#233;signation se d&#233;roulait en quatre &#233;tapes. (1) Dans un premier temps, des comit&#233;s s&#233;lectionnaient les personnes consid&#233;r&#233;es comme aptes, en fonction de crit&#232;res &#224; la fois personnels et politiques, dans chacun des quartiers de la cit&#233;. (2) Les citoyens ainsi retenus (nominati) &#233;taient ensuite examin&#233;s par des commissions &#233;lectorales compos&#233;es par des personnalit&#233;s nomm&#233;es (les arroti). Les noms de ceux qui rassemblaient une majorit&#233; qualifi&#233;e des deux tiers dans ce scrutin (squittino) &#233;taient alors inscrits sur des bouts de papier que l'on d&#233;posait dans des bourses en cuir (on les appelait les imborsati). Pour toutes les charges soumises &#224; quotas, les noms &#233;taient plac&#233;s dans des bourses diff&#233;rentes selon l'appartenance aux corporations sup&#233;rieures ou inf&#233;rieures. (3) C'est seulement &#224; la troisi&#232;me &#233;tape qu'intervenait le tirage au sort, des magistrats, r&#233;alis&#233; par des personnes nomm&#233;es &#224; cet effet (les accopiatori). (4) Enfin, la quatri&#232;me &#233;tape consistait &#224; &#233;liminer les noms de ceux qui ne respectaient pas les crit&#232;res en vigueur (proc&#233;dure des divieti). Il fallait par exemple &#234;tre &#224; jour de ses imp&#244;ts, ne pas avoir subi certains types de condamnation p&#233;nale, ne pas avoir exerc&#233; une charge semblable dans un pass&#233; r&#233;cent et ne pas cumuler des mandats importants, ne pas avoir de parents en charge dans un poste similaire, etc. [26]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon les p&#233;riodes, la liste des imborsati fut plus ou moins longue, une partie importante des conflits entre partisans d'un governo stretto et ceux d'un governo largo tournant pr&#233;cis&#233;ment autour de cette ouverture. L'&#233;lection qui &#233;tait coupl&#233;e au tirage au sort n'avait cependant pas la signification qu'elle rev&#234;t pour les Modernes. Nous entendons par &#171; &#233;lection &#187; un processus par lequel la base d&#233;signe par vote ses repr&#233;sentants. Pour les Florentins, &#224; l'inverse, les &#233;lections &#233;taient une proc&#233;dure de cooptation par laquelle l'&#233;lite qui monopolisait largement le pouvoir de fait choisissait ceux qu'elle jugeait dignes de participer &#224; la gestion des affaires publiques. Cette logique ne fut modifi&#233;e qu'avec la cr&#233;ation du Grand Conseil &#224; la fin du XVe si&#232;cle : l'ensemble des membres de celui-ci (plut&#244;t que des commissions &#233;lectorales restreintes) furent amen&#233;s &#224; participer au vote et que tous les membres du Grand conseil furent automatiquement &#233;ligibles. Bien que la tendance &#171; populaire &#187; parv&#238;nt &#224; s'imposer &#224; plusieurs reprises au cours de l'histoire de la commune, Florence ne fut jamais une d&#233;mocratie au sens ath&#233;nien. Associ&#233;e &#224; la rotation rapide des offices, la s&#233;lection al&#233;atoire des offices en fit cependant une R&#233;publique o&#249; une portion non n&#233;gligeable de la population pouvait, comme &#224; Ath&#232;nes, tour &#224; tour gouverner et &#234;tre gouvern&#233;e [27].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les jurys&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent inspir&#233;es de ces exemples, d'autres exp&#233;riences politiques s'appuy&#232;rent largement sur le tirage au sort du XIVe au XVIIIe si&#232;cles, en particulier dans la Couronne d'Aragon o&#249; l'insaculaci&#243;n, litt&#233;ralement la &#171; mise en sac &#187;, fut presque aussi massivement utilis&#233;e que dans les Communes italiennes [28].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait cependant trop long d'en dresser ici une liste exhaustive. Il suffit de mentionner un dernier domaine o&#249; fleurit le tirage au sort, celui des jurys populaires, connus en France sous la forme des jurys d'assises. On peut esquisser une g&#233;n&#233;alogie des allers et retours de l'usage du tirage au sort entre la sph&#232;re politique et la sph&#232;re juridique. &#192; la fin de la R&#233;publique florentine en 1530, Venise sembla reprendre le flambeau du r&#233;publicanisme invent&#233; sur les rives de l'Arno. Le grand th&#233;oricien anglais James Harrington (1611-1677) discuta en d&#233;tail la constitution v&#233;nitienne et les id&#233;es r&#233;publicaines de la ville adriatique, qu'il avait pu &#233;tudier personnellement [29]. Son influence sur les r&#233;volutionnaires anglais et am&#233;ricains fut importante, et de nombreux projets de constitution pour les colonies am&#233;ricaines, propos&#233;s par exemple par William Penn (1644-1718) et Thomas Paine (1737-1809), incluaient un recours au tirage au sort inspir&#233; des modes v&#233;nitien ou florentin. Ces propositions &#233;chou&#232;rent dans la sph&#232;re politique mais se concr&#233;tis&#232;rent dans les jurys populaires qui avaient &#233;t&#233; import&#233;s d'Angleterre. La Caroline du Sud et la Pennsylvanie adopt&#232;rent ainsi la s&#233;lection al&#233;atoire pour d&#233;terminer une partie des membres de leurs jurys au d&#233;but des ann&#233;es 1680. Le tirage au sort fut ensuite r&#233;import&#233; en Angleterre, o&#249; la s&#233;lection des jur&#233;s conform&#233;ment &#224; cette technique fut institutionnalis&#233;e en 1730. De nombreux &#201;tats nord-am&#233;ricains suivirent ces exemples durant le reste du XVIIIe si&#232;cle [30].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution fran&#231;aise, s'inspirant des exemples anglais et am&#233;ricain, g&#233;n&#233;ralisa les jurys d'assises et la s&#233;lection des jur&#233;s par tirage au sort &#224; partir d'une liste de citoyens coopt&#233;s, une proc&#233;dure qui suivait finalement de pr&#232;s les usages florentins quelques si&#232;cles plus t&#244;t. La variante fran&#231;aise des jurys se r&#233;pandit sur tout le continent. Au d&#233;but des ann&#233;es 1970, aux &#201;tats-Unis puis dans de nombreux pays dont la France, le tirage au sort des jur&#233;s fut effectu&#233; directement parmi tous les citoyens et non plus &#224; partir d'une liste choisie par les autorit&#233;s. Peu apr&#232;s, les politistes allemand et am&#233;ricain Peter Dienel et Ned Crossby, s'inspirant des jurys d'assises, propos&#232;rent des jurys de citoyens tir&#233;s au sort pour discuter des affaires publiques...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Significations du tirage au sort en politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tirage au sort, d&#233;mocratie et autogouvernement r&#233;publicain&lt;/i&gt;. Toute une lign&#233;e de th&#233;oriciens ont suivi la th&#232;se d'Aristote, qui peut sembler contre-intuitive &#224; notre mentalit&#233; contemporaine : &#171; Il est consid&#233;r&#233; comme d&#233;mocratique que les magistratures soient attribu&#233;es par le sort et comme oligarchique qu'elles soient &#233;lectives [31] &#187;. Cette interpr&#233;tation fut reprise durant la premi&#232;re Renaissance par Leonardo Bruni, chancelier de la R&#233;publique florentine, par Guicciardini du temps de Machiavel, par Harrington un peu plus d'un si&#232;cle plus tard, par Montesquieu et par Rousseau avant la R&#233;volution fran&#231;aise. De nos jours, elle est largement d&#233;fendue par des philosophes comme Jacques Ranci&#232;re ou Bernard Manin [32]. Cependant, si le tirage au sort en politique introduit bien une logique d'&#233;galit&#233; radicale entre les personnes entre lesquelles il est pratiqu&#233;, il n'est d&#233;mocratique que pour autant que le groupe en question inclut tous les citoyens ou du moins la grande majorit&#233; d'entre eux. Pour &#234;tre plus pr&#233;cis, il faudrait donc dire qu'&#224; l'int&#233;rieur d'un cercle donn&#233;, le tirage au sort coupl&#233; &#224; la rotation rapide des charges est une proc&#233;dure favorisant l'autogouvernement de tous par tous, chacun &#233;tant &#224; tour de r&#244;le gouvernant et gouvern&#233;. Chacun a ainsi les m&#234;mes chances d'acc&#233;der &#224; des fonctions d&#233;lib&#233;ratives et &#224; des charges d&#233;cisionnelles. Cet aspect est central &#224; Ath&#232;nes ; il est aussi pr&#233;sent, dans une moindre mesure, dans la R&#233;publique florentine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le tirage au sort comme signe d'&#233;lection divine.&lt;/i&gt; Gr&#226;ce &#224; lui, selon une perspective religieuse, les humains peuvent suivre, pour g&#233;rer leurs affaires communes, l'expression d'une volont&#233; ou la marque d'un destin qu'ils ne sont pas en mesure de conna&#238;tre autrement. Ainsi, le premier livre de Samuel raconte comment le proph&#232;te rencontra Sa&#252;l, un homme jeune, beau et fort, qui errait &#224; la recherche de ses &#226;nes, et comment il lui annon&#231;a que Yahv&#233; l'avait choisi pour devenir roi d'Isra&#235;l. Samuel convoqua le peuple, le morig&#233;na pour avoir oubli&#233; Dieu et lui demanda de se pr&#233;senter devant Lui par tribus et par clans. La Bible continue ainsi : &#171; Samuel fit approcher toutes les tribus d'Isra&#235;l et la tribu de Benjamin fut d&#233;sign&#233;e par le sort. Il fit approcher la tribu de Benjamin par clans, et le clan de Matri fut d&#233;sign&#233;. Puis Sa&#252;l, [fils de Qish,] fut d&#233;sign&#233;. On le chercha mais on ne le trouva pas. On consulta encore Yahv&#233; [...] et Yahv&#233; dit : 'Le voici cach&#233; parmi les bagages.' On courut l'y prendre et il se pr&#233;senta au milieu du peuple : de l'&#233;paule et au-dessus, il d&#233;passait tout le peuple. Samuel dit &#224; tout le peuple : 'Avez-vous vu celui qu'a choisi Yahv&#233; ? Il n'a pas son pareil dans tout le peuple.' Tout le peuple s'&#233;cria : 'Vive le Roi !' [33] &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Une m&#233;thode de r&#233;solution impartiale des conflits.&lt;/i&gt; Thomas d'Aquin &#233;tablit le premier une distinction rigoureuse entre usages politiques et usages religieux du sort, dans un petit trait&#233; appel&#233; Les sorts (1270-1271) et dans la section sur la divination de sa Somme th&#233;ologique (1269-1272) [34]. Tout en prenant acte de sa diffusion croissante en politique dans les Communes italiennes, Thomas d'Aquin s'&#233;tait fix&#233; pour objectif de donner un fondement th&#233;ologique &#224; la condamnation des pratiques divinatoires, mais aussi &#224; l'interdiction du tirage au sort &#224; l'int&#233;rieur de l'&#201;glise, promulgu&#233;e par le Pape quelques d&#233;cennies plus t&#244;t. Il distingue pour ce faire trois types de recours au sort. Le premier, qu'il appelle le &#171; sort distributif &#187;, est, selon lui, le plus l&#233;gitime. Il intervient dans les affaires mondaines, lorsque l'on ne sait comment proc&#233;der autrement pour partager des biens ou r&#233;partir des fonctions. Mais depuis que l'&#201;glise s'est constitu&#233;e en institution, il est interdit de recourir &#224; ce type d'exp&#233;dient dans les affaires eccl&#233;siastiques ; ce serait faire injure &#224; l'Esprit saint et &#224; la sagesse dont il a dot&#233; ses clercs, en particulier ses &#233;v&#234;ques. Un recours &#224; la hi&#233;rarchie y est donc toujours possible. Le second type de sort, que Thomas d'Aquin appelle le &#171; sort consultatif &#187;, est lui aussi autoris&#233; : laisser la d&#233;cision au pur hasard lorsque l'on ne sait quel parti prendre, apr&#232;s avoir &#233;puis&#233; ses capacit&#233;s de raisonnement. Le troisi&#232;me type de sort, appel&#233; &#171; sort divinatoire &#187;, consiste quant &#224; lui &#224; solliciter ind&#251;ment le jugement de Dieu en recourant &#224; des techniques de divination. Il est prohib&#233;, car il ne peut qu'entra&#238;ner un pacte avec les d&#233;mons ou, du moins conduire &#224; laisser les d&#233;mons s'immiscer dans les affaires humaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas d'Aquin distingue ainsi le tirage au sort divinatoire du tirage au sort comme m&#233;thode de r&#233;solution des conflits. La s&#233;lection al&#233;atoire peut diminuer les passions d&#233;cha&#238;n&#233;es par l'acc&#232;s &#224; des charges consid&#233;r&#233;es comme prestigieuses ou importantes ou, &#224; l'inverse, assigner impartialement des punitions ou des fonctions qu'un nombre insuffisant de volontaires accepteraient de remplir parce qu'elles sont consid&#233;r&#233;es comme des charges. Le tirage au sort a ainsi longtemps servi &#224; recruter les soldats ; les Romains y avaient ainsi recours pour s&#233;lection les soldats qui devaient &#234;tre d&#233;cim&#233;s lorsqu'ils voulaient punir une arm&#233;e apr&#232;s une d&#233;faite militaire particuli&#232;rement honteuse. D&#233;j&#224;, selon un proverbe populaire attribu&#233; &#224; Salomon, rapport&#233; par la Bible : &#171; Le sort met fin aux querelles et d&#233;cide entre les puissants. [35] &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fonction de r&#233;solution pacifique des conflits s'est souvent appuy&#233;e sur l'intervention d'un enfant, charg&#233; d'effectuer le tirage au sort .D'origine religieuse, ce trait de la proc&#233;dure de s&#233;lection al&#233;atoire est tr&#232;s r&#233;pandu dans l'histoire. Il est si diffus&#233; que l'on pourrait presque l'assimiler &#224; un &#171; pathos formel &#187;, pour reprendre le concept de l'historien de l'art Aby Warburg. Dans le Latium et en Etrurie, il est attest&#233; dans des pratiques divinatoires d&#232;s le VI&#232;me si&#232;cle avant J.C. et Cic&#233;ron le mentionne &#224; la fin de l'&#232;re r&#233;publicaine [36]. On le retrouve lors de l'&#233;lection de l'&#233;v&#234;que d'Orl&#233;ans au Ve si&#232;cle et il est &#233;voqu&#233; par des auteurs chr&#233;tiens entre le IVe et le VIIIe si&#232;cles [37]. Il r&#233;appara&#238;t ensuite dans nombre de communes italiennes, cette fois dans des usages politiques, Venise n'&#233;tant que l'exemple le plus c&#233;l&#232;bre. On rempla&#231;ait parfois l'enfant par un homme d'&#201;glise. Sous l'influence probable de Venise, la pratique trouve une diffusion extraordinaire. Elle ressurgit notamment en Aragon et en Castille du XIVe au XVIIIe, ou encore &#224; Great Yarmouth en Angleterre pour la s&#233;lection al&#233;atoire d'une commission &#233;lectorale en vigueur de 1491 &#224; 1835 [38]. L'enfant intervient aussi &#224; partir de 1640 pour tirer au sort les magistrats dans la Landesgemeinde (assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des citoyens) &#233;vang&#233;lique de Glaris, en Suisse [39]. On le retrouve aussi en 1731, en Caroline du Sud, lorsque cet &#201;tat am&#233;ricain d&#233;cide d'avoir recours &#224; la s&#233;lection al&#233;atoire pour d&#233;signer les jur&#233;s populaires. En France, au moins d&#232;s la fin du XVIe si&#232;cle, l'enfant intervient sous forme parodique lors du tirage du roi de la galette [40].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le pouvoir sur tous de tout un chacun&lt;/i&gt;. Dans les jurys populaires, une quatri&#232;me logique intervient &#233;galement. Hegel est celui qui l'a le mieux th&#233;oris&#233;e [41]. Le moment du jugement p&#233;nal qui revient aux jur&#233;s, &#171; la connaissance du cas dans sa singularit&#233; imm&#233;diate &#187;, constitue, selon lui, &#171; une connaissance qui est &#224; la port&#233;e de tout homme cultiv&#233; &#187;, notamment &#171; dans la mesure o&#249; la preuve ne porte pas sur des objets abstraits saisis par la raison ou l'entendement, mais uniquement sur des particularit&#233;s, des circonstances et des objets qui rel&#232;vent de l'intuition sensible et de la certitude subjective &#187;. Elle est donc accessible aux profanes. Reposant moins sur des preuves logiques rigoureuses que sur &#171; la conviction subjective et la conscience &#187;, la qualification de l'acte et le constat du fait ne rel&#232;vent pas de l'universalit&#233;. La participation aux jurys permet aux membres de la soci&#233;t&#233; civile de conna&#238;tre le droit, de le pratiquer et de s'en r&#233;clamer, d'&#234;tre jug&#233;s par des pairs au lieu d'&#234;tre plac&#233;s &#171; sous la tutelle de l'ordre des juges et r&#233;duits &#224; une sorte de servage vis-&#224;-vis d'eux &#187;. Mais il est exclu que les profanes prennent des d&#233;cisions sur le plan &#171; objectif &#187;, celui de la loi, que les r&#233;publicains fran&#231;ais nommaient l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral. Le tirage au sort permet alors de garantir que le pouvoir sur tous est assum&#233; par tout un chacun, c'est-&#224;-dire par des individus interchangeables ayant recours au &#171; bon sens &#187; &#8211; dans certaines variantes des jurys populaires, seules les personnes r&#233;put&#233;es &#171; cultiv&#233;es &#187; sont cens&#233;es pouvoir faire usage de leur bon sens de fa&#231;on ad&#233;quate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hormis son utilisation dans les jurys populaires, le tirage au sort disparut bel et bien dans les d&#233;mocraties modernes. Il fallut attendre les exp&#233;riences de d&#233;mocratie d&#233;lib&#233;rative de la fin du XXe si&#232;cle pour le voir appara&#238;tre &#224; nouveau, s'appuyant cette fois sur la technique de l'&#233;chantillon repr&#233;sentatif (inconnue jusqu'&#224; la fin du XIXe si&#232;cle) et porteur d'une logique bien diff&#233;rente de celles que nous venons de d&#233;crire [42]. Dans l'histoire r&#233;publicaine et d&#233;mocratique occidentale, tirage au sort et &#233;lections ont pu appara&#238;tre comme deux p&#244;les en tension, le tirage au sort incarnant une logique plus d&#233;mocratique et l'&#233;lection une logique plus aristocratique. Ils se sont pourtant d&#233;velopp&#233;s sur un m&#234;me terrain, celui de l'affirmation de la politique, entendue au sens de luttes pour le pouvoir d'&#201;tat, mais aussi de l'institutionnalisation d'un d&#233;bat public sur les choses de la cit&#233;. Le processus de rationalisation politique qui marqua la Gr&#232;ce joua &#224; la fois sur le d&#233;veloppement des proc&#233;dures d'&#233;lection ou de prise de d&#233;cision &#224; la majorit&#233; et sur l'utilisation de la s&#233;lection al&#233;atoire des charges publiques [43]. Il en alla de m&#234;me, &#224; des degr&#233;s divers, de la R&#233;publique romaine, des Communes italiennes ou des villes de la Couronne d'Aragon. Le si&#232;cle qui s'est ouvert retiendra-t-il cette le&#231;on ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Version remani&#233;e d'une conf&#233;rence donn&#233;e dans le cadre du s&#233;minaire de Pierre Rosanvallon, &#171; L'&#233;lection et le vote : &#233;tat des recherches en science politique et en histoire &#187;, Coll&#232;ge de France, le 15 f&#233;vrier 2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Nilsson, &#171; Saturnalia &#187;, in G. Wissowa (dir.), Paulys Real-Enzyklop&#228;die der klassischen Altertumswissenschaft, Stuttgart, 1923.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Franz Cumont, &#171; Les Actes de saint Dasius &#187;, Analecta Bollandiana, 16, 1897, p. 5-16.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] James G. Frazer, Le rameau d'or (Esprit des bl&#233;s et des bois. Le bouc &#233;missaire), Laffont, Paris, 1983, p. 605-606.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Pour une discussion contemporaine, cf. Renate Pillinger, Das Martyrium des Heiligen Dassius, Wien, 1988 ; Francesca Prescendi, &#171; Du sacrifice du roi des Saturnales &#224; l'ex&#233;cution de J&#233;sus &#187;, in Agn&#232;s A. Nagy, Francesca Prescendi (dir.), Sacrifices humains : discours et r&#233;alit&#233;s, Brepols, 2013 (&#224; para&#238;tre).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Yves Sintomer, Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et d&#233;mocratie participative, La D&#233;couverte, Paris, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Bernard Manin, Principes du gouvernement repr&#233;sentatif, Flammarion, Paris, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Paul Demont, &#171; Tirage au sort et d&#233;mocratie en Gr&#232;ce ancienne &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Victor Ehrenberg, &#171; Losung &#187;, in Paulys Real-Enzyklop&#228;die der klassischen Altertumswissenschaft, Stuttgart, 1923 ; Mogens H. Hansen, La D&#233;mocratie ath&#233;nienne &#224; l'&#233;poque de D&#233;mosth&#232;ne, Les Belles Lettres, Paris, 1995. Et sur la Vie des id&#233;es : Paul Demont, [&#171; Tirage au sort et d&#233;mocratie &#187;-article1109].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Mogens H. Hansen, La D&#233;mocratie ath&#233;nienne &#224; l'&#233;poque de D&#233;mosth&#232;ne, Les Belles Lettres, Paris, 1995.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Hubertus Buchstein, Demokratie und Lotterie. Das Los als politisches Entscheidungsinstrument von der Antike bis zu EU, Campus, Francfort/Main, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Victor Ehrenberg, &#171; Losung &#187;, art. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pens&#233;e grecque, PUF, Paris, 1983, p. 99.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Moses I. Finley, D&#233;mocratie antique et d&#233;mocratie moderne, Payot, Paris, 1976.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Thucydide, La Guerre du P&#233;loponn&#232;se, III, 37, in &#338;uvres compl&#232;tes, Gallimard, La Pl&#233;iade, Paris, 1964.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Christian Meier, &#171; Praerogativa Centuria &#187;, in Paulys Real-Enzyklop&#228;die der klassischen Altertumswissenschaft, Supplementband VIII, M&#252;nchen, p. 569-598 ; Egon Flaig, Ritualisierte Gesten. Zeichen, Gesten und Herrschaft im alten Rom, G&#246;ttingen, 2004, p. 173.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Salluste (attribu&#233; &#224;), &#171; Lettres &#224; C&#233;sar &#187;, premi&#232;re lettre, VIII, in Historiens Romains. Tite-Live, Salluste, Gallimard, Paris, 1968, p. 833.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Hubertus Buchstein, Demokratie und Lotterie, op. cit., p. 129.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] Victor Ehrenberg, &#171; Losung &#187;, art. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] Werner Maleczek, &#171; Abstimmungsarten &#187;, in Reinhard Schneider, Harald Zimmermann (dir.), Wahlen und W&#228;hlen im Mittelalter, Sigmaringen, 1990, p. 130.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] Roberto Celli, Pour l'histoire des origines du pouvoir populaire. L'exp&#233;rience des villes-Etats italiens (XI&#232;me-XII&#232;me si&#232;cles), Louvain-la-Neuve, Publications de l'Institut d'&#233;tudes m&#233;di&#233;vales, 2&#232;me S&#233;rie, 3, 1980.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22] L&#233;o Moulin, &#171; Les origines religieuses des techniques &#233;lectorales et d&#233;lib&#233;ratives modernes &#187;, Politix, 43, 1988, p. 117-162.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23] E. Ruffini, &#171; Sistemi di deliberazione collettiva nel medioevo italiano &#187;, in La ragione dei pi&#249;. Ricerche sulla storia del principio magoritario, Il Mulino, Bologna, 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24] Hagen Keller, &#171; 'Kommune' : St&#228;dtische Selbstregierung und mittelalterliche 'Volksherrschaft' im Spiegel italienischer Wahlverfahren des 12.-14. Jahrhunderts &#187; in Gerd Althoff et alli (dir.), Person und Gemeinschaft im Mittelalter. Karl Schmid zum 65. Geburtstag, Sigmaringen, 1988, p. 573-616.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[25] Dandolo, Chronicon, Muratori, RISS, XII, X, 8, c. 376.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26] John N. Najemy, Corporatism and Consensus in Florentine Electoral Politics, 1280-1400, The University of North Carolina Press, Chapel Hill, 1982, p. 169 sq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27] Yves Sintomer, &#171; Tirage au sort et politique : de l'autogouvernement r&#233;publicain &#224; la d&#233;mocratie d&#233;lib&#233;rative &#187;, Raisons politiques, 42, mai 2011, p.159-185.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[28] Yves Sintomer, Petite histoire de l'exp&#233;rimentation d&#233;mocratique. Tirage au sort et politique d'Ath&#232;nes &#224; nos jours, La D&#233;couverte, Paris, 2011, p. 79-90.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[29] James Harrington, Oc&#233;ana, Belin, Paris, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[30] Oliver Dowlen, The Political Potential of Sortition, A Study of the Random Selection of Citizens for Public Office, Imprint Academic, Exeter, 2008, p. 172-178.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[31] Aristote, Les Politiques, IV, 9, 1294-b, Flammarion, Paris, 1990. Cf. aussi Platon, R&#233;publique, VIII, 557a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[32] Jacques Ranci&#232;re, La haine de la d&#233;mocratie, La Fabrique, Paris, 2005, p. 54 ; Bernard Manin, Principes du gouvernement repr&#233;sentatif, op. cit., p. 88 de l'&#233;dition de poche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[33] La bible, &#233;dition La bible de J&#233;rusalem, &#171; Samuel &#187;, I, 11, 20-24.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[34] Thomas d'Aquin, L'astrologie. Les op&#233;rations cach&#233;es de la nature. Les sorts, Les belles Lettres, Paris, 2008 ; Somme th&#233;ologique, Secunda Secundae, question 95 : &#171; De la divination &#187;, &lt;a href=&#034;http://bibliotheque.editionsducerf.fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://bibliotheque.editionsducerf.fr&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[35] La bible, op. cit. &#171; Les proverbes &#187;, 18, 18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[36] Victor Ehrenberg, &#171; Losung &#187;, art. cit., p. 1455 ; Jacqueline Champeaux, Fortuna. Recherche sur le culte de la fortune &#224; Rome et dans le monde romain des origines &#224; la mort de Cic&#233;ron, I, Ecole fran&#231;aise de Rome, 1982 ; Cic&#233;ron, De la divination, II, 41.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[37] Pierre Courcelle, &#171; L'enfant et les 'sorts bibliques' &#187;, Vigiliaea Christianae, 1953, 7.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[38] C.J. Palmer, The History of Great Yarmouth, L.A. Mead &amp; Russel-Smith, Yarmouth/Londres, 1856, cit&#233; in Oliver Dowlen, The Political Potential of Sortition, op. cit., p. 139.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[39] Eug&#232;ne Rambert, &#233;tudes historiques et nationales, Librairie F. Rouge, Lausanne, 1889, p. 226.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[40] Etienne Pasquier, Recherches de la France (1622), livre IV, chap. IX.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[41] Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit [1821], Vrin, Paris, 1986, &#167; 227.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[42] Yves Sintomer, Petite histoire de l'exp&#233;rimentation d&#233;mocratique, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[43] Roger Caillois, Les Jeux et les Hommes, Gallimard, Paris, 1967.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Aller plus loin&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Jeffrey Abramson, We The Jury. The Jury System and the Ideal of Democracy, Harvard University Press, Cambridge, 1997.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Hubertus Buchstein, Demokratie und Lotterie. Das Los als politisches Entscheidungsinstrument von der Antike bis zu EU, Campus, Francfort/Main, 2009.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; F. Cordano, C. Grottanelli (dir.), Sorteggio pubblico e cleromanzia dall'antichit&#224; all'et&#224; moderna, ET Edizioni, 2001.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Oliver Dowlen, The Political Potential of Sortition. A Study of the Random Selection of Citizens for Public Office, Imprint Academic, Exeter, 2008.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Moses I. Finley, D&#233;mocratie antique et d&#233;mocratie moderne, Payot, Paris, 1976.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Mogens H. Hansen, La D&#233;mocratie ath&#233;nienne &#224; l'&#233;poque de D&#233;mosth&#232;ne, Les Belles Lettres, Paris, 1995.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Bernard Manin, Principes du gouvernement repr&#233;sentatif, Flammarion, Paris, 1996.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; John Najemy A History of Florence 1200-1575, Blackwell, Londres, 2008.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Yves Sintomer, Petite histoire de l'exp&#233;rimentation d&#233;mocratique. Tirage au sort et politique d'Ath&#232;nes &#224; nos jours, La D&#233;couverte, Paris, 2011.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La d&#233;mocratie libertaire</title>
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		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Assembl&#233;e</dc:subject>
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		<dc:subject>Leval G.</dc:subject>

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&lt;p&gt;Gaston Leval, Espagne Libertaire, 36-39, &#201;diton du cercle / de la t&#234;te de feuilles, 1971, pp.217-231 Il y a, dans l'organisation mise sur pied par la r&#233;volution espagnole, et par le mouvement libertaire qui en a &#233;t&#233; la che&#173;ville ouvri&#232;re, structuration de la base au sommet, qui corres&#173;pond au v&#233;ritable f&#233;d&#233;ralisme et &#224; la v&#233;ritable d&#233;mocratie. Il est vrai qu'au sommet, et m&#234;me &#224; un &#233;chelon ou &#224; un autre, des d&#233;viations peuvent se produire ; que des individus auto&#173;ritaires peuvent (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-178-leval-g-+" rel="tag"&gt;Leval G.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Gaston Leval, &lt;i&gt;Espagne Libertaire, 36-39&lt;/i&gt;, &#201;diton du cercle / de la t&#234;te de feuilles, 1971, pp.217-231&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a, dans l'organisation mise sur pied par la r&#233;volution espagnole, et par le mouvement libertaire qui en a &#233;t&#233; la che&#173;ville ouvri&#232;re, structuration de la base au sommet, qui corres&#173;pond au v&#233;ritable f&#233;d&#233;ralisme et &#224; la v&#233;ritable d&#233;mocratie. Il est vrai qu'au sommet, et m&#234;me &#224; un &#233;chelon ou &#224; un autre, des d&#233;viations peuvent se produire ; que des individus auto&#173;ritaires peuvent transformer, ou vouloir transformer, la d&#233;l&#233;&#173;gation en pouvoir autoritaire intangible. Et nul ne peut affir&#173;mer que ce danger ne surgirait jamais. Mais la situation est toute diff&#233;rente de ce qu'elle est, ou serait dans un appareil d'Etat. Dans l'Etat que Marx, quand il voulait courtiser les communards &#233;chapp&#233;s au massacre afin de les attirer &#224; lui ap&#173;pelait une &#171; superstructure parasitaire &#187; de la soci&#233;t&#233;, les hom&#173;mes install&#233;s aux commandes sont inaccessibles pour le peuple. Ils peuvent l&#233;gif&#233;rer, d&#233;cider, ordonner, choisir pour tous sans consulter ceux qui devront subir les cons&#233;quences de leurs d&#233;cisions : ils sont les ma&#238;tres. La libert&#233; qu'ils appliquent est leur libert&#233; de faire les choses comme ils l'entendent, gr&#226;ce &#224; l'appareil de lois, de r&#232;glements et de r&#233;pression dont ils disposent, et au bout duquel il y a les prisons, les bagnes, les camps de concentration et les ex&#233;cutions. L'U.R.S.S. et les pays satellis&#233;s en sont d'&#233;crasants t&#233;moignages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le syst&#232;me non &#233;tatique ne permet pas ces d&#233;viations parce que les comit&#233;s de direction et de coordination, &#233;videm&#173;ment indispensables, ne sortent pas de l'organisation qui les a choisis ; ils restent en son sein, toujours contr&#244;lables, &#224; la port&#233;e des adh&#233;rents. Si tels ou tels individus contredisent par leurs actes les instructions re&#231;ues, les r&#233;solutions prises, il est possible de les rappeler &#224; l'ordre, de les bl&#226;mer, de les desti&#173;tuer, de les remplacer. C'est seulement dans, et par cette pratique que &#171; la majorit&#233; fait loi &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce syst&#232;me avait &#233;t&#233;, depuis 1870, apport&#233; par les liber&#173;taires d'Espagne, qui tenaient absolument, suivant en cela la pens&#233;e de Proudhon et de Bakounine, &#224; ce que la masse des adh&#233;rents se prononce et d&#233;cide au maximum sur les pro&#173;bl&#232;mes pos&#233;s et la marche des activit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie-t-il qu'il n'existait pas de minorit&#233;s, d'indi&#173;vidualit&#233;s exer&#231;ant une influence souvent d&#233;cisive sur les as&#173;sembl&#233;es, ou dans la vie quotidienne des Syndicats, des Collec&#173;tivit&#233;s, des f&#233;d&#233;rations ? L'affirmer serait mentir et ne trompe&#173;rait personne. Comme partout, comme toujours, il y avait dans ces organismes des militants mieux pr&#233;par&#233;s, les premiers sur la br&#232;che, pr&#234;chant d'exemple, payant de leur personne, et qui, parce que pouss&#233;s par l'esprit de d&#233;vouement et de sacrifice, connaissaient plus &#224; fond les probl&#232;mes et trouvaient plus facilement les solutions. L'histoire de l'humanit&#233; contient, en bonne place, celle des minorit&#233;s qui ont pris en charge le bonheur de leurs contemporains et le progr&#232;s de l'esp&#232;ce. Mais la minorit&#233; libertaire assumait ce r&#244;le selon le principe antiautoritaire, et en s'opposant &#224; la domination de l'homme par l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;manciper les peuples, il faut d'abord leur appren&#173;dre, les pousser &#224; penser, et &#224; vouloir. La minorit&#233; libertaire, nombreuse et ardente comme on l'a vu, s'effor&#231;ait donc d'apprendre aux masses &#224; se passer de chefs et de ma&#238;tres, et pour cela les informait continuellement, les &#233;duquait, les habituait &#224; comprendre les probl&#232;mes les concernant direc&#173;tement ou indirectement, &#224; chercher et &#224; trouver les solutions ad&#233;quates. Les assembl&#233;es syndicales &#233;taient donc l'expression et la pratique de la d&#233;mocratie libertaire, d&#233;mocratie n'ayant rien &#224; voir avec la d&#233;mocratie ath&#233;nienne o&#249; les citoyens discouraient et disputaient &#224; longueur de journ&#233;e sur l'agora, o&#249; les factions, les rivalit&#233;s de clans, d'ambitions, de person&#173;nages se heurtaient ; o&#249;, &#233;tant donn&#233; les in&#233;galit&#233;s sociales, le temps pr&#233;cieux &#233;tait perdu en disputes interminables. Ici, un nouvel Aristophane n'aurait pas eu de raisons d'&#233;crire l'&#233;qui&#173;valent des Nu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Normalement, ces r&#233;unions p&#233;riodiques ne d&#233;passaient pas quelques heures. On y traitait de sujets concrets, pr&#233;cis, de fa&#231;on concr&#232;te et pr&#233;cise. Et tous ceux qui avaient quelque chose &#224; dire pouvaient s'exprimer. Le Comit&#233; exposait les probl&#232;mes nouveaux surgis depuis la derni&#232;re assembl&#233;e, les r&#233;sultats obtenus par l'application de telle ou telle r&#233;solution sur le volume de la production, l'augmentation ou la dimi&#173;nution de telle ou telle sp&#233;cialit&#233;, les rapports avec les autres syndicats, les rendements selon les ateliers ou les usines. Tout cela faisait l'objet d'expos&#233;s et de d&#233;bats. Ensuite, l'as&#173;sembl&#233;e nommait les commissions ; les membres de ces commissions discutaient entre eux des solutions &#224; prendre ; s'il y avait d&#233;saccord, on &#233;tablissait un rapport de majorit&#233;, un rapport de minorit&#233;.
Cela avait lieu dans tous les syndicats de toute l'Espagne, de tous les m&#233;tiers et de toutes les industries, dans les assembl&#233;es qui, &#224; Barcelone, r&#233;unissaient depuis la naissance de notre mouvement, des centaines ou des milliers, et des milliers de travailleurs, selon l'importance des organisations. De fa&#231;on que la prise de conscience des devoirs, des respon&#173;sabilit&#233;s de chacun s'&#233;tendait de plus en plus, dans une mesure d&#233;terminante et d&#233;cisive.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;*&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La pratique de cette d&#233;mocratie s'&#233;tendait aussi aux r&#233;gions agricoles. Nous avons vu comment, d&#232;s le d&#233;but de la guerre civile doubl&#233;e de la R&#233;volution, la d&#233;cision de nommer un Comit&#233; local de gestion des villages fut prise par les r&#233;unions g&#233;n&#233;rales des habitants des villages, comment les d&#233;l&#233;gu&#233;s aux diff&#233;rentes fonctions essentielles qui r&#233;cla&#173;maient une indispensable coordination des activit&#233;s furent propos&#233;s et &#233;lus par toute la population rassembl&#233;e. Mais il convient d'ajouter et de souligner que dans tous les villages collectivis&#233;s, dans toutes les collectivit&#233;s partielles de villages, dans les 400 collectivit&#233;s d'Aragon, dans les 900 de la r&#233;gion levantine, dans les 300 de la r&#233;gion castillane (r&#233;gion du Centre, selon la d&#233;nomination adopt&#233;e) pour ne parler que des grandes formations qui embrassaient au moins 60 % de l'agriculture de l'Espagne &#171; r&#233;publicaine &#187;, la population &#233;tait convoqu&#233;e une fois par semaine, par quinzaine ou par mois, et mise, elle aussi, au courant de tout ce qui concernait l'existence g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur a assist&#233;, en Aragon, &#224; un certain nombre de ces assembl&#233;es o&#249; les expos&#233;s sur les diff&#233;rentes questions composant l'ordre du jour permettaient &#224; la population de savoir, de comprendre, et de s'int&#233;grer mentalement &#224; la soci&#233;t&#233;, de co-participer &#224; la direction des affaires publiques, aux responsabilit&#233;s, si bien que les r&#233;criminations, les tensions qui se produisent toujours quand le pouvoir de d&#233;cision est confi&#233; sans contestation possible &#224; quelques individus, fussent-ils d&#233;mocratiquement &#233;lus, ne se produisaient pas ici. Les assembl&#233;es &#233;taient publiques, les objections, les propositions discut&#233;es publiquement, chacun pouvant, comme dans les assembl&#233;es syndicales, participer aux d&#233;bats, critiquer, pro&#173;poser, etc. La d&#233;mocratie s'&#233;tendait &#224; toute la vie sociale. Dans la plupart des cas, les individualistes m&#234;mes pouvaient prendre part aux d&#233;lib&#233;rations. Ils &#233;taient &#233;cout&#233;s comme les collectivistes.
Ce principe et cette pratique furent &#233;tendus aux d&#233;bats des Conseils municipaux dans les petites villes, et m&#234;me dans des villes d'une certaine importance - telles Villanueva y Geltru, Castellon de la Plana, G&#233;rone Alicante ou Alcoy. Nous avons vu que, quand, &#224; cause des exigences de la guerre, nos camarades &#233;taient entr&#233;s dans ces conseils, et s'y trouvaient en minorit&#233;, ils n'en exer&#231;aient pas moins, tr&#232;s souvent, une influence proportionnellement sup&#233;rieure &#224; leur nombre, en premier lieu parce qu'ils obtinrent des autres partis qui ne pouvaient s'y refuser, que les d&#233;bats fussent publics. Ceux qui, parmi les gens du peuple, disposaient de temps libre ne se priv&#232;rent pas d'y assister. Et souvent on arracha &#224; la majorit&#233; politicienne des r&#233;formes sociales imm&#233;&#173;diates (construction d'&#233;coles, cr&#232;ches, jardins d'enfants, secours d&#233;cents aux vieillards) qui n'auraient pas &#233;t&#233; accord&#233;es si les d&#233;bats avaient eu lieu &#224; huis clos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant &#224; l'&#233;chelle individuelle qu'&#224; l'&#233;chelle locale, ces diff&#233;rents aspects de la d&#233;mocratie libertaire inauguraient, &#224; notre avis, une civilisation nouvelle. Pour en donner une id&#233;e plus pr&#233;cise, et plus claire, nous allons voir le d&#233;roulement d'une assembl&#233;e villageoise, &#224; Tamarite de Litera, dans la province de Huesca, assembl&#233;e &#224; laquelle nous avons assist&#233; - ainsi qu'&#224; d'autres -, d&#233;sireux que nous &#233;tions de recueillir des t&#233;moignages aussi vivants que possible pour l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;*&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; pregonero &#187; (crieur public) s'est pr&#233;sent&#233; aux carre&#173;fours, sur la place ou dans les endroits les plus fr&#233;quent&#233;s du village. Il a souffl&#233; trois fois dans la petite corne avec laquelle il s'annonce toujours, comme font en France les gardes champ&#234;tres avec leur tambour, puis d'une voix lente, de t&#233;nor l&#233;ger qu'adoptent, je ne sais pourquoi, tous les &#171; pregoneros &#187; d'Aragon, il a lu, en hachant les mots et les phrases un peu au hasard, un papier sur lequel il &#233;tait &#233;crit que les membres de la Collectivit&#233; &#233;taient invit&#233;s par la Commission administrative &#224; prendre part &#224; l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale qui aurait lieu le soir m&#234;me, &#224; 21 heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A 21 h 30, la salle du cin&#233;ma local est &#224; moiti&#233; pleine. A 22 h, elle l'est compl&#232;tement. Il y a l&#224; environ 600 personnes dont une centaine de femmes, de jeunes filles, et quelques enfants.
En attendant l'ouverture de la s&#233;ance, tous parlent, sans cris, malgr&#233; le temp&#233;rament expansif des habitants de la r&#233;gion. Enfin, le secr&#233;taire de la Collectivit&#233; monte, seul, &#224; la tribune. Le silence s'&#233;tablit, et le secr&#233;taire propose imm&#233;&#173;diatement l'adoption des dispositions n&#233;cessaires :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons, dit-il, nommer un bureau de s&#233;ance. Aussit&#244;t, un des assistants demande la parole, &#171; pour une question d'ordre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a dans la salle des individualistes. Ce sont des ennemis de la Collectivit&#233;. Ils n'ont rien &#224; faire ici, nous devons les expulser, d&#233;clare-t-il. De plus, il est indispensable que les femmes se taisent pendant la discussion, sinon il faudra les expulser, elles aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une partie du public semble d'accord avec la double proposition ; une autre doute, visiblement. Le secr&#233;taire r&#233;pond qu'&#224; son avis les individualistes peuvent aussi assister, et m&#234;me prendre part aux d&#233;bats. &#171; Nous n'avons rien &#224; cacher, et c'est en voyant comment nous agissons qu'ils finiront par se convaincre. &#187; Quant aux femmes bavardes - ce sont des paysannes qui n'avaient jamais assist&#233; &#224; semblables d&#233;bats, et qui ont, elles aussi, droit &#224; la parole -, il est s&#251;r qu'elles se tairont et qu'il ne sera pas n&#233;cessaire de recourir &#224; des mesures si &#233;nergiques. L'ensemble des assistants approuvent. Les individualistes demeurent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On nomme alors le bureau, compos&#233; par des camarades qui sont &#233;lus l'un apr&#232;s l'autre. Puis le pr&#233;sident prend la parole. C'est, naturellement, un des militants les plus actifs et les plus au courant des probl&#232;mes qui figurent &#224; l'ordre du jour. Il commence par exposer abondamment pourquoi la Commission a convoqu&#233; cette assembl&#233;e extraordinaire Bien qu'intelligent, il n'est pas vraiment orateur, mais s'efforce de s'exprimer avec la plus grande clart&#233;, et y parvient.
Premi&#232;re question : il faut remplacer quatre camarades de la Commission administrative, qui n'accomplissent pas bien leur t&#226;che, non par mauvaise volont&#233;, mais par manque de formation. D'autre part, il existe un certain m&#233;contentement contre le d&#233;l&#233;gu&#233; au ravitaillement. Il est tr&#232;s capable, mais il a mauvais caract&#232;re et des mani&#232;res trop brusques, ce qui cause des frictions d&#233;sagr&#233;ables, particuli&#232;rement dans les rapports interr&#233;gionaux ; mieux vaudra d&#233;sormais qu'il s'oc&#173;cupe des &#233;changes &#224; distance, o&#249; les contacts individuels jouent tr&#232;s peu. Le d&#233;l&#233;gu&#233; &#224; l'industrie et au commerce pourrait se charger de la distribution &#224; l'&#233;chelle locale, et des rapports qu'elle entra&#238;ne avec les membres de la Collectivit&#233;.
L'assembl&#233;e accepte sans discussion inutile le changement des membres de la Commission, qu'elle remplace un par un. Puis le d&#233;l&#233;gu&#233; au ravitaillement local voit ses attributions limit&#233;es d'une part, et &#233;tendues de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre question &#224; l'ordre du jour : un groupe assez nom&#173;breux de membres de la Collectivit&#233; vient de s'en retirer pour revenir aux pratiques individualistes. Mais la Collectivit&#233;, qui a pris en main la production locale non agricole, a en sa possession les fournils destin&#233;s &#224; la fabrication du pain, et le groupe d'individualistes en r&#233;clame un.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les visages sont s&#233;rieux, attentifs, tendus. Les femmes commentent sans &#233;lever la voix. Un collectiviste prend la parole :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Nous devons leur pr&#234;ter un fournil pour quinze jours ou un mois afin qu'ils aient le temps d'en construire un.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Non, r&#233;pond un autre, ils n'avaient qu'&#224; rester avec nous. Puisqu'ils sont partis, qu'ils se d&#233;brouillent !&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Un troisi&#232;me d&#233;clare qu'il y a d&#233;j&#224; trop de fournils dans le village. Il ne faut pas en construire davantage. Plusieurs autres assistants parlent encore avec cette &#233;conomie de mots qui caract&#233;rise les paysans aragonais. Personne d'autre ne demande la parole. Le pr&#233;sident expose alors son opinion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a tout d'abord le probl&#232;me de la bonne organisation de l'&#233;conomie. Construire un fournil de plus c'est gaspiller du mat&#233;riel dont on a besoin pour d'autres usages ; demain cela entra&#238;nerait une d&#233;pense suppl&#233;mentaire de bois et d'&#233;lec&#173;tricit&#233;, ce que nous devons &#233;viter car les r&#233;percussions d'une mauvaise gestion ne retombent pas seulement sur les indivi&#173;dualistes, mais aussi sur toute l'&#233;conomie nationale. Or nous devons montrer que nous sommes capables de faire mieux que le capitalisme. C'est pourquoi, au lieu d'en augmenter le nombre, nous devons m&#234;me r&#233;duire le nombre de fournils en activit&#233;. Faisons donc le pain pour nous et pour les indivi&#173;dualistes. Mais ceux-ci fourniront la farine correspondant &#224; leur consommation, et il n'y aura qu'une m&#234;me qualit&#233; de pain pour tous. D'autre part, nous ne devons pas refuser le pain aux individualistes, car malgr&#233; leur erreur ils doivent pouvoir manger, et dans une situation oppos&#233;e &#224; celle que nous vivons, nous serions heureux que nos adversaires n'em&#173;p&#234;chent pas les collectivistes de se nourrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident a convaincu l'assembl&#233;e, qui, sur l'inter&#173;vention de quelques collectivistes, approuve sans opposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question suivante se rapporte au rationnement et au non-rationnement du pain. Les salaires familiaux &#233;lev&#233;s pay&#233;s par la Collectivit&#233; permettent d'en acheter beaucoup, ce qui facilite certains exc&#232;s, et m&#234;me parfois une in&#233;galit&#233; que la R&#233;volution ne peut admettre. Il faut par cons&#233;quent &#233;tablir une limite de consommation afin que chaque famille puisse obtenir les quantit&#233;s dont elle aura besoin, mais sans en arriver au gaspillage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'assembl&#233;e admet le rationnement, mais voici que se pose une question de jurisprudence : qui appliquera les me&#173;sures d&#233;cid&#233;es ? Le Conseil municipal ou la Collectivit&#233; ? Le Conseil municipal embrasse la population tout enti&#232;re : les individualistes, qui en comprennent le huiti&#232;me, et les collec&#173;tivistes. Si le Conseil municipal s'en charge, le rationnement devra &#234;tre &#233;tabli pour tous. Si c'est la Collectivit&#233;, les indi&#173;vidualistes ne se consid&#233;reront pas oblig&#233;s de le respecter. Diverses opinions sont &#233;mises, qui permettent de pr&#233;ciser les attributions des deux organismes. Et l'on d&#233;cide de demander d'abord au Conseil municipal de s'en charger. S'il n'acceptait pas, la Collectivit&#233; prendrait l'affaire en main, tout du moins dans les limites de ses possibilit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le d&#233;part des individualistes a pos&#233; un autre pro&#173;bl&#232;me. Plusieurs d'entre eux ont laiss&#233; leurs vieux parents &#224; la charge de la Collectivit&#233;, tout en s'installant sur les terres que ceux qu'ils abandonnent ainsi poss&#233;daient auparavant. Les d&#233;poss&#233;d&#233;s ont &#233;t&#233; pris en charge par l'organisation solidariste et collective parce qu'il s'agit de vieillards handi&#173;cap&#233;s pour le travail, mais on consid&#232;re ce comportement inacceptable. Quelles mesures adopter ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident, qui a expos&#233; le litige, souligne d'embl&#233;e qu'on ne peut penser &#224; expulser ces pauvres vieux. De toute fa&#231;on, ils seront aid&#233;s ; mais il faut que les fils reprennent leurs parents, ou la terre leur sera enlev&#233;e. Telle est son opinion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs membres de l'assembl&#233;e interviennent dans un ordre qui ne se d&#233;ment &#224; aucun moment. L'un demande qu'on enl&#232;ve la moiti&#233; de leur r&#233;colte &#224; ces fils sans cons&#173;cience. Un autre r&#233;p&#232;te qu'il serait honteux de faire sortir ces vieillards de la Collectivit&#233; : tout doit &#234;tre envisag&#233;, moins cela. On en revient &#224; la solution sugg&#233;r&#233;e par le pr&#233;sident : ou les individualistes prennent leurs parents avec eux, ou ils n'auront pas de terre, et toute solidarit&#233; leur sera refus&#233;e. Le probl&#232;me moral est primordial. La proposition est approuv&#233;e.
A chaque fois qu'une solution est adopt&#233;e et avant qu'un autre probl&#232;me ne soit abord&#233;, l'assembl&#233;e commente, donne libre cours &#224; sa pens&#233;e. Pourtant, la conversation g&#233;n&#233;rale n'est pas bruyante, et dure &#224; peine une minute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aborde maintenant la question des ateliers de poterie qui, normalement, constituent une source de revenus car ils fournissent de nombreux villages de la r&#233;gion, et m&#234;me de petites villes, en cruches, alcarazas et &#171; cantaros &#187; (brocs en terre). On y fabrique aussi des tuiles et des briques. Mais comme les bras manquent aux travaux des champs &#224; cause de la mobilisation pour le front, on y a envoy&#233; les potiers qui ont cess&#233; leur m&#233;tier ; certains, aussi, sont au front. Aussi la production a-t-elle baiss&#233; notablement. Que faire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un homme demande que l'on fasse passer la journ&#233;e des potiers de huit &#224; dix heures ; un autre, que l'on augmente la main-d'oeuvre ; solution sur laquelle un troisi&#232;me insiste, en ajoutant que l'on devrait faire venir des sp&#233;cialistes d'autres r&#233;gions. Il propose aussi que l'on rouvre la fabrique de carrelage, ferm&#233;e &#224; cause des &#233;v&#233;nements actuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On lui r&#233;pond sur ce dernier point que nous sommes en temps de guerre, et qu'on peut tr&#232;s bien se passer de carrelage. Rires de l'auditoire, qui approuve, et comme quel&#173;ques-uns demandent pourquoi les ouvriers sp&#233;cialis&#233;s ne peuvent pas produire cette ann&#233;e autant que l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;&#173;dente, le secr&#233;taire de la Collectivit&#233;, ancien maire et qui conna&#238;t bien toutes ces questions, explique qu'auparavant plusieurs cantons se fournissaient &#224; Huesca ; or, cette ville &#233;tant tomb&#233;e aux mains des fascistes, ils se fournissent main&#173;tenant &#224; Tamarite. Il faut donc rendre &#224; leur m&#233;tier les ouvriers potiers, et de plus publier dans notre presse un appel pour que les travailleurs sp&#233;cialis&#233;s d'autres r&#233;gions viennent s'installer dans la localit&#233;. Proposition accept&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ordre du jour est &#233;puis&#233;. On passe aux questions di&#173;verses. Un des assistants d&#233;clare qu'il y a, &#224; Tamarite, un &#171; alpargatero &#187; (ouvrier fabricant d'espadrilles), qui conna&#238;t tr&#232;s bien son m&#233;tier. On pourrait organiser un atelier o&#249; les femmes iraient travailler au lieu de perdre leur temps &#224; bavarder dans la rue. Les femmes rient, mais la proposition est accept&#233;e. Un homme de cinquante &#224; soixante ans d&#233;clare que les petites jeunes filles du village ne sont pas s&#233;rieuses, car elles pr&#233;f&#232;rent se promener au lieu d'aller travailler dans l'ate&#173;lier qui leur a &#233;t&#233; d&#233;sign&#233; pour apprendre la couture. Pour y rem&#233;dier il propose que l'on choisisse une bonne couturi&#232;re charg&#233;e de les former, mais que l'enseignement soit donn&#233; dans une &#233;glise sans fen&#234;tres. La porte serait ferm&#233;e &#224; clef, les gamines ne pourront pas sortir pendant les heures de travail. Tout le monde rit, les int&#233;ress&#233;es plus que les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs collectivistes exposent tour &#224; tour leur opinion, et l'on finit par d&#233;cider que dans chaque atelier une d&#233;l&#233;gu&#233;e surveillera les apprenties. Celles qui manqueront deux fois de suite sans motif valable seront renvoy&#233;es. Mais celui qui voulait les enfermer est implacable : il propose, tr&#232;s s&#233;rieu&#173;sement, du moins le semble-t-il, que, pour les punir quand elles ne donneront pas satisfaction, on oblige les jeunes filles &#224; je&#251;ner deux ou trois jours. Cette fois, c'est un rire g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nouveau probl&#232;me : il faut nommer une nouvelle direc&#173;trice &#224; l'h&#244;pital (nous apprenons ainsi que c'est une femme qui le dirige, ce qui est assez inhabituel). Cet h&#244;pital a &#233;t&#233; transform&#233; en Maison de Vieillards, mais ceux-ci sont main&#173;tenant soign&#233;s &#224; domicile par le m&#233;decin qui a adh&#233;r&#233; &#224; la Collectivit&#233;, et l'on dispose de l'h&#244;pital cantonal pour les cas urgents ou s&#233;rieux de maladies. Cela pose &#224; nouveau un probl&#232;me de juridiction. L'h&#244;pital a un caract&#232;re public g&#233;n&#233;ral. Il faut savoir s'il d&#233;pend ou non du Conseil muni&#173;cipal reconstitu&#233; apr&#232;s la publication du d&#233;cret correspondant du gouvernement de Valence. Si oui, l'h&#244;pital est l'affaire de tous, collectivistes et individualistes, et ces derniers doivent aussi participer aux frais. Or, jusqu'&#224; pr&#233;sent la Collectivit&#233; a tout pay&#233;, et ses ennemis ont profit&#233; de ses largesses. Affaire &#224; &#233;tudier plus &#224; fond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s examen de quelques questions de moindre impor&#173;tance, le pr&#233;sident l&#232;ve la s&#233;ance. L'assembl&#233;e a dur&#233; deux heu&#173;res et demie. Presque tous ceux qui y avaient pris part &#233;taient des paysans du village, ou des environs, habitu&#233;s &#224; se lever t&#244;t, et qui, en cette &#233;poque de l'ann&#233;e, avaient travaill&#233; douze ou quatorze heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, personne ne partit avant la fin des d&#233;bats, pas m&#234;me ceux qui se tenaient debout, car bien vite les si&#232;ges avaient manqu&#233;. Pas une femme, pas un gamin ne s'endormit. Les yeux &#233;taient rest&#233;s bien ouverts, les visages aussi &#233;veill&#233;s. On y lisait, &#224; la fin, autant d'int&#233;r&#234;t souvent amus&#233; qu'on en avait lu au commencement. Et le pr&#233;sident, &#224; la fois paternel, fraternel et p&#233;dagogue dut insister pour que l'ordre du jour ne f&#251;t pas allong&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La derni&#232;re r&#233;solution prise concernait la fr&#233;quence des assembl&#233;es qui, de mensuelles, devenaient hebdomadaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et les collectivistes s'en furent se coucher en commen&#173;tant les d&#233;bats et les motions vot&#233;es. Certains vivaient assez loin. Ils rentr&#232;rent chez eux &#224; pied, ou &#224; bicyclette.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les chartes&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nous nous sommes efforc&#233;, dans les chapitres qui pr&#233;&#173;c&#232;dent, d'introduire au maximum, et toutes proportions gar&#173;d&#233;es, des textes, ou les parties les plus importantes des r&#232;gle&#173;ments et des statuts qui montraient les principes essentiels sur lesquels se fondaient et organisaient les Collectivit&#233;s agraires. Nous ajoutons maintenant, s&#233;par&#233;s des chapitres que nous avions &#233;crits afin d'&#233;viter trop de r&#233;p&#233;titions, d'autres textes qui, comme ceux d&#233;j&#224; reproduits fragmentairement ou int&#233;gralement, confirment l'esprit &#224; la fois constructif et humaniste qui a guid&#233; les organisateurs libertaires d'Espagne dans leur t&#226;che historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela a, pour nous, la m&#234;me importance qu'en ont les chartes des communes et des villes du Moyen Age, pour &#233;tudier et conna&#238;tre cette phase de l'histoire humaine. Ces textes demeurent, pour l'avenir, des &#233;l&#233;ments d'appr&#233;ciation, dont pourront s'inspirer ceux qui continueront la lutte pour une soci&#233;t&#233; plus juste, et plus rationnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre, en les examinant &#224; la loupe, un esprit critique pourra-t-il formuler certaines objections secondaires. Mais malgr&#233; telle ou telle gaucherie de r&#233;daction, nous sommes persuad&#233; que jamais, jusqu'&#224; pr&#233;sent, une r&#233;volution n'a montr&#233; un esprit constructif aussi pr&#233;cis, des conceptions r&#233;alisatrices aussi claires et une &#233;thique sociale aussi &#233;lev&#233;e. Consid&#233;r&#233;s en leur essence, on peut affirmer que les buts poursuivis, les m&#233;thodes &#233;num&#233;r&#233;es et adopt&#233;es constituent une doctrine du socialisme qui &#171; colle &#187; &#224; la vie, et qui peut guider vers un meilleur avenir les hommes &#233;pris de v&#233;ritable justice et de v&#233;ritable fraternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STATUTS DE LA COLLECTTVITE LIBRE DE TRAVAILLEURS DE TAMARITE DE LITERA&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Article premier. - Sous le titre de Collectivit&#233; et coop&#233;&#173;rative, il a &#233;t&#233; constitu&#233; &#224; Tamarite, le 1&#034; octobre 1936, une Collectivit&#233; compos&#233;e par des paysans et des travailleurs industriels dans le but d'exploiter collectivement les propri&#233;t&#233;s agricoles et les entreprises industrielles appartenant auparavant aux &#233;l&#233;ments factieux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb19-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous respectons le style, et, parfois, les gaucheries [note de l'auteur].&#034; id=&#034;nh19-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui ont particip&#233;, directement ou indirectement au soul&#232;vement fasciste en Espagne, et dont les biens passent ainsi &#224; la Collectivit&#233;. Sont inclus aussi dans cette mesure d'exploitation collective les biens des collecti&#173;vistes et des propri&#233;taires immobiliers ou d'entreprises indus&#173;trielles rest&#233;s loyaux et d'accord avec le mouvement r&#233;volu&#173;tionnaire ainsi que les biens de ceux qui, sans &#234;tre fascistes, ne cultivent pas bien et directement leurs terres ou cessent de les cultiver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 2. - Notre Collectivit&#233;, compos&#233;e, ainsi qu'il vient d'&#234;tre dit, par des paysans et des travailleurs industriels, s'inspirera des sentiments humains et les principes sociaux les plus &#233;lev&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 3. - Les buts poursuivis par la constitution de cette Collectivit&#233; seront : l'am&#233;lioration de la condition sociale et &#233;conomique de la masse paysanne et des travailleurs industriels qui ont toujours lutt&#233; pour les id&#233;es de revendication sociale avant le soul&#232;vement fasciste et pendant la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DES BIENS DE LA COLLECTIVIT&#201;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 4. - Les biens de la Collectivit&#233; seront compos&#233;s par tous les immeubles, urbains, rustiques, ainsi que par les marchandises expropri&#233;es aux &#233;l&#233;ments fascistes, et par les biens de la Collectivit&#233; m&#234;me, et de ceux qui, sans &#234;tre fascistes, ne cultivent pas d&#251;ment leurs terres par leur effort personnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 5. - En aucun cas les biens de la Collectivit&#233; ne pourront &#234;tre morcel&#233;s, qu'ils viennent des factieux ou des adh&#233;rents volontaires. La terre sera cultiv&#233;e en commun, par une communaut&#233; unique, qui se divisera en trois sections ou plus ; chaque section, ou zone d&#233;limit&#233;e disposera de tous les instruments n&#233;cessaires pour le travail agricole, de b&#234;tes de labour, d'outils ; chaque groupe nommera ses d&#233;l&#233;gu&#233;s de caract&#232;re technique pour assurer au mieux le d&#233;veloppement et le travail dans les propri&#233;t&#233;s expropri&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;a) Comme il est dit auparavant, les travailleurs seront divis&#233;s en trois sections, ou davantage, selon les aptitudes de chacun : les uns pour les soins &#224; donner aux oliviers et aux divers arbres fruitiers, les autres pour moissonner la luzerne et les c&#233;r&#233;ales, d'autres pour le travail fait &#224; la b&#234;che ou &#224; la houe, d'autres pour conduire les mulets, d'autres enfin pour des travaux secondaires ; par cette organisation nous &#233;viterons la persistance de points faibles et d'insuffisances que nous connaissons trop bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;b) Tout collectiviste est autoris&#233; &#224; adh&#233;rer &#224; la section qui lui plaira, et pourra donc changer de domicile avec sa famille ; tous devront obligatoirement travailler d'apr&#232;s les instructions des d&#233;l&#233;gu&#233;s responsables qui auront, dans les r&#233;unions pr&#233;liminaires, d&#233;cid&#233; des travaux &#224; r&#233;aliser ; si quel&#173;qu'un n'applique pas les accords pris dans ces r&#233;unions, la Commission administrative en sera saisie par le d&#233;l&#233;gu&#233; responsable, qui d&#233;cidera de l'expulsion du camarade ou des camarades qui observeront cette attitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c) Les groupes pr&#233;c&#233;demment constitu&#233;s auront le droit de continuer, selon leur constitution d&#233;j&#224; &#233;tablie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d) Tous ceux qui poss&#232;dent trois hectares et demi de terres irrigu&#233;es et de terre s&#232;che seront libres d'appartenir &#224; la Collec&#173;tivit&#233; ou d'&#234;tre individualistes, toutefois ils devront obligatoi&#173;rement travailler leurs terres de par leurs propres efforts ; mais tant les collectivistes que les individualistes devront pr&#234;ter l'aide que la communaut&#233; leur demandera, en apportant soit leurs b&#234;tes de travail, soit leur effort personnel. Ceux qui poss&#233;&#173;deront moins de trois hectares et demi de terre devront entrer dans la Collectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;e) Chaque groupe, ainsi que chaque collectiviste recevra de la commission directive un livret sur lequel figureront les entr&#233;es et les d&#233;penses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 6. - Afin d'assurer la meilleure administration pos&#173;sible, on proc&#233;dera &#224; un inventaire de tous les biens de la Collectivit&#233;, dans lequel figureront les diff&#233;rentes pi&#232;ces de terre, les immeubles, les marchandises, etc., en mentionnant leur origine fasciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 7. - A mesure que les produits de l'exploitation communale seront r&#233;colt&#233;s, ils seront emmagasin&#233;s dans des endroits choisis par la Collectivit&#233; sans que soit autoris&#233; le partage ni l'emmagasinage individuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 8. - Dans les terres qui par leur situation ou l'im&#173;portance des habitants offriront des conditions favorables, on constituera des exploitations agricoles aussi vastes que possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 9. - Ceux qui demanderont &#224; entrer dans la Collec&#173;tivit&#233; devront apporter tous leurs biens, cessant ainsi d'&#234;tre individualistes pour devenir membres et solidaires de la Collectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 10. - Afin de conna&#238;tre &#224; tout moment la situation de chaque Collectivit&#233;, chaque section devra tenir la comptabi&#173;lit&#233; permanente de la production et de la consommation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 11. - Les &#233;l&#233;ments factieux qui saboteraient volon&#173;tairement le travail et seraient une charge pour la Collectivit&#233; devront en &#234;tre expuls&#233;s - car nous savons bien que si la situation changeait, ces &#233;l&#233;ments deviendraient des pers&#233;cu&#173;teurs non seulement contre nous-m&#234;mes, mais m&#234;me contre les membres de notre famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DROITS ET DEVOIRS DE LA COLLECTIVIT&#201;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 12. - La Collectivit&#233; met au service des collectivistes la coop&#233;rative g&#233;n&#233;rale de consommation qui r&#233;pond &#224; tous les besoins : aliments, boissons, chauffage, v&#234;tements ; de m&#234;me elle assure les services m&#233;dicaux et pharmaceutiques et tout ce qui concerne les n&#233;cessit&#233;s et le d&#233;veloppement collectifs : elle dispose aussi de quatre moulins &#224; huile, d'une fabrique de farine, une de savon (en collaboration avec les moulins &#224; huile pour la fabrication d'huiles secondaires), d'une fabrique de lessive, de trois fours &#224; pl&#226;tre, trois de c&#233;ramique et de briques, et une de lumi&#232;re &#233;lectrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 13. - Tout collectiviste a le droit d'&#233;lever o&#249; il habite des porcs, des poules, des dindes, des oies, des lapins afin d'assurer une surproduction ; 10 % des oiseaux de basse-cour et des lapins seront remis aux unit&#233;s collectivistes ; d'autre part, les collectivistes qui &#233;l&#232;veront des animaux de basse-cour remettront &#224; la coop&#233;rative les &#339;ufs qu'ils auront en exc&#233;dent afin de ravitailler les habitants vivant de l'industrie et tous ceux qui pourront en avoir besoin jusqu'&#224; ce que les nouvelles unit&#233;s collectives puissent les obtenir par elles-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 14. - Tous les collectivistes travaillant dans l'industrie et tous ceux qui, n'&#233;tant pas agriculteurs, ne peuvent cultiver des l&#233;gumes en recevront gratuitement, pour eux et leur famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 15. - La Collectivit&#233; assure par semaine &#224; chaque chef de famille le salaire familial en monnaie locale. En voici le bar&#232;me, en cette monnaie :&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Un jeune m&#233;nage&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;25,00 pesetas&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td&gt;Un vieux m&#233;nage&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;21,00 &#187;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Trois grandes personnes&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;33,00 &#187;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td&gt;Pour toute personne exc&#233;dant ce chiffre&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;1,00 par jour&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Pour tout mineur&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;0,70 &#187; &#187;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td&gt;Pour deux femmes seules&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;20,00 par semaine&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Pour un homme seul&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;18,00 &#187; &#187;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td&gt;Pour une femme seule&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;14,00 &#187; &#187;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Pour ceux se nourrissant au r&#233;fectoire collectif&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;9,00 &#187; &#187;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Ces chiffres pourront &#234;tre modifi&#233;s, en plus ou en moins selon les circonstances, apr&#232;s examen g&#233;n&#233;ral, par l'assembl&#233;e des collectivistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 16. - Tous les membres de la Collectivit&#233;, sans distinction de sexe, devront, sauf dans les cas d'emp&#234;chement physique m&#233;dicalement reconnu, travailler de quatorze &#224; soixante ans ; dans ces derniers cas, le travail, d'obligatoire deviendra volontaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 17. - Les frais m&#233;dicaux, pharmaceutiques, de lumi&#232;re et de logement sont au compte de la Collectivit&#233;, ainsi que la fourniture d'huile pour toute l'ann&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 18. - Quand un membre de la Collectivit&#233; prendra une compagne, c'est-&#224;-dire voudra constituer une famille nouvelle, la Collectivit&#233; assurera sa vie mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 19. - Quand pour des raisons valables ou des circonstances in&#233;vitables un collectiviste devra aller vivre ailleurs, la Collectivit&#233; prendra en charge les frais caus&#233;s par ce d&#233;placement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 20. - Tout camarade collectiviste aura le droit le plus absolu de se s&#233;parer de la Collectivit&#233; quand bon lui semblera ; mais on lui retiendra la valeur de 15 % des biens qu'il aura apport&#233;s lors de son adh&#233;sion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Art. 21. - La Commission administrative sera compos&#233;e d'un d&#233;l&#233;gu&#233; par section, ou par zone ; les d&#233;l&#233;gu&#233;s d&#233;cideront entre eux des postes et des fonctions de chacun. La nomi&#173;nation des d&#233;l&#233;gu&#233;s et des charges des diverses sections de la Collectivit&#233; aura lieu en Assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des Collec&#173;tivistes ; la dur&#233;e de ces fonctions ne sera pas limit&#233;e ; celles-ci cesseront &#224; la demande des d&#233;l&#233;gu&#233;s eux-m&#234;mes, et quand l'Assembl&#233;e se prononcera en ce sens.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb19-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh19-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 19-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Nous respectons le style, et, parfois, les gaucheries [note de l'auteur].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>1968 : Face aux chars russes, le peuple tch&#233;coslovaque (2/2)</title>
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		<dc:date>2012-12-13T09:21:47Z</dc:date>
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		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;Article de Christian BRUNIER paru sous le titre &#171; L'imagination au pouvoir (autopsie d'une r&#233;sistance) - Tch&#233;coslovaquie 1968 &#187; dans la revue Alternatives Non-Violentes N&#176; 33 (A.N.V., Craintilleux, 42210 Montrond), repris dans &#171; R&#233;sistances civiles, les le&#231;ons de l'histoire &#187;, Dossier de Non-violence Actualit&#233;, 1983. (... / ...) Lire la premi&#232;re partie 3 - NON-COOPERATION Quand les Russes sont arri&#173;v&#233;s &#224; Prague, ils ont essay&#233; d'arr&#234;ter les dirigeants princi&#173;paux pour pouvoir (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-109-psycho-sociologie-+" rel="tag"&gt;Psycho-sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-121-mouvements-sociaux-+" rel="tag"&gt;Mouvements sociaux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-122-guerre-+" rel="tag"&gt;Guerre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-138-totalitarisme-+" rel="tag"&gt;Totalitarisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article de Christian BRUNIER paru sous le titre &#171; L'imagination au pouvoir (autopsie d'une r&#233;sistance) - Tch&#233;coslovaquie 1968 &#187; dans la revue &lt;a href=&#034;http://alternatives-non-violentes.org/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Alternatives Non-Violentes N&#176; 33 (A.N.V., Craintilleux, 42210 Montrond)&lt;/a&gt;, repris dans &#171; R&#233;sistances civiles, les le&#231;ons de l'histoire &#187;, Dossier de Non-violence Actualit&#233;, 1983.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;(... / ...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?654-1968-face-aux-chars-russes-le' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Lire la premi&#232;re partie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3 - NON-COOPERATION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand les Russes sont arri&#173;v&#233;s &#224; Prague, ils ont essay&#233; d'arr&#234;ter les dirigeants princi&#173;paux pour pouvoir ensuite cr&#233;er un nouveau gouvernement. Or l'arrestation des dirigeants n'a pas d&#233;sorganis&#233; le gouverne&#173;ment l&#233;gal ni le Parti. Les colla&#173;borateurs qui devaient former ce nouveau gouvernement &#233;taient trop peu nombreux et trop impopulaires pour pouvoir agir. Une partie du gouverne&#173;ment l&#233;gal fonctionne donc malgr&#233; l'occupation. Le parle&#173;ment si&#232;ge en permanence, les d&#233;put&#233;s couchent par terre dans le b&#226;timent m&#234;me, de telle sorte qu'il y ait toujours assez de d&#233;put&#233;s pour que les d&#233;ci&#173;sions prises soient valables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ministre de l'Int&#233;rieur, Pavel, que l'on a cru enfui &#224; l'&#233;tranger et qu'un collabo, Sal&#173;govic, a remplac&#233;, fait des apparitions soudaines &#224; la radio et dit que son minist&#232;re fonc&#173;tionne normalement. L'appareil est rest&#233; intact.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les envahisseurs voulaient emp&#234;cher qu'ait lieu le 14&#232;me congr&#232;s du Parti pr&#233;vu normale&#173;ment pour le d&#233;but de septem&#173;bre. Ce Congr&#232;s devait rendre irr&#233;versible l'&#233;volution de la d&#233;mocratisation pour un &#171; socialisme &#224; visage humain &#187;. Tout de suite apr&#232;s l'invasion, le 22 ao&#251;t, ce 14&#232;me congr&#232;s se r&#233;unit. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s, apr&#232;s un voyage discret par des che&#173;mins d&#233;tourn&#233;s, arrivent, habil&#173;l&#233;s en ouvriers, au lieu de r&#233;u&#173;nion : une usine de la banlieue de Prague. C'est la premi&#232;re fois dans l'Histoire que le con&#173;gr&#232;s d'un parti ouvrier a lieu dans une usine. Le congr&#232;s d&#233;buta alors que les Russes &#233;taient aux portes de l'usine, avec leurs chars, sans savoir ce qui s'y passait ; il &#233;tait prot&#233;g&#233; par des milices ouvri&#232;res en armes. La milice de cette usine, Auto-Praha, &#233;tait justement celle qui, selon les dires de Mos&#173;cou, s'&#233;tait montr&#233;e si inqui&#232;te de la ligne politique suivie par Dubcek et les autres dirigeants progressistes ! Apr&#232;s une con&#173;damnation de l'intervention, le congr&#232;s encourage &#224; la r&#233;sistance, comme le montrent ces textes publi&#233;s dans Rude pravo : &#171; Notre parti s'est engag&#233; en janvier dans la voie de la renais&#173;sance du socialisme. Il a d&#233;ploy&#233; d'une mani&#232;re plus active ses principes d&#233;mocrati&#173;ques et humanistes, en harmo&#173;nie avec son &#233;volution. Il croyait que seraient respect&#233;s les principes de la souverainet&#233; et de la non-intervention et que toutes les questions litigieuses seraient r&#233;gl&#233;es uniquement par des n&#233;gociations. La direction de notre parti s'est inspir&#233;e de ce principe dans toute les n&#233;gociations bilat&#233;rales et mul&#173;tilat&#233;rales d'apr&#232;s janvier. Cette politique contenue dans le pro&#173;gramme d'action du C.C. du PCT et sa r&#233;alisation graduelle ont acquis &#224; notre parti une autorit&#233; et un appui sans pr&#233;c&#233;&#173;dent. Assurer et acc&#233;l&#233;rer cette voie devaient &#234;tre l'objet des d&#233;bats du 14&#232;me congr&#232;s extraordinaire, dont les pr&#233;pa&#173;ratifs &#233;taient en voie d'ach&#232;ve&#173;ment. A la veille de ce congr&#232;s, les troupes d'URSS, de Polo&#173;gne, d'Allemagne de l'Est, de Bulgarie, de Hongrie, ont occup&#233; par la force notre terri&#173;toire, sans aucun motif et sans l'assentiment du Gouverne&#173;ment l&#233;gitime et du parti, con&#173;tre la volont&#233; de notre peuple : elles ont caus&#233; une d&#233;sorgani&#173;sation dans le pays et ont emp&#234;ch&#233; de poursuivre la voie que nous avions choisie. Nous nous trouvons devant l'am&#232;re v&#233;rit&#233; que les troupes de pays que nous &#233;tions habitu&#233;s &#224; accueillir comme des amis, se comportent comme des occu&#173;pants. D&#233;fendons le visage humain du socialisme. C'est notre devoir international &#187;. &#171; Nous nous adressons de nou&#173;veau &#224; vous, en tant qu'orga&#173;nisme constitutionnel de notre R&#233;publique, pour vous deman&#173;der de manifester encore, dans cette situation tendue, votre sagesse, votre calme et votre fiert&#233; nationale, qui ne doivent pas s'exprimer par des manifes&#173;tations publiques ni des mee&#173;tings, ni des actes irr&#233;fl&#233;chis. N'aidez pas les soldats &#233;tran&#173;gers, ne les voyez pas, ignorez-les !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne faites rien qui puisse con&#173;duire &#224; des heurts, conflits inu&#173;tiles ou &#224; des pertes irr&#233;para&#173;bles en vies humaines ou en valeurs qui sont propri&#233;t&#233;s nationales. Jeunes amis ! Notre arme n'est pas la provocation. C'est l'arme de ceux qui aime&#173;raient l&#233;galiser l'occupation de notre pays, et justifier ainsi des interventions brutales. Vous savez d&#233;j&#224; que le d&#233;sir unanime de tous les d&#233;l&#233;gu&#233;s &#224; ce Congr&#232;s est identique au v&#244;tre : le d&#233;part des troupes d'occupation de notre pays, la lib&#233;ration de vos repr&#233;sentants, le r&#233;tablissement de la souve&#173;rainet&#233; de notre r&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons un besoin urgent de votre aide : c'est pourquoi nous vous adressons cet appel, afin de mener jusqu'au bout cette lutte victorieuse &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres appels &#224; la non-coop&#233;ration, &#224; la d&#233;sob&#233;is&#173;sance civile sont lanc&#233;s par les journaux, la radio et la t&#233;l&#233;vi&#173;sion :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous avons d&#233;cid&#233; de servir fid&#232;lement, jusqu'&#224; l'extr&#234;me limite du possible, notre peuple et ses id&#233;aux progressistes de d&#233;mocratie et de socialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne connaissons que les repr&#233;sentants de notre pouvoir d'Etat, que nous avons &#233;lus ces derniers mois et qui n'ont pas trahi en ce moment. Chaque tra&#238;tre perd le droit de parler au nom de notre nation. Nous sommes r&#233;solus &#224; refuser l'ob&#233;issance &#224; ces tra&#238;tres. S'ils cherchaient &#224; intervenir dans notre travail, nous cesserions de travailler &#187;.(...) &#171; Conservez le calme et la raison : ne vous lais&#173;sez pas provoquer et ne donnez jamais aux troupes d'occupa&#173;tion la possibilit&#233; de prendre le pr&#233;texte d'une provocation pour tuer nos gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelez-vous : nous n'aide&#173;rons pas les occupants, ni leurs valeurs ; nous ne savons rien, nous ne connaissons rien, nous n'ex&#233;cutons aucun de leurs ordres &#187;. (Le collectif de la r&#233;daction de Zemedelske noviny, 22 ao&#251;t 1968).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le journal Mlada Fronta du m&#234;me jour lance un avertissement sous le titre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; NE CROYEZ PAS LES TRAITRES ! &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans les heures qui vien&#173;nent, les occupants essaieront sans doute de former, en s'appuyant sur des tra&#238;tres tch&#232;ques et slovaques, un nou&#173;vau gouvernement, une nou&#173;velle direction du parti commu&#173;niste et d'autres organismes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Refusez-les, ne collaborez pas avec eux ! Ce sont des tra&#173;fiquants de nos nations qui depuis longtemps pr&#233;paraient en secret, avec les occupants, notre malheur et notre honte aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout Tch&#232;que et Slovaque honn&#234;te restera fid&#232;le &#224; sa nation, aux id&#233;aux de libert&#233; et de d&#233;mocratie. Il ne se salira pas les mains par une r&#233;pu&#173;gnante collaboration avec les occupants, les assassins de nos concitoyens, les ennemis de notre libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des jours durs et terribles nous attendent. Mais quoi que puissent faire les occupants, ils ne d&#233;truiront pas la libert&#233; dans nos coeurs. Jamais nous n'y renoncerons. Nous lutterons pour elle &#8212; comme dans le pass&#233; &#8212; dans toutes les condi&#173;tions de travail, l&#233;gal et ill&#233;gal.
Personne, en ces heures d'&#233;preuves, ne doit se vendre &#224; nos ennemis &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces appels &#224; la non-collaboration, &#224; l'obstruction sans armes, &#224; la d&#233;sob&#233;issance vont &#234;tre entendus partout : l'imagination aidant, ce sont des centaines de petits actes de r&#233;sistance qui vont &#233;clore &#224; travers le pays. On n'a que l'embarras du choix pour en donner des exemples :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour d&#233;router les colonnes de chars avan&#231;ant dans le pays, les Tch&#233;coslovaques ont eu l'id&#233;e de peindre tous les pan&#173;neaux indicateurs. tous indi&#173;quaient la direction de Moscou ou de l'Oural. Comprenant ce qui se passait, les soldats d'une colonne polonaise gratt&#232;rent la peinture pour pouvoir lire les bonnes directions et continuer leur route. Les Tch&#233;coslova&#173;ques eurent alors l'id&#233;e de ren&#173;forcer le stratag&#232;me : ils d&#233;mont&#232;rent les panneaux, les recouvrirent d'une l&#233;g&#232;re cou&#173;che de peinture facile &#224; enlever et les remirent en place en les inversant. Les Polonais, apr&#232;s avoir gratt&#233; la peinture, suivi&#173;rent les directions indiqu&#233;es et finirent apr&#232;s maintes p&#233;rip&#233;&#173;ties, par se retrouver... &#224; la fronti&#232;re de leur propre pays !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour bloquer le travail des services secrets sovi&#233;tiques, ainsi que celui des tra&#238;tres, les Tch&#233;coslovaques retirent le nom des rues, et comme mar&#173; que de soutien &#224; Dubcek et &#224; Svoboda, on rebaptise toutes les rues : &#171; rue Dubcek &#187;, &#171; place Svoboda &#187;... Prague et d'autres villes deviennent un vrai laby&#173;rinthe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; D&#232;s jeudi soir nous avons vu bien des noms de rues ind&#233;chif&#173;frables et blanchis &#224; la chaux, de m&#234;me que les plaques indi&#173;catrices et le plan des villes. Vendredi apr&#232;s-midi, des tracts ont &#233;t&#233; r&#233;pandus &#224; travers tout Prague, engageant les gens &#224; arracher les plaques portant les noms des rues ou au moins &#224; les rendre ind&#233;chiffrables. Il en est de m&#234;me pour les noms des bureaux et usines importants. La r&#233;action a &#233;t&#233; imm&#233;diate. Avec la vitesse de l'&#233;clair, les rues de Prague perdent leur nom ! &#187; (Prace, 23 ao&#251;t 1968). Les seules directions indi&#173;qu&#233;es sont : &#171; Moscou : 1.800 km &#187;, &#171; Oural : 2.400 km &#187;, &#171; Kiev &#187; ; les lacs s'appellent &#171; lac Ba&#239;kal &#187;... De plus, dans les immeubles, beaucoup de gens enl&#232;vent leurs noms de leur por&#173;tes et s'appellent Dubcek ou Svoboda.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 26 ao&#251;t 1968, l'&#233;dition sp&#233;ciale de Verceni Praha, dif&#173;fus&#233;e &#224; plusieurs milliers d'exemplaires, publie les &#171; dix commandements &#187; de la non-collaboration totale :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Je ne sais pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;2 - Je ne connais pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;3 - Je ne dirai pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;4 - Je n'ai pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;5 - Je ne sais pas faire.&lt;br class='manualbr' /&gt;6 - Je ne donnerai pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;7 - Je ne peux pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;8 - Je ne vendrai pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;9 - Je ne montrerai pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;10 - Je ne ferai pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale par son ampleur et son incidence &#233;co&#173;nomique vient au premier plan d'une strat&#233;gie de non-coop&#233;ration. A Prague, ainsi que dans de nombreuses autres villes, elle fut d&#233;clench&#233;e le pre&#173;mier jour de l'occupation (se doublant d'une op&#233;ration &#171; ville morte &#187;) et dura d'abord 5 minu&#173;tes, ensuite une demi-heure, puis une heure...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Rude Pravo d&#233;crivit fid&#232;le&#173;ment l'impact impressionnant de ces premi&#232;res gr&#232;ves en pays communistes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Du mus&#233;e national, un rang de jeunes gens descend la place Wenceslas. Ils se tiennent par la main et crient &#171; &#233;vacuez les rues &#187;. Derri&#232;re eux, la vaste superficie de la place est com&#173;pl&#232;tement vide. Les sir&#232;nes et les klaxons commencent &#224; se faire entendre. Les soldats dans les tanks regardent. Ils ne savent pas ce qui se passe. Ils observent les &#233;difices, ils sur&#173;veillent les fen&#234;tres. Certains tanks ferment leur tourelle. Les mitrailleuses et les canons com&#173;mencent &#224; tourner &#224; la recher&#173;che d'une cible. Mais il n'y a personne sur qui tirer, personne ne provoque. La population, toute la nation, est entr&#233;e dans la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale proclam&#233;e par notre Parti Communiste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La place Wenceslas est sou&#173;dainement d&#233;serte, seule la brise soul&#232;ve la poussi&#232;re, les papiers et les affiches. Il ne reste que les tanks et les sol&#173;dats. Personne autour d'eux, aucun civil. C'est par cette dis&#173;cipline que la population mani&#173;feste son calme, sa solidarit&#233; et en m&#234;me temps la r&#233;solution avec laquelle elle veut exprimer son entier soutien &#224; Svoboda et &#224; Dubcek.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A 13 heures, la place com&#173;mence de nouveau &#224; se remplir. Tout le monde applaudit au cri de &#171; Dubcek, Svoboda &#187;. Depuis Mustek, monte la masse de ceux qui ont mani&#173;fest&#233; avec discipline. La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale a montr&#233; ce que pen&#173;sent les jeunes et les adultes, les hommes et les femmes : &#171; Nous sommes avec Svoboda et Dubcek, nous soutenons la nouvelle direction du PCT &#187; (23.8.1968).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gr&#232;ves servent aussi &#224; bloquer l'occupant, comme celle des cheminots : &#171; Au d&#233;p&#244;t ferroviaire de Prague-Varsovie, r&#232;gne un silence insolite. Entou&#173;r&#233;s de locomotives, les chemi&#173;nots discutent de leur r&#233;solu&#173;tion. Evidemment, ils sont con&#173;tre l'occupation, ils soutiennent uniquement nos repr&#233;sentants l&#233;gaux, ils reconnaissent pleine&#173;ment le Comit&#233; central &#233;lu au 14&#232;me congr&#232;s du parti, mais ils savent &#233;galement que les citoyens attendent davantage d'eux. Nous n'autorisons jamais que les chemins de fer servent &#224; renforcer l'occupation ! M&#234;me si nous y sommes contraints. Chacun de nous conna&#238;t bien des proc&#233;d&#233;s pour paralyser les transports. Nous ne transporterons jamais d'uni&#173;t&#233;s d'occupation, &#224; moins qu'elles ne regagnent leur pays et que nous en recevions l'ordre de personnes en qui nous avons pleinement confiance. Mais nous ne transporterons rien non plus qui puisse porter atteinte &#224; la R&#233;publique, des munitions ou autres chargements de ce genre ; tous sont tenus de s'assurer de ce que contiennent les wagons. On parle d'un train transportant des stations de brouillage : elles ne passeront pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A 13 heures exactement, les m&#233;caniciens-chefs montent sur leurs machines et les siffle&#173;ments annoncent la fin de la gr&#232;ve pour aujourd'hui. Les usi&#173;nes r&#233;pondent, la voix des sir&#232;nes mugit dans toute la ville &#187; (Prace, 23.8.1968).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;solution des cheminots tch&#233;coslovaques ne tardera pas &#224; avoir l'occasion de se mani&#173;fester. Ils appliqueront la tacti&#173;que du travail sans collabora&#173;tion et de l'obstruction pour emp&#234;cher la livraison du mat&#233;&#173;riel de brouillage &#224; Prague. L'aventure de ce train est racont&#233;e dans A mains nues (pp. 170-171) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est un v&#233;ritable appel au secours que la radio tch&#233;coslo&#173;vaque l&#233;gale lan&#231;a dans les pre&#173;mi&#232;res heures de l'apr&#232;s-midi du 23 ao&#251;t. Un train est entr&#233; en territoire tch&#233;coslovaque, en passant par Oderberg. Il trans&#173;porte des postes de brouillage &#224; destination de Prague. Il se trouve pour l'instant &#224; Prerau. Emp&#234;chez-le d'atteindre Pra&#173;gue. Emp&#234;chez-le d'avancer par tous les moyens ! Cheminots, mettez les signaux d'arr&#234;t, &#233;tablissez de faux aiguillages, bloquez les voies ! Il y va de l'existence de la radio tch&#233;coslovaque libre et l&#233;gale ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les vendredi, samedi et dimanche, les nouvelles du train avaient priorit&#233; sur toutes les autres informations. Le dimanche, on sut qu'il arriverait trop tard &#224; destination. Le spea&#173;ker prenait plaisir &#224; dire : &#171; Au cours des derni&#232;res vingt-quatre heures, le train de postes de brouillage a parcouru vingt-quatre kilom&#232;tres &#8212; le train a d&#233;pass&#233; Olomouc ; le train est sur une voie de garage &#224; M&#226;hrish-Tr&#252;bau. A Pardubice, la signalisation est apparem&#173;ment d&#233;t&#233;rior&#233;e, tous les signaux d'arr&#234;t sont mis, le train ne peut pas continuer &#8212;Information en provenance de Prelouc : panne de courant impr&#233;vue, vraisemblablement due &#224; un court-circuit &#187;. Les Russes demand&#232;rent &#224; Pardu&#173;bice qu'on leur envoie une loco&#173;motive &#224; vapeur ; elle arriva huit heures plus tard, juste au moment o&#249; le courant revenait dans les fils &#233;lectriques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lundi matin, le train s'&#233;tait consid&#233;rablement rapproch&#233; de Prague : il se trouvait &#224; Kolin, &#224; soixante-quatre kilom&#232;tres de la capitale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fallut alors v&#233;rifier les freins. Des cheminots tch&#232;ques furent charg&#233;s de ce travail, naturelle&#173;ment sous la surveillance des soldats russes. Ils frapp&#232;rent les roues avec un lourd marteau de fer et pass&#232;rent sous les wagons. Un tuyau de raccorde&#173;ment de freinage &#233;tait l&#233;g&#232;re&#173;ment d&#233;fectueux : on le r&#233;para.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, tout fut pr&#234;t. Le signal passa au vert et le train s'&#233;branla ou plut&#244;t... la locomo&#173;tive et les trois premiers wagons. Les trois derniers res&#173;t&#232;rent en gare de triage de Kolin. Les soldats qui &#233;taient dans le train le remarqu&#232;rent imm&#233;diatement. Ils saut&#232;rent des wagons et tir&#232;rent des coups de feu en l'air. Mais la locomotive avait disparu. On en fit venir une deuxi&#232;me qui, cette fois, arriva tout de suite. On l'attacha aux trois wagons, la deuxi&#232;me partie du train se mit en mouvement. Or per&#173;sonne n'avait chang&#233; les aiguillages. La nouvelle locomotive et les trois wagons ne continu&#232;&#173;rent pas tout droit dans la direc&#173;tion de B&#244;hmisch-Brod et de Prague, mais ils obliqu&#232;rent &#224; droite, juste derri&#232;re la gare, pour se retrouver sur la petite ligne de Nymburk. A Lysa sur l'Elbe, cette partie du train fut arr&#234;t&#233;e par les Russes. On finit par d&#233;couvrir l'autre &#224; Celako&#173;vice, &#224; environ quinze kilom&#232;&#173;tres plus au sud, mais sur une ligne diff&#233;rente. C'est alors que le lundi apr&#232;s-midi des h&#233;licop&#173;t&#232;res lourds sovi&#233;tiques arriv&#232;&#173;rent &#224; Lysa sur l'Elbe pour se charger de la cargaison et pour l'emmener &#224; son lieu de desti&#173;nation, c'est-&#224;-dire &#224; Pilsen, o&#249; fonctionnait l'&#233;metteur le plus puissant. Mais si cette op&#233;ra&#173;tion se d&#233;roula normalement, on ne put se servir des appareils de brouillage parce qu'ils n'&#233;taient pas complets. Il y en avait toujours une partie sur la contre-voie de Celakovice &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'HUMOUR DESARME&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on peut d&#233;j&#224; le remarquer, une des armes les plus employ&#233;es par les Tch&#232;&#173;ques est l'humour. Il fournit la clef d'un d&#233;verrouillage id&#233;olo&#173;gique : reprenant les th&#232;mes &#233;cul&#233;s de la propagande stali&#173;nienne, il les retourne contre eux-m&#234;mes. Nouvelle arme dans l'arsenal des moyens de r&#233;sistance populaire, cet humour sugg&#232;re la v&#233;rit&#233; plus qu'il ne la montre ; il sert &#224; une v&#233;ritable &#233;ducation politique de la population dans sa lutte con&#173;tre l'envahisseur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet humour trouve une source populaire dans le h&#233;ros national qu'est devenu le &#171; brave soldat Chveik &#187;. C'est le h&#233;ros d'un roman &#233;crit juste apr&#232;s la premi&#232;re guerre mon&#173;diale par Jaroslav Hasek, roman qui a connu un tr&#232;s grand suc&#173;c&#232;s populaire. Chveik est un homme du peuple, toujours opprim&#233;, ballot&#233; de droite et de gauche sans jamais se r&#233;volter ouvertement : il se contente, pour survivre et se tirer de tou&#173;tes les situations, de pousser &#224; l'extr&#234;me sa na&#239;vet&#233;, sa b&#234;tise et sa maladresse. Proclamant avec complaisance qu'il a &#233;t&#233; &#171; r&#233;form&#233; pour idiotie &#187;, c'est lui qui ridiculise ses adversaires. Le contexte historique du roman a probablement contri&#173;bu&#233; aussi &#224; sa r&#233;actualisation en 1968, puisqu'il s'agit, l&#224; aussi, d'une domination &#233;tran&#173;g&#232;re ex&#233;cr&#233;e, celle de l'empire austro-hongrois d'avant 1914...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'humour &#171; &#224; la Chveik &#187; fleu&#173;rit donc &#224; la fois dans les actions et les textes de la r&#233;sis&#173;tance. Ainsi ce savoureux entretien de Chveik avec sa logeuse, Mme M&#252;ller, publi&#233; le 27 ao&#251;t dans le style m&#234;me du roman de Hasek : &#171; La technique, voyez-vous mame M&#252;ller, eh bien, c'est une sacr&#233;e b&#233;n&#233;diction pour l'humanit&#233; &#187;, d&#233;clara Joseph Chveik sans cesser de se mas&#173;ser les pieds. &#171; Regardez, vous avez la radio. Aujourd'hui, toute la journ&#233;e j'ai travers&#233; Prague de long en large, et maintenant, j'ouvre radio Vltava. Je constate que mes randonn&#233;es ont &#233;t&#233; tout &#224; fait inutiles, &#233;tant donn&#233; que. j'avais oubli&#233; l'essentiel. Ben oui, c'est seulement &#224; radio Vltava que j'ai entendu, sur la base d'infor&#173;mations dignes de foi, venant tout droit de Moscou, que &#8212; et je cite textuellement, mame M&#252;ller : &#171; on voit fr&#233;quemment chez nous les soldats et offi&#173;ciers des troupes alli&#233;es discu&#173;ter amicalement avec la popula&#173;tion, r&#233;pondre &#224; de nombreuses questions, aider &#224; bien com&#173;prendre la situation politique et &#233;clairer les nobles objectifs qu'accomplissent les troupes &#187;. C'est comme &#231;a qu'ils l'ont dit, mame M&#252;ller. Et je vous dirai que si j'avais pas les mains plei&#173;nes de pommade pour les pieds, je m'en essuyerais les yeux remplis de larmes, car leur langage m'a &#233;mu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Ils ont aussi annonc&#233;, dit Mme M&#252;ller en hochant la t&#234;te d'approbation, qu'au minist&#232;re de M. Boruvka, on a d&#233;couvert un entrep&#244;t secret d'armes ! &#187;.
&#171; Vous voyez bien, mame M&#252;ller, &#231;a confirme ce que je vous ai dit. On a beau faire, des informations clairvoyantes, c'est le bien le plus pr&#233;cieux de chacun. De cet entrep&#244;t au minist&#232;re de l'Agriculture, les journaux de Moscou ont d&#233;j&#224; parl&#233; samedi, et vous voyez bien que les h&#233;ro&#239;ques unit&#233;s d'occupation l'ont d&#233;couvert dimanche. Ils n'ont fait que confirmer ce que disait la Pravda de Moscou, &#224; vrai dire. J'ai connu un concierge, Vane&#173;cek, &#224; Nuslich, qui s'occupait de tous les locataires de sa mai&#173;son. Quelque part, il a entendu dire que tous les intellectuels ont la gueule de travers. Eh bien, une nuit, il a guett&#233; le chef d'un magasin et quand il est revenu &#224; la maison, il a affirm&#233; que c'&#233;tait vrai : lui aussi avait la gueule de travers. De plus, il lui manque deux dents &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Oui, et H&#224;jek, du minist&#232;re des Affaires, il est de nouveau en fuite, figurez-vous, mon bon monsieur &#187;, murmura Mme M&#252;l&#173;ler.
&#171; Oui, oui, mame M&#252;ller &#187;, d&#233;clara Joseph Chveik, qui un instant leva ses yeux s&#233;rieux sur la m&#233;nag&#232;re pour se consa&#173;crer ensuite au massage de sa seconde jambe. &#171; Ce monsieur H&#224;jek a un talent fou, comme on le voit clairement. Figurez-vous mame M&#252;ller, qu'il &#233;tait d&#233;j&#224; en fuite pr&#232;s de la mer en Yougoslavie, quelques jours avant que les troupes alli&#233;es d&#233;cident soudainement d'&#233;cra&#173;ser la contre-r&#233;volution chez nous, comme si elles voulaient l'enfoncer en terre. Et en plus de cela, monsieur H&#224;jek s'enfuit encore de l'autre c&#244;t&#233; de l'Oc&#233;an, &#224; l'Organisation des Nations Unies, ce qui pour un ministre des Affaires Etrang&#232;&#173;res est vraiment le comble &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse aux all&#233;gations des sovi&#233;tiques justifiant leur intervention par un appel de quelques ouvriers d'Auto-Praha (les auteurs de cet appel, dix ans apr&#232;s, ne se sont toujours pas signal&#233;s !) d&#233;non&#231;ant l'exis&#173;tence &#171; d'&#233;l&#233;ments contre&#8209;r&#233;volutionnaires arm&#233;s &#187;, des humoristes tch&#233;coslovaques se livr&#232;rent &#224; cet exercice de style d'une efficacit&#233; implacable :
&#171; Apr&#232;s avoir lu dans Rude Pravo la lettre des 99 kolkho&#173;siens condamnant certains ph&#233;&#173;nom&#232;nes qui se sont produits en URSS, nous sommes deve&#173;nus tristes. C'est donc dans cette voie que se dirige l'&#233;volu&#173;tion chez nos meilleurs amis...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans parler de ce que nous avons ressenti quand nous nous sommes fait une image globale de la situation : l'article des 2.000 mots dans la Litera&#173;tourn&#239;a Gazera, la tendance au rel&#226;chement quant aux fronti&#232;&#173;res avec la Finlande, et puis tous ces clubs engag&#233;s, par exemple le Dynamo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous a tout de suite paru &#233;vident que les imp&#233;rialistes finlandais montraient leurs cor&#173;nes et avaient l'intention d'arra&#173;cher l'Union Sovi&#233;tique au camp de la paix. Inutile de souli&#173;gner la joie que nous ressentons devant les efforts infatigables de notre gouvernement pour consolider la situation chez nos voisins. A cette consolidation ont d&#233;sir&#233; aussi contribuer d'autres pays voisins, l'Afgha&#173;nistan, l'Iran, la Turquie et la Roumanie, qui ont particip&#233; &#224; la r&#233;union consultative amicale tenu avec les repr&#233;sentants sovi&#233;tiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, il &#233;tait d&#233;j&#224; trop tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contre-r&#233;volution avait atteint une telle ampleur que nous nous sommes vus forc&#233;s d'intervenir et d'aider tout au moins les 99 kolkhosiens dont la lettre nous avait tellement boulevers&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes arriv&#233;s &#224; Mos&#173;cou et nous avons occup&#233; la place Rouge. Nos tanks &#233;taient braqu&#233;s sur le Kremlin. C'est l&#224; que, jusqu'&#224; r&#233;cemment, si&#233;&#173;geait le camarade Brejnev, fati&#173;gu&#233; par les nombreuses discus&#173;sions qu'il avait eues aussi bien avec nous qu'avec les repr&#233;sentants de la contre-r&#233;volution. C'est un homme &#224; double face. Il s'est laiss&#233; influencer par les forces &#233;tran&#173;g&#232;res, mais pas par nous. Nous avons voulu le secourir, et c'est pourquoi nous l'avons enlev&#233; et transport&#233; dans un avion mili&#173;taire depuis l'a&#233;roport de Cheremetevo jusqu'&#224; Prague. Des milliers de citoyens sovi&#233;tiques nous entouraient, si heureux que ce f&#251;t justement nous qui soyons venus les lib&#233;rer. Afin de mieux conna&#238;tre nos inten&#173;tions, ils nous posaient une s&#233;rie de questions habiles aux&#173;quelles nous avons r&#233;pondu avec simplicit&#233;, ce qui les a &#233;vi&#173;demment satisfaits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par un apr&#232;s-midi pluvieux, nous avons &#233;galement mitraill&#233; le mus&#233;e national russe, parce que pr&#233;cis&#233;ment il renfermait divers souvenirs de la terreur tsariste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, nous avons tir&#233; sur quelques soi-disant ambulances. Car on sait bien que c'est sous le signe de la Croix-Rouge que se cache l'ennemi. Il y avait des bless&#233;s dans les voitures. Et qui les avait bless&#233;s ? Bless&#233;s par nous ; donc, c'&#233;taient des contre-r&#233;volutionnaires. Nos h&#233;licopt&#232;&#173;res se sont concentr&#233;s sur la recherche des &#233;metteurs de la &#171; radio libre &#187;, qui semait la con&#173;fusion chez quelques auditeurs &#233;gar&#233;s. Pouvons-nous admet&#173;tre que l'on diffuse sans cen&#173;sure ? Et si l'on faisait passer des fautes de grammaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement, nous avions emmen&#233; avec nous notre &#233;met&#173;teur Radio-Volga.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un proche avenir, nous comptons instituer des cours populaires de langue tch&#232;que, qui permettront aux Russes de suivre notre magazine en pr&#233;pa&#173;ration, le &#171; Monde des Tch&#233;cos&#173;lovaques &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes persuad&#233;s que les gens du monde entier seront soulag&#233;s, et que les imp&#233;rialis&#173;tes en seront f&#226;ch&#233;s &#187;. (Mlady svet, journal de la jeunesse).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici encore quelques autres exemples de cet humour :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le directeur du service des passeports de Bratislava porte &#224; la connaissance du public que ses bureaux d&#233;livrent comme en temps ordinaire des passe&#173;ports et des visas, pour d&#233;pla&#173;cements dus au service et pour voyages priv&#233;s. Les citoyens peuvent s'adresser &#224; ce service en toute confiance. Il leur per&#173;mettra de franchir la fronti&#232;re sans difficult&#233;s, en passant par la montagne ou par Devinska Nova Ves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pr&#233;cisons &#224; nos lec&#173;teurs que, dans la loge du con&#173;cierge, ils verront un &#233;tranger en uniforme. Qu'ils ne s'en occupent pas, car ce monsieur est de toute fa&#231;on entr&#233; chez nous sans visa &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un restaurant, sur le menu : &#171; Aujourd'hui, au lieu de &#171; salade russe &#187;, &#171; salade d'occu&#173;pants &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Prague, les soldats, n'ayant pas &#233;t&#233; re&#231;us en lib&#233;ra&#173;teurs comme on le leur avait dit, prennent peur et tirent sur le mus&#233;e, que les Tch&#233;coslova&#173;ques s'empressent de couvrir de banderoles : &#171; Exposition d'art sovi&#233;tique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Petite annonce publi&#233;e dans un journal : &#171; Le Cirque du Pacte de Varsovie : direction Brejnev. Num&#233;ros sensationnels ! Les clowns Ulbricht et Kadar, le dresseur Gomulka. Attention : il est interdit de donner &#224; boire ou &#224; manger aux animaux ou de les exciter &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les moyens utilis&#233;s par le peuple tch&#233;coslovaque pour r&#233;sister sans armes ont donc &#233;t&#233; tr&#232;s vari&#233;s. Seuls quelques-uns d'entre eux ont pu &#234;tre cit&#233;s ici, et pas n&#233;cessairement les plus importants : il faudrait en effet pouvoir &#233;valuer l'efficacit&#233; de chacun d'entre eux afin de ne pas en rester au simple r&#233;cit des faits les plus sail&#173;lants, les plus spectaculaires du les plus pittoresques. Malheu&#173;reusement une telle analyse manque. Il faudrait aussi expli&#173;quer pourquoi le peuple tch&#233;&#173;coslovaque a fait preuve d'une telle unit&#233; dans la r&#233;sistance, d'une telle imagination dans les moyens. A ce niveau, des fac&#173;teurs proprement politiques devraient &#234;tre &#233;valu&#233;s : l'inva&#173;sion des Sovi&#233;tiques survenait &#224; un moment o&#249; le peuple commen&#231;ait &#224; devenir l'agent prin&#173;cipal de son destin. La soci&#233;t&#233; qui naissait du Printemps de Prague donnait aux gens l'envie de la d&#233;fendre. L'existence de cette nouvelle forme de &#171; politi&#173;sation &#187; a &#233;t&#233; sans doute &#224; l'ori&#173;gine de la vitalit&#233; de la r&#233;sis&#173;tance. Resterait enfin &#224; s'inter&#173;roger sur le r&#244;le de l'organisa&#173;tion. Car, si la r&#233;sistance a &#233;t&#233; spontan&#233;e, il est clair que beau&#173;coup d'actions, &#224; commencer par celles qui ont permis la poursuite des &#233;missions radio, n'ont &#233;t&#233; possibles que gr&#226;ce &#224; une s&#233;rieuse coordination et r&#233;partition des t&#226;ches. Contrai&#173;rement &#224; ce qu'on laisse trop facilement entendre, la r&#233;sis&#173;tance sans armes n'est pas une simple juxtaposition d'initiati&#173;ves individuelles spontan&#233;es. Son efficacit&#233; exige &#224; la fois la coordination et la responsabilit&#233; personnelle des acteurs. L'exemple du train, cit&#233; plus haut, peut illustrer cette double exigence : il a fallu une informa&#173;tion et une d&#233;cision venues de Prague pour que tous les chemi&#173;nots sachent que ce train-l&#224;, particuli&#232;rement, devait &#234;tre retard&#233; au maximum ; mais quant &#224; la mani&#232;re dont cela s'est fait, chaque cheminot, chaque groupe de cheminots le long du parcours &#233;tait libre d'imaginer ce qui semblait le plus efficace en fonction de ses moyens...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a donc encore bien du tra&#173;vail &#224; faire pour tirer de Prague 68 tous les enseignements int&#233;ressants quant aux possibi&#173;lit&#233;s et aux conditions d'effica&#173;cit&#233; d'une d&#233;fense populaire non-violente. L'ambition de ces quelques pages &#233;tait seulement de rappeler que cette r&#233;sistance a eu lieu, qu'elle a march&#233; une semaine avec une efficacit&#233; &#233;tonnante et que m&#234;me les sceptiques ne peuvent plus &#233;carter d'un simple mot de m&#233;pris l'hypoth&#232;se d'une d&#233;fense sans armes : qu'on y croie ou qu'on n'y croie pas, il faut l'&#233;tudier de pr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C.B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Erich BERTLEFF, &lt;i&gt;A mains nues&lt;/i&gt;, Stock, 1969. Le t&#233;moignage tr&#232;s vivant d'un t&#233;moin qui &#233;crit trois semaines apr&#232;s les &#233;v&#232;nements.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Michel TATU, &lt;i&gt;L'h&#233;r&#233;sie impossible&lt;/i&gt;, Gras&#173;set, 1968 : recueil des articles publi&#233;s dans Le Monde, pendant les &#233;v&#233;nements.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Tch&#233;coslovaquie 1968&lt;/i&gt; : la cinqui&#232;me des &#171; Monographies de la D&#233;fense Civile &#187; publi&#233;es par le M.I.R. en mars 1976. Articles de Adam Roberts, Anders Boserup et Andrew Wack.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Il semble que l'ouvrage le plus int&#233;ressant et le plus complet, &#224; l'heure actuelle, concernant ces &#233;v&#233;nements de 1968 et leur analyse soit celui d'un allemand, Vladimir HORSKY. Mal&#173;heureusement ce livre n'est pas traduit&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>1968 : Face aux chars russes, le peuple tch&#233;coslovaque (1/2)</title>
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		<dc:date>2012-12-06T23:01:43Z</dc:date>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Psycho-sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
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		<dc:subject>Brunier C.</dc:subject>
		<dc:subject>Tch&#233;coslovaquie (1968)</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Article de Christian BRUNIER paru sous le titre &#171; L'imagination au pouvoir (autopsie d'une r&#233;sistance) - Tch&#233;coslovaquie 1968 &#187; dans la revue Alternatives Non-Violentes N&#176; 33 (A.N.V., Craintilleux, 42210 Montrond), repris dans &#171; R&#233;sistances civiles, les le&#231;ons de l'histoire &#187;, Dossier de Non-violence Actualit&#233;, 1983. Entre le moment de l'invasion de son pays par les troupes du Pacte de Varsovie et la signa&#173;ture des accords de Moscou, le peuple tch&#233;coslovaque a mis en &#339;uvre spontan&#233;ment (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-109-psycho-sociologie-+" rel="tag"&gt;Psycho-sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-121-mouvements-sociaux-+" rel="tag"&gt;Mouvements sociaux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-122-guerre-+" rel="tag"&gt;Guerre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-138-totalitarisme-+" rel="tag"&gt;Totalitarisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-181-brunier-c-+" rel="tag"&gt;Brunier C.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-210-tchecoslovaquie-1968-+" rel="tag"&gt;Tch&#233;coslovaquie (1968)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article de Christian BRUNIER paru sous le titre &#171; L'imagination au pouvoir (autopsie d'une r&#233;sistance) - Tch&#233;coslovaquie 1968 &#187; dans la revue &lt;a href=&#034;http://alternatives-non-violentes.org/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Alternatives Non-Violentes N&#176; 33 (A.N.V., Craintilleux, 42210 Montrond)&lt;/a&gt;, repris dans &#171; R&#233;sistances civiles, les le&#231;ons de l'histoire &#187;, Dossier de Non-violence Actualit&#233;, 1983.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Entre le moment de l'invasion de son pays par les troupes du Pacte de Varsovie et la signa&#173;ture des accords de Moscou, le peuple tch&#233;coslovaque a mis en &#339;uvre spontan&#233;ment une mul&#173;titude d'actions de non-collaboration avec l'occupant. Cette r&#233;sistance opini&#226;tre et non-violente a montr&#233; son effi&#173;cacit&#233; pendant une semaine. Bien qu'improvis&#233;e, la r&#233;sis&#173;tance tch&#233;coslovaque a su s'organiser tr&#232;s t&#244;t, utilisant en particulier l'infrastructure du PC tch&#232;que, ce qui lui donna une vigueur et une op&#233;rationna&#173;lit&#233; certaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les faits de la r&#233;sistance sont innombrables ; aussi nous contenterons-nous d'&#233;voquer les plus importants. L'h&#233;ro&#239;sme quotidien de tout un peuple, observant scrupuleusement les consignes de ses dirigeants et des r&#233;sistants qui s'&#233;taient empar&#233;s des m&#233;dias (radio, t&#233;l&#233;vision), a repr&#233;sent&#233; pour l'occupant l'obstacle majeur &#224; la prise de contr&#244;le du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1 - COORDINATION ET INFORMATION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Instrument de l'unit&#233; de tout le peuple, fer de lance de la lutte, la t&#233;l&#233;vision, et surtout les radios, ont &#233;t&#233; les cataly&#173;seurs de la r&#233;sistance non-arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les heures d&#233;cisives de l'invasion, la t&#233;l&#233;vision natio&#173;nale a rendu compte jusqu'au dernier moment des &#233;v&#233;ne&#173;ments tragiques que nous con&#173;naissons. Multipliant les appels au calme et &#224; la non-collaboration, elle transmettait les d&#233;clarations des dirigeants du Printemps de Prague, et les r&#233;actions de tout ce que la Tch&#233;coslovaquie comptait de mouvements et d'organisations repr&#233;sentatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les speakers commentaient &#224; chaud et en se relayant l'&#233;vo&#173;lution de la situation, donnant des indications br&#232;ves et pr&#233;ci&#173;ses &#224; la population pour qu'elle manifeste son hostilit&#233; &#224; l'inva&#173;sion. De 7 h 30 &#224; 12 h, presque sans discontinuer, la t&#233;l&#233;vision a &#233;mis sur tout le territoire national malgr&#233; l'occupation et les recherches incessantes des soldats sovi&#233;tiques pour d&#233;ter&#173;miner le lieu d'&#233;mission. L'astuce, les fausses indica&#173;tions donn&#233;es par les voisins, l'empressement trompeur du personnel de la t&#233;l&#233;vision &#224; faire visiter le moindre recoin de l'&#233;tablissement, tout cela permit de gagner quelques heures irrempla&#231;ables pendant lesquel&#173;les se mettaient en place les &#233;metteurs radios. Ainsi, lorsque la t&#233;l&#233;vision cessa de fonction&#173;ner, plus d'une douzaine de radios furent en mesure d'&#233;mettre. Elles ne devaient plus se taire jusqu'au retour de l'&#233;quipe dirigeante tch&#232;que de Moscou. Gr&#226;ce &#224; un syst&#232;me d'&#233;metteurs cach&#233;s et se relayant, la radio tch&#233;coslova&#173;que libre se fit entendre sur l'ensemble du territoire. L'arm&#233;e tch&#232;que, puis les radios amateurs lui apport&#232;rent leurs concours en mettant &#224; sa disposition leur mat&#233;riel et leurs voitures radios. Chaque &#233;met&#173;teur diffusait pendant une dur&#233;e n'exc&#233;dant pas neuf minutes, puis passait le relais au suivant. Il &#233;tait donc impossible aux Sovi&#233;tiques de locali&#173;ser le lieu d'&#233;mission. Ils utilis&#232;&#173;rent les installations de la t&#233;l&#233;vi&#173;sion et de la radio nationales, mais le peuple ne s'y trompa gu&#232;re, et reconnut spontan&#233;&#173;ment la voix de l'occupant. C'&#233;tait d'ailleurs bien la voix seule, car aucun &#171; collabora&#173;teur &#187; des Sovi&#233;tiques n'osa, fait significatif, montrer son visage &#224; la T.V. La radio libre et l&#233;gale appelait &#224; des quarts d'heure de protestation et infor&#173;mait de la situation par des messages cod&#233;s (ceci permet&#173;tra la r&#233;union, le 21 ao&#251;t, du congr&#232;s du PCTI ; enfin elle d&#233;non&#231;ait les collaborateurs et permettait de les rep&#233;rer, donnant leur adresse et les num&#233;&#173;ros de leurs voitures. Elle con&#173;seillait &#224; la population de se m&#233;fier de la provocation, qui fournirait des pr&#233;textes &#224; l'occupant ; enfin, elle emp&#234;&#173;chait l'isolement de la popula&#173;tion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les troupes sovi&#233;tiques, ayant per&#231;u l'importance de la radio dans la r&#233;sistance, se mirent &#224; supprimer tous les transistors qu'ils voyaient. &#171; Aussit&#244;t, les Praguois trouv&#232;&#173;rent une solution pour ridiculiser les mesures prises par les Rus&#173;ses et les retourner contre eux. L'apr&#232;s-midi du 21 ao&#251;t, une charrette de briquettes de char&#173;bon fut d&#233;charg&#233;e dans la rue du Foss&#233;. Peu apr&#232;s on pouvait voir une centaine de jeunes gens, gar&#231;ons et filles, se pro&#173;mener le long de la rue. Tous tenaient un cube brun appuy&#233; contre l'oreille et semblaient &#233;couter attentivement. Deux camions de soldats russes s'approch&#232;rent et s'arr&#234;t&#232;rent. Les militaires saut&#232;rent des v&#233;hicules, cern&#232;rent les grou&#173;pes isol&#233;s de jeunes gens et s'empar&#232;rent de ce qu'ils croyaient &#234;tre des r&#233;cepteurs radio. Un Russe porta une bri&#173;quette &#224; son oreille et, comme il n'entendait rien, il regarda d'un air d&#233;contenanc&#233; la jeune fille &#224; qui il avait pris l'objet. Le jeune gar&#231;on qui se trouvait &#224; c&#244;t&#233; dit : &#171; &lt;i&gt;Radio cass&#233;e. Mauvaise qualit&#233;. Fabrication russe&lt;/i&gt; &#187; (A main nues, p. 941).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ailleurs, la radio locale &#233;met au nez et &#224; la barbe de l'occu&#173;pant. Dans la ville d'Usti, le commandant polonais qui devait occuper la r&#233;gion se pr&#233;&#173;senta &#224; la maison de la radio en demandant d'arr&#234;ter imm&#233;dia&#173;tement l'&#233;mission : il avait re&#231;u l'ordre de se saisir de l'&#233;met&#173;teur. On lui r&#233;pondit qu'il ne pouvait p&#233;n&#233;trer &#224; l'int&#233;rieur du b&#226;timent qu'avec l'autorisation &#233;crite du minist&#232;re de l'int&#233;rieur tch&#233;coslovaque ; comme il n'en avait pas, on le pria de sortir et de ne revenir que muni de ce papier. Le commandant ne revint jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moins de 24 heures apr&#232;s l'arr&#234;t des &#233;missions de t&#233;l&#233;vi&#173;sion tch&#232;ques par l'envahis&#173;seur, les techniciens r&#233;ussirent le tour de force de reprendre les &#233;missions de 14 h 30 &#224; 20 h 30, et ce malgr&#233; la destruction Par les Sovi&#233;tiques de deux importants &#233;metteurs relais. Ils s'offrirent le plaisir de chasser du canal, &#224; plusieurs reprises, l'&#233;metteur collaborateur, puis de brouiller compl&#232;tement ses &#233;missions. Les Sovi&#233;tiques r&#233;a&#173;girent en tentant de faire venir d'Union Sovi&#233;tique une station de brouillage ultra-puissante. Les cheminots tch&#233;coslova&#173;ques charg&#233;s de convoyer la pr&#233;cieuse cargaison firent preuve d'une n&#233;gligence et d'une maladresse peu ordinai&#173;res. La station de brouillage apr&#232;s maintes p&#233;rip&#233;ties qui sont racont&#233;es plus loin finit par arriver &#224; destination, mais fut inutilisable, les pi&#232;ces essentiel&#173;les &#224; son fonctionnement ayant &#233;t&#233; &#233;gar&#233;es !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A c&#244;t&#233; de cela, la presse libre et l&#233;gale ne d&#233;sarmait pas. Des &#233;ditions sp&#233;ciales furent con&#173;&#231;ues pendant l'occupation, d'une page d'abord, puis plus fournies par la suite. Les Tch&#233;&#173;coslovaques &#233;dit&#232;rent et distri&#173;bu&#232;rent beaucoup de tracts et de journaux pendant cette semaine. Les Sovi&#233;tiques essay&#232;rent d'en faire autant pour expliquer les raisons de leur intervention. Ils utilis&#232;rent un h&#233;licopt&#232;re pour l&#226;cher par milliers des tracts au-dessus de Prague. Soucieux de la propret&#233; de leur belle ville, les Praguois les ramass&#232;rent pour les br&#251;ler ou en faire des paquets qu'ils allaient porter aux forces d'occupation en disant : &#171; &lt;i&gt;Votre h&#233;licopt&#232;re a perdu quelque chose&lt;/i&gt; &#187;. Un article de presse d&#233;crit les sc&#232;nes de la rue : &#171; &lt;i&gt;Sur la place Degvice, une longue queue s'est form&#233;e devant un magasin d'alimentation. Une vieille voiture passe, et de la fen&#234;tre est jet&#233; un paquet de journaux libres. La queue ondule, les gens les ramassent pour les lire. Brusquement, une jeep sovi&#233;tique arrive, l'officier assis derri&#232;re lance lui aussi des journaux dans la queue. Les gens les d&#233;chirent, les foulent aux pieds ou les jettent dans les poubelles&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toute la ville, les murs en disaient autant que les jour&#173;naux. Quelques heures apr&#232;s l'occupation, les murs et les vitrines &#233;taient couverts de graffitis, d'affiches et de slo&#173;gans hostiles aux troupes d'occupation. La connaissance de la langue russe fut une aide pr&#233;cieuse pour les Tch&#233;coslo&#173;vaques. Voici quelques exem&#173;ples de slogans que les Russes pouvaient lire sur les murs :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;- Vous avez les tanks, cama&#173;rades, nous sommes l&#224; avec nos mains nues, mais nous avons le droit pour nous !&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; On ne construit pas le socia&#173;lisme avec des chars !
&lt;br /&gt;&#8212; On ne met pas en prison tout un peuple !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Staline applaudit, L&#233;nine d&#233;sapprouve !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; O&#249; trouve-t-on l'Union des R&#233;publiques Socialistes Sovi&#233;ti&#173;ques ? Qui est uni ? O&#249; est la r&#233;publique ? Que reste-t-il de socialiste chez les despotes du Kremlin ? Ne dites plus URSS, lites Empire russe !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Am&#233;ricains, quittez le Vietnam, Sovi&#233;tiques, quittez la Tch&#233;coslovaquie !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Nous avons surv&#233;cu &#224; Hitler, nous survivrons &#224; Brejnev ! &lt;br /&gt;&#8212; Seul peut &#234;tre libre un peuple qui ne prive pas un autre peuple de sa libert&#233; (karl Marx) !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; SSSR-SR = SS (SSSR : transcription en tch&#232;que et en russe de URSS).&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Prol&#233;taires de tous les pays, unissez-vous !... ou je tire !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; A d&#233;faut de violettes, nous sommes oblig&#233;s de vous lancer des pierres !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Chez nous, il y a eu des morts ; une fois rentr&#233;s chez vous, que direz-vous &#224; votre m&#232;re ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt; L&#233;nine, r&#233;veille-toi, Brejnev est devenu fou !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Russes, m&#233;fiez-vous, les Chinois vous observent !&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Que faites-vous l&#224; ? Il n'y a donc pas de travail chez vous ?&lt;/i&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2 - ACTIONS DE DEMORALISATION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'arriv&#233;e des chars et des convois militaires, les Tch&#233;cos&#173;lovaques, saisis de stupeur, descendent dans la rue en masse pour conna&#238;tre les v&#233;rita&#173;bles raisons de la pr&#233;sence des troupes sovi&#233;tiques et satellites sur leur sol. Ceux-l&#224; m&#234;mes qui avaient &#233;t&#233; accueillis en lib&#233;ra&#173;teurs &#224; la fin de la Deuxi&#232;me Guerre mondiale &#233;taient main&#173;tenant conspu&#233;s et somm&#233;s de s'expliquer. L'intensit&#233; de ces discussions fut tr&#232;s vive, sur&#173;tout dans les tout premiers jours de l'invasion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Tch&#233;coslovaques deman&#173;daient aux soldats : &#171; &lt;i&gt;Pots&#173;chemu ? Proc ? Pourquoi ?&lt;/i&gt; &#187;. Les soldats r&#233;pondaient en montrant la Pravda o&#249; on parlait de &#171; contre-r&#233;volution &#187; tch&#233;&#173;coslovaque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains soldats se croyaient en man&#339;uvre en Pologne, d'autres disaient venir r&#233;tablir la d&#233;mocratie. Un Tch&#233;coslova&#173;que demanda &#224; l'officier qui disait cela : &#171; &lt;i&gt;Savez-vous ce qu'est la d&#233;mocratie ?&lt;/i&gt; &#187; R&#233;ponse : &#171; &lt;i&gt;oui, elle r&#232;gne chez nous depuis 50 ans !... &lt;/i&gt; &#187; Un autre soldat disait : &#171; &lt;i&gt;Nous som&#173;mes venus combattre les anar&#173;chistes ; il y en a 2 millions en Tch&#233;coslovaquie ; il faut absolu&#173;ment les supprimer !&lt;/i&gt; &#187; Un Tch&#233;coslovaque lui demanda : &#171; &lt;i&gt;C'est quoi un anarchiste ?&lt;/i&gt; &#187; - &#171; &lt;i&gt;Un contre-r&#233;volutionnaire fas&#173;ciste&lt;/i&gt; &#187;, r&#233;pondit le soldat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ailleurs un journaliste demande &#224; un officier : &#171; &lt;i&gt;Pour&#173;quoi &#234;tes-vous venus chez nous ? Pourquoi &#234;tes-vous venus nous envahir ? Pourquoi est-ce que vous ne nous laissez pas libres ?&lt;/i&gt;
&lt;i&gt;- N'&#233;coutez pas la propa&#173;gande, r&#233;pond l'officier, nous ne sommes pas venus vous envahir, mais seulement pour des man&#339;uvres.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Si ce sont des man&#339;uvres, pourquoi vos fusils ne sont-ils pas charg&#233;s &#224; blanc ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Vous savez bien que jamais nous ne tirerions sur le peuple.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Pourtant des soldats ont tir&#233; sur la foule dans la ville voisine.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Ce n'est pas vrai, c'est de la propagande contre&#8209;r&#233;volutionnaire..&lt;/i&gt;. &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;A des Tch&#233;coslovaques qui d&#233;fendaient passionn&#233;ment leur droit &#224; suivre une voie vers le socialisme qui leur fut propre, un caporal sovi&#233;tique de Letto&#173;nie, qui n'osait les contredire, dit avec r&#233;signation : &#171; &lt;i&gt;Vous finirez bien par vous habituer, nous nous sommes bien habi&#173;tu&#233;s, nous aussi...&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ces nombreuses discus&#173;sions, les Tch&#233;coslovaques se sont vite aper&#231;us que les sol&#173;dats des troupes d'occupation &#233;taient compl&#232;tement perdus, ne savaient visiblement pas la v&#233;ritable raison de leur pr&#233;&#173;sence. Ils commen&#231;aient &#224; comprendre la mystification gigantesque dont ils &#233;taient l'objet. Leurs chefs, en qui ils avaient quelque confiance, les avaient compl&#232;tement trom&#173;p&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Verceni Praha, le plus impor&#173;tant des quotidiens du soir, relata dans son &#233;dition sp&#233;ciale du 24 ao&#251;t l'&#233;pisode suivant : &lt;i&gt;&#171; Deux soldats sovi&#233;tiques se tiennent derri&#232;re leurs tanks &#224; quelque distance du Parlement. Sales, fatigu&#233;s, peut-&#234;tre aussi affam&#233;s. Un monsieur d'un cer&#173;tain &#226;ge vient &#224; passer. Il dit qu'il a connu plusieurs h&#233;ro&#239;&#173;ques lib&#233;rateurs qui ont apport&#233; la libert&#233; &#224; Prague en 1945. Ceux-l&#224; ont &#233;t&#233; emmen&#233;s dans les maisons, on les a fait dor&#173;mir, on leur a donn&#233; &#224; manger et &#224; boire. Vous, on ne vous veut pas ! Vous &#234;tes venus alors qu'on ne vous le demandait pas. Vous n'&#234;tes pas les bien&#173;venus ! Les soldats se regar&#173;dent, ne sachant que r&#233;pondre. Peut-&#234;tre voudraient-ils retour&#173;ner dans leur ville, dormir dans leur lit. Sera-ce bient&#244;t ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ailleurs les actions de d&#233;mo&#173;ralisation prenaient parfois une tournure plus irrespectueuse : des vieilles femmes se r&#233;unis&#173;saient devant les chars et se d&#233;culottaient en leur tournant le dos ! Il faut bien leur montrer, aux Russes, qu'on ne veut pas d'eux et qu'ils n'ont rien &#224; faire ici... Une autre m&#233;thode mise en pratique pour d&#233;moraliser l'occupant consistait, pour les jeunes gens et les jeunes filles, &#224; se mettre expr&#232;s tout &#224; c&#244;t&#233; des fantassins russes pour s'embrasser longuement ! Ils signifiaient ainsi aux occupants qu'ils n'existaient pas &#224; leurs yeux : on faisait comme s'ils n'&#233;taient pas l&#224;. De plus, ces jeunes manifestaient ainsi que tout le d&#233;ploiement de force ne leur faisait pas peur, tout en rappelant ironiquement aux malheureux bidasses que les bonnes choses de la vie n'&#233;taient pas pour eux...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Tch&#233;coslovaques ne savent plus qu'inventer pour empoisonner chaque instant des journ&#233;es d'Ivan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un petit gar&#231;on s'approche du chauffeur d'un camion sovi&#233;tique et lui dit : &#171; &lt;i&gt;Si vous me donnez quelque chose, je vous dirai ce que mon papa a d&#233;fendu de vous dire !&lt;/i&gt; &#187; Affaire conclue, le petit gar&#231;on, regar&#173;dant bien autour de lui comme pour s'assurer qu'il n'est pas surveill&#233;, murmure :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; &lt;i&gt;Tous les pains des boulange&#173;ries du quartier sont empoison&#173;n&#233;s ; les Tch&#232;ques, eux, ont &#233;t&#233; pr&#233;venus&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Les soldats d'occupation sor&#173;tent peu de leurs camions et tanks ; ils y dorment la nuit : tout ce qu'il faut pour am&#233;liorer leur moral ! Leur ration de nour&#173;riture &#233;tait pr&#233;vue seulement pour deux jours, car on esp&#233;rait que les Tch&#233;coslovaques les nourriraient ! Or personne ne veut les nourrir ; sur les vitrines d'une cr&#232;merie, il est &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;Pas de lait pour toi, Ivan !&lt;/i&gt; &#187; ; chez une fleuriste : &#171; &lt;i&gt;les fleurs, Ivan, ne sont pas pour toi.&lt;/i&gt; &#187; On leur refuse le pain ; et la radio avertit la population de ne pas laisser tra&#238;ner dans la rue les chiens et les chats, car Ivan a faim...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On leur refuse aussi l'eau : une d&#233;l&#233;gation russe &#233;tait all&#233;e chercher de l'eau dans une caserne tch&#233;coslovaque ; on lui r&#233;pondit qu'ils en auraient seu&#173;lement s'ils la demandaient poliment et en se pr&#233;sentant en civil...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la rue, les gens les igno&#173;rent, personne ne les craint, personne ne les aime, personne ne les attaque avec des armes, ils ne sont rien. Les Tch&#233;coslo&#173;vaques donnent de petits papiers aux Russes sur lesquels est &#233;crit : &#171; Ivan, rentre chez toi, Natacha a besoin de faire l'amour &#187;. &#171; &lt;i&gt;Ivan, reviens vite, Natacha fr&#233;quente Igor. Sign&#233; : Maman&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, le m&#233;pris et l'indiff&#233;rence que rencontre Ivan, l'inconfort de ses condi&#173;tions de vie, sont tels qu'il com&#173;mence s&#233;rieusement &#224; se demander o&#249; se trouve ce qu'on lui a racont&#233; dans la Pravda ! Le haut commande&#173;ment doit relever rapidement, d&#232;s le 5&#232;me jour, les troupes d&#233;moralis&#233;es. D&#232;s le deuxi&#232;me jour, on avait d&#251; retirer tous les soldats de RDA, bien qu'ils aient &#233;t&#233; d&#233;guis&#233;s en soldats russes (l'uniforme allemand rappelait les souvenirs de 1938). Les Tch&#233;coslovaques disaient : &#171; &lt;i&gt;Comment ? Ils osent nous amener les fils des nazis qui ont tu&#233; nos p&#232;res !&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les suicides de soldats conti&#173;nuent. Plusieurs organes de Presse encouragent les efforts de d&#233;moralisation de l'arm&#233;e : &#171; &lt;i&gt;Pour la quatri&#232;me fois, nous nous sommes r&#233;veill&#233;s aujourd'hui dans le bruit des chenilles des tanks ; c'est la quatri&#232;me nuit cons&#233;cutive o&#249; nous avons &#233;t&#233; r&#233;veill&#233;s par le fracas des coups de feu. Nous sommes occup&#233;s. Je pense que c'est la plus bizarre des occupa&#173;tions de l'histoire. En effet, celui qui est attaqu&#233; et veut se d&#233;fendre doit avant tout veiller &#224; ce que n'&#233;clate aucun coup de feu, ou alors il se d&#233;fend contre les armes les plus terri&#173;bles, seulement par son calme, son sang-froid et son astuce. C'est une occupation o&#249; bien des soldats d'occupation ver&#173;sent des larmes de regret et de honte, car ils commencent &#224; comprendre qu'ils ont &#233;t&#233; abu&#173;s&#233;s, que soudainement ils doi&#173;vent tirer sur des gens inoffen&#173;sifs, dont leur propagande offi&#173;cielle a affirm&#233; 23 ann&#233;es de suite qu'ils &#233;taient leurs amis.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;J'ai vu personnellement com&#173;ment l'&#233;quipage d'un tank dans la rue Opletalova a refus&#233; l'ordre d'un officier de disperser la foule autour du tank avec des ba&#239;onnettes. Malgr&#233; l'ordre, ils ont remis leurs ba&#239;onnettes dans leur fourreau. J'ai vu un jeune soldat se mettre &#224; pleurer quand une vieille femme lui a demand&#233; : &#171; Que va dire ta m&#232;re ? Sait-elle que toi, son fils, tu assassines des inno&#173;cents ? &#187; Pourtant, malgr&#233; ces exemples, il ne faut pas s'attendre &#224; une h&#233;sitation massive des soldats d'occupation, si ordre leur est donn&#233; de tirer sur nous. Certainement pas ; pour le soldat, l'ordre est un ordre. C'est pourquoi, faisons-leur continuellement sentir (mais de telle sorte qu'ils ne puissent consid&#233;rer qu'il s'agit d'une provocation) qu'ils sont des h&#244;tes ind&#233;sirables, qu'ils &#233;taient nos amis, mais que, aujourd'hui, ils sont nos enne&#173;mis jur&#233;s. Qu'ils ne mangent que ce qu'ils ont amen&#233; avec eux ; ne leur donnons pas &#224; boire, ne laissons pas sentir un seul instant que nous compatis&#173;sons &#224; leur situation, ne serait-ce que par un geste. Ils photo&#173;graphient. Pourquoi votre bon coeur devrait-il &#234;tre utilis&#233; pour la propagande qui doit prouver que nous sommes d'accord avec eux, et que nous les accueillons comme des amis, alors que ce n'est pas vrai !&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le journal Lidova Demokracie &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;Vendredi, le quatri&#232;me jour de l'occupation, il y a eu un mouvement des troupes sovi&#233;&#173;tiques. Depuis 72 heures, de nouvelles unit&#233;s arrivent de tous les c&#244;t&#233;s pour prendre la place de certaines divisions du Pacte de Varsovie, moralement d&#233;cim&#233;es et fatigu&#233;es. Quatre jours seulement ont suffi pour que les commandants de l'occupation comprennent que, bien que les deux cent mille sol&#173;dats sovi&#233;tiques, est-allemands, polonais, bulgares et hongrois soient rest&#233;s &#224; leur poste, leurs r&#233;actions, leur vigi&#173;lance et leur calme ne sont plus intacts&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre extrait de Rude Pravo (quotidien du Comit&#233; Central du Parti Communiste Tch&#233;coslovaque) relate une dis&#173;cussion s'achevant de mani&#232;re tragique : &#171; &lt;i&gt;Cela se passait le jeudi, nous parlions encore avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Kolia, que fais-tu l&#224; ?&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Sur le tank, un jeune homme de 19 ans est assis ; il a de la peine &#224; me reconna&#238;tre. Jamais, &#224; l'&#233;poque pr&#233;historique comme me semble maintenant ma visite en Union Sovi&#233;tique, il n'avait vu de l'horreur dans mes yeux.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Kolia, que fais-tu l&#224; ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Nous avons re&#231;u l'ordre. Nous sommes venus en amis...&lt;/li&gt;&lt;li&gt; En amis, mais vous tirez...&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Moi, je n'ai pas tir&#233;...&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Que te dira Sacha, ta soeur quand tu arriveras &#224; la maison... ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Je n'ai pas tir&#233; ; ils nous ont envoy&#233;s. Il montre sa cartou&#173;chi&#232;re.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Mais d'autres tirent, ils ont tu&#233; un jeune de vingt ans, qui certainement vous aimait ; nous vous aimons tous... &#187;.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Nous avons re&#231;u l'ordre, il y a la contre-r&#233;volution, la confu&#173;sion...&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Kolia, ici, c'&#233;tait le calme avant que vous veniez ; imagine-toi seulement que tant de soldats arrivent &#224; Kharkov. Il se produirait aussi de la confu&#173;sion, non ?&lt;/i&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Une id&#233;e lumineuse me vint : &#171; &lt;i&gt;Kolia, qu'est-ce que c'est d'apr&#232;s toi la contre-r&#233;volution ?&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; C'est lorsqu'on est pas d'accord avec L&#233;nine.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Kolia, tu aimes Staline ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Non, Staline &#233;tait mauvais.&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Tu vois, Novotny &#233;tait tout aussi mauvais. Et nous ne le voulions pas. Nous voulions tout faire &#224; notre mani&#232;re, non d'apr&#232;s vous. Vous &#234;tes un grand pays, et c'est autre chose qu'un petit...&lt;/li&gt;&lt;li&gt; Je ne comprends pas, nous avons re&#231;u l'ordre...&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Longtemps Kolia n'a pas compris. Auparavant, il avait parl&#233; &#224; des dizaines d'autres personnes et entendait toujours la m&#234;me chose : &#171; Dites, pour&#173;quoi &#234;tes-vous venus, pourquoi ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je suis rest&#233;e environ une demi-heure un peu plus loin et fus t&#233;moin d'un &#233;v&#233;nement bouleversant. Kolia leva sa pro&#173;pre arme contre lui-m&#234;me et pressa sur la g&#226;chette..&lt;/i&gt;. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;sistance spontan&#233;e des Tch&#233;coslovaques sans armes a moralement d&#233;com&#173;pos&#233; les unit&#233;s arm&#233;es de l'occupation. Un plan pareil n'avait &#233;t&#233; envisag&#233; par aucun Etat-Major ; il est n&#233; simultan&#233;&#173;ment dans la t&#234;te des 14 mil&#173;lions de Tch&#232;ques et de Slova&#173;ques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s vite, les Tch&#233;coslova&#173;ques ont d&#251; abandonner ces m&#233;thodes de discussion. Ils se sont, en effet, rendus compte que les Russes pouvaient en tirer argument pour la propa&#173;gande. Il leur suffisait de pren&#173;dre des photos et de les publier avec des l&#233;gendes : &#171; &lt;i&gt;Le peuple tch&#233;coslovaque parle en grande confiance avec nos soldats&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;La population accueille avec joie les troupes fraternelles&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;Regardez comme nos fils sont bien accueillis en Tch&#233;coslova&#173;quie&lt;/i&gt; &#187;, etc. La radio donne rapi&#173;dement &#224; la population cet avertissement : &#171; &lt;i&gt;Les photos sont muettes, pensez-y !&lt;/i&gt; &#187;. Elle conseille d'ignorer les occu&#173;pants : &#171; &lt;i&gt;Ne parlez pas avec eux. L'esclave ne peut com&#173;prendre l'homme libre. Et d'ailleurs, pourquoi essayer de les convaincre ? Ils sont si b&#234;tes !&lt;/i&gt; &#187; Le peuple a donc assez vite abandonn&#233; cette m&#233;thode qui avait tout de m&#234;me eu de s&#233;rieux effets sur les soldats et les officiers : doutes, refus d'ob&#233;issance, d&#233;sertions, suici&#173;des.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(... / ...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?653-1968-Face-aux-chars-russes-le' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Lire la seconde partie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>L'impossible souvenir de 68</title>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cup&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Fargette G.</dc:subject>
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		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
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		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Pal&#233;o-marxismes</dc:subject>
		<dc:subject>Pseudo-subversion</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvements sociaux</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Texte extrait du bulletin de G.Fargette &#171; Le cr&#233;puscule du XXi&#232;me si&#232;cle &#187;, n&#176; 18-19-20, mai 2008 La marche vers la catastrophe n'est que suspendue. Adorno, Horkheimer, 1968 Les raisons qui font obstacle &#224; un souvenir lucide Les nostalgiques de 68 ont sans doute raison sur un point : il devient difficile de faire sentir ce qui faisait l'atmosph&#232;re si particuli&#232;re de ces ann&#233;es. Le passage du temps joue son r&#244;le. C'est une r&#232;gle presque immuable de l'histoire humaine : aucun (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-32-recuperation-+" rel="tag"&gt;R&#233;cup&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-48-fargette-g-+" rel="tag"&gt;Fargette G.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-92-emeutes-+" rel="tag"&gt;&#201;meutes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-114-paleo-marxismes-+" rel="tag"&gt;Pal&#233;o-marxismes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-116-pseudo-subversion-+" rel="tag"&gt;Pseudo-subversion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-121-mouvements-sociaux-+" rel="tag"&gt;Mouvements sociaux&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Texte extrait du bulletin de G.Fargette &#171; Le cr&#233;puscule du XXi&#232;me si&#232;cle &#187;, n&#176; 18-19-20, mai 2008&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;La marche vers la catastrophe n'est que suspendue.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Adorno, Horkheimer, 1968&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les raisons qui font obstacle &#224; un souvenir lucide&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les nostalgiques de 68 ont sans doute raison sur un point :
il devient difficile de faire sentir ce qui faisait l'atmosph&#232;re si
particuli&#232;re de ces ann&#233;es. Le passage du temps joue son
r&#244;le. C'est une r&#232;gle presque immuable de l'histoire humaine : aucun &#233;v&#233;nement ne peut conserver une m&#233;moire
vivante et pr&#233;valente au-del&#224; d'une quarantaine d'ann&#233;es.
L'industrie du divertissement, malgr&#233; ses comm&#233;morations
au moyen d'images anim&#233;es, ne peut modifier cette r&#232;gle
li&#233;e &#224; la temporalit&#233; de la vie humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le fait que le trenti&#232;me anniversaire de 68 ait &#233;t&#233; si
ouvertement prolixe, qu'il ait b&#233;n&#233;fici&#233; d'une bienveillance
m&#233;diatique g&#233;n&#233;ralis&#233;e, &#224; l'encontre de l'omerta officielle qui
avait pr&#233;valu pr&#233;c&#233;demment (voir dans Le Cr&#233;puscule du
XX&#232;me si&#232;cle n&#176; 4-5 , le texte intitul&#233; : &#8220;En r&#233;serve de l'histoire ou les disparus de 68&#8221;) sugg&#232;re qu'en 1998, d&#233;j&#224;, la
port&#233;e de 68 &#233;tait &#233;teinte. Ce n'&#233;tait plus, ce ne pouvait plus
&#234;tre, un &#233;v&#233;nement g&#233;n&#233;rateur de comportements effectifs.
L'obstruction officielle s'&#233;tait &#233;vapor&#233;e parce qu'elle n'avait
plus de raison d'&#234;tre. Cela s'inscrit parfaitement dans l'hypoth&#232;se que s'&#233;tait achev&#233;e vers 1990-1995 la vague d'&#233;v&#232;nements &#224; laquelle appartenait 68, et qui avait commenc&#233; dans
la deuxi&#232;me partie des ann&#233;es 1950. Ce commencement
avait co&#239;ncid&#233; avec la fin des expressions ouvri&#232;res politiques autonomes (Budapest 1956 en fut de toute &#233;vidence
le chant du cygne), mais aussi avec la r&#233;solution pratique de
la question coloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe une autre mani&#232;re d'aborder le caract&#232;re difficilement connaissable de l'&#233;v&#233;nement : en 68, et au cours des
ann&#233;es suivantes, les attentes informul&#233;es constituaient un
iceberg dont les discours publics, pourtant nombreux, ne
furent que la partie &#233;merg&#233;e et indigente. Il ne peut donc
exister de t&#233;moignage direct suffisant sur cette p&#233;riode. Pour
le dire autrement : plus un t&#233;moignage est vivant, plus il est
particulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Point d'observation privil&#233;gi&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;flexions qui suivent partent d'une exp&#233;rience sp&#233;cifique qui n'appartient pas au moment de 68 ni aux ann&#233;es
qui ont imm&#233;diatement suivi. Il s'agit d'un &#233;clairage que
seuls les membres d'une mince frange acc&#233;dant &#224; la
r&#233;flexion et &#224; l'intervention politiques vers 1975-1978 peuvent avoir v&#233;cu. Nous nous sommes trouv&#233;s dans une position curieuse &#224; tous &#233;gards : alors que nous &#233;tions habit&#233;s
par la crainte de ne pouvoir &#234;tre pr&#234;ts &#224; temps pour les
moments intenses qui paraissaient devoir survenir &#224; tout instant, et mener &#224; une nouvelle fondation historique g&#233;n&#233;ralis&#233;e, nous nous sommes heurt&#233;s d'embl&#233;e aux manifestations d'une d&#233;b&#226;cle collective qui n'osait pas dire son nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers 1975-1978, il n'y avait pas de d&#233;faite &#8220;militaire&#8221; reconnaissable, ni de reddition ouverte, mais un fait massif : ceux
qui nous avaient pr&#233;c&#233;d&#233;s d&#233;sertaient ce qu'ils avaient cru
&#234;tre leurs positions intangibles. La plupart suivaient au fond
les lignes de force qui leur &#233;taient ouvertes par leur origine
sociale et qui leur assuraient un sort point trop d&#233;sagr&#233;able
dans un monde qu'ils avaient d&#233;clar&#233;, avec quelle v&#233;h&#233;mence, condamn&#233; &#224; court terme. Les revendications mat&#233;rielles ont finalement re&#231;u des traductions que leurs b&#233;n&#233;ficiaires ont jug&#233;, &#224; tous les niveaux de la soci&#233;t&#233;, tout &#224; fait
supportables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet &lt;i&gt;&#233;chec bizarre&lt;/i&gt; de 68 (C. Castoriadis) nous fut d'autant
plus perceptible que nous avons tr&#232;s vite senti qu'il n'y avait
plus de g&#233;n&#233;ration contestataire qui nous suivrait en se
consid&#233;rant comme h&#233;g&#233;monique dans l'opinion de ses
semblables. Bref, nous percevions d'une fa&#231;on aigu&#235; que
nous nous trouvions au bord d'un vide historique que personne ne nommait. Nous ne cessions d'en rep&#233;rer les effets
dans notre vie quotidienne, mais ils &#233;taient comme priv&#233;s
d'expression macroscopique. Ce surgissement capillaire
d'un n&#233;ant historique &#233;tait en contradiction frontale avec ce
qui &#233;tait attendu. Toutes les capacit&#233;s que nous cherchions
&#224; d&#233;velopper se sont trouv&#233;es pour finir sans emploi. Nous
avons h&#233;rit&#233; de certaines lucidit&#233;s propres aux ann&#233;es 1970,
o&#249; tant de questions se sont formul&#233;es de fa&#231;on fertile dans
leur surgissement inaugural, mais avec une impuissance
pratique tout aussi remarquable. Les leviers qui auraient permis de leur donner un d&#233;but de r&#233;alit&#233; se sont tout simplement &#233;vapor&#233;s, et seule leur ombre est venue parfois hanter, de fa&#231;on &#233;ph&#233;m&#232;re, les moments de protestation sociale ou politique qui se sont produits par la suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les figurants dans la bacchanale de nostalgie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la bacchanale de nostalgie frelat&#233;e et de parole officielle d&#233;termin&#233;e qui s'est mise en place pour ce quaranti&#232;me anniversaire, nous assistons au dernier tour de piste des
&#8220;anciens combattants&#8221; qui ont tout de m&#234;me fait carri&#232;re (les
Geismar, les Cohn-Bendit, les Goupil, les Weber, etc.), tandis que les parvenus de 1968, les Kouchner, les Gl&#252;cksmann
ou les Roland Castro (que le mouvement ignorait d&#233;j&#224; &#224;
l'&#233;poque), peinent &#224; leur disputer l'orchestration de l'insignifiance. La distinction entre parvenus, repentis, ou reconvertis, etc., de 68 s'estompe dans le brouillard de la confusion
contemporaine. Un s&#233;nateur PS tel que Weber peut-il critiquer un ex-coll&#232;gue de parti tel que Kouchner, devenu
ministre des Affaires &#233;trang&#232;res d'un Sarkozy ? Ceux qui
entendent parler &#8220;es-qualit&#233;s&#8221; en cette occasion ont rejoint le
cercle des politiciens professionnels ou des fantassins de
l'industrie du divertissement. Tous les t&#233;nors, grands ou
petits, de la sc&#232;ne m&#233;diatico-publique ach&#232;vent de tenir leur
r&#244;le d'amuseurs dans une mise en sc&#232;ne o&#249; ils p&#232;sent bien
peu par eux-m&#234;mes. Mais ils s'efforcent d'y occuper le plus
d'espace possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anonymes de 68, qui furent les acteurs effectifs, demeurent n&#233;cessairement inconnus. Leur apparition fugitive dans
tel ou tel documentaire ou extrait d'&#8220;actualit&#233;s&#8221; de l'&#233;poque
est la seule trace qui &#233;merge parfois du magma indistinct
que l'industrie du divertissement nous sert avec application.
Les mao&#239;stes, depuis longtemps r&#233;siduels et pour la plupart
non repentis malgr&#233; la faillite absolue de leurs r&#233;f&#233;rences,
furent les moins pr&#233;sentables et les plus nombreux parmi les
activistes des ann&#233;es qui ont suivi 68, on l'oublie souvent. Ils
pr&#233;tendent &#233;galement &#224; leur place sur la sc&#232;ne de la mystification publique. L'in&#233;narrable Badiou, qui concentre les poncifs les plus lourds de l'intellectuel engag&#233;, du mao&#239;ste in&#233;branlable et du mandarin se piquant d'art et de psychanalyse, n'est que l'un des plus v&#233;h&#233;ments. L'imagerie d'un film des ann&#233;es 1990 comme &#8220;Ma 6-T va cracker&#8221; avait rappel&#233; &#224; quel point la plupart des &#8220;marxistes-l&#233;ninistes&#8221; &#233;taient incapables de tirer la moindre le&#231;on de leur effondrement et de leur naufrage. La posture envieuse de tous les r&#233;sidus marxistes devant les violences de 2005 s'est conform&#233;e &#224; ce qui les caract&#233;rise le mieux : ils ont encens&#233; l'oppression arbitraire (jusqu'au meurtre) exerc&#233;e sur des pauvres par de pr&#233;tendus r&#233;volt&#233;s qui tendent &#224; se faire &#201;tat. Ces mao&#239;stes d'outre-tombe pr&#233;tendent maintenir un monopole sur l'expression de la critique sociale &#8220;v&#233;ritable&#8221;. C'est la partition qu'ils ont choisi dans la polyphonie stabilis&#233;e des mensonges officiels &#224; propos de 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les autres vari&#233;t&#233;s de gauchistes n'ont pas disparu, m&#234;me si selon leurs anciens crit&#232;res, on peut les consid&#233;rer eux aussi comme &#224; la d&#233;rive. Ils persistent &#224; tenter de se transformer tout en &#233;vitant soigneusement de revenir de leurs errements catastrophiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ensemble &#8220;stalino-gauchiste&#8221; d&#233;j&#224; perceptible en 1998 comme fonci&#232;rement unitaire, malgr&#233; ses divisions de sectes, a paradoxalement pris de la consistance, comme si ces gens serraient les rangs dans un monde o&#249; ils sont de plus en plus d&#233;plac&#233;s. Il n'est m&#234;me pas exclu que se mette en place un cartel de trotskystes et de staliniens, dont l'influence ira d&#233;clinante, mais qui polluera interminablement les sursauts de la critique sociale en acte et la sabotera en profondeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les radicaux inconsistants comme les stalino&#239;des, &#224; peine moins erratiques, continuent &#224; faire le vide autour de l'id&#233;e de r&#233;volution, dont la grande masse s'est s&#233;par&#233;e en silence, et n'y retournera pas tant qu'ils seront l&#224;. Jour apr&#232;s jour, le comportement caract&#233;ristique de ces gens use, d&#233;sorganise et st&#233;rilise le ressentiment qui continue &#224; sourdre de fa&#231;on mol&#233;culaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#8220;Pour ou contre 68&#8221;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Pour ou contre 68&#8221;, telle s'annonce l'allure officielle de la
quaranti&#232;me comm&#233;moration de 68 en France, avec une
accumulation non pas de discussions mais de plaidoyers sur
le sexe des &#233;v&#233;nements, auxquels se r&#233;duit d&#233;sormais tout
d&#233;bat &#224; coloration politique dans ce pays. Il faut s'attendre &#224;
une immense exposition d'autosatisfaction d'anciens participants, vrais ou suppos&#233;s, oppos&#233;e &#224; une charge tout aussi
consid&#233;rable de r&#233;criminations absurdes de ceux qui ont
h&#233;rit&#233; de la panique institutionnelle de l'&#233;poque. Ceux-l&#224; font
penser &#224; ces non-gr&#233;vistes tout heureux d'empocher sans
risque les augmentations que leurs coll&#232;gues ont arrach&#233;
par une gr&#232;ve. Cette duplicit&#233; mine de toute &#233;vidence la
vigueur de leurs d&#233;nonciations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#8220;partisans&#8221; officiels, brevet&#233;s, de 68 ne peuvent qu'exprimer leurs derniers feux sur le seul terrain o&#249; ils ont au fond
excell&#233; : leur auto-promotion. Leur libert&#233; n'a jamais marqu&#233;
le pas l&#224; o&#249; commen&#231;ait celle des autres. Se pousser sur le
devant de la sc&#232;ne et mobiliser les d&#233;bats autour de leurs
th&#233;matiques, autrefois absurdes ou ubuesques, et aujourd'hui simplement ennuyeuses, aura &#233;t&#233; leur grande caract&#233;ristique. Il y a l&#224; un &#233;go&#239;sme g&#233;n&#233;rationnel qui a toujours su
&#233;chapper &#224; la critique, par monopolisation de la parole
publique et par complicit&#233; ou incurie de leurs adversaires
institutionnels, ces tenants de la situation ant&#233;rieure, qui ont
encore mieux su s'adapter et surnager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi y a-t-il si peu de gens pour tenter de prendre la
mesure, quarante ann&#233;es plus tard, de ce qui est advenu,
alors que les effets s'en estompent in&#233;vitablement, par
simple extinction des g&#233;n&#233;rations qui y furent actives ? Etant
donn&#233; le d&#233;lai &#233;coul&#233;, nous avons d&#233;pass&#233; le point d'&#233;vaporation de l'&#233;v&#233;nement, mais la r&#233;flexion ne suit pas. Les successeurs ne comprennent pas ce qui s'est pass&#233;, et la plupart des intervenants survivants semblent consid&#233;rer comme
ind&#233;passable ce qui a eu lieu ou n'a pas eu lieu &#224; ce
moment-l&#224;. 68 en France assume, en ce sens, l'apparence
et les attributs d'un moment fondateur. Pourtant, si Mai 68 a
mim&#233; le moment r&#233;volutionnaire, o&#249; fut la r&#233;volution ? Ce
que les partisans d&#233;clar&#233;s de ce mouvement affirmaient
r&#233;clamer n'a pas abouti. Ce qui est advenu rel&#232;ve de revendications obliques, &#224; peine ou pas formul&#233;es sur le moment,
et n'a nullement remis en question les fondements de l'in&#233;galit&#233; sociale, qui s'est remarquablement accommod&#233;e de
ces mutations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la mesure o&#249; tout le reste du monde occidental a
connu une &#233;volution similaire, en g&#233;n&#233;ral plus pr&#233;coce, et le
plus souvent sans psychodrame politique comparable, il faut
admettre que la vision fran&#231;aise de 68 est passablement
biais&#233;e. La rh&#233;torique du &#8220;grand soir&#8221; a recouvert un glissement de terrain anthropologique qui se produisait dans l'ensemble des mentalit&#233;s occidentales. L'aspiration refondatrice n'a finalement &#233;t&#233; qu'une diversion et d'abord pour ceux
qui l'affichaient, &#233;tant donn&#233; ce qui ne s'est pas produit. Un
d&#233;paysement du regard est indispensable pour comprendre
non seulement l'&#233;v&#233;nement, mais surtout ce qui ne l'a pas
suivi, et le juger &#224; cette aune-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Si peu de bilans&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La comm&#233;moration de 1998 reposait d&#233;j&#224; sur l'h&#233;ritage de ce qui avait asphyxi&#233; le mouvement de l'int&#233;rieur, la duplicit&#233; entre revendication explicite, maximaliste, et la soumission aux lignes de force de la soci&#233;t&#233; de consommation en pleine expansion. Le quaranti&#232;me anniversaire souligne davantage encore, et toujours en creux, ce que furent les failles de Mai, auxquelles la perte presque g&#233;n&#233;rale de sens politique interdit de donner une dimension publique. Une r&#233;action critique affirme en toute morosit&#233; que &#8220;le capitalisme&#8221; est parvenu &#224; tout r&#233;cup&#233;rer, comme si les m&#233;canismes capitalistes faisaient n&#233;cessairement syst&#232;me, depuis des si&#232;cles et &#224; jamais. Comme tous les concepts- agr&#233;gats, &#8220;capitalisme&#8221; est devenu un terme aux fonctions magiques, l'appel &#224; un spectre qui semble dou&#233; d'une volont&#233; maligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Points d'orientation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette absence de bilan sur 1968 et ses suites d&#233;concertantes est corr&#233;l&#233;e &#224; une involution historique g&#233;n&#233;rale qui
affecte &#233;galement la consistance de ces m&#233;canismes capitalistes. Le chaos mim&#233;tique de la &#8220;mondialisation&#8221; sugg&#232;re
qu'il n'y a plus de r&#233;sistance suffisante &#224; l'arbitraire des
diverses oligarchies (les m&#233;canismes capitalistes, au grand
dam des marxistes, exigent pour fonctionner selon leurs particularit&#233;s qu'ils rencontrent une r&#233;sistance importante et
cr&#233;atrice). Cet effondrement qualitatif des r&#233;sistances rend
impossible la constitution des m&#233;canismes capitalistes en
&#8220;syst&#232;me apparent&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;faillance historique atteint toutes les dimensions d'intervention de l'&#233;poque. Elle concerne non seulement les
tenants de l'ordre d'avant 68, mais &#233;galement les &#233;l&#233;ments
qui luttaient &#224; l'ancienne contre cet ordre. La d&#233;liquescence
&#233;tant g&#233;n&#233;rale, il n'existe plus de point de comparaison
stable qui en souligne la nature et la dynamique. Le glissement de terrain historique continue, mais selon des directions inattendues o&#249; tous sont entra&#238;n&#233;s. Il n'existe plus de
point de rep&#232;re permettant la manifestation publique de
l'ampleur des mutations. Elles sont ressenties sans prendre
sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui demeure de 68, c'est l'indiff&#233;rence &#224; la carri&#232;re personnelle et &#224; l'acquisition de postes. L'ombre de ce d&#233;dain
demeure si redoutable qu'il n'est toujours pas mentionable
officiellement. Seul Cohn-Bendit, qui conserve quelque habilet&#233;, y fait discr&#232;tement allusion &#224; travers ses expos&#233;s autobiographiques. Cette posture d'indiff&#233;rence au gain personnel reste le point vivant de ces moments, celui qu'il faut
gommer encore et toujours pour escamoter l'originalit&#233; et la
puissance transversale de cet &#233;lan collectif qui n'a pas trouv&#233; son expression autonome. Les individus, nombreux, qui
se montr&#232;rent capables de rompre avec toute perspective de
carri&#232;re personnelle ont disparu de la surface de l'histoire
d&#232;s lors que s'estompait toute logique de changement de
r&#233;gime social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'ailleurs cet aspect qui explique que la derni&#232;re &#8220;g&#233;n&#233;ration politique&#8221; capable de percevoir le message de 68,
avec acuit&#233;, ait &#233;t&#233; ceux de 1975-1978. Le silence et le vide
qu'ils pressentaient dans ce qui allait suivre rendait d'autant
plus manifeste &#224; leurs yeux l'ambition implicite de 68. Cette
position &#8220;au bord du monde&#8221; a rendu fugitivement lisible la
consistance des promesses du mouvement des ann&#233;es
1968-1978, et tout autant l'ambigu&#239;t&#233; interne qui menait &#224;
cette &#233;trange faillite. Cette &#8220;g&#233;n&#233;ration&#8221;, invisible en France,
a connu un cr&#233;puscule presque imm&#233;diat dans un pays
comme l'Italie, o&#249; ils sont plut&#244;t connus comme &#8220;ceux de 77&#8221;.
La lucidit&#233; et le volontarisme ne pouvaient suffire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;68 et la soci&#233;t&#233; de consommation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, si l'on sent bien que 68 ne peut se comprendre que
dans son interaction avec la soci&#233;t&#233; de consommation
m&#251;rissante, qui va au-del&#224; de cette constatation liminaire ?
Alors que 68, dans la diversit&#233; de ses manifestations dans le
monde occidental, exprimait le refus explicite de contraintes
de moins en moins justifi&#233;es, il est frappant de voir &#224; quel
point ceux qui portaient ce glissement de terrain anthropologique ont cru qu'il leur serait possible de saper les m&#233;canismes les plus modernes de domination en les d&#233;bordant.
Toute l'id&#233;ologie du jeu, de la f&#234;te, du plaisir, entendait pr&#233;cis&#233;ment battre l'industrie du divertissement sur son terrain
de pr&#233;dilection. Mais l'h&#233;donisme revendiqu&#233; a &#233;t&#233; suffisamment satisfait par les redistributions de la soci&#233;t&#233; de consommation, alors en pleine expansion. Cette industrie du divertissement s'est av&#233;r&#233;e non-contradictoire. Comme tout rapport de type religieux ou para-religieux, plus elle s'&#233;tend,
moins elle suscite de fossoyeurs. Aujourd'hui, elle a acquis
des admirateurs d&#233;pendants par milliards. Elle est l'une des
principales causes de la diffusion de cette fascination
consternante qui s'est r&#233;pandue de par le monde, jusque
dans les villages les plus recul&#233;s, et qui fait du mode de vie
&#8220;occidental&#8221; actuel le mod&#232;le ind&#233;passable &#224; rejoindre.
M&#234;me si l'impasse de la croissance illimit&#233;e est devenue
patente, ceux qui ont per&#231;u cette impossibilit&#233; d&#232;s les
ann&#233;es suivant 1968 n'ont pas &#233;t&#233; &#233;cout&#233;s.Tout se d&#233;cline
sur l'air du &#8220;encore un instant, M. le bourreau&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les partisans de 68 ont partag&#233; pour la plupart l'illusion de la
croissance illimit&#233;e. La th&#233;matique de la &#8220;fin du travail&#8221;, par
exemple, supposait des ressources toujours croissantes
d'&#233;nergie et n'a repr&#233;sent&#233; qu'une variante d&#233;magogique de
plus. La th&#233;orie d&#233;non&#231;ant l'ali&#233;nation moderne, qui s'effor&#231;ait de d&#233;masquer la pr&#233;valence de nouveaux m&#233;canismes
sociaux (Marcuse en fut un des porte-paroles les plus &#233;cout&#233;s dans ces ann&#233;es-l&#224;) visait &#224; pr&#233;senter sous une forme
objectiv&#233;e la condamnation morale de la soci&#233;t&#233; existante.
La force des m&#233;canismes capitalistes paraissant irr&#233;sistible,
seule une critique morale intense aurait pu att&#233;nuer le malheur du monde. Mais dans ce cas, une critique chr&#233;tienne
aurait d&#251; suffire. Cet antidote suppos&#233; n'a rien produit que
des discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces attitudes se proposaient au fond d'op&#233;rer un renversement rh&#233;torique en pr&#233;sentant la critique des m&#233;canismes dominants comme l'issue en soi. Cela revenait &#224;
reproposer la vieille figure de la logorrh&#233;e marxiste qui
magnifie l'ennemi dont elle veut prendre la place. Cette
complicit&#233; secr&#232;te de tous les marxistes avec le capitalisme
a &#233;t&#233; reconduite chez un grand nombre de soixante-huitards : ils se voyaient les continuateurs de m&#233;canismes qu'ils
sauraient d&#233;passer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La trajectoire de la soci&#233;t&#233; de consommation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le projet de l'Occident se r&#233;duit d&#233;sormais &#224; la diffusion
d'une illusion pratique : la soci&#233;t&#233; de consommation pour
tous. Elle suppose de pouvoir atteindre un &#233;tat de ma&#238;trise
illimit&#233;e de la nature, dont on n&#233;glige les effets en retour. Les
autres caract&#233;ristiques des aspirations occidentales, qui se
r&#233;sumaient dans les aspirations &#224; l'autonomie collective et
individuelle (m&#234;me les r&#233;sistants &#224; la colonisation ont d&#251;
emprunter ces sch&#233;mas historiques aux soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes, si peu aptes &#224; cr&#233;er des empires), ont &#233;t&#233; escamot&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait de moins en moins produire &#224; peu de frais &#233;cologiques, ce qui mine en profondeur la seule ligne de compromis social qui est parvenue &#224; certains r&#233;sultats : toujours
augmenter les externalit&#233;s &#233;cologiques pour pr&#233;server non
seulement la hi&#233;rarchisation de l'abondance mais aussi cette
abondance relative. Il faut sans cesse augmenter les
intrants, sans se pr&#233;occuper des cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui per&#231;oit la r&#233;sonance mythique de cette soci&#233;t&#233; d'abondance relative ? Pour y &#234;tre attentif, il faut d&#233;j&#224; se situer en
dehors de ses mythologies et de ses illusions. Les nouveaux
probl&#232;mes rencontr&#233;s ne seront pas r&#233;solus par les
anciennes m&#233;thodes de r&#233;volte, m&#234;me si certaines de leurs
caract&#233;ristiques se transmettront. Plus que jamais, l'histoire
se fait &#224; t&#226;tons, et &#224; reculons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Paris, le 3 mai 2008&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La notion de crise politique et les modalit&#233;s de son d&#233;ni dans les mouvements contestataires et r&#233;volutionnaires.</title>
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		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
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		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;meutes</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Psycho-sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Assembl&#233;e</dc:subject>
		<dc:subject>Totalitarisme</dc:subject>
		<dc:subject>Ansart-Dourlen M.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Mich&#232;le Ansart-Dourlen, &#171; La notion de crise politique et les modalit&#233;s de son d&#233;ni dans les mouvements contestataires et r&#233;volutionnaires. &#187;, Les cahiers psychologie politique (En ligne), num&#233;ro 14, Janvier 2009. R&#233;sum&#233; Toute crise marque une rupture, et le d&#233;voilement de conflits souvent ignor&#233;s,- dans la vie individuelle ou collective. Peut-on d&#233;finir les crises, dans des mouvements r&#233;volutionnaires, comme des ph&#233;nom&#232;nes irrationnels, s'exprimant par des paroxysmes &#233;motionnels et un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Mich&#232;le Ansart-Dourlen, &lt;a href=&#034;http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=353&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; La notion de crise politique et les modalit&#233;s de son d&#233;ni dans les mouvements contestataires et r&#233;volutionnaires. &#187;, Les cahiers psychologie politique (En ligne), num&#233;ro 14, Janvier 2009.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;sum&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Toute crise marque une rupture, et le d&#233;voilement de conflits souvent ignor&#233;s,- dans la vie individuelle ou collective. Peut-on d&#233;finir les crises, dans des mouvements r&#233;volutionnaires, comme des ph&#233;nom&#232;nes irrationnels, s'exprimant par des paroxysmes &#233;motionnels et un radicalisme utopique ? Apparaissant comme des facteurs de d&#233;r&#233;gulation et d'incoh&#233;rence, leurs significations sont le plus souvent d&#233;ni&#233;es par les pouvoirs en place. Les crises qui scandent le cours de la R&#233;volution fran&#231;aise, et au 20&#232;me si&#232;cle les r&#233;voltes contre le totalitarisme stalinien, - par exemple en Hongrie, en 1956 &#8211; montrent leur pouvoir de d&#233;mystification, et l'&#233;mergence, pour un groupe, une classe ou un peuple, du sentiment de leur identit&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Table des mati&#232;res&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I.- La crise comme l'expression de l'impr&#233;vu, et le passage &#224; l'acte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II.- La crise cr&#233;&#233;e par l'&#233;nergie r&#233;volutionnaire. Son d&#233;passement par la prise de conscience des enjeux, ou le d&#233;ni des nouvelles significations imaginaires collectives par l'affrontement violent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III.- L'esprit de r&#233;sistance comme d&#233;passement de la crise. Les modalit&#233;s du d&#233;ni de la crise, dans le monde contemporain.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;flexion sur la notion de crise permet de distinguer d'embl&#233;e deux de ses aspects : d'une part un &#233;tat plus ou moins latent de tension, n&#233; de contradictions d'ordre politique, socio-&#233;conomique ou psychique, au niveau individuel et collectif ; d'autre part la crise se manifestant comme exc&#232;s, exasp&#233;ration des conflits, d'o&#249; peuvent &#234;tre issus des changements profonds d'ordre historique ou/et politique. De toutes fa&#231;ons, une crise est porteuse de ruptures, elle appara&#238;t comme &#171; un changement brusque et d&#233;cisif dans le cours d'un processus &#187; (1) C'est d'un point de vue psychologique et socio-politique, en nous r&#233;f&#233;rant &#224; ces cas historiques de crises significatives, que nous examinerons des caract&#233;ristiques qui d&#233;bordent leur contexte seulement historique, et qui permettent d'aborder leurs aspects objectifs et subjectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les questions pos&#233;es concernent les mutations politiques et la remise en question de l'ordre politique actuel, - mais aussi les formations imaginaires, les repr&#233;sentations qu'un peuple ou un groupe entendent substituer aux formes de r&#233;gulation psychologiques et sociales sur lesquels sont fond&#233;s les institutions, les m&#339;urs, les modes de relation entre les individus. Parler de crise, revient &#224; &#233;voquer un d&#233;sordre, voire un chaos, lors des mouvements r&#233;volutionnaires, ou seulement de contestation de l'ordre pr&#233;sent. Aussi les garants estim&#233;s l&#233;gitimes de cet ordre proc&#233;deront-ils &#224; leur &#233;vitement, ou &#224; leur d&#233;ni, par diff&#233;rents moyens : la r&#233;pression, la terreur, - ou par des proc&#233;d&#233;s d'ordre psychologique : le mensonge, la manipulation, ou seulement l'&#233;vitement et le silence si la crise est latente, n'a pas atteint des couches importantes de la soci&#233;t&#233;, et si le rapport des forces est favorable au pouvoir en place. Ainsi, dans le contexte historique contemporain, les catastrophes provoqu&#233;es par les inondations en Birmanie ont suscit&#233; le silence des g&#233;n&#233;raux au pouvoir, et l'obstruction syst&#233;matique contre l'aide internationale, par peur qu'un regard &#233;tranger constate le d&#233;nuement et les protestations de la population. Les r&#233;voltes des moines tib&#233;tains ont &#233;t&#233; minimis&#233;es ou &#233;touff&#233;es par la r&#233;pression chinoise. Selon la formule bien connue : &#171; L'ordre, - ou le calme, - r&#232;gnent, &#187; - &#224; Lassa, au Tibet, ou &#224; Rangoon, en Birmanie,- de m&#234;me qu'il r&#233;gnait en 1980, &#224; Varsovie, apr&#232;s que l'arm&#233;e polonaise ait dissous le syndicat &#171; Solidarit&#233; &#187;, et emprisonn&#233; ses principaux leaders.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rupture cr&#233;&#233;e par une crise est-elle toujours un facteur de d&#233;sordre et d'irrationalit&#233; ? Des th&#233;oriciens r&#233;volutionnaires, - tel Marat, pendant la R&#233;volution fran&#231;aise, - observent que &#171; sans discussions publiques, effervescence, partis, il ne peut y avoir de libert&#233; &#224; l'int&#233;rieur d'un Etat &#187; (2). Et au niveau subjectif, les psychanalystes et les sociologues constatent que &#171; l'homme est un animal de crise &#187; (3). Parmi les diff&#233;rents facteurs qui provoquent la crise, on doit &#233;voquer le clivage toujours latent &#224; l'int&#233;rieur de la vie psychique, dont Cornelius Castoriadis, apr&#232;s Freud, a &#233;labor&#233; les significations. Il d&#233;crit l'&#234;tre humain, &#224; l'origine, comme une &#171; monade &#187; psychique, d'o&#249; &#233;mane &#171; un flux de repr&#233;sentations, d'affects, de pulsions &#187;, - qu'on peut d&#233;signer comme un &#171; chaos &#187;. L'absence de coordination et de ma&#238;trise de ces ph&#233;nom&#232;nes psychiques exclut que soient tol&#233;r&#233;s les frustrations et les interdits impos&#233;s par l'existence de l' &#171; autre &#187;, par ses d&#233;sirs propres. En d'autres termes, c'est alors le narcissisme primaire qui est la dominante de la vie psychique ; l'individu vit dans un monde fantasmatique qui ignore l'alt&#233;rit&#233; ; ce monde, Castoriadis le d&#233;signe comme une &#171; imagination radicale &#187; L'homme ne pourrait survivre si ne lui &#233;tait pas impos&#233; au cours de son d&#233;veloppement l'acc&#232;s &#224; une vie sociale organis&#233;e, qui a ses r&#232;gles, ses interdits, ses institutions et ses m&#339;urs. Mais, ajoute-t-il, cet acc&#232;s est toujours &#233;prouv&#233; comme une violence, et &#171; lorsque cette socialisation s'op&#232;re, l'imagination radicale est jusqu'&#224; un certain point &#233;touff&#233;e dans ses manifestations les plus importantes, son expression est rendue conforme et r&#233;p&#233;titive &#187; (4). La situation de crise, au niveau psychologique, est donc latente ; elle est &#233;vit&#233;e lorsque la soci&#233;t&#233; offre &#171; du sens &#187;, lorsqu'elle propose aux individus une coh&#233;rence et une unification collectives qui sont apport&#233;es par des valeurs communes, - quel que soit leur contenu : telles les r&#233;f&#233;rences &#224; un Dieu ou &#224; des dieux, &#224; la patrie, &#224; la r&#233;alisation du socialisme, - (dans les pays domin&#233;s par l'U.R.S.S. au 20&#232;me si&#232;cle) - ou m&#234;me &#224; la glorification d'une race sup&#233;rieure, selon l'id&#233;ologie nationale-socialiste. Il faut envisager ces &#171; significations imaginaires sociales &#187;, -selon le concept propos&#233; par Castoriadis, comme un type de fonctionnement social n&#233;cessaire pour canaliser les forces pulsionnelles individuelles et pour orienter l'imagination radicale, et non pas &#224; partir de crit&#232;res de nature morale ; car il appara&#238;t qu'en l'absence de la coh&#233;sion collective et de rep&#232;res que ces significations introduisent, de fa&#231;on plus ou moins violente, et parfois en exigeant une soumission qui &#233;touffe la vie imaginaire des individus, -( notamment si leur contenu religieux introduit l'intol&#233;rance ou m&#234;me la terreur,) - le sentiment d'identit&#233; individuel ou collectif tend &#224; dispara&#238;tre, et c'est alors la voie ouverte &#224; des crises qui mettent en question le narcissisme individuel ou/et collectif, et introduisent l'angoisse du chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les r&#233;voltes et mouvements r&#233;volutionnaires, appara&#238;t le retour des formations imaginaires refoul&#233;es, et aussi l'&#233;nergie pulsionnelle canalis&#233;e par la violence de l'Etat. Leur expression participe des capacit&#233;s cr&#233;atrices, de la facult&#233; d'imaginer d'autres formes de vie et de relations entre les hommes, - mais aussi des pulsions de mort, de la volont&#233; de d&#233;truire, lorsque la vie socio-politique appara&#238;t chaotique, origine de prescriptions contradictoires, et m&#234;me d&#233;nu&#233;e de sens. Il y a crise lorsque des &#233;v&#233;nements nouveaux &#233;chappent &#224; la compr&#233;hension,- d'o&#249; les r&#233;actions soit de r&#233;pression violente, soit de d&#233;ni du caract&#232;re inattendu, discontinu, de la nouvelle situation alors cr&#233;&#233;e. De nombreux exemples, de nature tr&#232;s diff&#233;rente, peuvent en &#234;tre donn&#233;s. Hannah Arendt, dans ses travaux sur le totalitarisme, a insist&#233; sur l'aveuglement des d&#233;mocraties occidentales concernant la signification des dictatures totalitaires, identifi&#233;es le plus souvent &#224; des formes de tyrannie, - alors qu'il s'agissait de types politiques in&#233;dits ; et on conna&#238;t les cons&#233;quences du refus de r&#233;aliser le potentiel de barbarie et de destruction de la civilisation contenu dans les diff&#233;rentes formes du totalitarisme. Mais, a-t-elle soulign&#233;, c'est la notion m&#234;me d'&#233;v&#233;nement qu'il faut interroger. Les causes multiples d'&#233;v&#233;nements cr&#233;ateurs de crises ne suffisent pas &#224; expliquer totalement leurs significations et leur &#233;mergence, - d'o&#249; la pluralit&#233; des interpr&#233;tations par lesquelles les t&#233;moins mais aussi les historiens tentent d'en rendre compte. &#171; &#8230;Chaque fois qu'il se produit quelque chose de neuf, cela fait irruption &#224; l'improviste, d'une fa&#231;on non calculable et finalement inexplicable, &#8230;. cela tient seulement &#224; ce que le processus historique est n&#233; d'initiatives humaines et se trouve constamment interrompu par de nouvelles initiatives &#187;.(5)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I.- La crise comme l'expression de l'impr&#233;vu, et le passage &#224; l'acte.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs moments de la R&#233;volution fran&#231;aise montrent la force de l'impr&#233;vu, et le r&#244;le essentiel des initiatives individuelles ou/ collectives. Les causes objectives sont nombreuses et connues : la crise financi&#232;re et &#233;conomique, entra&#238;nant des risques de famine, et au niveau politique la r&#233;union des Etats g&#233;n&#233;raux, d&#233;cid&#233;e par le roi, destin&#233;e &#224; conna&#238;tre les revendications et les dol&#233;ances de toutes les couches de la population, - au niveau culturel, la propagation des id&#233;es des Lumi&#232;res, des exigences de justice et d'&#233;galit&#233;. Les cons&#233;quences ont d&#233;pass&#233; toutes les pr&#233;visions, et ainsi que l'a soulign&#233; Castoriadis, il y a &#171; grandeur et originalit&#233; &#187; de la R&#233;volution fran&#231;aise dans la mesure o&#249; elle a &#171; mis en question la totalit&#233; existante de la soci&#233;t&#233; &#187; (6), car &#171; l'Ancien r&#233;gime n'est pas une structure seulement politique, c'est une structure sociale totale &#187;. Et on doit ajouter que c'&#233;tait aussi au niveau symbolique et culturel que la R&#233;volution fran&#231;aise s'est r&#233;v&#233;l&#233;e comme une crise d&#233;cisive des croyances autant que d'une vision du politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous prendrons d'abord comme exemple, pour d&#233;gager les significations de cette crise, le v&#233;ritable coup de force du Tiers Etat, en Juin 1789. Il a mis en &#233;chec l'autorit&#233; du pouvoir royal, et il a inaugur&#233; une autre conception de la vie politique. Rappelons que le Tiers Etat repr&#233;sentait un ordre inf&#233;rieur &#224; ceux du clerg&#233; et de la noblesse, - comme des signes distinctifs le soulignaient, la sobri&#233;t&#233; des tenues vestimentaires, le maintien, les lieux de r&#233;union attribu&#233;s. Les d&#233;put&#233;s du Tiers refus&#232;rent d'ailleurs de s'agenouiller &#224; la venue du roi, comme le voulait la coutume de l'Ancien R&#233;gime. Le roi se refusait obstin&#233;ment &#224; ce que les trois ordres, - clerg&#233;, noblesse, et Tiers Etat,-, soient r&#233;unis, ce qui aurait &#233;t&#233; le signe de l'&#233;galit&#233; de leurs membres. Le refus d'obtemp&#233;rer des d&#233;put&#233;s du Tiers, alors qu'un certain nombre de cur&#233;s s'&#233;taient d&#233;solidaris&#233;s de l'ordre du Clerg&#233; et s'&#233;taient joints &#224; eux, provoqua apr&#232;s de longues discussions, leur vote, &#224; une tr&#232;s grande majorit&#233;, de leur d&#233;signation comme &#171; l'Assembl&#233;e nationale &#187;. Ainsi que le soulignent Fran&#231;ois Furet et Ran Hal&#233;vy, &#171; il leur faut sauter le pas et cr&#233;er le fait accompli en se d&#233;finissant eux-m&#234;mes &#187;. (7)). Selon l'abb&#233; Siey&#232;s, c&#233;l&#232;bre pour sa brochure &#171; Qu'est-ce que le Tiers Etat ? &#187;, ils repr&#233;sentaient 96% de la population fran&#231;aise ; et selon un autre d&#233;put&#233;, &#171; la nation est une et indivisible &#187;, alors que le clerg&#233; et la noblesse ne sont que &#171; des corporations &#187; ; ils &#233;taient donc en droit d'incarner la totalit&#233; du peuple. Cette d&#233;cision &#233;tait &#171; un saut formidable &#187;, selon Mirabeau, rest&#233; royaliste, et qui estimait qu'il &#171; allait trop loin par rapport &#224; la souverainet&#233; du roi &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait bien en effet l'opinion du roi et de la Cour, et &#224; d&#233;faut d'une discussion et d'&#233;changes argument&#233;s, &#171; une partie de bras de fer avec le roi et la noblesse &#187; s'&#233;tait engag&#233;e &#187;. (8) On s'en aper&#231;ut le 20 Juin 1789, lorsque, estimant ill&#233;gales les d&#233;cisions du Tiers Etat, les d&#233;put&#233;s furent somm&#233;s de se s&#233;parer, et que faute de pouvoir se r&#233;unir dans une salle r&#233;serv&#233;e, ils err&#232;rent dans Versailles et finalement trouv&#232;rent un refuge dans la salle du Jeu de Paume. On conna&#238;t l'&#233;change pr&#233;alable muscl&#233; entre l'envoy&#233; du roi qui les somma de se disperser, - cette sommation pour &#234;tre efficace, aurait d&#251; avoir recours &#224; la force arm&#233;e, comme le conseillait le fr&#232;re du roi &#224; Louis XVI - et la r&#233;ponse c&#233;l&#232;bre de Mirabeau : &#171; &#8230;nous sommes ici par la volont&#233; du peuple, et on ne nous en arrachera que par la puissance des ba&#239;onnettes &#187; Il s'ensuivit la s&#233;ance du serment, chaque d&#233;put&#233; jurant de ne pas se s&#233;parer de l'Assembl&#233;e avant d'avoir donn&#233; une constitution &#224; la France. Le roi avait c&#233;d&#233;, et la situation de double pouvoir cr&#233;ait une crise, qui devait d'ailleurs durer jusqu'&#224; la chute de la royaut&#233;, en Ao&#251;t 1792.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proclamation d'une &#171; nation &#187;, d&#233;cr&#233;t&#233;e ensuite une et indivisible, &#224; qui &#233;tait confi&#233; le pouvoir l&#233;gislatif, &#233;tait l'&#339;uvre d'un acte de &#171; langage &#187;, - et il est donc remarquable que la remise en question du pouvoir royal ait &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;e d'embl&#233;e par la puissance des mots. Les enjeux de la crise &#233;taient de trois sortes : un enjeu politique remettant en question la sup&#233;riorit&#233; de deux castes sur la masse du peuple, - mais aussi un enjeu symbolique : des mots nouveaux sont apparus : la nation, la souverainet&#233; du peuple, et surtout l'&#233;galit&#233; des droits, exigeant que soient supprim&#233;s les privil&#232;ges accord&#233;s par la naissance, selon la d&#233;claration des droits vot&#233;e en Ao&#251;t 1789. Le talent de d&#233;put&#233;s poss&#233;dant une ma&#238;trise surprenante de l'art oratoire n'a pas jou&#233; un r&#244;le mineur, dans une assembl&#233;e constitu&#233;e par des avocats, des procureurs, des avou&#233;s, - mais aussi, par ailleurs, par des n&#233;gociateurs et des marchands .Les mots prononc&#233;s d&#233;passaient l'art d'argumenter des juristes ; ils d&#233;montraient la capacit&#233; &#224; l&#233;gif&#233;rer de &#171; bourgeois &#187; socialement souvent m&#233;pris&#233;s dans l'Ancien r&#233;gime .Adeptes des Lumi&#232;res, ils se voulaient porteurs de principes rationnels, d'une culture de port&#233;e universelle .Enfin, par l'audace manifest&#233;e face au pouvoir royal, ils exprimaient un troisi&#232;me enjeu de la crise politique : le refus de l'humiliation. Furet et Hal&#233;vi citent &#224; l'appui non seulement Siey&#232;s, mais Roederer, conseiller au parlement de Metz, qui dans ses M&#233;moires, voit dans la R&#233;volution une r&#233;volte contre &#171; l'humiliation sociale &#187;. (9)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon ces deux historiens, les &#171; coups de force &#187;,- essentiellement verbaux, mais en ce sens particuli&#232;rement significatifs de la crise r&#233;volutionnaire, vont &#234;tre les d&#233;clencheurs de la r&#233;volte populaire, lorsque le pouvoir royal d&#233;cide de faire acte d'autorit&#233; en concentrant des forces arm&#233;es dans Paris, - ces forces &#233;tant constitu&#233;es surtout par des mercenaires &#233;trangers, d'origine allemande ou suisse. Le renvoi du ministre r&#233;formiste Necker appara&#238;t comme une autre provocation : il y a d&#233;clenchement de l'&#233;meute, et le 13 Juillet &#171; tout le monde s'armait &#187;, relate Michelet. (10) Mais les motifs de la r&#233;volte, -comme ceux du Tiers Etat, -sont sur-d&#233;termin&#233;s : la r&#233;volte est politique, dirig&#233;e contre les privil&#232;ges, elle est &#233;conomique, -car la crise des subsistances (par la d&#233;sorganisation dans l'arrivage des farines,) est &#224; l'origine d'une famine des plus d&#233;munis ; - elle est &#233;galement d'ordre symbolique. Pourquoi attaquer la Bastille ? Peu d'individus appartenant &#224; la classe populaire y furent d&#233;tenus, mais elle &#233;tait le symbole de l'arbitraire royal, et la Cour &#171; en avait fait le domicile des libres esprits, la prison de la pens&#233;e &#187;, - &#171; bastille, tyrannie, &#233;taient deux mots synonymes &#187;. (11) De plus, cette forteresse arm&#233;e, au centre de la capitale, paraissait &#233;craser le faubourg Saint-Antoine, l'un des quartiers les plus &#171; effervescents &#187; de Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chute de cette forteresse fut une victoire autant symbolique que r&#233;elle ; elle fut remport&#233;e au prix de dizaines de morts et de bless&#233;s, de l'h&#233;ro&#239;sme d'hommes du peuple et de bourgeois. Pourtant, le pouvoir royal fut tent&#233; de d&#233;nier sa signification r&#233;volutionnaire. L'anecdote c&#233;l&#232;bre, relatant le dialogue entre le roi et le duc de la Rochefoucault-Liancourt, au soir du 14 Juillet, est un t&#233;moignage de l'aveuglement souvent rencontr&#233; des pouvoirs l&#233;gaux, du parti de l'ordre. &#171; C'est une r&#233;volte, alors &#187;, disait le roi, le duc lui r&#233;pondant : &#171; Non, sire, c'est une r&#233;volution &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre &#233;v&#232;nement d'origine subjective, puisqu'il fut d&#233;cid&#233; par le roi, t&#233;moigne du caract&#232;re impr&#233;visible de crises politiques et symboliques d&#233;cisives -comme l'ont montr&#233; des historiens, tel Michelet, et r&#233;cemment, Mona Ozouf. La fuite du roi et de la famille royale, le 21 Juin 1791, peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme &#171; le tombeau de la monarchie &#187;.Elle est un exemple frappant du r&#244;le de l'ind&#233;termination dans les processus historiques, et aussi d'un autre aspect des crises : l'incapacit&#233; des autorit&#233;s en place &#224; en comprendre la port&#233;e et les enjeux. La nouvelle de la fuite a d'abord suscit&#233; la stupeur et l'effroi de l'Assembl&#233;e constituante : les d&#233;put&#233;s, dans leur majorit&#233; rest&#233;s adeptes d'une monarchie constitutionnelle, redoutaient un d&#233;sordre naissant de nouvelles r&#233;voltes populaires. &#171; L'&#233;v&#232;nement, embl&#233;matique de la rupture entre le roi et la nation, remet brutalement en cause la conception dualiste de la Constitution &#187;, qui a fait coexister le pouvoir du roi avec celui de l'Assembl&#233;e. (12) En fait, Paris &#233;tait calme, et parmi les r&#233;volutionnaires, dans les clubs et m&#234;me &#224; l'Assembl&#233;e, se r&#233;pandait l'opinion que les Fran&#231;ais pouvaient se passer de la pr&#233;sence du roi, - ou m&#234;me, fac&#233;tieusement, que l'on pouvait souhaiter un d&#233;part d&#233;finitif. Mais d'un point de vue politique, l'&#233;v&#232;nement &#233;tait porteur de significations importantes pour l'avenir, car il r&#233;v&#233;lait des tensions latentes et dissimul&#233;es. Le message que le roi avait laiss&#233; pour expliquer son d&#233;part faisait &#233;tat de protestations et d'aigreur, et montrait, comme beaucoup l'avaient soup&#231;onn&#233;, que ses accords apparents avec les d&#233;cisions de l'Assembl&#233;e, et son serment de fid&#233;lit&#233; &#224; la Constitution, relevaient d'un opportunisme s'apparentant &#224; un double jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces tensions apparurent avec force lors des p&#233;rip&#233;ties de son voyage, et encore plus pendant son retour. La fuite a &#233;chou&#233; en raison des imprudences des fugitifs, et des b&#233;vues de ses organisateurs, aussi du manque de d&#233;cision d'un monarque h&#233;sitant et d&#233;bord&#233;, -mais, ainsi que le souligne Mona Ozouf, si on peut parler d'un &#171; d&#233;sordre des faits &#187;, on ne peut l'attribuer aux municipalit&#233;s et &#224; la population des campagnes travers&#233;es par la berline des fugitifs : l'entreprise devait &#233;chouer car les rassemblements de soldats qui devaient prot&#233;ger la fuite du roi ont rapidement suscit&#233; la m&#233;fiance. Le tocsin sonnait, des questions pr&#233;cises &#233;taient pos&#233;es quant aux raisons des mouvements des troupes, -dont beaucoup d'ailleurs se sont d&#233;band&#233;es et ont ralli&#233; la population. (13) L'agitation dans les campagnes &#233;tait d'autant plus vive que le chemin parcouru par la famille royale se dirigeait vers l'est, vers des Etats &#233;trangers qui auraient pu menacer la France d'une invasion arm&#233;e, destin&#233;e &#224; soutenir le pouvoir royal. Arr&#234;t&#233; &#224; Varennes, somm&#233;s par les envoy&#233;s de l'Assembl&#233;e nationale de regagner Paris, le roi et sa suite durent traverser des r&#233;gions gagn&#233;es par une effervescence dont la violence des manifestations, - col&#232;re, injures, menaces, et m&#234;me plusieurs massacres de royalistes voulant faire all&#233;geance au roi, - ne laissaient pas de doute sur les affects de ressentiment et m&#234;me de m&#233;pris et de haine contre un monarque qui abandonnait son peuple, - et que la majorit&#233; de l'opinion soup&#231;onnait de trahison. Le silence de mort gard&#233; par la population lorsque les fugitifs rejoignirent Paris &#233;tait le sympt&#244;me d'une rupture d&#233;cisive avec l'ensemble de la nation. La crise &#233;tait par un de ses aspects essentiels d'ordre affectif : car, rappelle Michelet, bien que d&#233;sormais d&#233;pourvu d'un pouvoir arbitraire et parfois despotique, le roi gardait dans l'imagination du peuple le figure d'un &#171; p&#232;re &#187; : Louis XVI, &#224; la diff&#233;rence de la reine, avait &#233;t&#233; respect&#233; et aim&#233; pour sa bonhomie et sa simplicit&#233; apparentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contraste entre les r&#233;actions populaires &#224; la fuite et les interpr&#233;tations de l'Assembl&#233;e tentant avec acharnement de d&#233;nier la crise cr&#233;&#233;e par la fuite du roi sont d'autant plus frappantes Selon l'expression de Mona Ozouf, les d&#233;put&#233;s us&#232;rent d'abord de la &#171; trouvaille de l'enl&#232;vement &#187; : le roi aurait &#233;t&#233; influenc&#233;, manipul&#233; par des conseillers royalistes hostiles aux id&#233;es nouvelles. Pour maintenir les bases d'une monarchie constitutionnelle, il fallait innocenter le roi. Devant l'indignation de certains d&#233;put&#233;s, de l'ironie des journalistes et des clubs, cette mystification fut abandonn&#233;e. Mais les monarchistes constitutionnels ne renonc&#232;rent pas &#224; nier la force de l'&#233;v&#232;nement : le roi fut r&#233;tabli dans ses pr&#233;rogatives, et la Constitution fut amend&#233;e pour lui accorder un pouvoir ex&#233;cutif accru. Il ne s'agissait pas seulement de l&#226;chet&#233;, mais d'un enjeu politique consid&#233;rable : car le but &#233;tait d'en finir avec &#171; l'interminable R&#233;volution &#187;. &#171; La R&#233;volution est termin&#233;e &#187;, affirmaient ceux qui dominaient l'opinion dans l'Assembl&#233;e &#8211; et qui entra&#238;naient la majorit&#233; des d&#233;put&#233;s .En finir, c'&#233;tait &#171; fixer &#187; la R&#233;volution, &#233;liminer l'impr&#233;vu, les tensions, les crises, - donc, &#171; les &#233;v&#232;nements &#187;, &#171; facteurs de trouble et d'opacit&#233; &#187;, (14) contrariant l'ordre d'une raison r&#233;gulatrice du politique. C'&#233;tait aussi aller &#224; contre courant de l'histoire vivante, - alors repr&#233;sent&#233;e par les membres des clubs les plus populaires, qui demandaient la d&#233;ch&#233;ance du roi. C'&#233;tait en effet substituer &#224; un imaginaire politique et social sacralisant le principe de la monarchie l'annonce possible d'une R&#233;publique, -comme certains r&#233;volutionnaires, tel Condorcet, le sugg&#233;raient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.- La crise cr&#233;&#233;e par l'&#233;nergie r&#233;volutionnaire. Son d&#233;passement par la prise de conscience des enjeux, ou le d&#233;ni des nouvelles significations imaginaires collectives par l'affrontement violent.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;put&#233;s de l'Assembl&#233;e constituante, apr&#232;s la fuite du roi, redoutaient le &#171; chaos &#187; cr&#233;&#233; par les exc&#232;s passionnels, par l'effervescence populaire. C'est pourquoi, apr&#232;s le retour du roi de Varennes, ainsi que le souligne Michelet, il fallait mettre en garde contre les risques d'une nouvelle insurrection provoqu&#233;e par les r&#233;volutionnaires qui refusaient la r&#233;habilitation du roi. Le 17 Juillet 1791, la population avait &#233;t&#233; convi&#233;e au Champ de Mars par le club des Cordeliers pour l'inviter &#224; signer une p&#233;tition demandant la d&#233;ch&#233;ance. Les historiens h&#233;sitent encore &#224; d&#233;signer les responsables des premiers coups de feu qui devaient &#234;tre suivis du massacre de dizaines de civils pacifiques, apr&#232;s qu'eut &#233;t&#233; proclam&#233;e la loi martiale. Etaient-ce le maire de Paris, le commandant de la garde nationale, Lafayette, ou un individu quelconque dans la foule ? De toutes fa&#231;ons, la rupture &#233;tait cr&#233;&#233;e entre le pouvoir l&#233;gal et l'opinion populaire, et contrairement aux calculs politiques des monarchistes constitutionnels, la r&#233;pression contre les clubs et les r&#233;volutionnaires les plus radicaux devait provoquer une nouvelle crise, marqu&#233;e par des &#233;v&#233;nements violents. Elle s'est manifest&#233;e d'abord par l'invasion pacifique du ch&#226;teau des Tuileries, le 20 Juin 1792, destin&#233;e &#224; faire retirer au roi ses &#171; veto &#187; contre les mesures destin&#233;es &#224; briser la r&#233;sistance des &#233;migr&#233;s royalistes et des pr&#234;tres r&#233;fractaires aux lois constitutionnelles, - puis par l'insurrection du 10 Ao&#251;t 1792, qui provoqua la chute du roi, et finalement la proclamation de la R&#233;publique, en Septembre 1792.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut &#233;voquer le blocage d'une crise dont les enjeux sont d&#233;cisifs pour l'avenir politique du pouvoir instaur&#233; quand s'affrontent deux modes de rapports au temps. Mona Ozouf rel&#232;ve que l'&#233;chec du roi &#224; &#171; r&#233;ussir &#187; sa fuite s'explique par l'incapacit&#233; &#224; prendre des risques lorsque des obstacles &#233;taient rencontr&#233;s, par la force de la soumission &#224; l'&#233;tiquette, et par des habitudes ancr&#233;es depuis des si&#232;cles, - les royalistes qui &#233;taient d&#233;sign&#233;s pour l'aider dans sa fuite attendant toujours que le monarque prenne lui-m&#234;me les d&#233;cisions appropri&#233;es aux circonstances, - Louis XVI en &#233;tant d'ailleurs par temp&#233;rament incapable. Au contraire, &#224; cette temporalit&#233; fig&#233;e, r&#233;p&#233;titive, s'opposait le temps de l'action, qui suppose la prise de conscience &#8211; ou seulement l'intuition, - d'une rupture dans le d&#233;roulement des &#233;v&#233;nements. La prise de risque implique une ouverture vers l'avenir, et le sentiment qu'il n'est jamais totalement pr&#233;visible. On rencontre, dans l'histoire contemporaine, et dans un contexte tout diff&#233;rent, -en l'occurrence, la r&#233;volte contre un r&#233;gime totalitaire, - le m&#234;me type d'affrontement, mais dans sa dimension paroxystique, -entre deux fa&#231;ons de vivre le temps, et des formes de d&#233;n&#233;gation de la crise qui conduisent &#224; des extr&#234;mes de la violence. Nous prendrons comme exemple l'insurrection hongroise d'Octobre 1956 contre le pouvoir stalinien. Elle s'annon&#231;a d'abord comme une manifestation pacifique d'&#233;tudiants, -puis elle devint une r&#233;volte arm&#233;e, et enfin elle prit un caract&#232;re r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;nonciation des crimes de Staline par Krouchtchev au 20&#232;me Congr&#232;s du parti communiste russe, pendant l'hiver 1956, pouvait autoriser les espoirs en des r&#233;formes lib&#233;rales, - et c'est dans cet esprit qu'eut lieu la manifestation d'&#233;tudiants, &#224; Budapest, le 23 Octobre 1956 : parmi les revendications &#233;taient &#233;voqu&#233;s la demande de nouvelles &#233;lections, l'amnistie pour des condamn&#233;s reconnus innocents et la r&#233;habilitation des anciennes victimes des &#171; purges &#187; staliniennes, &#224; la fin des ann&#233;es 1940 - la r&#233;clamation de la libert&#233; de pens&#233;e et de la presse, - le retrait des troupes sovi&#233;tiques qui &#233;taient encore stationn&#233;es en Hongrie, -et des satisfactions de type symbolique, tel le r&#233;tablissement des f&#234;tes nationales. La manifestation prit rapidement de l'ampleur : les &#233;tudiants, dans le m&#234;me journ&#233;e, furent rejoints par un grand nombre d'ouvriers et d'employ&#233;s sortant de leur travail. Mais &#171; l'id&#233;e de renverser le pouvoir &#233;tait &#224; mille lieues de l'imagination populaire&#8230;ils attendaient un signe de compr&#233;hension &#187;. (15) La manifestation fut d'abord interdite, -puis tol&#233;r&#233;e, mais le chef du gouvernement et du parti communiste, -Gero&#235;,- dans son intervention pour commenter l' &#233;v&#232;nement, se montra d'embl&#233;e agressif, mena&#231;ant, et insultant : les manifestants furent trait&#233;s de &#171; racaille fasciste &#187;, &#171; d'ennemis du peuple &#187;, r&#233;pandant &#171; le poison du chauvinisme &#187; ; (16) ils provoqu&#232;rent la col&#232;re populaire,et aussi l'exigence du retour au pouvoir du communiste r&#233;formateur Imre Nagy. La situation de crise se durcit, et aussit&#244;t s'oppos&#232;rent deux fa&#231;ons de vivre l'&#233;v&#232;nement : l'adh&#233;sion &#224; la r&#233;volte de diff&#233;rentes couches de la population, -parmi lesquelles beaucoup de jeunes communistes, - et surtout d'&#233;l&#233;ments importants de l'arm&#233;e hongroise, cr&#233;a du c&#244;t&#233; du pouvoir stalinien une dynamique de peur accrue,- et inversement chez les insurg&#233;s une confiance en la l&#233;gitimit&#233; de leur action. Ainsi que le relate Tibor Meray, &#233;crivain et journaliste, qui participa &#224; l'action, m&#234;me la police gouvernementale h&#233;sita et le plus souvent renon&#231;a &#224; tirer sur les manifestants. La crise &#233;tait aussi devenue r&#233;v&#233;latrice de la faiblesse et des h&#233;sitations du pouvoir : domin&#233;s par la peur, les repr&#233;sentants de l'autorit&#233; en principe l&#233;gale niaient la r&#233;alit&#233; ; &#171; ils persistent &#224; pr&#233;tendre que tout est en ordre, qu'il ne faut rien brusquer &#187;. (17) Le groupe des staliniens en place est incapable de r&#233;aliser l'ampleur et la gravit&#233; du mouvement ; ils appr&#233;hendent le temps de l'&#233;v&#233;nement de fa&#231;on bureaucratique, en cooptant quelques nouveaux membres du gouvernement, -dont Imre Nagy, qui sera d'ailleurs, -en raison aussi des menaces qui p&#232;sent sur lui,- incapable de trouver les mots justes pour cr&#233;er le dialogue avec les insurg&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le lendemain de la manifestation initiale, le gouvernement adopte des d&#233;crets &#233;tablissant l'&#233;tat de si&#232;ge en Hongrie, la d&#233;tention ill&#233;gale d'armes devant &#234;tre sanctionn&#233;e par la peine de mort. Or, la population continuait &#224; s'armer, - (les armes &#233;tant fournies le plus souvent par l'arm&#233;e hongroise,) &#8211; d'autant plus que la lutte ouverte s'&#233;tait d&#233;clench&#233;e lorsque devant l'immeuble de la radio les &#233;tudiants avaient demand&#233; que soit enregistr&#233; le manifeste dans lequel ils exposaient leurs revendications. Apr&#232;s des tergiversations, et alors qu'une foule nombreuse &#233;tait rassembl&#233;e devant la radio, la police politique &#8211; les AVO,- avait tir&#233;, faisant des morts et des bless&#233;s, et d&#233;clenchant la fureur et les r&#233;actions violentes du peuple. En m&#234;me temps, les habitants de Budapest, au cours de la premi&#232;re nuit, avaient assist&#233; &#224; l'arriv&#233;e des tanks russes stationn&#233;s en Hongrie, appel&#233;s en renfort par le gouvernement, dont certains d&#233;truisaient les maisons o&#249; il &#233;tait &#171; soup&#231;onn&#233; &#187; que se cachait un insurg&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s des atermoiements, montrant les h&#233;sitations d'une direction aussi d&#233;bord&#233;e qu'incapable de saisir le sens de la r&#233;volte, la r&#233;pression violente &#233;tait donc la seule r&#233;ponse apport&#233;e aux manifestants qui ne demandaient qu'un certain nombre de r&#233;formes lib&#233;rales. La situation &#233;tait d&#232;s lors devenue r&#233;volutionnaire, -et on peut la comparer au processus qui a d&#233;clench&#233; la R&#233;volution fran&#231;aise, et &#224; la fa&#231;on dont Sartre la d&#233;crit dans la &#171; Critique de la raison &#187;. Les formes de violence ont &#233;t&#233; &#233;videmment beaucoup plus brutales, par les moyens offensifs mis en &#339;uvre par des chefs totalitaires, - mais la nature de la crise et de son d&#233;veloppement appara&#238;t la m&#234;me. C'est dans la dynamique de l'affrontement qu'est apparu le sens du mouvement, et son caract&#232;re radical : lorsque le peuple parisien a r&#233;alis&#233; que les troupes royalistes tiraient sur la foule, est devenu &#233;vident un moment de rupture avec le pass&#233; monarchiste, d'o&#249; est issu un mouvement combatif et violent qui a abouti &#224; la prise de la Bastille, malgr&#233; les dangers encourus. Le peuple &#171; en effervescence &#187; est devenu &#171; un groupe en fusion &#187;, un concentr&#233; d'&#233;nergie r&#233;volutionnaire, ayant conscience de sa force, anim&#233; par la d&#233;termination de refuser l'humiliation, et par la haine contre les dominants.(18) Qui est l'ennemi ? Dans les journ&#233;es insurrectionnelles, le peuple parisien eut progressivement conscience d'affronter tout un r&#233;gime politique et social. En 1956, en Hongrie, il s'agissait initialement d'obtenir des r&#233;formes, et &#8211;un th&#232;me souvent repris,- d'obtenir la pr&#233;sence comme chef du gouvernement, d'Imre Nagy, respect&#233; pour sa dignit&#233; et son courage. Mais d'embl&#233;e, et lors de la suite de la r&#233;volte, la pr&#233;sence des forces sovi&#233;tiques, et l'incapacit&#233; des autorit&#233;s officielles &#224; envisager des discussions avec les insurg&#233;s, leurs attitudes fig&#233;es et pleines de morgue, ont montr&#233; l'impossibilit&#233; d'&#233;tablir des m&#233;diations, des &#233;changes symboliques. Les passions des Hongrois insurg&#233;s, d'abord enthousiastes, avides de faire reconna&#238;tre la libert&#233; de s'exprimer, et de retrouver leur libert&#233; nationale, se sont progressivement transform&#233;es en ressentiment et en haine, et en des refus h&#233;ro&#239;ques de l'humiliation. En m&#234;me temps - ce qui provoqua une peur accrue chez les staliniens, - ces passions se sont sublim&#233;es en la cr&#233;ation de nouvelles formes institutionnelles. Contrairement aux propos insultants et mensongers des staliniens, les insurg&#233;s ne songeaient nullement &#224; &#233;tablir un ordre &#233;conomico-social &#171; capitaliste &#187; ; au contraire, au capitalisme d'Etat, (et de nature colonisatrice, en Hongrie) de l'U.R.S.S, ils opposaient la cr&#233;ation d'organismes autonomes. Les usines furent occup&#233;es, les conseils ouvriers &#233;tant charg&#233;s de la garde des ateliers et des machines, de la bonne marche des secteurs prioritaires pour la vie du pays,- le gaz, l'eau, l'&#233;lectricit&#233;, le fonctionnement des h&#244;pitaux. Les cr&#233;ations de conseils d'&#233;tudiants, de cercles d'intellectuels, avaient pour fin de restaurer des espaces de libre discussion, et de supprimer la censure stalinienne ; une nouvelle forme de rapports entre les citoyens et de nouvelles institutions s'&#233;bauchaient, &#233;loign&#233;es de toute vis&#233;e destructrice et de la volont&#233; d'annuler les id&#233;aux d'&#233;galit&#233; et de justice proclam&#233;s par le communisme, et cyniquement bafou&#233;s par les staliniens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce furent d'ailleurs des &#233;crivains et journalistes communistes qui les premiers, avant 1953, d&#233;nonc&#232;rent les crimes et la dictature du chef stalinien Rakosi et de son groupe de bureaucrates asservis aux ordres de Moscou. Et lors de la premi&#232;re intervention arm&#233;e des Russes, d&#232;s le d&#233;but du mouvement, on assista &#224; plusieurs sc&#232;nes de fraternisation entre la population hongroise et les soldats russes, - elles provoqu&#232;rent aussit&#244;t la fureur et les massacres perp&#233;tu&#233;s par la police politique hongroise Mais les tensions s'accrurent en constatant que le langage des dirigeants staliniens restait le m&#234;me, qu' Imre Nagy, appel&#233; au gouvernement, m&#233;nageait le parti communiste et voulait canaliser le mouvement en r&#233;tablissant l'ordre, - c'est-&#224;-dire en appelant les insurg&#233;s &#224; d&#233;poser les armes. Ce d&#233;ni de la r&#233;alit&#233; &#233;tait d'autant plus illusoire que le mouvement s'&#233;tendait rapidement, et avait gagn&#233; la province. L'&#233;cart se creusait entre les directives autoritaires de la direction stalinienne, et la foule insurrectionnelle, qui ignorait simplement ces ordres, et prenait des initiatives suivies spontan&#233;ment : ainsi, dans les premiers jours, sans qu'un mot d'ordre ait &#233;t&#233; lanc&#233;, une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale fut unanimement suivie. Il y avait de fait d&#233;passement de la crise, dans la mesure o&#249; des organismes socio-&#233;conomiques et culturels avaient &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s : ils exprimaient de fa&#231;on effective les aspirations populaires, l'&#233;bauche de nouvelles institutions qui auraient redonn&#233; &#224; la nation hongroise le sentiment de son identit&#233;. Mais sans dialogue avec des dirigeants soumis aux directives sovi&#233;tiques, le d&#233;passement de la crise a tendu &#224; se manifester par une violence accrue, provoqu&#233;e par la haine et l'exasp&#233;ration devant l'inertie concert&#233;e des autorit&#233;s qui s'obstinaient &#224; vouloir repr&#233;senter la l&#233;galit&#233;. Il y eut des lynchages, -et m&#234;me parfois des massacres des AVO, membres de la police politique, -aussit&#244;t d&#233;nonc&#233;s avec satisfaction par les staliniens, qui y virent la preuve du caract&#232;re contre-r&#233;volutionnaire et m&#234;me fasciste de l'insurrection. Sur ce point encore, un rapprochement s'impose avec les processus r&#233;volutionnaires fran&#231;ais, et avec des lynchages provoqu&#233;s par l'inertie d'un gouvernement faible, incapable de saisir le sens de l'indignation et de la col&#232;re populaires. Ainsi, apr&#232;s la chute de la royaut&#233;, en Ao&#251;t 1792, les atermoiements de l'Assembl&#233;e l&#233;gislative &#224; qui les insurg&#233;s du 10 Ao&#251;t demandaient la cr&#233;ation d'un tribunal r&#233;volutionnaire destin&#233; &#224; sanctionner les auteurs des massacres de la population qui avait men&#233; l'assaut contre les Tuileries, - ont suscit&#233; l'&#233;v&#233;nement violent d&#233;sign&#233; par &#171; les massacres de Septembre &#187; : le peuple avait fait justice lui-m&#234;me, et ex&#233;cut&#233; des aristocrates et des pr&#234;tres contre-r&#233;volutionnaires dans les prisons. Le rapprochement avec les ex&#233;cutions sommaires en Hongrie est d'autant plus justifi&#233; que la nation fran&#231;aise &#233;tait alors en guerre contre les arm&#233;es &#233;trang&#232;res dirig&#233;es par des monarques favorables &#224; la monarchie fran&#231;aise, et l'est de la France &#233;tait menac&#233; d'&#234;tre envahi. De m&#234;me, le mouvement r&#233;volutionnaire hongrois devait lutter sur deux fronts : contre sa direction stalinienne, et contre les arm&#233;es russes, qui lui apportaient leur appui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique du tout ou rien doit alors l'emporter : elle peut provoquer la r&#233;solution de la crise, en fonction des forces dont disposent respectivement les adversaires. Mais elle signifie aussi que c'est la violence pure qui peut en &#234;tre l'ach&#232;vement, - et qui laisse latentes les tensions qui avaient provoqu&#233; cette crise. Aussi serait-il erron&#233; de la qualifier de &#171; d&#233;passement &#187;. Il apparut &#224; Budapest, au d&#233;but de Novembre 1956, qu'une solution de compromis pouvait &#234;tre trouv&#233;e, que la direction sovi&#233;tique , apr&#232;s des h&#233;sitations, se r&#233;signait &#224; desserrer son &#233;tau sur la nation hongroise. Cependant, l'inaction des puissances occidentales, - ouvertement enthousiastes &#224; l'&#233;gard de l'&#233;lan hongrois et de son h&#233;ro&#239;sme, - montrait leur refus d'une intervention qui aurait ouvert &#224; un conflit avec les Sovi&#233;tiques. D'autre part, souligne Tibor Meray, la &#171; grande illusion &#187; du mouvement r&#233;volutionnaire, &#171; incapable de s'arr&#234;ter &#187;, et qui voulait toujours &#171; de nouvelles victoires &#187; -notamment une ind&#233;pendance totale par rapport &#224; l'Etat sovi&#233;tique, - devait susciter la peur d'une perte d'influence de l'URSS, et la contagion possible de l'esprit insurrectionnel dans les autres pays sous ob&#233;dience sovi&#233;tique. Alors que le 4 Novembre la population &#233;tait rassur&#233;e et confiante en la fin de la crise, ce fut l'intervention arm&#233;e brutale de l'arm&#233;e sovi&#233;tique dans Budapest ; il n &#233;tait plus question de fraternisation : les troupes mobilis&#233;es &#233;taient pour la plupart des Asiatiques, dont certains ignoraient le lieu qu'il occupaient, et qu'on avait persuad&#233;s qu'ils devaient combattre des fascistes. Elles ouvrent le feu sur tout ce qui bouge, d&#233;truisant de nombreux immeubles &#224; Budapest -et malgr&#233; les appels &#224; l'aide internationale, rest&#233;s sans &#233;chos, la r&#233;pression fut f&#233;roce : les d&#233;portations commenc&#232;rent presque imm&#233;diatement, ainsi que les arrestations. Les membres du nouveau gouvernement les plus populaires et les plus engag&#233;s furent fusill&#233;s, dans les mois qui suivirent, malgr&#233; l'assurance pr&#233;alable donn&#233;e &#224; l'opinion internationale qu'il serait fait preuve de &#171; cl&#233;mence &#187; La r&#233;sistance fut pour la seconde fois h&#233;ro&#239;que, malgr&#233; la disproportion des forces : des cadres des mouvements de r&#233;sistance se constitu&#232;rent dans les usines, et &#171; les montagnes et les for&#234;ts ont toutes leurs maquisards &#187;, aid&#233;s par des garnisons hongroises qui affrontent les tanks russes. (19)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce paroxysme de violence r&#233;pondait le consentement au sacrifice des r&#233;sistants au r&#233;gime totalitaire. On peut le nommer &#171; fanatique &#187;, car avec l'impossibilit&#233; de m&#233;diations entre les adversaires, la seule r&#233;ponse appropri&#233;e des insurg&#233;s &#233;tait la volont&#233; d'affirmer leurs id&#233;aux inconditionnels d'ind&#233;pendance nationale et de libert&#233; &#171; jusqu'&#224; la mort &#187;.La crise politique d&#233;clench&#233;e &#233;tait sans solution, mais au niveau individuel, chez les insurg&#233;s, elle ne pouvait prendre sens qu'en refusant la soumission,- et cette attitude &#233;tait d'autant plus rationnelle que la brutalit&#233; de l'adversaire contribuait &#224; d&#233;montrer sa nature oppressive, et le cynisme destructeur de dirigeants dont la finalit&#233; n'&#233;tait que la perp&#233;tuation de leur pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III.- L'esprit de r&#233;sistance comme d&#233;passement de la crise. Les modalit&#233;s du d&#233;ni de la crise, dans le monde contemporain.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face aux r&#233;gimes totalitaires, seules des minorit&#233;s peuvent prendre conscience des enjeux d'une lutte contre la terreur et la censure. Selon son origine &#233;tymologique d'origine grecque, la situation de crise indique l'urgence d'une prise de d&#233;cision. (20) Or, les risques encourus et la force de la propagande ne pouvaient &#234;tre d&#233;fi&#233;s que par un certain type de personnalit&#233;, - ainsi que le montre l'histoire de la r&#233;sistance fran&#231;aise contre l'occupation allemande. La situation de crise situait les conflits &#224; deux niveaux : contre le nazisme, mais aussi contre le d&#233;ni de la rupture cr&#233;&#233;e par la d&#233;faite militaire de la France, puisque le gouvernement de Vichy, ind&#233;cis et faible, pr&#233;tendait maintenir une situation neutre entre les bellig&#233;rants de la guerre mondiale, et finalement, en condamnant les mouvements de r&#233;sistance, se ralliait &#224; la force dominante, au pouvoir de l'occupant. Selon l'opinion que voulait r&#233;pandre P&#233;tain, la guerre &#233;tait termin&#233;e pour la France, et la force du d&#233;ni de la rupture historique &#233;tait telle qu'il fallait aussi persuader que ce gouvernement enti&#232;rement soumis aux Allemands pouvait retrouver les valeurs nationales traditionnelles : celles du terroir, de la famille, du travail. L'initiative de la r&#233;sistance fut prise par des personnalit&#233;s qui avaient la capacit&#233; de comprendre la profondeur de la rupture cr&#233;&#233;e par la d&#233;faite. Cette compr&#233;hension n'&#233;tait pas seulement d'ordre intellectuel : comme dans les mouvements de r&#233;volte de nature r&#233;volutionnaire, elle fut &#233;prouv&#233;e le plus souvent comme issue de traumatismes d'ordre affectif. Il a &#233;t&#233; soulign&#233; par des historiens et politologues que l'hyper-sensibilit&#233; &#224; l'humiliation &#233;tait l'un des caract&#232;res des hommes r&#233;volt&#233;s. (Ainsi, beaucoup de futurs r&#233;sistants ont fait &#233;tat de leurs impressions de col&#232;re et d'impuissance &#224; la vue des troupes allemandes d&#233;filant dans les villes occup&#233;es). On peut supposer que l'indignation est issue de blessures narcissiques, d'une tentative de retrouver le sens de l'honneur, donc de l'estime de soi et de la fiert&#233; au niveau individuel et collectif. Cette fragilit&#233; narcissique est aussi aptitude &#224; &#233;prouver les tensions et les ruptures, &#224; les int&#233;rioriser, dans l'angoisse. D'o&#249; aussi une situation de crise int&#233;rieure, opposant la peur de la r&#233;pression terroriste &#224; la volont&#233; de lutter, au d&#233;sir de vengeance. Pour la d&#233;passer, il fallait retrouver une coh&#233;rence psychique, reconstruire un sentiment d'identit&#233;, et &#171; situer &#187; l'ennemi .Or, les menaces de l'ennemi ne sont pas seulement physiques : elles ont aussi pour fonction de brouiller les rep&#232;res, de cr&#233;er la confusion, d'obscurcir les significations de la crise objective. Les tentatives de culpabiliser les Fran&#231;ais, de les accuser d'une volont&#233; d'h&#233;donisme qui, avant la d&#233;faite de 1940, aurait affaibli leur courage guerrier, ont &#233;t&#233; utilis&#233;es par P&#233;tain. Dans un autre contexte historique, les accusations de men&#233;es contre-r&#233;volutionnaires et m&#234;me fascistes, par le parti stalinien hongrois, en 1956, &#233;taient des calomnies destin&#233;es &#224; cr&#233;er des tensions internes au mouvement insurrectionnel. Mais lorsque des officiers hongrois ont &#233;t&#233; somm&#233;s par la direction stalinienne soutenue par les troupes russes de tirer sur les insurg&#233;s, le choc affectif &#233;prouv&#233; en se trouvant en face d'&#233;tudiants et d'ouvriers patriotes luttant avec des armes in&#233;gales les a amen&#233;s &#224; rejoindre leur r&#233;volte et parfois m&#234;me &#224; prendre la direction du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les enjeux des crises contre les r&#233;gimes totalitaires et contre le d&#233;ni de la rupture sont aussi d'ordre culturel. Les r&#233;sistants, - contre le nazisme ou contre le stalinisme, - usaient &#233;galement d'armes de nature symbolique. Pouvoir parler, s'exprimer, dans des journaux clandestins, ou dans des clubs - (d&#233;j&#224; pendant la R&#233;volution fran&#231;aise, l'exercice non contr&#244;l&#233; des lumi&#232;res de la raison constituant un &#233;v&#233;nement d&#233;cisif), - ou encore dans les conseils d'intellectuels, d'&#233;tudiants ou d'ouvriers, pendant l'insurrection hongroise,- c'&#233;tait s'insurger contre le mensonge et l'imposture. La discussion, ou la r&#233;v&#233;lation de la nature d'un r&#233;gime ou des mensonges des pouvoirs, &#233;tait un acte de r&#233;sistance symbolique, lib&#233;rateur. Et les intellectuels qui ont fait le choix de la r&#233;sistance, en France, motiv&#233;s par des traumatismes affectifs, l'ont &#233;t&#233; aussi par la n&#233;cessit&#233; de r&#233;agir &#224; ce que Max Horkheimer a appel&#233; &#171; l'&#233;clipse de la raison &#187;.On peut reprendre les remarques de Jean Guillaumin selon qui &#171; la crise est toujours syst&#233;mique : raison en crise qui ne trouve plus ses raisons et perd le contact avec les lois cach&#233;es des ph&#233;nom&#232;nes. (21).La crise s'annonce par un sentiment d'incoh&#233;rence, voire m&#234;me de chaos ; elle est destruction des liens entre pulsions de vie et pulsions de mort, menace de d&#233;sintrication, - et aussi des liens avec l'autre, par impossibilit&#233; de parler le m&#234;me langage .Aussi les r&#233;sistants ont- ils voulu recr&#233;er des liens avec autrui, par la fraternit&#233;, un projet commun, et par la prise de conscience r&#233;flexive de la nature des conflits, d&#233;ni&#233;s par leurs adversaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils peuvent &#234;tre d&#233;ni&#233;s par &#233;vitement ou d&#233;placement. Sur ce point, il faut &#233;voquer les r&#233;flexions d'Hannah Arendt sur la v&#233;rit&#233; et le mensonge en politique. Il y a impossibilit&#233;, pour des individus p&#233;n&#233;tr&#233;s des valeurs rationalistes et humanistes de v&#233;rit&#233;, de droit et de justice, &#224; supporter l'usage syst&#233;matique de faits av&#233;r&#233;s, et de mensonges d'ordre id&#233;ologique. Or, on a assist&#233; &#224; une g&#233;n&#233;ralisation de l'usage du mensonge dans les pays totalitaires, particuli&#232;rement dans les r&#233;gimes staliniens : les proc&#232;s truqu&#233;s, en URSS &#224; la fin des ann&#233;es 1930, et dans les pays soumis &#224; l'influence sovi&#233;tique, telle la Hongrie, apr&#232;s la guerre, mettaient en accusation des rivaux politiques ou indiff&#233;remment des individus innocents, au moyen de faux t&#233;moignages obtenus par la terreur, et par la torture, - aboutissant &#224; leur ex&#233;cution ou &#224; leur d&#233;portation. Et selon Arendt, il ne s'agit pas de faits isol&#233;s, car &#171; tandis que probablement aucune &#233;poque pass&#233;e n'a tol&#233;r&#233; autant d'opinions diverses, &#8230;la v&#233;rit&#233; de fait est accueillie aujourd'hui avec une hostilit&#233; plus grande qu'elle ne le fut jamais &#187;. (22) Cette affirmation peut appara&#238;tre discutable, mais elle suscite la r&#233;flexion sur les liens entre le mensonge et la terreur, sur des formes d'intol&#233;rance que semblent confirmer la r&#233;surgence des conflits religieux et les passages &#224; l'acte par la guerre, cens&#233;s d&#233;passer des situations de crise Il est banal de relever que pour justifier l'attaque d'un pays souverain, -l'Irak &#8211; le gouvernement am&#233;ricain ait proclam&#233; la possession par ce pays d'armes de destruction massive, - et ait us&#233; de la force brutale en affirmant que la guerre avait pour fin d'introduire la d&#233;mocratie et de lib&#233;rer un peuple d'une dictature. Rappeler cette mystification, qui n'est que l'&#233;nonc&#233; d'un fait, peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une &#171; opinion &#187; d&#233;plac&#233;e, malvenue, destin&#233;e &#224; justifier un &#171; anti-am&#233;ricanisme &#187; primaire. Or, remarque H. Arendt, il faut pour comprendre le consentement implicite au mensonge, s'interroger sur la notion de v&#233;rit&#233; &#171; de fait &#187;, et sur l'opinion qui la confirme ou la d&#233;nie. Il y a, constate-t-elle, tendance &#224; traiter les v&#233;rit&#233;s de fait comme des opinions : dans les pays totalitaires, &#233;voquer l'existence de camps de concentration &#233;tait plus dangereux que d'&#233;mettre une critique sur le r&#233;gime politique. Et apr&#232;s la guerre, il a fallu des ann&#233;es d'affrontements verbaux et la parution de &#171; l'Archipel du goulag &#187; par Soljenitsyne, pour que des intellectuels proches du communisme admettent l'existence des camps en URSS. Il en est ainsi dans la mesure o&#249; la pr&#233;sentation des faits est l'objet d'une s&#233;lection, - et les historiens en sont bien conscients. A la diff&#233;rence des v&#233;rit&#233;s d&#233;montr&#233;es, les faits ne s'imposent que dans l'instant pr&#233;sent, et r&#233;trospectivement, de nombreux t&#233;moignages concordants sont n&#233;cessaires pour en &#233;tablir la validit&#233;. Ils sont contingents : ils auraient pu &#234;tre &#171; autres &#187;, aussi est-il relativement facile de les mettre en doute, apr&#232;s coup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;ni des v&#233;rit&#233;s de fait est &#233;videmment fonction des rapports de force, des crises dans lesquelles s'opposent des int&#233;r&#234;ts de groupes ou de nations. Et la capacit&#233; des individus d'admettre ou de refuser les jeux d'influence et d'int&#233;r&#234;t ne d&#233;pend pas seulement de la r&#233;pression effective exerc&#233;e ; dans les soci&#233;t&#233;s relativement lib&#233;rales du monde contemporain, les rivalit&#233;s socio-&#233;conomiques et les comp&#233;titions mondiales entretiennent un sentiment d'impuissance politique qui fait obstacle &#224; l'esprit de r&#233;sistance au mensonge. Il est illusoire, souligne Arendt, de croire &#224; la suppression totale du mensonge en politique ; les mensonges d'opportunit&#233; et les &#171; secrets d 'Etat &#187; sont inh&#233;rents &#224; l'exercice du politique, serait-il essentiellement vou&#233; &#224; l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral. Les mensonges peuvent &#234;tre &#171; des outils n&#233;cessaires et l&#233;gitimes &#187;. (23) Mais leur usage syst&#233;matique et cynique, et la passivit&#233; d'individus qui renoncent &#224; exiger des preuves des faits avanc&#233;s, r&#233;v&#232;lent une stagnation de l'esprit critique et le consentement &#224; ce qui est per&#231;u comme la &#171; fatalit&#233; &#187;, la renoncement &#224; s'interroger sur le sens r&#233;el des conflits. L'utilisation du mensonge permet l'&#233;vitement des tensions, et de cette mise &#224; distance de soi, attitude individuelle ou collective, qui selon C.Castoriadis est une cr&#233;ation de la culture d&#233;mocratique .Les r&#233;volt&#233;s et les r&#233;volutionnaires ont pu d&#233;jouer les mystifications des dominants en s'interrogeant sur les fondements et les valeurs des soci&#233;t&#233;s dans lesquels ils &#233;taient ins&#233;r&#233;s, en cr&#233;ant de nouvelles formes de crise, d'autres modalit&#233;s de conflits. Les libert&#233;s ont &#233;t&#233; &#171; arrach&#233;es et impos&#233;es par des luttes s&#233;culaires &#187;, (24) comme le montrent les mouvements r&#233;volutionnaires et les luttes syndicales. Des tensions refoul&#233;es pendant des ann&#233;es, plus de dix ans en Hongrie, des si&#232;cles pendant la R&#233;volution fran&#231;aise, ont &#233;t&#233; des crises r&#233;v&#233;latrices de la nature arbitraire, voire polici&#232;re et barbare, des politiques fig&#233;es dans leurs pratiques de domination. Dans le monde contemporain, est-il encore possible d'&#233;voquer des crises cr&#233;atrices de nouvelles significations sociales ? C. Castoriadis en doutait. Selon lui, des conflits cat&#233;goriels ont remplac&#233; l'affrontement entre les valeurs, l'interrogation et les jugements possibles sur le type de soci&#233;t&#233; dans lequel vit une collectivit&#233;. L'&#233;veil des consciences est barr&#233; par un effritement de l'exercice d'une pens&#233;e r&#233;flexive, par la pr&#233;valence de conflits socio-&#233;conomiques qui se sont substitu&#233;s aux probl&#232;mes politiques. D'autre part, la r&#233;surgence des violences guerri&#232;res d&#233;place les enjeux sur le plan des affrontements et des concurrences d'ordre international ; le recours &#224; la force arm&#233;e d&#233;nie le r&#244;le des conflits d'opinion et des &#233;changes politiques argument&#233;s. Selon Castoriadis, on pourrait soutenir que &#171; le monde occidental entre en crise, et cette crise consiste pr&#233;cis&#233;ment en ceci qu'il cesse de se mettre en question &#187;. (25)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) Ren&#233; Ka&#232;s, dans Crise et d&#233;passement, Dunod, 1979, p.12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Jean-Paul Marat, Les cha&#238;nes de l'esclavage, 10-18, 1972, p.130.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) Ren&#233; Ka&#232;s, op.cit p.3.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4) C.Castoriadis, Figures du pensable, Seuil, 1999, p.97.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5) Hannah Arendt, Qu'est-ce que le politique ? Seuil, 1995, p.51-52.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6) C. Castoriadis, Le monde morcel&#233;, Seuil, 1990, p.156.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7) Les orateurs de la R&#233;volution fran&#231;aise, les Constituants,-Introduction de Fran&#231;ois Furet et Ran Hal&#233;vy, Pl&#233;iade, 1989, p.LIX.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8) Idem, op.cit, p.LXV.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9) Idem, p.XVIII.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10) Michelet, Histoire de la R&#233;volution fran&#231;aise, tome 1, Pl&#233;iade, p.139.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11) Idem, p.147-148.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12) Mona Ozouf, Varennes.La mort de la royaut&#233;, Gallimard, 2005, p.149.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13) Idem, p.135 et sqq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14) Idem, p.145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15)Tibor Meray, Budapest, Laffont , p.143.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16) Idem, p ;145.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17) Idem, p.203.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18) Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Gallimard, 1962, p.394.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19) Idem, p.320.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20) Jean Guillaumin, dans Crise, rupture et d&#233;passement, op.cit, p.222.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21) Idem, p.223.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22) Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, 1972, p.300.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23) Idem, p.289.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24) C. Castoriadis, La mont&#233;e de l'insignifiance, Seuil, 1995, p.101.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25) Idem. p.100.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Petite histoire des guerres civiles</title>
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		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
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		<dc:subject>Leylavergne J.-L.</dc:subject>
		<dc:subject>Type anthropologique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Article de J.-L. Leylavergne paru dans la revue &#171; Noir et Rouge &#187; n&#176;31, 1993 Guerre, guerre civile, dynamique de la puissance et de l'ali&#233;nation en Occident II parut l'ann&#233;e derni&#232;re un livre effrayant concernant l'histoire de la condition humaine : L'Histoire inhumaine, massacres et g&#233;nocides des origines &#224; nos jours, sous la direction de Guy Richard, qui prouvait &#224; en donner la naus&#233;e que l'homme est bien jusqu'ici, selon l'expression de Roger Dadoun (1), un homo violens, un &#234;tre a (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article de J.-L. Leylavergne paru dans la revue &#171; Noir et Rouge &#187; n&#176;31, 1993&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Guerre, guerre civile, dynamique de la puissance et de l'ali&#233;nation en Occident
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;II parut l'ann&#233;e derni&#232;re un livre effrayant concernant l'histoire de la condition humaine : &lt;i&gt;L'Histoire inhumaine, massacres et g&#233;nocides des origines &#224; nos jours&lt;/i&gt;, sous la direction de Guy Richard, qui prouvait &#224; en donner la naus&#233;e que l'homme est bien jusqu'ici, selon l'expression de Roger Dadoun (1), un &lt;i&gt;homo violens&lt;/i&gt;, un &#234;tre a la violence souvent la plus extr&#234;me et la plus barbare - quel que soit le degr&#233; de civilisation apparent. En effet, d&#232;s les premi&#232;res soci&#233;t&#233;s - parfois &#244; combien id&#233;alis&#233;es, donc - , la violence, l'ali&#233;nation brutale, la guerre m&#234;me, la &#171; guerre civile &#187; parfois sont.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Clastres, dans le premier num&#233;ro de la revue &lt;i&gt;Libre&lt;/i&gt; (2) en 1977, avait pu montrer que de nombreuses soci&#233;t&#233;s dites primitives se pensent et se vivent comme des totalit&#233;s closes dont l'identit&#233; se maintient notamment par leur opposition guerri&#232;re aux autres. &#171; La guerre est une structure de la soci&#233;t&#233; primitive &#187;, dit Clastres : l'&#233;tranger est l'ennemi ou l'alli&#233; conjoncturel. Ce qui prouve - ne serait-ce que sur ce point - qu'une soci&#233;t&#233; sans classes et sans Etat n'est pas n&#233;cessairement une soci&#233;t&#233; autonome au sens o&#249; nous le souhaitons (3) !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les Etats et empires qui se cr&#233;eront par la suite ou qui avoisinent avec ces soci&#233;t&#233;s-tribus (par exemple les Incas en Am&#233;rique du Sud, et &#224; l'&#233;poque des &#171; grandes d&#233;couvertes &#187; des Occidentaux) n'auront de cesse d'utiliser l'id&#233;ologie de l' &#171; homme primitif guerrier barbare &#187; &#8212; alors qu'elles sont souvent tout aussi guerri&#232;res et barbares, et avec une autre puissance ! &#8212; pour asservir, exterminer et finalement mus&#233;ifier ces &#171; gens sans foi, sans loi, sans roi &#187;, sans &#233;conomie, selon l'expression des chroniqueurs du XVI e si&#232;cle. De m&#234;me, l'id&#233;ologie &#8212;jusque dans la plus grande philosophie de Platon &#224; Hobbes, puis chez les petits ma&#238;tres &#224; la mode m&#233;diatique &#8212; ne cessera de raviver cet imaginaire de la primitivit&#233; sociale pour l&#233;gitimer la pseudo-n&#233;cessit&#233; de la domination politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ainsi, Hobbes dans le &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; (Sirey, p. 125) postule que les hommes ont n&#233;cessairement besoin, pour coexister et ne pas entrer dans une lutte &#224; mort de tous contre tous, de ce pouvoir commun qui les tienne tous en respect &#187; : l'Etat. Nous verrons dans la seconde partie de cet article sur quelle v&#233;rit&#233; anthropologique celle id&#233;ologie s'appuie et la mani&#232;re dont elle l'utilise pour l&#233;gitimer l'Etat. Disons tout de suite que, faute d'avoir reconnu pleinement celte v&#233;rit&#233;, les libertaires traditionnels n'ont pu opposer une pens&#233;e politique s&#233;rieuse &#224; l'id&#233;ologie de la domination...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Guerre et &#171; guerre civile &#187; &#8212; soci&#233;t&#233; en lutte interne avec elle-m&#234;me &#8212; sont pr&#233;sentes d&#232;s l'origine. Pourtant, fait remarquable et universel, s'il y a des guerres qui vont jusqu'au bout de la logique de l'extermination de l'autre &#8212; de certains &#171; despotismes asiatiques &#187; aux g&#233;nocides contemporains &#8212;, la &#171; guerre civile &#187;, sauf exception rarissime, ne va jamais jusqu'au bout de la logique : l'autodestruction totale d'une soci&#233;t&#233; par la lutte &#224; mort de ses membres. Le lien, l'imaginaire social, lient finalement ensemble les &#233;l&#233;ments de l'&#234;tre commun. Et la lutte &#224; mort quand elle prend forme, on le voit dramatiquement aujourd'hui au Burundi ou au Soudan, t&#233;moigne d'une impossible coexistence de plusieurs soci&#233;t&#233;s et identit&#233;s sociales &#224; l'int&#233;rieur d'un ensemble plus vaste : respectivement, dans nos exemples, la lutte ethnique entre les Tutsi (dominant notamment dans l'arm&#233;e) et les Hutu (majoritaires d&#233;mographiquement), et la guerre de religion entre islamisme int&#233;griste, christianisme et animisme (donnant lieu &#224; un quasi-g&#233;nocide). En tout &#233;tal de cause, ce type de traditionnel de &#171; guerre civile &#187; &#8212; lutte identitaire &#8212; suppose un degr&#233; consid&#233;rable de violence et de barbarie, et l'horizon en est l'autodestruction de la soci&#233;t&#233;. On ne parlera donc pas de &#171; guerre civile &#187; pour la Corse, par exemple, alors que son usage est restrictivement l&#233;gitime pour l'Alg&#233;rie actuelle et pleinement l&#233;gitime pour le Liban d'il y a peu, ou la Somalie &#8212; et l'on peut craindre une guerre civile terrible dans les territoires isra&#233;lo-palestiniens (islamisme int&#233;griste, id&#233;ologie terroriste, opposition colons - peuple palestinien en voie d'&#234;tre reconnu comme &#171; nation &#187;...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien encore, si la Bosnie actuelle est en proie, dans une partie de sa population, &#224; la &#171; guerre civile &#187; &#8212; entre musulmans, croates et serbes &#8212;, on ne saurait oublier (dans un confusionnisme que certains anars ont entretenu par leur &#171; analyse &#187; passe-partout) que les conflits en ex-Yougoslavie n'&#233;taient pas au d&#233;part de type &#171; guerre civile &#187;, mais opposaient un pouvoir national-totalitaire grand-serbe avec appui d'une partie des populations serbes (cf. des 1988-1989 en Vo&#239;vodine et au Kosovo) aux autres nations qui avaient proclam&#233; leur droit &#224; l'ind&#233;pendance &#8212; m&#234;me si les mouvements nationalistes mais non totalitaires du reste de l'ex-&#171; f&#233;d&#233;ration &#187; ont pu par leurs agissements attiser les conflits (cf. les ambigu&#239;t&#233;s, des le d&#233;part, du pr&#233;sident Tudjman) (4).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit sur ces exemples que le terme de &#171; guerre civile &#187; doit &#234;tre employ&#233; avec pr&#233;caution, contre son usage intempestif id&#233;ologico-m&#233;dialique qui vise souvent &#224; l&#233;gitimer la responsabilit&#233; &#8212; ou l'irresponsabilit&#233; ! &#8212; des pouvoirs et &#224; faire dispara&#238;tre sous le brouillard d'une langue caoutchouteuse la pluralit&#233; irr&#233;ductible des situations plan&#233;taires &#8212; laquelle doit induire chaque fois une analyse et un jugement sp&#233;cifiques, pour agir en cons&#233;quence, et d&#233;noncer &#224; temps les pouvoirs oppresseurs en l'occurrence...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous avons mis jusqu'ici le terme &#171; guerre civile &#187; entre guillemets pour une autre raison : ce terme est sp&#233;cifiquement li&#233; &#224; l'Occident moderne, &#224; son imaginaire social et &#224; ses hantises les plus profondes. Celles-ci rejoignent dans leur singularit&#233; politique une hantise beaucoup plus profonde encore, universelle, qui est &#224; mon sens une des origines de la domination et de l'ali&#233;nation : celle de l'autodestruction de la soci&#233;t&#233; et du naufrage dans l'ab&#238;me du non-sens &#8212; terreur fondamentale dont une des racines est au c&#339;ur m&#234;me du psychisme humain...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut ici remonter aux origines du monde occidental moderne et &#224; la d&#233;composition de la soci&#233;t&#233; m&#233;di&#233;vale qui va conduire &#224; la crise g&#233;n&#233;ralis&#233;e du XVII e si&#232;cle et &#224; un type de configuration historico-politique in&#233;dit dans l'histoire. Depuis la fin du XI e si&#232;cle, &#224; l'issue de la premi&#232;re Croisade, l'Eglise avait renforc&#233; sa puissance sociale en avalisant la nouvelle barbarisation croissante de la chr&#233;tient&#233;. Sous la f&#233;rule de proph&#232;tes arm&#233;s, une partie du peuple ira combattre l'infid&#232;le musulman et juif, d'abord en Orient, puis &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de l'Europe o&#249; ont lieu &#8212; notamment &#224; Mayence &#8212; les premiers grands massacres de juifs. Nous assistons &#224; l'alliance meurtri&#232;re de l'Eglise et des autorit&#233;s civiles, et &#224; la chasse aux h&#233;r&#233;tiques. Du massacre des cathares albigeois au XII e si&#232;cle &#224; l'institution de l'Inquisition (fin XIII e) et &#224; la R&#233;forme, c'est une v&#233;ritable &#171; guerre civile &#187; religieuse que se font les peuples europ&#233;ens. Simultan&#233;ment, le pouvoir civil se renforce par la l&#233;gitimation m&#234;me de l'Eglise. D'autre part, l'ensemble de l'institution civile m&#233;di&#233;vale se corrode de toutes parts &#8212; les textes sacr&#233;s commencent &#224; cire critiqu&#233;s, on red&#233;couvre les grandes &#339;uvres grecques, l'imagination philosophique et scientifique remet en cause les conceptions traditionnelles du monde, les grandes d&#233;couvertes relativisent la centralil&#233; europ&#233;enne, la bourgeoisie commer&#231;ante cr&#233;e ses cit&#233;s, ses ports et ses r&#233;seaux marchands, le grand art r&#233;appara&#238;t, les paysans r&#233;volt&#233;s subvertissent de l'int&#233;rieur la religion chr&#233;tienne et br&#251;lent les symboles de l'institution m&#233;di&#233;vale &#8212; avec en t&#234;te, en Angleterre, les dictons repris par les pr&#233;dicateurs h&#233;r&#233;tiques : &#171; Lorsque Adam b&#234;chait et qu'Eve filait, qui donc &#233;tait gentilhomme (5) ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le christianisme &#233;clate en grands courants et sectes multiples et parfois subversives (anabaptistes, familistes, etc.). L'Etat moderne &#8212; sous la forme de la monarchie absolue &#8212;, sa dynamique d'homog&#233;n&#233;isation de l'espace territorial, des communaut&#233;s de cultures sp&#233;cifiques se mettent en place, avec leur corr&#233;lat de puissance en expansion (notamment par un appareil central entretenu par l'instauration de l'imp&#244;t)...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette multiplicit&#233; cr&#233;ative d&#233;bouche sur la premi&#232;re grande crise occidentale, celle du XVII e si&#232;cle, et notamment la guerre de Trente Ans (1618-1648) qui marque l'apog&#233;e en m&#234;me temps de l'&#233;clatement du complexe th&#233;ologico-politique chr&#233;tien. L'implosion sociale atteint des proportions in&#233;dites sous forme d'une &#171; guerre civile &#187; et d'un imaginaire de la violence pure et autodestructrice &#8212; ins&#233;parable de la guerre ext&#233;rieure, entre autres de la nouvelle politique europ&#233;enne de l'&#233;quilibre des puissances et de la raison d'Etat &#8212; si bien th&#233;oris&#233;e par Richelieu et son appareil : le th&#233;ologico-politique est au service de la violence extr&#234;me. Luis Vires pouvait d&#233;j&#224; dire au XVI e si&#232;cle : &#171; Toute guerre est civile &#187;, mais avec la guerre de Trente Ans (sans doute la premi&#232;re guerre moderne) la formule prend un poids terrible. Alors que les cit&#233;s m&#233;di&#233;vales restaient en grande partie &#224; l'abri des guerres aristocratiques, la guerre de Trente Ans marque la grande rupture, puisque les violences auxquelles elle donne lieu sont essentiellement subies par les populations civiles : 8 millions de morts par destruction sociale, famines et maladies, contre 1 million au combat, soit au total pr&#232;s d'un huiti&#232;me de la population du Saint-Empire en crise d&#233;cim&#233;e. Pr&#233;cisons pour comprendre les origines de la g&#233;opolitique moderne que l'Europe centrale fut la plus touch&#233;e par le d&#233;sastre &#8212; villes (particuli&#232;rement Magdebour), villages et zones rurales furent d&#233;truites, le tout accompagn&#233; de pillages et de viols des plus barbares. C'est &#224; ce moment que commence l'&#232;re des r&#233;fugi&#233;s et des parias errant sur la plan&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve aujourd'hui une crise th&#233;ologico-politique au &#171; Sud &#187; qui &#8212; si rien n'est fait politiquement, prendra des proportions dramatiques et d&#233;bouchera sur une barbarie d'une ampleur bien pire encore &#8212; les signes et les faits dramatiques s'accumulent d&#233;j&#224; depuis des ann&#233;es... Mais o&#249; est l'art d'un J&#233;r&#244;me Bosch ou d'un Bruegel, o&#249; sont les gravures terribles de Jacques Callot ? &#8212; nous, nous ignorons la trag&#233;die ; notre art est m&#233;diocre et en plus nous avons les m&#233;dias !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au XVII e si&#232;cle se met donc en place une nouvelle alliance religion-Etat-guerre qui tranche avec toute figure sociale-historique de ce type &#8212; que ce soit le &#171; despotisme asiatique &#187; et th&#233;ocratique ou l'Islam politique conqu&#233;rant. L'Etat moderne est en son origine &#339;uvre de puissance et d'homog&#233;n&#233;isation, bien avant l'av&#232;nement du capitalisme proprement dit. Sa dynamique est telle que son imaginaire de la mobilisation totale ne cessera de s'amplifier jusqu'aux guerres totales du XX e si&#232;cle. Le tournant est marqu&#233; d'abord par l'institution des arm&#233;es permanentes que d&#233;cr&#232;te la monarchie absolue, la destruction progressive de toute autonomie des corps sociaux ind&#233;pendants et des communaut&#233;s :&#171; naturelles &#187; et culturelles &#8212; d'o&#249; l'aveuglement devant la &#171; question juive &#187;, par exemple. La dynamique se poursuit avec l'institution imaginaire de la nation suscit&#233;e par les &#171; R&#233;volutions &#187; &#8212; notamment la fran&#231;aise &#8212;, qui r&#233;cup&#232;re l'&#233;nergie et les passions populaires &#224; l'&#233;gard des mouvements communautaires paysans (Vend&#233;e, etc.), et avec la guerre napol&#233;onienne surtout. Elle d&#233;bouche sur la guerre totale &#8212; o&#249; toute la nation devient pour l'Etat instrument de la guerre et de la puissance. Enfin, la puissance &#233;tatique constitue, depuis l'arme nucl&#233;aire en particulier, une puissance pure, mais vide, d&#233;sinvestie par un peuple qui ne croit plus en la mobilisation nationale du fait d'une crise anthropologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit &#233;videmment pas d'une dynamique lin&#233;aire et pr&#233;d&#233;termin&#233;e &#224; chaque tournant &#8212; th&#233;ologico-politique, national, totalitaire et techno-scientifique. L'histoire avait et a une configuration sociale sp&#233;cifique, que seule la volont&#233; et ces institutions humaines ont transform&#233;e, et qui aurait pu, qui pourrait prendre une tout autre tournure si les mouvements d'&#233;mancipation avaient pleinement r&#233;ussi et s'ils n'avaient pas subi le poids de l'imaginaire institu&#233; et la hantise m&#234;l&#233;e au d&#233;sir obscur de barbarie autodestructrice. Car c'est bien de cela &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; qu'il s'agit dans l'histoire occidentale moderne : de l'aurait suicidaire, pour les soci&#233;t&#233;s et les peuples, de la force pure &#8212; des mouvements populaires furent pris dans les rets des modes d'institution cr&#233;es (bureaucratico-molitaires) ou dans les fantasmes des passions destructrices (la guerre sociale), avant de sombrer dans une apathie in&#233;dite, mais potentiellement barbare dont nous reparlerons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Guerre civile et r&#233;volution. Mythes et enjeux.&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Notes sur la hantise de l'autodestruction&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; La dynamique de la puissance ali&#233;nante pour le mouvement social &#8212; qui fut canalis&#233;e dans une mobilisation g&#233;n&#233;rale, aussi bien nationale que tourn&#233;e vers le d&#233;veloppement technico-&#233;conomique &#8212;, n'&#233;tait nullement in&#233;luctable. L'imaginaire social de l'autonomie apparut au moins &#224; la fin du Moyen Age, dans les cit&#233;s parfois autogouvern&#233;es et dans les mouvements de r&#233;voltes (paysannes), puis r&#233;volutionnaires. Partout et d&#232;s le d&#233;part, ces mouvements d&#233;mocratiques au sens le plus fort sont marqu&#233;s du sceau de l'incapacit&#233; et du fantasme. Incapacit&#233; &#224; construire au-del&#224; du moment festif et r&#233;volutionnaire une alternative sociale v&#233;ritable ; fantasme et crainte de (l'auto)destruction de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait (6) que la premi&#232;re r&#233;volution digne de ce nom &#8212; entr&#233;e en sc&#232;ne sociale et politique du peuple plus ou moins auto-organis&#233; et avec des objectifs propres, plus ou moins explicites &#8212; fui la R&#233;volution anglaise au XVII e si&#232;cle : premi&#232;re forme d'une alternative possible au monde de la puissance et de l'oligarchie. Fruit d'une lente mise en question h&#233;r&#233;tique et populaire de la religion institu&#233;e et des privil&#232;ges, conjugu&#233;e &#224; la mont&#233;e de l'esprit bourgeois d'entreprise, cette r&#233;volution acc&#233;l&#232;re le passage des grandes orientations imaginaires sociales du ciel &#224; la terre. C'est alors que na&#238;t le mythe de la guerre civile r&#233;volutionnaire, Janus barbare, ivresse r&#233;ductrice des passions, que ce soit du c&#244;t&#233; des ma&#238;tres et de leur fantasmatique de l'immondice populaci&#232;re, ou que ce soit du c&#244;t&#233; des activistes r&#233;volutionnaires et de leurs mythes de l'insurrection g&#233;n&#233;rale et r&#233;g&#233;n&#233;ratrice de l'humanit&#233;, au besoin dans le bain du sang des expropriateurs du genre humain. Dans les deux cas &#8212; bien que le mythe se fonde &#233;videmment sur une r&#233;alit&#233; &#224; relativiser, nous l'allons voir &#8212; est oblit&#233;r&#233;e la dimension instituante des mouvements populaires et r&#233;volutionnaires. Car, m&#234;me si ces grands mouvements n'ont jusqu'ici pas r&#233;ussi &#224; acc&#233;der &#224; la pleine libert&#233;, il est impossible de nier et leurs cr&#233;ations aulo-organisationnelles, et leur invention d'un imaginaire de la lib&#233;ration et de la libert&#233; dans tout son poids historique concret. Impossible, non plus, de nier leur mise en branle d'une v&#233;ritable dynamique &#233;mancipatrice (aujourd'hui en crise) qui a profond&#233;ment lib&#233;ralis&#233; les formes de la domination et de l'h&#233;t&#233;ronomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons viser &#224; d&#233;molir ce Janus immonde de l'insurrection des bas-fonds, l'attraction-r&#233;pulsion pour la violence brute, l'amalgame guerre civile / r&#233;volution qui a encore la vie dure &#8212; bien que ce mythe n'ait eu d'effets en Occident que jusque dans les ann&#233;es 30 &#8212;, m&#234;me si quelques soixante-huitards aujourd'hui embourgeois&#233; ont voulu, de mani&#232;re d&#233;lirante, le r&#233;activer dans les ann&#233;es 70 en fantasmant sur les gu&#233;rillas (urbaines, d'Am&#233;rique latine, mao&#239;stes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, r&#233;tablissons les faits : une r&#233;volution n'a jamais &#233;t&#233; une guerre civile, hybris de l'autodestruction sociale, de la violence brute. Comme le dit Hannah Arendt dans son &lt;i&gt;Essai sur la r&#233;volution&lt;/i&gt;, &#171; On n'a le droit de parler de r&#233;volution que l&#224; o&#249; le changement se produit dans le sens d'un nouveau commencement, l&#224; o&#249; la violence intervient en vue de la formation d'un corps politique nouveau, l&#224; o&#249; la lib&#233;ration vise au moins &#224; &#233;tablir la libert&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une phase historique de lib&#233;ration-r&#233;volution, la violence est toujours secondaire, m&#234;me s'il est sans doute rarement possible de l'&#233;liminer compl&#232;tement, car il serait na&#239;f de penser qu'un groupe dominant, s'il n'est pas en d&#233;composition, puisse abandonner le pouvoir sans r&#233;sister et r&#233;primer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; la l&#233;gende, la guerre civile anglaise des ann&#233;es 1640 n'entra&#238;na que peu de destructions, surtout si on les compare aux massacres orchestr&#233;s &#224; la m&#234;me &#233;poque sur le continent. La R&#233;volution anglaise indique d'ailleurs la maturit&#233; extr&#234;me d'un peuple et son avanc&#233;e &#233;mancipatrice par rapport &#224; la plus grande partie de l'Europe &#8212; que ce soit par rapport &#224; la religion, aux libert&#233;s civiles, au d&#233;but de mise en question de la propri&#233;t&#233;, etc. Il faut &#233;videmment d&#233;noncer les atrocit&#233;s &#8212; notamment commises par les soldats de l'arm&#233;e nouvelle &#224; l'&#233;gard de l'Eglise. Mais il ne faut pas oublier non plus que par cette arm&#233;e est cr&#233;&#233;e pour la premi&#232;re fois l'image du &lt;i&gt;peuple en armes&lt;/i&gt;, et qu'en son sein r&#232;gne un des principaux foyers de subversion, d'&#233;mancipation, de libert&#233; d'expression, comme une promesse d'avenir. Autre chose est la dynamique de pouvoir mise en &#339;uvre par Cromwell par le renforcement de l'Etal et la cr&#233;ation de la puissance navale, apr&#232;s l'ex&#233;cution des Niveleurs et la r&#233;pression de la r&#233;volution &#8212; les &#233;tatistes cherchent seulement &#224; canaliser et &#224; d&#233;tourner son &#233;nergie pour prendre le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'oublions pas que c'est devant la guerre civile et la r&#233;volution que s'&#233;labore une des plus importantes id&#233;ologies et philosophies de la domination : celle de Thomas Hobbes qui, surtout en l&#233;gitimant l'ali&#233;nalion-domination, rep&#232;re (apr&#232;s les Grecs et dans une moindre mesure La Bo&#233;tie) une des principales sources de l'h&#233;t&#233;ronomie. Rappelons-en bri&#232;vement le raisonnement. Le droit illimit&#233; du pouvoir d&#233;coule pour Hobbes de la souverainet&#233; du peuple, de sa toute-puissance potentielle et autodestructrice qui doit &#234;tre contenue. Hobbes assimile l'&#233;tat de soci&#233;t&#233; et de socialisation &#224; la domination m&#234;me &#8212; se contentant de dire que celle-ci doit &#234;tre l&#233;gitime &#8212;, qu'il oppose &#224; l'&#171; &#233;tat de nature &#187; dont l'image est tout enti&#232;re pour lui dans les soci&#233;t&#233;s sauvages et dans la r&#233;volution : un champ de forces o&#249; les individus entrent en permanence en une lutte &#224; mort de tous et de chacun contre eux-m&#234;mes. La seule mani&#232;re de coexister, d'en finir avec lu crainte terrible de la mort et l'impossibilit&#233; de jouir en paix, en assouvissant les besoins et en conservant ses propri&#233;t&#233;s et pouvoirs l&#233;gitimes, est de s'ali&#233;ner en faisant soci&#233;t&#233; (&#171; contrat &#187;) et en d&#233;l&#233;guant ses pouvoirs politiques : &#171; J'abandonne mon droit de me r&#233;gir &#224; cet homme ou &#224; celle assembl&#233;e sous condition que lu abandonnes partiellement le tien. Ainsi la multitude est devenue une seule personne qu'on appelle cit&#233; ou r&#233;publique. Telle est l'origine de ce l&#233;viathan ou Dieu terrestre, auquel nous devons toute paix et toute s&#251;ret&#233; &#187; (in &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt;, chap. 17, &#171; De causa generatione et definitione civitatis &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne croyons pas, comme on l'a dit trop souvent, que celle philosophie soit simple l&#233;gitimation de la monarchie absolue naissante. Il y va de beaucoup plus : d'une m&#233;ditation sur la servitude et l'h&#233;t&#233;ronomie, et sp&#233;cifiquement d'une r&#233;flexion tr&#232;s profonde de l'imaginaire politique moderne &#8212; que l'on peut caract&#233;riser par une conception monadologique de l'individu et de la soci&#233;t&#233; &#8212; et de la terreur psychique et sociale qu'il peut susciter, avec toutes les cons&#233;quences archa&#239;ques que cela peut avoir en soci&#233;t&#233;, comme on n'a cess&#233; de le voir depuis. Il faudra attendre Freud et aujourd'hui Castoriadis pour pouvoir aller plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La socialisation est, dans l'univers occidental moderne, une mal&#233;diction n&#233;cessaire &#8212; qui ne peut avoir lieu que sous le signe de l'ali&#233;nation et de la domination. L'imaginaire moderne &#8212; et sp&#233;cialement le lib&#233;ralisme, mais aussi la majorit&#233; des philosophies existantes &#8212; voit l'individu non pas comme psychique et social, mais comme monadique, &#171; priv&#233; &#187;. Il est clair qu'un tel individu ne vit pas en soci&#233;t&#233;, pour l'imaginaire dominant, mais en &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187; - le mot appara&#238;t bien avant qu'il ne prenne son sens essentiellement &#233;conomique du XIX e si&#232;cle : les atomes individuels font contrat pour pr&#233;server leur vie (&#171; priv&#233;e &#187;), litt&#233;ralement survivre &#8212; la libert&#233; est principe de conservation de soi. A l'Etat le monopole de la puissance sociale-politique ; qu'il nous laisse vaquer &#224; nos occupations, nos jouissances et nos commerces civils. Il est clair que cette logique atteint sa limite dans le lib&#233;ralisme contemporain. Un tel individu se vit comme membre d'un corps social et politique tout-puissant dont il peut tout attendre, et comme d&#233;positaire d'une libert&#233; absolue dans le domaine &#171; civil &#187; et priv&#233;. Une telle monade ne peut alors qu'&#234;tre envahie par la terreur &#8212; terreur de la perte de tout sens social, terreur de l'autodestruction : haine de soi &#8212; &#171; Je ne suis rien, sous-entendu socialement, qu'un individu priv&#233; &#187; ; haine de la soci&#233;t&#233; &#8212; qui est toute-puissante dans la figure bureaucratique de l'Etat, et qui m'&#233;crase : ambivalence archa&#239;que aux cons&#233;quences terribles sur le plan anthropologique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant cet imaginaire fantasmatique moderne, les moments et les mouvements r&#233;volutionnaires furent une tentative de lib&#233;ration : &#233;l&#233;ments d'une alternative sociale &#224; la terreur &#8212; en tous les sens du terme &#8212; et &#224; l'avachissement &#233;conomico-lib&#233;ral. Ce que les th&#233;ories et les projets r&#233;volutionnaires traditionnels (marxisme ou anarchisme), par quelque bout qu'on les prenne, furent incapables de reconna&#238;tre. Ils ne furent par cons&#233;quent, pour l'essentiel, que des critiques internes de l'institution imaginaire des soci&#233;t&#233;s (pseudo-) individualistes. Des projets sans contenu, sans chair comme le feront remarquer les mouvements des ann&#233;es 60-70 &#8212; qui ne feront qu'entretenir la mis&#232;re psycho-sociale de l'humain moderne. Et si les utopistes surent en revanche reconna&#238;tre ce besoin de sens et de chair psycho-sociale, tout particuli&#232;rement Charles Fourrier, ils ne purent par d&#233;finition articuler leurs visions proph&#233;tiques avec une praxis politique et sociale &#8212; et laiss&#232;rent notre monde avancer sur un chaos voil&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les r&#233;volutions dignes de ce nom, et au premier chef la R&#233;volution fran&#231;aise, ne furent pas essentiellement violentes ; et, lorsqu'elle eut lieu pour elle-m&#234;me, la guerre civile finalement les perdit. Toute r&#233;volution doit &#234;tre institutionnellement cr&#233;ative et transformer le c&#339;ur de la vie quotidienne et des rapports de domination, sous peine de mort rapide &#8212; d'ivresse de la destruction et/ou d'absorption dans la puissance &#233;tatique aux multiples strates sociales, comme l'avait bien vu La Bo&#233;tie. La R&#233;volution fran&#231;aise &#171; se glace &#187; (Saint-Just) quand elle renonce &#224; cr&#233;er les formes de l'auto-institution et de l'auto-gouvernement. &#171; La mort saisit le vif &#187; (Marx) quand le peuple se retire de la sc&#232;ne (par exemple en 1792), que les d&#233;magogues attisent les passions destructrices, que les activistes sont isol&#233;s et d&#233;lirants (dans les sections de 1793 ; en Espagne certaines bandes anarchistes pr&#244;nant massacres et destruction des &#233;glises...). La r&#233;volution s'&#233;teint quand la bureaucratie absorbe les &#233;nergies sociales dans la dynamique de la puissance guerri&#232;re ou technico-&#233;conomique. Des jacobins au gouvernement r&#233;publicain espagnol, de Napol&#233;on &#224; L&#233;nine, quand le peuple abandonne l'auto-activit&#233; constituante pour les &#171; mauvaises passions &#187; (Bakounine) de la toute-puissance que les soci&#233;t&#233;s modernes savent plus que tout autres mettre en &#339;uvre (car tel est leur seul horizon, insens&#233;, lorsqu'elles ont rompu avec la limitation religieuse). Quand un peuple renonce &#224; l'autonomie, donc &#224; l'autolimitation, il se livre &#224; la puissance brute &#8212; qu'elle prenne la forme de la guerre d'expansion puis de la guerre totale, ou de la guerre civile, ou encore celle du d&#233;veloppement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos soci&#233;t&#233;s sont des soci&#233;t&#233;s de la &lt;i&gt;survie organis&#233;e&lt;/i&gt; &#8212; de mani&#232;re totalitaire, ou plus subtilement par le cauchemar lib&#233;ral &#8212;, de notre &lt;i&gt;servitude volontaire&lt;/i&gt; ; en ce cas le mot est juste : des soci&#233;t&#233;s hant&#233;es par la mort, la barbarie au sens de la perte de tout sens social et de la d&#233;sagr&#233;gation des significations imaginaires, notamment dans le langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marxistes, anarchistes et autres ne surent pas le comprendre ; ils surench&#233;rirent sur les mythes modernes. Tr&#232;s vite, apr&#232;s la fin du XVIII e si&#232;cle, la r&#233;volution est assimil&#233;e, aussi bien chez, les bourgeois que chez les r&#233;volutionnaires professionnels et dans l'imaginaire populaire et artistique, &#224; la guerre sociale de classe (7). Le grand fantasme pseudo-r&#233;volutionnaire s'&#233;nonce cr&#251;ment : &#171; Toujours pire, c'est toujours mieux pour la r&#233;volution. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la R&#233;volution fran&#231;aise, surtout, na&#238;t le mythe de la guerre civile internationale, r&#233;g&#233;n&#233;ratrice de l'humanit&#233; : le peuple est naturellement bon, et ses passions destructrices feront na&#238;tre &#8212; dans le sang &#8212; l'&#232;re de l'homme nouveau, de l'&#171; homme total &#187; (vision, du reste, particuli&#232;rement phallocratique). Stigmung, nihiliste de l'&#226;ge moderne, pr&#233;sente aussi bien chez Marx &#8212; th&#233;orie des crises cycliques, in&#233;luctables et s'approfondissant jusqu'&#224; la grande paup&#233;risation et le grand chambardement... &#8212; que chez Bakounine dans ses moments de d&#233;lire insurrectionnels et d'encensement des minorit&#233;s pures et activistes qui catalysent la dictature de masse. Les nihilistes proprement dits ne feront au bout du compte que tirer clairement les cons&#233;quences de la logique de la dictature destructrice-r&#233;g&#233;n&#233;ratrice, de la table rase. Ainsi, Netcha&#239;ev, dans son &lt;i&gt;Cat&#233;chisme r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;, &#233;nonce quelques r&#232;gles qui d&#233;voilent toute la fantasmatique de la guerre sociale : &#171; 1. Le r&#233;volutionnaire est un homme condamn&#233; d'avance, il n'a ni int&#233;r&#234;ts personnels, ni affaires, ni sentiments, ni attachements, ni propri&#233;t&#233;, ni m&#234;me de nom. Tout en lui est absorb&#233; par un seul int&#233;r&#234;t, une seule pens&#233;e, une seule passion, la R&#233;volution... Fondre ces bandes en une force invisible qui d&#233;truira tout sur son passage, telle sera l'&#339;uvre de notre organisation, de notre conspiration, tel sera notre but (8). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est encore la m&#234;me fantasmatique qui se lit d&#233;risoirement dans la &#171; propagande par le fait &#187; des anars fin de si&#232;cle que l&#233;gitima Kropotkine en un premier temps, et que Malatesta lui-m&#234;me pratiqua ! Et encore dans le &#171; grand soir &#187; de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale du syndicalisme r&#233;volutionnaire... Il est impossible de nier &#8212; laissons les disciples aveugles en leurs sectes anachroniques &#8212; que le mythe de la guerre sociale fut un des fadeurs essentiels de la crise historique et anthropologique de la fin du XIX e si&#232;cle, qui d&#233;boucha sur deux guerres totales et deux totalitarismes. Impossible de nier l'inexistence de v&#233;ritables mouvements sociaux pour contrer les barbaries nationalistes, l&#233;niniste puis stalinienne, fascistes, capitalistes. Tr&#232;s peu surent alors en tirer les &#233;l&#233;ments d'une autocritique s&#233;rieuse, et surtout pas les anarchistes, hormis des gens comme Berneri... C'est pourquoi il faut reprendre et m&#233;diter les &#339;uvres exceptionnelles, dans les deux sens, de l'&#233;poque :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8212; Celles de Wilhelm Reich et de l'Ecole de Francfort pour la crise en Allemagne &#8212; qui fut la proie d'une guerre civile larv&#233;e et permanente, depuis la r&#233;volution manqu&#233;e et le compromis r&#233;publicain socialiste, jusqu'au nazisme ; crise qui fut magnifiquement exprim&#233;e dans l'art d'un Thomas Mann ou dans l'expressionnisme jusque dans ses pires ambigu&#239;t&#233;s) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8212; Celle de Camillo Berneri, qui critiqua le climat de violence aveugle entretenu par le syndicalisme r&#233;volutionnaire comme source sociologique de la mont&#233;e du fascisme ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8212; Celle de Rudolf Rocker (dont nous reparlerons dans un num&#233;ro prochain de &#171; Noir &amp; Rouge &#187;) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8212; Celles enfin de Claude Lefort, et surtout de Hannah Arendt et de Cornelius Castoriadis qui, dans leurs diverses optiques, sont des &#339;uvres cardinales pour comprendre la crise anthropologique moderne qui prend aujourd'hui une forme in&#233;dite...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut de plus et parall&#232;lement, si l'on veut tenter contribuer au retour d'un v&#233;ritable mouvement &#233;mancipateur, faire la r&#233;flexion critique et des r&#233;volutions pass&#233;es, et des formes institutionnelles des divers courants politiques qui s'en voulurent l'incarnation et la perp&#233;tuation. Ces courants sont morts ou en train de mourir, ind&#233;terminablement : la social-d&#233;mocratie, l'&#233;ducationnisme individualiste, le pacifisme, le marxisme-l&#233;ninisme et sa forme organisationnelle bureaucratico-militaire, l'anarchisme classique, sous ses diff&#233;rentes figures sectaires et communautaristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il faut rompre avec l'imaginaire pseudo-r&#233;volutionnaire h&#233;rit&#233; de la conception corr&#233;lative de la soci&#233;t&#233; et des acteurs sociaux. Tout comme le r&#233;volutionnaire ne peut plus &#234;tre cet individu d&#233;sincarn&#233;, donnant toute sa vie et son temps &#224; la r&#233;volution &#8212; par l&#224; si bien en accord avec l'&lt;i&gt;&#233;poque de l'activisme g&#233;n&#233;ralis&#233;&lt;/i&gt; -, les individus et les classes domin&#233;s ne sont pas de purs ectoplasmes vou&#233;s par essence ou int&#233;r&#234;t &#224; la r&#233;volution, devant, dans un ultime sursaut sacrificiel, passer du Rien au Tout : les paroles de l'Internationale ne sont plus valables, il n'y aura &#8212; sauf dans le cauchemar capitaliste &#8212; jamais de genre humain tout court, au sens d'une entit&#233; biologique universelle ; et les domin&#233;s sont des &#234;tres incarnes dans des institutions imaginaires sociales, comme tout le monde !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde social est celui de la pluralit&#233; imaginative ; il ne saurait &#234;tre question de l'&#233;radiquer, de quelque mani&#232;re que ce soit (tel est le fantasme du barbare moderne), mais d'y introduire la r&#233;flexivit&#233; &#233;mancipatrice et autotransformatrice. Nous ne voulons pas de soci&#233;t&#233; purement ma&#238;tresse d'elle-m&#234;me et des &#233;v&#233;nements, enti&#232;rement transparente et rationnelle ; cela, c'est le projet du capitalisme techno-bureaucratique contemporain (9).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J.-L. L.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 - Roger Dadoun, &lt;i&gt;La Violence, essai sur l'homo violens&lt;/i&gt; (Coll. &#171; Optique &#187;, Hatier, 1993)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - Petite biblioth&#232;que Payot&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 - En fait la guerre est une structure de la soci&#233;t&#233; primitive &#224; partir de l'apparition des soci&#233;t&#233;s-tribus, avec la r&#233;volution agricole du N&#233;olithique. Auparavant, les soci&#233;t&#233;s nomades sont des soci&#233;t&#233;s plut&#244;t pacifiques qui, m&#234;me si elles sont h&#233;t&#233;ronomes (religion, etc.), ignorent la dominatin politique ou entre sexes...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 - Voir par exemple &lt;i&gt;Vukovar, Sarajevo... La guerre en ex-Yougoslavie&lt;/i&gt; (coll. &#171; Esprit &#187;, Le Seuil, septembre 1993) ; et surtout Annie le Brun,&lt;i&gt; Les Assassins et leurs miroirs, r&#233;flexions &#224; propos de la catastrophe yougoslave&lt;/i&gt; (Pauvert - Terrain vague, 1993) ; et Jlatko Dizdarevic, &lt;i&gt;Journal de guerre, chronique de Sarajevo assi&#233;g&#233;e&lt;/i&gt; (Spengler, 1993).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 - Cite par Christopher Hill dans &lt;i&gt;Le Monde &#224; l'envers, les id&#233;es radicales au cours de la R&#233;volution anglaise&lt;/i&gt; (Payot, p. 31).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - Cf. les ouvrages de Christopher Hill, par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. On sait que l'existence de la lutte des classes fut th&#233;oris&#233;e d&#232;s l'Antiquit&#233; &#8212; par Platon, par exemple, dans &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt; : &#171; Tout peuple, si petit soit-il, est naturellement divis&#233; en deux peuples, celui des pauvres et celui des riches, qui se font la guerre. &#187; On sait surtout que la lutte des classes eut une profonde influence sur l'&#233;volution d&#233;mocratique ath&#233;nienne, et que la &lt;i&gt;stasis&lt;/i&gt;, &#171; guerre civile &#187;, &#233;tait la hantise des oligarques et des philosophes id&#233;ologues tels que Platon. Mais en aucun cas la &lt;i&gt;stasis&lt;/i&gt; ou plus tard les luttes de classes sous l'oligarchie r&#233;publicaine romaine n'envisag&#232;rent un renversement r&#233;volutionnaire des dominants, une remise en cause de la propri&#233;t&#233;, etc. La lutte des classes au sens &lt;i&gt;politique&lt;/i&gt; du terme n'apparut v&#233;ritablement qu'au XIX e si&#232;cle, et n'est aucunement &#224; confondre avec le mythe nihiliste de la guerre sociale, lequel n'existe &#233;videmment pas dans l'Antiquit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 - Cit&#233; par Roger Dadoun, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 29&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 - &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?201-la-revolution-en-question' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Voir aussi le texte de Claude Orsoni, &lt;i&gt;La r&#233;volution en question&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;. On sait que le projet de pure transparence rationnelle et sans conflit est &#233;nonc&#233;, d&#232;s la R&#233;volution anglaise, par Gerrard Winstanley, par exemple dans &lt;i&gt;Sabine&lt;/i&gt; (Cf. C. Hill, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;). La clart&#233; des pr&#233;suppos&#233; fut rarement si bien &#233;nonc&#233; : l'imagination, fille de la peur et de l'envie, selon Winstanley, implique la n&#233;cessit&#233; de l'Etat ; une fois d&#233;barrass&#233; d'elle, s'installera le r&#232;gne de la raison ! C'est bien plut&#244;t l'image de l'enfer sur terre qui est envisag&#233; na&#239;vement ici !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les Soviets en Russie, 1905 - 1921 (2/2)</title>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Organisation politique</dc:subject>
		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cup&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
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		<dc:subject>Mouvements sociaux</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>Oligarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Anweiler O.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Pr&#233;face et premier chapitre du livre d'Oscar Anweiler &#171; Les Soviets en Russie, 1905 - 1921 &#187;, (NRF, 1972), Gallimard, 1997 Premi&#232;re partie : Pr&#233;face ; Introduction ; Probl&#233;matique de la notion de conseil Seconde partie : Les pr&#233;c&#233;dents historiques ; les pr&#233;curseurs th&#233;oriques ; Marx et la Commune (... / ...) 2. LES PR&#201;C&#201;DENTS HISTORIQUES On retrouve dans les trois grandes r&#233;volutions que l'Europe occidentale traversa aux Temps modernes &#8212; celle d'Angleterre au XVIIe si&#232;cle, celle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-29-organisation-politique-+" rel="tag"&gt;Organisation politique&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-32-recuperation-+" rel="tag"&gt;R&#233;cup&#233;ration&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-131-oligarchie-+" rel="tag"&gt;Oligarchie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-148-anweiler-o-+" rel="tag"&gt;Anweiler O.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pr&#233;face et premier chapitre du livre d'Oscar Anweiler &#171; Les Soviets en Russie, 1905 - 1921 &#187;, (NRF, 1972), Gallimard, 1997&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?429-les-soviets-en-russie-1905-1921-1' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Premi&#232;re partie : Pr&#233;face ; Introduction ; Probl&#233;matique de la notion de conseil&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seconde partie : Les pr&#233;c&#233;dents historiques ; les pr&#233;curseurs th&#233;oriques ; Marx et la Commune&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;(... / ...)&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2. LES PR&#201;C&#201;DENTS HISTORIQUES&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On retrouve dans les trois grandes r&#233;volutions que l'Europe occidentale traversa aux Temps modernes &#8212; celle d'Angleterre au XVIIe si&#232;cle, celle de France en 1789 et celle de 1848 &#8212; des organismes pr&#233;sentant des caract&#233;ristiques du type conseil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en effet un genre de conseils de soldats que devaient former les &lt;i&gt;agitators&lt;/i&gt; de la &lt;i&gt;r&#233;volution anglaise&lt;/i&gt; (11). Au printemps pour faire pi&#232;ce &#224; la dissolution du Parlement, les troupes de Cromwell &#233;lurent des &lt;i&gt;agitators&lt;/i&gt; charg&#233;s de repr&#233;senter les simples soldats. Un Conseil de l'arm&#233;e (&lt;i&gt;General Council of th&#233; Army&lt;/i&gt;), compos&#233; sur la base de deux soldats ou sous-officiers &#233;lus et de deux officiers nomm&#233;s par r&#233;giment, fut mis en place et se proclama (manifeste de &lt;i&gt;Newmarket Heath&lt;/i&gt;, 4 juin 1647) repr&#233;sentant de l'arm&#233;e &#171; des hommes libres du peuple d'Angleterre &#187;. Les &lt;i&gt;agitators&lt;/i&gt; se pos&#232;rent en porte-parole des courants d&#233;mocratiques au sein de la troupe et eurent pour principal inspirateur le leader populaire Lillburne. Dans le cadre de discussions avec le haut commandement, ils s'efforc&#232;&#173;rent de faire prendre &#224; celui-ci une orientation nettement extr&#233;&#173;miste. Des conflits ne tard&#232;rent pas &#224; s'ensuivre et, apr&#232;s la mutinerie promptement &#233;touff&#233;e de novembre 1647, le Conseil de l'arm&#233;e fut dissous et le syst&#232;me de repr&#233;sentation aboli en janvier 1648. Du m&#234;me coup disparurent les bases d'un &#171; gouvernement de dictature r&#233;volutionnaire (12) &#187;, si tant est que l'expression ait quelque fondement en l'occurrence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la &lt;i&gt;R&#233;volution fran&#231;aise&lt;/i&gt;, la Commune de Paris consti&#173;tua &#171; le mode de manifestation le plus pur du point de vue de classe (13) &#187; du mouvement r&#233;volutionnaire bourgeois affrontant de 1789 &#224; 1794 l'ordre social f&#233;odal, la forme d'organisation politique de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie r&#233;volu&#173;tionnaires. Toutes les tendances d&#233;mocratiques radicales du XIXe si&#232;cle se sont r&#233;clam&#233;es de cette Commune dans laquelle on serait dans une tr&#232;s large mesure fond&#233; &#224; voir un pr&#233;curseur des conseils (14).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'origine du mouvement des communes, qui marqua la R&#233;volution fran&#231;aise, se trouvent l'&#233;lection &#224; deux degr&#233;s aux &#201;tats g&#233;n&#233;raux, organis&#233;e dans les 60 quartiers de Paris, pour d&#233;signer des &#233;lecteurs charg&#233;s, &#224; leur tour, d'&#233;lire les repr&#233;sen&#173;tants parisiens du tiers &#233;tat. Cette assembl&#233;e fut rendue per&#173;manente et forma un conseil municipal r&#233;volutionnaire, la Commune de Paris. Le mouvement devait bient&#244;t gagner l'en&#173;semble du pays. Partout des conseils communaux s'institu&#232;rent. La bourgeoisie poss&#233;dante y exer&#231;a tout d'abord la pr&#233;pond&#233;&#173;rance, mais les assembl&#233;es ne tard&#232;rent pas de se radicaliser par suite de l'accroissement en|leur|sein de la fraction non 'poss&#233;dante. En avril 1790, les 60 quartiers de la capitale furent \ remplac&#233;s par 48 sections dont les &#233;lus constitu&#232;rent, d&#232;s lors, une commune &lt;i&gt;de facto&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sections furent, aux c&#244;t&#233;s des clubs politiques et des assembl&#233;es populaires, les foyers de l'action r&#233;volutionnaire. Elles &#233;tablirent de leur propre chef le suffrage universel, pri&#173;rent en main les fonctions de police, veill&#232;rent au maintien des activit&#233;s &#233;conomiques (confection d'uniformes pour les arm&#233;es, ouverture d'ateliers), bref, elles exerc&#232;rent la souverainet&#233; au nom du peuple. En m&#234;me temps, des assembl&#233;es en perp&#233;tuel &#233;tat d'agitation se tenaient sans discontinuer. Le 10 ao&#251;t 1792, une insurrection dirig&#233;e par les jacobins substitua &#224; l'ancienne municipalit&#233; une commune que les sections les plus extr&#233;mistes dominaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1793, apr&#232;s l'instauration de la supr&#233;matie jacobine, les sections se transform&#232;rent toujours davantage en organes du pouvoir central et en instruments de la Terreur, sous l'influence de comit&#233;s mis en place par le r&#233;gime et &#224; sa d&#233;votion. &#171; C'&#233;tait la mort des sections et des municipalit&#233;s r&#233;volutionnaires (15) &#187;. De fait, apr&#232;s l'ex&#233;cution de Robespierre et le triomphe de la r&#233;action qui suivit, les sections, et la Commune qui prenait appui sur elles, ne firent plus que perdre du terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sections parisiennes se r&#233;v&#233;l&#232;rent des formes de d&#233;mocra&#173;tie directe et radicale : les d&#233;put&#233;s &#233;lus au suffrage universel &#233;taient soumis &#224; un contr&#244;le, constant, et r&#233;vocables. Pour &#234;tre issu d'une foul&#233; de mesures li&#233;es &#224; la situation politique imm&#233;&#173;diate et &#224; des consid&#233;rations tactiques, le principe de la souve&#173;rainet&#233; directe du peuple, que la Commune devait incarner en son temps, n'en demeura pas moins un mod&#232;le dont toute une tradition r&#233;volutionnaire s'inspira d&#233;sormais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#171; Commission du gouvernement pour les travailleurs &#187; de la &lt;i&gt;r&#233;volution de F&#233;vrier 1848&lt;/i&gt;, cr&#233;&#233;e par d&#233;cret sous la pression des masses laborieuses, et encore appel&#233;e &#171; Commission du Luxembourg &#187; d'apr&#232;s le nom du palais parisien oubli&#233; si&#233;geait, fut quant &#224; elle du type &#171; commission ouvri&#232;re (16) &#187;. Cet organisme, compos&#233; d'une commission et d'une assembl&#233;e, r&#233;unissait des ouvriers &#233;lus sur une base corporative et des d&#233;l&#233;gu&#233;s patronaux ainsi que quelques th&#233;oriciens socialistes (Louis Blanc notam&#173;ment). Bien qu'elle e&#251;t &#233;t&#233; mise en place en vertu d'une d&#233;cision gouvernementale et compr&#238;t sur le papier des repr&#233;sentants des patrons comme des travailleurs, la Commission, par suite de la d&#233;fection des premiers et de la fermentation des esprits, s'ins&#173;titua le porte-parole des aspirations populaires &#224; une r&#233;forme politique et sociale. Elle fut dissoute apr&#232;s la d&#233;faite de l'in&#173;surrection de juin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoique les mesures qu'elle prit fussent rest&#233;es sans port&#233;e pratique (les dispositions fixant la dur&#233;e l&#233;gale du travail &#224; 10 heures par jour &#224; Paris et &#224; 11 heures en province furent rapidement abrog&#233;es), la Commission marqua n&#233;anmoins une &#233;tape importante dans l'histoire du mouvement ouvrier. Tout en critiquant &#226;prement son &#339;uvre, Karl Marx lui reconnut &#171; le m&#233;rite d'avoir r&#233;v&#233;l&#233;, du haut d'une tribune europ&#233;enne, le secret de la r&#233;volution du XIXe si&#232;cle : l'&#233;mancipation du prol&#233;tariat (17) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3. LES PR&#201;CURSEURS TH&#201;ORIQUES&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qui vient d'&#234;tre dit des pr&#233;c&#233;dents historiques des conseils russes s'applique avec plus de force encore &#224; leurs pr&#233;curseurs th&#233;oriques. A l'examen, on d&#233;c&#232;lera certes dans les conceptions politiques r&#233;volutionnaires et dans les projets de soci&#233;t&#233; future nourris par les penseurs socialistes et anarchistes du si&#232;cle dernier bien des &#233;l&#233;ments de l'id&#233;e des conseils. Mais on ne sau&#173;rait pour autant parler de filiation directe des premiers &#224; la seconde. Des id&#233;es qui semblent pr&#233;figurer le syst&#232;me bolcheviste des conseils d'apr&#232;s 1917 ou la th&#233;orie des conseils &#171; pure &#187; &#233;labor&#233;e par certains des adversaires de celui-ci, allaient de soi ou peu s'en faut aux yeux d'hommes qui cherchaient &#224; jeter les bases d'un nouvel ordre social, d'une &#171; restructuration &#187; de la soci&#233;t&#233;, pour reprendre l'expression de Buber. &#201;mancipation de la tutelle de l'&#201;tat, autogestion de groupes de producteurs associ&#233;s, autonomie des communes, voil&#224; les questions fonda&#173;mentales dont le socialisme europ&#233;en devait d&#233;battre constam&#173;ment, des &#171; utopistes &#187; de la premi&#232;re moiti&#233; du XIXe si&#232;cle, puis de Proudhon, Bakounine, Marx, Engels, Kropotkine, aux diverses tendances du syndicalisme r&#233;volutionnaire et aux partis socialistes organis&#233;s (18). Toutefois, si les analogies formelles et structurelles sont frappantes et nombreuses entre ces corps d'id&#233;es et le syst&#232;me des conseils du si&#232;cle suivant, il ne faudrait pas en surestimer l'importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les id&#233;es de deux personnalit&#233;s appartenant &#224; ce groupe Proudhon et Bakounine, m&#233;ritent dans le cadre pr&#233;sent qu'on s'y attarde un peu. Tout en &#233;tant son antipode, Proudhon fut avec Marx l'esprit socialiste le plus cr&#233;ateur de son temps. Ses th&#232;ses ont souvent &#233;t&#233; directement associ&#233;es aux conseils russes et quelques auteurs leur accorent m&#234;me un r&#244;le d&#233;cisif dans leur &#233;mergence (19). Quant &#224; Bakounine, il est n&#233;cessaire de l'&#233;voquer parce que les principes anarchistes se trouvent li&#233;s chez lui, plus vigoureusement que chez Proudhon, &#224; l'action r&#233;volu&#173;tionnaire et assortis de vues intuitives et p&#233;n&#233;trantes sur le d&#233;rou&#173;lement concret de la r&#233;volution, lesquelles ne sont pas sans int&#233;r&#234;t quand on cherche &#224; comprendre le cours des &#233;v&#233;nements en Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on l'a montr&#233; r&#233;cemment encore (20), l'&#339;uvre &#233;crite de Pierre- Joseph Proudhon (1809-1865), d'une &#233;tendue prodi&#173;gieuse, pr&#233;sente un &#171; noyau anti-autoritaire &#187; et son anarchisme exprime une &#171; attitude fondamentale qui n'est nullement le propre d'une &#233;poque historique d&#233;termin&#233;e (21) &#187;. Ses conceptions politiques et &#233;conomiques d&#233;coulent de cette option libertaire. Partisan de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, Proudhon faisait de l'associa&#173;tion des producteurs des diverses corporations la base m&#234;me de l'ordre social &#171; juste &#187;. Qu'on abolisse l'argent et le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, fondements de l'exploitation de classe, et, disait-il, l'autorit&#233; de l'&#201;tat, incarn&#233;e par la bureaucratie et la police, dispara&#238;trait ; d&#232;s lors, les groupements &#233;conomiques seraient chacun en mesure de se donner des lois propres et de s'admi&#173;nistrer directement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suivant Proudhon, la forme d'organisation sociale la plus &#233;quitable avait pour pr&#233;alable la constitution du plus grand nombre possible de groupements restreints de producteurs pratiquant une tr&#232;s large autogestion. &#171; Toutes mes id&#233;es &#233;co&#173;nomiques, &#233;labor&#233;es depuis vingt-cinq ans, d&#233;clarait-il en 1863, peuvent se r&#233;sumer en ces trois mots : F&#233;d&#233;ration agricole-industrielle. Toutes mes vues politiques se r&#233;duisent &#224; une for&#173;mule semblable : F&#233;d&#233;ration politique ou D&#233;centralisation (22). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait prendre position, en connaissance de cause, contre le centralisme communiste, dont Marx faisait un trait distinctif de la soci&#233;t&#233; future et dans lequel Proudhon, pour sa part, voyait ni plus ni moins qu'une variante de l'ancien absolu&#173;tisme (23). L'affrontement du marxisme et du proudhonisme, qui devait provoquer l'&#233;clatement et la dissolution de la Premi&#232;re Internationale, connut &#224; certains &#233;gards un renouveau cinquante ans plus tard en Russie : l'id&#233;al proudhonien de l'autogestion fond&#233;e sur des associations de producteurs, lesquelles serviraient en m&#234;me temps d'assises au nouveau pouvoir d'&#201;tat, pr&#233;sente une ind&#233;niable parent&#233; avec l'organisation des soviets sur la base de l'usine et avec l'id&#233;e d'une &#171; d&#233;mocratie des produc&#173;teurs &#187; qui lui &#233;tait li&#233;e. En ce sens, il n'est pas excessif de voir en Proudhon un pr&#233;curseur th&#233;orique des conseils ; mais rien n'indique toutefois que ses id&#233;es jou&#232;rent un r&#244;le direct dans leur apparition. En revanche, le centralisme de L&#233;nine au ni de l'&#201;tat autant qu'&#224; celui de l'&#233;conomie , centralisme qui eut pour effet de vider de sa substance le syst&#232;me des conseils, rev&#234;t en quelque sorte l'aspect d'une r&#233;ponse posthume de Marx &#224; Proudhon (24).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pens&#233;e et l'action de Mikha&#239;l Bakounine (1814-1876) eurent pour cl&#233; le refus passionn&#233; du principe d'autorit&#233;, et de l'&#201;tat qui l'incarne (25). &#171; La r&#233;volution telle que nous l'entendons devra d&#232;s le premier jour d&#233;truire radicalement et compl&#232;te&#173;ment l'&#201;tat et toutes les institutions de l'&#201;tat (..,). La cessation des paiements de tout imp&#244;t et du pr&#233;l&#232;vement de toutes les contributions, soit directes, soit indirectes ; la dissolution de l'arm&#233;e, de la magistrature, de la bureaucratie, de la police et des pr&#234;tres ; l'abolition de la justice officielle, la suspension de tout ce qui juridiquement s'appelait droit, et de l'exercice de ce droit &#187;, &#233;crivait Bakounine en 1868 dans le programme de l'&#171; Alliance des Fr&#232;res internationaux (26) &#187;. Il r&#234;vait de la grande insurrection des masses paysannes en Russie et de la r&#233;volution v&#233;hicul&#233;e par les ouvriers des villes aux campagnes d'Europe occidentale. Bien qu'il cr&#251;t en l'action spontan&#233;e des masses, Bakounine r&#233;servait a un &#171; &#233;tat-major r&#233;volutionnaire &#187; clandes&#173;tin le soin de faire la m&#233;diation entre les instincts inconscients du peuple et l'Id&#233;e r&#233;volutionnaire consciente. Il pr&#233;conisait la formation de comit&#233;s compos&#233;s de d&#233;l&#233;gu&#233;s des barricades, des rues et des quartiers qui seraient li&#233;s par un mandat imp&#233;ra&#173;tif, comptables de leurs actes devant les masses et r&#233;vocables &#224; tout instant. Ces d&#233;l&#233;gu&#233;s formeraient la &#171; f&#233;d&#233;ration des barri&#173;cades &#187; &#224; base de communes r&#233;volutionnaires qui chercheraient &#224; s'unir aux autres centres insurg&#233;s (27). Dans les villages, des comit&#233;s de paysans, o&#249; si&#233;geraient les plus &#233;nergiques, viendraient se substituer aux autorit&#233;s l&#233;gales. D&#232;s lors, &#171; l'&#201;tat r&#233;volutionnaire et nouveau &#187;, qui ne serait plus un &#201;tat au sens ancien du terme, mais un &#201;tat &#171; s'organisant de bas en haut par voie de d&#233;l&#233;gation r&#233;volutionnaire embrassant tous les pays insurg&#233;s au nom des m&#234;mes principes sans &#233;gard pour les vieilles fron&#173;ti&#232;res et pour les diff&#233;rences de nationalit&#233;s, aura pour objet l'administration des services publics, et non le gouvernement des peuples (28) &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette vision de comit&#233;s r&#233;volutionnaires &#233;lisant un conseil communal et de l'organisation pyramidale de la soci&#233;t&#233; &#171; par la libre f&#233;d&#233;ration, de bas en haut, des associations ouvri&#232;res tant industrielles qu'agricoles (...), dans la commune d'abord ; f&#233;d&#233;&#173;ration des communes dans les r&#233;gions, des r&#233;gions dans les nations, des nations dans l'Internationalit&#233; fraternelle (29) &#187;, est &#233;tonnamment proche de la structure que les conseils russes devaient adopter plus tard, ce qui ne va pas sans justifier un tant soit peu ses pr&#233;tentions &#224; une validit&#233; universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans quelle mesure les id&#233;es de Bakounine ont-elles influ&#233; sur la th&#233;orie et la pratique bolchevistes ? C'est l&#224; mati&#232;re &#224; controverse. Pour leur part, les bolcheviks, fid&#232;les continua&#173;teurs de la lutte de Marx contre Bakounine, ont toujours refus&#233; d'admettre qu'il exist&#226;t le moindre lien entre l'anarchisme et eux-m&#234;mes. Mais les choses ne sont certes pas aussi simples. La r&#233;volution de 1917, &#224; laquelle pr&#233;sida L&#233;nine, et l'&#233;volution subs&#233;quente de l'Etat sovi&#233;tique, eurent pour effet de donner une actualit&#233; nouvelle &#224; deux aspects essentiels de la pens&#233;e de Bakounine. D'une part, ce dernier avait su discerner tr&#232;s nette&#173;ment, dans les principes autoritaires et centralistes de Marx, le danger d'une future dictature des &#171; chefs du Parti communiste &#187; qui &#171; commenceront aussit&#244;t &#224; l'affranchir le [peuple] &#224; leur mani&#232;re (30) &#187;, repoussant par l&#224; aux calendes grecques ce d&#233;p&#233;ris&#173;sement de l'&#201;tat dont ils parlaient si volontiers. D'autre part, on peut noter une parent&#233; tr&#232;s proche entre le programme d'action pratique, que pr&#244;nait Bakounine, et la tactique adopt&#233;e par L&#233;nine et les bolcheviks au cours de la r&#233;volution russe. Le premier ne mettait-il pas l'accent sur la n&#233;cessit&#233; pour les ouvriers de propager la r&#233;volution parmi les paysans, au moyen de d&#233;tachements arm&#233;s, le cas &#233;ch&#233;ant ? Ne professait-il pas en outre, malgr&#233; une m&#233;fiance visc&#233;rale envers le principe du commandement autoritaire, que le mouvement spontan&#233; des masses devait &#234;tre dirig&#233; par une petite minorit&#233; de r&#233;volutionnaires conspirateurs ? Et la th&#232;se, ch&#232;re &#224; Bakounine, selon laquelle il faut que la r&#233;volution &#233;limine, &#171; brise &#187;, les institutions anciennes ne revint-elle pas constamment sous la plume et dans les discours du L&#233;nine de 1917 ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie bakouninienne du d&#233;veloppement spontan&#233; de la r&#233;volution &#8212; et celle de la capacit&#233; d'organisation &#233;l&#233;mentaire des masses qui en d&#233;coule &#8212; s'est sans doute trouv&#233;e partielle&#173;ment v&#233;rifi&#233;e plus tard, par le mouvement des conseils russes. Pourtant, l&#224; encore, rien ne permet de conclure &#224; une filiation directe d'esprit. Bakounine, suivant de tr&#232;s pr&#232;s les r&#233;alit&#233;s de la lutte sociale &#8212; d'une fa&#231;on tout autre que Marx &#8212; a su anti&#173;ciper certaines des formes concr&#232;tes de la r&#233;volution. Si le mou&#173;vement des conseils russes ne dut rien aux doctrines bakouniniennes, il se rapprocha beaucoup, dans ses structures comme dans son d&#233;nouement, des conceptions et des pr&#233;dictions du penseur libertaire. Les inclinations anarchistes, dont L&#233;nine fit montre en 1917, furent au contraire le fruit d'une adaptation aux tendances dont les conseils &#233;taient la mat&#233;rialisation pratique. Il existe ainsi, sur ce plan, une connexion visible et une parent&#233; entre L&#233;nine et Bakounine, qui masqu&#232;rent un certain temps les antagonismes fondamentaux qui les opposaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4. KARL MARX ET LA COMMUNE DE 1871&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nombre des pr&#233;curseurs des conseils russes qui, nous l'avons d&#233;j&#224; not&#233;, ne furent pas directement li&#233;s pour autant &#224; l'&#233;mergence des soviets, il convient de faire une place &#224; part &#224; la Commune parisienne de 1871 et &#224; l'interpr&#233;tation que Karl Marx en donna. Quand bien m&#234;me elles n'eurent l'une et l'autre aucune influence sur l'apparition des soviets comme sur leurs premi&#232;res activit&#233;s, elles devaient cependant former le point de d&#233;part et la base de la th&#233;orie bolcheviste des conseils. Il s'agit l&#224; des d&#233;buts de la double &#233;volution signal&#233;e tout &#224; l'heure : d'un c&#244;t&#233;, le ph&#233;nom&#232;ne historique effectif des conseils, de l'autre, l'id&#233;ologie qu'il a engendr&#233;e. Le tableau que Marx brossa de la Commune ne rendait compte de la r&#233;alit&#233; que d'une mani&#232;re partielle. Il n'en eut pas moins des effets historiques consid&#233;&#173;rables : ne servit-il pas de fil conducteur &#224; L&#233;nine au moment o&#249; ce dernier s'effor&#231;a de couler les soviets russes au moule de la th&#233;orie marxiste de la R&#233;volution et de l'&#201;tat ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;Commune parisienne de 1871&lt;/i&gt; surgit &#224; la suite des revers essuy&#233;s par la France en guerre contre l'Allemagne, avec, comme arri&#232;re-plan, la tradition r&#233;publicaine et r&#233;volutionnaire de la capitale (31). Ce fut le Comit&#233; central de la Garde nationale, plac&#233; &#224; la t&#234;te d'un syst&#232;me de conseils de d&#233;l&#233;gu&#233;s des soldats, qui s'&#233;tait institu&#233; dans les unit&#233;s de l'arm&#233;e, qui prit l'initia&#173;tive de proclamer la Commune. Les clubs de bataillon, orga&#173;nismes de base, avaient &#233;lu des conseils de l&#233;gion, dont chacun envoya trois repr&#233;sentants si&#233;ger parmi les soixante membres du Comit&#233; central. De plus, il &#233;tait pr&#233;vu qu'une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des d&#233;l&#233;gu&#233;s de compagnie, r&#233;vocables &#224; tout instant, se tiendrait chaque mois (32).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 18 mars 1871, la Garde nationale repousse un coup de main lanc&#233; par les troupes du gouvernement que Thiers pr&#233;side &#224; Versailles. Dans la capitale, le pouvoir tombe aux mains du Comit&#233; central qui s'installe &#224; l'H&#244;tel de ville. Consid&#233;rant son autorit&#233; comme provisoire, il entend le transmettre le plus t&#244;t possible au gouvernement l&#233;gal, c'est-&#224;-dire, &#224; ses yeux, la Commune. Depuis longtemps d&#233;j&#224;, les clubs politiques s'emplo&#173;yaient &#224; propager l'id&#233;e d'une commune forg&#233;e au feu de l'action et s'inspirant de la tradition de la R&#233;volution fran&#231;aise. Le ter&#173;rain se trouve ainsi pr&#233;par&#233; pour les &#233;lections &#224; la Commune qui ont lieu le 26 mars. Y prennent part environ 230.000 person&#173;nes (soit 47 p. 100 du corps &#233;lectoral), des ouvriers et des petits-bourgeois la plupart du temps, une grande partie de la bour&#173;geoisie se montrant r&#233;serv&#233;e. Parmi les &#233;lus, on compte 25 ouvriers et 7 employ&#233;s contre 30 intellectuels (m&#233;decins, avocats, journalistes) ; quant aux autres membres de la Commune, ils sont boutiquiers, artisans (33), etc. Sur les 25 &#233;lus ouvriers, 13 seulement &#8212; presque tous proudhoniens &#8212; appartiennent &#224; la Premi&#232;re Internationale (34).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les groupements politiques participant &#224; la Commune n'accor&#173;dent gu&#232;re d'importance &#224; la condition sociale de leurs membres. Et les &#233;lus ouvriers sont tout aussi divis&#233;s sur les questions essentielles que leurs coll&#232;gues. D&#232;s ses premiers jours, la Commune se partage en une minorit&#233; &#171; socialiste &#187;, compos&#233;e surtout de membres proudhoniens de l'Internationale, et une majorit&#233; &#171; jacobine-blanquiste &#187; qui jouit de l'appui des clubs r&#233;volutionnaires et du Comit&#233; Central (35). Tandis que les mino&#173;ritaires se prononcent pour une f&#233;d&#233;ration de communes libres, sur le plan politique, et pour une association des producteurs, sur le plan &#233;conomique, la majorit&#233; reste tr&#232;s attach&#233;e aux tra&#173;ditions centralistes de la dictature jacobine. Les proclamations de la Commune, souvent floues et contradictoires, portent la marque de ces divergences id&#233;ologiques ; en ce qui concerne l'action pratique, le nouveau pouvoir suit une ligne m&#233;diane, celle que les circonstances lui imposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reconstituer ce que put &#234;tre le programme de la Commune de 1871, en partant de l'analyse de ses divers composants politiques, de son &#339;uvre l&#233;gislative, de ses d&#233;clarations d'inten&#173;tion et des mesures qu'elle prit en pratique, est rien moins qu'ais&#233;. La primaut&#233; en la mati&#232;re devait revenir au principe r&#233;publicain de l'autogestion municipale. Pour faire &#233;chec &#224; l'antagonisme naturel entre la capitale et le reste du pays &#8212; anta&#173;gonisme tr&#232;s vif en France et susceptible de nuire &#224; la cause de la Commune &#8212;, donc pour vaincre la m&#233;fiance de la province, on pr&#233;conisa une f&#233;d&#233;ration libre unissant en une organisation nationale toutes les communes fran&#231;aises &#224; Paris (36). Le principe de remplacement des bureaucrates de carri&#232;re par des repr&#233;sen&#173;tants du peuple &#233;lus connut une &#233;gale faveur. &#171; Les membres des assembl&#233;es municipales, contr&#244;l&#233;s, surveill&#233;s en permanence et critiqu&#233;s par l'opinion publique, sont r&#233;vocables, responsables et comptables de leurs actes (37). &#187; En revanche, rares (et passable&#173;ment obscures) furent les proclamations de la Commune rela&#173;tives aux questions sociales. Les d&#233;crets r&#233;alisant certaines r&#233;formes (la suppression du travail de nuit des ouvriers boulan&#173;gers, l'interdiction des retenues sur les salaires, par exemple) ou visant &#224; satisfaire de vieilles aspirations socialistes (ainsi de la remise aux chambres syndicales ouvri&#232;res des fabriques et ateliers abandonn&#233;s par leurs propri&#233;taires), loin d'&#234;tre con&#231;us en fonction d'un programme clairement socialiste, furent surtout dict&#233;s par la n&#233;cessit&#233; imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Commune de Paris ne dura pas plus de deux mois. Quel&#173;ques villes de province se lanc&#232;rent dans des insurrections toutes r&#233;prim&#233;es d&#232;s le d&#233;but d'avril ; aussi la capitale demeura-t-elle isol&#233;e. Les troupes de Versailles pass&#232;rent &#224; l'offensive le 21 mai 1871 et de sanglants combats de rue se perp&#233;tu&#232;rent jusqu'au 28. Durement frapp&#233; d&#233;j&#224; par les pertes &#233;lev&#233;es dues aux combats, le mouvement ouvrier fran&#231;ais fut ensuite affaibli pour longtemps par d'innombrables condamnations &#224; mort ou &#224; de lourdes peines de r&#233;clusion et par des d&#233;portations en masse. Mais l'&#233;v&#233;nement affecta le mouvement socialiste inter&#173;national bien plus encore que l'histoire de France. En effet, la Commune fut &#224; l'origine d'un mythe n'ayant pas grand-chose &#224; voir avec la r&#233;alit&#233; des faits. Peu de temps avant son effondre&#173;ment, Karl Marx n'h&#233;sitait pas &#224; &#233;crire : &#171; Gr&#226;ce au combat livr&#233; par Paris, la lutte de classe ouvri&#232;re contre la classe capi&#173;taliste et son &#201;tat est entr&#233;e dans une phase nouvelle. De quelque fa&#231;on que les choses tournent dans l'imm&#233;diat, un nouveau point de d&#233;part, d'une importance historique universelle, est acquis (38). &#187; Et, s'il en fut bien ainsi, le m&#233;rite en revient &#224; Marx avant tout autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne saurait gu&#232;re parler cependant d'un bond en avant synth&#233;tique de la th&#233;orie marxienne de la R&#233;volution et de 1 &#201;tat. Ce qu'elle dit &#224; ce propos, surtout en ce qui concerne la future soci&#233;t&#233; socialiste, lui &#233;tait dict&#233; par la situation poli&#173;tique contingente et ob&#233;issait en g&#233;n&#233;ral &#224; des consid&#233;rations tactiques plut&#244;t secondaires 34. Lorsque L&#233;nine s'&#233;vertua, dans &lt;i&gt;L'&#201;tat et la r&#233;volution&lt;/i&gt;, &#224; construire un syst&#232;me th&#233;orique rigou&#173;reux, fond&#233; sur certaines formules du jeune Marx de 1847 et du vieil Engels, il aboutit &#224; une simplification partisane destin&#233;e en premier lieu &#224; &#233;tayer sa th&#233;orie propre. Il est donc erron&#233; de pr&#233;senter Marx et Engels comme les seuls pr&#233;curseurs l&#233;gitimes des conseils russes et du syst&#232;me bolcheviste des conseils, ainsi que les th&#233;oriciens sovi&#233;tiques de l'&#201;tat le font constamment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le &lt;i&gt;Manifeste communiste&lt;/i&gt; de 1848, c'est des t&#226;ches du prol&#233;tariat pendant la r&#233;volution qu'il s'agit. &#171; Le prol&#233;tariat usera de sa supr&#233;matie politique pour arracher peu &#224; peu &#224; la bourgeoisie tout le capital, pour centraliser entre les mains de l'&#201;tat, c est-&#224;-dire du prol&#233;tariat organis&#233; en classe dirigeante, tous les instruments de production (40). &#187; Deux ans plus tard, apr&#232;s la d&#233;faite de la r&#233;volution, Marx, comptant sur une reprise de l'activit&#233; r&#233;volutionnaire, &#233;crivait ces lignes : &#171; II est de notre int&#233;r&#234;t et de notre devoir de rendre la r&#233;volution permanente jusqu'&#224; ce que toutes les classes plus ou moins poss&#233;&#173;dantes aient &#233;t&#233; chass&#233;es du pouvoir, que le prol&#233;tariat ait conquis le pouvoir d'&#201;tat et que l'association du prol&#233;tariat ait fait assez de progr&#232;s non seulement dans un pays, mais aussi dans les principaux pays du monde (...) pour qu'au moins les forces productives d&#233;cisives soient concentr&#233;es entre les mains des prol&#233;taires (41). &#187; Rempli d'optimisme par les &#233;v&#233;nements de 1848-1850, il en arrivait &#224; voir dans l'expansion, encore &#224; ses d&#233;buts, du syst&#232;me capitaliste les pr&#233;misses d'un mode de pro&#173;duction socialiste et &#224; faire de la classe ouvri&#232;re, si faible encore, la force motrice de la r&#233;volution sociale. La conqu&#234;te du pouvoir politique jointe &#224; &#171; des empi&#233;tements despotiques sur le droit de propri&#233;t&#233; et les rapports de production bourgeois &#187; (42) permet&#173;traient de jeter les bases d'une soci&#233;t&#233; nouvelle.
Au cours de la r&#233;volution dite &#171; permanente &#187; par Marx (43) , un r&#244;le essentiel revient &#224; l'attitude du prol&#233;tariat et du parti ouvrier envers les &#171; d&#233;mocrates bourgeois &#187;. Dans L' &#171; Adresse du Comit&#233; Central &#224; la Ligue des communistes &#187; de mars 1859, Marx esquisse les grandes lignes d'une tactique qui constitue son premier apport &#224; l'id&#233;e des conseils. Il y d&#233;clare ceci : &#171; Pendant comme apr&#232;s comme apr&#232;s la lutte, les ouvriers doivent en toute occasion formuler leurs propres revendications &#224; c&#244;t&#233; des revendications des d&#233;mocrates bourgeois (...). Il faut qu'&#224; c&#244;t&#233; des nouveaux gouvernements officiels, ils &#233;tablissent en m&#234;me temps leurs gouvernements propres, soit sous forme d'organes dirigeants, de conseils municipaux, soit par des clubs ou des comit&#233;s d&#233;mocratiques, de fa&#231;on telle que les gouvernements d&#233;mocratiques bourgeois non seulement perdent aussit&#244;t l'appui des travailleurs mais encore se sentent de prime abord surveill&#233;s et menac&#233;s par des autorit&#233;s ayant derri&#232;re elles toute la masse des ouvriers. &#187; Marx invitait en outre les travailleurs &#224; s'alarmer et &#224; &#171; s'organiser en garde prol&#233;tarienne autonome, avec des chefs &#233;lus par eux-m&#234;mes et son propre &#233;tat-major &#233;galement &#233;lu par eux, et aux ordres non pas du pouvoir d'&#201;tat, mais des conseils municipaux r&#233;volutionnaires form&#233;s par les ouvriers (44). &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conseils municipaux, clubs ouvriers et autres organismes envisag&#233;s par Marx constituent aussi des comit&#233;s r&#233;volution&#173;naires, lesquels rendent la r&#233;volution &#171; permanente &#187; et ont pour mission de mettre en place un genre de &#171; double pouvoir &#187; aux c&#244;t&#233;s du gouvernement bourgeois. Il s'agit l&#224;, en fait, d'une remarquables anticipation du r&#244;le assum&#233; par les conseils d'ouvriers et soldats apr&#232;s la r&#233;volution russe de f&#233;vrier 1917, qui s'&#233;rigeaient en force autonome face au Gouvernement provisoire et poursuivaient une politique provisoire. Le programme r&#233;volu&#173;tionnaire &#233;nonc&#233; par Marx en 1850 vaut qu'on s'y arr&#234;te &#224; un autre titre encore. Dans la mesure o&#249; il oppose les conseils municipaux au gouvernement central bourgeois, il fait en apparence de son auteur un partisan d'une autogestion &#224; l'&#233;che&#173;lon local, &#233;chappant &#224; l'autorit&#233; de l'Etat centraliste. Pourtant, Marx en personne rejette cat&#233;goriquement cette interpr&#233;tation plausible &#224; premi&#232;re vue. Dans cette m&#234;me &lt;i&gt;Adresse&lt;/i&gt;, il met en effet l'accent sur la n&#233;cessit&#233; d'une coordination centralis&#233;e des clubs ouvriers par la Ligue des communistes. Le programme ouvrier, c'est l'un de ses articles essentiels, rejette la solution d&#233;mocratique des r&#233;publiques f&#233;d&#233;r&#233;es et se prononce pour un pouvoir fort. &#171; Les ouvriers doivent (...) essayer de r&#233;aliser la centralisation la plus absolue du pouvoir entre les mains de l'&#201;tat. Ils ne doivent pas se laisser d&#233;router par tout ce que les d&#233;mocrates leur racontent de la libert&#233; des communes, du gouvernement autonome (45) &#187;, etc. Aux yeux de Marx, les conseils municipaux r&#233;volutionnaires ne sont ni plus ni moins que des organismes tout provisoires de combat politique, destin&#233;s &#224; donner l'impulsion au mouvement, mais non &#224; servir d'agents privil&#233;gi&#233;s de la restructuration de la soci&#233;t&#233;, laquelle doit au contraire &#234;tre ex&#233;cut&#233;e par en haut, par le pouvoir d'&#201;tat centra&#173;liste prol&#233;tarien. Une antinomie subsiste malgr&#233; tout, en l'occur&#173;rence, entre l'institution d'organismes r&#233;volutionnaires locaux, pr&#233;conis&#233;e pour des raisons tactiques, et le centralisme prol&#233;ta&#173;rien. Cette antinomie, Marx ne chercha nullement &#224; la r&#233;soudre, peut-&#234;tre m&#234;me ne l'aper&#231;ut-il pas du tout. La Commune de Paris devait le confronter &#224; ce m&#234;me probl&#232;me, comme L&#233;nine le fut &#224; son tour en 1917.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marx n'avait ni pr&#233;vu ni pr&#233;par&#233; l'insurrection parisienne. Apr&#232;s la proclamation de la R&#233;publique en septembre 1870, il mettait en garde les travailleurs fran&#231;ais contre la tentation de &#171; renverser le nouveau gouvernement &#187; qui serait une &#171; folie d&#233;sesp&#233;r&#233;e &#187; (46). Mais d&#232;s que la r&#233;volution &#233;clata, Marx lui apporta un soutien sans r&#233;serve. Apr&#232;s l'&#233;crasement de la Commune, il r&#233;digea, au nom du Conseil g&#233;n&#233;ral de l'Interna&#173;tionale, une adresse sur &#171; La guerre civile en France &#187;, dat&#233;e du 30 mai 1871, laquelle proclamait que la cause des communards &#233;tait ins&#233;parable de la cause du prol&#233;tariat mondial. &#171; C'est ainsi que Marx s'est annex&#233; la Commune de 1871. Un ph&#233;no&#173;m&#232;ne historique bien curieux, car le soul&#232;vement communard n'&#233;tait ni politiquement ni doctrinairement l'&#339;uvre de Marx &#187;, comme le note &#224; bon droit l'historien Arthur Rosenberg (47).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut r&#233;sumer de la fa&#231;on suivante les th&#232;ses principales du texte de 1871 et ce que Marx et Engels eurent l'occasion de dire par la suite &#224; ce propos :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.Pour que la r&#233;volution, puisse triompher, il faut que le prol&#233;tariat d&#233;truise la machine de l'&#201;tat, Instrument de la classe dirigeante. &#171; La Commune, notamment, a fourni la preuve que la classe ouvri&#232;re ne peut pas simplement prendre possession du m&#233;canisme politique existant et le mettre en marche pour r&#233;aliser ses buts propres &#187;, &#233;crivait Marx dans la pr&#233;face qu'il donna en 1872 &#224; une r&#233;&#233;dition du &lt;i&gt;Manifeste commu&#173;niste&lt;/i&gt; (48).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.A l'arm&#233;e, &#224; la police et &#224; la bureaucratie devaient succ&#233;der une milice populaire arm&#233;e et une autogestion que les masses travailleuses exerceraient par le truchement de mandataires r&#233;vocables et contr&#244;lables, tenus de rendre des comptes &#224; tout moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.De l&#224; s'ensuit le refus du r&#233;gime parlementaire et du principe de la s&#233;paration des pouvoirs. A leur place se trou&#173;verait une instance aux fonctions simultan&#233;ment l&#233;gislatives, administratives et judiciaires. &#171; Au lieu de d&#233;cider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait &#171; repr&#233;senter &#187; et fouler aux pieds le peuple au Parle&#173;ment, le suffrage universel devait servir au peuple constitu&#233; en communes, comme le suffrage individuel sert &#224; tout autre employeur en qu&#234;te d'ouvriers et de personnel de direction pour son affaire (...). La Commune devait &#234;tre non pas un orga&#173;nisme parlementaire, mais un corps agissant, ex&#233;cutif et l&#233;gis&#173;latif &#224; la fois (49). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.A la base d'un &#201;tat de type &#171; Commune &#187;, il y a des com&#173;munes jouissant d'une tr&#232;s large autonomie administrative mais unifi&#233;es au sommet, selon une structure pyramidale. &#171; Le r&#233;gime de la Commune une fois &#233;tabli &#224; Paris et dans les centres secondaires, l'ancien gouvernement centralis&#233; aurait, dans les provinces aussi, d&#251; faire place au gouvernement des producteurs par eux-m&#234;mes (...). L'existence m&#234;me de la Commune impliquait, comme quelque chose d'&#233;vident, la libert&#233; municipale ; mais elle n'&#233;tait plus dor&#233;navant un obstacle au pouvoir d'&#201;tat, d&#233;sormais aboli (...). L'unit&#233; de la nation ne devait pas &#234;tre bris&#233;e, mais au contraire organis&#233;e par la Constitution communale (50). &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.L'&#201;tat de type &#171; Commune &#187; sert de voie de passage au communisme, &#224; la soci&#233;t&#233; sans classes, en tant qu'il abolit la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, socialise les moyens de production et organise l'&#233;conomie en fonction d'un plan d'ensemble, bref, en tant qu'il &#233;tablit le socialisme m&#251;ri au sein de la soci&#233;t&#233; capitaliste. Marx &#233;crivait &#224; ce propos en 1875 : &#171; Entre la soci&#233;t&#233; capitaliste et la soci&#233;t&#233; communiste se place la p&#233;riode de transformation r&#233;volu&#173;tionnaire de la premi&#232;re en la seconde. A quoi correspond une p&#233;riode de transition politique o&#249; l'&#201;tat ne saurait &#234;tre autre chose que la dictature r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat (51). &#187; Et, apr&#232;s la mort de Marx, Engels concluait en ces termes la pr&#233;face qu'il venait de r&#233;diger pour une r&#233;&#233;dition de &lt;i&gt;l'Adresse&lt;/i&gt;, tir&#233;e &#224; l'occasion du vingti&#232;me anniversaire de la Commune : &#171; Le philistin allemand a &#233;t&#233; r&#233;cemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prol&#233;tariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air ? Regardez la Commune de Paris. C'&#233;tait la dictature du prol&#233;tariat (52). &#187; Ces lignes mettent &#233;galement en relief la formule &#224; laquelle le marxisme devait r&#233;duire l'essence de la Commune. Un &#201;tat de ce type, comme Marx le proclamait dans &lt;i&gt;l'Adresse&lt;/i&gt; de 1871, n'&#233;tait autre que &#171; la forme politique enfin trouv&#233;e qui permettait de r&#233;aliser l'&#233;mancipation &#233;conomique du Travail (53) &#187;, la forme historique concr&#232;te de la dictature du prol&#233;tariat, stade de transition vers la soci&#233;t&#233; sans classes et le &#171; d&#233;p&#233;rissement de l'&#201;tat &#187; en g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si superficielle qu'elle soit, une comparaison de l'histoire effective de la Commune de Paris avec l'interpr&#233;tation marxienne suffit &#224; montrer que le tableau que Marx en donna est loin de recouvrir exactement la r&#233;alit&#233;. Dans la mesure o&#249; Marx exaltait certains traits du mouvement et en passait d'autres sous silence, ou les sollicitait dans son sens, il tra&#231;ait l'image d'une &#171; Com&#173;mune marxiste &#187; id&#233;alis&#233;e, destin&#233;e &#224; s'ins&#233;rer dans sa conception de l'Histoire et de la R&#233;volution. De son vivant m&#234;me, on reprocha &#224; Marx d'avoir &#171; usurp&#233; &#187; la Commune. Bakounine, le premier, souligna que Marx s'&#233;tait vu contraint par les faits de s'approprier le programme communard, oppos&#233; au sien, afin de maintenir sa position au sein de l'Internationale socialiste (54). Il est en effet hors de doute que le tableau de la r&#233;volution, esquiss&#233; dans l'Adresse du Conseil g&#233;n&#233;ral, ne s'accorde gu&#232;re avec les th&#232;ses que son auteur avait soutenues jusqu'alors. L'indique notamment le fait ind&#233;niable qu'il s'efforce de concilier les tendances fonci&#232;rement f&#233;d&#233;ralistes de la Commune avec la conception centraliste qu'il se formait de l'&#201;tat (55). Pour supprimer cette antinomie, Marx affirmait que le &#171; gouvernement des pro&#173;ducteurs par eux-m&#234;mes &#187; rendait superflu l'&#201;tat de type ancien et que la toute neuve &#171; unit&#233; de la nation &#187; permettait de surmonter la contradiction entre le centralisme et l'autogestion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voulant &#233;viter le plus possible de parler du caract&#232;re anti&#173;centraliste de la Commune, Marx et Engels, comme L&#233;nine le fit apr&#232;s eux plus express&#233;ment encore, ont mis l'accent sur les aspects n&#233;gateurs du mouvement, &#224; savoir : la &#171; destruction &#187; de l'actuel pouvoir d'&#201;tat bourgeois et la rupture avec le r&#233;gime parlementaire traditionnel. C'est en exaltant les caract&#233;ristiques formelles de la Commune (suppression de la bureaucratie de carri&#232;re ou r&#233;vocabilit&#233; des &#233;lus par les &#233;lecteurs, par exemple) que Marx jeta les bases de la cons&#233;cration de la commune et, par la suite, des soviets, comme seule forme de la dictature de classe du prol&#233;tariat. Et ce ne fut qu'apr&#232;s 1945 que ce concept c&#233;da la place &#224; la notion de &#171; d&#233;mocratie populaire &#187; ; ce ne fut qu'en 1956 que le XXe Congr&#232;s du Parti communiste sovi&#233;tique admit l'existence d'autres voies encore de &#171; passage au socia&#173;lisme &#187;, sans d'ailleurs renoncer pour autant &#224; la forme sovi&#233;&#173;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interpr&#233;tation marxienne de la Commune n'eut gu&#232;re un r&#244;le notable dans le cheminement de la pens&#233;e, propre aux partis socialistes de la IIe Internationale. Il fallut attendre la r&#233;volution bolchevique de 1917, la mise en place d'un &#201;tat des soviets et la lutte id&#233;ologique des bolcheviks contre les partis socialistes pour la voir devenir d'une actualit&#233; br&#251;lante. D'une part, les l&#233;ninistes en firent un argument massue pour justifier leurs th&#233;orie et pratique institutionnelles ; d'autre part, les marxistes antibolchevistes l'invoqu&#232;rent pour montrer &#224; quel point leurs adversaires avaient perverti le marxisme authentique. La controverse (56) tourna essentiellement autour de la question suivante : Que voulait dire Marx quand il disait de la Commune qu'elle repr&#233;sentait la forme de la dictature du prol&#233;tariat ? Tandis que les bolcheviks d&#233;signaient avant tout par ce terme l'octroi aux dirigeants de l'&#201;tat prol&#233;tarien de pouvoirs illimit&#233;s en vue d'abattre les ennemis de classe, les socialistes r&#233;formistes faisaient ressortir le caract&#232;re d&#233;mocratique de la Commune tel qu'il d&#233;coulait du suffrage universel et &#233;gal pour tous. Trotski avait certes raison de soutenir contre Kautsky que Marx avait mis l'accent non sur ce caract&#232;re d&#233;mocratique en g&#233;n&#233;ral, mais sur son contenu de classe (en tant que gouvernement ouvrier surtout (57). Mais il e&#251;t fallu aussi souligner que selon Marx, du moins en th&#233;orie, la dictature du prol&#233;tariat &#233;tait synonyme de la supr&#233;matie exerc&#233;e par la grande majorit&#233; du peuple sur une minorit&#233; d' &#171; exploiteurs &#187; (58). Ce furent en d&#233;fi&#173;nitive les r&#233;alit&#233;s de l'&#201;tat sovi&#233;tique bolchevik, se posant en h&#233;ritier l&#233;gitime de la Commune de Paris, qui pes&#232;rent d'un poids d&#233;cisif dans cet affrontement id&#233;ologique entre marxistes.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11. Cf. E. Bernstein, &lt;i&gt;Sozialismus und Demokratie in der grossen englischen R&#233;volution&lt;/i&gt; (3e &#233;d.), Stuttgart, 1919 ; W. Kottler, &lt;i&gt;Demokratie und R&#224;tegedanke in der grossen englischen R&#233;volution&lt;/i&gt; (Leipziger rechtswissenschaftliche Studien, vol. 15) ; E. B. Pasukanis, &#171; Cromwells Soldatenr&#224;te &#187; in &lt;i&gt;Aus der historischen Wissenschaft der Sovet-Union&lt;/i&gt; (Otto Hoetzsch &#233;d.), Berlin-K&#244;nigsberg, 1929, pp. 128-152.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12. Pasukanis, p. 133.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13. K. Korsch, &#171; &lt;i&gt;Revolution&#228;re Kommune&lt;/i&gt; &#187;, Die Aktion, 1929, 5-8, p. 176 [r&#233;&#233;d. in K. Korsch, &lt;i&gt;Schriften zur Sozialisierung&lt;/i&gt;, Francfort, 1969, p. 96 sqq. N.d.T.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14. La masse des publications consacr&#233;es &#224; la Commune parisienne de 1789-1794 est telle qu'on ne saurait en proposer ici quelque choix que ce soit. Retenons cependant l'expos&#233; d'ensemble qu'en a donn&#233; P. Kropotkine in &lt;i&gt;La Grande R&#233;volution 1789 - 1793&lt;/i&gt;, Paris, 1909. Cf. en outre l'&#233;tude ancienne mais riche en mat&#233;riaux de B. Becker, &lt;i&gt;Geschichte der revolution&#228;ren Pariser Kommune in den Jahren 1789 bis 1794&lt;/i&gt;, Brunswick, 1875. On trouvera aussi d'utiles pr&#233;cisions bibliographiques dans les contributions au &lt;i&gt;Festschrift fur A. Meusel&lt;/i&gt; (Berlin, 1956) d'A. Soboul, &#171; An den Ursprungen der Volksdemokratie. Politische Aspekte der Sansculottendemokratie im Jahre II &#187; (pp. 131-151) et de W. Markov, &#171; &#219;ber das Ende der Pariser Sansculottenbewegung &#187; (pp. 152-183).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15. Kropotkine, p. 685.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16. Pour des r&#233;f&#233;rences bibliographiques, cf. Mautner, pp. 278 sqq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17. K. Marx &lt;i&gt;Les Luttes de classes en France&lt;/i&gt;, Paris, 1946, p. 34.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18. Telle est la pens&#233;e directrice de l'ouvrage pr&#233;cit&#233; de M. Buber, &lt;i&gt;Pfade in Utopia&lt;/i&gt;. Cf. en outre : T. Ramm, &lt;i&gt;Die grossen Sozialisten als Rechts &#8212; und Sozialphilosophen. I : Die Vorla&#252;fer. Die Theoretiker das Endstadium&lt;/i&gt;, Stuttgart, 1955 ; G. D. H. Cole, &lt;i&gt;A History of Socialist Thought. I : The Forerunners. 1789-1850 ; II : Marxism and Anarchism. 1850-1890&lt;/i&gt;, Londres, 1953-1954 ; M. Nettlau, &lt;i&gt;Der Anarchismus von Proudhon zu Kropotkin&lt;/i&gt;, Berlin, 1927.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19. O. Seeling, &lt;i&gt;Der R&#228;tegedanke und seine Verwicklichung in Sowjetrussland&lt;/i&gt;, Berlin, 192,5, p. 37.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 : P. Heintz, &lt;i&gt;Die Autorit&#228;tsproblematik bei Proudhon&lt;/i&gt;, Cologne, 1956 (avec une bibliographie des &#339;uvres de et sur Proudhon) ; cf. aussi les ouvrages pr&#233;cit&#233;s de Nettlau, de Cole (I, pp. 201-218) et de Buber (pp. 46-67) de m&#234;me que : E. Thier, &#171; Marx und Proudhon &#187;, &lt;i&gt;Marxismusstudien&lt;/i&gt; (z. Folge), Tubingue, 1957, pp. 120- 150.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21. Heintz, p. 13.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22. P.-J. Proudhon, &lt;i&gt;Du principe f&#233;d&#233;ratif&lt;/i&gt;, Paris, 1868, pp. 83-84.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23. Ainsi Proudhon faisait-il en 1864 ce tableau proph&#233;tique du centralisme communiste : &#171; Une d&#233;mocratie compacte, fond&#233;e en apparence sur la dicta&#173;ture des masses, mais o&#249; les masses n'ont de pouvoir que ce qu'il en faut pour assurer la servitude universelle, d'apr&#232;s les formules et les maximes suivantes, emprunt&#233;es &#224; l'ancien absolutisme : indivision du pouvoir ; centra&#173;lisation absorbante ; destruction syst&#233;matique de toute pens&#233;e individuelle, corporative et locale, r&#233;put&#233;e scissionnaire ; police inquisitoriale &#187; (P.-J. Prou&#173;dhon, &lt;i&gt;De la capacit&#233; politique des classes ouvri&#232;res&lt;/i&gt;, Paris, 1924, p. 115).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24. Sur la connexion des id&#233;es de Proudhon avec l'autogestion ouvri&#232;re yougoslave, cf. V. Meier, &lt;i&gt;Dos neue jugoslawische Wirtschaftssystem&lt;/i&gt;, Zurich, 1956, pp. 103-104.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25. Sur Bakounine, cf. l'ouvrage de P. Scheibert, &lt;i&gt;Von Bakunin zu Lenin&lt;/i&gt;. I (coll. Studien sur Geschichte Osteuropas, vol. III), Leyde, 1956 (dont les deux derniers volumes sont en pr&#233;paration) ; on y trouvera p. 133, n. 1, des indica&#173;tions relatives aux &#339;uvres de Bakounine. Pour une biographie, cf. E. N. Carr, &lt;i&gt;Michael Bakunin&lt;/i&gt;, Londres, 1937, et, pour une anthologie des &#233;crits politiques de l'anarchiste russe, G. P. Maximoff, &lt;i&gt;The Political Philosophy of Bakunin. Scientific Anarchism&lt;/i&gt;, Glencoe, Illinois, 1953.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26. R&#233;imprim&#233; in&lt;i&gt; La Premi&#232;re Internationale. Recueil de documents&lt;/i&gt; (&#233;d. J. Freymond), II, Gen&#232;ve, 1962, p. 472.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27. Lettre de Bakounine &#224; Albert Richard (ier avril 1870) ; cit&#233;e in A. Ri&#173;chard, &#171; Bakounine et l'Internationale &#224; Lyon &#187;, Revue de Paris, Ier septembre 1896, pp. 127-133.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28. Freymond, p. 174.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29. M. Bakounine, &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt;, (&#233;d. J. Guillaume), VI, Paris, 1913, p. 396.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;30. M. Bakounine, &lt;i&gt;&#201;tatisme et anarchie&lt;/i&gt; (trad. M. Body) in Archives Bakou&#173;nine (&#233;d. A. Lehning), III, Amsterdam, 1967, p. 349.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;31. G. del Bo a dress&#233; une bibliographie tr&#232;s &#233;tendue de l'histoire de la Commune in &lt;i&gt;Movimento Operaio, IV&lt;/i&gt; (nouvelle s&#233;rie), 1952, pp. 104-153. Le recueil anonyme &lt;i&gt;Pariser Kommune 1871. Berichte und Dokumente von Zeitgenossen&lt;/i&gt;, Berlin, 1931, offre un choix de textes comment&#233;s Cf. en outre B. Becker, &lt;i&gt;Geschichte und Th&#233;orie der Pariser revolution&#228;ren Kommune des Jahres 1871,&lt;/i&gt; Leipzig, 1879 ; P. Lissagaray, &lt;i&gt;Histoire de la Commune de 1871&lt;/i&gt;, Bruxelles, 1876 (trad. ail. 1879) ; F. Jellinek, &lt;i&gt;The Paris Commune of 1871&lt;/i&gt;, Londres, 1937 ; H. K&#339;chlin, &lt;i&gt;Die Pariser Kommune im Bewusstsein ihrer Anh&#228;nger&lt;/i&gt;, Baie, 1950.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;32. &lt;i&gt;Pariser Kommune&lt;/i&gt;, p. 367 sqq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;33. Pour une liste des membres de la Commune, donnant la profession et l'appartenance politique de chacun d'eux, cf. &lt;i&gt;Panser Kommune&lt;/i&gt;, pp. 439-441.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;34. Lissagaray (Paris, s. d. [1896]), p. 176,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;35. &lt;i&gt;Pariser Kommune&lt;/i&gt;, pp. 243-245.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;36. Cf. la &#171; Proclamation au peuple fran&#231;ais &#187; du 19 avril 1871, in &lt;i&gt;Pariser Kommune&lt;/i&gt;, pp. 281-282.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;37. Ibid., p. 216.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;38. Lettre &#224; Kugelmann du 17 avril 1871 ; K. Marx, Lettres &#224; Kugelmann, Paris, 1930, p. 164.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;39. Cf. T. Ramm, &#171; Die k&#252;nftige Gesellschaftsordnung nach der Th&#233;orie von Marx und Engels &#187;, &lt;i&gt;Marxismusstudien&lt;/i&gt;, 1957, PP- 77 II9 ; (Anonyme) &lt;i&gt;Der R&#228;tegedanke ah Staatstheorie und seine Keime in den Schriften von Karl Marx und Friedrich Engels&lt;/i&gt;, s. 1., n. d.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;40. K. Marx, &lt;i&gt;Le Manifeste communiste&lt;/i&gt; (trad. J. Molitor), Paris, 1934, p. 94.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;41. K. Marx, &#171; Adresse du Comit&#233; central &#224; la Ligue &#187;, in Karl Marx devant les jur&#233;s de Cologne... (trad. J. Molitor), Paris, 1939 (ci-apr&#232;s abr&#233;g&#233; en : Adress&#233;), p. 238.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;42. &lt;i&gt;Le Manifeste communiste&lt;/i&gt;, p. 93.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;43. C'est sur ce terrain que se situait Trotski) en &#233;laborant sa c&#233;l&#232;bre th&#233;orie de la &#171; r&#233;volution permanente &#187;. En fait, la sentence pr&#233;cit&#233;e de Marx contient en germe le programme r&#233;volutionnaire de Trotski.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;44. &lt;i&gt;Adresse&lt;/i&gt;, pp. 241-243.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;45. &lt;i&gt;Adresse&lt;/i&gt;, p. 246.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;46. K. Marx. &lt;i&gt;La Guerre civile en France&lt;/i&gt;, Paris, 1953, p. 289.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;47. Rosenberg, p. 31.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;48. &lt;i&gt;Le Manifeste communiste&lt;/i&gt;, pp. 40-41,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;49. &lt;i&gt;La Guerre civile en France&lt;/i&gt;, p. 41 sqq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;50. &lt;i&gt;La Guerre civile en France&lt;/i&gt;, p. 42 sqq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;51. &#171; Gloses marginales au programme du parti ouvrier allemand &#187; in K. Marx et F. Engels, &lt;i&gt;Programmes socialistes&lt;/i&gt; (trad. Bracke), Paris, 1947, p. 34.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;52. &lt;i&gt;La Guerre civile en France&lt;/i&gt;, pp. 301-302.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;53. Ibid. p. 45.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;54. Karl Korsch a mis en relief la probl&#233;matique de la conception marxienne dans deux essais sur &#171; La Commune r&#233;volutionnaire &#187; (&lt;i&gt;Die Aktion&lt;/i&gt;, 1929, 5-8, et 1931, 3-4). [Cf. aussi la r&#233;&#233;dition signal&#233;e ante, n. 8, pp. 91-108.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;55. Voir ante, n. 45.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;56. Citons parmi les ouvrages antibolchevistes ceux de Karl Kautsky : &lt;i&gt;Die Diktatur des Prol&#233;tariats&lt;/i&gt;, Vienne, 1918, et &lt;i&gt;Terrorisme et communisme, contribution &#224; l'histoire des r&#233;volutions&lt;/i&gt; (trad. N. Stoupchak), Paris, s. d.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;57. L. Trotsky, &lt;i&gt;Terrorisme et communisme&lt;/i&gt;, Petrograd, 1920, pp. 113-114.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;58. Cf. W. Mautner &#034; Zur Geschichte des Begriffs der Diktatur des Pro&#173;l&#233;tariats &#187;, &lt;i&gt;Archiv f&#252;r die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiterbewegung&lt;/i&gt;, XII, 1926, pp. 280-283.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les Soviets en Russie, 1905 - 1921 (1/2)</title>
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		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
		<dc:subject>Organisation politique</dc:subject>
		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cup&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Autogestion</dc:subject>
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		<dc:subject>Mouvements sociaux</dc:subject>
		<dc:subject>Livre</dc:subject>
		<dc:subject>Oligarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Anweiler O.</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volutions russes (1905 / 1917)</dc:subject>
		<dc:subject>Empire</dc:subject>

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&lt;p&gt;Pr&#233;face et premier chapitre du livre d'Oscar Anweiler &#171; Les Soviets en Russie, 1905 - 1921 &#187;, (NRF, 1972), Gallimard, 1997 Premi&#232;re partie : Pr&#233;face ; Introduction ; Probl&#233;matique de la notion de conseil Seconde partie : Les pr&#233;c&#233;dents historiques ; les pr&#233;curseurs th&#233;oriques ; Marx et la Commune Pr&#233;face Par P. Brou&#233; Oskar Anweiler &#233;crit ici m&#234;me, en t&#234;te de ce volume, &#224; la date du 7 janvier 1971, qu'il peut para&#238;tre &#171; discutable, &#224; premi&#232;re vue, d'offrir telle quelle au public (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pr&#233;face et premier chapitre du livre d'Oscar Anweiler &#171; Les Soviets en Russie, 1905 - 1921 &#187;, (NRF, 1972), Gallimard, 1997&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re partie : Pr&#233;face ; Introduction ; Probl&#233;matique de la notion de conseil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?430-les-soviets-en-russie-1905-1921-2' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Seconde partie : Les pr&#233;c&#233;dents historiques ; les pr&#233;curseurs th&#233;oriques ; Marx et la Commune&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pr&#233;face&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Par P. Brou&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oskar Anweiler &#233;crit ici m&#234;me, en t&#234;te de ce volume, &#224; la date du 7 janvier 1971, qu'il peut para&#238;tre &#171; discutable, &#224; premi&#232;re vue, d'offrir telle quelle au public la traduction d'un ouvrage paru il y a maintenant une bonne dizaine d'ann&#233;es &#187;. Une excessive modestie et sans doute une l&#233;gitime reconnaissance pour l'&#233;diteur fran&#231;ais qui a compris l'importance de son travail emp&#234;chent l'auteur de poser le probl&#232;me dans ses v&#233;ritables termes : ce qui est scandaleux, c'est que le public fran&#231;ais ne dispose, sur l'ensemble du mouvement des soviets, en Russie et dans les autres pays, que du seul ouvrage d'Oskar Anweiler, et ce plus de onze ans apr&#232;s sa premi&#232;re &#233;dition en langue allemande, et qu'aucune &#233;tude parue depuis n'ait eu suffi&#173;samment de poids pour le faire d&#233;cid&#233;ment vieillir. Preuve suffisante, nous semble-t-il, que c'est bel et bien un sujet tabou &#8212; ce que beau&#173;coup reconnaissent au moins tacitement &#8212; qui est abord&#233; dans ces pages denses et document&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des grands m&#233;rites de l'ouvrage d'Oskar Anweiler est sans aucun doute de d&#233;truire l'association couramment &#233;tablie entre la notion de &#171; soviet &#187; et celle de &#171; bolchevisme &#187; &#8212; et ce d'autant plus que cette derni&#232;re est souvent charg&#233;e de contenus fort diff&#233;rents suivant les options politiques de ceux qui l'utilisent, y compris dans des travaux historiques. Car il est incontestable, et amplement d&#233;montr&#233; par ce livre, que &#171; les conseils eurent une origine autonome &#187; et que ce n'est qu'&#224; une certaine &#233;tape de leur d&#233;veloppement qu'ils prirent leur place dans un &#171; syst&#232;me nouveau &#187; li&#233; &#224; la th&#233;orie de L&#233;nine sur l'&#201;tat et la R&#233;volution. Cela ne donne que plus de relief au fait incontestable qu'il s'agit l&#224;, selon l'expression de l'auteur, d'une &#171; continuit&#233; &#224; la fois historique et th&#233;orique dont la r&#233;volution russe constitue la pi&#232;ce ma&#238;tresse &#187;. La probl&#233;matique des conseils ne saurait donc &#234;tre abord&#233;e aujourd'hui du seul point de vue de l'histoire &#233;v&#233;nementielle de la Russie, mais elle ne saurait non plus &#234;tre arbitrairement d&#233;tach&#233;e de la r&#233;volution de 1917 et de son cours concret pour devenir l'&#233;tude d'une id&#233;e, d'un &#171; mythe des conseils &#187; dont l'apparition puis le d&#233;veloppement en Russie n'auraient &#233;t&#233; que le fruit d'une s&#233;rie de hasards surprenants et inexplicables, voire d'occasions saisies par des politiciens astucieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oskar Anweiler a retrac&#233; &#224; grands traits, depuis l'aube des temps modernes, les mouvements pr&#233;curseurs, les premi&#232;res tentatives pour instaurer et mettre en pratique une &#171; d&#233;mocratie directe &#187; des classes exploit&#233;es, &#224; travers les deux grandes r&#233;volutions bourgeoises, anglaise et fran&#231;aise, et, bien entendu, la Commune de Paris de 1871. Chemin faisant, il a soulign&#233;, nuanc&#233;, approfondi, critiqu&#233; les id&#233;es re&#231;ues, pr&#233;sent&#233; des mat&#233;riaux nouveaux. Il a en particulier soulign&#233; &#224; juste titre le faible poids, dans la th&#233;orie et la pratique de ses disciples &#224; l'&#233;poque de la splendeur de la social-d&#233;mocratie, des conceptions et analyses de Karl Marx sur l'&#201;tat &#224; partir de l'exp&#233;rience de la Commune de Paris. C'est en effet le mouvement propre &#8212; et largement ind&#233;pendant de toute th&#233;orie &#8212; des travail&#173;leurs russes qui les a port&#233;s &#224; construire puis &#224; g&#233;n&#233;raliser leurs soviets, et qui devait donc remettre au premier plan de la th&#233;orie les notions fondamentales d' &#171; &#201;tat ouvrier &#187;, &#171; &#201;tat &#224; bon march&#233; &#187;, &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187;, en un mot, int&#233;grer cette r&#233;alit&#233; nouvelle de l'orga&#173;nisation au combat des ouvriers, puis des paysans et soldats russes, dans une interpr&#233;tation th&#233;orique globale du monde contemporain et des formes que rev&#234;tait d&#233;j&#224; et devait rev&#234;tir la r&#233;volution prol&#233;&#173;tarienne au XXe si&#232;cle.
Il est particuli&#232;rement important de constater que ni les mencheviks &#8212; et moins encore les bolcheviks &#8212; ni quelque autre courant n'avaient pressenti, dans ces conseils de d&#233;put&#233;s ouvriers qui se r&#233;pan&#173;daient dans l'immensit&#233; de l'empire des tsars en 1905, un ph&#233;nom&#232;ne radicalement nouveau. Trotski, favoris&#233; sans doute et par sa position marginale et par l'exp&#233;rience directe qu'il v&#233;cut &#224; la t&#234;te du plus important des soviets de cette premi&#232;re r&#233;volution, fut le premier &#224; au moins pressentir le caract&#232;re neuf et la port&#233;e de ces organismes de masse, n&#233;s de l'action des masses, leur signification proprement r&#233;volutionnaire, &#224; travers les fonctions de pouvoir qu'ils avaient &#233;t&#233; in&#233;luctablement amen&#233;s &#224; assumer. Apr&#232;s lui, et loin du sol russe, ce sont des hommes moins marqu&#233;s par l'exp&#233;rience concr&#232;te, mais disposant de plus de recul et plus port&#233;s aux g&#233;n&#233;ralisations th&#233;oriques, un Anton Pannekoek ou un Daniel De L&#233;on, qui &#233;laborent les premi&#232;res &#233;bauches de ce que sera, quelques ann&#233;es plus tard, sous la plume de L&#233;nine, la th&#233;orie de l'&#201;tat et la R&#233;volution. L&#224; encore, c'est &#224; l'&#233;cole de la vie &#8212; la retentissante faillite de la Seconde Internationale &#8212; que L&#233;nine a &#233;prouv&#233; la n&#233;cessit&#233; de revenir en arri&#232;re afin de v&#233;rifier le chemin parcouru et de chercher dans la th&#233;orie marxiste de son temps les racines d'un cataclysme d'une telle ampleur. L'arme de sa critique devait rejoindre en 1917 la critique port&#233;e les armes &#224; la main par les masses russes. C'est de cette double dimension que na&#238;t ce ph&#233;nom&#232;ne unique dans l'histoire, l'&#201;tat des soviets. Les outils dont nous disposons, l'objectif m&#234;me de la recherche sans aucun doute, interdisent d'affirmer que le facteur fondamental unique de son apparition &#233;tait la constitution, en 1905, de comit&#233;s de gr&#232;ve &#233;lus devenus des soviets, ou la simple r&#233;flexion th&#233;orique de L&#233;nine : c'est la combinaison de l'un et de l'autre, et de bien d'autres facteurs, qui en explique la gen&#232;se, non un encha&#238;nement m&#233;canique de causes et d'effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tude men&#233;e ici jusqu'en 1921 par Oskar Anweiler de ce qu'il faut bien appeler la &#171; d&#233;g&#233;n&#233;rescence &#187; des soviets institutionnalis&#233;s m&#233;riterait sans doute une discussion longue et approfondie dont la place n'est malheureusement pas ici. La r&#233;pression par les bolche&#173;viks de l'insurrection de Cronstadt marque-t-elle la fin des soviets &#171; d&#233;mocratiques &#187;, ou bien cette insurrection elle-m&#234;me n'en est-elle que l'un des signes les plus &#233;clatants ? Apr&#232;s quatre ann&#233;es de r&#233;vo&#173;lution, dont trois de guerre civile venus s'ajouter &#224; plus de trois ans de guerre mondiale, n'est-il pas n&#233;cessaire de recourir &#224; un ensemble plus complexe d'explications proprement historiques pour rendre compte du fait que ces organismes vivants se soient, au fil des ans, transform&#233;s en coquilles vides, comme le reconnaissent d&#233;j&#224; plus de deux ans avant Cronstadt, les dirigeants bolcheviques eux-m&#234;mes ? Trotski, dans des pages admirables de son &lt;i&gt;Histoire de la R&#233;volution russe&lt;/i&gt;, fort bien utilis&#233;e d'ailleurs par Oskar Anweiler, a montr&#233; avec beaucoup de pr&#233;cision que les soviets connurent, entre f&#233;vrier et octobre 1917, sous la direction des socialistes conciliateurs, une p&#233;riode d'an&#233;mie. Il a &#233;galement rappel&#233; apr&#232;s L&#233;nine combien, pendant des mois, les bolcheviks avaient mis&#233; sur un d&#233;veloppement pacifique de la r&#233;volution par le passage du pouvoir entre les mains des soviets dont il n'a pas d&#233;pendu d'eux seuls qu'il ne se r&#233;alis&#226;t pas sous cette forme. La disparition graduelle, &#224; partir de 1918, des &#233;lus mencheviks ou S. R. des soviets de tout niveau, minutieusement d&#233;crite par Oskar Anweiler, ne s'explique pas tant en r&#233;alit&#233; par une volont&#233; de &#171; totalitarisme &#187; de la part des bolcheviks que par le choix op&#233;r&#233; par ces partis conciliateurs, l'alignement de la majorit&#233; de leurs dirigeants sur les partisans de l'Assembl&#233;e constituante, leur passage de l'autre c&#244;t&#233; de la barri&#232;re de classe, en l'occurrence vers les lignes adverses du front de la guerre civile la plus impitoyable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oskar Anweiler a analys&#233; dans des pages remarquables le ph&#233;&#173;nom&#232;ne historique de la R&#233;volution russe, la combinaison du mouve&#173;ment des masses russes pour la satisfaction de leurs revendications les plus profondes par le moyen de l'action directe qui &#233;tait aussi du coup d&#233;mocratie directe, avec la th&#233;orie dont s'armait en mar&#173;chant un parti qui s'&#233;tait ant&#233;rieurement fix&#233; comme objectif, entre autres pour la satisfaction de ces revendications, le renversement du r&#233;gime social et politique existant. Ce faisant, il a ouvert une voie : c'est une t&#226;che immense qui attend l&#224; savants et chercheurs, histo&#173;riens et politistes, voire militants. Le &#171; bolchevisme &#187; en tant que th&#233;o&#173;rie a &#233;t&#233; appliqu&#233; par d'autres que les dirigeants du parti de 1917, &#224; d'autres r&#233;alit&#233;s que celles de la Russie entre 1917 et 1921. Le mouvement des masses a su se couler ailleurs qu'en Russie dans des formes d'organisation tendant &#224; r&#233;aliser la d&#233;mocratie directe des travailleurs, c'est-&#224;-dire leur propre pouvoir, &#224; partir de leur lieu de travail. Mais ni dans ces cas, ni dans les autres, l'histoire n'a abouti &#224; la naissance &#8212; ou plut&#244;t &#224; la construction &#8212; d'un nouvel &#201;tat ouvrier, d'un nouvel &#201;tat de type proprement &#171; sovi&#233;tique &#187;. Et ce n'est pas par des g&#233;n&#233;ralit&#233;s finalement abstraites sur les &#171; par&#173;ticularit&#233;s russes &#187; que l'on peut esquiver les questions concr&#232;tes pos&#233;es &#224; ce propos par l'histoire de notre si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car le mouvement &#171; sovi&#233;tique &#187; &#8212; au sens propre du terme &#8212; s'est poursuivi bien au-del&#224; des ann&#233;es 1917-192I et de la Russie proprement dite, et d'abord dans l'entre-deux-guerres mondiales. Les &lt;i&gt;Arbeiter-und Soldatenr&#228;t&lt;/i&gt; de de novembre 1918 en Allemagne ne diff&#232;rent en d&#233;finitive des soviets de f&#233;vrier que par le r&#244;le beaucoup plus important qu'y jouent initialement les &#233;l&#233;ments les plus ouverte&#173;ment r&#233;volutionnaires, partisans conscients de la &#171; r&#233;publique des conseils &#187;. Si leur premier congr&#232;s panallemand, en d&#233;cembre de la m&#234;me ann&#233;e, choisit, selon l'expression d'un des th&#233;oriciens du &lt;i&gt;R&#228;te-system&lt;/i&gt;, le social-d&#233;mocrate ind&#233;pendant Ernst D&#226;umig, de m&#233;riter d'&#234;tre appel&#233; le &#171; club du suicide &#187;, ce sont encore de v&#233;ritables soviets qui surgissent sous des &#233;tiquettes nouvelles, en Saxe, dans la Ruhr et les principales r&#233;gions ouvri&#232;res, en riposte au putsch de Kapp en mars 1920, comme &#233;l&#233;ments d'un nouveau pouvoir, b&#226;ti par les travailleurs et reposant sur eux, disposant de sa propre arm&#233;e ou milice, de ses propres forces de police, de sa justice et battant sa pro&#173;pre monnaie. Au cours des ann&#233;es suivantes, bien qu'ils ne constituent dans la typologie des conseils qu'une cat&#233;gorie particuli&#232;re, les conseils d'usine, les &lt;i&gt;Betriebsr&#228;te&lt;/i&gt;, vont jouer un r&#244;le politique sp&#233;cifique suffisamment important pour qu'en d&#233;pit des r&#233;serves de Zinoviev et de quelques autres, les plus hautes instances du parti russe et de l'Internationale d&#233;cident de les utiliser comme premier cadre institutionnel du nouveau pouvoir dans cette Allemagne sovi&#233;tique qu'ils entendent construire &#224; partir de l'insurrection d'octobre 1923.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'autre extr&#233;mit&#233; du vieux continent, moins de deux ans plus tard, le comit&#233; de gr&#232;ve de Canton-Hong-Kong &#8212; n&#233;, lui aussi, sous la forme &#233;l&#233;mentaire d'une direction centralis&#233;e de gr&#233;vistes de plusieurs entreprises &#8212; devient un v&#233;ritable soviet dont l'autorit&#233; s'oppose &#224; celle de l'occupant britannique comme du gouvernement de Canton. L'Espagne &#8212; dans sa province asturienne pendant les derniers jours de l'insurrection ouvri&#232;re d'octobre 1934, puis sur l'ensemble du territoire &#171; loyaliste &#187; &#224; l'&#233;t&#233; 1936 &#8212; se couvre elle aussi d'un r&#233;seau serr&#233; d'organisations dans lesquelles un observa&#173;teur averti comme Franz Borkenau n'a aucune peine &#224; saisir imm&#233;&#173;diatement l'essence &#171; sovi&#233;tique &#187; &#8212; ou tout au moins &#171; pr&#233;sovi&#233;tique &#187; &#8212; sous le kal&#233;idoscope des titres diff&#233;rents, &lt;i&gt;comit&#233;s, juntas&lt;/i&gt;, ou simplement &lt;i&gt;consejos&lt;/i&gt;. L&#224;, comme dans l'Allemagne de 1920, comme dans la Chine dix ans auparavant, ce sont les n&#233;cessit&#233;s imm&#233;diates d'un combat pour la vie m&#234;me du mouvement ouvrier et de ses organisations traditionnelles qui imposent cette forme d'organisation et de combat. C'est cet enjeu qui fait d'eux des organismes de dualit&#233; de pouvoir, d'un pouvoir ouvrier authentique m&#234;me si la &#171; d&#233;mocratie des conseils &#187; ne s'y refl&#232;te pas avec la pr&#233;&#173;cision arithm&#233;tique souhait&#233;e par les th&#233;oriciens du &#171; syst&#232;me des conseils &#187;. Dans tous ces cas, ces organismes de type sovi&#233;tique ne survivent pas &#224; la conjoncture pr&#233;cise, au danger pressant qui avaient provoqu&#233; leur apparition. Dans tous ces cas, partis et syndi&#173;cats, apr&#232;s avoir subi plut&#244;t que tol&#233;r&#233; l'apparition des soviets s'empressent de leur conf&#233;rer solennellement le caract&#232;re provisoire et honoraire que les social-d&#233;mocrates d'Ebert avaient r&#233;serv&#233; en 1918 aux conseils allemands : les ministres anarchistes signeront eux aussi les d&#233;crets de dissolution dans l'Espagne r&#233;publicaine de ces conseils que n'y avait d&#233;fendu aucun parti bolchevique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement de constitution des conseils ouvriers, amorc&#233; par la naissance des soviets de d&#233;put&#233;s en Russie, ne cesse pas de se manifester au cours des ann&#233;es qui suivent la R&#233;volution russe, mais tout se passe d&#233;sormais comme s'il n'&#233;tait plus qu'un courant, toujours puissant, certes, mais souterrain, explosant dans des circonstances donn&#233;es qui ne sont pas toutes des situations pr&#233;r&#233;volutionnaires, mais pour s'effacer presque aussit&#244;t, sans r&#233;ellement r&#233;sister. Cette inconstance va d&#233;jouer bien des esp&#233;rances et des calculs strat&#233;giques. Apr&#232;s la chute de la monarchie espagnole, les organes de presse de l'Internationale communiste, la &lt;i&gt;Pravda&lt;/i&gt; comme &lt;i&gt;Inprekorr&lt;/i&gt;, annoncent comme d&#233;j&#224; r&#233;alis&#233;e la naissance de soviets qui pourtant n'existent et n'existeront pas dans cette p&#233;riode. Dans une lettre, encore in&#233;&#173;dite, adress&#233;e le 1er septembre 1931 &#224; son ami Andr&#233;s Nin, L&#233;on Trotski avoue m&#234;me sa perplexit&#233; : &#171; Je me demande parfois pour&#173;quoi il n'y a pas de soviets en Espagne... &#187; // tente pourtant de r&#233;pon&#173;dre &#224; sa propre question, et les &#233;l&#233;ments qu'il avance, non sans pru&#173;dence, m&#233;ritent d'&#234;tre examin&#233;s. Il &#233;crit : &#171; // semble que le mot d'ordre des &#171; &lt;i&gt;juntas&lt;/i&gt; &#187; soit li&#233; dans l'esprit des ouvriers espagnols &#224; celui des soviets, et que, pour cette raison, il leur semble trop dur, trop d&#233;cisif, trop &#171; russe &#187;. C'est-&#224;-dire qu'ils le consid&#232;rent avec des yeux diff&#233;rents de ceux des ouvriers russes &#224; la m&#234;me &#233;tape. Ne som&#173;mes-nous pas ici confront&#233;s &#224; un paradoxe historique, dans lequel nous voyons l'existence de soviets en Russie agir comme un facteur qui paralyse la cr&#233;ation de soviets dans d'autres pays r&#233;volution&#173;naires ? &#187; Mais cette application &#8212; fondamentalement correcte &#8212; de la &#171; loi du d&#233;veloppement combin&#233; &#187; au mouvement organique des masses ouvri&#232;res et paysannes ne le satisfait pas enti&#232;rement, et il poursuit en revenant sur l'exp&#233;rience de Russie : &#171; Nous n'avons pas r&#233;ussi en Russie &#224; cr&#233;er des soviets que parce qu'ils &#233;taient r&#233;clam&#233;s, non seulement par nous, mais aussi par les mencheviks et les social-r&#233;volutionnaires, bien que &#8212; c'est &#233;vident &#8212; ces derniers aient eu &#224; l'esprit d'autres objectifs. &#187; 'Et cette remarque le conduit &#224; cette constatation, capitale pour qui a lu avec attention l'ouvrage d'Oskar Anweiler : &#171; Nous ne pouvons pas cr&#233;er de soviets en Espagne pr&#233;ci&#173;s&#233;ment parce que ni les socialistes ni les syndicalistes n'en veulent. Cela signifie que le front unique et l'unit&#233; d'organisation avec la majorit&#233; de la classe ouvri&#232;re ne peuvent pas &#234;tre r&#233;alis&#233;s sur ce mot d'ordre. &#187; Et il conclut en conseillant &#224; Nin d'accorder la plus extr&#234;me attention &#224; ce que disent de cette question les ouvriers espagnols, et &#224; se demander si ce n'est pas par le biais des &#171; comit&#233;s d'usine &#187; &#8212; organes d'un contr&#244;le de la production r&#233;clam&#233; &#233;galement par les socialistes &#8212; que pourrait, &#224; d&#233;faut de soviets, passer le rassemble&#173;ment de tous les travailleurs, organis&#233;s ou non, au sein d'organismes suffisamment souples pour leur permettre d'y exprimer directement leurs aspirations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La remarque, valable pour l'Espagne dans les conditions qui sont les siennes &#224; cet &#233;t&#233; de 1931, est riche en hypoth&#232;ses f&#233;condes. Avant la R&#233;volution d'Octobre, la forme sovi&#233;tique a en d&#233;finitive ralli&#233; autour d'elle, &#224; des degr&#233;s divers d'enthousiasme et de d&#233;termi&#173;nation, dans des optiques et avec des objectifs certes diff&#233;rents, l'en&#173;semble des organisations ouvri&#232;res dont aucune en tout cas ne l'a ouvertement et obstin&#233;ment combattue. Mais il n'en est plus de m&#234;me dans aucune partie du monde apr&#232;s la victoire de la R&#233;volution d'Octobre et la naissance de l'&#201;tat sovi&#233;tique. Le danger est d&#232;s lors appr&#233;ci&#233; &#224; sa juste mesure non seulement par les classes dirigeantes mais par les organisations m&#234;mes qui, dans le cadre social et politi&#173;que ancien, exercent l'h&#233;g&#233;monie sur les classes laborieuses et par l&#224; s'int&#232;grent &#224; un syst&#232;me qu'elles n'ont plus d&#233;sormais l'intention de d&#233;truire mais seulement de r&#233;former. L'exemple allemand est l&#224; encore sans doute le plus &#233;clairant : contre la menace de cette &#171; R&#233;publique socialiste allemande des Conseils &#187; &#8212; que Karl Lieb-knecht, vendant pr&#233;matur&#233;ment la peau de l'ours, a proclam&#233;e le 9 novembre du balcon du palais imp&#233;rial &#8212; la bourgeoisie allemande, les &lt;i&gt;Junker&lt;/i&gt;, toutes les couches &#224; leur service et &#224; celui de l'&#201;tat imp&#233;rial, se d&#233;guisent du jour au lendemain en &#171; d&#233;mocrates &#187;, partisans du suffrage universel &#233;gal, direct et secret, sont pr&#234;tes &#224; imposer les armes &#224; la main l'&#233;lection imm&#233;diate d'une Assembl&#233;e constituante qui offre &#224; leur domination et &#224; son avenir la garantie de tout syst&#232;me de d&#233;mocratie repr&#233;sentative dans le cadre d'un r&#233;gime reposant sur l'appropriation priv&#233;e des moyens de production. Si ce qui reste de l'Arm&#233;e imp&#233;riale, le Corps des Officiers, constitue le fer de lance, l'arme mat&#233;rielle de cette op&#233;ration de liquidation des soviets allemands, la t&#234;te politique en est le parti social-d&#233;mocrate, et c'est au sein m&#234;me du congr&#232;s des conseils qu'il gagne la bataille politique en obtenant du congr&#232;s lui-m&#234;me qu'il convoque aux urnes l'ensemble des &#171; citoyens &#187; pour &#233;lire l'Assembl&#233;e nationale. Priv&#233; de toute animation et de toute inspiration par un parti politique qui se serait fait &#8212; ne f&#251;t-ce que pendant quelques mois &#8212;, comme le parti bolchevique, le parti du pouvoir des conseils, le r&#233;seau des &lt;i&gt;Arbeiter-und Soldatenr&#228;te&lt;/i&gt; n'appara&#238;t plus que comme une conque dont la musique d&#233;pend de qui souffle dedans et comment, un corps sans &#226;me, le &#171; cadavre &#187; &#224; juste titre cruellement d&#233;nonc&#233; &#8212; et avec quel m&#233;pris &#8212; par Rosa Luxemburg elle-m&#234;me. Se r&#233;v&#232;le alors cette v&#233;rit&#233; d'&#233;vidence : les soviets, construits par le mouvement m&#234;me de la classe ouvri&#232;re et de ses alli&#233;s pour la r&#233;alisation de leurs propres objectifs, n'&#233;chappent pas aux courants qui divisent cette derni&#232;re &#224; l'int&#233;rieur du mouvement ouvrier organis&#233; : ils sont, comme ses orga&#173;nisations, enjeu et champ de bataille o&#249; se d&#233;roule &#233;galement en d&#233;finitive le combat entre les classes antagonistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre 1923 et 1939, il n'existe pas d'ailleurs que la seule fa&#231;on &#171; social-d&#233;mocrate &#187; de liquider les conseils comme pouvoir concur&#173;rent, pour qui n'a pas la force de s'opposer &#224; leur constitution ou qui, comme la social-d&#233;mocratie allemande, a d&#251; finalement les accepter de crainte d'un d&#233;bordement plus grave encore et surtout plus d&#233;fini&#173;tif. Pendant les ann&#233;es de politique ultra-gauchiste de l'Internationale communiste, au cours des ann&#233;es qui voient la r&#233;sistible mont&#233;e du nazisme &#233;carter tous les obstacles sur la route du pouvoir, l'identifi&#173;cation faite par la propagande de l'I.C. et de ses partis entre le &#171; soviet &#187; et sa forme insurrectionnelle, les lamentables &#233;pisodes puts&#173;chistes comme celui auquel le soviet pr&#233;fabriqu&#233; de Canton devait, en 1927, servir de couverture id&#233;ologique et de lien avec la tradi&#173;tion r&#233;volutionnaire russe qu'elle foulait en r&#233;alit&#233; aux pieds, tous ces &#233;l&#233;ments contribuent &#224; d&#233;tourner de la forme sovi&#233;tique d'organisation, ainsi oppos&#233;e &#224; leur propre exp&#233;rience, alors qu'elle &#233;tait en r&#233;alit&#233; situ&#233;e tr&#232;s au-del&#224;, les masses importantes et surtout les masses inorganis&#233;es sans lesquelles il n'est pas d'organisme de type &#171; sovi&#233;&#173;tique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est probablement cette exp&#233;rience parmi d'autres qui explique en partie la position prise en 1936 face aux comit&#233;s &#171; pr&#233;sovi&#233;tiques &#187; &#8212; form&#233;s souvent exclusivement de repr&#233;sentants d'organisa&#173;tions, mais d&#233;tenant dans les faits plus de pouvoir et d'autorit&#233; &#233;volutionnaire que les soviets de 1905 eux-m&#234;mes &#8212; par l'ancien disciple de Trotski, devenu dirigeant du P.O.U.M., Andr&#233;s Nin, selon lequel la r&#233;volution espagnole pourrait et devrait se passer de soviets dans la mesure o&#249; elle poss&#232;de la tradition d'organisation ouvri&#232;re, les partis et les syndicats, en un mot le cadre qui manquait, selon lui, aux travailleurs russes et qu'ils ont cr&#233;&#233; de toutes pi&#232;ces quand le besoin s'en est fait sentir. S'appuyant sur l'exp&#233;rience des &#171; Alliances ouvri&#232;res &#187; constitu&#233;es par l'accord et le rassemblement de toutes les organisations ouvri&#232;res, Nin concluait que cette derni&#232;re forme &#8212; &#224; ses yeux sup&#233;rieure puisque mieux &#233;labor&#233;e et ne rom&#173;pant avec aucune tradition &#8212; jouerait le r&#244;le, jou&#233; en Russie par les soviets, de rassemblement des forces de la totalit&#233; de la classe ouvri&#232;re. L'explication a incontestablement le m&#233;rite d'une certaine logique. Mais l'exp&#233;rience de la r&#233;volution espagnole, m&#234;me si elle pr&#234;te aujourd'hui encore &#224; bien des controverses, n'est gu&#232;re venue &#233;tayer l'opinion de Nin. De m&#234;me, pr&#234;t &#224; &#233;pouser les vues du &#171; conseillisme &#187;, &#224; d&#233;noncer dans la d&#233;g&#233;n&#233;rescence en Russie du syst&#232;me qu'il avait accueilli avec enthousiasme, la responsabilit&#233; exclusive du parti bolchevique exer&#231;ant sa dictature sur le prol&#233;tariat, Pierre Monatte appelle de ses v&#339;ux en Espagne une &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187;, qui reposerait sur les organes &#171; naturels &#187; &#8212; ou, si l'on pr&#233;f&#232;re, traditionnels &#8212; du rassemblement des travailleurs, en l'occurrence les syndicats. Mais, au souffle de la r&#233;volution la plus profonde qu'ait connu le monde apr&#232;s celle de Russie, les &#171; comit&#233;s &#187; ne deviendront pas des soviets et renonceront au pouvoir qu'ils avaient d&#233;tenu pendant quelques semaines. Quant aux syndicats, quoique regroupant dans leurs rangs la grande majorit&#233; des travailleurs, ils ne sauront que mettre leur autorit&#233; au service de la restauration du cadre ancien, &#224; peine r&#233;nov&#233;, de l'&#201;tat traditionnel. Aux conseils &#171; d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s &#187;, les critiques les plus syst&#233;matiques du bolchevisme ne peuvent en d&#233;finitive opposer que des conseils mort-n&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle conclusion tirer, pour le moment, dans l'&#233;tat actuel des connaissances et des analyses scientifiques, du d&#233;veloppement du mouvement des conseils &#224; partir de la R&#233;volution russe ? Que les forces de conservation sociale et politique des r&#233;gimes en place en ont appr&#233;ci&#233; les dangers et les possibilit&#233;s, qu'elles ont appris &#224; le combat&#173;tre efficacement, avec une panoplie diversifi&#233;e, et qu'elles ne sont pas pr&#234;tes, comme en 1905, en 1917, voire en 1918, &#224; se laisser surpren&#173;dre par lui. Mais aussi que le d&#233;veloppement du mouvement des conseils dans un cadre donn&#233; ne constitue pas un facteur historique privil&#233;gi&#233; &#233;chappant aux lois de l'histoire. Que son destin d&#233;pend dans une tr&#232;s large mesure des forces sociales et, bien entendu, poli&#173;tiques, qui s'y affrontent, et des rapports de force r&#233;els entre elles, en d'autres termes, que le pouvoir des conseils n'est pas &lt;i&gt;par essence&lt;/i&gt; d&#233;mocratique, et que la condition pour qu'il le soit est que coexistent, reconnus au sein des masses qui le portent, des tendances, organisa&#173;tions, groupes et partis rivaux acceptant les r&#232;gles qu'il leur donne et qu'ils s'imposent. Bref, que le caract&#232;re d&#233;mocratique du syst&#232;me des conseils est li&#233; &#224; l'existence et au fonctionnement r&#233;els d'une pluralit&#233; de ce que, faute de mieux, nous appellerons les &#171; partis &#187;, &#8212; et enfin que l'existence ou l'inexistence de cette pluralit&#233; d&#233;pend de facteurs multiples qu'il n'est en tout cas pas possible de r&#233;duire sans parti pris &#224; la seule volont&#233; du parti h&#233;g&#233;monique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa pr&#233;face comme dans ses perspectives, Oskar Anweiler fait a juste titre allusion au fait que &#171; le leitmotiv d'une d&#233;mocratie qu'incarnent les conseils a servi de force spirituelle &#224; des r&#233;volutions ouvri&#232;res pendant l'&#233;ph&#233;m&#232;re r&#233;volution des conseils de Hongrie et de fa&#231;on non moins marqu&#233;e lors de l'apparition en Pologne de conseils ouvriers d'usine &#187;. Dans les deux mouvements mentionn&#233;s, expres&#173;sion supr&#234;me dans les deux pays de la fa&#231;on dont les masses ouvri&#232;res r&#233;alisaient ce qu'elles entendaient par &#171; d&#233;stalinisation &#187;, la ressem&#173;blance est frappante dans la dialectique entre le mouvement des masses et celui des forces politiques organis&#233;es, en particulier l'appa&#173;reil du parti au service de la couche dirigeante. En Hongrie, c'est ce dernier qui lance le mot d'ordre de &#171; conseils ouvriers &#187; &#224; la yougoslave, compris comme une concession r&#233;formatrice et une promesse de parti&#173;cipation. Repris par les travailleurs, le mot d'ordre r&#233;v&#232;le une fois de plus sa dynamique propre : le conseil ouvrier central du Grand-Budapest, &#233;lu par les d&#233;l&#233;gu&#233;s des conseils ouvriers de la presque totalit&#233; des usines de la capitale hongroise, devient la direction poli&#173;tique non seulement de la classe ouvri&#232;re, mais de l'&#233;crasante majorit&#233; du peuple, organise, soutient, anime la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale et la lutte politique contre l'arm&#233;e d'occupation et le gouvernement qu'elle im&#173;pose. En Pologne, l'id&#233;e des conseils est apparue aux bas &#233;chelons de l'appareil, au sein de cellules communistes d'entreprise, comme un moyen de briser leur isolement grandissant, d'associer les ouvriers &#224; la gestion de l'entreprise ; l'aggravation de la crise conduit des mili&#173;tants ouvriers communistes &#224; effectuer le rapprochement avec les soviets de 1917, la th&#233;orie de l'&#201;tat et la R&#233;volution, &#224; comprendre que la r&#233;alit&#233; qu'ils ont sous les yeux diff&#232;re profond&#233;ment du tableau trac&#233; par L&#233;nine d'un &#201;tat ouvrier des conseils. Pendant tout le &#171; printemps polonais d'Octobre &#187;, c'est au pouvoir et non &#224; la simple participation qu'aspirent les conseils form&#233;s dans toutes les entrepri&#173;ses. Mais ils y seront confin&#233;s avec leur l&#233;galisation &#8212; par Gomulka &#8212; comme des conseils de participation. Faute d'avoir su traduire leur influence en termes d'organisation, les &#171; enrag&#233;s &#187;, partisans, comme le journal &lt;i&gt;P&#244; Prostu&lt;/i&gt;, du pouvoir des conseils, seront &#233;limin&#233;s avec l'in&#233;vitable reflux.
Or, depuis la premi&#232;re &#233;dition de l'ouvrage d'Oskar Amodier, se sont produits en Europe de l'Est des &#233;v&#233;nements non moins significa&#173;tifs que ceux de 1956. Le &#171; printemps de Prague &#187; n'est certes pas n&#233; directement d'une initiative des travailleurs tch&#233;coslovaques, mais il les a mis en mouvement. Leur revendication de conseils ouvriers, la cr&#233;ation par eux de ces derniers, les tentatives de les f&#233;d&#233;rer, ont constitu&#233; l'aspiration la plus durable et la plus profonde, celle en tout cas que la &#171; normalisation &#187; a mis le plus de temps &#224; effacer, au moins en apparence. Et ce n'est sans doute pas un hasard si les plus r&#233;solus des communistes de ce printemps-l&#224; &#8212; ceux qui s'expri&#173;maient dans &lt;i&gt;Politika&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Reporter&lt;/i&gt; et qu'on juge aujourd'hui &#8212; appe&#173;laient, l'automne et l'hiver suivants, les travailleurs &#224; d&#233;fendre pr&#233;ci&#173;s&#233;ment d'abord ces positions-l&#224;, en tant qu'&#233;l&#233;ments essentiels en vue de la reconqu&#234;te ult&#233;rieure d'un pouvoir qu'ils consid&#232;rent comme usurp&#233;. En d&#233;cembre 1970 enfin, la gr&#232;ve des ouvriers polonais des ports de la Baltique a donn&#233; naissance aux traditionnels comit&#233;s de gr&#232;ve &#233;lus, et surtout aux comit&#233;s centraux s'&#233;levant au-dessus du simple niveau de l'entreprise et rev&#234;tant d&#233;j&#224; par l&#224; m&#234;me une signification politique. Or ces comit&#233;s de gr&#232;ve n'ont pas disparu avec la reprise du travail : un an apr&#232;s, la Commission ouvri&#232;re de Szczecin, issue directement du comit&#233; local central de gr&#232;ve, disposait encore non seulement d'une existence officieusement tol&#233;r&#233;e, d'une autorit&#233; morale consid&#233;rable parmi ses mandants, mais de moyens d'action, de forces de coaction, d'instruments d'information, bref, constituait un &lt;i&gt;pouvoir&lt;/i&gt; capable d'imposer, comme elle l'avait fait en janvier 1971, la n&#233;gociation au Pouvoir et la satisfaction des revendications ouvri&#232;res les plus pressantes. L&#224; encore &#8212; le fait est significatif &#8212;, faute de force politique sp&#233;cifique, luttant pour un syst&#232;me gouvernemental dans lequel les conseils constitueraient l'ossa&#173;ture du pouvoir, faute, en un mot, d'un &#171; parti des conseils &#187;, ces soviets v&#233;ritables n'ont d'autre perspective imm&#233;diate que la recherche de compromis par lesquels les autorit&#233;s en place s'efforcent de les d&#233;sagr&#233;ger, int&#233;grant certains &#233;l&#233;ments pour en &#233;carter d'autres, et s'effor&#231;ant de &#171; r&#233;cup&#233;rer &#187; le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au terme de son troisi&#232;me quart, le mouvement des conseils n&#233; &#224; l'aube du XXe si&#232;cle continue son chemin. Dans le grand boulever&#173;sement qu'a &#233;t&#233; pour la Chine la &#171; grande r&#233;volution culturelle prol&#233;tarienne &#187;, il n'est pas difficile de saisir, &#224; travers les r&#233;f&#233;rences pratiques &#224; la m&#233;thode de la &#171; Commune de Paris &#187;, &#224; travers les initiatives des ouvriers de Changhai au temps de leur &#233;ph&#233;m&#232;re Commune notamment, ce visage moderne de la &#171; vieille taupe &#187;. Les correspondants occidentaux ont d&#233;crit en termes saisissants, sur le vif, au cours de la guerre civile jordanienne de 1970, la naissance &#224; Irbid d'un v&#233;ritable soviet, &#8212; organisme de combat d&#233;couvert spontan&#233;ment par les combattants palestiniens que soutenait toute une population. L'&#233;ph&#233;m&#232;re &#171; Assembl&#233;e populaire &#187; de Bolivie, les tentatives similaires amorc&#233;es aujourd'hui au Chili, d&#233;montrent, autant par ce qu'elles sont que par les violentes attaques dont elles sont l'objet, qu'aucun continent n'&#233;chappe d&#233;sormais &#224; cette tendance spontan&#233;e des travailleurs &#224; &#233;riger des organes de combat qui soient aussi ceux d'une d&#233;mocratie directe. Et si le ph&#233;nom&#232;ne est particu&#173;li&#232;rement frappant dans les pays o&#249; a &#233;t&#233; d&#233;truite l'organisation &#233;conomique et sociale reposant sur l'appropriation priv&#233;e des moyens de production, c'est sans doute que cette premi&#232;re r&#233;volution a cr&#233;&#233; les conditions m&#234;me de la seconde, proprement politique, et que la voie de la d&#233;mocratie directe, celle du pouvoir des conseils ouvriers, appara&#238;t ici comme une exigence imm&#233;diate, sugg&#233;r&#233;e par l'exp&#233;&#173;rience historique m&#234;me dont ces r&#233;gimes se r&#233;clament, tout en la niant dans la pratique. L'avenir de l'Union sovi&#233;tique infirmera ou confirmera cette hypoth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tude d'Oskar Anweiler a enfin l'immense m&#233;rite d'aborder concr&#232;tement une situation historique concr&#232;te, d'en d&#233;composer les &#233;l&#233;ments pour montrer leur interaction, l'influence r&#233;ciproque qu'ils exercent les uns sur les autres, de retracer en un mot, pour la Russie dans une p&#233;riode donn&#233;e et &#224; travers la probl&#233;matique des conseils, la dialectique de l'Histoire. Elle ne manquera pas probablement d'exercer une grande fascination sur une g&#233;n&#233;ration dont a souvent &#233;crit, sans m&#234;me se soucier de comprendre pourquoi, qu'elle &#233;tait &#233;prise d'utopie. Mais ni la m&#233;thode ni les conclusions de l'auteur ne sont en cause. Bien que nous ne le suivions pas lorsqu'il qualifie &#233;galement de &#171; dictature bolchevique &#187; le r&#233;gime de la Russie des soviets du vivant de L&#233;nine et celui de la Russie sans soviets de l'&#233;poque de M. Brejnev, nous devons reconna&#238;tre que son histoire des soviets de 1905 &#224; 1921 n'est pas &#233;crite en noir et blanc et qu'en d&#233;pit de ses tendances personnelles il &#233;vite le plus souvent d'opposer syst&#233;&#173;matiquement les vertus du &#171; conseillisme &#187; au&#171; cynisme &#187; ou au &#171; tota&#173;litarisme &#187; des bolcheviks. Aucun probl&#232;me historique n'est jamais r&#233;gl&#233; par un simple verdict, et les lieux de l'histoire n'ont pas soif de la reconnaissance de la culpabilit&#233; de tricheurs qui en fausseraient les lois bienfaisantes. Le probl&#232;me de la d&#233;mocratie directe, du pou&#173;voir des travailleurs, celui du pouvoir des conseils ouvriers est sans aucun doute un des probl&#232;mes cardinaux de ce si&#232;cle pour qui n'a ni la m&#233;moire courte ni la vue basse et admet qu'il a bien &#233;t&#233; effective&#173;ment et demeure plus que jamais celui des guerres et des r&#233;volutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce seul titre d&#233;j&#224;, il m&#233;riterait d'&#234;tre &#233;tudi&#233; et approfondi. Mais il constitue en outre, selon toute vraisemblance, l'une des cl&#233;s de l'avenir de l'humanit&#233;, et, ne serait-ce que parce qu'il s'est pos&#233; &#224; elle depuis plus d'un demi-si&#232;cle, il faudra bien y r&#233;pondre autrement qu'en le niant ou en le fuyant. La R&#233;volution russe pour sa part n'a que partiellement r&#233;pondu &#224; la question pos&#233;e. Le poids de cette r&#233;ponse, partielle et tronqu&#233;e, se fait sentir aujourd'hui encore dans les faits comme dans les consciences. Oskar Anweiler, sur un terrain scientifique bien d&#233;limit&#233;, a donn&#233; une r&#233;ponse qu'il a voulu la plus compl&#232;te possible, avec les &#233;l&#233;ments m&#234;mes qui permettent &#233;ventuelle&#173;ment de constater son interpr&#233;tation personnelle. C'est l&#224; un immense m&#233;rite. Son ouvrage est en lui-m&#234;me une preuve et un appel. Une preuve qu'une telle recherche est n&#233;cessaire, non seulement pour qui veut transformer, mais simplement comprendre ce monde que nous vivons. Un appel &#224; r&#233;fl&#233;chir, &#224; comprendre, une cr&#233;ation. Un outil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pierre Brou&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La constitution de la Russie d'aujourd'hui, l'Union des r&#233;publiques socialistes sovi&#233;tiques, a pour base formelle le syst&#232;me des conseils (ou soviets (1) ). C'est pourquoi on lie couramment la notion de &#171; soviet &#187; &#224; celle de bolchevisme ; fon&#173;d&#233;e ou non sous l'angle &#171; politique &#187; cette assimilation est en tout &#233;tat de cause ind&#233;fendable du point de vue historique. Il suffit en effet d'&#233;tudier la p&#233;riode de formation de l'Etat bolchevik pour s'apercevoir que les conseils eurent une origine autonome et que c'est seulement &#224; une certaine &#233;tape de leur d&#233;veloppement qu'ils se fondirent dans un syst&#232;me nouveau, le syst&#232;me bolcheviste des conseils, li&#233; &#224; la th&#233;orie l&#233;ninienne de l'&#201;tat et de la R&#233;volution autant qu'&#224; la pratique de l'&#201;tat et du Parti bolcheviks.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sent ouvrage a pour objet de retracer l'histoire des conseils russes, de leur naissance &#224; leur agr&#233;gation &#224; l'&#201;tat bolchevik, processus auquel on donnera le nom de &#171; mouvement des conseils &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;tude est &#224; notre connaissance la premi&#232;re et encore la seule du genre. Fait d'autant plus singulier que la probl&#233;&#173;matique des conseils se trouve plac&#233;e au c&#339;ur de l'histoire de la r&#233;volution russe et du bolchevisme. Il s'agit l&#224;, en effet, d'un ph&#233;nom&#232;ne politique et social le plus g&#233;n&#233;ralement &#233;vacu&#233; de la totalit&#233; historique, bien que, sous ses multiples aspects, il vaille incontestablement un examen approfondi. Les &#233;v&#233;ne&#173;ments r&#233;volutionnaires, survenus en Hongrie et en Pologne pendant l'automne de 1956, ont port&#233; au premier plan de l'ac&#173;tualit&#233;, d'une fa&#231;on aussi dramatique qu'assez inattendue, le probl&#232;me des conseils, sur lequel le syst&#232;me yougoslave des conseils ouvriers avait d&#233;j&#224; attir&#233; l'attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; qui montre que nous avons affaire en l'occurrence &#224; une continuit&#233; &#224; la fois historique et th&#233;orique dont la r&#233;volution russe constitue la pi&#232;ce ma&#238;tresse. Le mot d'ordre &#171; Tout le pouvoir aux conseils ! &#187;, lanc&#233; par L&#233;nine en 1917, devait retrou&#173;ver une efficacit&#233;, un rayonnement, hors des fronti&#232;res russes, &#224; une &#233;poque o&#249; les soviets ne jouaient d&#233;j&#224; plus aucun r&#244;le en Russie elle-m&#234;me. On vit na&#238;tre alors un mythe des conseils, appel&#233; &#224; constituer un aspect essentiel de l'histoire du mouve&#173;ment ouvrier et du socialisme europ&#233;ens, et dont les divers modes de manifestation forment une mati&#232;re historique du plus haut int&#233;r&#234;t pour le chercheur. Dans l'Allemagne de 1918-1920, par exemple, la question des conseils fut &#224; l'origine de tr&#232;s vives controverses et donna naissance &#224; une foule d'&#233;bauches th&#233;oriques qui allaient selon les cas de la glorification incondi&#173;tionnelle et id&#233;aliste &#224; la fin de non-recevoir pure et simple (2). De nos jours, enfin, le leitmotiv d'une d&#233;mocratie qu'incarnent les conseils a servi de force motrice spirituelle &#224; des r&#233;volutions ouvri&#232;res, pendant l'&#233;ph&#233;m&#232;re r&#233;volution des conseils de Hon&#173;grie et de fa&#231;on non moins marqu&#233;e lors de l'apparition en Pologne de conseils ouvriers d'usine (3).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ayant donn&#233; ces quelques indications sur l'impact ult&#233;rieur du mod&#232;le offert par le mouvement des conseils russes, nous pouvons maintenant d&#233;finir le cadre sp&#233;cifique de notre travail. Nous allons retracer et analyser l'&#233;mergence des soviets au cours de la r&#233;volution russe, leur activit&#233; pratique et leur r&#244;le poli&#173;tique en 1905 et en 1917, puis la d&#233;marche th&#233;orique et pratique des bolcheviks comme de leurs adversaires des autres partis socialistes, et, enfin, la transformation des organismes r&#233;volutionnaires en instruments du nouveau pouvoir d'&#201;tat &#171; sovi&#233;tique &#187;. Cette recherche n'ira pas au-del&#224; de 1921, date fatale pour le mouvement des conseils : l'&#233;crasement de l'in&#173;surrection de Cronstadt ne devait-elle pas marquer l'&#233;touffement par la force de l'id&#233;e des conseils en Russie et son d&#233;tour&#173;nement &#224; d'autres fins ? Tandis que les soviets se voyaient confin&#233;s au r&#244;le d'organes constitutionnels, le mot d'ordre des &#171; conseils libres &#187;, cher aux insurg&#233;s, devenait le symbole de la &#171; troisi&#232;me r&#233;volution &#187; dirig&#233;e contre les usurpateurs bolcheviks de l'id&#233;e des conseils. Et, du soul&#232;vement des marins de Crons&#173;tadt, en mars 1921, &#224; l'Octobre hongrois et polonais de 1956, en passant par le 17 juin 1953 en Allemagne de l'Est, la r&#233;surrec&#173;tion des conseils s'est poursuivie au feu de la lutte contre la dictature bolchevique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons ici que le mouvement des conseils en Russie n'a jusqu'&#224; pr&#233;sent jamais &#233;t&#233; &#233;tudi&#233; comme une totalit&#233;. Ou bien l'on a trait&#233; des soviets au fil des &#233;v&#233;nements, dans le cadre d'un expos&#233; d'ensemble de la r&#233;volution russe, ou bien l'on s'est born&#233; &#224; l'examen de la constitution sovi&#233;tique pour en faire ressortir les particularit&#233;s juridiques concernant le syst&#232;me des conseils, sans se soucier toutefois d'aller aux racines his&#173;toriques de celui-ci. Seuls les ouvrages d'Arthur Rosenberg (4) et de Martin Buber (5) s'int&#233;ressent au d&#233;veloppement des conseils russes, mais c'est en fonction d'une th&#233;matique plus g&#233;n&#233;rale et donc, il va de soi, sans faire de cette question un objet &#224; part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mot encore &#224; propos de l'&#233;tat des sources : il s'est r&#233;v&#233;l&#233; en g&#233;n&#233;ral plus favorable au chercheur que nous ne l'avions craint tout d'abord. Outre d'innombrables recueils de documents, concernant les r&#233;volutions de 1905 et de 1917 ainsi que la p&#233;riode suivante, et les &#233;crits de L&#233;nine, de Trotski et d'autres prota&#173;gonistes de la r&#233;volution comme de multiples M&#233;moires, une foule de brochures, de pamphlets et des journaux les plus impor&#173;tants pour notre sujet se pr&#234;tent &#224; une utilisation f&#233;conde. Tou&#173;tefois, les mat&#233;riaux &#224; consulter sont g&#233;ographiquement tr&#232;s dispers&#233;s. On n'a pas pu prendre connaissance de tous les recueils de documents et monographies publi&#233;s en U.R.S.S., loin de l&#224;, sans parler, bien entendu, des sources in&#233;dites d&#233;po&#173;s&#233;es aux archives nationales et locales. Aussi bien n'&#233;tait-il pas possible de fournir un tableau complet des &#233;v&#233;nements et des particularit&#233;s d'ordre local et nous n'en avions nullement l'intention. Quand les contacts avec les historiens sovi&#233;tiques se seront am&#233;lior&#233;s, un champ nouveau s'ouvrira sur ce plan &#224; la r&#233;daction d'&#233;tudes sp&#233;cialis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; CHAPITRE I : LES PR&#201;CURSEURS DES CONSEILS RUSSES &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. PROBL&#201;MATIQUE DE LA NOTION DE CONSEILS&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On entend par &#171; conseil &#187;, dans le langage courant, une ins&#173;titution repr&#233;sentative dont les membres sont habilit&#233;s &#224; d&#233;lib&#233;rer coll&#233;gialement sur des questions de leur comp&#233;tence (ainsi les conseils municipaux, le conseil d'&#201;tat, les conseils d'administra&#173;tion). Mais le terme de &#171; conseil &#187; a &#233;t&#233; appliqu&#233; par ailleurs, dans une acception historique et politique d&#233;termin&#233;e, &#224; des organismes repr&#233;sentatifs qui, n&#233;s la plupart du temps dans des situations r&#233;volutionnaires, servaient de d&#233;l&#233;gataires aux cat&#233;&#173;gories socialement inf&#233;rieures (soldats, artisans, ouvriers, etc.) (6).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Con&#231;ue de cette fa&#231;on-l&#224;, seule pertinente en l'occurrence, la notion a &#233;t&#233; prise dans un sens plus ou moins large pour d&#233;si&#173;gner les divers modes de manifestation historiques d'un type de base pr&#233;suppos&#233;, le &#171; conseil &#187;. Alors que Rosenberg &#233;tablit une relation d'&#233;quivalence entre &#171; les communes des cit&#233;s du Moyen Age, les cantons paysans de Suisse, les premi&#232;res r&#233;publiques d'Am&#233;rique du Nord, puis la Commune parisienne de 1871 et les soviets russes (7) &#187;, un autre auteur pr&#233;sente la &lt;i&gt;lex Hortensia&lt;/i&gt; (287 avant notre &#232;re) qui, &#233;rigeant le pl&#233;biscite au rang d'ins&#173;titution, donnait &#224; la pl&#232;be romaine des moyens d'action sur la conduite de l'&#201;tat, comme la premi&#232;re expression historique de l'id&#233;e des conseils (8). D'autres auteurs encore restreignent, il est vrai, la notion de conseil &#224; certains ph&#233;nom&#232;nes sp&#233;cifiques &#224; l'histoire moderne, par exemple, les conseils de soldats anglais du XVIIe si&#232;cle ou les deux Communes de Paris &#8212; celle de la R&#233;volution fran&#231;aise et celle de 1871. Mais il n'en demeure pas moins, m&#234;me en ce cas, qu'un crit&#232;re vraiment universel persiste &#224; faire d&#233;faut. Le vague de cette d&#233;finition se r&#233;v&#232;le, avant toute chose, quand on cherche &#224; d&#233;couvrir les pr&#233;cur&#173;seurs et les prototypes historiques d'un ph&#233;nom&#232;ne unique en son genre, les soviets russes. On retrouve malgr&#233; tout les ten&#173;dances r&#233;volutionnaires et les principes d'organisation inh&#233;&#173;rents aux soviets dans des institutions analogues du pass&#233; qu'il est possible &#224; pr&#233;sent de rattacher au type conseil. C'est ainsi que la manifestation concr&#232;te du ph&#233;nom&#232;ne, apr&#232;s s'&#234;tre pro&#173;duite en Russie (et, ensuite, lors de la r&#233;volution allemande de 1918, par exemple), a donn&#233; &#224; la notion de conseil son contenu propre, celle d'un type constitutionnel de base qui fait sa r&#233;apparition dans des p&#233;riodes diff&#233;rentes de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut sans doute diff&#233;rer quant &#224; l'opportunit&#233; de construire une notion aussi tranch&#233;e. Et l'on ne saurait perdre de vue en l'appliquant qu'on d&#233;tache ainsi des ph&#233;nom&#232;nes historiques, situ&#233;s et dat&#233;s, de leur cadre originaire pour n'en retenir que certaines caract&#233;ristiques communes, dont beaucoup purement formelles, et en faire l'apanage du type conseil. Pareille d&#233;marche n'est pertinente qu'&#224; condition de ne pas sortir d'une p&#233;riode d'&#233;volution d&#233;termin&#233;e, aux traits concordants ; ce qui veut dire en l'occurrence qu'il nous faut renoncer &#224; faire &#233;tat d'exemples, assez voisins d'apparence, mais tir&#233;s de l'histoire antique ou m&#233;di&#233;vale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces restrictions faites, il est permis de dire que la notion de conseils pr&#233;sente les caract&#233;ristiques g&#233;n&#233;rales suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.assujettissement &#224; une cat&#233;gorie sociale plac&#233;e dans une relation de d&#233;pendance ou d'oppression ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.d&#233;mocratie directe ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.mode r&#233;volutionnaire d'institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tendance sous-jacente &#224; ces conseils, &#224; laquelle on a pu donner le nom d' &#171; id&#233;e des conseils &#187;, n'est autre que l'aspiration &#224; r&#233;aliser une participation, la plus large et la plus imm&#233;diate possible, des individus &#224; la vie publique, par le biais d'assem&#173;bl&#233;es g&#233;n&#233;rales, &#8212; l'id&#233;e d'autosouverainet&#233; des masses li&#233;e &#224; la volont&#233; de transformer la soci&#233;t&#233; par des moyens r&#233;volu&#173;tionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e des conseils s'est traduite en actes &#171; chaque fois que le peuple a voulu vaincre un pouvoir f&#233;odal ou centralis&#233; (9) &#187;, ainsi lors de l'essor de la bourgeoisie en lutte contre le r&#233;gime f&#233;odal ou, par la suite, de la lutte du prol&#233;tariat pour son &#233;man&#173;cipation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur cette base, on distinguera trois formes fondamentales de conseils :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.le conseil de type &#171; Commune &#187;, soit le &#171; peuple &#187; constitu&#233; en pouvoir d'&#201;tat (exemple : la Commune parisienne de 1871) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.le conseil de type &#171; Comit&#233; r&#233;volutionnaire &#187;, soit un organe de dur&#233;e de vie limit&#233;e, destin&#233; &#224; prendre en main la direction du combat r&#233;volutionnaire (exemple : les conseils de soldats de la r&#233;volution anglaise) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.le conseil de type &#171; Commission ouvri&#232;re &#187;, soit la repr&#233;&#173;sentation des int&#233;r&#234;ts prol&#233;tariens (exemple : la Commission du Luxembourg en 1848).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces formes ont le plus souvent, toutefois, des contours extr&#234;&#173;mement flous. On verra ainsi qu'aucune d'entre elles ne fut distinctive, &#224; elle seule, des conseils russes, mais que ceux-ci connurent au contraire une &#233;volution qui devait englober tous les types pr&#233;cit&#233;s (commission ouvri&#232;re, comit&#233; r&#233;volutionnaire et pouvoir d'&#201;tat).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d&#233;montre que les soviets sont apparus lors de la r&#233;volu&#173;tion russe sans qu'exist&#226;t la moindre liaison consciente entre eux et un mod&#232;le historique quelconque. Les diverses institu&#173;tions, dans lesquelles on voit souvent des pr&#233;curseurs des conseils russes, ne pr&#233;sentent donc qu'un int&#233;r&#234;t tr&#232;s restreint du point de vue de l'histoire des soviets. S'ils se trouvent inclus dans l'expos&#233;, c'est uniquement pour montrer que, dans des situations analogues, certains groupes sociaux tentent de mettre sur pied des organismes collectifs semblables, que si l'id&#233;e des conseils ne proc&#233;dait nullement avant 1917 d'une tradition continue, l'histoire avait d&#233;j&#224; connu des situations parall&#232;les et des formes d'organisation de type voisin (10) .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'examen des conditions concr&#232;tes, des conditions politiques, sociales et socio-psychologiques de la naissance des conseils, permet de saisir cette derni&#232;re dans son mode propre d'une fa&#231;on bien plus directe que par l'&#233;tude de prototypes histori&#173;ques. En outre, il faut savoir distinguer nettement entre l'exis&#173;tence effective des conseils et l'id&#233;ologie &#224; laquelle elle a donn&#233; le jour et qui, voulant anticiper le cours des choses, construit un syst&#232;me id&#233;al, &#224; cent lieues de la r&#233;alit&#233; la plupart du temps. Karl Marx interpr&#233;tant la Commune de Paris et, plus encore, L&#233;nine faisant la th&#233;orie de l'&#201;tat des soviets, ont trac&#233; un tableau id&#233;al de ce genre, tableau qui finit par se trouver en contradic&#173;tion totale avec les r&#233;alit&#233;s. C'est l'un des buts de ce travail que de mettre en lumi&#232;re cette antinomie et de confronter l'histoire r&#233;elle du mouvement des conseils avec le d&#233;veloppement de l'id&#233;ologie dont elle s'assortit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(... / ...)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Les termes &#171; conseil &#187; et &#171; soviet &#187; seront employ&#233;s ci-dessous indiff&#233;rem&#173;ment l'un pour l'autre. Outre sa signification originelle, le vocable russe &lt;i&gt;sovet&lt;/i&gt;, comme l'allemand &lt;i&gt;Rat&lt;/i&gt;, l'anglais &lt;i&gt;council&lt;/i&gt; et le fran&#231;ais &lt;i&gt;conseil&lt;/i&gt;, qui en sont la traduction litt&#233;rale, a servi &#224; d&#233;signer de mani&#232;re tr&#232;s g&#233;n&#233;rale une assembl&#233;e d&#233;lib&#233;rant sur des affaires de types divers (politiques, &#233;conomiques, etc.), et cela non seulement en Union sovi&#233;tique mais aussi, d&#233;j&#224;, en Russie tsariste. Les &#171; soviets &#187;, au sens par excellence historique et politique, furent d&#233;nomm&#233;s tout d'abord &#171; conseils des d&#233;put&#233;s ouvriers &#187; (&lt;i&gt;sovety rabocikh deputatov&lt;/i&gt;), puis &#171; conseils des d&#233;put&#233;s ouvriers, paysans et soldats &#187; (&lt;i&gt;sovety rabocikh, krest ' janskikh i soldatskikh deputatov&lt;/i&gt;), avant de devenir les &#171; conseils de d&#233;put&#233;s des travailleurs &#187; (&lt;i&gt;sovety deputatov trudjascikhja&lt;/i&gt;) qu'ils sont rest&#233;s depuis l'adoption de la constitution de 1936. On utilisera non moins indiff&#233;&#173;remment les expressions &#171; conseils des d&#233;put&#233;s ouvriers &#187;, etc., et &#171; conseils ouvriers &#187;, &#171; conseils paysans &#187;, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Cf. F. Gutmann,&lt;i&gt; Das R&#224;tesystem, seine Verfechter und seine Probl&#232;me&lt;/i&gt;, Munich, 1922 ; &lt;i&gt;Die Parteien und das R&#224;tesystem, Charlottenbourg&lt;/i&gt;, 1919 ; W. Tormin, &lt;i&gt;Zwischen R&#224;tediktatur und sozialer Demokratie. Die Geschichte der R&#226;tebewegung in der deutschen R&#233;volution&lt;/i&gt; 1918-19, Dusseldorf, 1954.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Cf. O. Anweiler, &#171; &lt;i&gt; Die Arbeiterselbstverwaltung in Polen&lt;/i&gt; &#187;, Osteuropa, VIII, 1958, pp. 224-232 ; &#171; &lt;i&gt;Die Rate in der ungarischen R&#233;volution 1956&lt;/i&gt; &#187; ibid., pp. 393-400.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 A Rosenberg, &lt;i&gt;Histoire du bolchevisme&lt;/i&gt; (trad. A. Pierhal), Paris, I936.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. M. Buber, Pfade in Utopia, Heidelberg, 195&#176;-&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Cf. Tormin, p. 7.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. Rosenberg, p. 121.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. F. Wersin,&lt;i&gt; Diktatur des Prol&#233;tariats&lt;/i&gt; (th&#232;se), Breslau, s. d., p. 3.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. Rosenberg, p. 121.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10. Cf. W. Mautner, &lt;i&gt;Der Bolschewismus&lt;/i&gt;, Stuttgart, 1922, pp. 275 sq.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Entretien d'H. Simon avec l'Anti-mythes</title>
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		<dc:subject>Organisation politique</dc:subject>
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&lt;p&gt;De la scission avec Socialisme ou Barbarie &#224; la rupture avec Informations et Correspondance Ouvri&#232;res : une critique de l'avant-gardisme (Texte scann&#233; et corrig&#233; par nos soin &#224; partir de l'original puis repris en mars 2016 par le site &#171; &#201;changes et Mouvement &#187; d'Henri Simon). Le dernier num&#233;ro qui a pr&#233;c&#233;d&#233; la dissolution de l'APL (Agence de Presse Lib&#233;ration) Basse-Normandie &#233;tait la transcription d'un entretien avec Corn&#233;lius Castoriadis, entretien qui permettait &#224; ce dernier, &#224; la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-29-organisation-politique-+" rel="tag"&gt;Organisation politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-55-travail-+" rel="tag"&gt;Travail&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-114-paleo-marxismes-+" rel="tag"&gt;Pal&#233;o-marxismes&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-145-simon-h-+" rel="tag"&gt;Simon H.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; De la scission avec &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; &#224; la rupture avec &lt;i&gt;Informations et Correspondance Ouvri&#232;res&lt;/i&gt; : une critique de l'avant-gardisme &lt;/h2&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;(&lt;i&gt;Texte scann&#233; et corrig&#233; par nos soin &#224; partir de l'original puis &lt;a href=&#034;http://www.echangesetmouvement.fr/2016/03/une-critique-de-lavant-gardisme-entretien-dhenri-simon-avec-lanti-mythes-de-la-scission-avec-socialisme-ou-barbarie-a-la-rupture-avec-informations-et-correspondance-ouvri/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;repris en mars 2016 par le site &#171; &#201;changes et Mouvement &#187; d'Henri Simon&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Le dernier num&#233;ro qui a pr&#233;c&#233;d&#233; la dissolution de l'APL (Agence de Presse Lib&#233;ration) Basse-Normandie &#233;tait &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?403-Qu-est-il-possible-de-faire' class=&#034;spip_in&#034;&gt;la transcription d'un entretien avec Corn&#233;lius Castoriadis&lt;/a&gt;, entretien qui permettait &#224; ce dernier, &#224; la fois de proposer une approche de l'histoire du groupe &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; et d'&#233;clairer la republication (dans la collection 10-18) d'une s&#233;rie d'articles, jusqu'alors pratiquement introuvables.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Au cours de cet entretien, Henri Simon avait &#233;t&#233; explicitement mis en cause, ses positions &#233;voqu&#233;es et discut&#233;es. Il souhaitait apporter des pr&#233;cisions, discuter les appr&#233;ciations port&#233;es par Castoriadis. Ce fut l&#224; l'origine d'un entretien enregistr&#233; par les membres de l'Anti-mythes (ayant particip&#233; &#224; celui fait avec Castoriadis dans le cadre de l'APL), le 7 septembre 1974.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;A travers l'&#233;vocation de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, de la scission qui d&#233;boucha sur la cr&#233;ation d'ICO (informations et Correspondance Ouvri&#232;res), de sa rupture avec ICO en 1973, Henri Simon s'interroge sur les conditions et la signification du militantisme aujourd'hui.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Faut-il pr&#233;ciser encore qu'il ne s'agit pas l&#224;, par le biais de cet entretien, de la d&#233;finition d'une &#171; orientation &#187; pour l'Anti-mythes, mais seulement du compte-rendu d'une exp&#233;rience ?&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Henri Simon a revu le texte de la bande magn&#233;tique avant sa publication.&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Question : Comment s'est faite la scission avec S ou B (&lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;) en 1958 ? Qu'a &#233;t&#233; ICO (&lt;i&gt;Information et Correspondance ouvri&#232;re&lt;/i&gt;) ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Henri Simon&lt;/strong&gt; : La scission est un probl&#232;me historique int&#233;ressant dans la mesure o&#249; &#231;a peut soulever des probl&#232;mes th&#233;oriques, quand &#231;a s'inscrit dans les discussions qui sont venues apr&#232;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on a &#233;t&#233; dans un groupe on l'a v&#233;cu entre hommes, dans les conflits personnels, ou mieux qui se personnalisaient, et avec Castoriadis ils se personnalisaient in&#233;vitablement. C'est un personnage qui a une certaine pr&#233;sence : quand il &#233;tait au sein d'un groupe, il avait une tendance dominatrice, au moins &#224; ce moment-l&#224;. Et les conflits, je les ressens toujours ; j'admets volontiers quand je parle du pass&#233; de S ou B que j'ai tendance &#224; ne pas &#234;tre objectif, &#224; garder une certaine m&#233;fiance parce que j'ai trop v&#233;cu certains faits pr&#233;cis qui nous avaient rendus m&#233;fiants&#8230; pas sp&#233;cialement moi ! Et l'&#233;volution de Castoriadis &#8211; car effectivement &#233;volution il y a eu, et assez grande, et pas seulement sur le plan de la critique du marxisme qu'il fait, mais aussi sur le plan de ses conceptions de l'organisation &#8211; ne peut m'emp&#234;cher d'&#234;tre toujours m&#233;fiant, sans que ce soit justifi&#233; autrement que d'une fa&#231;on tr&#232;s subjective. Il y a des choses qu'on ressent toujours, et &#231;a c'est in&#233;vitable dans un groupe, apr&#232;s des affrontements assez violents, avec un certain lyrisme dans le plus beau style des scissions traditionnelles.
Cette scission de S ou B, il faut la replacer dans le contexte de mai-juin 58. Tout s'encha&#238;nait, tout venait brusquement faire irruption dans le groupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe dans les ann&#233;es 56-57 se composait d'une douzaine d'individus, une poign&#233;e. Castoriadis le dit dans ses textes : l'audience &#233;tait excessivement limit&#233;e (d'ailleurs les chiffres qu'il donne sont un peu au-dessus de la r&#233;alit&#233;, c'est toujours sa tendance d'&#234;tre tr&#232;s tr&#232;s optimiste). Presque &#224; chaque r&#233;union il y avait deux probl&#232;mes :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; O&#249; trouver du fric ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt; O&#249; stocker les invendus ?&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;58, c'est l'irruption brutale des &#233;v&#233;nements, de la r&#233;alit&#233; dans un petit groupe o&#249; toutes les discussions &#233;taient th&#233;oriques et o&#249; finalement les divergences pouvaient parfaitement cohabiter sans provoquer de clash, parce que finalement &#231;a n'avait pas d'int&#233;r&#234;t de se battre a ce propos.. Ca restait des discussions th&#233;oriques, purement acad&#233;miques. A partir du moment o&#249; c'est devenu une discussion concr&#232;te, les choses se sont exacerb&#233;es, des deux c&#244;t&#233;s d'ailleurs.
Dans ces moments-l&#224;, dans des scissions ou des conflits de ce type tu crois toujours que ceux avec qui tu te trouves ont les m&#234;mes positions que toi parce que les discussions se d&#233;roulent sur un point pr&#233;cis et laissent dans l'ombre tout un tas d'autres point : c'est ce qui. explique d'ailleurs qu'aussi bien du c&#244;t&#233; de S ou B que du c&#244;t&#233; d'ICO, apr&#232;s 58, il y a eu de nouvelles scissions sur des points qui finalement &#233;taient au moins aussi fondamentaux que la raison pour laquelle on a scissionn&#233; en 58.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part dans ces moments-l&#224; on va beaucoup plus loin que ce qu'on pense vraiment, on en vient &#224; faire, &#224; dire, &#224; &#233;crire des choses qui d&#233;passent peut-&#234;tre ce qu'on veut ; on est pris d'une certaine passion d'absolu qui apr&#232;s, retombe ; il y a toute une violence qui d&#233;ferle sur un groupe et tend &#224; d&#233;former un peu, &#224; d&#233;shumaniser les positions des uns et des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas entr&#233; &#224; S ou B d&#233;s le d&#233;but. Je ne suis pas entr&#233; dans une organisation par la voie royale de l'option politique pendant mon adolescence. Je ne suis pass&#233; ni par le trotskisme ni par le PCF. S ou B &#233;tait mon premier groupe et j'y suis entr&#233; par le militantisme de bo&#238;te, c'est &#224; dire d'une formation pratique. Je suis parti de mon exp&#233;rience personnelle et des luttes au sein de la CGT. J'ai commenc&#233; &#224; bosser en 45. A ce moment je n'avais pratiquement aucune formation, je sortais du fin fond de la campagne, avec juste les vieux clich&#233;s traditionnels : droite, gauche, cur&#233;, pas cur&#233;, la&#239;cit&#233;, antila&#239;cit&#233;, enfin tout le tremblement. Bref, les vieux clivages traditionnels qui d'ailleurs, au sortir de la guerre gardaient toute leur valeur ; et puis l'id&#233;alisation de la lib&#233;ration, &#224; laquelle j'avais plus ou moins particip&#233;, avec une esp&#232;ce d'aura autour du PCF parce qu'il paraissait le truc le &#171; plus &#224; gauche &#187;, selon la conception que je viens d'&#233;voquer. Mais il n'y avait pratiquement aucun contenu r&#233;el de classe dans tout &#231;a, c'&#233;tait plut&#244;t une orientation de tendance vaguement humaniste, le prolongement, en train de mourir &#224; ce moment, du vieux radicalisme libre-penseur de la IIIe r&#233;publique. Mon p&#232;re &#233;tait artisan, ma m&#232;re institutrice. Cette vague aspiration &#224; la &#171; justice sociale &#187; pouvait servir de base aux r&#233;actions d'un adolescent devant la soci&#233;t&#233; vue d'un petit bourg de campagne de mille habitants o&#249; les poss&#233;dants, ce sont les commer&#231;ants, le notaire, le hobereau, etc., et les exploit&#233;s tout le milieu agricole. J'ai d&#233;barqu&#233; &#224; Paris en 1945, et &#231;a m'a paru tout naturel d'adh&#233;rer, de militer &#224; la CGT. Peu &#224; peu, mais rapidement en d&#233;finitive, ces vagues aspirations se sont transform&#233;es par la rencontre d'autres r&#233;alit&#233;s, des r&#233;alit&#233;s de classe. J'ai pris des responsabilit&#233;s dans la section CGT, j'en ai &#233;t&#233; secr&#233;taire pendant longtemps et pendant toute cette p&#233;riode c'&#233;tait la guerre froide... D&#233;j&#224; lors de la scission de Force Ouvri&#232;re, j'avais opt&#233; pour la CGT, parce que je trouvais que dans la bo&#238;te &#231;a s'&#233;tait fait d'une fa&#231;on assez d&#233;gueulasse : c'est-&#224;-dire que FO &#233;tait carr&#233;ment parachut&#233; par le patron (une bo&#238;te nationalis&#233;e...). J'ai opt&#233; pour la CGT, mais sans en savoir beaucoup plus que cette id&#233;alisation CGT-PCF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s rapidement, &#231;a a &#233;t&#233; la bagarre au sein de la CGT contre toutes ses options politiques de l'&#233;poque. C'&#233;tait la guerre froide, l'alignement sur toutes les positions, toutes les conneries d'Appel de Stockholm, de Ridgway-la-peste... Au sein de la section CGT, on s'&#233;tait retrouv&#233; tout un noyau de jeunes &#224; lutter contre la politique PCF au sein de la CGT, ce qui n'&#233;tait pas facile, parce que d'un c&#244;t&#233; on avait cette lutte et de l'autre on &#233;tait marqu&#233; par son appartenance &#224; la CGT, on avait droit &#224; une esp&#232;ce de chasse aux sorci&#232;res dans les bo&#238;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On &#233;tait plus ou moins tol&#233;r&#233; par la CGT, parce que, &#224; l'&#233;poque, ce qui comptait pour eux, c'&#233;tait l'agitation, mais qui pour nous avait une autre base que la n&#233;cessit&#233; de faire un peu d'agitation dans le capitalisme fran&#231;ais, d'&#234;tre une esp&#232;ce d'affaiblissement du Capital en France, et des USA par contrecoup. On s'en foutait dans la bo&#238;te, on luttait parce que c'&#233;tait n&#233;cessaire sur les positions qu'on essayait de faire exprimer aux gars, d'apr&#232;s leurs propres n&#233;cessit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cette &#233;poque, je n'avais aucun lieu politique. Mon apprentissage politique s'est fait par l'activit&#233; syndicale. Et le hasard a jou&#233;. C'est &#231;a le hasard des options politiques... J'aurais rencontr&#233; un trotskiste, j'aurais peut-&#234;tre adh&#233;r&#233; au trotskisme ; un anar, j'aurais &#233;t&#233; &#224; l'anarchisme. Souvent les options sont comme &#231;a, tout au moins au d&#233;but. Il s'est trouv&#233; par hasard dans la bo&#238;te un gars de Socialisme ou Barbarie, qui y &#233;tait depuis le d&#233;but, avait &#233;t&#233; trotskiste, et qui, &#224; l'&#233;poque o&#249; j'avais adh&#233;r&#233; &#224; la CGT, &#233;tait au service militaire. Quand il fut rentr&#233;, on s'&#233;tait trouv&#233; &#224; se bagarrer ensemble, avec &#224; la fois des affinit&#233;s personnelles et des affinit&#233;s sur la conception de la bagarre. Seulement, lui, il avait un certain pass&#233; politique : il avait fait partie de la tendance Chaulieu-Montal (Castoriadis-Lefort) dans le PCI, il avait v&#233;cu la sortie, et tout le d&#233;but de Socialisme ou Barbarie. On s'est trouv&#233; ensemble &#224; la t&#234;te d'une gr&#232;ve c'&#233;tait en mars 1950, une gr&#232;ve de trois semaines. Peu &#224; peu, on a discut&#233;, beaucoup discut&#233; dans les ann&#233;es 50-52, pas seulement de S ou B... Bref, je suis all&#233; &#224; S ou B. Ca me semblait le prolongement naturel de mon activit&#233; de bo&#238;te ; tout ce que je pouvais apprendre, &#231;a recoupait &#224; peu pr&#232;s ce que j'avais pu renifler dans la situation, g&#233;n&#233;rale, dans les affrontements qu'on avait v&#233;cu avant. Ma premi&#232;re &#233;cole politique, si &#233;cole c'&#233;tait, ce fut S ou B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A S ou B, je suis tomb&#233; dans ce petit groupe o&#249; on se retrouvait au maximum &#224; quinze : c'&#233;tait alors la p&#233;riode de reflux total de S ou B. Au d&#233;but, S ou B avait attir&#233; un certain nombre de gens, de petits groupes, notamment des ex-bordiguistes, communistes des Conseils, etc. Mais &#224; ce moment-l&#224;, c'&#233;tait fini. M&#234;me Lefort ne venait plus &#224; S ou B (il y a eu toute une p&#233;riode o&#249; il n'a pas assist&#233; aux r&#233;unions...). Dans le groupe la seule chose &#224; faire c'&#233;tait la revue : le plus gros boulot &#233;tait fait par Castoriadis essentiellement, au moins toute la partie th&#233;orique. Le reste, le compl&#233;ment, &#233;tait fait par un copain, ou par un autre selon les int&#233;r&#234;ts que chacun pouvait avoir pour une chose ou pour une autre. Des discussions &#224; proprement parler, des grands d&#233;bats, il n'y en avait pratiquement jamais dans les r&#233;unions elles-m&#234;mes. Chacun amenait son texte, on discutait plus ou moins des options de d&#233;tail, et &#231;a paraissait dans la revue. Quand il y avait des divergences trop grandes, par exemple entre Lefort et Castoriadis s&#251;r l'organisation, il y avait deux textes qui cohabitaient et puis c'&#233;tait tout. Sur les textes assez fondamentaux que Castoriadis pouvait publier (il commen&#231;ait son &#233;volution en partant d'analyses sur l'apr&#232;s-guerre, sur la nature de l'URSS), il n'y avait pas de contestation s&#233;rieuse dans le groupe parce que finalement il n'y avait personne qui p&#251;t vraiment lui porter la contradiction sur ce terrain l&#224;. Le seul gars qui tenait un peu t&#234;te et avait conserv&#233; ses propres id&#233;es, c'&#233;tait un ex-bordiguiste qui passa ensuite &#224; &lt;i&gt;Pouvoir Ouvrier&lt;/i&gt; et est maintenant &#224; la Ligue [communiste r&#233;volutionnaire] ; il &#233;tait encore tr&#232;s l&#233;niniste, et ne restait &#224; S ou B qu'&#224; d&#233;faut d'autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, ce fut tr&#232;s facile d'entrer &#224; S ou B. Je ne sais pas ce qui avait &#233;t&#233; discut&#233; avant, comment ils avaient d&#233;cid&#233; mon admission, mais finalement il n'y a pas eu d'examen de niveau politique ou d'option. Personne ne m'a jamais demand&#233; : &#171; &lt;i&gt;Est-ce que t'acceptes les positions de S ou B ?&lt;/i&gt; &#187;. C'eut &#233;t&#233; d'autant plus difficile que les positions de S ou B &#224; l'&#233;poque &#233;taient plut&#244;t floues : entre ce qui &#233;tait exprim&#233; par Castoriadis et par Lefort sur l'organisation, il y avait un monde, et finalement personne ne pouvait dire qu'il y avait une position nettement trac&#233;e. Certainement, c'&#233;tait la m&#234;me chose sur beaucoup d'autres questions, chacun esp&#233;rant plus ou moins une &#233;volution du groupe sur ses propres conceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me sentais relativement &#224; l'aise dans S ou B parce qu'on pouvait y dire ce qu'on pensait. C'&#233;tait une bande de copains &#224; cot&#233; de l'isolement o&#249; on &#233;tait ailleurs quand on avait ce genre de positions. C'&#233;tait &#224; ce niveau l&#224; que tout &#233;tait essentiel, certainement pas dans un quelconque projet r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir d'un certain moment, S ou B a pris des contacts avec des communistes-conseils hollandais, un groupe qui s'appelait Spartacus. Des copains de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; avaient &#233;t&#233; &#224; un congr&#232;s en Hollande, des copains hollandais &#233;taient venus en France. Je m'&#233;tais trouv&#233; &#224; discuter avec l'un d'eux, et les positions qu'il exprimait m'avaient paru plus nettes, correspondaient mieux en tant que th&#233;orie &#224; mon exp&#233;rience que ce que j'avais pu entendre &#224; S ou B, parce que ce qui s'y discutait se d&#233;veloppait &#224; un niveau beaucoup trop &#233;lev&#233;, trop politique, alors que les communistes-conseils &#233;taient plus pr&#232;s de l'espace d'analyse de la lutte au jour le jour, de la mani&#232;re dont la lutte de classes se d&#233;roulait. Ca correspondait exactement &#224; ce que j'avais pu sentir, observer... Alors on a &#233;t&#233; quelques-uns &#224; S ou B (pas Lefort), notamment un vieux copain du midi, animateur d'un groupe communiste-conseil avant 1939, et quelques autres &#224; se regrouper l&#224;-dessus. On s'est retrouv&#233;, bien qu'avec des divergences assez grandes, sur le plan de la lutte des classes, avec Lefort, dans une certaine conception de l'organisation et de l'activit&#233; du groupe, la forme de travail, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, d&#232;s que ces questions &#233;taient abord&#233;es dans Socialisme ou Barbarie, il y avait deux grands courants :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; un courant assez traditionnel, tendant &#224; faire du groupe un groupe avec une orientation d&#233;finie, un programme, avec des positions d&#233;finies par des votes majoritaires et s'imposant aux membres du groupe.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; un autre courant d'ouverture, de remise en cause, plus pr&#233;occup&#233; de chercher dans la lutte de classes elle-m&#234;me que dans l'analyse th&#233;orique des &#171; perspectives r&#233;volutionnaires &#187; et des orientations pratiques pour le groupe.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Le paradoxe (apparent sans aucun doute), c'est qu'en 1958, Castoriadis, qui devait remettre en cause tant de choses (et avait d&#233;j&#224; commenc&#233; &#224; le faire, d'o&#249; l'adh&#233;sion &#224; S ou B d'un certain nombre d'entre nous), se retrouva aux c&#244;t&#233;s des &#233;l&#233;ments les plus traditionnels, dans une &#171; majorit&#233; &#187; qui devait &#233;clater un peu plus tard &#224; propos de questions finalement plus fondamentales que celles qui motivaient la scission de 1958.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avant 1958, tout &#231;a restait un peu des formules de style : personne ne pouvait se permettre de chercher &#224; imposer &#224; d'autres une discipline quelconque, sous peine de se retrouver tout seul. On restait &#224; S ou B, m&#234;me si les discussions r&#233;v&#233;laient des d&#233;saccords profonds. On tol&#233;rait certaines pratiques, remballant sa rancoeur apr&#232;s quelque coup de gueule. Je me souviens de discussions qu'il y avait eu &#224; propos du texte sur le &#171; Contenu du socialisme &#187;. Peut-on d'ailleurs appeler &#231;a des discussions, parce que Castoriadis &#233;tait tr&#232;s autoritaire de par sa personnalit&#233; et d&#232;s que la contradiction avait tendance &#224; le g&#234;ner, &#231;a explosait. Il y avait au sein du groupe un type de rapport qui n'&#233;taient pas tr&#232;s agr&#233;ables. Quand il amenait un texte, on le discutait, il y avait quelques am&#233;nagements et il &#233;tait publi&#233; comme &#231;a. Je me souviens aussi de certaines pratiques qu'on avait assez mal encaiss&#233;es : avec les copains dont je parlais tout &#224; l'heure, on avait fait un article sur les gr&#232;ves de 55 &#224; Nantes. On avait mis une conclusion &#224; l'article et on l'avait donn&#233; pour &#234;tre publi&#233;. Quand on l'a vu publi&#233; dans la revue, toute la conclusion avait &#233;t&#233; transform&#233;e, des mots chang&#233;s, des temps de verbe chang&#233;s... Bref, &#231;a changeait l'orientation du truc. Parce que l'on ne lui donnait pas un tour assez triomphaliste, Castoriadis avait modifi&#233; l'article sans nous en avertir, sans qu'il y ait eu une discussion dans le groupe. Il y a e u toute une pol&#233;mique, sur laquelle je ne vais pas revenir, autour de la lettre de Pannekoek-&gt;160]... (cf. Castoriadis, &lt;i&gt;L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, t.1&lt;/i&gt;, 10-18, p. 249 sq). Il maintient des choses qui ne se sont s&#251;rement pas d&#233;roul&#233;es comme &#231;a. Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui le g&#234;nait, par rapport &#224; ses conceptions, il tendait &#224; le bousculer d'une mani&#232;re assez brutale et assez dictatoriale au sein du groupe. C'&#233;tait ce qui rendait les rapports pas tr&#232;s faciles et qui explique une m&#233;fiance, m&#234;me lorsque je le vois &#233;crire certaines choses avec certains mots aujourd'hui encore, j'ai tendance &#224; chercher la petite b&#234;te dans ce qu'il veut dire. Cela vient aussi sans aucun doute d'une approche politique totalement diff&#233;rente, je dirai m&#234;me oppos&#233;e. Cela soul&#232;ve d'autres probl&#232;mes fondamentaux dont je reparlerai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait vraiment la p&#233;riode h&#233;ro&#239;que. On avait d&#233;j&#224; bien du mal &#224; faire payer les cotisations, &#224; faire venir les mecs &#224; l'heure. Pratiquement, nos liaisons ouvri&#232;res &#233;taient tr&#232;s t&#233;nues, &#224; part le copain qui bossait dans les assurances avec moi et un noyau qu'il y avait &#224; Renault, pas centr&#233; autour de Moth&#233;, comme le dit Castoriadis dans l'entretien avec l'APL-Caen. Celui qui a &#233;t&#233; surtout l'animateur de &lt;i&gt;Tribune Ouvri&#232;re&lt;/i&gt; &#224; Renault, c'&#233;tait un ancien bordiguiste, Gaspard, un gars tr&#232;s individualiste, en m&#234;me temps tr&#232;s actif, se proclamant bolchevik. C'&#233;tait un animateur d'hommes. Il venait de temps &#224; autre &#224; &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;. Il rassemblait chez Renault, facilement, trente &#224; quarante gars. Il organisait des sorties, etc. A un moment donn&#233; il a l&#226;ch&#233; compl&#232;tement &lt;i&gt;Tribune Ouvri&#232;re&lt;/i&gt; pour faire un voyage autour du monde, puis cr&#233;er une esp&#232;ce de maison pour les jeunes dans les Alpes. Mais &#224; l'&#233;poque, c'&#233;tait lui l'animateur de &lt;i&gt;Tribune Ouvri&#232;re&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 50, se dessinaient les premi&#232;res r&#233;actions contre les bureaucraties de tous les syndicats ; elles s'exprimaient tant&#244;t par la cr&#233;ation de syndicats autonomes (qui n'&#233;taient pas alors ce qu'ils sont devenus), tant&#244;t par la cr&#233;ation de groupes &#224; coloration plus politique. Ca allait des machines de guerre trotskistes (Voie ouvri&#232;re) &#224; des groupes de gens qui refusaient le trotskisme et l'anarchisme. C'&#233;tait le commencement du grand brassage qui s'est d&#233;velopp&#233; jusqu'&#224; maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vers 1957, l'audience de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; a commenc&#233; &#224; s'&#233;largir un peu, mais &#231;a se limitait aux &#233;tudiants et aux enseignants, les ouvriers et les employ&#233;s ayant plut&#244;t tendance &#224; quitter S ou B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le 13 mai 1958, on a vu arriver une centaine de gars qui voulaient travailler avec S ou B. Mais les probl&#232;mes n'&#233;taient plus les m&#234;mes. Il s'est pos&#233; tout de suite, dans le concret, des probl&#232;mes d'organisation, et il y a eu sur ce point seulement un affrontement excessivement violent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile, en de telles circonstances, de d&#233;terminer dans les analyses politiques ce qui est l'expression d'une aspiration longtemps refoul&#233;e. J'ai eu alors le sentiment que pour beaucoup de ceux qui allaient entra&#238;ner la &#171; majorit&#233; &#187; des nouveaux venus, c'&#233;tait l'ambition enfin concr&#233;tis&#233;e de sortir du tunnel et de construire l'organisation r&#233;volutionnaire qui conditionnait tout. Pendant trois ou quatre mois, une sorte de d&#233;lire politique catalysait les enthousiasmes des nouveaux venus. Pour les uns, De Gaulle c'&#233;tait le fascisme (ils l'assimilaient aux g&#233;n&#233;raux d'Alger). Les nouveaux arrivaient aussi pour la plupart &#224; S ou B sur cette base, pour agir &#171; contre le fascisme &#187; et &#234;tre dans le sens de la r&#233;action ouvri&#232;re qui n'allait pas tarder &#224; se manifester. Il fallait donc construire une organisation efficace. Nous n'&#233;tions qu'un petit nombre &#224; rejeter cette analyse et &#224; soutenir que De Gaulle, en tant que repr&#233;sentant du Grand Capital, avait pour mission de mettre fin &#224; la guerre d'Alg&#233;rie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux points de l'analyse de la situation et de l'organisation &#233;taient si li&#233;s que lors de cette assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale de S ou B, d'o&#249; la scission est partie, les minoritaires se virent trait&#233;s pratiquement de l&#226;ches, parce que, soit disant, ils refusaient de se battre. Tout se d&#233;roulait dans une atmosph&#232;re passionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout &#231;a n'est pas paru dans S ou B. Quelques bulletins int&#233;rieurs en parlaient un peu plus tard, vers septembre-octobre 58. On trouve encore, m&#234;me dans les positions de Castoriadis, cette tendance &#224; consid&#233;rer De Gaulle comme l'homme du fascisme, mais d&#233;j&#224; il y a des nuances.
Et dans le premier num&#233;ro qui est paru plus tard, tout &#224; fait &#224; la fin de 1958, d&#233;j&#224; une clarification s'&#233;tait faite, et les analyses politiques &#233;taient &#224; peu pr&#232;s celles de la &#171; minorit&#233; &#187; six mois auparavant. Je ne sais pas si je peux parler de tactique, mais lorsque je repense &#224; tout ce d&#233;roulement, je ne peux m'emp&#234;cher de penser que, comme je l'ai dit plus haut, l'affrontement des id&#233;es &#233;tait d&#233;termin&#233; par les ambitions politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le moment il y a eu deux camps, et ces deux camps &#233;taient d'un c&#244;t&#233; ceux qui ne voulaient pas d'un groupe structur&#233;, monolithique et superactiviste, et ceux qui, au contraire, l'acceptaient ; et effectivement, Castoriadis a opt&#233; pour ce c&#244;t&#233;-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce moment-l&#224;, on s'est retrouv&#233; contre la formule de groupe qu'il proposait dans ses textes, avec un certain nombre de copains contre la &#171; majorit&#233; &#187; qui pr&#233;conisait une organisation avec cellules, apparemment ma&#238;tresses de leur orientation, mais ma&#238;tresses de leur orientation dans le cadre de l'orientation g&#233;n&#233;rale d&#233;finie par une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, par un vote majorit&#233; / minorit&#233;, avec obligation pour la minorit&#233; de d&#233;fendre la position de la majorit&#233;, avec simplement la possibilit&#233; de d&#233;fendre leurs positions dans le bulletin int&#233;rieur et dans la revue. Mais en-dehors de &#231;a, il y avait une discipline assez stricte, tout au moins sur le papier, parce que je ne peux pas dire comment &#231;a a fonctionn&#233; : je n'&#233;tais plus &#224; S ou B et je n'en ai suivi que d'assez loin le d&#233;roulement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de ces affrontements, &#224; aucun moment ne furent en cause les analyses que Chaulieu (Castoriadis) avait d&#233;j&#224; bien esquiss&#233;es dans S ou B. Au contraire, certains textes de la &#171; minorit&#233; &#187; reconnaissaient la valeur de sa critique &#233;conomique et de ses analyses, ce que, dans le feu de la pol&#233;mique, Chaulieu reprocha &#224; la &#171; minorit&#233; &#187; comme une &#171; appropriation &#187; abusive des th&#232;ses de la &#171; majorit&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce que Castoriadis critique de la conception d'ILO (&lt;i&gt;Information et Liaison Ouvri&#232;re&lt;/i&gt;) qui a &#233;t&#233; formul&#233;e &#224; ce moment-l&#224;, il y a des choses justes et d'autres plus tendancieuses, dans ce sens qu'il minimise volontairement ce qui &#233;tait le but d'ILO. Les textes sont l&#224; : on posait le principe qu'il fallait faire une organisation r&#233;volutionnaire, une organisation d'avant-garde m&#234;me ; les minoritaires disaient simplement que cette organisation devait &#234;tre construite sur un mode de groupes autonomes et effectivement avec une ouverture assez large. Sur ce dernier point, la critique que fait Castoriadis est assez juste : on ne fixait pas de fronti&#232;res nettement d&#233;finies pour l'adh&#233;sion &#224; un groupe, mais on s'assignait finalement un r&#244;le d'avant-garde.
Le groupe, en tant qu'organisation d'avant-garde devait &#234;tre l'organe de liaison, d'impulsion de groupes d'entreprises ; il devait constituer un front de groupes d'avant-garde d'entreprises autour du bulletin mensuel. On opposait effectivement une formule d'organisation avant-gardiste &#224; une autre formule d'organisation avant-gardiste. Ce sont des positions avec lesquelles je ne suis plus d'accord. La dissolution de S ou B, de &lt;i&gt;Pouvoir Ouvrier&lt;/i&gt;, puis d'ICO (pour ne citer que les groupes qui nous int&#233;ressent) peut &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme s'inscrivant dans le processus du d&#233;veloppement de l'autonomie des luttes (je reviendrai plus loin l&#224;-dessus).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les divergences venaient de ce qu'on consid&#233;rait comme &#171; l'avant-garde&#171; . Pour la &#187;majorit&#233;&#171; , cette &#187;avant-garde&#171; c'&#233;taient d'abord ceux qui appartenaient au groupe ; le mode de fonctionnement de cette organisation, l'entr&#233;e et l'adh&#233;sion, &#233;taient assez strictement d&#233;finis, avec la n&#233;cessit&#233; d'un consensus sur les positions exprim&#233;es par le groupe. Pour la &#187;minorit&#233;&#171; , cette &#187;avant-garde&#171; c'&#233;taient en quelque sorte tous ceux, de pr&#233;f&#233;rence travailleurs, qui se d&#233;claraient tels. On allait &#224; l'autre extr&#234;me : pas de fronti&#232;res nettes entre l'organisation et l'ext&#233;rieur, quelqu'un venait, disait &#187;j'ai envie de travailler avec vous&#171; ', on disait &#187;d'accord&#034; et c'&#233;tait tout. Ca a &#233;t&#233; la formule qu'ILO a pr&#233;conis&#233; et qu'ICO a reprise ensuite, en en modifiant d'ailleurs sensiblement le contenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la scission avec Socialisme ou Barbarie, on a suivi des voies divergentes. ILO &#233;tait un groupe purement intellectuel ; seulement trois travailleurs, un dessinateur et deux employ&#233;s ; tout le reste c'&#233;tait des &#233;tudiants et des enseignants influenc&#233;s par Lefort, qui, effectivement, comme Castoriadis le dit, &#233;tait plut&#244;t une sorte d'humaniste qu'autre chose. Il y avait des divergences, cette n&#233;gation de toute base de classe, de toute possibilit&#233; de r&#233;volution. Ce n'&#233;tait pas tr&#232;s apparent au moment de la scission, mais, rapidement il est apparu que, malgr&#233; un consensus sur ce qui s'&#233;tait produit au moment o&#249; on avait quitt&#233; S ou B, il y avait des divergences encore beaucoup plus profondes, plus fondamentales, sur l&#224; conception m&#234;me des luttes sociales et du processus r&#233;volutionnaire... M&#234;me la notion de groupe &#171; ouvert &#187; pouvait n'avoir plus le m&#234;me sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant que la guerre d'Alg&#233;rie a dur&#233;, de 58 &#224; 62, il y avait une esp&#232;ce d'activit&#233; premi&#232;re qui, apparemment, soudait le groupe (&#231;a a fait la m&#234;me chose &#224; S ou B et dans les autres groupes) : l'activisme, parce qu'on faisait manif sur manif. Il y avait tout le temps des discussions sur l'&#233;volution de la guerre, mais rien de tr&#232;s profond ; bref, un aliment pratique qui masquait les divergences. Il y avait m&#234;me dans tous les groupes un aspect factice et superficiel de cette lutte, qui faisait prendre par exemple l'engagement des &#233;tudiants contre la r&#233;vocation des sursis pour une politisation profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s la fin de la guerre d'Alg&#233;rie, &#231;a a &#233;t&#233; le grand trou, pour ILO comme pour beaucoup de groupes. ILO a disparu &#224; ce moment-l&#224;. Les probl&#232;mes r&#233;els surgirent brusquement et les divergences firent &#233;clater le groupe. Ce fut, &#224; l'exception de la fraction qui continua ICO, plut&#244;t une dispersion. Comme le but qu'ILO s'&#233;tait donn&#233;, c'&#233;tait de rassembler des travailleurs, il s'&#233;tait cr&#233;&#233;, parall&#232;lement &#224; ILO (scissionn&#233; de S ou B) un autre groupe, o&#249; il y avait effectivement des travailleurs, rien que des travailleurs. Il faut revenir en arri&#232;re. En juin 1958, il y a eu &#224; la Bourse du Travail une r&#233;union de cent &#224; cent cinquante gars, uniquement compos&#233;e d'&#171; oppositionnels &#187;, c'est-&#224;-dire de tous ces petits noyaux de bo&#238;te dont on a parl&#233;, qui s'&#233;taient constitu&#233;s en r&#233;action &#224; la bureaucratisation des syndicats. Ca regroupait tout un tas d'orientations. Avant, on avait d&#233;j&#224; eu des contacts horizontaux avec des gars de bo&#238;tes diff&#233;rentes, des groupes ind&#233;pendants, ou plus ou moins trotskistes ; et l&#224;, c'&#233;tait un regroupement de tous ces courants de marginaux du syndicat, certains travaillant dans le syndicat, d'autres r&#233;formistes du syndicat. D'autres, dont j'&#233;tais, commen&#231;aient &#224; d&#233;finir la fonction du syndicat dans le capitalisme, consid&#233;raient qu'&#234;tre dans le syndicat n'avait plus aucun sens, qu'on pouvait y &#234;tre par n&#233;cessit&#233;, mais qu'on ne pouvait plus d&#233;fendre &#224; tout prix l'adh&#233;sion au syndicat. Ces d&#233;bats dur&#232;rent deux jours. Y participaient :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; des trotskistes du groupe Lambert (OCI), pratiquement &#224; l'&#233;poque le seul groupe de quelque importance, dont l'activisme s'appliquait aux bo&#238;tes et &#224; l'enseignement&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; les premiers noyaux de VO, &lt;i&gt;Voix Ouvri&#232;re&lt;/i&gt; (VO est n&#233;e &#224; cette &#233;poque-l&#224;), dont Pierre Bois, qui &#233;tait &#224; l'&#233;poque le principal animateur de VO. Rescap&#233;s du SDR (&lt;i&gt;Syndicat D&#233;mocratique Renault&lt;/i&gt;), centr&#233;s sur Renault, ils participaient &#224; &lt;i&gt;Tribune Ouvri&#232;re&lt;/i&gt; dont j'ai parl&#233;, avec des anars, un mec de S ou B, Moth&#233;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; des anars traditionnels de la F&#233;d&#233;ration Anarchiste, anarcho-syndicalistes &#171; travaillant &#187; avec des trotskistes lambertistes &#224; FO, &#224; Saint-Nazaire, etc.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; les mecs de la RP (&lt;i&gt;R&#233;volution Prol&#233;tarienne&lt;/i&gt;), syndicalistes r&#233;volutionnaires&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; des marginaux isol&#233;s de tous ces groupes, de la S&#233;curit&#233; sociale, des PTT, etc., ou ayant eu des exp&#233;riences ayant conduit &#224; des groupes autonomes de bo&#238;te comme dans l'assurance (AGP), chez Morse (une bo&#238;te de l'&#233;lectrom&#233;canique), qui avaient eu une exp&#233;rience &#224; peu pr&#232;s identique de lutte autonome avec persistance d'un noyau actif autour d'un bulletin de bo&#238;te.
Cette r&#233;union n'a rien donn&#233; pratiquement... Elle &#233;tait int&#233;ressante parce qu'elle t&#233;moignait d'un mouvement qui se dessinait, de gars qui se rencontraient pour essayer de se d&#233;finir, mais ne pouvaient y parvenir parce qu'il y avait trop d'options politiques et d'exp&#233;riences divergentes, et de l&#224; sont partis un certain nombre de courants qu'on va retrouver dans la p&#233;riode de dix ans qui suit.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Les trotskistes ont continu&#233;, pareils &#224; eux-m&#234;mes, ce qui n'&#233;tait pour eux qu'une nouvelle tentative de p&#234;che &#224; la ligne. Bois a quitt&#233; Tribune Ouvri&#232;re ; l'autre gars qui en &#233;tait l'animateur s'est barr&#233; aussi, sur sa lanc&#233;e individuelle, et il n'est plus rest&#233; effectivement que Moth&#233;, avec un autre copain anar, Blachier, qui a rejoint ICO plus tard. Bois a commenc&#233; &#224; lancer les feuilles VO, qui n'&#233;taient alors que des feuilles d'usine &#224; Renault et dans quelques autres bo&#238;tes o&#249; il avait des contacts ; c'est &#231;a qui a &#233;t&#233; le premier maillon d'o&#249; est parti VO. Les syndicalistes r&#233;volutionnaires de la RP ont continu&#233;, eux aussi &#233;ternellement semblables &#224; eux-m&#234;mes, de m&#234;me que les anars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce moment-l&#224;, &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; lan&#231;ait son &#171; mensuel ouvrier &#187;,&lt;i&gt; Pouvoir Ouvrier&lt;/i&gt;, pensant qu'il fallait sortir un journal d'agitation, de contact avec les bo&#238;tes. Tribune Ouvri&#232;re a d&#233;clin&#233; peu &#224; peu, puis a disparu, parce que Moth&#233; poursuivait sa carri&#232;re syndicale d&#233;j&#224; commenc&#233;e d'abord &#224; PO, puis &#224; la CFDT. Je ne veux pas tirer de conclusion &#224; cette &#233;volution. Je veux souligner seulement qu'elle venait apr&#232;s des ann&#233;es de militantisme anti-syndical chez Renault, &#224; un moment o&#249; S ou B se transformait en groupe politique actif. Dans la logique de cette attitude, il &#233;tait normal que Moth&#233; abandonne le bulletin de base &lt;i&gt;Tribune Ouvri&#232;re&lt;/i&gt; pour le mensuel politique &lt;i&gt;Pouvoir Ouvrier&lt;/i&gt; ; tout comme Bois l'abandonnait aussi pour fonder&lt;i&gt; Voix Ouvri&#232;re&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux que toutes ces formules ne satisfaisaient pas se sont retrouv&#233;s finalement, &#224; peu pr&#232;s tous, &#224; ICO (gars de base, anars de la FA, &lt;i&gt;Noir et Rouge&lt;/i&gt;, communistes de Conseil...). Parall&#232;lement &#224; la d&#233;gringolade du groupe ILO, le groupe &#171; travailleurs &#187; au contraire s'est peu &#224; peu d&#233;velopp&#233; de 1959 &#224; 1967. ICO se contentait d'&#234;tre un instrument de liaison entre des gars qui menaient leurs propres activit&#233;s de bo&#238;te. Sur cette base-l&#224; (ne pas avoir un programme quelconque, de fronti&#232;re trac&#233;e), cette absence de r&#232;gles n'&#233;tait pas g&#234;nante. On faisait des r&#233;unions une fois par mois, on d&#233;ballait nos probl&#232;mes de bo&#238;te, on en discutait. C'&#233;tait ce d&#233;ballage, ces d&#233;bats, qui passaient dans la revue ICO, avec des articles sur les luttes dans d'autres bo&#238;tes, dont on avait connaissance par les journaux ou par des contacts, ou sur des luttes &#224; l'&#233;tranger (&#224; partir de traductions de journaux ou de contacts directs).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 66-67, &#231;a a commenc&#233; &#224; changer. Des gars d'autres groupes ont commenc&#233; &#224; venir, mais non sur cette base de d&#233;part d'ICO : sur des bases plus politiques. Huit gars, issus de &lt;i&gt;Voix Ouvri&#232;re&lt;/i&gt;, sont d'abord venus. Ils &#233;taient plus ou moins influenc&#233;s par les situ. Au bout d'un certain temps, ils n'ont plus &#233;t&#233; satisfaits des discussions du groupe, &#233;videmment trop terre-&#224;-terre par rapport &#224; une &#171; perspective r&#233;volutionnaire &#187; qu'ils cherchaient &#224; red&#233;finir en dehors de la tradition l&#233;niniste et marxiste. Ils ont commenc&#233; &#224; &#233;crire des textes g&#233;n&#233;raux, avec la volont&#233; de les voir discuter &#224; ICO. Il y a eu alors une sorte de refus &#224; peu pr&#232;s g&#233;n&#233;ral des &#171; anciens &#187; d'ICO de discuter ces id&#233;es ; refus qui &#233;tait exacerb&#233; parce que ces critiques venaient de jeunes, trait&#233;s avec un certain &#171; paternalisme politique &#187;, qui de plus finirent, selon les pratiques remises en honneur par les situ, par des d&#233;nonciations individuelles des contradictions de chacun. Ce qui &#233;tait facile, car effectivement il y avait de tout &#224; ICO.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait par exemple un copain ouvrier m&#233;tallo r&#233;fugi&#233; hongrois de 60 ans, qui disait constamment : &#171; il faut une organisation de type bolchevik &#187;, ce qui faisait marrer tout le monde. Il &#233;tait venu &#224; ICO parce qu'il &#233;tait rejet&#233; et m&#234;me victimis&#233; par le PCF. Les seuls copains aupr&#232;s desquels il pouvait parler de sa vie pass&#233;e et pr&#233;sente, et trouver de la sympathie, c'&#233;taient les copains avec lesquels politiquement il &#233;tait en d&#233;saccord. C'&#233;tait un peu le cas extr&#234;me, caricatural, mais pour chaque membre d'ICO, il y avait de &#231;a. Mais &#233;tait-ce bien diff&#233;rent de ce qui existe dans chaque groupe, que l'on cherche constamment &#224; dissimuler et qui ici &#233;tait connu de tous ? Pour moi, ce n'&#233;tait gu&#232;re diff&#233;rent de ce que j'avais pu conna&#238;tre &#224; S ou B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Juste avant mai 68, il y a eu une intrusion du groupe des &lt;i&gt;Enrag&#233;s&lt;/i&gt; (avec Riesel). Ils sont venus presque aussi nombreux que les membres d'ICO et ils ont voulu imposer leurs orientations et leur pratique. Les accrochages commenc&#232;rent &#224; propos de textes dont ils demandaient, exigeaient presque, la publication dans ICO : des pages de C&#339;urderoy, etc. On &#233;tait loin des probl&#232;mes concrets que voulaient aborder les copains d'ICO. Ils se r&#233;unissaient une fois par mois, ce n'&#233;tait pas pour discuter de C&#339;urderoy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rapidement l&#224; aussi &#231;a a &#233;t&#233; la rupture. Comme ils voulaient imposer leur propre th&#232;me de discussion &#224; une r&#233;union, le groupe d'ICO a propos&#233; de faire deux cellules d'ICO, chacune avec ses th&#232;mes de discussion, et de voir comment mat&#233;riellement ces cellules pouvaient se coordonner. Ils ont alors quitt&#233; la salle en d&#233;clarant : &#171; Ca vous retombera sur la gueule &#187;. C'&#233;tait la phrase historique de Riesel. Cette histoire semble effectivement correspondre &#224; ce que Castoriadis d&#233;crit dans son entretien avec l'APL-Caen. Mais sa critique reste superficielle et ne r&#233;pond pas &#224; cette question : qu'est-ce qui emp&#234;che un groupe &#171; ouvert &#187; dans lequel deux fractions s'opposent de former deux (ou plusieurs) cellules coordonnant leurs activit&#233;s ? Pr&#233;cis&#233;ment, c'est une question qui touche &#224; la domination d'une th&#233;orie, d'une pratique, des uns sur celles des autres ; le probl&#232;me m&#234;me qui avait fait &#233;clater S ou B ; celui-l&#224; m&#234;me que je pense mis en cause profond&#233;ment par le d&#233;veloppement de l'autonomie et dont je parlerai plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout de suite apr&#232;s, il y a eu mai 68. Un des traits d'ICO, c'&#233;tait le fait que bien de ses membres appartenaient en m&#234;me temps &#224; un autre groupe. Jusqu'en 68, cette situation pouvait &#234;tre estomp&#233;e, parce que chacun venait pour discuter de choses bien concr&#232;tes, mais comme ils auraient pu le faire dans un syndicat, un syndicat o&#249; ils se seraient sentis &#224; l'aise, parce qu'il ne d&#233;finissait pas de ligne, ni ne pr&#233;tendait &#224; en &#234;tre un r&#233;form&#233; ou plus pur ou r&#233;volutionnaire. 68 a entra&#238;n&#233; un glissement vers une orientation nouvelle, celle d'un groupe politique. Cela s'est senti surtout tout de suite apr&#232;s mai 68, quand il y a eu un afflux de gars (principalement des &#233;tudiants) pour qui tout ce qui se passait dans les bo&#238;tes n'&#233;tait pas tr&#232;s passionnant et qui avaient des visions beaucoup plus g&#233;n&#233;rales, empreintes d'un activisme &#233;tranger au quotidien des t&#244;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu alors tout un chass&#233;-crois&#233;. Il y a eu des exp&#233;riences en marge d'ICO, o&#249; certains allaient tout en gardant un pied dans ICO, par exemple, la tentative de lancer un journal d&#232;s l'hiver 68-69, &lt;i&gt;Passer Outre&lt;/i&gt;, qui a eu quelques num&#233;ros, ou l'exp&#233;rience du journal &lt;i&gt;Tout&lt;/i&gt;, lanc&#233; par VLR (&lt;i&gt;Vive La R&#233;volution&lt;/i&gt;), avec lequel ont travaill&#233; des &#233;l&#233;ments du &lt;i&gt;Mouvement du 22 mars&lt;/i&gt;. Par rapport &#224; &#231;a, ICO servait de soupape de s&#233;curit&#233; pour ceux qui avaient des possibilit&#233;s politiques. Je pensais qu'il aurait pu en sortir autre chose. En tous cas, il est certain qu'&#224; ce moment la formule d'ICO &#233;tait inviable, &#224; tous points de vue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1969, il y a eu une convergence sur ICO de tout un tas de groupes, depuis les mecs de la &lt;i&gt;Vieille Taupe&lt;/i&gt; (derniers vestiges de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;) jusqu'&#224; des farfelus proches des situ., en passant par &lt;i&gt;R&#233;volution internationale, Archi-Noir, Noir et Rouge&lt;/i&gt;, les communistes des Conseils, etc. Il y a eu une r&#233;union o&#249; on &#233;tait au moins cent, venus de partout. Les contacts de divers noyaux de province &#233;taient au moins aussi importants, mais qu'est-ce que chacun esp&#233;rait l&#224;-dedans ? Est-ce que ICO aurait pu &#234;tre la f&#233;d&#233;ration de ces groupes disparates, unis seulement autour de leur anti-autoritarisme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains esp&#233;raient peut-&#234;tre noyauter certains&#8230; Un mois plus tard, il y a eu une r&#233;union internationale, du m&#234;me type, &#224; Bruxelles, et il s'est produit la m&#234;me chose. Finalement, cela s'est r&#233;duit &#224; des affrontements. Il y eut des lavages de linge sale respectifs des attitudes en mai 68, tout le monde s'accusant d'avoir eu des attitudes bureaucratiques, ce qui &#233;tait vrai pour certains... Aucune possibilit&#233; r&#233;elle de travail constructif commun, bien qu'ICO devint pendant un an l'organe (imprim&#233;) de ce &#171; regroupement &#187;'.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1970, lors d'une nouvelle r&#233;union &#224; Saint-Etienne, avec &#224; peu pr&#232;s les m&#234;mes courants mais avec moins de monde, l'affrontement fut encore plus violent, entre d'une part &lt;i&gt;R&#233;volution Internationale&lt;/i&gt; et un groupe de Clermont-Ferrand, le MARS (&lt;i&gt;Mouvement d'Action R&#233;volutionnaire Spontan&#233;e&lt;/i&gt;) fondu ensuite dans RI, et d'autre part toutes les tendances proches des situ. Il &#233;tait manifeste qu'aucun de ces courants participant &#224; ICO ne pouvait cohabiter. Les gars qui venaient des bo&#238;tes &#233;taient noy&#233;s l&#224;-dedans. La fraction active d'ICO n'&#233;tait plus de nouveau qu'un tout petit noyau, qui assurait la publication du canard en essayant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment d'en faire un organe d'expression collective de discussion, d'&#233;laboration. Efforts qui se sont poursuivis durant deux ann&#233;es (1).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout un magma continuait d'assister aux r&#233;unions bimensuelles d'ICO. Mais, pendant deux heures, il n'y avait pratiquement pas de r&#233;union. C'&#233;tait la sortie de la messe le dimanche matin. Les gens discutaient par petits groupes. Cette fonction aurait aussi bien pu &#234;tre assur&#233;e par Masp&#233;ro. A la fin, m&#234;me les discussions plus politiques, les informations int&#233;ressantes n'arrivaient plus &#224; passer. Les trucs sur la lutte des classes n'int&#233;ressaient m&#234;me pas ceux qui venaient. On avait par exemple eu une rencontre &#224; l'automne 72 avec un groupe italien de Milan, &lt;i&gt;Autonomie Ouvri&#232;re&lt;/i&gt;. Impossible d'en faire un compte-rendu, d'en discuter ; &#231;a n'int&#233;ressait personne. C'&#233;tait pourtant tout de suite apr&#232;s les grandes luttes en Italie de 68-69.
O&#249; &#231;a a &#233;t&#233; le comble (et c'est ce qui a d&#233;termin&#233; mon d&#233;part) c'est qu'&#224; un moment donn&#233;, tout fut remis en cause, m&#234;me le travail pers&#233;v&#233;rant des r&#233;unions hebdomadaires, du bulletin. L'id&#233;e m&#234;me de faire une r&#233;union o&#249; il serait discut&#233; de tel ou tel point &#233;tait critiqu&#233;e. J'avais fait un texte exposant mes conceptions pour le travail du noyau qui faisait le bulletin. Ce n'&#233;tait qu'une question de m&#233;thode. Mais il a &#233;t&#233; impossible de discuter l&#224;-dessus. C'&#233;tait bien &#233;vident que ces querelles de m&#233;thodes dissimulaient des divergences plus profondes qui ne furent formul&#233;es qu'au cours d'une des derni&#232;res r&#233;unions mensuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s mon d&#233;part, le bulletin a cess&#233; presque aussit&#244;t de para&#238;tre ; les r&#233;unions ont un peu continu&#233; et ICO a cess&#233; d'exister (La dissolution d'ICO est annonc&#233;e de mani&#232;re officielle par une lettre circulaire de Blachier, de novembre 1973).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Que faut-il penser de cet &#233;chec ? Est-ce un accident ? Ou comme le dit Castoriadis, l'aboutissement logique de la conception de l'organisation que tu d&#233;veloppais ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : On pourrait poser la m&#234;me question pour S ou B et conclure en sens inverse. Ca n'aurait pas plus de sens dans un cas comme dans l'autre. C'est certain, comme Castoriadis le dit, que si on laisse venir n'importe qui pour discuter de n'importe quoi, il ne peut arriver que cela. Et il y a effectivement une certaine hypocrisie de dire : on est un groupe ouvert, et au moment o&#249; toute une masse de gens viennent, deviennent majoritaires et veulent imposer une orientation, tu te barres en disant : c'est pas ce que je veux. Il y a une certaine critique de Castoriadis qui est juste. Mais, comme je l'ai dit plus haut, cette critique, pour juste qu'elle soit, reste assez superficielle. Elle n'explique pas pourquoi des gens qui se sont retrouv&#233;s ensemble, veulent finalement imposer leur &#171; v&#233;rit&#233; &#187; aux autres au lieu de chercher &#224; d&#233;finir des relations r&#233;ciproques, entre groupes autonomes. A ce moment, tout se pose dans des termes totalement diff&#233;rents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous cet angle-l&#224;, je pense que quand on a fait ICO en 58, &#231;a correspondait effectivement &#224; un besoin chez un certain nombre de gens (c'est pourquoi j'ai insist&#233; sur les histoires de bo&#238;tes). Mais ICO s'est d&#233;velopp&#233; ind&#233;pendamment de ce qui &#233;tait en cause dans la scission de S ou B et qui &#233;tait les &#171; id&#233;es d'ILO &#187;. Ce qui a fait &#233;voluer ICO, avec l'arriv&#233;e de groupes divers, c'est la r&#233;alit&#233; sociale elle-m&#234;me, les &#233;v&#233;nements (de m&#234;me que ce qui a fait &#233;clater S ou B, c'est bien finalement la r&#233;alit&#233; sociale). On ne peut pas parler, pas plus pour ICO que pour S ou B d'&#233;chec ou d'accident, mais il faut tenter de voir comment un groupe a correspondu &#224; une n&#233;cessit&#233; double &#224; la fois pour ceux qui y participaient et dans le milieu social o&#249; il trouvait audience. Ce n'est pas un probl&#232;me de volontarisme comme le pose Castoriadis. Il s'agit de comprendre de quoi et de quelles luttes le groupe est l'expression, consciente ou non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, la formule d'ICO n'est absolument plus viable. Elle n'est pas viable pour un groupe politique. Elle a correspondu &#224; un moment aux besoins un peu terre-&#224;-terre d'un certain nombre de gars qui se trouvaient rejet&#233;s de partout. ICO leur permettait de mettre en commun leur exp&#233;rience, mais ne pouvait pas r&#233;pondre &#224; d'autres probl&#232;mes plus g&#233;n&#233;raux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'introduction au premier tome de &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; bureaucratique&lt;/i&gt; (10/18 NS 751), Castoriadis dit des choses tr&#232;s justes sur l'organisation ; par exemple, il &#233;crit : &#224; partir du moment o&#249; on parle d'un mouvement autonome, il n'y a plus de place pour enseigner quoi que ce soit &#224; ce mouvement puisqu'il doit &#234;tre la totalit&#233; par lui-m&#234;me. Il ajoute : mais &#224; ce moment-l&#224; le probl&#232;me qui se pose, c'est : qu'est-ce qu'une organisation doit &#234;tre, puisque (alors, c'est l&#224; qu'il pose un postulat) on ne doit pas pour autant se croiser les bras. Apr&#232;s, il rench&#233;rit : je pense qu'une organisation r&#233;volutionnaire est n&#233;cessaire, mais il le dit dans une parenth&#232;se, et donc il &#233;vacue un probl&#232;me. Cette &#171; n&#233;cessit&#233; &#187; d'une organisation, &#231;a ne sort pas du bleu du ciel ; si &#231;a vient de la t&#234;te de Castoriadis, c'est avec un sens pr&#233;cis. Si &#231;a vient d'une &#171; n&#233;cessit&#233; sociale &#187;, il faut comprendre laquelle dans le capitalisme et le rapport de force du moment o&#249; ce groupe existe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le d&#233;bat qu'on tient actuellement avec certains copains dont ceux du groupe anglais &lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt;. D'un cot&#233;, le mouvement de lutte, tout en se rattachant au pass&#233;, pr&#233;sente des particularit&#233;s enti&#232;rement nouvelles, de l'autre les formes d'organisation traditionnelles sont compl&#232;tement balay&#233;es, m&#234;me si elles essaient de survivre en faisant du racolage quotidien et finalement, en faisant des choses totalement en d&#233;saccord avec leurs principes de base. On assiste &#224; un double courant d'&#233;volution relativement aux organisations, &#233;volution due &#224; la mont&#233;e de l'autonomie des luttes. Les organisations qui recherchent une domination formelle (fonction d'encadrement pour atteindre les buts de l'organisation) sont contraintes pour se maintenir d'adopter une position de plus En plus l&#233;galiste, de se faire &#171; reconna&#238;tre &#187;. Elles glissent alors vers les organisations &#171; de gauche &#187; traditionnelles (PS, PC, syndicats), soit de mani&#232;re ouverte (participation &#233;lectorale avec d&#233;sistements, fronts comme le soutien &#224; la social-d&#233;mocratie via le Chili&#8230;), soit de mani&#232;re indirecte ou individuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les organisations qui cherchent un contact r&#233;el (notamment par l'action), finissent par &#233;clater &#224; cause des contradictions entre la pratique que, consciemment ou non, ils tendent &#224; imposer et la pratique r&#233;elle de ceux qui luttent. D'o&#249; de multiples scissions, une atomisation, ce que j'ai essay&#233; de pr&#233;ciser dans la brochure ICO, un point de vue. Faute d'avoir une possibilit&#233; d'action pratique, une partie de ces groupes se r&#233;fugient dans l'&#233;laboration et la distribution d'une th&#233;orie &#171; r&#233;volutionnaire &#187;, dans le repli sur des solutions individuelles, camoufl&#233; souvent dans une sorte d'asc&#232;se &#171; r&#233;volutionnaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me de l'organisation, comme les autres, est r&#233;gl&#233; par la pratique de la lutte. On voit depuis quelques ann&#233;es surgir des organisations&lt;i&gt; sui generis&lt;/i&gt;, qui durent ce que dure la lutte, puis se dissolvent. L'id&#233;e de la permanence de l'organisation est remise en cause, avec bien d'autres choses. Des liens horizontaux, tr&#232;s diffus, se tissent ; les barri&#232;res que les organisations mettaient entre les individus &#233;clatent. Toute une hi&#233;rarchisation de l'id&#233;e et de l'action se trouve &#233;galement remise en cause.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Est-ce qu'il reste alors un projet r&#233;volutionnaire global ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : C'est une question que nous avons discut&#233;e &#224; ICO dans une des derni&#232;res r&#233;unions, avant que je quitte, et aussi r&#233;cemment avec un camarade de &lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt;. Comme tout mot utilis&#233; actuellement, il change de sens selon les interlocuteurs. Il peut tout aussi bien &#234;tre employ&#233; par un trotskiste, par un anarchiste, par Castoriadis ou par moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la discussion &#224; ICO, le mot prenait pour certains (la tendance anarchiste) le sens d'un &#171; programme &#187; au sens traditionnel (l&#233;niniste si l'on veut) du terme, mais celui d'un ensemble de r&#232;gles qui conditionnent l'activit&#233; pr&#233;sente et d&#233;terminent un choix critique entre ce qui est jug&#233; &#171; r&#233;volutionnaire &#187; et ce qui ne l'est pas. Une sorte d'anarchisme modernis&#233; si l'on veut.
Dans la position de Castoriadis, il y a un m&#233;lange entre la position traditionnelle (le projet-programme) et la position qui &#233;tait celle des camarades d'ICO (le projet-&#233;thique). D'une part, il mod&#232;le dans &lt;i&gt;Le Contenu du socialisme&lt;/i&gt; l'organisation pr&#233;cise d'une soci&#233;t&#233; communiste bas&#233;e sur les conseils, d'autre part, il d&#233;clare, au terme d'un certain nombre de critiques (certaines tr&#232;s pertinentes), que le seul crit&#232;re de classe est le volontarisme &#171; r&#233;volutionnaire &#187;, en ajoutant que l'organisation (n&#233;cessaire) ne peut &#234;tre con&#231;ue qu'avec un type de rapports qui pr&#233;figurent la soci&#233;t&#233; communiste. On peut rapprocher cette conception de celle de tout groupe traditionnel ; seul le langage change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces conceptions, malgr&#233; leurs divergences r&#233;elles mais superficielles, proc&#232;dent d'une m&#234;me id&#233;e : ce que l'on appelle &#171; projet r&#233;volutionnaire global &#187; surgit de la t&#234;te des gens et non de la r&#233;alit&#233; sociale, du conflit des forces sociales, du conflit des classes. Ce que l'on appelle la &#171; conscience &#187;, dans les conceptions que je viens d'&#233;voquer, est dans la t&#234;te des gens avant tout et d&#233;cide de leur action. Je ne suis pas d'accord avec &#231;a. La conscience surgit des n&#233;cessit&#233;s de la lutte au cours de la lutte. Je ne veux pas m'&#233;tendre sur ce point bien que nous avions pouss&#233; ce d&#233;bat assez loin avec divers camarades. Ce que je conclurais par rapport au &#171; projet global &#187;, c'est pr&#233;cis&#233;ment que ce projet n'est que la constatation de ce qui s'est d&#233;gag&#233; du mouvement de lutte contre la domination du capital au cours des cinquante derni&#232;res ann&#233;es et de ce qui continue de se d&#233;gager des luttes de maintenant. Dans les luttes, ce &#171; projet &#187; peut se trouver transform&#233;, pr&#233;cis&#233;ment par ce qui se cr&#233;e au cours de ces luttes, et qui n'&#233;tait pas sp&#233;cialement dans la t&#234;te des gens auparavant. Cette conception remet en cause non seulement le r&#244;le du groupe mais aussi celui de la th&#233;orie de la r&#233;volution, et toutes les &#171; n&#233;cessit&#233;s &#187; que des groupes pr&#233;tendent apporter au cours des luttes. Par exemple, la coordination se fait par la lutte elle-m&#234;me. Si on pense &#224; un moment donn&#233; qu'il y a un processus r&#233;volutionnaire, c'est parce que cette coordination existe dans la pratique et qu'elle n'est pas le fait d'&#233;l&#233;ments ext&#233;rieurs &#224; ceux qui luttent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Vous n'avez jamais eu, par exemple, de contacts avec les &lt;i&gt;Cahiers de Mai&lt;/i&gt; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Absolument pas.&lt;i&gt; Les Cahiers de Mai&lt;/i&gt;, c'est finalement la gauche syndicale, ou syndicaliste si tu veux. Ils sont li&#233;s &#224; la CFDT. Je les consid&#232;re comme l'instrument possible, objectivement, d'une r&#233;unification syndicale. C'est une sorte de renouveau syndical qu'ils visent. S'il y avait, comme en Italie, un mouvement &#224; la base, en profondeur, les &lt;i&gt;Cahiers de Mai&lt;/i&gt; pourraient jouer un r&#244;le. Il n'y a qu'&#224; voir &#224; Lip, par exemple, celui qu'ils ont jou&#233;, avec un dualisme, car d'un c&#244;t&#233; effectivement leur truc a propag&#233; la lutte, mais en m&#234;me temps ils propageaient des informations censur&#233;es par rapport &#224; la r&#233;alit&#233; de la lutte. Qu'ils aient eu un r&#244;le &#224; la fois positif et n&#233;gatif, on peut dire &#231;a de toutes les choses nouvelles qui surgissent comme cela. Elles ont &#224; la fois une vie, parce qu'elles correspondent &#224; quelque chose qui se d&#233;gage de la lutte ; mais en m&#234;me temps elles tendent &#224;, de nouveau, orienter cette lutte vers de nouvelles institutions. Un type comme Piaget s'est d&#233;charg&#233; sur les &lt;i&gt;Cahiers de Mai&lt;/i&gt; d'une fonction qui &#233;tait essentielle dans la gr&#232;ve et que les Lip auraient d&#251; et pu assumer eux-m&#234;mes s'ils n'avaient pas eu &#231;a, et qu'ils ont finalement fait assurer par un appareil. Les Cahiers de Mai se veulent un nouveau mode de liaisons syndicales horizontales, une sorte d'am&#233;nagement des structures syndicales hi&#233;rarchis&#233;es, la correspondance au niveau syndical de la r&#233;forme de l'entreprise moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on veut faire des analogies avec les &lt;i&gt;Cahiers de Mai&lt;/i&gt;, on peut le faire avec des mouvements comme en Angleterre&lt;i&gt; l'Institue for Worker's Control&lt;/i&gt;. En Hollande il existe &#233;galement des mouvements du m&#234;me ordre qui repr&#233;sentent la gauche syndicale (mouvement syndical critique), etc. Avec les Cahiers de Mai, &#231;a a pris une autre dimension parce qu'effectivement il y a eu mai 68, il y a eu ce ramassage de militants que la CFDT a assum&#233; (plut&#244;t la &#171; gauche &#187; de la CFDT). En Italie, il existe un mouvement analogue qui d&#233;bouche sur une tentative d'unification syndicale, d&#233;j&#224; r&#233;alis&#233;e pour la m&#233;tallurgie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Que penses-tu de l'appr&#233;ciation que donne Castoriadis au sujet de la situation du mouvement ouvrier, lorsqu'il dit notamment que le prol&#233;tariat n'est plus le porteur du projet r&#233;volutionnaire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Tout d&#233;pend d'abord de ce qu'on appelle le &#171; prol&#233;tariat &#187;. Encore un mot qui change de sens selon les interlocuteurs. Je suis d'accord avec Castoriadis lorsqu'il critique la conception trop &#233;troite que certains ont pu se faire du prol&#233;tariat (par exemple limit&#233; aux seuls travailleurs &#171; productifs de plus value &#187;, ce qui appellerait maints d&#233;veloppements). Je crois aussi que des luttes dans d'autres secteurs peuvent &#234;tre aussi importantes, pas tant par leurs objectifs, mais par les modes de lutte et ce qu'elles r&#233;v&#232;lent de la soci&#233;t&#233; globale. Mais l&#224; o&#249; &#231;a ne va plus, c'est quand il en arrive &#224; la conclusion qu'il n'y a plus de classes et que, sauf une toute petite frange, la seule fronti&#232;re entre les individus, c'est leur volontarisme. Ce n'est pas la volont&#233; des gens qui trace la fronti&#232;re de classe, mais leur situation objective dans le proc&#232;s de production. Qu'il n'y ait pas de fronti&#232;res trac&#233;es au cordeau, c'est &#233;vident, mais cela a toujours exist&#233;. Le probl&#232;me du choix qu'a l'air de poser Castoriadis est celui de la petite, moyenne ou grande bourgeoisie d&#233;finie comme origine sociale et non comme fonction sociale. Et dans le monde d'aujourd'hui, comme hier, la fonction d&#233;finit bien une classe sans que des choix soient possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Intervention d'une camarade anglaise : Je crois que les Fran&#231;ais ont tendance &#224; &#234;tre obs&#233;d&#233;s par la question des paysans, des commer&#231;ants, pour des raisons propres &#224; la France. C'est vrai qu'il y a beaucoup plus de paysans en France qu'ailleurs, sauf peut-&#234;tre en Italie. Les &#171; r&#233;volutionnaires &#187; ont tendance &#224; parler des paysans comme L&#233;nine parlait des koulaks en Russie au d&#233;but du si&#232;cle. Je ne consid&#232;re pas l'&#233;pici&#232;re du coin comme mon &#171; ennemi de classe &#187;. Je serais pour cette raison probablement d'accord avec Castoriadis sur son analyse selon laquelle la masse potentielle pour une r&#233;volution ne se r&#233;duit pas aux ouvriers. Mais l&#224; o&#249; je ne suis pas d'accord avec lui, c'est quand il dit que c'est la volont&#233; qui fait la fronti&#232;re entre classes r&#233;volutionnaires et pas r&#233;volutionnaires. Je pense plut&#244;t, comme Simon, que c'est la fonction sociale et les circonstances de la lutte qui tranchent. Ce qui est plus int&#233;ressant chez Castoriadis, c'est sa critique d'un marxisme traditionnel, de ceux qui croient que le revenu des ouvriers doit n&#233;cessairement baisser, que le capitalisme va s'&#233;crouler automatiquement &#224; cause de ses &#171; contradictions internes &#187;. Mais il n'y a que des marxistes rigides pour penser &#231;a. Les ouvriers, eux, pensent que telle ann&#233;e leur revenu baisse, telle autre il augmente, et qu'il faut lutter selon les circonstances imm&#233;diates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En plus, si les critiques que Castoriadis fait au marxisme sont justifi&#233;es, ce qu'il propose par contre, c'est aussi une esquisse de syst&#232;me global, qui se termine en queue de poisson. Quand il parle d'imaginaire social, d'auto-institution, on a l'impression qu'il arrive au bout de son rouleau et qu'il ne sait pas trop o&#249; aller maintenant.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : C'&#233;tait l'impression que j'avais eue dans le dernier num&#233;ro de Socialisme ou Barbarie. Il avait commenc&#233; une s&#233;rie d'articles qui sont rest&#233;s en points d'orgue et &#224; l'&#233;poque j'avais eu l'impression qu'il n'avait pas pu terminer parce qu'en raison du blocage sur d'autres questions il ne pouvait pas la terminer. Connaissant Castoriadis, ce n'&#233;tait pas le mec &#224; laisser quelque chose en suspens, par sa seule volont&#233;. Il fallait qu'il soit contraint de le faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La camarade anglaise : Cela dit, ce que je trouve formidable chez lui et qui m'a toujours tr&#232;s impressionn&#233;e, ce sont ses analyses &#233;conomiques.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : C'est normal que cela ait &#233;t&#233; la partie o&#249; il &#233;tait le plus fort, car il &#233;tait &#233;conomiste. Mais je pense &#224; un autre point qui m'avait frapp&#233; : sa position par rapport aux syndicats. D&#233;j&#224; &#224; S ou B c'est un probl&#232;me qui n'avait jamais &#233;t&#233; abord&#233; de mani&#232;re fondamentale. S ou B avait annonc&#233; pendant longtemps une &#233;tude l&#224;-dessus, mais &#231;a ne vit jamais le jour. &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?104-mai-68-la-revolution-anticipee' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Castoriadis a publi&#233; apr&#232;s mai 68 un texte dans La Br&#232;che, sous le nom de Coudray&lt;/a&gt; ; &#224; la fin, il conseille l'adh&#233;sion &#224; la CFDT. Il a &#233;galement &#233;crit des textes sur la hi&#233;rarchie dans la revue th&#233;orique de la CFDT, dont le dernier avec Moth&#233;. Si j'&#233;voque ce point, c'est parce que je pense qu'il se relie aux conceptions de Castoriadis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les positions de Moth&#233; sont sans ambigu&#239;t&#233;. Il suffit de lire ce passage tir&#233; de son bouquin Un militant chez Renault : &#171; &lt;i&gt;Il faut pr&#233;parer la mutation de nos revendications, ajouter aussi aux types de revendications d&#233;j&#224; existantes un autre type qui serait celui de la revendication autogestionnaire. Ne peut-il y avoir de revendication autogestionnaire o&#249; peut exister ce terrain d'entente ? Est-ce un domaine o&#249; patrons, directeurs d'usines, gouvernants, se refuseront toujours &#224; traiter ? Les revendications autogestionnaires &#224; la diff&#233;rence des autres ont un grand avantage : elles ne sont pas on&#233;reuses, bien au contraire. La revendication autogestionnaire a donc l'avantage non seulement de ne pas porter atteinte au cat&#233;chisme industriel mais au contraire d'aller dans le sens de la r&#233;duction du prix de revient&lt;/i&gt; &#187;. Moth&#233; est pour l'int&#233;gration et il donne toute satisfaction &#224; la CFDT. On lui a d'ailleurs offert le poste de direction des &#233;coles de la CFDT. Il a refus&#233; mais quand m&#234;me il est le prototype du carri&#233;riste syndical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, il y avait une esp&#232;ce d'osmose, de symbiose Moth&#233;/Castoriadis. Il y a presque toujours accol&#233; dans S ou B l'article th&#233;orique de Castoriadis et l'article concret de Moth&#233;. Moth&#233; voyait l'usine &#224; travers les lunettes th&#233;oriques de Castoriadis. Ils sont rest&#233;s en contact &#233;troit m&#234;me apr&#232;s la dissolution. C'est pour cela que je faisais allusion &#224; l'article de &lt;i&gt;La Br&#232;che&lt;/i&gt; parce que certainement cet article conseillant d'adh&#233;rer &#224; la CFDT &#224; un moment o&#249; Moth&#233; y &#233;tait et avait d&#233;j&#224; certaines responsabilit&#233;s chez Renault &#224; la CFDT n'est par hasard sous la plume de Castoriadis, mais v&#233;nait certainement de contacts. Apr&#232;s tout, pourquoi la CFDT plus qu'un autre syndicat ? Les mecs de &lt;i&gt;Lutte ouvri&#232;re&lt;/i&gt; adh&#232;rent souvent, par exemple, &#224; FO et ils peuvent aussi bien faire de l'agitation en tant que&lt;i&gt; Lutte ouvri&#232;re&lt;/i&gt;. Il y a une r&#233;ponse li&#233;e &#224; la fonction d'un syndicat moderne dans un capitalisme moderne et aux th&#232;mes de l'autogestion et des conseils pr&#233;sent&#233;s comme un &#171; projet &#187; (au sens programme que j'&#233;voquais ci-dessus).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La publication d'articles dans CFDT aujourd'hui proc&#232;de quand m&#234;me de l'id&#233;e qu'il est possible d'influencer les militants de la CFDT. Car qui lit CFDT aujourd'hui ? Pas les ouvriers de la base.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'intrigue dans les th&#233;ories de Castoriadis, je n'ai pas le temps de fouiller tout &#231;a, mais c'est de voir o&#249; se trouve dans son syst&#232;me apparemment coh&#233;rent cette esp&#232;ce de faille d'un certain r&#233;formisme, d'une certaine tradition ; cela peut para&#238;tre r&#233;sider dans ce qu'il dit au sujet des classes ; mais ce n'est qu'une cons&#233;quence de th&#232;mes plus fondamentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il explique que chez Marx il y a une contradiction entre le mat&#233;rialisme historique et la lutte des classes. Il retient le deuxi&#232;me terme, la lutte des classes ; mais apr&#232;s il &#233;vacue la notion de classe. Or s'il n'y a plus de classes, il n'y a plus de lutte de classes, sauf si on dit que tout d&#233;pend du volontarisme des individus ; tout s'encha&#238;ne effectivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Mais peut-on dire que ce qu'il dit de la hi&#233;rarchie dans CFDT aujourd'hui proc&#232;de &#233;galement du r&#233;formisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : C'est toujours dans cette m&#234;me lign&#233;e du volontarisme, une certaine &#233;thique de la revendication. Or je regrette beaucoup, les revendications hi&#233;rarchis&#233;es c'est presque un moteur de la lutte de classes. On peut le d&#233;plorer ou bien &#233;mettre des opinions, pas fausses en elles-m&#234;mes, par exemple que c'est contradictoire avec l'autogestion comme le fait Castoriadis. Mais o&#249; &#231;a conduit ? A rejeter comme &#171; condamnables &#187; des revendications hi&#233;rarchis&#233;es et &#224; vouloir introduire une moralisation des luttes. Dans quel but ? Pour la CFDT &#224; coup s&#251;r conform&#233;ment &#224; son insertion dans le capitalisme moderne, reprenant des revendications qui vont dans le sens de l'am&#233;nagement du capital. La th&#233;orie ainsi con&#231;ue hors du contexte des luttes devient le paravent id&#233;ologique de la fonction syndicale. Si l'on observe les luttes, ce ne sont pas les revendications &#233;galitaires qui jouent un r&#244;le essentiel. Et ce qui finalement, m&#234;me du point de vue de l'&#233;conomie capitaliste, ce qui tend &#224; d&#233;truire un certain type de r&#233;gies, c'est constamment la revendication du salaire au-dessus. Il y avait une gr&#232;ve du m&#233;tro il y a deux ou trois ans qui &#233;tait tr&#232;s caract&#233;ristique de ce point de vue-l&#224; : parce qu'une cat&#233;gorie (les conducteurs) maintenait ses revendications cat&#233;gorielles et hi&#233;rarchis&#233;es, &#231;a avait foutu en l'air tout le syst&#232;me syndical de la RATP. On peut avoir une &#233;thique de la revendication, mais dans la r&#233;alit&#233;, il n'y en a pas. Cela ne veut pas dire que je suis pour la hi&#233;rarchie, mais, &#231;a, c'est mon point de vue personnel et cela n'a. aucune incidence dans l'analyse que je peux faire des luttes, du mouvement autonome, du projet r&#233;volutionnaire tel que je l'ai expos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Pour toi, sans avoir une conception &#233;troite du prol&#233;tariat, la lutte &#233;conomique reste centrale ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Pas forc&#233;ment. Je consid&#232;re &#233;galement comme important, dans un autre domaine, ce que les filles par exemple ont fait pour les histoires d'avortement, l'existence de groupes d'avortement direct. C'est un ph&#233;nom&#232;ne important qui r&#233;v&#232;le, dans un domaine sp&#233;cifique, des choses semblables &#224; ce qui peut se passer dans les luttes ouvri&#232;res. Ca a aussi pour effet de bloquer tout le r&#233;formisme possible, de le rendre tr&#232;s difficile. Et &#231;a peut se poser dans d'autres domaines. A partir du moment o&#249; l'autonomie se d&#233;veloppe dans un secteur (les luttes ouvri&#232;res essentiellement, en comprenant dans ces luttes aussi bien ce qui s'est pass&#233; &#224; Lip que l'absent&#233;isme ou le sabotage), elle appara&#238;t aussi dans les autres secteurs. Cela devient une tendance globale dans la soci&#233;t&#233;, cela doit transpara&#238;tre dans tous les secteurs o&#249; il y a lutte. La caract&#233;ristique d'un processus r&#233;volutionnaire (et si c'est l&#224; mon projet r&#233;volutionnaire, je pense qu'il est en cours), c'est de surgir, dans tous les secteurs de la soci&#233;t&#233;, inopin&#233;ment souvent, l&#224; o&#249; on ne l'attend pas. La soci&#233;t&#233; n'est pas quelque chose de cloisonn&#233;. Tu ne peux pas d&#233;tacher un secteur du Capital du reste. D&#233;s qu'un truc s'exprime dans un secteur de la soci&#233;t&#233; tu peux dire que tu retrouves des correspondances qui peuvent avoir autant d'importance ailleurs. Il n'y a qu'&#224; voir ce qui s'est pass&#233; dans les prisons cet &#233;t&#233;. Il n'y a pas eu Lip, mais il y a eu &#231;a. Et &#231;a peut &#234;tre autre chose demain, ailleurs. On peut l'expliquer par des &#171; circonstances sp&#233;cifiques &#187;. Mais il y a trop d'exemples partout dans le monde, pour ne pas comprendre qu'il s'agit d'un processus en cours partout et dans tous les domaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Comment analyses-tu la situation actuelle avec Giscard ? Comme une nouvelle forme de Capitalisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Certainement pas. Giscard c'est un retrait par rapport au gaullisme. Mais &#231;&#224;, c'est une p&#233;rip&#233;tie du Capitalisme en France. Ce qui s'imposera, Giscard ou pas Giscard, ce sont les vicissitudes du Capital au plan international (y compris les pays de l'Est, la Chine&#8230;). &#192; la fois les capitalistes essaient et m&#234;me peuvent r&#233;gler un certain nombre de choses et en m&#234;me temps ne r&#232;glent rien. Personne ne conna&#238;t exactement comment les choses se d&#233;roulent. Un &#233;quilibre est d&#233;truit d&#233;j&#224; depuis quelques ann&#233;es ; la lutte de classes y a &#233;t&#233; pour beaucoup (Grande-Bretagne, Italie, France, Pologne...). Un nouvel &#233;quilibre peut s'&#233;tablir, mais au prix de quelles violences ? Et quelles autres luttes sociales s'y opposeront ? Nul ne le sait. De l&#224; &#224; parler de la &#171; Crise &#187; ; depuis la guerre de Cor&#233;e qui devait amener la guerre mondiale, j'ai entendu parler, de je ne sais combien de crises ! Ca fait d&#233;j&#224; vingt-cinq ans ! Alors bien s&#251;r, &#224; force de dire des choses on finit bien par avoir raison ! De toute fa&#231;on, ce qui se d&#233;roule maintenant n'est gu&#232;re comparable &#224; la&#171; crise &#187; de 1930 qui reste la r&#233;f&#233;rence &#224; laquelle chacun pense quand on parle de la crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est important c'est ce que les gens font en r&#233;ponse &#224; ce que le capitalisme leur impose, les luttes et ce qui sort de ces luttes. Cela inclut effectivement une certaine connaissance de la globalit&#233; mais je ne consid&#232;re pas la globalit&#233; comme quelque chose d'absolu et comme hi&#233;rarchiquement sup&#233;rieure. L'action au cours des luttes, ce qu'inventent ceux qui luttent dans leur lutte est tout autant th&#233;orie et r&#233;ponse th&#233;orique. Ce ne sont finalement pas les discussions sur ce sujet qui sont essentielles (sauf si on assigne un r&#244;le central et hi&#233;rarchique &#224; la th&#233;orie). Si on fait le bilan de toutes les explications et de leurs bases &#233;conomiques, on ne comprend plus rien. Je ne sais m&#234;me pas si un nouveau Marx s'y retrouverait. Et on est loin d'en &#234;tre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : O&#249; en es-tu de ton activit&#233; militante ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Pour l'instant, c'est d'une part d&#233;s contacts, mat&#233;rialis&#233;s beaucoup avec les copains &#233;trangers (&lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt;, copains hollandais, etc.), d'autre part des brochures (une sur Lip qui sort prochainement), la publication des &lt;i&gt;Conseils ouvriers de Pannekoek&lt;/i&gt; (&#233;ditions Belibaste) et de Capitalisme et lutte de classes en Pologne : d&#233;c. 70-janv. 71 (&#233;ditions Spartacus). On s'oriente surtout sur des analyses de luttes, soit anciennes (on sortira une brochure sur la Hongrie 1956, qui est une traduction de &lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt;) soit actuelles (Lip, la traduction d'un texte am&#233;ricain sur des luttes d'infirmi&#232;res et sur l'essor de la m&#233;decine capitaliste en Am&#233;rique, et un texte sur les luttes de classes anglaises). Une activit&#233; de groupe &#224; proprement parler, &#231;a d&#233;pend de tout ce travail d'analyse dont on parlait tout &#224; l'heure. Il y a, beaucoup plus qu'autrefois, une communication qui se fait, et en tout cas, ce que je suis bien d&#233;cid&#233; &#224; ne pas faire, c'est un groupe o&#249; j'aurais un r&#244;le dominant comme cela a pu l'&#234;tre &#224; ICO ou comme Castoriadis a pu l'avoir &#233;t&#233; &#224; S ou B.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, avoir une activit&#233; de groupe vient d'une certaine r&#233;alit&#233; qui fait qu'un besoin est ressenti collectivement. Ca vit un certain temps et puis &#231;a meurt. C'est comme le reste dans la Soci&#233;t&#233;. Si tu essaies de maintenir un groupe artificiellement, tu subis le sort de toutes les structures sociales qui essaient de se maintenir &#224; tout prix. Ou &#231;a prend un tour autoritaire, et tu cherches &#224; avoir un pouvoir plus ou moins l&#233;gal, plus ou moins occulte, pour imposer le maintien volontaire du groupe, ou bien, malgr&#233; tous tes efforts, le groupe se d&#233;truit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas ce qui va se passer, mais je crois qu'on ne pourra plus avoir de grands groupes fond&#233;s &#224; partir de la conception traditionnelle de l'organisation. Il faut essayer de voir le groupe en relation avec ce qu'en fait le mouvement de lutte et en rapport avec ce que nous pouvons avoir dans la t&#234;te. De toutes fa&#231;ons, comme une chose bien distincte du mouvement de lutte lui-m&#234;me et n'exprimant au mieux qu'un moment de ce mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un copain de Caen : Mais par rapport &#224; ce que S ou B a &#233;t&#233; &#224; une certaine &#233;poque&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Qu'est-ce que &#231;a &#233;t&#233; S ou B ? Ca n'a jamais &#233;t&#233; que cent mecs maximum. Pour un gars qui sort du trotskisme par exemple, la lecture d'une collection de S ou B peut lui faire passer en huit jours l'itin&#233;raire que S ou B a parcouru en vingt ans. Sous cette forme-l&#224;, effectivement, il y a un point de d&#233;part. D'un autre cot&#233;, S ou B n'a &#233;t&#233;, pour un certain nombre, que cela. Parce qu'il y avait chez Castoriadis un parti pris d'ignorer les courants historiques qui avaient pr&#233;c&#233;d&#233; S ou B et qui finalement sur nombre de points avaient &#233;t&#233; beaucoup plus loin que Castoriadis n'allait vers les ann&#233;es 50. S ou B n'a par exemple jamais parl&#233; de tout le courant du communisme des Conseils (sauf la correspondance avec Pannekoek, pour la rejeter d'ailleurs imm&#233;diatement) dont les repr&#233;sentants avaient exist&#233; en France, dont certains existaient encore &#224; ce moment-l&#224;. Il y avait quand m&#234;me eu le KAFD en Allemagne, bref, l&#224;-dessus S ou B a fait black-out total. Alors que Castoriadis faisait des analyses sur la nature de la bureaucratie en Russie, sur le plan purement politique, S ou B n'a jamais publi&#233;, comme textes d'opposition communiste, que &#171; L'opposition ouvri&#232;re &#187; de Kollonta&#239;, et encore, que dans l'un des derniers num&#233;ros de S ou B. Pourtant il y avait eu bien d'autres courants, bien d'autres textes, bien d'autres &#233;v&#233;nements que S ou B a ignor&#233;s ou que Castoriadis n'a jamais cit&#233;s ou &#233;tudi&#233;s. L'histoire des Conseils ne commence pas en 56 avec la Hongrie. Sous cet angle, &lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; beaucoup plus loin. Il y a eu peu &#224; peu une remont&#233;e dans l'histoire, mais &#231;a n'a jamais &#233;t&#233; plus loin que Kollonta&#239;, qui n'&#233;tait jamais qu'une opposition &#224; l'int&#233;rieur du parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une camarade anglaise : Castoriadis disait que les conseillistes Pannekoek, par exemple, avaient des id&#233;es tout &#224; fait traditionnelles du point de vue &#233;conomique, ce qui est vrai, mais il ne faut pas oublier que &#171; Les Conseils ouvriers &#187; ont &#233;t&#233; &#233;crit en 1943, pendant la guerre.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Oui, mais sur d'autres plans, l'apport &#233;tait loin d'&#234;tre n&#233;gligeable et cela ne justifiait pas un tel silence. Pas seulement &#224; propos de Pannekoek.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part il y a la question des emprunts. Ca, c'&#233;tait aussi un aspect pas tr&#232;s agr&#233;able de Castoriadis. Il empruntait beaucoup (il avait la possibilit&#233; de lire beaucoup) sans citer les sources. Il ne cite dans ses articles que lui-m&#234;me ou Moth&#233;. Par exemple, dans ses articles sur le d&#233;veloppement du capitalisme, il a beaucoup emprunt&#233; &#224; Wright Mills, dont les livres, alors, n'&#233;taient pas encore traduits. Quand ils &#233;taient traduits, lui, il en &#233;tait d&#233;j&#224; plus loin. Mais tout cela n'enl&#232;ve rien &#224; la capacit&#233; de Castoriadis de faire la synth&#232;se de tout un ensemble de mat&#233;riaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on a pu parler d'un mythe &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, c'est uniquement parce qu'une partie des courants qui se sont d&#233;velopp&#233;s apr&#232;s sont venus de gars qui avaient &#233;t&#233; &#224; S ou B. Mais enfin, &#231;a s'est produit comme &#231;a, parce que c'&#233;tait le seul groupe qui existait par rapport &#224; l'anarchisme traditionnel et &#224; tous les groupes marxistes traditionnels. De 1946 jusqu'&#224; 66-67, il n'y avait gu&#232;re d'autre choix entre les sous-marins PC, les trotskistes ou les groupes anarchistes. Pendant presque quinze ans, &#231;a a &#233;t&#233; pratiquement le seul groupe o&#249; les gens pouvaient venir, emprunter quelque chose de nouveau, et puis repartir apr&#232;s. Tout le monde peut se dire alors le fils de S ou B, tout en ne l'&#233;tant pas. Il y a m&#234;me eu deux des ex-militants de S ou B qui sont devenus ensuite PDG. Mais &#231;a, &#231;a arrive dans tous les groupes. Il suffit d'attendre un peu. La puret&#233; r&#233;volutionnaire, pour beaucoup, c'est aussi le privil&#232;ge de la jeunesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait autre chose de d&#233;sagr&#233;able &#224; S ou B. Il y avait des sortes de d&#233;bats th&#233;oriques parall&#232;les, dont la pi&#233;taille du groupe n'&#233;tait pas inform&#233;e. Les t&#234;tes (Lefort, Castoriadis, etc.) discutaient entre elles &#224; l'occasion de trucs universitaires ou autres, mais les d&#233;bats qu'ils avaient, tu ne les connaissais qu'&#224; un stade second. Ils mettaient sur le tapis des questions, apparemment comme &#231;a, mais en fait c'&#233;tait parce qu'ils poursuivaient une discussion commenc&#233;e ailleurs. Le groupe ne devenait qu'une sorte de banc d'essai pour leurs id&#233;es. Tu te sentais quelquefois seulement un maillon dans leur syst&#232;me de discussion th&#233;orique. Quand ILO s'est dissous, vers 1962, ils ont essay&#233; de mat&#233;rialiser ces d&#233;bats dans un &#171; Cercle Saint-Just &#187;. Il y avait l&#224;-dedans des hauts fonctionnaires, des hauts technocrates. C'&#233;tait une esp&#232;ce de truc &#224; double entr&#233;e : charni&#232;re sur le pouvoir et charni&#232;re sur une tentative d'&#233;laboration politique, jouant parfois sans s'en rendre compte certainement, ce r&#244;le par rapport au pouvoir tout en ayant l'impression de poursuivre leur propre d&#233;bat. Je n'en ai gu&#232;re su plus long. Cela n'a pas dur&#233; sous cette forme. Mais de temps en temps, on voit resurgir dans une revue ou autre &#171; s&#233;minaire &#187; des signes que ce d&#233;bat se poursuit entre &#171; intellectuels &#187; et th&#233;oriciens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question : Quelle est ta conception de l'organisation ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Simon&lt;/strong&gt; : Cette question a &#233;t&#233; abord&#233;e un peu par la bande dans la discussion. Je fais &#224; la fois la critique de la conception de l'organisation telle que Castoriadis l'a exprim&#233;e, celle qui fut th&#233;oris&#233;e par ILO et celle que j'ai v&#233;cue &#224; ICO. Si tu me demandes de pr&#233;ciser plus cette conception avec des d&#233;finitions ou des r&#232;gles, je te dirai que je n'en sais rien. Je crois qu'il n'y a pas de formule. C'est la pratique qui tranche. Ou du moins, il y a des formules ad&#233;quates selon les situations. Tous les principes qu'on essayait de mettre au fronton des organisations n'ont pas de sens. Ils n'ont de sens que par rapport &#224; certaines r&#233;alit&#233;s. Pas plus qu'on ne pouvait pr&#233;voir Lip, ni la gr&#232;ve des mineurs anglais en 1972, on ne peut pr&#233;voir ce qui va se passer. Il arrivera peut-&#234;tre un moment o&#249; on dira : on doit faire &#231;a et on se retrouvera pour faire &#231;a, parce que les choses seront claires tout d'un coup, mais claires, pas en fonction de ce qu'on aura eu auparavant dans nos t&#234;tes, mais en fonction de ce que la situation requerra de nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l'ai dit avant, il en est de l'organisation comme du reste. Tu peux dire &#231;a de toutes les notions de &#171; projet r&#233;volutionnaire &#187;, de &#171; coordination des luttes &#187;, etc. Les grands principes, c'est &#224; peu pr&#232;s comme Libert&#233;, Egalit&#233;, Fraternit&#233;, au fronton des mairies. On fait aujourd'hui, tous plus ou moins, l'exp&#233;rience du fait que tous les concepts d'organisation sont d&#233;pendants de la lutte, non de nos id&#233;es, ni de constructions bien strictes o&#249; tout s'encha&#238;ne logiquement.
On peut se mettre ensemble pour faire un certain travail d'analyse des luttes, du capitalisme, d'approfondissement th&#233;orique, de discussion, d'&#233;change d'informations. Ca suppose une base politique minimum commune (ce qui manquait &#224; ICO), des affinit&#233;s n&#233;cessaires au travail en commun (&#231;a existait en partie &#224; S ou B, &#224; ILO ou &#224; ICO, comme &#224; &lt;i&gt;Solidarity&lt;/i&gt;), mais &#233;galement, je crois, une conception commune sur le r&#244;le et la fonction du groupe dans les luttes d'aujourd'hui. Je crois qu'il faut (ce n'est pas mon id&#233;e, mais ce qui correspond &#224; une pratique) que chacun voie dans le groupe la satisfaction de ses propres besoins, par l'&#233;change avec les autres qui font la m&#234;me d&#233;marche, et que le groupe lui-m&#234;me se d&#233;finisse sur un plan d'&#233;galit&#233; avec les autres groupes, principalement avec ce qui surgit des luttes, quelles qu'en soient les formes et les perspectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je crois qu'on doit comprendre que la volont&#233; absolue de permanence de l'organisation et de pr&#233;tention &#224; la totalit&#233; sont la marque d'une hi&#233;rarchie d&#233;finissant l'avant-garde politique traditionnelle et la raison de son rejet par le mouvement autonome de lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout groupe, tout effort individuel ou collectif, tend effectivement &#224; durer et &#224; aborder tous les probl&#232;mes. C'est la marque m&#234;me de la vie (je dirai m&#234;me de l'existence d'un projet r&#233;volutionnaire au sens que je lui ai donn&#233;). Mais en m&#234;me temps, chacun doit comprendre qu'il n'est qu'une infime partie d'un tout d&#233;j&#224; dans le pays o&#249; il se situe, &#224; plus forte raison sur le plan mondial. Comprendre que l'activit&#233; de tous les groupes, partis et syndicats r&#233;unis, y compris les plus superactivistes, ne sont rien eu &#233;gard &#224; la puissance d'un mouvement de lutte (voir seulement mai 68). Et en tirer les cons&#233;quences quant &#224; toutes les conceptions, y compris celles que l'on englobe sous l'&#233;tiquette &#171; probl&#232;mes de l'organisation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup paraissent &#171; remettre en cause &#187; beaucoup de choses. Pour des raisons fort diverses, qui &#233;chappent souvent &#224; leurs auteurs, cela s'arr&#234;te en chemin ; ou il s'agit d'une remise en cause orient&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si j'ai &#233;voqu&#233; aussi longuement le pass&#233; de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, ou d'ICO, si j'ai rappel&#233; les attitudes de Castoriadis et essay&#233; de pr&#233;ciser les points d'accord ou les limites de son travail (qui reste un apport important &#224; l'analyse du capitalisme moderne), c'est que l'on retrouve un peu tout cela dans les groupes ou individus se mouvant dans ce que l'on appelle traditionnellement l'avant-garde ou les &#171; r&#233;volutionnaires &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas m'&#233;tendre sur ce point : il suffit de regarder la vie de beaucoup de groupes, les rapports de beaucoup de camarades pour voir que subsiste beaucoup, sous des formes diverses, de ces rapports hi&#233;rarchiques, depuis la pens&#233;e du sp&#233;cialiste jusqu'&#224; la destruction de toute pens&#233;e individuelle en passant par le langage &#233;sot&#233;rique, jusqu'&#224; l'affirmation de la &#171; comp&#233;tence &#187;. Tout cela n'est que la persistance des rapports capitalistes, quelle que soit la volont&#233; des individus d'y &#233;chapper. Et c'est normal : tant que le capital dominera, c'est que ses structures domineront...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'organisation de la lutte r&#233;volutionnaire surgira de la lutte elle-m&#234;me &#224; mesure de ses n&#233;cessit&#233;s. C'est une r&#233;ponse pratique &#224; des situations pratiques par ceux-l&#224; m&#234;mes qui sont contraints de lutter de par leur situation dans le proc&#232;s total du capitalisme. Si l'on consid&#232;re la capacit&#233; des acteurs de cette lutte &#224; &#171; faire leurs affaires eux-m&#234;mes &#187;, ils n'ont nul besoin d'une aide (qui implique une hi&#233;rarchie) mais d'&#233;tablir une relation avec tous les autres plac&#233;s dans la m&#234;me condition, dans la m&#234;me situation, sur le m&#234;me plan. Et cette relation est &#224; la fois l'organisation r&#233;volutionnaire (pas dans le sens d'une organisation consciente des r&#233;volutionnaires) et la construction du monde nouveau. Chacun peut se trouver impliqu&#233; par elle, o&#249; il se trouve, en &#233;galit&#233; avec les autres, dans le m&#234;me type d'organisme que chacun a construit avec ceux qui l'entourent en tant que collectivit&#233; quelconque (Ce n'est pas une vue de l'esprit, il n'y a qu'&#224; penser &#224; mai 1968 et &#231;a n'a rien &#224; voir ni avec une id&#233;ologie &#233;galitaire, ni avec l'activit&#233; propre de chaque collectivit&#233; : la relation &#233;galitaire s'&#233;tablit pr&#233;cis&#233;ment en fonction des besoins et des apports de ces collectivit&#233;s entre elles. La globalit&#233; ne peut &#234;tre, atteinte qu'&#224; travers cela et non pas par l'affirmation d'un groupe-encore moins d'un individu, qu'il atteint cette globalit&#233;.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela, qui doit &#234;tre avant tout une r&#233;flexion sur la pratique des luttes est une r&#233;ponse pratique. Ce qu'on appelle &#171; l'atomisation de l'avant-garde &#187; doit &#234;tre vu sous cet angle d'un nouveau mode de rapport que le d&#233;veloppement de l'autonomie des luttes apporte dans tous les domaines (autonomie, pour moi, cela va depuis l'absent&#233;isme jusqu'aux groupes actifs d'avortement...). Sous cet aspect, ce qu'on constate (on pourrait s'&#233;tendre) est un ph&#233;nom&#232;ne positif dans un processus r&#233;volutionnaire d&#233;j&#224; commenc&#233;. Au groupe auquel on peut participer de d&#233;finir sa place dans ce mouvement, dans ses rapports avec les autres, de la m&#234;me fa&#231;on que la pratique des luttes peut esquisser la place des organisations de lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En regard, on peut mettre les aspects n&#233;gatifs &#8211; ceux que Castoriadis &#233;vacue quand il pose qu'une organisation, &#171; est n&#233;cessaire &#187;. N&#233;cessaire &#224; qui et pour quoi ? Ce sont effectivement les &#171; imperfections &#187; et les carences qui situent ce &#171; n&#233;cessaire &#187;. Certains groupes l'ont senti quand ils postulent leur auto-disparition quand la soci&#233;t&#233; communiste sera venue. Mais cette position masque souvent aussi l'affirmation hi&#233;rarchique du caract&#232;re &#171; r&#233;volutionnaire &#187;, avant-gardiste, du groupe, de l'individu. Toute intervention dans une lutte qui n'est pas la sienne propre est un avant-gardisme. In&#233;vitablement. Ca L'est d'autant plus qu'on creuse des s&#233;parations avec sa th&#233;orie, son langage, son action exemplaire. Ca l'est d'autant moins qu'on essaie de n'&#234;tre qu'une collectivit&#233; de circonstance qui apporte comme dans un &#233;change &#224; d'autres qui appr&#233;hendent une autre part du r&#233;el et peuvent avoir besoin un moment de la part de ce r&#233;el que nous appr&#233;hendons nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Evidemment ces rapports sont d'autant plus faciles &#224; d&#233;finir avec une m&#234;me pratique, plus difficile sinon impossible avec qui s'en &#233;loignent. Et cela ne d&#233;pend pas finalement seulement de notre propre volont&#233; mais de l'&#233;volution de la &#171; conscience &#187; inextricablement li&#233;e &#224; l'&#233;volution des techniques, du capitalisme et des luttes dans ce qui compose la soci&#233;t&#233; mondiale moderne.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) On &#233;tait parvenu pourtant &#224; faire des r&#233;unions hebdomadaires de travail, o&#249; ne venaient gu&#232;re plus de cinq &#224; dix copains, d'o&#249;, malgr&#233; les divergences, est sorti un certain travail (dont le livre sur la Pologne par exemple). Mais ce travail et ces efforts &#233;taient la pers&#233;v&#233;rance de trois ou quatre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Claude Lefort : Entretien avec l'Anti-mythe (2/2)</title>
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		<dc:date>2010-10-10T19:26:28Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Organisation politique</dc:subject>
		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Avant-gardisme</dc:subject>
		<dc:subject>Lefort Cl.</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
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		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Psycho-sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Entretien</dc:subject>
		<dc:subject>Totalitarisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Entretien paru le 19 avril 1975, dans L'Anti-mythes n&#176;14, repris dans &#171; Le temps pr&#233;sent &#187;, Belin, 2007, pp. 223 - 260 Cr&#233;&#233; &#224; Caen, par un petit groupe d'anciens &#233;tudiants, L'Anti-Mythes s'est particuli&#232;rement int&#233;ress&#233; &#224; l'histoire de Socialisme ou Barbarie et a organis&#233; des entretiens avec quelques-uns de ses membres, qui lui paraissaient avoir &#233;t&#233; diff&#233;remment repr&#233;sentatifs de ce mouvement : Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Daniel Moth&#233; et Henri Simon. La revue a aussi publi&#233; un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-29-organisation-politique-+" rel="tag"&gt;Organisation politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-63-lefort-cl-+" rel="tag"&gt;Lefort Cl.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-90-autogestion-+" rel="tag"&gt;Autogestion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-109-psycho-sociologie-+" rel="tag"&gt;Psycho-sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-130-entretien-+" rel="tag"&gt;Entretien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-138-totalitarisme-+" rel="tag"&gt;Totalitarisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien paru le 19 avril 1975, dans L'Anti-mythes n&#176;14, repris dans &#171; Le temps pr&#233;sent &#187;, Belin, 2007, pp. 223 - 260&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cr&#233;&#233; &#224; Caen, par un petit groupe d'anciens &#233;tudiants, L'Anti-Mythes s'est particuli&#232;rement int&#233;ress&#233; &#224; l'histoire de Socialisme ou Barbarie et a organis&#233; des entretiens avec quelques-uns de ses membres, qui lui paraissaient avoir &#233;t&#233; diff&#233;remment repr&#233;sentatifs de ce mouvement : Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Daniel Moth&#233; et Henri Simon. La revue a aussi publi&#233; un entretien avec Pierre Clastres. Lefort &#233;tait connu &#224; Caen pour avoir &#233;t&#233; directeur du d&#233;partement de sociologie &#224; la Facult&#233;, de 1965 &#224; 1971 et, au cours de l'ann&#233;e 1968, avoir manifest&#233; sa sympathie &#224; l'&#233;gard des &#233;tudiants contestataires et pris publiquement leur d&#233;fense en plusieurs occasions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[L'entretien est ici men&#233; par P. Dumesnil&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?400-claude-lefort-entretien-avec-l' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;La premi&#232;re partie de l'entretien est disponible ici&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;(... / ..)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Ce m&#233;canisme de d&#233;fense ram&#232;ne &#224; la question de tout &#224; l'heure : en fait, on a l'impression que c'est contre l'ouvri&#233;risme que peut se constituer ce type de m&#233;canisme, dans la mesure o&#249; ce sont les intellectuels qui parlent &#224; la place de la classe ouvri&#232;re, celle-ci r&#233;pond en quelque sorte : on s'en fout, et elle dit ce que les intellectuels, comme vous, ont pu formuler ensuite comme critique du savoir, comme critique de l'id&#233;e de r&#233;volution. N'est-ce pas une interpr&#233;tation des &#233;v&#233;nements ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; M&#233;canisme de d&#233;fense contre l'ouvri&#233;risme des intellectuels (explicite ou non), vous avez sans doute raison. Mais de l&#224; &#224; conclure que la classe ouvri&#232;re fait &#224; sa mani&#232;re la critique du savoir et de l'id&#233;e de r&#233;volution, non. D'abord, il ne s'agit pas de la classe ouvri&#232;re mais d'&#233;l&#233;ments engag&#233;s dans une action politique. Ensuite je ne suis pas du tout convaincu que Simon, en d&#233;pit de ce qu'if disait parfois, n'avait pas une repr&#233;sentation, somme toute tr&#232;s d&#233;termin&#233;e, d'une bonne soci&#233;t&#233; qui serait la R&#233;publique des conseils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - &#192; propos de la question de l'homog&#233;n&#233;isation dont vous parliez tout &#224; l'heure, ne vous semble-t-il pas que le privil&#232;ge accord&#233; au point de vue &#233;conomique soit le fait pr&#233;cis&#233;ment d'une homog&#233;n&#233;isation, celle produite par les &#233;changes et les prix ?	&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Il ne s'agit pas tant pour Marx, comme vous le savez, de l'&#233;change et des prix (quoiqu'il ait dit que l'institution d'un &#233;change universel est autant la condition historique que le r&#233;sultat du mode de production capitaliste) ; c'est, observe-t-il du fait de la formation de la force de travail, rendue elle-m&#234;me possible par la s&#233;paration des travailleurs de moyenne production, que toutes les marchandises peuvent &#234;tre r&#233;duites &#224; la m&#234;me mesure et que tous les produits sociaux se convertissent en marchandises. Inutile d'entrer dans le d&#233;tail de l'argument de Marx. Ce qui est exact, c'est qu'avec le capitalisme sont pos&#233;es, pour lui, les conditions d'une homog&#233;n&#233;it&#233; du champ social, du fait que tous les produits sociaux sont produits du m&#234;me travail, et que cette homog&#233;n&#233;it&#233; doit devenir effective, une fois qu'aura cess&#233; l'appropriation priv&#233;e des moyens de production. Or je pense aussi qu'une telle conclusion est &#233;troitement fond&#233;e sur l'analyse &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - N'est-il pas possible de conserver l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; homog&#232;ne, tout en s'affranchissant du point &#233;conomique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Si je ne me trompe, vous pensez &#224; l'entreprise de Castoriadis. &#192; la fin de l'entretien que vous avez eu avec lui, alors qu'il a fait une critique tout &#224; fait remarquable des illusions &#171; &#233;conomistes &#187; que charrie l'&#339;uvre de Marx, alors qu'il a montr&#233; que des oppositions travaillent la soci&#233;t&#233; &#224; tous les niveaux, et ne sont pas r&#233;ductibles &#224; celle qui se d&#233;veloppe dans le proc&#232;s de production, il en vient &#224; affirmer l'id&#233;e d'un bouleversement qui rendrait possible une &#171; auto-institution permanente et explicite de la soci&#233;t&#233; &#187;. Cette formule me para&#238;t r&#233;introduire le mythe (h&#233;rit&#233; de Marx) d'une soci&#233;t&#233; qui pourrait ma&#238;triser son propre d&#233;veloppement, et d'abord communiquer avec elle-m&#234;me en toutes ses parties, &lt;i&gt;se voir&lt;/i&gt; en quelque sorte. Soci&#233;t&#233; effervescente, dont le cours &#233;chappe par principe au contr&#244;le d'un pouvoir :c'est, je crois, sa pens&#233;e. Mais comment dire &#171; auto-institution permanente et explicite &#187;, si l'on ne commence pas par viser une soci&#233;t&#233; &lt;i&gt;une, m&#234;me&lt;/i&gt;, et si l'on ne se donne pas la r&#233;f&#233;rence d'un savoir totalisant ? J'ai d&#233;j&#224; sugg&#233;r&#233; que cette r&#233;f&#233;rence en impliquait n&#233;cessairement une autre, celle du pouvoir totalisant. Je crois que l'exp&#233;rience du totalitarisme enseigne que l'image du Peuple-Un est li&#233;e &#224; celle d'un Autre d&#233;tach&#233; qui d&#233;tient le savoir de l'Un, c'est-&#224;-dire la toute-puissance. &#171; Auto-institution &#187;, me semble l'un de ces concepts-limites destin&#233;s &#224; se renverser dans leurs contradictions. Sous le signe d'une activit&#233; permanente qui n'a affaire qu'&#224; elle-m&#234;me, on imagine une soci&#233;t&#233; toute rassembl&#233;e, sans dehors. Or cette vision t&#233;moigne d'une fantastique ext&#233;riorit&#233;, qui, dans la r&#233;alit&#233; effective, vient s'imprimer au lieu du pouvoir absolu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - On ne voit pas comment cela peut marcher. Si l'institution est permanente, y a-t-il encore action possible ? N'y a-t-il pas blocage ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. L. - Sans doute, si l'on prend la formule au pied de la lettre. Or le principe d'une action collectivement r&#233;gl&#233;e, disciplin&#233;e, dans le cadre d'une organisation, me semble, simultan&#233;ment, soulign&#233;e avec autant de vigueur qu'autrefois par Castoriadis. Mais ce que je pr&#233;f&#232;re relever, c'est que la pens&#233;e de l'auto-institution participe de l'illusion la plus profonde des soci&#233;t&#233;s modernes. Je veux dire de ces soci&#233;t&#233;s dans lesquelles se trouvent peu &#224; peu dissous (comme l'observait Marx) les rapports de l'homme &#224; la terre, et les rapports de d&#233;pendance personnelle, de ces soci&#233;t&#233;s dans lesquelles il n'y a plus possibilit&#233; d'inscrire l'ordre humain, les hi&#233;rarchies &#233;tablies, dans un ordre naturel ou surnaturel, &#224; mieux dire, dans les deux &#224; la fois, car les &#233;quilibres ou les d&#233;s&#233;quilibres visibles renvoyaient toujours &#224; un ordre invisible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que, pendant des mill&#233;naires, les soci&#233;t&#233;s se sont repr&#233;sent&#233;es leur institution depuis un lieu autre, n'ont accueilli le nouveau (qu'il s'agisse des effets de l'invention technique, des effets des migrations et des guerres ou des conflits modifiants les r&#232;gles de l'&#233;change, de la parent&#233; ou de la d&#233;pendance) qu'en l'inscrivant dans un discours mythique ou religieux qui en d&#233;samor&#231;ait la menace, le faisait appara&#238;tre comme signe d'un &lt;i&gt;d&#233;j&#224;&lt;/i&gt; nomm&#233;, les soci&#233;t&#233;s modernes sont occup&#233;es (et je ne pense &#233;videmment pas seulement &#224; l'ouvrage des th&#233;oriciens, mais au discours impliqu&#233; dans la pratique sociale) &#224; chercher en elles-m&#234;mes le fondement de leur institution. Et l'av&#232;nement de l'&#201;tat moderne, conqu&#233;rant sa l&#233;gitimit&#233; &#224; distance de la sph&#232;re du religieux - en raison de sa capacit&#233; &#224; rapporter l'espace fini d'un territoire &#224; un centre qui lui assigne son unit&#233; symbolique, &#224; subordonner tous les rapports sociaux &#224; l'assujettissement &#224; ce centre et simultan&#233;ment &#224; se faire l'ultime garant de la loi qui les r&#233;git - et l'essor de la d&#233;mocratie, qui fournit le mod&#232;le achev&#233; d'une soci&#233;t&#233; cens&#233;e engendrer le pouvoir, lequel dans le m&#234;me moment, est cens&#233; lui conf&#233;rer sa coh&#233;sion, la soustraire au risque de son annulation -, et l'aventure du communisme et du fascisme, surgie de l'&#233;preuve intol&#233;rable des divisions quasi apparaissant comme divisions r&#233;elles, figurant la menace d'un morcellement du corps social, nous donnent les rep&#232;res d'un processus au cours duquel tente vainement de s'affirmer l'id&#233;e d'un auto-engendrement du social, d'une institution du social qui rendrait raison, dans son mouvement m&#234;me, de son propre principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette repr&#233;sentation, comme j'ai tent&#233; de le montrer ailleurs, est au c&#339;ur de l'id&#233;ologie, d'un discours qui, en d&#233;pit de ses m&#233;tamorphoses, tend toujours &#224; la pleine affirmation et &#224; la cl&#244;ture de l'espace social. Il n'est pas moins impossible, devrions-nous convenir &#224; pr&#233;sent, instruits par l'exp&#233;rience limite du totalitarisme, de figurer un point d'accomplissement du social, o&#249; les rapports seraient tout visibles, tout dicibles, tout maniables, que de mat&#233;rialiser la transcendance, de projeter dans l'invisible l'origine et le sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - En conclusion de la critique de l'interpr&#233;tation de Ritter, dans votre livre sur Machiavel, vous dites : &#171; Que cet irrationnel vienne remplir, au service de la ma&#238;trise imaginaire de l'interpr&#233;tation, une fonction analogue &#224; celle que nous rep&#233;rons ailleurs, dans la fiction d'un rationnel positif, voil&#224; qui fait entrevoir, par-del&#224; les constructions singuli&#232;res des commentateurs et la n&#233;cessit&#233; qui gouverne &#224; chaque fois leur contradiction, un foyer de l'illusion &#187;. Cela est-il dit seulement parce que Ritter renvoie &#224; une essence de l'homme et que son irrationnel n'est qu'apparence, mystification ? O&#249; est-ce qu'au contraire, fondamentalement, il ne peut pas y avoir d'irrationnel en politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Les deux formules se rejoignent. En bref, Ritter affirme qu'il y a une d&#233;monie de la puissance : le rapport social ouvre sur un ab&#238;me. Il r&#233;ifie l'irrationnelle. Je tente de montrer qu'il y a bien chez Machiavel la pens&#233;e de cet ab&#238;me, d'une division radicale de la soci&#233;t&#233;, mais qu'il est impossible de se fonder, si j'ose dire, sur cet ab&#238;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Ce que vous reprochez &#224; Ritter, c'est de l'avoir fig&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Sous le signe de la n&#233;gativit&#233;, comme sous le signe de la positivit&#233;, on bannit l'interrogation. Il m'importait de mettre en &#233;vidence une d&#233;marche qui para&#238;t renverser l'interpr&#233;tation traditionnelle et en r&#233;p&#232;te, en d&#233;finitive, le sch&#233;ma, par le traitement qu'elle fait subir &#224; l'&#339;uvre de Machiavel : s&#233;lection arbitraire des &#233;nonc&#233;s, mise en ordre du discours au profit d'une th&#232;se, ext&#233;riorit&#233; de l'interpr&#233;tant qui s'est soustraite &#224; l'ind&#233;termination du dialogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Revenons &#224; la division que vous soulignez entre le politique, l'&#233;conomique, le juridique, l'esth&#233;tique, etc. Que pensez-vous de la question que pose Clastres sur l'&#201;tat ? Pour lui, apparemment, il y a un &#233;v&#233;nement d&#233;cisif marqu&#233; par l'institution de l'&#201;tat, un clivage entre les soci&#233;t&#233;s primitives et les soci&#233;t&#233;s domin&#233;es par un &#201;tat.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Clastres jette une lumi&#232;re nouvelle sur les soci&#233;t&#233;s dites sauvages ; il est de ceux qui renouvellent l'ethnologie en mettant en &#233;vidence la dimension politique du social. Autrefois, j'avais pos&#233; un probl&#232;me, quelque peu analogue au sien, dans un article intitul&#233; &lt;i&gt;Soci&#233;t&#233;s sans histoire et historicit&#233;&lt;/i&gt;, certes, &#224; partir de donn&#233;es incomparablement moins riches, et de fa&#231;on plus hasardeuse. C'est l'histoire qui m'importait (non pas bien s&#251;r comme synonyme de changement social, mais en tant que d&#233;veloppement cumulatif, impliquant, pour une soci&#233;t&#233;, la th&#233;matisation de son pass&#233;, l'am&#233;nagement de son ordre pr&#233;sent, en fonction de la repr&#233;sentation de ce pass&#233;, l'ouverture &#224; un avenir ind&#233;termin&#233;, qui assigne &#224; l'action des t&#226;ches, la fait appara&#238;tre comme cr&#233;atrice, tourn&#233;e vers des &#339;uvres, quelle que soit leur nature). Je tentais de montrer que l'absence d'une histoire, prise en ce sens, ne nous renvoyait pas &#224; un simple fait, explicable, par exemple, en raison de la faiblesse du d&#233;veloppement technique, mais que des soci&#233;t&#233;s s'am&#233;nageaient en fonction du refus de l'historique, du d&#233;sir de conjurer la menace du nouveau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; leur conservation qu'elles travaillaient, &#224; la reproduction de leur mod&#232;le, et cela d&#233;lib&#233;r&#233;ment, &#224; la faveur d'artifices qui annulaient ou pr&#233;venaient les effets du changement. Clastres dit, pour sa part, que les soci&#233;t&#233;s sauvages se d&#233;fendent contre le danger de voir le pouvoir s'&#233;chapper, se d&#233;tacher et se retourner contre le groupe : il dit que ces soci&#233;t&#233;s ne manquent pas d'un &#201;tat, qu'il est faux de croire qu'elles ne sont pas parvenues au stade o&#249; son efficacit&#233; se fait reconna&#238;tre, mais qu'elles le refusent. Son interpr&#233;tation me para&#238;t f&#233;conde et il a pleinement raison de pointer le moment de l'av&#232;nement de l'&#201;tat. Toutefois plusieurs questions sont &#224; poser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, ne convient-il pas d'associer la cr&#233;ation d'un &#201;tat &#224; la formation d'oppositions dans la soci&#233;t&#233;, &#224; l'&#233;tablissement de nouvelles hi&#233;rarchies, en comp&#233;tition avec les r&#233;seaux traditionnels de d&#233;pendance, qui ne permettent plus au groupe d'exercer le contr&#244;le social sur ses membres ? Ne convient-il pas de l'associer &#224; un bouleversement des repr&#233;sentations mythiques qui ne fournissent plus la garantie de la l&#233;gitimit&#233; des rapports sociaux. Je ne peux d&#233;velopper cette question, pas plus que les autres, mais je voudrais souligner au passage que la non division du pouvoir et du groupe, que Clastres met en &#233;vidence, va de pair avec une fantastique division (&#224; laquelle j'ai d&#233;j&#224; fait allusion) entre les &lt;i&gt;vivants&lt;/i&gt; et les &lt;i&gt;Autres&lt;/i&gt; (anc&#234;tres, h&#233;ros, esprits, dieux) : observation qui, me semble-t-il, suffirait &#224; nous pr&#233;server de l'illusion qu'une soci&#233;t&#233; sans &#201;tat puisse co&#239;ncider avec elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, ne conviendrait-il pas d'&#234;tre attentif au ph&#233;nom&#232;ne des &#201;tats dits despotiques ? N'y a-t-il pas danger &#224; les traiter comme variantes d'un m&#234;me mod&#232;le ? Cette illusion ne tient-elle pas &#224; ce qu'on ne veut retenir de l'&#201;tat que sa fonction de coercition ? &#192; s'en d&#233;livrer, on verrait que l'&#201;tat, en tant qu'organe n&#233;cessaire &#224; l'&#233;quilibre des &#233;changes entre le monde visible et le monde invisible, se transforme en raison du caract&#232;re de son insertion dans l'un et l'autre monde et en raison, je dirai trop bri&#232;vement, de la repr&#233;sentation de son inscription au registre de l'institu&#233; ou de son r&#244;le instituant. D'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, je ne crois pas qu'on puisse isoler le ph&#233;nom&#232;ne de l'&#201;tat sans interroger l'articulation du statut du pouvoir avec celui de la loi et celui du &#171; r&#233;el &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En troisi&#232;me lieu, il me para&#238;t, tout aussi important de pointer le moment de la cr&#233;ation de l'&#201;tat moderne tel qu'il surgit en Europe &#224; la fin du Moyen &#194;ge. L'&#201;tat moderne, il ne faut pas se lasser d'y insister, n'est pas un &#201;tat despotique. Le paradoxe est qu'il s'&#233;rige au principe de l'institution du social et que, simultan&#233;ment, son pouvoir est circonscrit. Il tend &#224; une prise en charge du d&#233;tail de la vie sociale, comme jamais ne l'a fait un &#201;tat despotique, sous la f&#233;rule duquel se maintient inchang&#233; l'ordre des communaut&#233;s traditionnelles et, dans le m&#234;me temps, il appara&#238;t &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; la soci&#233;t&#233;, mat&#233;rialis&#233; dans des institutions, tandis que le lieu du politique se
d&#233;limite &#224; distance du lieu du religieux, du juridique, de l'&#233;conomique, du p&#233;dagogique, de l'esth&#233;tique... Certes, le pouvoir de l'&#201;tat moderne se diffuse dans la diversit&#233; des institutions, mais il se modifie &#224; l'&#233;preuve des contraintes sp&#233;cifiques &#224; chaque secteur d'activit&#233; et de socialisation. Quant &#224; l'&#201;tat totalitaire, on ne peut en comprendre la formation qu'en le rapportant &#224; l'histoire de l'Europe. Il n'est pas davantage un &#201;tat despotique que ne l'est l'&#201;tat d&#233;mocratique : il cherche son fondement dans la soci&#233;t&#233; qu'il tend &#224; investir enti&#232;rement, &#224; la rendre homog&#232;ne &#224; sa propre organisation. Son r&#244;le suppose qu'il n'y a plus d'arri&#232;re-monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autant il me para&#238;t donc important de r&#233;examiner le probl&#232;me de l'&#201;tat, occult&#233; par le marxisme, mais aussi par les pseudo-sciences sociales, autant je per&#231;ois le danger de nouvelles simplifications qui feraient m&#233;conna&#238;tre la sp&#233;cificit&#233; de l'&#201;tat moderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Qu'est-ce que c'&#233;tait, le Club Saint-Just ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; C'&#233;tait un cercle cr&#233;&#233; par un de mes amis, un m&#233;decin, franc-ma&#231;on. Le premier noyau &#233;tait compos&#233; d'&#233;l&#233;ments de sa loge. La premi&#232;re fois qu'il organisa une r&#233;union publique ce fut &#224; propos de la r&#233;volte du contingent pendant la guerre d'Alg&#233;rie. Il m'a demand&#233; d'y participer. Il avait alors rassembl&#233; beaucoup de monde ; son id&#233;e &#233;tait de faire une &#233;tude de cette r&#233;volte et m&#234;me de publier un petit livre qui comporterait des t&#233;moignages et des analyses politiques. Le livre n'est jamais sorti, mais apr&#232;s le succ&#232;s de cette premi&#232;re r&#233;union, il m'a convaincu de l'existence d'un public sensible &#224; la critique de la bureaucratie, dont des ma&#231;ons, qui, m'affirma-t-il, se trouvaient dans une institution, sans &#234;tre nullement prisonniers de son id&#233;ologie. Il y avait apparemment, en effet, une tr&#232;s forte demande de discussion th&#233;orique ; les d&#233;buts du gaullisme favorisaient les regroupements. Le cercle s'est mis &#224; fonctionner r&#233;guli&#232;rement ; j'ai amen&#233; certains de mes camarades qui avaient &#233;t&#233; &#224; ILO ; puis, un peu plus tard, j'ai invit&#233; Castoriadis, que je ne voyais plus depuis la brouille de 1958 et qui participa activement &#224; cette entreprise. Je proposais de centrer les d&#233;bats autour du th&#232;me de la d&#233;mocratie, ce qui fut accept&#233;. Il y eut une ou deux discussions publiques sur la d&#233;mocratie dans la Gr&#232;ce ancienne, auxquelles ont particip&#233; Vernant, Vidal-Naquet, Chatelet, d'ailleurs tr&#232;s int&#233;ressantes ; il y eut aussi une discussion sur la R&#233;volution fran&#231;aise ; une autre sur la Yougoslavie. Nous avons abord&#233; bien d'autres probl&#232;mes ; l'autogestion, la fonction de
l'information, etc. Le public &#233;tait assez nombreux et dans sa majorit&#233; passif. Il y avait une composante mondaine assez d&#233;plaisante. Des gens qui se pensaient de gauche venaient l&#224; comme au spectacle. Finalement, les &#233;l&#233;ments actifs, c'&#233;taient ceux qui avaient milit&#233; &#224; ILO, &#224; &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; et quelques autres, anciens communistes ou anciens socialistes trotskisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Simon parlait du Cercle dans son interview en accusant les gens qui y allaient d'&#234;tre plus ou moins dans les antichambres du pouvoir.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Je n'en ai jamais rencontr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Il disait qu'il y avait un groupe d'intellectuels de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; qui s'&#233;taient retrouv&#233;s par la suite en formant le Club Saint-Just.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; C'est un jugement pol&#233;mique sans int&#233;r&#234;t. Simon oublie qu'il il y avait &#224; &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; et &#224; ILO des camarades, dont un avec qui j'&#233;tais tr&#232;s li&#233;, tout aussi &#171; prol&#233;taires &#187; que lui, qui ont activement particip&#233; au Cercle Saint-Just.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - C'&#233;tait l'&#233;poque des clubs et des cercles de gauche ; est-ce que ce n'&#233;tait pas une sorte de club Jean Moulin ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Justement pas. Le public actif du cercle Saint-Just n'&#233;tait pas celui de Jean Moulin. Il ne s'int&#233;ressait pas au projet d'une r&#233;forme de l'&#201;tat. Le cercle Saint-Just n'a jamais eu d'autres objectifs que d'interroger les fondements d'une action politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Est-ce que vous rediriez ce que vous disiez dans &lt;i&gt;La Br&#232;che&lt;/i&gt; [&lt;i&gt; &lt;i&gt;La Br&#232;che : premi&#232;res r&#233;flexions sur les &#233;v&#233;nements&lt;/i&gt; &lt;/i&gt; d'Edgar Morin, Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Fayard 1978, r&#233;ed. Fayard 2008] ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Oui, je n'ai pas relu le texte r&#233;cemment, mais je suis s&#251;r que je le r&#233;&#233;crirais dans des circonstances analogues. Ce qui m'a frapp&#233; en 1968 c'est que les organisations (y compris les groupuscules) ont &#233;t&#233; compl&#232;tement d&#233;pass&#233;es, qu'elles n'ont pas pu s'y retrouver. En fait, mai 1968 a &#233;t&#233;, en d&#233;pit d'un certain d&#233;lire verbal, un moment extraordinaire de cr&#233;ativit&#233; collective, au cours duquel ont &#233;t&#233; remises en question toutes les hi&#233;rarchies. La critique s'est exerc&#233;e dans les secteurs les plus divers de la soci&#233;t&#233;, sans programme, sans dirigeants : Les quelques fois notamment o&#249; je suis all&#233; au &#171; &lt;i&gt;22 mars&lt;/i&gt; &#187;, j'ai eu l'impression qu'il y avait eu un chemin consid&#233;rable parcouru depuis mon &#233;poque. Nous n'aurions pas su trouver, mes camarades et moi, ce style d'action, parce que nous &#233;tions &#233;troitement prisonniers d'une certaine id&#233;e du militantisme ; trop soucieux de reconna&#238;tre nos id&#233;es, d'&#233;largir notre zone d'influence, de &#171; capitaliser &#187;, selon la formule significative... et aussi de replacer l'&#233;v&#233;nement dans un contexte g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, il m'est apparu que pour la premi&#232;re fois des gens pouvaient lutter sans &#234;tre hant&#233;s par l'id&#233;e d'abattre le pouvoir. Certes, il n'&#233;tait pas question de le r&#233;former. Simplement, ce qui comptait, c'&#233;tait de briser les cloisons qui isolent les groupes, de faire circuler la parole ordinairement &#233;touff&#233;e, d'occuper les espaces ordinairement interdits, de faire lever la revendication sociale. Les organes du pouvoir n'ont pas &#233;t&#233; attaqu&#233;s de front ; leur efficacit&#233; s'est trouv&#233;e d&#233;samorc&#233;e un moment, parce que ceux qui ordinairement se soumettent les privaient de leur adh&#233;sion. Et ce qui m'a encore paru remarquable, c'est l'improvisation dans l'action, je veux dire la libert&#233; d'agir &lt;i&gt;ici&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;maintenant&lt;/i&gt; sans se laisser paralyser par les id&#233;es traditionnelles de la g&#233;n&#233;ralisation des luttes, de la coordination des groupes, de la hi&#233;rarchisation des objectifs. Bien s&#251;r un tel mouvement a des limites. Mais, enfin, vraie limite, personne ne peut en d&#233;cider : si la majorit&#233; de la population - j'entends celle dont on croirait qu'elle devrait se mobiliser - refuse de le faire au-del&#224; d'un certain degr&#233; du conflit, que peut-on dire de plus ? Castoriadis a pens&#233;, il le pense toujours manifestement, que le vice du mouvement fut son irresponsabilit&#233;. Je ne suis pas de cet avis. C'est &#224; la faveur de cette irresponsabilit&#233; qu'il a pu se d&#233;velopper et mettre toute la soci&#233;t&#233; en effervescence. Mais n'allez pas conclure pour autant que j'avalise tous les aspects du mouvement. Chacun a &#233;t&#233; t&#233;moin d'actions et de discours aberrants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - La position de Castoriadis apparaissait dans la premier version du titre de son article : &lt;i&gt;r&#233;fl&#233;chir, agir, s'organiser...&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Il n'&#233;tait pas &#224; la discr&#233;tion des &#233;tudiants de pouvoir transformer la soci&#233;t&#233;. Le fait est qu'ils ont, par des actions exemplaires, alors qu'on ne s'y attendait pas, alors que les fameuses circonstances objectives n'&#233;taient pas, me semble-t-il, d&#233;terminantes pour le provoquer, d&#233;cha&#238;n&#233; un mouvement de gr&#232;ve qui reste tr&#232;s important, m&#234;me s'il a &#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233; par les bureaucraties syndicales et politiques. Pour reprendre l'image de notre petit livre : une br&#232;che a &#233;t&#233; ouverte. Je crois qu'elle reste dans la m&#233;moire de tous : des comportements se sont modifi&#233;s ; un style anti-autoritaire s'est fait reconna&#238;tre. Impossible de mesurer plus pr&#233;cis&#233;ment les cons&#233;quences de Mai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Vous parlez dans &lt;i&gt;La Br&#232;che&lt;/i&gt; du &#171; conflit fondamental qui a affleur&#233; en Mai 68 &#187; et d'autre part de &#171; l'efficacit&#233; symbolique de certaines actions dans l'ordre social &#187;, est-ce que vous pourriez d&#233;velopper ces deux points ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C. L. -&lt;/i&gt; Conflit fondamental ? La formule n'est peut-&#234;tre pas heureuse ; elle rappelle trop la probl&#233;matique marxiste et laisse supposer que je d&#233;placerais seulement ses termes. Or, ce que je voulais dire, justement, en rupture avec la conception marxiste conventionnelle du conflit, c'est que le mouvement de Mai ne se laisse pas ramener &#224; une lutte, dite politique ou dite &#233;conomique, &#224; une lutte pour faire aboutir certaines revendications d&#233;finies, adress&#233;es &#224; ceux qui apparaissent comme les d&#233;tenteurs de la propri&#233;t&#233; ou du contr&#244;le des moyens de production, ou m&#234;me pour d&#233;truire le r&#233;gime de la propri&#233;t&#233;. La contestation, certes diffuse, portait contre tous les appareils, ceux qui font l'armature du pouvoir actuel, comme ceux qui forment celle d'un pouvoir virtuel, appareils politiques et syndicaux &#224; pr&#233;tention r&#233;volutionnaires. Et elle portait contre un type d'organisation industrielle, au sens le plus large, qui, sous le couvert de la rationalisation du travail, ruine pour la masse des ex&#233;cutants toute chance d'initiative individuelle ou collective, d'information, de communication - et, cela, quel que soit le r&#233;gime de la propri&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je viens de dire &#171; organisation industrielle &#187;..., l'expression est encore &#233;quivoque. Le mod&#232;le de l'organisation qui s'est impos&#233; dans le cadre de l'industrie s'est diffus&#233; dans la soci&#233;t&#233; enti&#232;re. Dans le secteur m&#233;dical, dans le secteur judiciaire, dans le secteur de l'information (presse parl&#233;e et &#233;crite), dans celui de la science, dans celui de l'Universit&#233;, dans des domaines qui n'&#233;taient pas institutionnalis&#233;s : culture, loisirs, etc. Les professions autrefois artisanales se sont vues soumises &#224; une division du travail qui ne cesse d'engendrer le cloisonnement des individus, le d&#233;p&#233;rissement de la responsabilit&#233; et la multiplication des rapports de subordination au nom d'imp&#233;ratifs organisationnels. Processus qui s'est acc&#233;l&#233;r&#233; depuis quelques d&#233;cennies en France, mais qui s'&#233;tait d&#233;velopp&#233; beaucoup plus t&#244;t aux &#201;tats-Unis et que des sociologues am&#233;ricains ont fort bien mis en &#233;vidence, notamment White dans &lt;i&gt;L'Homme de l'Organisation&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, le fait remarquable est qu'en Mai, un m&#234;me type de contestation s'est exerc&#233; dans des institutions qui paraissaient encore de caract&#232;re fort diff&#233;rent - l'h&#244;pital, l'&#233;cole et l'universit&#233;, le laboratoire scientifique, la t&#233;l&#233;vision, etc. jusque dans l'&#201;glise - rendant ainsi manifeste la convergence d'&#233;volutions particuli&#232;res en direction d'un syst&#232;me de domination bureaucratique que, pour une part, masque mais aussi, il faut le reconna&#238;tre, emp&#234;che effectivement de se boucler, la d&#233;mocratie bourgeoise (laquelle implique, je le r&#233;p&#232;te, la l&#233;gitimit&#233; de la diff&#233;renciation des secteurs d'activit&#233; et de leurs normes). Dans ce syst&#232;me de domination se trouvent imbriqu&#233;s les moyens de production, les moyens de pouvoir et les moyens de connaissance. Et le m&#233;canisme de l'exploitation, et l'exercice du pouvoir, et la nature m&#234;me du savoir s'en trouvent modifi&#233;s. Mais, simultan&#233;ment, &#233;merge une r&#233;sistance des domin&#233;s qui ne s'exprime plus, seulement, en termes &#233;conomiques ou politiques, au sens conventionnel, qui ne vise plus un adversaire d&#233;termin&#233;, le pouvoir bourgeois, le patronat, mais des adversaires partout pr&#233;sents et partout masqu&#233;s, en ce sens qu'ils sont les repr&#233;sentants d'un mode d'exploitation, de pouvoir, de connaissance, socialis&#233;, bureaucratique.. C'est en ce sens que le mouvement de Mai a fait affleurer un conflit fondamental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore un mot : on a dit que ce qui &#233;tait contest&#233; sous toutes ses formes c'&#233;tait l'autorit&#233;. En un sens, c'est vrai. Mais le ph&#233;nom&#232;ne &#233;tait plus complexe. L'autorit&#233; &#233;tait contest&#233;e dans une soci&#233;t&#233; o&#249; elle tendait justement &#224; s'effacer derri&#232;re la rationalit&#233; de l'organisation. De sorte qu'il vaudrait mieux dire quelle &#233;tait mise en demeure de se nommer. Et il me semble qu'elle fut impuissante &#224; d&#233;cliner ses titres, sinon en puisant dans l'arsenal de valeurs bourgeoises qui ne soutenaient plus en fait l'ordre social. Je remarquerai au passage qu'on a soulign&#233; abondamment et &#224; bon droit les traits archa&#239;ques du mouvement de Mai (son c&#244;t&#233; quarante-huitard), mais qu'on aurait pu remarquer avec fruit le caract&#232;re non moins archa&#239;que de la r&#233;ponse qui lui a &#233;t&#233; apport&#233;e (de Pompidou &#224; S&#233;guy).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur l'efficacit&#233; symbolique de certaines actions, je ne crois pas qu'il soit n&#233;cessaire de m'&#233;tendre. Je voulais dire qu'en Mai, des actions dont l'objectif en lui-m&#234;me paraissait d&#233;risoire (et la premi&#232;re de toutes, celle de Cohn-Bendit et de ses camarades &#224; Nanterre) pouvaient, parce qu'elles mettaient en cause la l&#233;gitimit&#233; d'une institution, d'une hi&#233;rarchie, t&#233;moigner en un lieu pr&#233;cis, par exemple l'Universit&#233;, d'une transgression de l'ordre social,avoir des effets &#224; distance, provoquer la contestation, dans un autre lieu, par exemple l'entreprise, sans qu'il y ait aucune relation dans le r&#233;el entre un foyer et un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Est-ce que votre position est analogue &#224; celle d'Horkheimer, notamment dans la pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;Th&#233;orie traditionnelle et th&#233;orie critique&lt;/i&gt;, o&#249; il &#233;crit : &#171; Je pense devoir servir la v&#233;rit&#233; en disant qu'en d&#233;pit de toutes ses tares, notre douteuse d&#233;mocratie est encore pr&#233;f&#233;rable &#224; la dictature dont un bouleversement &lt;i&gt;ne manquerait pas&lt;/i&gt; &#224; l'heure actuelle de provoquer l'instauration.&#034; (page 11, nous soulignons)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Je suis d'accord sur le d&#233;but de la phrase : &#171; notre douteuse d&#233;mocratie est encore pr&#233;f&#233;rable... &#187; mais la fin est &#233;quivoque. S'il faut comprendre que nous devons redouter tout bouleversement de l'ordre &#233;tabli, parce que sa conclusion serait n&#233;cessairement funeste, je ne le suis plus. Mon analyse de Mai 1968 devrait vous en persuader. &#192; mes yeux, c'est l'absence de luttes qui risque de faire que l'ordre se p&#233;trifie et que sous une forme ou sous une autre le processus de bureaucratisation d&#233;bouche sur un r&#233;gime totalitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Y a-t-il une issue possible &#224; l'opposition entre le bordel end&#233;mique dans la soci&#233;t&#233;, et la volont&#233; de rationalisation du pouvoir ou des contre-pouvoirs ? Y a-t-il une &#171; logique &#187; de la politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; On ne peut r&#233;pondre &#224; une telle question, car ce serait laisser croire qu'on d&#233;tient un savoir sur le possible et l'impossible, dont en fait nul ne dispose. D&#233;noncer le bordel, tenter d'agir, quand cela est possible, pour que ceux qui en sont les victimes d&#233;couvrent leur pouvoir de transformer des conditions qu'ils croient fatales, oui... Quant &#224; la question : y a-t-il une &lt;i&gt;logique&lt;/i&gt; de la politique ? c'est par excellence celle que je me pose. Elle a guid&#233; tout mon travail sur Machiavel, comme mes essais sur la d&#233;mocratie, le totalitarisme, les transformations de l'id&#233;ologie moderne. Vous n'attendez tout de m&#234;me pas que je r&#233;ponde par un oui ou un non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - On ne peut d&#233;tenir ni savoir ni pouvoir sur ce qui d&#233;bouche de ce qu'on fait.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; En effet. Je crois que les cons&#233;quences de nos actions nous &#233;chappent. Ce n'est peut-&#234;tre pas exaltant ; mais vous publiez &lt;i&gt;L'Anti-Mythes&lt;/i&gt;, vous savez peut-&#234;tre si &#231;a se vend, ou si &#231;a ne se vend pas,, mais que savez-vous de ce qu'on en lit, de ce qui chemine dans la t&#234;te des autres ? Pourtant, vous continuez. Il est vrai, parfois, des signes vous confirment que vous ne travaillez pas dans le d&#233;sert. Mai 1968, pour moi, fut l'occasion d'une rencontre avec des inconnus qui connaissaient fort bien &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Dans quel sens &#233;tablissez-vous une sorte d'analogie entre l'ouvrage de la politique et l'&#339;uvre de pens&#233;e ?... &#171; c'est la m&#234;me n&#233;cessit&#233; qui nous porte &#224; lire l'absence d'une garantie extrins&#232;que dans l'ouvrage de la politique et dans l'ouvrage de la pens&#233;e. Et c'est une m&#234;me n&#233;cessit&#233; qui nous fait d&#233;couvrir l'&#233;nigme de l'instauration et de la division, le fondement interne &#224; l'entreprise, dans la soci&#233;t&#233; et dans l'&#339;uvre. &#187; (&lt;i&gt;Le travail de l'&#339;uvre Machiavel&lt;/i&gt; p. 734)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Ce que je voulais dire, c'est que dans l'interpr&#233;tation d'une &#339;uvre, il ne peut pas y avoir de position qu'on puisse occuper dans l'ext&#233;riorit&#233;. D'une certaine mani&#232;re, il faut accepter de ne pas savoir o&#249; l'on est, pour que de la division qui se fait entre l'&#339;uvre et le lecteur, la pens&#233;e s'engendre. Alors, on vient vous dire : mais quel est votre crit&#232;re de v&#233;rit&#233; ? Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que c'est vous qui lisez justement Machiavel et non pas, par exemple, L&#233;o Strauss ? Telle a &#233;t&#233; d'ailleurs, &#224; ma soutenance de th&#232;se, la premi&#232;re question que m'a pos&#233;e Raymond Aron. Je r&#233;ponds qu'il n'y a pas de fondement extrins&#232;que &#224; la relation du lecteur avec l'&#339;uvre. Ce serait &#233;riger subrepticement un tiers qui n'aurait de l&#233;gitimit&#233; que par moi. Je dis &#171; la v&#233;rit&#233; &#187; de Machiavel parce qu'il me met dans la n&#233;cessit&#233; de dire ce que je dis. Quant &#224; celui qui lit mon propre livre, il est dans la m&#234;me position que moi lisant Machiavel. Et si je ne donne pas &#224; penser &#224; ce lecteur, &#224; quelque lecteur, mon livre n' aura rien &#233;t&#233;. Mais j'observe que l'interpr&#232;te se d&#233;fend le plus souvent contre ce risque. Il fuit l'ind&#233;termination qui est l'&#233;preuve de la lecture. Il se donne en sous-main un r&#233;f&#232;rent : l'histoire des id&#233;es, l'histoire sociale, l'essence de la politique, un syst&#232;me de valeurs, peu importe, gr&#226;ce &#224; quoi, il peut assigner Machiavel &#224; une position. Et, du m&#234;me coup, lui-m&#234;me s'arroge le pouvoir : il fait r&#233;gner l'ordre, il extrait de l'&#339;uvre ce qui est conforme &#224; sa th&#232;se, &#233;limine le reste, distribue &#224; sa guise les &#233;nonc&#233;s pour rendre manifeste la coh&#233;rence ou les contradictions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai donc dit que la question de l'interpr&#233;tation impliquait d&#233;j&#224; la question du politique. En d&#233;couvrant l'illusion du point de vue de survol, qui donne &#224; l'interpr&#232;te son pouvoir, je suis amen&#233; &#224; comprendre ce que dit-Machiavel du point de vue du Prince. Aveugl&#233; par sa position de pouvoir, il se dissimule que celle-ci(s'engendre dans la division du social, qu'il est &lt;i&gt;pris&lt;/i&gt; lui-m&#234;me dans cette division.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Mais le probl&#232;me c'est qu'il y a un lecteur de l'&#339;uvre et qu'il n'y a pas de lecteur de l'histoire : l'analogie ne fonctionne pas jusqu'au bout, il n'y a pas la m&#234;me ouverture que celle de l'&#339;uvre par le lecteur.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Vous avez tout &#224; fait raison. Mais je ne pense pas non plus que le lecteur ou l'interpr&#232;te soit un prince. Je disais seulement qu'il est tent&#233; d'occuper une position qui est un &#233;quivalent de celle du pouvoir s'&#233;levant au-dessus de la soci&#233;t&#233;. Dans les deux &#171; figures &#187;, il y a un terme de la division qui se rapporte &#224; lui-m&#234;me, qui se d&#233;tache fantastiquement et se projette dans une ext&#233;riorit&#233; imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Comment interpr&#233;ter le recours &#224; des concepts &#233;labor&#233;s dans le cadre de la psychanalyse ou marqu&#233;s par l'usage qu'elle en a fait (imaginaire, symbolique, inconscient social...) et leur utilisation privil&#233;gi&#233;e pour un d&#233;veloppement de la r&#233;flexion sur le politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Il est vrai, j'emploie certains concepts - je ne suis d'ailleurs pas le seul - qui ont acquis leur signification premi&#232;re dans le champ de la psychanalyse. Vous pourriez m&#234;me observer davantage : qu'il s'agisse de la critique du mythe de la r&#233;volution, du mythe de la &#171; bonne soci&#233;t&#233; &#187;, de celle de la d&#233;n&#233;gation du pouvoir, de l'id&#233;e de division sociale comme division originaire et donc de la permanence du conflit, de l'id&#233;e que les soci&#233;t&#233;s s'ordonnent en fonction de l'exigence et de l'impossibilit&#233; de penser leurs origines, ou encore de l'id&#233;e que le discours qu'une soci&#233;t&#233; tient sur elle-m&#234;me est constitutif de son institution, ou de la relation que je tente d'&#233;tablir entre les figures du savoir et du pouvoir, l'empreinte de Freud est sensible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il n'y a pas lieu de s'en &#233;tonner. Ce serait une erreur ou une fallsification de d&#233;porter des sch&#233;mas d'explication d'un domaine o&#249; ils sont v&#233;rifiables en fonction d'une pratique d&#233;termin&#233;e - la cure - dans un domaine o&#249; ils ne sauraient l'&#234;tre et ne pourraient servir que de couverture &#224; de simples &#171; opinions &#187;. A vrai dire, nous sommes tous t&#233;moins d'op&#233;rations de ce genre. Pour n'en donner qu'un exemple, accablant ou comique, selon l'humeur : l'explication de Mai 68 par la d&#233;ficience de l'image paternelle. En ce qui me concerne, &#231;a n'a jamais &#233;t&#233; des sch&#233;mas d'explication que j'ai voulu tirer de la psychanalyse. J'ai m&#234;me fait la critique explicite de ce proc&#233;d&#233;. Dans un travail consacr&#233; &#224; l'ouvrage d'un psychanalyste am&#233;ricain, Kardiner, venu &#224; &#171; l'anthropologie culturelle &#187; (il s'agit de l'introduction &#224; &lt;i&gt;L'Homme dans sa soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;), je me suis, justement, employ&#233; &#224; montrer que c'&#233;tait a la la faveur d'une simplification, davantage, d'une perversion du freudisme (en bref de sa r&#233;duction &#224; une variante du behaviourisme), que l'on pr&#233;tendait rendre compte de la coh&#233;sion de certains syst&#232;mes sociaux et de leurs diff&#233;rences ; et, qu'en revanche, si l'on faisait vraiment droit &#224; l'exigence th&#233;orique de Freud, on devait admettre qu'il &#233;tait impossible de rabattre l'explication d'un champ sur un autre, impossible d'occuper la position d'un sujet de connaissance d&#233;li&#233; de l'objet. Entre l'interpr&#233;tation psychanalytique et l'interpr&#233;tation sociologique, il n'y a pas de recouvrement possible. Pas plus, remarquez-le bien - nous venons d'&#233;voquer le probl&#232;me - qu'entre cette esp&#232;ce singuli&#232;re d'interpr&#233;tation qui sous-tend la conduite de l'acteur politique - le prince - et l'interpr&#233;tation-lecture d'une &#339;uvre de pens&#233;e. Reconnaissons encore qu'il n'y a pas de tels recouvrements entre l'interpr&#233;tation du discours d'un patient par l'analyste et celle du discours d'un &#233;crivain. Pour l'analyste lui-m&#234;me - en d&#233;pit de ce qu'il s'imagine parfois - l'exp&#233;rience qu'il fait de son rapport avec Freud, dans la lecture, est tout autre que celle que lui r&#233;serve la cure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, chaque exp&#233;rience, dans laquelle se d&#233;termine un enjeu de connaissance, cr&#233;e des rep&#232;res pour l'interpr&#233;tation, qu'on ne peut d&#233;placer, impose une voie &#224; l'interrogation, dont on ne peut sortir, sinon &#224; oublier pr&#233;cis&#233;ment l'exigence sp&#233;cifique du d&#233;chiffrement qu'impose cette exp&#233;rience singuli&#232;re. Mais reste que, de chaque lieu, chacun est renvoy&#233; au principe de sa d&#233;marche ; ou plut&#244;t l'interrogation se r&#233;fl&#233;chit, devient sensible &#224; elle-m&#234;me, et, tout en demeurant une interrogation d&#233;termin&#233;e, celle par exemple du champ social, met &#224; l'&#233;preuve de &lt;i&gt;ce qui est&lt;/i&gt;. En d'autres termes, on pense &lt;i&gt;ceci&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;cela&lt;/i&gt;, et on &lt;i&gt;pense&lt;/i&gt; tout simplement ; il y a travail de la pens&#233;e sur elle-m&#234;me. Si c'est une illusion de croire que la th&#233;orie psychanalytique et la th&#233;orie politique peuvent se recouvrir ou &#233;changer librement leur sch&#233;mas d'interpr&#233;tation, l'illusion inverse et sym&#233;trique serait d'imaginer qu'il y aurait une r&#233;alit&#233; psychique en-soi et une r&#233;alit&#233; sociale en-soi, ou, si vous pr&#233;f&#233;rez, qu'il y aurait une s&#233;paration dans une r&#233;alit&#233; en-soi entre le psychique et le social, qui commanderait une s&#233;paration des modes de connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un exemple : le pouvoir n'est pas &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; la soci&#233;t&#233;, pas plus que &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; la psych&#233;, comme une d&#233;termination positive. La pens&#233;e du pouvoir rel&#232;ve d'une m&#233;tasociologie, pour employer l'expression qui renvoie &#224; l'id&#233;e freudienne d'une m&#233;tapsychologie. Le pouvoir est une dimension de toute exp&#233;rience humaine. Pourquoi donc s'&#233;tonnerait-on qu'avec la d&#233;marche de Freud se laisse appr&#233;hender un rapport au pouvoir comme tel et que nous ne puissions plus nous priver de le penser quand nous interrogeons le politique ? Cela ne veut &#233;videmment pas dire que nous devions viser le pouvoir du prince comme celui du p&#232;re. Absurde. Mais cela veut dire, par exemple, qu'en pensant la diff&#233;rence du pouvoir visible, tel qu'il se manifeste dans la personne de fait du p&#232;re et du pouvoir invisible, marquant une place vide, mais &#224; d&#233;faut de laquelle il n'y aurait pas de rep&#232;res de la loi et pas d'institution du sujet, nous sommes induits &#224; penser d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale la diff&#233;rence du r&#233;el et du symbolique - et pour autant qu'elle se trouve d&#233;ni&#233;e, le statut de l'imaginaire - et nous sommes renvoy&#233;s d'une fa&#231;on singuli&#232;re &#224; l'exp&#233;rience politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous remarquerez que je ne cite jamais Freud, dans des &#233;crits politiques ou sociologiques. Pourquoi ? Parce qu'il n'est d'aucune n&#233;cessit&#233; de le faire. Car ce qu'apporte Freud &#224; la pens&#233;e politique ne s'inscrit pas au registre du discours qui accompagne l'exp&#233;rience analytique. Les r&#233;f&#233;rences explicites &#224; Freud sont l'affaire de la psychanalyse appliqu&#233;&#233;. Or, &#224; mes yeux, la psychanalyse appliqu&#233;e est priv&#233;e de tout int&#233;r&#234;t. Je saisis l'occasion de dire que la sociologie &#171; appliqu&#233;e &#187; - et, en premier lieu, sous sa forme marxiste - n'en a pas davantage. La critique de la psychanalyse conduite de l'ext&#233;rieur de son champ est d'une accablante b&#234;tise : &#224; moins qu'il ne s'agisse de faire une critique sociologique de l'institution psychanalytique, ce qui est pleinement l&#233;gitime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Derni&#232;re question : partagez vous enti&#232;rement le point de vue de Castoriadis sur la rupture avec le marxisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Pour une part, j'ai d&#233;j&#224; r&#233;pondu. La critique que Castoriadis fait, non seulement du marxisme, mais de Marx, est pleinement fond&#233;e. Il me para&#238;t toutefois qu'il reste plus li&#233; qu'il ne le pense &#224; Marx et au marxisme dans sa conception de la r&#233;volution et de l'auto-institution du social. Mais reste, d'un autre point de vue, une divergence qui concerne notre relation &#224; l'&#339;uvre de Marx. Castoriadis ne dit pas que ce qu'il pense, que ce que pense chacun d'entre nous, il ne le penserait pas, nous ne le penserions pas, si Marx n'avait exist&#233;. Et, simultan&#233;ment, il tend &#224; r&#233;duire Marx &#224; ces id&#233;es qui ont form&#233; le credo des marxistes et m&#234;me notre credo pour certaines d'entre elles (par exemple celle du prol&#233;tariat comme classe porteur de l'Universel) et &#224; l'enfermer en quelque sorte dans une th&#233;orie qui est loin d'&#233;puiser la f&#233;condit&#233; de son &#339;uvre. Son d&#233;sir de d&#233;sacraliser Marx, de briser le mythe qui se rattache &#224; son nom - pleinement l&#233;gitime - le conduit &#224; accentuer sa rupture avec Marx. Mon point de vue est diff&#233;rent. Ce que j'ai &#233;crit sur l'&#339;uvre d&#233;pens&#233;e et sur l'interpr&#233;tation vaut pour Marx comme pour Machiavel. On manque la v&#233;rit&#233; de l'&#339;uvre si l'on ne fait pas droit &#224; son ind&#233;termination, au travail dont elle est le produit et auquel nous ne nous rapportons qu'en nous laissant travailler par elle. Marx ne m'importe pas parce qu'il a marqu&#233; une &#233;tape, &#224; d&#233;faut de laquelle le pr&#233;sent ne serait pas ce qu'il est. Il m'importe parce que, dans le pr&#233;sent, je suis renvoy&#233; &#224; son &#339;uvre, que je n'ai jamais fini de la lire, qu'elle est le lieu d'une interrogation qui va tr&#232;s au-del&#224; des
conclusions auxquelles elle para&#238;t aboutir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute, on peut juger qu'il faut rompre ce cordon ombilical auquel restent attach&#233;s, g&#233;n&#233;rations apr&#232;s g&#233;n&#233;rations, ceux qui pr&#233;tendent &#224; une activit&#233; r&#233;volutionnaire. Mais on voit d&#233;j&#224; poindre des critiques fracassantes de Marx, dans des milieux gauchistes, qui ne t&#233;moignent nullement d'une d&#233;mystification. Et je reste persuad&#233; que l'illusion de savoir ce qu'il en est de Marx et de s'en d&#233;tacher, entretient, tout en la d&#233;pla&#231;ant, l'illusion d'un savoir dernier sur la soci&#233;t&#233;, l'illusion tenace d'un pouvoir &#224; conqu&#233;rir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Claude Lefort : Entretien avec l'Anti-mythe (1/2)</title>
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		<dc:date>2010-10-06T19:02:21Z</dc:date>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Organisation politique</dc:subject>
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		<dc:subject>Entretien</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Entretien paru le 19 avril 1975, dans L'Anti-mythes n&#176;14, repris dans &#171; Le temps pr&#233;sent &#187;, Belin, 2007, pp. 223 - 260 Cr&#233;&#233; &#224; Caen, par un petit groupe d'anciens &#233;tudiants, L'Anti-Mythes s'est particuli&#232;rement int&#233;ress&#233; &#224; l'histoire de Socialisme ou Barbarie et a organis&#233; des entretiens avec quelques-uns de ses membres, qui lui paraissaient avoir &#233;t&#233; diff&#233;remment repr&#233;sentatifs de ce mouvement : Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Daniel Moth&#233; et Henri Simon. La revue a aussi publi&#233; un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-29-organisation-politique-+" rel="tag"&gt;Organisation politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-63-lefort-cl-+" rel="tag"&gt;Lefort Cl.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-81-philosophie-+" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-90-autogestion-+" rel="tag"&gt;Autogestion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-114-paleo-marxismes-+" rel="tag"&gt;Pal&#233;o-marxismes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-119-apathie-+" rel="tag"&gt;Apathie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-130-entretien-+" rel="tag"&gt;Entretien&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien paru le 19 avril 1975, dans &lt;i&gt;L'Anti-mythes&lt;/i&gt; n&#176;14, repris dans &#171; Le temps pr&#233;sent &#187;, Belin, 2007, pp. 223 - 260&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cr&#233;&#233; &#224; Caen, par un petit groupe d'anciens &#233;tudiants, &lt;i&gt;L'Anti-Mythes&lt;/i&gt; s'est particuli&#232;rement int&#233;ress&#233; &#224; l'histoire de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; et a organis&#233; des entretiens avec quelques-uns de ses membres, qui lui paraissaient avoir &#233;t&#233; diff&#233;remment repr&#233;sentatifs de ce mouvement : &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?403-Qu-est-il-possible-de-faire' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Cornelius Castoriadis&lt;/a&gt;, Claude Lefort, Daniel Moth&#233; et &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?416-Entretien-d-H-Simon-avec-l-Anti' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Henri Simon&lt;/a&gt;. La revue a aussi publi&#233; un entretien avec Pierre Clastres. Lefort &#233;tait connu &#224; Caen pour avoir &#233;t&#233; directeur du d&#233;partement de sociologie &#224; la Facult&#233;, de 1965 &#224; 1971 et, au cours de l'ann&#233;e 1968, avoir manifest&#233; sa sympathie &#224; l'&#233;gard des &#233;tudiants contestataires et pris publiquement leur d&#233;fense en plusieurs occasions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[L'entretien est ici men&#233; par P. Dumesnil]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?401-claude-lefort-entretien-avec-l' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;La seconde partie de l'entretien est disponible ici&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Anti-Mythes - Quels commentaires feriez-vous des interviews de Simon et de Castoriadis [&#171; &lt;i&gt;Pourquoi je ne suis plus marxiste&lt;/i&gt; &#187;, dans &#171; &lt;i&gt;Une soci&#233;t&#233; &#224; la d&#233;rive&lt;/i&gt; &#187;, Seuil, 2005] ? Pourriez-vous pr&#233;ciser notamment les conditions de vos ruptures avec le groupe &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; - en particulier, de la premi&#232;re - et le fonctionnement d'Informations et Liaisons Ouvri&#232;res ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Claude Lefort&lt;/strong&gt; - Castoriadis a fort bien dit dans quelles circonstances s'est form&#233; &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;. Et, tant lui-m&#234;me que Simon ont donn&#233; un aper&#231;u de son &#233;volution qui me dispense d'en refaire l'historique. Pour &#233;clairer mon propre r&#244;le et mes divergences avec la majorit&#233; du groupe, &#224; plusieurs reprises, je ferai d'abord un bref &#171; retour aux origines &#187;. C'est en 1942, sous l'Occupation (j'avais 18 ans et je venais de terminer mon ann&#233;e de philosophie &#224; Paris) que j'ai nou&#233; de premiers contacts avec des trotskistes. Rencontre d'un dirigeant de l'une des deux principales tendances nationales - le CCI [&lt;i&gt;Courant Communiste Internationaliste&lt;/i&gt;], consid&#233;r&#233;, je devais m'en apercevoir ult&#233;rieurement, comme la plus radicale par ses partisans et la plus sectaire par ses adversaires. Quel que soit le jugement que je porte &#224; pr&#233;sent sur ce groupe, je dois lui reconna&#238;tre un m&#233;rite : il faisait ce qu'il fallait pour que ses militants acqui&#232;rent une honn&#234;te culture marxiste et une solide connaissance du mouvement ouvrier au XXe si&#232;cle. Je me suis donc mis &#224; lire m&#233;thodiquement Marx que je connaissais un peu, surtout L&#233;nine et Trotski et des ouvrages qui &#233;clairaient les luttes sociales entre les deux guerres, notamment la formation du fascisme, juin 1936, la guerre d'Espagne. Je me souviens d'ailleurs fort bien de la premi&#232;re lecture qui emporta ma conviction : &lt;i&gt;l'Histoire de la R&#233;volution russe&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois ce n'&#233;tait pas simplement au hasard d'une rencontre que je devais mon orientation politique. J'&#233;tais en 1941-1942 dans la classe de Merleau-Ponty au lyc&#233;e Carnot. Il savait &#233;tablir des rapports personnels avec certains de ses &#233;l&#232;ves. Un jour, &#224; la fin de l'ann&#233;e scolaire, il me demanda si je m'int&#233;ressais &#224; la politique, puis plus pr&#233;cis&#233;ment, ce que je pensais du PC. &#201;tonn&#233; par mes r&#233;ponses, il me demanda encore si je connaissais Trotski. Je lui r&#233;pondis que non et il fit cette remarque que je ne devais pas, bien s&#251;r, oublier : &#171; Il me semble que si vous le connaissiez, vous seriez trotskiste &#187;. Qu'est-ce que je cherchais au juste, confus&#233;ment, &#224; cette &#233;poque ? Un marxisme qui f&#251;t fid&#232;le &#224; l'id&#233;e de Marx que je m'&#233;tais form&#233;e, une critique radicale de la soci&#233;t&#233; bourgeoise sous toutes formes, li&#233;e &#224; l'action r&#233;volutionnaire du prol&#233;tariat, un marxisme qui rendrait manifeste l'alliance de la th&#233;orie et de la politique, un marxisme anti-autoritaire. Ce qui me r&#233;pugnait dans le PC, c'&#233;tait &#224; la fois son monolithisme, son dogmatisme et sa d&#233;magogie envers la petite bourgeoisie, ses valeurs nationalistes, ou mieux, patriotardes. Ce qui me r&#233;pugnait dans l'URSS (mon information &#233;tait maigre mais je connaissais pas mal d'&#233;chantillons de la propagande sovi&#233;tique, et j'avais lu Gide) c'&#233;tait la militarisation de la soci&#233;t&#233;, la hi&#233;rarchie bureaucratique, l'in&#233;galit&#233; des salaires, sans oublier la monstruosit&#233; du r&#233;alisme socialiste. Je ne saurais dire &#224; pr&#233;sent quand mes &#171; id&#233;es &#187; s'&#233;taient form&#233;es pour une part, s&#251;rement, avant ma classe de philo, mais pour une autre aussi, d&#233;cisive, durant cette ann&#233;e l&#224;, c'est-&#224;-dire justement sous l'influence de Merleau-Ponty. Son cours de psychologie &#233;tait un condens&#233; de &lt;i&gt;La Structure du comportement&lt;/i&gt; qu'il allait publier. Et son cours de morale faisait large place &#224; la sociologie et au marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il m'importe de signaler cette influence, car lorsque je devins trotskiste (en 1943), je me trouvai d'embl&#233;e dans des dispositions qui &#233;taient loin d'&#234;tre celles de mes a&#238;n&#233;s ou de mes compagnons. Pour moi, alors, la pens&#233;e de Marx devait trouver sa v&#233;ritable expression dans le langage de la ph&#233;nom&#233;nologie et cette derni&#232;re devait chercher en lui son fondement et sa finalit&#233;. Le d&#233;terminisme historique, tel que le professaient les trotskistes quoique sous une forme plus subtile que les staliniens, je le jugeais inacceptable. Quant au mat&#233;rialisme il me paraissait une th&#233;orie s&#233;nile, qui ne r&#233;sistait pas &#224; la dialectique. Tant&#244;t je me heurtais &#224; des camarades trotskistes (dont l'un devait devenir l'un des principaux animateurs de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, Guillaume), tant&#244;t, le plus souvent, je me taisais, tentant de me persuader que, pratiquement, certaines divergences de caract&#232;re th&#233;orique n'&#233;taient pas pertinentes. Pourtant, non sans r&#233;serves. Et &#224; bon droit, car ce qui s'abritait sous la th&#233;orie, le mat&#233;rialisme, le d&#233;terminisme c'&#233;tait une pratique de pens&#233;e, disons le d&#233;ductivisme - le r&#244;le du prol&#233;tariat se d&#233;duit de la nature du syst&#232;me capitaliste, le r&#244;le du Parti se d&#233;duit de celui du prol&#233;tariat, et les &#233;v&#233;nements pr&#233;sents et &#224; venir (et quels &#233;v&#233;nements : la r&#233;volution qui sortira de la guerre imp&#233;rialiste) se d&#233;duisent de la crise du syst&#232;me... Ce d&#233;ductivisme je le supportais mal, mais je n'avais pas, tout de suite, compris que son pendant &#233;tait la discipline de parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon premier conflit avec la direction du PCI [&lt;i&gt;Parti Communiste Internationaliste&lt;/i&gt; : organisation trotskiste cr&#233;&#233;e en 1944, affili&#233;e &#224; la IVe internationale] (il s'&#233;tait unifi&#233; au lendemain de la guerre) fut motiv&#233; par sa strat&#233;gie &#224; l'&#233;gard du PCF. Castoriadis l'a tr&#232;s bien rapport&#233;. Les trotskistes, &#224; mes yeux, s'enfermaient dans une contradiction qui ruinait tous nos efforts pour nous faire entendre de la classe ouvri&#232;re. A la fois, ils d&#233;non&#231;aient jour apr&#232;s jour la trahison du Parti communiste, son &#233;troite subordination aux int&#233;r&#234;ts de la bureaucratie dirigeante en URSS, et ils appelaient &#224; la cr&#233;ation d'un gouvernement PC-PS-CGT. Pourquoi ? Parce qu'ils imaginaient qu'un tel gouvernement serait balay&#233; par les masses, qui, selon l'expression consacr&#233;e, feraient l'exp&#233;rience de sa complicit&#233; avec la bourgeoisie. Et pourquoi l'imaginaient-ils ? Parce qu'ils voyaient dans le PC une r&#233;incarnation de la social-d&#233;mocratie et tiraient de L&#233;nine le sch&#233;ma du d&#233;bordement, dans la lutte, des sociaux-tra&#238;tres. Ce que j'ai nomm&#233; le d&#233;ductivisme, comme on le voit, s'alliait &#224; une sacralisation du marxisme-l&#233;ninisme qui interdisait toute tentative d'interpr&#233;tation du monde pr&#233;sent, des forces sociales nouvelles, et vouait les militants &#224; la r&#233;p&#233;tition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai donc tent&#233; de cr&#233;er une tendance, avec un camarade qui m'avait initi&#233; au trotskisme et qui d'ailleurs me l&#226;cha rapidement, dans des circonstances que je ne peux me priver d'&#233;voquer bri&#232;vement, parce qu'elles donnent une id&#233;e de l'atmosph&#232;re du Parti, - &#224; l'&#233;poque, je le rappelle, un tout petit parti. Le camarade Frank venait de revenir en France aur&#233;ol&#233; de son pass&#233; de compagnon de Trotski, apr&#232;s un long exil. Il nous convoqua et nous parla comme &#224; des enfants qui m&#233;ritent qu'on s'int&#233;resse &#224; eux, parce qu'enfin, s'ils contestent, c'est qu'ils sont vifs et promettent, mais qui doivent &#234;tre ramen&#233;s &#224; la raison. En bref, nous n'avions pas tort de nous inqui&#233;ter, de poser des questions ; d'autres l'avaient fait avant nous. Mais il fallait faire confiance au Parti, &#224; sa longue exp&#233;rience, sinon nous glisserions sur la maudite &#171; pente savonneuse &#187; qu'avait suivie tel ou tel ren&#233;gat. Le discours d'un cur&#233;... Pour ma part, je tenais &#224; mon projet de tendance et j'avais quelques atouts dans la main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s 1943, j'avais mont&#233;, avec un camarade, Pascal (de son vrai nom Simon, philosophe mort en 1950) un groupe trotskiste clandestin dans les kh&#226;gnes d'Henri IV, puis, au lendemain de la guerre, nous avions, sous le couvert du Front national, pu rassembler un auditoire hebdomadaire d'une centaine de personnes en moyenne - presque tous des &#233;tudiants - devant qui nous commentions les &#233;v&#233;nements. Enfin, nous avions cr&#233;&#233; un r&#233;seau de groupes de travail d'o&#249; sortirent quelques dizaines de militants. Pour l'&#233;poque, c'&#233;tait beaucoup, une v&#233;ritable action de masses. Je n'&#233;tais donc pas isol&#233; dans le parti, je comptais sur des sympathies. Je ne sais pourtant ce que serait devenue cette tendance, si Castoriadis n'&#233;tait alors arriv&#233; en France. Je l'entendis pour la premi&#232;re fois dans une conf&#233;rence interne, destin&#233;e &#224; la pr&#233;paration du 3e Congr&#232;s (si ma m&#233;moire est bonne : le sujet &#233;tait l'URSS). Son analyse me subjugua. J'&#233;tais peut-&#234;tre gagn&#233; d'avance &#224; ses conclusions, mais je ne me les &#233;tais jamais formul&#233;es et j'aurais &#233;t&#233; incapable de leur donner le fondement &#233;conomique qu'il apportait. L'argumentation de Castoriadis me parut digne du meilleur Marx.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, les trotskistes ne trouv&#232;rent l&#224; qu'h&#233;r&#233;sie. De la rencontre qui s'ensuivit date notre longue et &#233;troite collaboration, dont le premier r&#233;sultat devait &#234;tre la cr&#233;ation de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; avec un petit nombre de camarades. Inutile de revenir pr&#233;cis&#233;ment sur les circonstances qui nous d&#233;termin&#232;rent &#224; quitter le PCI, puisqu'il vous en a parl&#233;. Il me faut toutefois signaler un premier conflit qui nous opposa, avant la naissance de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, parce qu'il me para&#238;t t&#233;moigner d'une divergence dont les termes se sont d&#233;plac&#233;s, mais qui n'a jamais disparu. En tout cas, il me sert de rep&#232;re pour fixer, sinon ma position, du moins mon attitude &#224; l'&#233;poque, en regard du probl&#232;me de l'organisation r&#233;volutionnaire. De quoi s'agissait-il ? En apparence d'une question mineure, qui portait sur les modalit&#233;s de noire d&#233;part du PCI. Sur la n&#233;cessit&#233; de ce d&#233;part, nous &#233;tions tous d'accord. Apr&#232;s avoir cru qu'il &#233;tait possible de r&#233;former le parti, nous avions compris que le trotskisme &#233;tait radicalement incapable de percevoir la nature de la bureaucratie, qu'il y avait une logique dans ses conceptions et son mode de fonctionnement, qui devait &#234;tre mise &#224; nu, et non seulement des erreurs &#224; rectifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, vint un moment o&#249; le choix devait &#234;tre fait. Castoriadis et une partie de notre tendance jugeaient qu'il fallait fixer un certain d&#233;lai qui permette (selon une expression &#233;galement consacr&#233;e) de &lt;i&gt;capitaliser&lt;/i&gt; notre travail, c'est-&#224;-dire d'entra&#238;ner avec nous le plus grand nombre de militants possible, et de r&#233;diger une plateforme, dans laquelle seraient articul&#233;s la critique de la &lt;i&gt;Quatri&#232;me Internationale&lt;/i&gt;, les principes d'une nouvelle th&#233;orie r&#233;volutionnaire et jet&#233;s les fondements de la future organisation. En somme, il fallait quitter le trotskisme en marquant notre entr&#233;e sur la sc&#232;ne historique - sortir, comme on aimait dire, le drapeau en t&#234;te. J'&#233;tais, nous &#233;tions, quelques-uns, persuad&#233;s que ce d&#233;lai &#233;tait nocif, que loin de progresser, notre tendance ne pouvait que se corrompre &#224; demeurer plus longtemps dans le parti ; enfin, que l'essentiel &#233;tait de nous regrouper sous une forme ind&#233;pendante, et que peu importait la mise en sc&#232;ne de la rupture. En fait, j'abandonnai le parti avec mes camarades sans plus attendre. Castoriadis et les autres n'y rest&#232;rent que peu de temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par-del&#224; ce d&#233;bat sur une question tactique, se dessinait une opposition qui s'av&#233;ra de bien plus grande ampleur. Comme je l'ai &#233;crit dans ma postface des &lt;i&gt;&#201;l&#233;ments d'une critique de la bureaucratie&lt;/i&gt;, le parti trotskiste m'&#233;tait peu &#224; peu apparu comme un microcosme, au sein duquel se reproduisaient les mod&#232;les de comportement, et les rapports sociaux qui caract&#233;risaient l'organisation bureaucratique - cela sous le couvert du centralisme d&#233;mocratique et en l'absence des contraintes mat&#233;rielles qu'on aurait pu croire d&#233;terminantes. La &#171; &lt;i&gt;Contradiction de Trotski et le probl&#232;me r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; &#187; que je publiai dans &lt;i&gt;Les Temps Modernes&lt;/i&gt;, fin 1948, alors que j'&#233;tais encore formellement membre du parti, fait entrevoir le chemin que j'avais suivi. Non seulement je m'attachais &#224; montrer que Trotski n'avait pas eu de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence stalinienne la conscience claire qu'on lui pr&#234;tait, qu'il avait pactis&#233; avec Staline aussi tard que possible, qu'il avait f&#233;tichis&#233; les concepts de nationalisation, collectivisation, planification, pour &#233;viter de faire une critique des rapports de production qui aurait d&#233;voil&#233; la nature de classe de la bureaucratie, mais j'insistais sur la fonction que joua le Parti (&lt;i&gt;right or wrong, my country&lt;/i&gt;, disait Trotski) dans son occultation du processus bureaucratique ; et, finalement, je d&#233;celais les germes de la bureaucratisation dans le bolchevisme. Castoriadis n'&#233;tait nullement en d&#233;saccord avec cet article. D'ailleurs, il lui &#233;tait redevable de son analyse des rapports de production en URSS. Mais je ne doute pas que la direction que je suivais n'&#233;tait pas alors exactement la sienne (divergence dont nous n'&#233;tions peut-&#234;tre pas pleinement conscients l'un et l'autre), car je visais d&#233;j&#224; la fonction du parti r&#233;volutionnaire, comme tel, &#224; travers la critique du bolchevisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cr&#233;ation m&#234;me de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; n'alla pas pour moi sans probl&#232;mes. Et quoique j'y aie particip&#233; activement, elle fut l'occasion d'une brouille. Aussi bien ne trouve-t-on pas mon nom (c'est-&#224;-dire celui de Montal qui fut un temps mon pseudonyme) au sommaire du premier num&#233;ro de la revue. Ce qui comptait essentiellement pour moi, c'&#233;tait de publier un organe de r&#233;flexion, de discussion, d'information. Il me semble que le sous-titre adopt&#233;, &#171; &lt;i&gt;Organe de critique et d'orientation r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; &#187;, refl&#232;te mon point de vue. Mais je n'&#233;tais pas obnubil&#233; par le projet de construction d'une organisation et j'&#233;tais r&#233;ticent &#224; l'&#233;gard de ce qui pouvait appara&#238;tre comme un nouveau &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt;, une conception programmatique. Qu'on ne croie pas pour autant que j'&#233;tais contre la formation d'une nouvelle organisation. Je n'osais pas me formuler &#224; moi-m&#234;me mes doutes sur sa l&#233;gitimit&#233; et il m'&#233;tait encore plus interdit de les exprimer devant les autres. &#192; l'&#233;poque, c'e&#251;t &#233;t&#233; me d&#233;signer comme un intellectuel-petit-bourgeois, &#233;tranger &#224; l'action r&#233;volutionnaire (accusation qui ne manqua pas d'&#234;tre, lanc&#233;e contre moi plus tard).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le conflit &#233;tait opaque. Les uns ne voyaient dans la revue qu'un moyen pour construire l'organisation ; je ne niais pas cet objectif, mais c'est la revue qui m'importait. Je ne contestais pas davantage que la revue d&#251;t tracer une ligne d'orientation politique, mais le projet d'&#233;laborer des th&#232;ses, qui couvrent l'ensemble des probl&#232;mes du mouvement ouvrier, me mettait mal &#224; l'aise. J'ai d&#233;j&#224; fait allusion aux conditions de ma formation philosophique, j'y reviens. De l'enseignement de Merleau-Ponty (et quoique je ne fusse pas du tout d'accord avec ses analyses politiques) j'avais tir&#233; la critique de toute pr&#233;tention &#224; occuper le lieu du savoir absolu ou &#224; tenir un discours sur la totalit&#233;. En fait, cette critique aurait d&#251; me mener plus loin d&#232;s ce moment-l&#224;, mais je m'effor&#231;ais de la concilier avec la pens&#233;e de Marx.) Il m'importait beaucoup plus de d&#233;couvrir chez Marx la dimension critique que d'en extraire une conception totale du monde, qui perm&#238;t d'assimiler l'histoire du XXe si&#232;cle. Conflit opaque, disais-je ; il est vrai que les circonstances n'engendraient pas la clart&#233;. Ainsi, je souhaitais que la revue f&#238;t place &#224; des contributions &#233;trang&#232;res &#224; notre groupe ; on avait beau jeu de me r&#233;pondre qu'elles n'existaient pas. De fait, nous &#233;tions seuls, ou presque, &#224; mener de front une analyse du capitalisme et de la soci&#233;t&#233; bureaucratique. n'en reste pas moins que me heurtait l'aspect de la revue, qui se pr&#233;sentait comme un organe de parti (quoique ledit parti ne f&#251;t que virtuel).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; cette curieuse situation : pendant un temps j'&#233;crivais dans &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; et dans &lt;i&gt;Les Temps Modernes&lt;/i&gt; ; insatisfait dans un cas d'un cadre &#233;troit et, il faut le dire, dogmatique, l&#224; dans la position d'un &#233;tranger, tol&#233;r&#233; - gr&#226;ce &#224; la protection de Merleau-Ponty -, dont les articles (par exemple sur l'Indochine, sur Kravchenko(1) ) attiraient des mises au point de la r&#233;daction, laquelle se voulait pourtant ouverte &#224; tous les courants de gauche. Puis, la discussion sur le r&#244;le des comit&#233;s de lutte cr&#233;a une nouvelle dissension. Le d&#233;bat &#233;tait d&#233;j&#224; plus clair et il devait rebondir sous une autre forme en 1958. Nous &#233;tions tous d'accord, l&#224; encore, sur la valeur d'organes cr&#233;&#233;s par des ouvriers et restant sous leur contr&#244;le. Ils nous paraissaient, en s'opposant &#224; l'emprise des syndicats, &#233;baucher un nouveau mode de lutte, &#224; la fois anticapitaliste et anti-bureaucratique. Mais, pour ma part, j'allais jusqu'&#224; soutenir, contre la majorit&#233; de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie,&lt;/i&gt; que m&#234;me si nous disposions d'une v&#233;ritable organisation, avec un programme conforme &#224; nos id&#233;es, celle-ci ne saurait pr&#233;tendre &#224; se subordonner l'action de ces organes autonomes, que c'&#233;tait leur affaire de d&#233;finir leur action, leurs objectifs et de chercher aupr&#232;s de l'organisation suppos&#233;e des moyens (clarification th&#233;orique, informations, liaisons) pour se d&#233;velopper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que l'article dans lequel est au mieux r&#233;sum&#233;e ma conception &#224; l'&#233;poque est &lt;i&gt;L'Exp&#233;rience prol&#233;tarienne&lt;/i&gt;, 1952. Dans mon souvenir, mais je ne puis pr&#233;ciser les circonstances, je le publiai apr&#232;s une rupture de quelques mois avec &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; - p&#233;riode d'ailleurs durant laquelle je continuais &#224; participer &#224; un travail collectif avec quelques camarades. On y voit la tentative d'&#233;baucher une ph&#233;nom&#233;nologie du mouvement ouvrier, de rendre compte de la succession des formes d'organisation que se donna la classe ouvri&#232;re, de l'ali&#233;nation qu'elles constitu&#232;rent, au sens positif (ext&#233;riorisation, objectivation) et n&#233;gatif (s&#233;paration, retournement contre la classe de ses formations devenues ind&#233;pendantes et tendant &#224; se maintenir et &#224; s'&#233;tendre &#224; ses d&#233;pens) ; de dissiper l'abstraction de la notion de conscience de classe ; enfin, on y voit par l'enqu&#234;te que j'esp&#233;rais lancer (et fut vite abandonn&#233;e) que l'&#233;laboration th&#233;orique restait pour moi suspendue &#224; une interrogation, &#224; un d&#233;chiffrement des rapports sociaux prol&#233;tariens qui devait impliquer les int&#233;ress&#233;s. Sous-jacente &#224; cette analyse &#233;tait l'id&#233;e que c'est de l'int&#233;rieur du prol&#233;tariat que peut prendre forme une connaissance de son histoire, de sa diff&#233;renciation, de ses t&#226;ches pr&#233;sentes, et qu'un groupe tel que le n&#244;tre ne saurait pr&#233;tendre qu'&#224; cristalliser ce processus de connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Petites scissions successives, donc ; &#233;cart constant que j'ai pris vis-&#224;-vis de l'orientation dominante de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, quoique je n'aie cess&#233; jusqu'en 1958 de me sentir tr&#232;s attach&#233; au groupe et &#224; la revue, d'y jouer un r&#244;le actif pendant les ann&#233;es o&#249; j'y participais, et quoiqu'en de nombreuses occasions, face &#224; des &#233;v&#233;nements massifs (politique fran&#231;aise, Berlin-Est, d&#233;stalinisation en URSS, Pologne ou Hongrie, Alg&#233;rie), nous nous soyons trouv&#233;s si proches, Castoriadis et moi, que les textes publi&#233;s, sous le nom de l'un &#233;taient pour une bonne part le produit de l'autre. Je suis tent&#233; d'insister sur l'&#233;cart dans le cadre de cet entretien ; dans un autre contexte, cela va de soi, je soulignerais la coh&#233;sion du groupe, qui fut effective sur des questions essentielles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans la perspective que j'adopte, il me semble important de signaler trois &#233;v&#233;nements qui contribu&#232;rent &#224; renforcer la rigidit&#233; de Socialisme ou Barbarie et &#224; accentuer mon opposition. Le plus ancien est la relation nou&#233;e avec un petit mouvement am&#233;ricain, dissidence du trotskisme, connu d'abord sous le nom de tendance Johnson-Forest. Les deux leaders, que nous devions rencontrer en France, &#233;taient de leur vrai nom James, l'auteur des &lt;i&gt;Jacobins noirs&lt;/i&gt; (livre, au reste, remarquable) et R. Dunnaskaya, qui signait Rya Stone. Ils &#233;taient, par leur propre voie, parvenus &#224; des id&#233;es proches des n&#244;tres, tant sur la nature de l'URSS et de la bureaucratie, que sur les conditions d'une lutte autonome des exploit&#233;s. Particuli&#232;rement f&#233;conde &#233;tait leur conception de la r&#233;sistance quotidienne des ouvriers dans le cadre de l'entreprise industrielle. En t&#233;moigne l'&#233;tude de Romano, traduite et publi&#233;e dans les premiers num&#233;ros de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;. Mais reste que le dogmatisme, la syst&#233;matisation m&#233;galomaniaque de ces th&#233;oriciens, pr&#233;tendant inscrire dans un h&#233;g&#233;lianisme primaire une analyse qui rendait compte et de l'histoire universelle et du d&#233;tail de la vie sociale me parurent faire de leur mouvement un p&#244;le d'attraction n&#233;faste pour notre propre groupe. L'entente &#233;troite de Castoriadis avec Rya Stone me donna l'impression, pour la premi&#232;re fois, qu'il y avait entre lui et moi, par-del&#224; nos divergences politiques, une opposition profonde de pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second &#233;v&#233;nement, ce fut l'arriv&#233;e, dans le groupe, des camarades bordiguistes dont certains &#233;volu&#232;rent (l'un devait faire une critique radicale de ses positions), mais qui, dans l'ensemble, conserv&#232;rent l'empreinte du marxisme dogmatique et ne devaient conna&#238;tre de plus hauts objectifs que la construction d'un bon parti r&#233;volutionnaire, dans la tradition du bolchevisme. Le plus actif, au sens militant, d'entre eux, V&#233;ga, contribua fortement &#224; accentuer l'orientation &#171; organisationnaliste &#187; du groupe. Du m&#234;me coup, la division entre tendances, quoiqu'il il f&#251;t &#233;tranger aux pr&#233;occupations th&#233;oriques de Castoriadis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me &#233;v&#233;nement, ce fut l'entr&#233;e d&#233; Lyotard et de Souyri qui, eux aussi, voyaient dans le groupe l'embryon d'un parti et dans le travail th&#233;orique la pr&#233;paration d'un programme. Voil&#224; qui peut faire rire : l'image de Lyotard sangl&#233; dans l'uniforme bolcho, se prenant pour le Trotski de Castoriadis-L&#233;nine, lui qui maintenant joue les folles... Mais ne tombons pas dans l'anecdote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous me demandiez de pr&#233;ciser les conditions de ma premi&#232;re rupture. Ma r&#233;ponse n'est peut-&#234;tre pas assez pr&#233;cise. Mais plut&#244;t que de m'arr&#234;ter &#224; des points de d&#233;tails, je pr&#233;f&#232;re restituer l'image que j'avais de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;. Et, dans cette intention, j'aimerais dire encore un mot sur le fonctionnement de notre groupe. Car il n'appara&#238;t que tr&#232;s imparfaitement &#224; travers la revue. En un sens, tant mieux : car, qui le contesterait aujourd'hui ? c'est la revue qui a compt&#233;, laiss&#233; des traces. Et pourtant, l'exp&#233;rience du groupe est instructive, parce qu'elle r&#233;v&#232;le certains traits, &#224; mon avis in&#233;vitables, d'un mouvement qui se croit l'embryon d'une organisation r&#233;volutionnaire. Nul de mes anciens camarades ne le contestera, je le crois, &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, sans perdre notion, certes, de son extr&#234;me faiblesse num&#233;rique, se d&#233;finissait comme le noyau d'une direction r&#233;volutionnaire mondiale. Un noyau, bien s&#251;r destin&#233; &#224; se transformer, d&#232;s lors que s'agglom&#233;rerait autour de lui une avant-garde ouvri&#232;re. Mais enfin, il allait de soi que nous incarnions potentiellement cette direction. Une direction, bien s&#251;r, d'un genre nouveau, puisque son programme &#233;tait l'autonomie de la classe ouvri&#232;re, la lutte contre la bureaucratie. Mais enfin, une direction, un organisme dont l'id&#233;al &#233;tait de concevoir les t&#226;ches du mouvement ouvrier et d'embrasser la totalit&#233; des probl&#232;mes que posait l'av&#232;nement du socialisme dans les conditions historiques pr&#233;sentes, et, par cons&#233;quent, dont la pr&#233;tention premi&#232;re &#233;tait de d&#233;finir les traits de l'avenir prochain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Perspectives et t&#226;ches r&#233;volutionnaires &#187;, on conna&#238;t la formule qui ouvre le dernier chapitre des programmes soumis au Congr&#232;s dans les grands partis ; cette formule &#233;tait &#233;videmment la n&#244;tre. Le groupe vivait sous la mise en demeure d'&#233;noncer des th&#232;ses sur toutes choses. C'est ainsi, qu'&#224; une premi&#232;re &#233;tape, Il s'enferme dans une conception tout &#224; fait erron&#233;e : il n'y aurait plus qu'un antagonisme &#224; l'&#233;chelle du monde, celui de l'URSS et des USA et les pr&#233;misses de la troisi&#232;me guerre mondiale seraient d&#233;j&#224; pos&#233;es. Le tort n'&#233;tait pas tant de formuler cette hypoth&#232;se, qui avait un certain degr&#233; de plausibilit&#233;, que de lui pr&#234;ter une &#233;vidence qu'elle ne poss&#233;dait pas, d'en faire une pi&#232;ce n&#233;cessaire de notre th&#233;orie d'ensemble. Il ne s'agit l&#224; que d'un exemple. Ce qui est plus remarquable, c'est que la logique du groupe (reproduisant celle d'un parti) &#233;tait telle que des positions devaient &#234;tre affirm&#233;es co&#251;te que co&#251;te, s'encha&#238;ner, former syst&#232;me et impliquer de la part de chacun adh&#233;sion ou refus. Certes, je caricature quelque peu, mais l'id&#233;al n'&#233;tait pas loin de la r&#233;alit&#233;. En cons&#233;quence, nous vivions sous le r&#233;gime du vote, de la division majorit&#233;-minorit&#233;. D&#232;s lors, si l'on discutait d'un probl&#232;me particulier, tel ou tel ne se d&#233;terminait pas tant sous l'effet de sa conviction imm&#233;diate qu'en raison de son adh&#233;sion globale ou de son opposition &#224; un ensemble de th&#232;ses. Ou bien, et n'est-ce pas pire, se cr&#233;aient de petites coalitions conjoncturelles (qui n'impliquaient, d'ailleurs, aucune entente concert&#233;e) entre des sous-groupes que rapprochait leur commune opposition &#224; un tiers. M&#234;me si je me trompe dans l'appr&#233;ciation de certains &#233;pisodes de l'histoire du groupe, ma conviction est que le sort des discussions fut parfois lourdement hypoth&#233;qu&#233;, tant d'un c&#244;t&#233; que de l'autre, par la repr&#233;sentation, plus ou moins l&#233;gitime, qu'on avait des rapports de force dans le groupe. Enfin, j'&#233;prouvai souvent, pour ma part, un malaise &#224; me sentir contraint de prendre des positions tranch&#233;es pour r&#233;futer des th&#232;ses que je n'admettais pas, contraint &#224; &#233;voluer sur un terrain que je n'avais pas choisi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, un mot sur la scission de 1958, qui fut d&#233;finitive. &#192; mon avis, le commentaire qu'en donne Simon, avec qui j'&#233;tais li&#233;, est largement justifi&#233;. La discussion qui la pr&#233;c&#233;da n'a trouv&#233; qu'un p&#226;le reflet dans la revue a majorit&#233; des camarades n'a sans doute pas pens&#233; que le coup d'Etat &#224; froid de De Gaulle signifiait l'av&#232;nement du fascisme, mais ils ont jug&#233; qu'il s'agissait d'un tournant historique, que partis et syndicats s'&#233;taient effondr&#233;s, qu'il y avait un vide politique sans pr&#233;c&#233;dent, et c'est ) sur la.base de cette premi&#232;re analyse qu'ils ont cru l'heure venue de construire l'organisation dont ils r&#234;vaient. Je pense qu'ils ont perdu, alors, la notion du r&#233;el. Le conflit a donn&#233; lieu &#224; des accusations p&#233;nibles, port&#233;es contre les minoritaires que nous &#233;tions, qui ont bien t&#233;moign&#233; du climat d'un parti dans lequel &#233;tait venu &#224; se complaire le groupe &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;. Rien de solide n'unissait pourtant Castoriadis, Lyotard et V&#233;ga, par exemple, comme la suite l'a montr&#233;, sinon l'illusoire projet de l'organisation r&#233;volutionnaire. Je veux le signaler : quand deux ans plus tard Simon, quelques camarades et moi-m&#234;me renoncions &#224; poursuivre le travail d'ILO [&lt;i&gt;Informations et Liaisons Ouvri&#232;res&lt;/i&gt;], en commun, nous ne jugions pas n&#233;cessaire de nous d&#233;noncer mutuellement comme des petits-bourgeois opportunistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - J'ai &#233;t&#233; frapp&#233; &#224; la lecture de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; par la dimension ouvri&#233;riste de la revue. Cela rejoint les questions que posait Simon dans son entretien : celles du rapport des intellectuels avec les ouvriers dans le groupe.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; Aucun doute sur la dimension ouvri&#233;riste. &#192; cet &#233;gard encore, nous nous situions dans la tradition du parti trotskiste. Notre principal souci &#233;tait &#233;videmment de nous donner une &#171; base &#187; ouvri&#232;re. Bien que nous n'ayons pas le moyen de la cr&#233;er, on a discut&#233; tr&#232;s t&#244;t et interminablement du projet d'un journal ouvrier. En outre, une nouvelle liaison prol&#233;tarienne &#233;tait aussit&#244;t aur&#233;ol&#233;e. Les propos de Moth&#233; - au reste souvent tr&#232;s riches, mais parfois aussi confus et sommaires - avaient un poids excessif pour beaucoup, parce qu'il &#233;tait cens&#233; &#171; repr&#233;senter &#187; Renault. Il me semble d'ailleurs que Moth&#233; a eu conscience du r&#244;le qu'il &#233;tait amen&#233; &#224; jouer et que, s'il en tira avantage, il lui arriva aussi d'en &#234;tre exasp&#233;r&#233;. Le climat eut &#233;t&#233; quelque peu diff&#233;rent, s&#251;rement, si nous avions eu, parmi nous, davantage d'ouvriers. Mais il est vrai, Simon touche un autre point : la nature des discussions &#224; l'int&#233;rieur du groupe qui, par leur aspect th&#233;orique, cr&#233;ait un clivage entre un petit noyau, Castoriadis et moi en particulier, et les autres militants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A.-M. - Mais les deux probl&#232;mes sont li&#233;s : on a l'impression d'une surench&#232;re ouvri&#233;riste d'un cot&#233;, et de l'autre, d'une d&#233;marche qui ne renvoyait pas au discours que pouvait tenir ouvriers ou employ&#233;s du groupe. On a l'impression que l'une cherche &#224; masquer l'autre.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C. L. -&lt;/strong&gt; C'est vrai. Il y a eu une contradiction permanente entre le caract&#232;re de la revue, qui &#233;tait largement une revue th&#233;orique, il faut bien le dire, et la pr&#233;tention &#224; une propagande, &#224; une action en milieu ouvrier. C'est pourquoi, comme je viens de le dire la question du journal a &#233;t&#233; pos&#233;e tr&#232;s t&#244;t. La revue donnait des remords. Nous avions conscience qu'elle r&#233;pondait tr&#232;s imparfaitement &#224; l'objectif du groupe. Chacun a affront&#233; la contradiction &#224; sa mani&#232;re. Mais je crois que, dans l'ensemble, elle a &#233;t&#233; largement occult&#233;e, comme elle continue de l'&#234;tre aujourd'hui dans d'autres groupes. On ne voulait pas s'avouer qu'il est impossible d'&#233;crire, en faisant droit &#224; la complication de l'histoire et &#224; tous les d&#233;tours de pens&#233;e qu'elle commande, dans une langue accessible &#224; tous ; on ne voulait pas reconna&#238;tre que la revue n'&#233;tait en fait lisible que par des intellectuels, des &#233;tudiants ou des ouvriers qui avaient fait un effort exceptionnel de formation. Remarquez bien que la contradiction est redoutable et que je ne dis nullement qu'elle peut &#234;tre r&#233;solue. Quand on pense que la politique est l'affaire de tous, on ne peut que vouloir &#233;crire pour tous : or voil&#224; que votre discours suit n&#233;cessairement une voie qui vous &#233;loigne du plus grand nombre. Je crois, simplement, qu'il ne faut pas se masquer cette contradiction. Les marxistes parlent &#224; tout bout de champ de la pratique sociale, mais ils sont aveugles &#224; la pratique qui est cens&#233;e les mettre en rapport avec cette pratique sociale et qui n'est rien moins que transparente, qui implique la s&#233;gr&#233;gation d'un espace de culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quelques mots &#224; pr&#233;sent sur ILO. En 1958, une fraction se d&#233;tache donc de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, dans des conditions difficiles. Nous formons aussit&#244;t un groupe dont l'intention est de publier d&#232;s que possible un bulletin, ILO, car nous sommes nous-m&#234;mes tr&#232;s sensibles &#224; la conjoncture, nous avons l'impression de nouvelles possibilit&#233;s d'action. Le premier num&#233;ro d'ILO a d&#251; &#234;tre pr&#233;c&#233;d&#233; de textes ron&#233;ot&#233;s car je vois qu'il est dat&#233; du d&#233;but de 1960, et comme nous avons commenc&#233; &#224; nous r&#233;unir tout de suite apr&#232;s notre d&#233;part de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, nous avons vraisemblablement diffus&#233; de courts bulletins ron&#233;ot&#233;s, auparavant. Ensuite, si mes souvenirs sont exacts, il y a eu un second num&#233;ro imprim&#233;, substantiel. Il s'agissait donc de diffuser un bulletin de liaison, d'information, qui serait aussi peu programmatique que possible et qui, avant tout, essayerait de donner la parole &#224; des travailleurs et de faciliter la coordination d'exp&#233;riences d'entreprises, de toutes les exp&#233;riences qui pr&#233;sentaient une tentative de lutte autonome. Cela ne veut pas dire que ILO se constitua dans le refus de la th&#233;orie. En fait, nous avons beaucoup discut&#233; pendant deux ans, et c'est m&#234;me en raison du tour qu'ont pris ces discussions que le groupe s'est dissous. Simon a alors transform&#233; ILO en ICO (&lt;i&gt;Informations et Correspondances Ouvri&#232;res&lt;/i&gt;), que vous connaissez bien. En ce qui me concerne le d&#233;part de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; m'avait lib&#233;r&#233; de toute une s&#233;rie de contraintes. Pour mieux dire, j'&#233;tais comme d&#233;livr&#233; d'une censure. Je ne parle pas de celle des autres, mais de la mienne propre, car, au sein de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, je m'interdisais de donner forme &#224; des pens&#233;es qui auraient fait appara&#238;tre, &#224; mes propres yeux, ma rupture avec le marxisme et le projet &#171; r&#233;volutionnaire &#187; du groupe. Dans les r&#233;unions d'ILO, la libert&#233; de discussion &#233;tait enti&#232;re. Personne ne se sentait mis en demeure de t&#233;moigner de sa foi militante, de formuler des perspectives qui d&#233;montrent sa confiance dans l'avenir. Pas de menace d'&#234;tre accus&#233; par quelqu'un de d&#233;faitisme ou d'abandonner la voie du communisme. L'interrogation &#233;tait de droit, et nous avions en commun le d&#233;sir de rompre avec la mythologie bolchevique, dont &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; &#233;tait &#224; nos yeux, en d&#233;pit de tout ce qu'il avait apport&#233; de neuf, un dernier rejeton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, nous d&#233;sirions et ne d&#233;sirions pas la m&#234;me chose. Simon avait surtout en t&#234;te de savoir et faire savoir &#171; ce qui se passe dans les t&#244;les &#187;. Il collectionnait les coupures de journaux concernant des conflits, des gr&#232;ves, des revendications formul&#233;es ici et l&#224;, pas seulement en France, et il cherchait &#224; obtenir des t&#233;moignages, des &#233;chos. Un autre camarade voulait mettre sur pied une vaste &#233;tude sur le fonctionnement du capitalisme moderne : ce qui comptait avant tout, pour lui, c'&#233;tait la connaissance de l'entreprise industrielle, de l'&#233;volution technique, des m&#233;canismes de d&#233;cision, des changements survenus dans la fonction et dans les mentalit&#233;s des cat&#233;gories sociales - ouvriers de diff&#233;rents niveaux, techniciens, ing&#233;nieurs. La critique du capitalisme et l'id&#233;e de l'autogestion resteraient, pensait-il, des abstractions, tant que ce travail ne serait pas m&#233;thodiquement conduit. Ces pr&#233;occupations, je ne les partageais que partiellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mon int&#233;r&#234;t principal &#233;tait autre. C'&#233;taient les principes fondamentaux de l'action r&#233;volutionnaire, auxquels j'adh&#233;rais depuis quinze ans, que je voulais mettre en question. Et d'abord l'image m&#234;me de la R&#233;volution, Je d&#233;couvrais que la critique de la bureaucratie, que j'avais en quelque sorte appliqu&#233;e &#224; l'entreprise m&#234;me de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, &#233;tait rest&#233;e en chemin. Il ne s'agissait pas seulement de s'attaquer &#224; l'id&#233;e d'une organisation qui ait pr&#233;tention &#224; la direction du mouvement r&#233;volutionnaire, d'affirmer qu'une ou des minorit&#233;s d'avant-garde devaient agir au sein des organes autonomes des masses, au sein de conseils ouvriers et ne pouvaient sans vouloir tirer &#224; soi tout le pouvoir se cristalliser en parti. Le concept de direction, voulais-je montrer, &#233;tait li&#233; &#224; celui de r&#233;volution, tel que nous en h&#233;ritions tous de Marx. La racine de l'illusion, c'&#233;tait la croyance en un point de rupture radicale entre pass&#233; et avenir, en un moment absolu (peu importe qu'on l'&#233;tale dans le temps) dans lequel se livre le sens de l'histoire. Cette image co&#239;ncidait avec celle d'une soci&#233;t&#233; enti&#232;rement rapport&#233;e &#224; elle-m&#234;me, dont toutes les activit&#233;s renverraient simultan&#233;ment les unes aux autres, se mesureraient &#224; un d&#233;nominateur commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e de r&#233;volution, si l'on y tenait si fort, c'est qu'elle &#233;tait n&#233;e, s'&#233;tait d&#233;velopp&#233;e en &#233;tayant la lutte contre l'exploitation et l'oppression. Id&#233;e d'un renversement complet de l'ordre &#233;tabli, elle avait servi &#224; mettre &#224; nu la division radicale de classes et la figure du pouvoir d'&#201;tat comme organe d'oppression. En outre, si l'on y tenait si fort, c'est que dans le pass&#233;, toute politique, toute th&#233;orie qui tendait &#224; diluer l'objectif r&#233;volutionnaire dans la repr&#233;sentation d'une accumulation de r&#233;formes impliquait effectivement une d&#233;n&#233;gation de l'antagonisme social. Sous toutes ses formes, le r&#233;formisme supposait que des dysfonctionnements du capitalisme pouvaient &#234;tre peu &#224; peu &#233;limin&#233;s, que les exploit&#233;s pouvaient conqu&#233;rir des avantages et des positions de pouvoir de plus en plus &#233;tendue et que le capitalisme ne saurait survivre &#224; la longue &#224; la pouss&#233;e progressive du mouvement ouvrier dans son propre sein. Par-del&#224; ce sch&#233;ma, le r&#233;formisme s'&#233;tait av&#233;r&#233; couvrir la formation de bureaucraties politiques et syndicales, qui d&#233;tenaient des positions de pouvoir et qui, loin de r&#233;duire l'opposition dominants-domin&#233;s, la d&#233;multipliaient, venaient, en quelque sorte, exercer aupr&#232;s du prol&#233;tariat les fonctions d'encadrement et de r&#233;gulation que la bourgeoisie ne pouvait directement exercer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la critique du r&#233;formisme, pensais-je, ne devait pas dissimuler que la r&#233;duction de la division sociale &#224; celle de deux classes antagonistes, composant pour ainsi dire deux soci&#233;t&#233;s en une seule, dont l'une, celle des exploit&#233;s, pouvait d&#233;truire l'autre et dissoudre, en elle, tous les &#233;l&#233;ments adverses, pour devenir soci&#233;t&#233; homog&#232;ne, cette r&#233;duction impliquait une autre d&#233;n&#233;gation. On pouvait la rep&#233;rer &#224; partir de ses effets dans l'histoire. Sous le couvert de la r&#233;volution, de la dictature du prol&#233;tariat s'&#233;tait instaur&#233; un &#201;tat qui tendait &#224; une concentration de tous les moyens de production, l'accaparement des moyens de production, de pouvoir et de connaissance au service d'une domination et d'une exploitation renforc&#233;es. Qu'il ne s'agisse pas l&#224; d'un fait accidentel, li&#233; &#224; l'immaturit&#233; des conditions r&#233;volutionnaires en URSS, il fallait l'affirmer, si l'on comprenait enfin que la repr&#233;sentation marxiste de la soci&#233;t&#233; comme espace &lt;i&gt;r&#233;ellement&lt;/i&gt; divis&#233; et destin&#233; &#224; devenir &lt;i&gt;r&#233;ellement&lt;/i&gt; unifi&#233;, espace tout visible, tout intelligible (en droit au moins), cette repr&#233;sentation impliquait un point de vue de pouvoir - ou &#224; mieux dire, le point de vue du pouvoir -, alors m&#234;me que celui-ci n'&#233;tait que virtuel. La pr&#233;tention &#224; embrasser le cours de l'histoire, &#224; &#233;taler le jeu de ses articulations, en r&#233;f&#233;rence &#224; ce point de rupture radical d&#233;nomm&#233; &lt;i&gt;r&#233;volution&lt;/i&gt;, et pareillement (c'est la m&#234;me) la pr&#233;tention &#224; une vision globale de la soci&#233;t&#233; ici et maintenant, &#224; une vision qui ramasse dans un m&#234;me champ toutes les oppositions dans leurs d&#233;terminations &#233;conomiques, politiques, juridiques, esth&#233;tiques, scientifiques, &#224; la fois pratiques et langagi&#232;res, qui leur assigne le m&#234;me statut, cette double pr&#233;tention fonde le projet de la direction r&#233;volutionnaire, celui du parti ouvrier qui a vocation &#224; engendrer l'&#201;tat totalitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, &#224; pr&#233;sent, je voulais d&#233;velopper cet argument, je ferais observer que l'id&#233;e moderne de l'&#201;tat a &#233;t&#233; tr&#232;s t&#244;t associ&#233;e &#224; celle de son abolition, et qu'il importe au plus haut point d'interroger cette articulation entre l'affirmation et la n&#233;gation de l'&#201;tat, toutes deux li&#233;es &#224; l'image d'une soci&#233;t&#233; dont on pourrait, en quelque sorte, expliciter l'origine, dire la loi d'engendrement et de constitution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je reviens &#224; mon point de d&#233;part ces questions que je posais &#224; ILO. R&#233;trospectivement, m'apparaissait le fondement de mon opposition aux objectifs politiques de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;. Ma critique du concept d'organisation (comme le support d'une direction r&#233;volutionnaire) proc&#233;dait d'une critique, demeur&#233;e latente, de la notion d'une soci&#233;t&#233; accomplie, ma&#238;tresse de son d&#233;veloppement, coh&#233;rente avec elle-m&#234;me - je dirais plus pr&#233;cis&#233;ment : de l'id&#233;e que le social comme tel trouverait sa d&#233;finition dans son mode d'organisation. J'aurais bien pu discuter interminablement avec Castoriadis sur le r&#244;le respectif de la minorit&#233; d'avant-garde rassembl&#233;e dans un parti et des organes ouvriers autonomes ; sur le caract&#232;re ou non fatal de la bureaucratisation d'un parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions tous les deux partiellement raison, et partiellement tort dans le cadre d'une certaine logique. Il avait raison de dire que l'autonomie n'existe pas pleinement dans les limites d'organes d'ateliers ou d'entreprise, qu'elle doit se r&#233;aliser &#224; l'&#233;chelle de la soci&#233;t&#233; enti&#232;re et que ceux qui ont compris cette n&#233;cessit&#233; sont qualifi&#233;s, non seulement pour en d&#233;fendre l'id&#233;e, mais pour agir par leurs propres moyens afin d'atteindre &#224; cet objectif, que cette action suppose d&#233;finition d'une ligne, d&#233;cisions par le vote, discipline, etc. J'avais raison de dire que ce qui comptait, ce n'&#233;tait pas la pens&#233;e d&#233; l'autonomie, le programme de l'autonomie, le discours anti-bureaucratique, mais la pratique sociale, les rapports sociaux effectifs qui s'instituaient dans le parti - lequel, d&#232;s lors qu'il se faisait le d&#233;tenteur du sens du mouvement r&#233;volutionnaire, le propri&#233;taire de l'universel, &#233;tait n&#233;cessairement conduit &#224; subordonner la lutte des organes autonomes &#224; sa propre strat&#233;gie -, qu'enfin il y avait une invincible tendance du parti &#224; se consolider, &#224; &#233;tendre sa position et, dans son sein (du fait que l'enjeu &#233;tait la direction), la m&#234;me invincible tendance du groupe dominant &#224; am&#233;nager. prot&#233;ger, renforcer sa propre position - cela, quelles que fussent les id&#233;es des individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, c'&#233;tait le cadre logique qu'il fallait briser, c'&#233;tait le postulat sous-jacent de la ma&#238;trise du social qu'il fallait r&#233;cuser. L'aurais-je fait, je me serais aper&#231;u que mon attachement &#224; l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; de conseils n'&#233;tait pas moins &#233;quivoque que celui que je d&#233;non&#231;ais avec la critique du parti r&#233;volutionnaire. Car enfin, que voulait dire, que signifie le mod&#232;le d'une pyramide des conseils ? Ne suppose-t-il pas une hi&#233;rarchisation des responsabilit&#233;s, et, admettrait-on que l'information circule de bas en haut, comme de haut en bas, et que la mobilisation collective soit telle que les volont&#233;s d'en bas se frayent un chemin jusqu'au sommet, les fonctions de l'ex&#233;cutif ne recr&#233;ent-elles pas sous le couvert de la s&#233;lection des comp&#233;tences, ou &#224; la faveur du pouvoir de la parole et, en d&#233;pit du principe de la r&#233;vocabilit&#233; permanente des d&#233;l&#233;gu&#233;s, les conditions d'une division dominants-domin&#233;s ? En bref, c'est la croyance en une solution, en une formule g&#233;n&#233;rale d'organisation de la soci&#233;t&#233; que je devais d&#233;noncer comme illusoire, en montrant que sur cette illusion s'&#233;tait &#233;difi&#233;e, s'&#233;difiait le pouvoir de la bureaucratie et que rompre avec elle (tenter de rompre, car il s'agit d'une rupture toujours &#224; refaire) &#233;tait, en revanche, la condition fondamentale d'une lutte sur tous l&#233;s terrains, contre les formes actuelles ou potentielles de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lutte, donc, contre les couches qui monopolisent les d&#233;cisions affectant le sort de la collectivit&#233; dans chaque secteur d'activit&#233; ; lutte contre l'accaparement des moyens de production et des moyens de connaissances ; lutte qui emp&#234;che la p&#233;trification du social sous l'effet d'un pouvoir coercitif, n&#233;cessairement port&#233; &#224; s'accro&#238;tre, &#224; se refermer sur soi, &#224; s'imaginer &#224; l'origine de l'institution du social ; lutte, en ce sens, qui n'a pas &#224; se d&#233;terminer en fonction de l'alternative r&#233;forme ou r&#233;volution, objectif partiel ou global, qui a sa justification interne, du fait que ses effets retentissent &#224; distance du lieu o&#249; elle se d&#233;veloppe, que son efficacit&#233; ponctuelle est en m&#234;me temps symbolique, c'est-&#224;-dire qu'elle porte atteinte au mod&#232;le &#233;tabli, suppos&#233; naturel, des rapports sociaux. Que cette lutte puisse se placer sous le signe de l'autogestion dans les entreprises, j'en restais et en demeure persuad&#233; - et de m&#234;me, qu'elle doive viser, selon les conditions historiques &#224; la cr&#233;ation d'organes revendiquant leur autonomie, comit&#233;s ou conseils. Mais il m'apparaissait que c'&#233;tait se laisser prendre au pi&#232;ge de l'id&#233;ologie que de se repr&#233;senter son aboutissement dans la r&#233;alit&#233; et de ramener le pouvoir auquel on s'oppose &#224; quelque chose de &lt;i&gt;r&#233;el&lt;/i&gt;, limit&#233; &#224; un ensemble d'appareils empiriquement d&#233;terminables, effectivement destructibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A vrai dire, les discussions &#224; l'int&#233;rieur de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; m'avaient conduit d&#233;j&#224; au seuil de cette r&#233;flexion. La volont&#233; de Castoriadis (il avait le singulier m&#233;rite de tirer les cons&#233;quences extr&#234;mes de ses analyses) de dire ce que c'&#233;tait que le socialisme, d'en d&#233;finir le contenu m'avait contraint &#224; me demander pourquoi je jugeais cette ambition insens&#233;e. Non, il ne suffisait pas d'en appeler &#224; Marx, qui s'&#233;tait d&#233;lib&#233;r&#233;ment refus&#233; &#224; une anticipation, dans laquelle il voyait sans doute une violence faite &#224; sa propre conception de la praxis, une ill&#233;gitime restauration du pouvoir de la repr&#233;sentation. L'esquisse du contenu du socialisme, fournie par Castoriadis, me r&#233;v&#233;lait (non pas parce qu'elle &#233;tait intrins&#232;quement d&#233;fectueuse, le contraire plut&#244;t : parce qu'elle t&#233;moignait d'un mode rigoureux de d&#233;duction) que concevoir le socialisme - d&#233;ployer les articulations du concept - c'&#233;tait s'ab&#238;mer dans une fiction rationaliste. Fiction, d&#233;j&#224;, de supposer que les hommes pourraient d&#233;cider &#171; en connaissance de cause &#187; des objectifs g&#233;n&#233;raux de la production, pourvu qu'ils soient mis en mesure d'&#233;valuer (gr&#226;ce &#224; &#171; l'usine du plan &#187;) les co&#251;ts compar&#233;s des investissements dans tous les secteurs, d'appr&#233;cier les cons&#233;quences de leurs choix et de hi&#233;rarchiser ces choix. Autant dire, en effet, qu'une fois d&#233;livr&#233; des fausses repr&#233;sentations et des contraintes artificielles qu'engendre le capitalisme, le &#171; d&#233;sir &#187; se laisse rapporter au r&#233;el et se module &#224; l'aide de la r&#232;gle &#224; calcul. Autant dire encore qu'il serait possible de projeter sur la m&#234;me &#233;chelle tous les biens, tous les services sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant qu'on s'en tient &#224; la comparaison des choix qui portent sur la production des automobiles priv&#233;es et des transports en commun, ou bien des objets de consommation courante et des engins spatiaux, ou bien m&#234;me sur le niveau de la consommation et la dur&#233;e ou les normes de travail, la difficult&#233; n'appara&#238;t pas aussit&#244;t. Mais en quoi le traitement des donn&#233;es, me demandais-je, permettrait-il de d&#233;cider en toute connaissance de cause (je n'&#233;voque pas m&#234;me, ici, le probl&#232;me du m&#233;canisme de la d&#233;cision) de ce qu'une soci&#233;t&#233; peut consacrer &#224; l'&#233;ducation, &#224; ses divers secteurs, &#224; la recherche scientifique ou &#224; l'information, alors qu'il s'agit de domaines o&#249; la part du quantifiable est r&#233;duite, de domaines qui &#233;chappent &#224; toute d&#233;termination pr&#233;cise, dont on ne sait pas ce qui s'y produit, et ce qui &#171; revient &#187; &#224; la collectivit&#233; de ce qu'elle a donn&#233; ? Et enfin, ce n'est pas la moindre question &#224; poser en regard d'une soci&#233;t&#233; qui aurait d&#233;pass&#233; le r&#232;gne de la contrainte &#233;conomique, quel consensus pourrait soutenir les instances qui, ne disons pas m&#234;me autoriseraient (supposons une libert&#233; d'expression sans restriction de principes) mais rendraient possible mat&#233;riellement la publication de tel journal plut&#244;t que de tel autre, l'&#233;dition de tel livre, la diffusion de telle peinture, telle musique, tel spectacle plut&#244;t que d'autres... Que couvrait &#224; mes yeux la fiction rationaliste ? Le d&#233;sir d'une soci&#233;t&#233; &#171; communautaire &#187; qui, rapport&#233; &#224; notre soci&#233;t&#233;, non seulement hautement diff&#233;renci&#233;e, mais h&#233;t&#233;rog&#232;ne, cliv&#233;e en foyers de socialisation qui commandent des exp&#233;riences irr&#233;ductibles les unes aux autres, devient le d&#233;sir de l'homog&#233;n&#233;it&#233; : un d&#233;sir, au reste, qui - j'y ai fait allusion tout &#224; l'heure - commence par se dissimuler qu'il doit s'exprimer dans une langue, au prix d'un travail de pens&#233;e - lequel l'inscrit &#224; distance du grand nombre, dans le cercle des th&#233;oriciens, et le met &#224; l'&#233;preuve d'une certaine incommunicabilit&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces r&#233;flexions m'ont conduit &#224; r&#233;interroger l'id&#233;e de d&#233;mocratie : une id&#233;e dont nous ne pouvons prendre toute la mesure qu'&#224; en suivre le d&#233;veloppement dans l'histoire, mais que je jugeais essentiel de d&#233;livrer de la repr&#233;sentation qu'avait accr&#233;dit&#233;e la pratique de la d&#233;mocratie bourgeoise contre quoi Marx et L&#233;nine avaient &#224; bon droit fait porter leurs critiques. Probl&#232;me devenu central pour moi : celui d'une soci&#233;t&#233; qui accueille les effets de la division sociale et les effets de l'histoire, qui pr&#233;cis&#233;ment fait droit &#224; l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; du social. Probl&#232;me dont l'&#233;tude devait me d&#233;porter, de plus en plus, vers une r&#233;interpr&#233;tation du politique (au sens que les classiques donnaient &#224; ce terme et non dans l'acception moderne de la science politique) et que mon travail sur Machiavel est venu nourrir depuis 1956. Mais je ne vais pas reconstituer mon itin&#233;raire. Je parlais d'ILO, je reviens &#224; cette exp&#233;rience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II n'y a pas eu de v&#233;ritables conflits entre nous. L'interrogation que je formulais, je la partageais avec quelques-un, Cependant, Sauvy avait un tour d'esprit trop positif pour s'int&#233;resser &#224; ce genre de questions ; quant &#224; Simon, un mur s'&#233;leva peu &#224; peu entre nous. Difficile de rendre compte de mon impression. Je croyais dire des choses neuves et audacieuses ; il me semblait que je m'attaquais &#224; un mythe longtemps aveuglant. D'ailleurs, cette audace je la v&#233;rifiais &#224; observer la r&#233;ticence de certains camarades jusqu'alors tr&#232;s proches et manifestement d&#233;contenanc&#233;s par ma critique des concepts cl&#233;s de Marx (nous n'&#233;tions sans doute qu'une demi-douzaine &#224; conna&#238;tre le plaisir de la destruction). Or Simon n'&#233;tait ni pour ni contre. Il paraissait plut&#244;t s'ennuyer. Le probl&#232;me de la r&#233;volution, &#224; l'entendre, il ne se l'&#233;tait jamais pos&#233;, pas plus que ses &#171; meilleurs copains &#187;, les plus actifs, justement, de sa &#171; t&#244;le &#187;. A &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, V&#233;ga me serait tomb&#233; dessus le premier : &#171; Si tu abandonnes l'id&#233;e de r&#233;volution, cela signifie qu'il n'y a plus rien &#224; faire. &#187; D'ailleurs, il ne lui en fallait pas tant pour soup&#231;onner quelqu'un de d&#233;sertion. Mais Simon, qui avait &#224; sa mani&#232;re un temp&#233;rament de militant aussi prononc&#233;, sinon plus, que celui de V&#233;ga (en tous cas qu'il pouvait mieux satisfaire, parce qu'il travaillait dans une grosse entreprise et avait de multiples liaisons ouvri&#232;res), Simon trouvait que cela allait de soi, ce que je disais ; du moins, quand je le poussais &#224; parler...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pourquoi donc donnait-il le meilleur de son temps &#224; une activit&#233; politique ? Le &#171; pourquoi &#187; &#233;tait de trop. Cette activit&#233; &#233;tait naturelle. Mais enfin, ne s'inscrivait-elle pas dans une tradition : l'histoire du mouvement ouvrier, le cadre des luttes, des grands conflits r&#233;volutionnaires, l'&#233;volution des syndicats et des partis tout cela ne comptait-il pas dans le pr&#233;sent ? &#201;tait-il possible de ne pas vouloir penser cette histoire ? &lt;i&gt;Noir et Rouge&lt;/i&gt;, le groupe anarchiste, ou les communistes de Conseils hollandais, dont Simon se sentait tr&#232;s proche, n'avaient-ils pas une conception de la r&#233;volution, de la soci&#233;t&#233; sans &#201;tat, etc. ? Bien s&#251;r, Simon &#233;tait tr&#232;s averti des id&#233;es anarchistes et marxistes, et de l'histoire des luttes sociales, mais tout se passait comme s'il n'y avait l&#224; que mati&#232;re &#224; information. Nos discussions d&#233;bouchaient sur le silence. Ou bien il faisait observer que nos probl&#232;mes n'&#233;taient pas ceux des employ&#233;s ou ouvriers qu'il c&#244;toyait. L'essentiel &#233;tait que les gens parlent de leur &lt;i&gt;exp&#233;rience dans la vie quotidienne&lt;/i&gt;. En un sens, il avait pleinement raison. Nous pensions tous qu'il y avait un mal&#233;fice de la th&#233;orie d&#233;tach&#233;e de l'exp&#233;rience, de la quotidiennet&#233;, un mal&#233;fice de la th&#233;orie fabriqu&#233;e pour les masquer. Mais encore fallait-il qu'il s'agisse effectivement d'exp&#233;rience et que la quotidiennet&#233; ne soit pas pure banalit&#233;. Et l'exp&#233;rience n'est pas brute, elle implique toujours un &#233;l&#233;ment d'interpr&#233;tation, s'ouvre &#224; la discussion. La parole dans la vie quotidienne est encore une parole qui en r&#233;fute tacitement ou explicitement une autre et sollicite une r&#233;plique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, pour Simon tout se passait comme si la parole de l'exploit&#233;, quel qu'il soit, quoi qu'elle dise, &#233;tait par essence bonne. Soit, il savait comme chacun de nous que sur la parole de l'exploit&#233; p&#232;se de tout son poids le discours dominant, bourgeois ou bureaucratique. Mais cela n'entamait pas sa conviction. En soi, la parole de l'exploit&#233; se suffisait. Un gars, disait-il en substance, parle de ce qu'il voit, de ce qu'il sent : il n'y a qu'&#224; l'&#233;couter ; ou mieux, c'est &#231;a notre raison d'&#234;tre, de consigner ses propos dans notre bulletin. Je pense que ce culte de la parole brute se fondait sur la d&#233;n&#233;gation du dialogue, c'est-&#224;-dire, en fin de compte, sur celle du rapport qu'on entretient avec celui qui parle : rapport dans lequel, bien s&#251;r, Simon, comme chacun, existait pleinement avec son attente, ses int&#233;r&#234;ts, ses id&#233;es. Et, en outre, je voyais bien les cons&#233;quences de l'attitude de Simon au sein de notre petit groupe. Tant qu'on formulait des projets de travail, se distribuait des t&#226;ches pour la publication du bulletin, tout allait bien. Ou tant qu'on &#233;changeait des informations ou des opinions sur les &#233;v&#233;nements m&#234;me s'il y avait divergences de commentaires. Mais d&#232;s qu'il y avait une discussion, des arguments qui se succ&#233;daient, des oppositions qui se manifestaient, Simon, je le crois, avait l'impression qu'une insupportable violence &#233;tait faite au libre cours de la parole : comme si s'&#233;tablissait soudain un rapport de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute faut-il, pour comprendre cette attitude, revenir sur un point d&#233;j&#224; abord&#233; : la suspicion de Simon &#224; l'&#233;gard, non pas tant des intellectuels, que de ce que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai &#171; la parole savante &#187;. Simon manifestait sa m&#233;fiance au plus haut degr&#233;, tant&#244;t vis-&#224;-vis des autres (par exemple contre moi et sans d'ailleurs, je crois, que cela affect&#226;t notre amiti&#233;), tant&#244;t retourn&#233;e contre lui-m&#234;me, quand il redoutait de savoir ce que l'autre ne savait pas. Je ne juge pas l&#233;g&#232;rement cette suspicion, car elle est pour une part l&#233;gitime. Il est vrai qu'il y a un pouvoir de la parole qui tend &#224; faire d'elle une parole de pouvoir. Mais reste que le probl&#232;me ne peut pas &#234;tre r&#233;solu par le silence - ou cette forme de silence qui consiste &#224; se soustraire au dialogue pour ne plus rien faire d'autre qu'&#233;couter, ou bien que choisir des partenaires qui ne disent rien de plus que ce que l'on souhaite entendre. Ce n'est pas parce que l'on a pu observer les ravages que fait l'&#233;loquence du th&#233;oricien aupr&#232;s de ceux qui se laissent subjuguer sans comprendre, qu'on doit refuser toute relation qui t&#233;moigne d'une assym&#233;trie entre les positions des interlocuteurs et tenir pour un signe d'agression l'usage de certains concepts, ou plus g&#233;n&#233;ralement d'un discours, d'un mode d'interrogation, dont la signification n'est pas imm&#233;diatement donn&#233;e. La communication, personne n'en peut fournir la juste formule. Elle est d&#233;natur&#233;e, quand on utilise ses connaissances ou sa rh&#233;torique comme une arme pour forcer l'adh&#233;sion de l'autre, mais elle l'est aussi, quand on croit pouvoir d&#233;cider &#224; l'avance de ce qui passe et de ce qui ne passe pas de l'un &#224; l'autre. Incommunicable on n'est jamais s&#251;r, mais non plus de l'incommunicable. Et si l'on pr&#233;tend conna&#238;tre les bornes de la communication, c'est alors, parfois, qu'on les cr&#233;e, que I'incommunicabilit&#233; s'&#233;tablit. Pour ma part, je sais qu'&#224; ILO m&#234;me et en d'autres occasions, j'ai &#233;tabli un dialogue v&#233;ritable, durable, avec des camarades qui ne parlaient pas le m&#234;me langage que moi, mais qui s'abandonnaient, comme je le faisais moi-m&#234;me, &#224; l'inconnu, &#224; l'ind&#233;termin&#233; de la relation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(... / ...)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. En 1944, Victor Kravchenko, dignitaire sovi&#233;tique et membre de la commission d'achat sovi&#233;tique &#224; Washington, demande l'asile politique aux Etat-Unis. En 1946, il publie en anglais :&lt;i&gt; I choose freedom&lt;/i&gt;. En mai 1947 para&#238;t la premi&#232;re &#233;dition europ&#233;enne de&lt;i&gt; J'ai choisi la libert&#233; (La vie publique et priv&#233;e d'un haut fonctionnaire sovi&#233;tique)&lt;/i&gt; dont le tirage va atteindre 503.000 exemplaires. En novembre 1947 &lt;i&gt;Les Lettres fran&#231;aises&lt;/i&gt; publie &#171; Comment fut fabriqu&#233; Kravchenko &#187;. Le 24 janvier 1949 s'ouvre devant la 17e chambre correctionnelle de la Seine, le proc&#232;s retentissant qui oppose Victor Kravchenko et &lt;i&gt;Les Lettres fran&#231;aises&lt;/i&gt; auquel t&#233;moignera en particulier Marguerite Buber-Neumann.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mai 68 : Br&#251;lante nostalgie</title>
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&lt;p&gt;Livre de G. Lambert, paru aux &#233;ditions du pied de nez, Paris, 1988 (B.P. 75163 Paris Cedex 04) ...&#171; &#224; Marouchka qui fut pour moi la plus belle flam&#232;che de cet incendie-l&#224; &#187;... 1 - Sous le canon du temps Les &#171; comm&#233;morations &#187; m&#233;diatiques de mai 1968 ont fourni &#224; tous ceux qui n'avaient pas r&#233;ussi &#224; &#233;viter cette insurrection la possibilit&#233; d'en r&#233;&#233;crire l'histoire. Ce fant&#244;me, qui hante les galeries du spectacle depuis vingt ans et ne cesse d'y faire trembler les politiciens, ne (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-28-creation-+" rel="tag"&gt;Cr&#233;ation sociale-historique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-40-beaute-+" rel="tag"&gt;Beaut&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Livre de G. Lambert, paru aux &#233;ditions du pied de nez, Paris, 1988 (B.P. 75163 Paris Cedex 04)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;...&#171; &lt;i&gt;&#224; Marouchka qui fut pour moi la plus belle flam&#232;che de cet incendie-l&#224;&lt;/i&gt; &#187;...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1 - Sous le canon du temps&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; comm&#233;morations &#187; m&#233;diatiques de mai 1968 ont fourni &#224; tous ceux qui n'avaient pas r&#233;ussi &#224; &#233;viter cette insurrection la possibilit&#233; d'en r&#233;&#233;crire l'histoire. Ce fant&#244;me, qui hante les galeries du spectacle depuis vingt ans et ne cesse d'y faire trembler les politiciens, ne pouvait pas &#234;tre pr&#233;sent&#233; au public, et en particulier aux jeunes g&#233;n&#233;rations, sans que ses aspects inqui&#233;tants aient &#233;t&#233; d'abord annihil&#233;s. La f&#234;te insurrectionnelle a donc &#233;t&#233; confisqu&#233;e &#224; ses auteurs, sous les encouragements des m&#233;dias, par ceux qui, d&#232;s 1968, s'en voulaient les contrema&#238;tres et n'en furent que les singes politiques : ces &#171; &lt;i&gt; vedettes d&#233;risoires (qui) venaient sous tous les sunlights pour d&#233;clarer &#224; la presse qu'elles prenaient garde de ne pas devenir vedettes&lt;/i&gt;. &#187; (1), ces r&#234;veurs d'un Vietnam fran&#231;ais - dont ils auraient &#233;t&#233; les strat&#232;ges - qui passaient leur temps &#224; recycler leurs analyses et leurs &#171; directives &#187; pour, comme des sangsues, &#171; coller aux faits &#187; d'un mouvement qui se faisait sans eux (2). Les effectifs meneurs de la pesante parodie id&#233;ologique de la r&#233;volte qui devait contribuer &#224; l'&#233;touffer : les Bouguereau, Castro, Cohn-Bendit, Geismar, Kouchner, Malhuret, Weber, etc., toute une r&#233;pugnante &lt;i&gt;g&#233;n&#233;ration&lt;/i&gt; de militants arrivistes enfin arriv&#233;s dans les coulisses de l'Etat et aux postes professoraux et dirigeants qu'ils se vantaient de contester, ont accroch&#233; ostensiblement &#224; leurs boutonni&#232;res - comme &#171; palmes du m&#233;rite &#187; - ce pav&#233; qu'ils n'ont jamais lanc&#233;, si peu foul&#233;, et qu'ils m&#233;riteraient bien plut&#244;t de prendre dans la gueule, comme l'ont pris autrefois ceux &#224; la succession desquels ils se bousculent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour &lt;i&gt;figurer&lt;/i&gt; la v&#233;rit&#233; &#171; historique &#187;, il fallait aller plus loin et mettre en sc&#232;ne l'image du mouvement dans son ensemble. Ceux qu'un journal baptisait les &#171; sans-grades &#187; ont donc eu enfin l'occasion de faire la preuve qu'ils &#233;taient aussi bien &lt;i&gt;parvenus&lt;/i&gt; que leurs anciens chefs autoproclam&#233;s. Les vieux racoleurs mao&#239;stes recycl&#233;s en fils de pub ont pu se f&#233;liciter que les &#171; prises de parole militantes &#187; leur aient assur&#233; cette excellente formation de techniciens de l'esbroufe qu'ils rentabilisent aujourd'hui en vendant du &lt;i&gt;Mitterrand qui se d&#233;carcasse&lt;/i&gt; ou le dernier produit &#171; r&#233;volutionnaire &#187; qui va, pour la millioni&#232;me fois, changer totalement votre vie sans rien en modifier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, pour que le r&#244;le de l'irr&#233;ductible ne soit pas absent de la farce, on nous a pr&#233;sent&#233; comme n'ayant &#171; pas abandonn&#233; l'esprit de mai &#187; deux tristes bouffons qui ne l'ont jamais eu et dont le second au moins en a &#233;t&#233; l'ennemi direct : ce Krivine qui ne d&#233;sesp&#232;re pas d'instaurer en France &lt;i&gt;l'Etat bolchevique de 1917&lt;/i&gt;, et le briseur de gr&#232;ve stalinien S&#233;guy, hu&#233; en 1968 par les gr&#233;vistes de Billancourt, pas encore d&#233;sesp&#233;r&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la g&#233;n&#233;ration qui n'a pas connu mai 1968 a &#233;t&#233; somm&#233;e de croire que ces instants merveilleux o&#249; &#171; chaque seconde prenait une &#233;paisseur d'&#233;ternit&#233; &#187; n'avaient &#233;t&#233; rien d'autre que la caricature affich&#233;e par ces abusifs propri&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment tout cela ne ferait-il pas rire ceux qui n'ont pas, depuis 1968, vendu leur esprit critique pour un plat de lentilles m&#233;diatiques ou sorbonnales ? Comment ne pas se sentir plus r&#233;joui que flou&#233; quand, derri&#232;re le masque du d&#233;sabusement m&#233;prisant pour les &#171; anciens combattants nostalgiques &#187;, transpara&#238;t autant la &lt;i&gt;peur&lt;/i&gt; qui, depuis vingt ans, n'a pas quitt&#233; les d&#233;fenseurs de l'arnaque &#233;conomique et du mensonge politique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#171; c&#233;l&#233;brations &#187; &lt;i&gt;exorcistes&lt;/i&gt; ont mis en &#233;vidence que les endormeurs professionnels se doutent bien que les insurg&#233;s d'hier, s'ils ont - depuis leur d&#233;faite - recouvert leurs c&#339;urs et leurs nerfs du vernis de la r&#233;signation, n'ont pas oubli&#233; leurs griefs. Comment le pourraient-ils, eux qui n'ont pas cess&#233; d'&#234;tre maltrait&#233;s et qui, n'en d&#233;plaise au satisfait Joffrin, n'ont connu d'autre &#171; progr&#232;s &#187; depuis 1968 qu'un raffinement de l'art de les embrouiller accompagnant un perfectionnement de l'inquisition et du matraquage ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on craint &#233;galement que mai 1968 ne parle aussi &#224; leurs enfants : &#224; ceux et celles qui ne sont pas &#233;pargn&#233;s aujourd'hui par les ignominies contre lesquelles leurs parents s'&#233;taient dress&#233;s hier ; &#224; ceux et celles qui risquent peut-&#234;tre de ne pas se satisfaire, comme le fait l'ignoble Geismar, de vivre dans une soci&#233;t&#233; o&#249; &#171; &lt;i&gt;les droits de l'homme sont affich&#233;s dans les commissariats&lt;/i&gt; &#187; (&#034;) qui n'en abritent pas moins d'arrogants sp&#233;cialistes de l'arbitraire ; &#224; ceux et celles qui - en d&#233;cembre 1986 - ont fait voir dans les rues par milliers leur peu de go&#251;t pour l'hypocrisie, le mensonge, le cynisme, l'&#233;litisme de &lt;i&gt;carpette&lt;/i&gt;, et l'arrivisme pi&#233;tinant l'humanit&#233;,et qui ne se laisseront peut-&#234;tre pas aussi facilement rouler par les Julien Dray, Isabelle Thomas et Harlem des sbires (en attente de minist&#232;re) que leurs parents l'ont &#233;t&#233; par Serge July, R&#233;gis Debray ou Brice Lalonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette peur qui appelle &#171; utopie &#187;, &#171; r&#234;ves &#187; ou &#171; illusion lyrique &#187;, les d&#233;sirs r&#233;alistes de 1968 et y oppose ce &#171; r&#233;alisme &#233;conomique &#187; qui consisterait &#224; &#171; ne pas vouloir changer la soci&#233;t&#233; mais s'y int&#233;grer &#187;. C'est cette peur qui &lt;i&gt;r&#234;ve&lt;/i&gt; qu'on ne voie pas ce &#171; r&#233;alisme &#187; l&#224; pour ce qu'il est : soumission aux diktats de patrons ayant r&#233;ussi &#224; briser toute communaut&#233; de d&#233;fense des travailleurs, toute solidarit&#233; organis&#233;e, et qui peuvent ainsi contraindre les individus &#224; supporter toutes les insultes, avaler des wagons de crachats, afin d'acqu&#233;rir et de ne pas perdre un emploi toujours plus &#233;prouvant et moins bien r&#233;mun&#233;r&#233;, mais permettant n&#233;anmoins encore de payer une bouffe de plus en plus mauvaise, des clapiers de moins en moins habitables, et les quelques gadgets cens&#233;s consoler de cette vie de zombie &lt;i&gt;t&#233;l&#233;guid&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que les hommes peuvent se lasser de ramper ainsi. On sait que, malgr&#233; l'apathie dans laquelle on les a si subtilement install&#233;s, ils peuvent un jour en avoir marre d'attraper &#224; pleines mains les perches merdeuses que leur tendent tous les d&#233;fenseurs de l'&#233;touffant et &lt;i&gt;empoisonnant&lt;/i&gt; &#171; bonheur &#187; marchand. On sait que l'esprit de 1968, la volont&#233; de cr&#233;er &#171; &lt;i&gt;des structures au service de l'homme&lt;/i&gt; &#187; au lieu d'&#234;tre &#171; &lt;i&gt;des hommes au service des structures &lt;/i&gt; &#187; inhumaines, peut ressurgir en France comme il l'a fait depuis dans de nombreux endroits du monde, et qu'alors les gesticulations tapageuses de tous les &#171; gagneurs &#187; seront aussi ridicules qu'un bureaucrate stalinien devant des gr&#233;vistes polonais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a donc tent&#233; d'enterrer mai 1968 pas trop bruyamment, pour ne pas risquer de r&#233;veiller la col&#232;re qui dort d'un sommeil dont on ne sait s'il est tr&#232;s profond. Mais on en a tout de m&#234;me trop fait car, m&#234;l&#233;es &#224; celles des radieux rang&#233;s, on a pu entendre les voix discordantes de gens disant : &#171; Il faut recommencer &#187; (3) . Et, comme ces vingt ans ne sont pas pass&#233;s en vain, il est &#233;vident que &#171; recommencer &#187; ne pourrait signifier pour ceux-l&#224; rien de moins que : faire mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en reste donc quelques uns pour lesquels l'histoire n'a pas la vertu soporifique que ses manipulateurs en attendent. Il en reste donc quelques uns qui peuvent encore se &lt;i&gt;servir&lt;/i&gt; de leur m&#233;moire au lieu de consommer passivement les souvenirs de leur jeunesse remodel&#233;s par les colporteurs d'aveuglements. On con&#231;oit que cela puisse &#234;tre g&#234;nant pour ceux qui se flattent de faire de toute tentative r&#233;volutionnaire un Disneyland (comme celui qu'ils planifient pour le bicentenaire de 1789). Mais cela ne peut que r&#233;jouir ceux qui, d&#232;s 1968, ne voulaient &#171; &lt;i&gt; pas changer d'employeurs, mais changer l'emploi de la vie&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ceux-l&#224;, dont je suis, il est clair que si aucun de tous ces &#233;diteurs tellement friands de &#171; t&#233;moignages &#187; et &#171; histoires &#187; de mai n'a cru bon de r&#233;&#233;diter un recueil des inscriptions qui envahirent alors les murs c'est fort probablement parce qu'elles t&#233;moignent trop clairement de ce qui avait &#233;t&#233; en jeu cet &#233;t&#233; l&#224; ; parce qu'on y voit bien que c'est&lt;i&gt; une mani&#232;re de concevoir la vie&lt;/i&gt; et, donc, l'organisation sociale, qui &#233;tait combattue dans tous ses aspects et non seulement quelques archa&#239;smes.
J'ai donc cru bon de remettre ces inscriptions sous le nez de ceux qui souhaiteraient les oublier et de les faire conna&#238;tre &#224; ceux auxquels on veut les cacher. Ce sera ma contribution aux &#171; comm&#233;morations &#187; d'une &#233;poque qui ne me tient tant &#224; c&#339;ur que parce qu'elle m'a initi&#233; aux plaisirs d'une vie sans dieu ni ma&#238;tre, si splendidement que je n'ai plus, depuis, voulu me r&#233;signer &#224; ne plus en jouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#233;rard Lambert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Paris, octobre 1988.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;
1 - Le commencement d'une &#233;poque, in Internationale Situationniste, &#8470; 12, septembre 1969.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 - &#171; &lt;i&gt;Tous les dirigeants politiques du mouvement se trouvaient dans les &#171; paniers &#224; salade&lt;/i&gt; &#187;, (le 3 mai 1968 - NdE) &lt;i&gt;Donc, c'&#233;tait spontan&#233;. Dans les cars on se regardait tous, on se disait : Mais d'o&#249; &#231;a vient ? &#199;a ne peut pas &#234;tre spontan&#233;. C'est pas vous ? - Non. - C'est pas ton organisation ? - Non. C'&#233;tait effectivement spontan&#233;&lt;/i&gt;. &#187; (Alain Krivine, jn G&#233;n&#233;ration, &#171; feuilleton &#187; t&#233;l&#233;vis&#233;, TF1, mai-juin 1988.) &#171; &lt;i&gt;Je n'ai pas particip&#233; aux grandes manifestations qui ont suivi notre arrestation dans la cour de la Sorbonne (&#8230;) J'ai rencontr&#233; Roland Castro - lui non plus ne pouvait pas aller aux manifs : son organisation, l'UJ., &#233;tait contre... Il m'a fait &#171; chut ! &#187; et il r&#233;p&#233;tait : &#171; C'est incroyable ce qui se passe, c'est incroyable &#187; Il &#233;tait venu voir, lui aussi !&lt;/i&gt; &#187; (Daniel Cohn-Bendit, Le grand bazar, Belfond, 1975) &#171; &lt;i&gt;On a commenc&#233; &#224; distribuer des tracts pour inciter les gens &#224; former des comit&#233;s d'action. Mais ils ne nous avaient pas attendus !&lt;/i&gt; &#187; (Jean-Marcel Bougereau, in G&#233;n&#233;ration, op. cit.) &#171; &lt;i&gt;Un militant de la FER crie : &#171; C'est une folie, camarades. Repliez-vous. Ne suivez pas les provocateurs. &#187; Sans r&#233;sultat.&lt;/i&gt; &#187; (Laurent Joffrin, Mai 68 - Histoire des &#233;v&#233;nements, Seuil, mai 1988) &#171; &lt;i&gt;Le lendemain (10 mai - NdE) l'UJCML interdira &#224; ses militants de manifester.&lt;/i&gt; &#187; (Joffrin, op. cit.)''&lt;i&gt;Boulevard du Montparnasse, &#224; proximit&#233; de Port-Royal, j'ai &#233;t&#233; interpell&#233; (le 7 mai - NdE) par quatre membres du service d'ordre de l'UNEF, tr&#232;s &#233;mus, l'un d'eux pleurait m&#234;me, compl&#232;tement affol&#233;s et d&#233;bord&#233;s par les &#233;v&#233;nements, et qui ont tenu &#224; me faire savoir que les manifestants irr&#233;ductibles qui d&#233;truisaient les voitures et r&#233;sistaient au service d'ordre par des jets de projectiles n'appartenaient pas &#224; leur organisation (...) Ils m'ont suppli&#233; de faire intervenir mes effectifs pour mettre un terme &#224; ces actes de vandalisme.&lt;/i&gt;&#034; (Rapport du commissaire Bondais, in Joffrin, op. cit.) Etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 - In Edition sp&#233;ciale, Antenne 2,19 mai 1988.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2 - Les murs ont la parole&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Plusieurs recueils de graffitis de mai 68 sont parus dans les mois qui ont suivi. Nous avons emprunt&#233; &#224; tous pour la pr&#233;sente &#233;dition. Nous n'estimons pas leur devoir de &#171; cr&#233;dit &#187; &#233;tant donn&#233; que ces inscriptions &#233;taient d&#232;s le d&#233;but dans le domaine public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[Idem pour cette mise en ligne]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre but &#233;tant de t&#233;moigner de la richesse de l'imagination et la lucidit&#233; qui avaient &#171; pris le pouvoir &#187; en laissant tomber l'Etat, nous n'avons pas reproduit tous les graffitis qui se trouvaient dans ces recueils mais une s&#233;lection &#233;liminant syst&#233;mati&#173;quement les &#171; mots d'ordre &#187; des diverses langues de bois politicardes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Millionnaires de tous les pays, unissez-vous ; le vent tourne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mettez un flic sous votre moteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exag&#233;rer c'est commencer d'inventer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous refusons d'&#234;tre H.L.M.is&#233;s, dipl&#244;m&#233;s, recens&#233;s, endoctrin&#233;s, sarcellis&#233;s, sermonn&#233;s, matraqu&#233;s, t&#233;l&#233;manipul&#233;s, gaz&#233;s, fich&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je t'aime ! ! ! Oh ! dites-le avec des pav&#233;s ! ! !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissons l'inoubliable !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aime pas &#233;crire sur les murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne nous laissons pas bouffer par les politicards et leur d&#233;magogie boueuse. Ne comptons que sur nous m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Refusons le dialogue avec nos matraqueurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crie. J'&#233;cris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8470; 595 378 822 334bis de l'anonyme contrainte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chariot ! Nous ne sommes plus des veaux. Nous ne sommes plus d&#233;vots devant mon g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Assez d'&#233;glises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rue des &#233;coles : &#233;cole de la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si on br&#251;lait la Sorbonne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le conservatisme est synonyme de pourriture et de laideur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouvrons les portes des asiles, des prisons, et autres facult&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous ne voulez pas de p&#233;pins, &#233;vitez le noyautage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Attention : les arrivistes et les ambitieux peuvent se travestir en prenant un masque &#171; socialard &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;cr&#232;te l'&#233;tat de bonheur permanent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La barricade ferme la rue mais ouvre la voie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai quelque chose &#224; dire mais je ne sais pas quoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'infini n'a pas d'accent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous les pav&#233;s, c'est la plage...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour un lyc&#233;e d&#233;mocratique dans la soci&#233;t&#233; sans classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour un lyc&#233;e sans classes dans la soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y aura plus d&#233;sormais que deux cat&#233;gories d'hommes : les veaux et les r&#233;volutionnaires. En cas de mariage, &#231;a fera des r&#233;veaulutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bon ma&#238;tre, nous en aurons un d&#232;s que chacun sera le sien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout pouvoir abuse.
Le pouvoir absolu abuse absolument.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un homme on peut faire un flic, une brique, un para, et l'on ne pourrait pas en faire un homme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camarades, vous enculez les mouches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rome... Berlin... Madrid... Varsovie... Paris...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je joue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vive la cit&#233; unie vers cith&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concours du prof le plus b&#234;te : Osez donc signer les sujets d'examen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le d&#233;cor spectaculaire, le regard ne rencontre que les choses et leur prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J&#233;m &#233;krir en fon&#233;tik.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;conomie est bless&#233;e, qu'elle cr&#232;ve !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; dix jours de bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouvrez les fen&#234;tres de votre c&#339;ur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le patron est libre, l'usine est un bagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir Nanterre et vivre. Allez mourir &#224; Naples avec le Club M&#233;diterran&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis marxiste tendance Groucho.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous pensez pour les autres, les autres penseront pour vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soyez r&#233;alistes, demandez l'impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enragez-vous !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le respect se perd, n'allez pas le rechercher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au pays de Descartes, les conneries se foutent en cartes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas de repl&#226;trage, la structure est pourrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faites la somme de vos ranc&#339;urs et ayez honte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;boutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lieu de parole ou bien lieu de parlerie ali&#233;n&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Solitaire d'abord, solidaire enfin !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vive Bonnot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vive Bab&#339;uf.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est interdit d'interdire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art est mort. Godard n'y pourra rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un seul week-end non r&#233;volutionnaire est infiniment plus sanglant qu'un mois de r&#233;volution permanente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne me lib&#232;re pas, je m'en charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baisez-vous les uns les autres sinon ils vous baiseront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne prenez plus l'ascenseur, prenez le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourvu qu'ils nous laissent le temps...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je pense que rien ne doit changer, je suis un con.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je ne veux pas penser, je suis un l&#226;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je pense que j'ai int&#233;r&#234;t &#224; ce que rien ne change, je suis un salaud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je suis un con, un salaud et un l&#226;che...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;je suis pour de Gaulle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne revendiquera rien. On ne demandera rien. On prendra. On occupera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrefois, nous n'avions que le pavot. Aujourd'hui, le pav&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut syst&#233;matiquement explorer le hasard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut paver les lacrymeurs !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les motions tuent l'&#233;motion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La for&#234;t pr&#233;c&#232;de l'homme, le d&#233;sert le suit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne changeons pas d'employeurs, changeons l'emploi de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis au service de personne, le peuple se servira tout seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons fait que l'insurrection de notre r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni robot, ni esclave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les syndicats sont des bordels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes tous des juifs allemands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#232;gre, c'est nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes tous &#171; ind&#233;sirables &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aimez-vous les uns sur les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vite !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art c'est vous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le veau d'or est toujours de boue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voulons les structures au service de l'homme et non pas l'homme au service des structures. Nous voulons avoir le plaisir de vivre et non plus le mal de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CRS qui visitez en civil, faites tr&#232;s attention &#224; la marche en sortant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeunes femmes rouges, toujours plus belles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CRS vous pouvez r&#233;silier votre engagement ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cours, camarade, le vieux monde est derri&#232;re toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cache-toi, objet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contingent ne sera pas briseur de gr&#232;ves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#233;der un peu c'est capituler beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non &#224; la r&#233;volution en cravate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plus belle sculpture c'est le pav&#233; en gr&#232;s, le lourd pav&#233; critique, le pav&#233; qu'on jette sur la gueule des flics&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faisons nos affaires nous m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tirez l'esprit du cachot ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici, bient&#244;t, de charmantes ruines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imagination prend le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Construire une r&#233;volution c'est aussi briser toutes les cha&#238;nes int&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chassez le flic de votre t&#234;te. Plus jamais Claudel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus que jamais cr&#233;er des comit&#233;s d'action. Avant tout cr&#233;er des comit&#233;s d'action. Victoire gr&#226;ce aux comit&#233;s d'action. Avez-vous votre comit&#233; d'action. Si non cr&#233;ez votre comit&#233; d'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture est un bouillon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1936, derni&#232;re couche de peinture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissons la peur du rouge aux b&#234;tes &#224; cornes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je chie sur les politicons, sur les install&#233;s. Je chie sur les fronti&#232;res et les privil&#233;gi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui peut attribuer un chiffre &#224; un texte est un con.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A bas les journalistes et ceux qui veulent les m&#233;nager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne vous endormez pas &#224; l'ombre des comit&#233;s. Je jouis dans les pav&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'humanit&#233; ne sera libre que lorsque le dernier capitaliste aura &#233;t&#233; pendu avec les tripes du dernier bureaucrate (du dernier gauchiste).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture est l'inversion de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule la v&#233;rit&#233; est r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends mes d&#233;sirs pour la r&#233;alit&#233; car je crois en la r&#233;alit&#233; de mes d&#233;sirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai 68 : la France vaque &#224; ses occupations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus je fais l'amour, plus j'ai envie de faire la r&#233;volution.
Plus je fais la r&#233;volution, plus j'ai envie de faire l'amour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La marchandise, on la br&#251;lera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le b&#233;ton &#233;duque l'indiff&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gens qui travaillent s'ennuient quand ils ne travaillent pas. Les gens qui ne travaillent pas ne s'ennuient jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vive les m&#244;mes et les voyous.
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3 -Citations reproduites sur les murs&lt;/h2&gt;&lt;strong&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Dans la r&#233;volution, il y a deux sortes de gens : ceux qui la font, ceux qui en profitent. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Napol&#233;on.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Je vis que dans l'histoire on avait le droit de se r&#233;volter pourvu qu'on jou&#226;t sa vie. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Jules Vall&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; La barricade est l'indication la plus s&#251;re de l'essor r&#233;volutionnaire. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Maurice Thorez (Barricades de Roubaix, Juin 1937).&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Plut&#244;t une fin effroyable qu'un effroi sans fin. C'est le testament policier de toute classe agonisante. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Tout bien consid&#233;r&#233; sous l'angle du guetteur et du tireur, il ne me d&#233;pla&#238;t pas que la merde monte &#224; cheval. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Ren&#233; Char.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; C'est parce que la propri&#233;t&#233; existe qu'il y a des guerres, des &#233;meutes et des injustices. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Saint Augustin.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; La s&#233;v&#233;rit&#233; envers les grand hommes est la marque des peuples forts. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Plutarque&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; L'Etat a une longue histoire, elle est pleine de sang.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Clemenceau&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Il faut porter en soi un chaos pour mettre au monde une &#233;toile dansante. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Le combat est p&#232;re de toute chose &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Heraclite.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Dieu est un scandale. Un scandale qui rapporte. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Baudelaire.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; P&#233;n&#233;trez id&#233;ologiquement les classes ouvri&#232;res. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Mao Ts&#233; Toung.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Commentaire :) Qui va se faire enculer ?&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Amnistie : acte par lequel les souverains pardonnent le plus souvent les injustices qu'ils ont commises. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Ambrose Bierce.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; La bourgeoisie n'a pas d'autre plaisir que celui de les d&#233;grader tous. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Karl Marx.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; La libert&#233; est le crime qui contient tous les crimes. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Saint Just.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; La libert&#233; d'autrui &#233;tend la mienne &#224; l'infini. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Bakounine.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; D&#233;j&#224; un vent salubre se l&#232;ve d'un bout &#224; l'autre de l'Europe, bousculant les barri&#232;res. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;De Gaulle (&#224; l'Universit&#233; de Bucarest)
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Pr&#233;face &#224; &#171; Mai 68 &#224; l'usage des moins de vingt ans &#187;</title>
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		<dc:date>2010-07-11T15:03:50Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Avant-gardisme</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Autogestion</dc:subject>
		<dc:subject>Narodetzki J.-F.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Nous venons de perdre un camarade, un copain, un ami. Jean-Franklin est mort vendredi 22 ao&#251;t 2014, et tout s'est assombri. Notre travail ne serait pas le m&#234;me sans ses critiques, ses d&#233;saccords, ses encouragements continus, son inextinguible rage contre l'injustice et la b&#234;tise, ses appels &#224; ne cesser de les combattre sous aucun pr&#233;texte. Ses derniers propos &#233;taient des exhortations &#224; la vie qui continue et recommence. On retrouve sans peine le son de sa voix lorsqu'il &#233;crit : &#171; la (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-90-autogestion-+" rel="tag"&gt;Autogestion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-97-narodetzki-j-f-+" rel="tag"&gt;Narodetzki J.-F.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Nous venons de perdre un camarade, un copain, un ami.&lt;br class='manualbr' /&gt;Jean-Franklin est mort vendredi 22 ao&#251;t 2014, et tout s'est assombri.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Notre travail ne serait pas le m&#234;me sans ses critiques, ses d&#233;saccords, ses encouragements continus, son inextinguible rage contre l'injustice et la b&#234;tise, ses appels &#224; ne cesser de les combattre sous aucun pr&#233;texte. Ses derniers propos &#233;taient des exhortations &#224; la vie qui continue et recommence.&lt;br class='manualbr' /&gt;On retrouve sans peine le son de sa voix lorsqu'il &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;la barbarie o&#249; nous sommes fait du refus de ce monde une exigence &#233;thique, plus exactement : une ultime fa&#231;on de conserver notre humanit&#233;. Que cela marche ou pas est une autre question.&lt;/i&gt; &#187;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Tout ceux qui cherchent l'&#233;mancipation viennent de perdre un des leurs.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?756-a-jean-franklin' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Nous lui avons rendu hommage&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Texte repris dans le recueil &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?1208-Mai-68-et-ses-falsifications' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Mai 68 et ses falsifications ult&#233;rieures &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, octobre 2025.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;face de Jean-Franklin NARODETZKI au livre &#171; &lt;i&gt;Mai 68 &#224; l'usage des moins de vingt ans&lt;/i&gt; &#187; de G. Gu&#233;gan, Actes Sud, coll. Babel J, 1998, r&#233;ed 2008.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_195 spip_documents spip_documents_left' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/doc_Mai_68_a_l_usage_des_moins_de_vingt_ans.doc' arial-label=&#034;&#034; type=&#034;application/msword&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/doc.svg&amp;taille=64&amp;1779436338' alt='' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/doc.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/doc.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/doc.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Cette pr&#233;face, r&#233;dig&#233;e &#224; la fin de l'ann&#233;e 1997, accompagnait la premi&#232;re &#233;dition de ce livre paru au printemps de 1998 dans la collection. Gageons qu'en 2008, les m&#234;mes sp&#233;cialistes une fois de plus se produiront pour mettre en oeuvre les m&#234;mes trucages. La seule particularit&#233; que devrait pr&#233;senter ce quaranti&#232;me anniversaire, c'est d'&#234;tre c&#233;l&#233;br&#233; dans le contexte d'un renouveau hargneux de la propagande anti-soixante-huitarde d&#233;vers&#233;e depuis les sommets de l'Etat, par ceux que nous avons tant fait trembler. (Note ajout&#233;e en octobre 2007.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de ce qu'on appelle d&#233;sormais les &#8220;&#233;v&#233;nements de 1968&#8221; et la critique d'une litt&#233;rature de falsification o&#249; les &lt;i&gt;premiers adversaires&lt;/i&gt; du mouvement de mai passent pour ses principaux repr&#233;sentants, j'en ai trait&#233; ce que je crois &#234;tre l'essentiel dans un article auquel, si la question l'int&#233;resse, le lecteur pourra se reporter (J.-F. Narot, &#8220;Mai 68 racont&#233; aux enfants&#8221;, &lt;i&gt;Le D&#233;bat&lt;/i&gt;, n&#176; 51, Gallimard, Paris, septembre-octobre 1988). Si je reviens aujourd'hui sur cette p&#233;riode de ma vie, c'est que G&#233;rard Gu&#233;gan m'a demand&#233; un t&#233;moignage, non une analyse, et que l'exercice ne semble pas tout &#224; fait superflu tant il est pr&#233;visible qu'au printemps 1998, comme lors des deux pr&#233;c&#233;dentes comm&#233;morations, les imposteurs se seront bouscul&#233;s pour tenir le discours convenu sur 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les repentis de la critique sociale, la plupart ex-l&#233;ninistes devenus z&#233;lateurs de la R&#233;publique d&#233;finitive, de l'Etat d&#233;finitif, du Capitalisme d&#233;finitif, de l'Ordre des choses d&#233;finitif, auront encore le monopole du t&#233;moignage et l'exclusivit&#233; m&#233;diatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis arriv&#233; &#224; la facult&#233; de Nanterre, au sortir du bac, pour y faire des &#233;tudes de philosophie, apr&#232;s avoir renonc&#233; &#224; m'inscrire en m&#233;decine. La philosophie m'int&#233;ressait plus que tout, parce qu'elle incarnait &#224; mes yeux l'intelligence m&#234;me, et que l'urgence &#233;tait pour moi de comprendre le monde o&#249; j'avais &#233;t&#233; jet&#233; quelques ann&#233;es apr&#232;s la Shoah. Je n'avais aucune culture politique, au mieux quelques lectures d'adolescent, de vagues sympathies libertaires sans connaissances historiques, une sensibilit&#233; d'&#233;corch&#233; vif &#224; l'in&#233;galit&#233; et &#224; ce que j'aurais sans doute alors appel&#233; l'injustice, et un antifascisme virulent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cherchais donc l'intelligence (critique) des choses, et je ne tardai pas &#224; rencontrer la b&#234;tise et &#8211; pass&#233; les premiers &#233;tonnements &#8211; l'ennui universitaires. Je pensais entrer dans un lieu de d&#233;couverte et de libre r&#233;flexion. J'&#233;tais en fait retourn&#233; au lyc&#233;e dont je m'&#233;tais cru lib&#233;r&#233;. La m&#233;diocrit&#233; autoritaire des enseignants, leur enseignement soporifique (je n'en percevrai la dimension id&#233;ologique que plus tard), l'arrogance de l'administration universitaire et de ses sbires, l'infantilisation des &#233;tudiants, l'arbitraire, la hi&#233;rarchie, la contrainte et le contr&#244;le omnipr&#233;sents, tout cela n'&#233;tait qu'une r&#233;&#233;dition de mes ann&#233;es de lyc&#233;e, dans un espace plus vaste mais o&#249; je n'avais plus peur, parce que j'y percevais des solidarit&#233;s virtuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule chose qui tranchait en effet avec la vie de potache, c'&#233;tait la pr&#233;sence de militants, esp&#232;ce inconnue dans l'enceinte lyc&#233;enne d'o&#249; je venais. Je ne savais rien de leur univers (j'&#233;tais trop jeune pour avoir milit&#233; contre la guerre d'Alg&#233;rie), mais ils m'apparaissaient comme les seules individualit&#233;s &#233;mergeant du troupeau muet et bien-pensant des &#233;tudiants. J'&#233;tais toutefois incapable de distinguer entre leurs diff&#233;rentes chapelles ; tous, hormis les staliniens de l'UEC, m'&#233;taient &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; sympathiques : je les croyais tous &#233;galement insurg&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'eus pas besoin d'aller vers eux. Quelques semaines apr&#232;s la rentr&#233;e d'octobre 1966, un sergent recruteur trotskiste me d&#233;marcha. Il &#233;tait du Comit&#233; de liaison des &#233;tudiants r&#233;volutionnaires (lambertiste), et borgne. J'ai oubli&#233; son nom, mais c'&#233;tait le premier sp&#233;cimen groupusculaire que je rencontrai. Il voulait toujours me fourguer sa feuille de chou, et d&#233;ambulait souvent en compagnie d'un pittoresque couple d'&#233;tudiants-fils-d'ouvriers patent&#233;s : un barbichu &#233;ructant &#224; intervalles r&#233;guliers je ne sais quoi concernant des &#8220;garanties&#8221; qu'il fallait exiger de &#8220;la bourgeoisie&#8221;, et une petite blonde r&#233;p&#233;tant apr&#232;s lui les m&#234;mes billeves&#233;es, un ton en dessous. Malgr&#233; le burlesque de leur comportement et la path&#233;tique incongruit&#233; de leurs propos, ces gens m'avaient sur le moment impressionn&#233; par un mot d'ordre insurrectionnel que leur &#8220;orga&#8221; pr&#233;tendait avoir diffus&#233; dans une caserne : &#8220;Nous on dit : &#171; crosse en l'air et rompons les rangs ! &#187; Ah ouais, camarade, parce que nous, on est des r&#233;volutionnaires, camarade !&#8221; On pouvait donc semer la temp&#234;te jusque dans l'arm&#233;e ? Ebloui, j'achetai leur canard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui me frappait, chez eux comme chez beaucoup d'autres gauchistes, trotskistes ou mao&#239;stes, que je devais ensuite c&#244;toyer, c'&#233;tait qu'&#224; l'&#233;crit comme &#224; l'oral, &lt;i&gt;ils ne parlaient pas&lt;/i&gt;. Ils s'exprimaient par slogans, par formules toutes faites, par r&#233;ponses st&#233;r&#233;otyp&#233;es ; ils r&#233;citaient leurs le&#231;ons. Ils se distinguaient par leur rigidit&#233;, leur manque d'humour, un esprit de s&#233;rieux proprement in&#233;branlable et des certitudes sans faille sur toutes choses. Ils ne se manifestaient qu'en donneurs de le&#231;ons, jamais en interlocuteurs ; discuter, c'&#233;tait pour eux rab&#226;cher leurs rengaines (combien de fois les ai-je entendus aboyer : &#8220;Pas de dialogue !&#8221;, lorsqu'un d&#233;bat s'engageait dans une r&#233;union ou une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale !). Ils avaient cette r&#233;pugnante manie du double discours : l'un &#224; l'usage des &#8220;masses&#8221;, l'autre &#224; usage interne ; ils pratiquaient la r&#233;tention des informations et mentaient sans cesse. Je compris vite qu'ils ne tol&#233;raient pas la moindre initiative spontan&#233;e, que l'on ne pouvait rien faire avec eux &#8211; ou simplement sur le territoire o&#249; ils se trouvaient &#8211; qui ne f&#251;t d&#233;cid&#233; par leurs chefs &#8211; puisqu'ils en avaient. Non seulement ils ne bronchaient pas sans l'approbation de leurs autorit&#233;s, mais ils s'opposaient syst&#233;matiquement &#224; ce que d'autres pouvaient entreprendre sans eux. Lorsque l'agitation s'&#233;tendra, ils multiplieront les tentatives d'entraver le libre d&#233;veloppement des luttes, affol&#233;s d'en perdre la ma&#238;trise, et ils m'appara&#238;tront bient&#244;t comme des adversaires &lt;i&gt;&#224; l'int&#233;rieur&lt;/i&gt; du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en allait tout autrement de la poign&#233;e de libertaires que je finis par d&#233;nicher. Je rencontrai alors des gens qui pensaient, ouverts &#224; la discussion, maniant l'humour et la d&#233;rision, agissant de fa&#231;on &#224; la fois autonome et concert&#233;e, ex&#233;crant le dogmatisme autant que le pr&#234;che, capables de mettre en question l'enseignement que nous subissions, refusant les examens. Ils posaient aussi des questions relatives &#224; la vie quotidienne, des questions que je n'avais jamais entendues dans la bouche des l&#233;ninistes. Avec plus ou moins de bonheur, et pas toujours de fa&#231;on tr&#232;s fine, ils avaient au moins le m&#233;rite d'aborder de front ce que les puritains du gauchisme taisaient, parce que ce n'&#233;tait pas &#8220;politique&#8221; : la vie sexuelle des jeunes et sa r&#233;pression, caricaturalement exerc&#233;e dans les locaux de la cit&#233; universitaire o&#249; les gar&#231;ons &#233;taient interdits de s&#233;jour dans le b&#226;timent des filles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, ils agissaient d&#233;mocratiquement, sans &#8220;direction&#8221; pour fixer la &#8220;ligne&#8221; &#224; suivre ou les discours &#224; tenir. Ils ne cherchaient pas &#224; contr&#244;ler les initiatives des autres, ne prenaient aucune d&#233;cision sans la soumettre au d&#233;bat, et accueillaient le point de vue d'individus qui n'&#233;taient pas de leur groupe. Et puis la r&#233;volte qui les animait faisait &#233;cho &#224; la mienne, lui offrant les mots qui lui manquaient. Je n'avais rien trouv&#233; de tel chez les gauchistes, o&#249; la r&#233;volte avait mauvaise presse (c'&#233;tait &#8220;petit-bourgeois&#8221;). Ici, j'&#233;tais en compagnie d'individus qui m'aidaient &#224; comprendre ce monde qui n'&#233;tait pour moi qu'un magma hostile. Ils m'aidaient &#224; transmuter ma haine en critique, ou, plus exactement, &#224; la doter des armes de la critique sociale. Je serais donc des leurs, et c'est en leur compagnie que j'apprendrais &#224; penser le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait cependant un probl&#232;me en suspens : j'&#233;tais sioniste. J'avais organis&#233; une conf&#233;rence sur l'&#8220;ali&#233;nation&#8221; des Juifs en diaspora et cr&#233;&#233; un Comit&#233; des &#233;tudiants sionistes de Nanterre, que les anars voyaient d'un mauvais oeil. Le &#8220;petit Georges&#8221;, l'un des animateurs de la Liaison des &#233;tudiants anarchistes que je consultai, non sans na&#239;vet&#233;, sur la compatibilit&#233; de mon sionisme avec mes tendances libertaires, m'avait simplement r&#233;pondu, sans l&#226;cher la pipe dont il ne se s&#233;parait jamais : &#8220;Pour nous, cr&#233;er un Etat, c'est r&#233;actionnaire.&#8221; Ce qui m'avait plong&#233; dans des ab&#238;mes de perplexit&#233;. Elle ne fit que cro&#238;tre au fil de diverses discussions que j'eus en 1967, le plus souvent avec Daniel Cohn-Bendit qui venait r&#233;guli&#232;rement contester nos th&#232;ses lors de la permanence hebdomadaire du Comit&#233;. Je ne renon&#231;ai pas d'embl&#233;e au choix de l'&lt;i&gt;aliya&lt;/i&gt; (l'immigration en Isra&#235;l), mais j'&#233;tais &#233;branl&#233;, de moins en moins convaincu du bien-fond&#233; de mes positions. Je d&#233;couvrais des perspectives qui rendaient caduque l'alternative o&#249; je m'&#233;tais jusque-l&#224; enferm&#233; : l'&lt;i&gt;aliya&lt;/i&gt; ou une vaine lutte contre l'antis&#233;mitisme au sein d'organisations sp&#233;cialis&#233;es (j'avais adh&#233;r&#233; &#224; la Ligue internationale contre l'antis&#233;mitisme &#8211; future LICRA &#8211; &#224; l'&#226;ge de seize ou dix-sept ans). Je commen&#231;ais &#224; penser que, oui, la r&#233;volution sonnerait le glas de l'antis&#233;mitisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je penserais bient&#244;t, dans le langage de la Th&#233;orie que je ne tarderais plus &#224; manier, que la r&#233;volution r&#233;soudrait, par l'av&#232;nement de ce que Marx appelait l'&#8220;homme total&#8221;, ce que le m&#234;me appelait la &#8220;question juive&#8221;, et qu'il e&#251;t &#233;t&#233; mieux inspir&#233; de dire &#8220;chr&#233;tienne&#8221;. Bref, j'entrevoyais la possibilit&#233; inou&#239;e de me d&#233;faire, sans trahir, de la tunique de Nessus de mon particularisme, et cette perspective me ravissait. Comment, d'ailleurs, n'en aurais-je pas &#233;t&#233; convaincu quand se montraient si r&#233;ceptifs &#224; mon souci ceux qui se r&#233;clamaient du projet r&#233;volutionnaire ? Les Juifs, au demeurant, &#233;taient si nombreux parmi eux (proportionnellement plus nombreux, toutefois, chez les l&#233;ninistes que chez les libertaires) qu'on avait sans doute raison de me r&#233;p&#233;ter sur le ton de l'&#233;vidence que la r&#233;volution &#233;tait, &#224; cela aussi, &#8220;la seule solution&#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En attendant le &#8220;grand soir&#8221; (mais je n'ai jamais cru que le vieux monde s'effondrerait en un soir), j'avais une id&#233;e fixe : casser du &#8220;faf&#8221;. J'avais pris l'habitude de me battre &#224; l'&#233;cole, puis au lyc&#233;e : au premier trimestre de chaque ann&#233;e scolaire, j'avais d&#251; rosser un condisciple antis&#233;mite pour avoir la paix jusqu'aux vacances d'&#233;t&#233;. Parfois, une simple gifle suffisait ; dans les bagarres, j'avais toujours eu le dessus. Je d&#233;couvrais ici une castagne autrement plus s&#233;rieuse, et collective. A ceci pr&#232;s que les fascistes que nous attendions, manches de pioche en main, se faisaient rares, et que je n'eus jamais le plaisir d'assommer Alain Madelin ou G&#233;rard Longuet, ni aucun autre des n&#233;o-nazis du groupe Occident dont les gauchistes nous annon&#231;aient &#224; intervalles r&#233;guliers les imminentes descentes sur le campus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je d&#233;sesp&#233;rais de les trouver, quand eut lieu mon bapt&#234;me du feu, avec d'autres ennemis &#8211; en uniforme, ceux-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sortions de la grande gr&#232;ve de la fin 67, dont les mots d'ordre corporatistes et les querelles groupusculaires m'avaient laiss&#233; indiff&#233;rent. Je m'&#233;tais cependant joyeusement initi&#233; &#224; quelques d&#233;sordres, et j'avais nou&#233; des relations plus &#233;troites avec ceux qui s'effor&#231;aient de radicaliser la situation en intervenant, chaque fois que l'occasion s'en pr&#233;sentait, de fa&#231;on scandaleuse. Avec les progr&#232;s de l'agitation, la r&#233;pression se pr&#233;cisait contre les r&#233;volutionnaires : sanctions contre ceux qui avaient occup&#233; le b&#226;timent des filles de la cit&#233; universitaire, menaces d'exclusion de l'universit&#233; &#224; l'encontre de plusieurs pro-situationnistes, proc&#233;dure d'expulsion de Cohn-Bendit hors du territoire fran&#231;ais, &#8220;listes noires&#8221; d'&#233;tudiants subversifs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces listes, pensait-on, n'avaient pu &#234;tre constitu&#233;es qu'avec l'aide de flics en civil pr&#233;sents sur le campus (la police &#233;tait interdite de s&#233;jour dans les locaux universitaires, en vertu d'une franchise datant du Moyen Age). Des anarchistes avaient r&#233;ussi &#224; photographier plusieurs argousins pr&#233;sum&#233;s. Le 26 janvier 1968, ils expos&#232;rent leurs portraits sur des panneaux qu'ils promen&#232;rent lentement dans le hall principal de la facult&#233;. Il n'en fallut pas plus pour que l'administration d&#233;p&#234;ch&#226;t ses appariteurs, qui s'av&#233;r&#232;rent impuissants &#224; disperser cette premi&#232;re manifestation organis&#233;e &lt;i&gt;&#224; l'int&#233;rieur&lt;/i&gt; des locaux universitaires, o&#249; toute activit&#233; politique ostensible &#233;tait &#233;galement interdite. Le doyen &#8211; affubl&#233; du sobriquet de &#8220;Grappin-la-Matraque&#8221; par le groupe des Enrag&#233;s, dont une affiche coll&#233;e trois jours plus tard sur les murs de la fac fit monter la tension d'un cran &#8211; envoya donc qu&#233;rir la police du commissariat de Nanterre. Cinq paniers &#224; salade d&#233;charg&#232;rent dans les minutes suivantes leur cargaison de k&#233;pis, qui firent irruption au rez-de- chauss&#233;e des b&#226;timents. Quelques instants plus tard, ils prenaient la fuite sous une pluie de projectiles divers que leur lan&#231;aient des dizaines d'&#233;tudiants sortis des salles de cours et des amphith&#233;&#226;tres. Nous les poursuiv&#238;mes jusqu'&#224; leurs v&#233;hicules, les arrosant de pierres ramass&#233;es sur les chantiers du campus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je jubilais. L'exp&#233;rience m'emplit d'un sentiment de puissance qui ne me quitterait plus &#8211; qui ne nous quitterait plus &#8211; jusqu'au reflux du mouvement. Nos aventures ult&#233;rieures ne cesseraient de confirmer notre force, au fur et &#224; mesure que c&#233;deraient les pouvoirs soumis &#224; nos provocations. Bient&#244;t, ils cesseraient tout simplement de fonctionner, frapp&#233;s d'une r&#233;jouissante paralysie. Au soir de ce m&#234;me 26 janvier 1968, &#224; Caen, deux jours apr&#232;s le matraquage des gr&#233;vistes de la Saviem par les gardes mobiles, des milliers de manifestants (non &#233;tudiants) affrontaient les CRS jusqu'au milieu de la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ANanterre, apr&#232;s la d&#233;route des k&#233;pis, les directeurs d'&#233;tudes s'&#233;taient solidaris&#233;s avec &#8220;Grappin-la-Matraque&#8221;. Les libertaires r&#233;pliqu&#232;rent par un tract intitul&#233; &lt;i&gt;Des salauds et des cons&lt;/i&gt;. L'insolence et l'irrespect affich&#233;s par les Enrag&#233;s, puis par les anars, faisaient scandale, et c'est &#224; leur sens de ce que les &#8220;autorit&#233;s&#8221; ne pouvaient alors dig&#233;rer qu'ils devront une part de leur r&#244;le d&#233;cisif dans le d&#233;veloppement du mouvement. Le dernier geste de cette sorte dont j'ai gard&#233; souvenir date de la fin de l'ann&#233;e 1968, quand notre ami Pierre-Do introduisit dans la fac un cheval de trait qui r&#233;pandit son crottin devant les urnes destin&#233;es &#224; l'&#233;lection de &#8220;repr&#233;sentants &#233;tudiants&#8221; au sein des instances universitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tape suivante, qui marqua le point de non-retour &#224; partir duquel le mouvement prit &lt;i&gt;corps&lt;/i&gt; et se r&#233;pandit hors des groupuscules comme de toute organisation pr&#233;existante, se situa un soir du mois de mars, gr&#226;ce &#224; l'arrestation de cinq militants anti-imp&#233;rialistes, parmi lesquels un &#233;tudiant de Nanterre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce furent encore les anars et les Enrag&#233;s qui prirent, malgr&#233; les r&#233;ticences de Cohn-Bendit et d'autres &#233;tudiants effray&#233;s, et malgr&#233; l'opposition de plusieurs gauchistes qui finirent par suivre, l'initiative d'occuper la salle du conseil de la facult&#233;, situ&#233;e au huiti&#232;me &#233;tage du b&#226;timent administratif, pour exiger la lib&#233;ration des militants arr&#234;t&#233;s et d&#233;truire les &#8220;listes noires&#8221; qu'ils pensaient y trouver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Mouvement du 22 mars naquit ce soir-l&#224;, et les murs de la fac se couvrirent de graffitis dont on trouvera ici un &#233;chantillon. Il s'&#233;panouit les jours suivants en diverses commissions (consacr&#233;es au capitalisme, aux luttes ouvri&#232;res et &#233;tudiantes, &#224; l'anti-imp&#233;rialisme, &#224; la critique de l'Universit&#233;&#8230;), et r&#233;alisa, en son sein et pour un temps, le d&#233;passement des groupuscules, d&#233;sormais &#224; la remorque d'un groupe o&#249; leurs propres militants (ils y &#233;taient minoritaires) se laissaient pervertir par l'exercice de la d&#233;mocratie directe. Le processus &#233;tait lanc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'alliance du pouvoir et de la contre-r&#233;volution de gauche &#8211; partis et syndicats &#8211; mettrait trois mois &#224; en venir &#224; bout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses aspects les plus spectaculaires sont notoires : assembl&#233;es permanentes, gr&#232;ves, occupations, barricades, &#233;meutes ont &#233;t&#233; l'objet de mille r&#233;cits et d'une d&#233;bauche d'images. Cette abondance n'a pourtant servi qu'&#224; occulter la nature du mouvement et escamoter ses acteurs d&#233;terminants, au point qu'il est devenu impossible d'aborder cette p&#233;riode sans buter sur une s&#233;rie de poncifs qui composent un tableau o&#249; aucun d'entre nous ne reconna&#238;t ce qu'il a v&#233;cu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ouvrez, par exemple, un manuel d'histoire pour classes terminales, o&#249; les jeunes g&#233;n&#233;rations sont suppos&#233;es prendre connaissance des &#8220;&#233;v&#233;nements&#8221;. Vous y trouverez, bien s&#251;r, l'increvable conception infantile et polici&#232;re de l'histoire faite par quelques &#8220;grands hommes&#8221;, r&#233;duite &#224; l'action des politiciens. Vous y serez surtout plong&#233;s, d'autant plus imperceptiblement que vous n'avez pas v&#233;cu cette p&#233;riode, dans une repr&#233;sentation du mouvement aplatie, hach&#233;e, chosifi&#233;e, qui le rend incompr&#233;hensible faute de fournir d'autre moyen d'en saisir le processus et la dynamique que deux ou trois mots creux ressass&#233;s depuis trente ans : le &lt;i&gt;&#8220;malaise&#8221;&lt;/i&gt; (de pr&#233;f&#233;rence &lt;i&gt;&#8220;profond&#8221;&lt;/i&gt;) de la jeunesse et de la &lt;i&gt;&#8220;communaut&#233; &#233;tudiante&#8221;&lt;/i&gt; ; l'&lt;i&gt;&#8220;usure&#8221;&lt;/i&gt; du gaullisme ; &lt;i&gt;&#8220;la soci&#233;t&#233;&#8221;&lt;/i&gt; qui &lt;i&gt;&#8220;se transformait trop vite&#8221;&lt;/i&gt;, etc. Un encha&#238;nement m&#233;canique de faits et de gestes, une &lt;i&gt;&#8220;crise&#8221;&lt;/i&gt; myst&#233;rieusement surgie du n&#233;ant dans un ciel serein, une chronologie ordonn&#233;e &#224; des revendications d&#233;risoires (entre autres, les fameux &lt;i&gt;&#8220;d&#233;bouch&#233;s&#8221;&lt;/i&gt; professionnels dont nous n'avions que faire, nous qui voulions ne jamais travailler), comme si nous avions mis en avant quoi que ce f&#251;t de &lt;i&gt;n&#233;gociable&lt;/i&gt;, que le pouvoir e&#251;t pu nous accorder &#8211; &#224; nous qui ne lui demandions &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt; &#8211;, et comme s'il y avait eu un dialogue avec des gens et des instances que nous ne reconnaissions pas et que nous nous occupions &#224; faire &lt;i&gt;dispara&#238;tre&lt;/i&gt;. Une fin non moins &#233;nigmatique que le d&#233;but, par &#233;vanouissement spontan&#233;, d&#233;composition en vase clos, ou pour cause de &#8220;lassitude&#8221; &#233;prouv&#233;e par cet ectoplasme qu'hallucinent journalistes et hommes d'Etat : l'&#8220;opinion publique&#8221;. Le silence sur l'efficacit&#233; de la lutte que la &#8220;gauche&#8221; a men&#233;e contre le mouvement, et le d&#233;ni, toujours, de la signification r&#233;volutionnaire de ces journ&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a forg&#233; l'image d'un mouvement dot&#233; de dirigeants. Il n'y en eut aucun. Daniel Cohn-Bendit &#8211; contre qui &lt;i&gt;L'Humanit&#233;&lt;/i&gt; faisait vibrer la corde x&#233;nophobe de ses lecteurs &#8211; ne fut qu'un sympathique porte-parole, d&#251;ment contr&#244;l&#233; par ses mandants, et dont la qualit&#233; principale &#233;tait de savoir concilier tout le monde &#8211; sauf les Enrag&#233;s. Il n'exer&#231;a jamais aucune sorte de pouvoir (un manuel &#233;dit&#233; chez Belin reproduit un tract du Mouvement du 22 mars avec la mention &lt;i&gt;&#8220;dirig&#233; par Daniel Cohn-Bendit&#8221;&lt;/i&gt;). Ses rivaux l&#233;ninistes furent autant de candidats malheureux et ridicules &#224; la chefferie, press&#233;s de d&#233;pr&#233;cier le mouvement d&#232;s qu'ils eurent compris leur impuissance &#224; le diriger. Alain Geismar et Serge July, tard venus, avec des mani&#232;res d'intrigants, ne furent pas suivis par ce qu'ils prenaient encore pour &#8220;la base&#8221;, juch&#233;s qu'ils &#233;taient sur un imaginaire sommet. Roland Castro s'exprimait par proverbes mao&#239;stes dont la stupidit&#233; suscitait l'hilarit&#233; de tous ceux qui n'appartenaient pas &#224; son &#233;glise. Krivine pronon&#231;ait des discours de ministre au nom d'un mouvement qu'il ex&#233;crait parce qu'il le trouvait &#8220;incontr&#244;lable&#8221; &#8211; en quoi il voyait juste &#8211; et dont lui et les siens imputeraient bient&#244;t l'&#233;chec au &#8220;spontan&#233;isme&#8221; et aux libertaires coupables de ne s'&#234;tre pas plac&#233;s sous son commandement. Tous combattaient les tendances les plus radicales du mouvement, celles qui lui ont donn&#233; son style et l'essentiel de sa teneur, dont on aura un aper&#231;u dans les pages qui suivent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a d&#233;crit un d&#233;veloppement lin&#233;aire, comme si les faits s'&#233;taient succ&#233;d&#233; selon un plan rationnel, m&#251;rement r&#233;fl&#233;chi. Il n'en fut rien. A partir du mois de mars, nous avons &#233;t&#233; projet&#233;s dans un tourbillon de cons&#233;quences o&#249; nos actes produisaient des effets d'une ampleur chaque fois plus &#233;tonnante, &#224; une vitesse stup&#233;fiante, et l'une des particularit&#233;s de ce que nous avons v&#233;cu l&#224; fut le paradoxe de notre capacit&#233; &#224; cr&#233;er des situations irr&#233;versibles, le vertige d'une prise sur la r&#233;alit&#233; qui se v&#233;rifiait jour apr&#232;s jour, notre efficience, si l'on veut, &lt;i&gt;et&lt;/i&gt; l'impossibilit&#233; d'en ma&#238;triser les r&#233;sultats. Les actes, serais-je tent&#233; de dire, &#233;taient au-del&#224; de la conscience. &#8220;Pourquoi y avez-vous cru ?&#8221; me demandait r&#233;cemment une jeune femme qui s'int&#233;resse &#224; cette p&#233;riode qu'elle n'a pas connue. Mais nous (je parle de mes amis politiques et de moi-m&#234;me) n'avons cru &#224; rien, ou &#224; si peu ! Pour ma part, je n'ai cess&#233; de douter du succ&#232;s de nos entreprises &#8211; et de me tromper. Ainsi, le 10 mai, alors que la foule investissait la rue Gay-Lussac et que l'UNEF s'effor&#231;ait de la dissuader d'&#233;riger des barricades (au son du refrain : &#8220;Pas de provocation, camarades !&#8221;), j'&#233;tais persuad&#233; que rien d'important ne se produirait ce soir-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un contresens de plus, v&#233;hicul&#233; par l'actuel discours consacr&#233; sur 68, que de se repr&#233;senter le d&#233;roulement des faits comme la mise en oeuvre d'une id&#233;ologie. Les choses ne se sont pas pass&#233;es ainsi. Non pas que nous fussions d&#233;pourvus d'id&#233;es ou d'id&#233;aux. Mais pour la plupart des protagonistes, il n'y eut pas &lt;i&gt;d'abord&lt;/i&gt; de l'id&#233;ologie, &lt;i&gt;puis&lt;/i&gt; des actes qui en auraient proc&#233;d&#233;. La r&#233;volution &#233;tait pour nous une hypoth&#232;se, l'objet d'un &lt;i&gt;pari&lt;/i&gt;, non d'une croyance. Au commencement &#233;tait une r&#233;volte contre un syst&#232;me social, quotidiennement aliment&#233;e par l'abjection qu'il s&#233;cr&#233;tait, la connerie qu'il entretenait, l'&#233;troitesse de la vie qu'il permettait et la mort qu'il distribuait &#8211; au besoin de fa&#231;on massivement r&#233;elle, comme au Vi&#234;tnam. Ensuite, venaient analyses, choix th&#233;oriques ou id&#233;ologiques, calculs tactiques ou principes strat&#233;giques, lesquels, s'ils informaient l'action, n'en &#233;taient pas la cause. La diff&#233;rence est de taille : elle est l&#224; pour rappeler qu'un mouvement subversif d&#233;clench&#233; par une minorit&#233; s'est &#233;tendu &#224; une portion consid&#233;rable de l'espace social sans avoir eu &#224; passer par un endoctrinement et une id&#233;ologie pr&#233;alablement partag&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ce mouvement n'a pas &#233;t&#233; qu'un &#8220;mouvement &#233;tudiant&#8221;, comme on le rab&#226;che aujourd'hui. N&#233; en milieu &#233;tudiant o&#249; il a grandi &lt;i&gt;contre la majorit&#233; des &#233;tudiants&lt;/i&gt;, il a tr&#232;s vite gagn&#233; d'autres couches sociales, y compris une fraction radicalis&#233;e de la classe ouvri&#232;re, en d&#233;pit des calomnies, des mensonges et des manipulations des staliniens. Lesquels se sont employ&#233;s, deux mois durant, &#224; emp&#234;cher tout contact entre militants r&#233;volutionnaires et salari&#233;s, puis &#224; briser les gr&#232;ves et saboter les occupations d'usines &#8211; en juin, lorsque les ouvriers occupant l'usine Renault de Flins se d&#233;fendront &#224; l'aide de lances &#224; incendie contre l'assaut des flics, la CGT fermera les vannes &#8211; tandis qu'&#224; Grenelle, en parfaits maquereaux du prol&#233;tariat, ils n&#233;gociaient au plus bas l'augmentation du prix de la force de travail de ceux qui ne voulaient plus de l'esclavage industriel (voyez la sc&#232;ne centrale de &lt;i&gt;Reprise&lt;/i&gt;, le film d'Herv&#233; Le Roux sur la reprise du travail chez Wonder, orchestr&#233;e par les c&#233;g&#233;tistes). Ce ne fut pas non plus un mouvement exclusivement fran&#231;ais. &#8220;68&#8221; a eu lieu dans de nombreux pays o&#249;, comme en France, ses prolongements se sont souvent &#233;tendus sur des ann&#233;es (sous des formes diff&#233;rentes, telles que le mouvement communautaire ou celui des femmes) et parfois ont engendr&#233; une lutte arm&#233;e (Italie, Allemagne) &#233;cras&#233;e dans le sang. Ce qui ne se produisit pas en France, o&#249; des mouvements de troupes furent n&#233;anmoins observ&#233;s, et la rumeur selon laquelle de Gaulle, revenu de Baden-Baden apr&#232;s avoir rencontr&#233; les chefs de l'arm&#233;e, &#233;tait sur le point de faire donner les unit&#233;s blind&#233;es regroup&#233;es autour de Paris n'a jamais &#233;t&#233; infirm&#233;e. Quelques jours plus tard (d&#233;but juin), il envoyait la troupe occuper les &#233;metteurs de l'ORTF et graciait les condamn&#233;s de l'OAS, aussit&#244;t lib&#233;r&#233;s de prison ou revenus d'exil pour reprendre du service.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement proprement dit ne s'est pas &#233;vapor&#233; par enchantement, sans cause ni protagonistes de cette disparition. Il ne s'est pas d&#233;fait par la simple vertu de je ne sais quelle entropie. Nous avons &#233;t&#233; vaincus. De l'ext&#233;rieur, par la collusion de la gauche politique et syndicale avec tous les pouvoirs en place. De l'int&#233;rieur, par les n&#233;o-bolcheviks qui ne voyaient dans ce mouvement qu'une masse de manoeuvre et le moyen de construire enfin leur &#8220;grand parti&#8221; et prendre le pouvoir. En vue de quoi, leurs chefs trait&#232;rent avec des politiciens de gauche (au plus tard) le 27 mai, &#224; l'occasion du meeting au stade Charl&#233;ty organis&#233; par l'UNEF et le PSU.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du pouvoir, nous ne voulions pr&#233;cis&#233;ment pas, puisque nous visions la fin de la domination de l'Etat sur la soci&#233;t&#233; civile, donc la fin de l'Etat. L&#224; fut sans doute notre principal point faible. Qu'on n'aille pas en conclure que notre seul objectif &#233;tait, comme la rumeur le colporte aussi, de &#8220;d&#233;truire&#8221;. D&#233;truire les fondements institutionnels de cette soci&#233;t&#233; n'&#233;tait que le passage oblig&#233; vers une vie d&#233;livr&#233;e de ses oppressions &#233;conomiques et politiques, passage o&#249; nous avons certes follement joui du spectacle enchanteur de la fragilit&#233; de ce qui nous dominait jusque-l&#224;, mais dont nul d'entre ceux que j'ai connus n'entendait se satisfaire. Nous nous proposions, si sceptique que j'aie toutefois pu &#234;tre quant &#224; nos chances d'aboutir, ce qui est d&#233;sormais regard&#233;, par nos contemporains recroquevill&#233;s sur la rentabilisation de leur &lt;i&gt;ego&lt;/i&gt; et p&#233;n&#233;tr&#233;s de l'&#233;quivalence de la r&#233;volution et du totalitarisme (sauf pour 1789, qui &#233;chappe miraculeusement &#224; cette fatalit&#233;), comme une dangereuse chim&#232;re : faire advenir une r&#233;alit&#233; autre &#8211; dont chacun savait qu'elle n'adviendrait qu'au prix d'un combat collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, c'est l'un des aspects le mieux occult&#233;s de ces journ&#233;es que, dans les luttes elles-m&#234;mes, s'instauraient d&#233;j&#224; des formes de socialit&#233; anticipant la soci&#233;t&#233; sans classes que nous voulions, sous les esp&#232;ces de l'auto-organisation et de la d&#233;mocratie directe, effectivement pratiqu&#233;es par la majorit&#233; des acteurs et syst&#233;matiquement attaqu&#233;es par tous les candidats &#224; la direction des &#8220;masses&#8221;. Au cours de ces deux mois &#233;tait en outre apparue entre les protagonistes, qu'ils fussent ou non militants, une solidarit&#233; qui, si elle n'&#233;tait pas exempte d'inconstance, se manifestait n&#233;anmoins comme l'un des traits pr&#233;pond&#233;rants des rapports qui s'&#233;taient instaur&#233;s entre les individus ou les groupes engag&#233;s dans le conflit. Jamais, sans doute, la plupart des gens ne s'&#233;taient rencontr&#233;s avec autant de facilit&#233; et d'all&#233;gresse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre joie et notre rire : voil&#224; ce qu'aucun des t&#233;moins attitr&#233;s n'aura su dire, comme aucun compte rendu n'aura rendu justice au plaisir que nous avons connu. Ce plaisir-l&#224; (que d'aucuns appelleront jouissance) participait de la d&#233;pense de soi, faite sans compter, dans la fr&#233;quentation haletante de l'intensit&#233;. Il ne faut pas chercher ailleurs la source de l'extr&#234;me &#233;rotisation de ces journ&#233;es. Nous &#233;tions &#233;puis&#233;s de bonheur. Nous sortirions de la d&#233;faite avec l'envie de mourir. Parce que tout cela est d&#233;sormais oubli&#233; ou travesti, le floril&#232;ge qu'on va lire est pr&#233;cieux : il consigne les traces de ce que ce mouvement a produit de meilleur, sa f&#233;condit&#233; critique &#8211; sans ventriloque pour parler en son nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jean-Franklin NARODETZKI&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Sous les feux de l'utopie</title>
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		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
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		<dc:subject>Avant-gardisme</dc:subject>
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&lt;p&gt;Sous les feux de l'utopie avec Miguel Abensour , 12 Juin 2010 Par Patrice Beray Vincent Truffy Source : http://groups.google.fr/group/paris... &#171; Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; le lundi 7 juin 2010. Miguel Abensour a tenu &#224; apporter quelques modifications au texte retranscrit de l'entretien film&#233; par souci du lecteur. &#187; Miguel Abensour, L'homme est un animal utopique (Utopiques II), Les &#201;ditions de La Nuit, 264 p., 25&#8364;. Le philosophe Miguel Abensour publie L'homme est un animal (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-28-creation-+" rel="tag"&gt;Cr&#233;ation sociale-historique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-100-abensour-m-+" rel="tag"&gt;Abensour M.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Sous les feux de l'utopie avec Miguel Abensour , 12 Juin 2010 Par Patrice Beray Vincent Truffy&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://groups.google.fr/group/paris8philo/browse_thread/thread/0d46c5d15947a10a/22fe555be91cbbb6?show_docid=22fe555be91cbbb6&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://groups.google.fr/group/paris...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; le lundi 7 juin 2010. Miguel Abensour a tenu &#224; apporter quelques modifications au texte retranscrit de l'entretien film&#233; par souci du lecteur. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Miguel Abensour, L'homme est un animal utopique (Utopiques II), Les &#201;ditions de La Nuit, 264 p., 25&#8364;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;
Le philosophe Miguel Abensour publie L'homme est un animal utopique aux &#201;ditions de La Nuit. Si l'on est familiaris&#233;, depuis Aristote, avec la figure de l'homme en tant qu'&#171; animal politique &#187;, que peut bien &#234;tre cet homme utopique ? L'utopie elle-m&#234;me est-elle bien ce que l'on croit en savoir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car, comme on peut le constater, &#224; l'usage, la langue gauchit parfois de fa&#231;on notable le sens des mots. C'est particuli&#232;rement spectaculaire dans l'emploi des adjectifs, ces termes de relation. Imaginez une seule seconde Andr&#233; Breton confront&#233; &#224; l'usage courant aujourd'hui de &#171; surr&#233;aliste &#187;. Or, sur le plan plus g&#233;n&#233;ral des id&#233;es, l'adjectif &#171; utopique &#187; a subi &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me sort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais rien ne sert de s'offusquer de ce &#171; gauchissement &#187; qui indique, au contraire, que les mots sont au travail : ils servent, s'usent, se tordent d'avoir trop servi, comme dit le po&#232;te. Ou le penseur, qui songe &#233;galement &#224; les arracher de cette gangue et &#224; les replanter ailleurs, o&#249; autre chose a cours dont on a fait mine de s'&#233;loigner mais qui n'a jamais cess&#233; de nous concerner (et si ce n'est pas l'Histoire, quelle est donc sa part ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'utopie, c'est avec Miguel Abensour en particulier qu'on se convainc tr&#232;s vite de l'importance qu'il y a &#224; refonder son sens &#171; commun &#187;. Et pr&#233;cis&#233;ment, parce qu'&#224; ce mot, &#224; travers une certaine tradition de la pens&#233;e politique, s'attache une dimension toute relationnelle de l'alt&#233;rit&#233;. D'o&#249; sans doute, dans l'esprit de Miguel Abensour, cette fortune faite &#224; la forme adjectivale &#171; utopique &#187;. Car le dernier ouvrage du philosophe,L'homme est un animal utopique, forme en effet le second volet de ses &#171; Utopiques &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'&#233;voquer, il fallait donc ouvrir toutes grandes les portes pour qu'entre l'utopie, et on a choisi de mener en plein air cet entretien, square L&#233;o-Ferr&#233; (dans le XIIe, sous les fen&#234;tres de Mediapart), o&#249; Miguel Abensour nous a rejoints en voisin. Pour autant, les &#171; itin&#233;raires &#187; n'ont pas manqu&#233; &#224; la version &#171; critique &#187; de la philosophie politique dont se revendique cet ancien pr&#233;sident du Coll&#232;ge international de philosophie et professeur &#233;m&#233;rite de l'Universit&#233; Paris VII-Diderot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a en m&#233;moire vive, toujours actuelle, la fameuse collection &#171; Critique de la politique &#187; que Miguel Abensour dirige chez Payot depuis 1974. Dans le sillage de l'&#201;cole de Francfort de Max Horkheimer et Theodor Adorno, place y fut faite notamment &#224; Ernst Bloch, Walter Benjamin, Siegfried Kracauer, Maximilien Rubel. &#192; ces seuls noms (la liste est longue), on voit bien pourquoi il convient de parler d'une v&#233;ritable &#339;uvre &#233;ditoriale &#171; th&#233;orique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ces itin&#233;raires, Miguel Abensour (n&#233; en 1939) a r&#233;cemment rassembl&#233; dans un ouvrage somme (Pour une philosophie politique critique, Sens&amp;Tonka, 2009) les grandes lignes et voisinages. Il faut bien percevoir que son propre travail d'auteur en tant que critique de la politique s'inscrit dans un rapport jamais interrompu &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise, notamment &#224; travers l'&#339;uvre de Saint-Just. Cette interrogation incessante sur la &#171; vraie d&#233;mocratie &#187;, telle qu'elle fut pens&#233;e par le jeune Marx, s'est transform&#233;e en une r&#233;flexion sur la &#171; d&#233;mocratie insurgeante &#187; (contre l'Etat). Cela ne pouvait aller sans une mise en question radicale de la tradition propre &#224; la philosophie politique, par r&#233;f&#233;rence tant aux travaux de Hannah Arendt qu'&#224; ceux de Claude Lefort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce travail critique de la domination articul&#233;e au politique que Miguel Abensour a trouv&#233; &#224; enrichir dans L'homme est un animal utopique. Un dialogue imaginatif, imprim&#233; par les &#171; ma&#238;tres r&#234;veurs &#187; qu'en sont Martin Buber et Emmanuel Levinas, s'y donne libre cours, s'emplissant des voix de Thomas More, La Bo&#233;tie, les pens&#233;es libertaires ou socialistes de l'utopie, Marx, Walter Benjamin... Car alors m&#234;me que la philosophie politique dans son ensemble lui para&#238;t devenir une entreprise de &#171; restauration &#187;, de pr&#233;servation de l'ordre &#233;tabli, rien de plus simple, pour Miguel Abensour, que d'invoquer ces sources intarissables de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le proc&#232;s des &#171; ma&#238;tres r&#234;veurs &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour m&#233;moire, le texte principal qui compose Le Proc&#232;s des ma&#238;tres r&#234;veurs (Utopiques I) a paru dans les Etudes de marxologie de Maximilien Rubel... en 1972. Et quel est-il, ce texte ? Ou plut&#244;t, ce manifeste : ni plus ni moins que &#171; Pierre Leroux et l'utopie socialiste &#187;, suivi de la &#171; Lettre au Docteur Deville &#187;. C'&#233;tait l&#224; d&#233;j&#224; faire se rejoindre, comme a pu le souligner Louis Janover, dans la figure de l'utopie deux penseurs, Marx et Leroux, fondateur ou pr&#233;curseur d'une pens&#233;e utopique et r&#233;volutionnaire, sciemment occult&#233;e, confisqu&#233;e, trahie par des id&#233;ologies d'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rappel vaut avertissement : &#171; L'utopie s'interroge sur les nouveaux moyens de r&#233;aliser l'id&#233;e d'&#233;mancipation et de d&#233;passer ce qui se pose &#224; chaque fois comme horizon ind&#233;passable. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sans doute convient-il tout d'abord de dire un mot de cette d&#233;finition de l'utopie en tant que vue ou projet qui ne tiendrait aucunement compte de la r&#233;alit&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sens vulgaire que vous rappelez, c'est le sens que l'ordre dominant donne &#224; l'utopie. Un &#233;conomiste de la fin du XIXe si&#232;cle n'h&#233;sitait pas par exemple &#224; &#233;crire : &#171; Il y a d'un c&#244;t&#233; le r&#233;el, et de l'autre l'utopie. &#187; Le travail de l'utopie ou de la conversion utopique, c'est justement de mettre en question gr&#226;ce &#224; un processus de d&#233;sinvestissement l'ordre &#233;tabli qui para&#238;t aller de soi. Mais surtout, pour r&#233;pliquer aux ennemis de l'utopie, il faut accorder une sp&#233;cificit&#233; &#224; l'utopie : il faut penser que c'est une m&#233;thode sp&#233;cifique d'appr&#233;hender le social historique. Ainsi Martin Buber, dans son livre Chemins en utopie, essaie de montrer que la r&#233;volution jacobine a pens&#233; qu'on pouvait transformer l'histoire par l'Etat ; &#224; l'inverse, les grands utopistes ont pens&#233; qu'on pouvait transformer l'histoire par la soci&#233;t&#233; civile, c'est-&#224;-dire par une lutte contre ce qui avait prise sur la soci&#233;t&#233;, &#224; savoir le capital, l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e est donc celle d'une r&#233;g&#233;n&#233;rescence du tissu social qui permet d'entra&#238;ner un d&#233;p&#233;rissement de tout ce qui a port&#233; atteinte &#224; la libert&#233;, &#224; l'&#233;galit&#233; et la fraternit&#233;, pour reprendre la devise r&#233;publicaine. De m&#234;me chez Ernst Bloch, il y a toute une probl&#233;matique ontologique de l'utopie. L'utopie surgit de l'inach&#232;vement de l'&#234;tre qui tend &#224; s'accomplir. La mani&#232;re donc de lutter contre le sens vulgaire de l'utopie, c'est non seulement de rapporter celui-ci &#224; l'ordre dominant, mais de montrer qu'il y a une pluralit&#233; d'&#233;laboration conceptuelle qui constitue l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'est-ce qui motive selon vous cette extr&#234;me tension, ce climat de haine parfois, dans le d&#233;bat d'id&#233;es autour de l'utopie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inconsciemment ou non, nous sommes sous l'emprise de deux grands discours anti-utopiques : le discours qui est n&#233; en 1840, presque contemporain de la R&#233;volution de 1848 et de l'&#233;crasement sanglant de l'insurrection ouvri&#232;re, qui voit un Sudre, par exemple dans L'Histoire du communisme, dire sans vergogne : &#171; Je pose la plume et je prends les armes pour aller &#233;craser l'utopie. &#187; Ce discours court jusqu'&#224; la commune de Paris et apr&#232;s. Et puis au XXe si&#232;cle, il y a une reprise de ce courant par l'identification totalement abusive de l'utopie au totalitarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que la critique du totalitarisme engendre la haine de l'utopie ne manque pas d'ailleurs de poser probl&#232;me, historiquement. Dans le cas du stalinisme par exemple, le totalitarisme s'est &#233;difi&#233; sur la destruction de tout ce qui avait un parfum, un relent ou une qualit&#233; d'utopie. Donc, ce ne fut pas le totalitarisme qui engendrait l'utopie, mais bien plut&#244;t c'est le totalitarisme qui a liquid&#233; l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut &#234;tre bien conscient de ces deux foyers de haine de l'utopie qui sont &#224; distinguer d'un tout autre mouvement historique apparu au sein de la constellation utopique. Les grandes utopies se sont r&#233;v&#233;l&#233;es dans le sillage de la R&#233;volution fran&#231;aise (Quinet disait magnifiquement : &#171; La R&#233;volution fran&#231;aise nous a rendu la foi en l'impossible &#187;). Or on observe que ces utopies ont suscit&#233; des dissidences : par rapport &#224; la triade Saint-Simon Fourier, Owen, on peut nommer les dissidents, Pierre Leroux, D&#233;jacque, William Morris. C'est ainsi que s'est constitu&#233; un nouvel esprit utopique, qui a essay&#233; d'int&#233;grer certains des arguments contre l'utopie pour sauver l'utopie, en un mouvement critique de l'utopie sur elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans la for&#234;t luxuriante de l'utopie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, chez un utopiste &#224; part comme William Morris, la question de la singularit&#233; va prendre une forme des plus originale : dans cette &#171; &#232;re de repos &#187; post-r&#233;volutionnaire, la singularit&#233; de chaque membre de cette soci&#233;t&#233; se manifeste par un surnom qui est comme une condensation de ses qualit&#233;s singuli&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au XXe si&#232;cle, la pens&#233;e de l'utopie, chez Bloch, Buber, Levinas, se d&#233;tache compl&#232;tement d'un certain unanimisme, ou d'une attraction de l'Un, mais essaie au contraire de donner une impulsion nouvelle au pluralisme et au divers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans ce retour aux sources de l'utopie politique du XIXe si&#232;cle que vous pratiquez, il est une r&#233;f&#233;rence constante, c'est celle que vous faites &#224; Pierre Leroux, sans doute &#8211; pr&#233;cisez-vous &#8211;, l'inventeur du mot socialisme. En r&#233;instaurant constamment notre relation dans le lieu de la socialit&#233;, dans l'humain, l'utopie resterait donc d&#233;positaire d'une d&#233;finition solidaire de l'humanit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, pour Pierre Leroux, la grande triade des utopistes du XIXe si&#232;cle (Saint-Simon, Fourier, Owen) manifeste le passage de la domination &#224; un autre type de relations entre les hommes qui est l'Association pens&#233;e comme non-domination. Je serais tent&#233; d'ajouter &#224; votre question, par r&#233;f&#233;rence &#224; &#201;douard Glissant, solidaire et solitaire. Il me para&#238;t tr&#232;s important de pr&#233;server ce sens de la singularit&#233; pour lequel, contrairement aux id&#233;es re&#231;ues, l'utopie a le plus grand souci (&#224; travers la diversit&#233; des passions chez Fourier, par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon rapport &#224; Leroux est complexe, car il date des ann&#233;es 1970, alors que nous &#233;tions en plein structuralisme, avec de l'autre c&#244;t&#233; l'althuss&#233;risme, et o&#249; l'utopie ne pouvait &#234;tre consid&#233;r&#233;e tout au plus que comme un sympt&#244;me. Il m'a fallu des &#233;claireurs pour me rep&#233;rer dans la for&#234;t luxuriante des utopies. Parmi les penseurs du XXe si&#232;cle, il y a eu Marcuse, Benjamin, Ernst Bloch, E. P. Thompson...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au XIXe si&#232;cle, Leroux m'a &#233;t&#233; pr&#233;cieux d'une part par ce tr&#232;s beau livre La Gr&#232;ve de Samarez o&#249; il d&#233;crit un certain nombre d'utopies et le mouvement qui les constitue, et puis dans une lettre que j'ai publi&#233;e dans les Cahiers de marxologie de Maximilien Rubel, &#171; La Lettre au Docteur Deville &#187; qui est tr&#232;s &#233;clairante sur le mouvement utopique au XIXe si&#232;cle. J'oserais dire que d'une certaine mani&#232;re il serait souhaitable de substituer ce texte de Leroux &#224; l'opuscule d'Engels qui a toujours eu des cons&#233;quences extr&#234;mement n&#233;fastes quant &#224; l'approche de l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est tr&#232;s int&#233;ressant chez Leroux, par rapport &#224; l'utopie, c'est qu'il essaie de rendre compte de l'aurore utopique des ann&#233;es 1830 &#224; partir de la formule r&#233;publicaine (pour la libert&#233;, ce serait Fourier ; pour l'&#233;galit&#233;, Saint-Simon ; pour la fraternit&#233;, Owen). En cela, il diversifie le paysage utopique du XIXe si&#232;cle. Par ailleurs, il s'est ralli&#233; au saint-simonisme en sortant du lib&#233;ralisme, en devenant un proph&#232;te saint-simonien durant une p&#233;riode courte d'un an, avant d'en &#234;tre un dissident, ne tol&#233;rant pas un certain nombre de pratiques, et notamment le climat extr&#234;mement anti-d&#233;mocratique qui r&#233;gnait chez les saint-simoniens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leroux est donc &#224; la fois un penseur de l'utopie et un dissident de l'utopie &#224; laquelle il reproche son unit&#233;isme, c'est-&#224;-dire de ne penser une alt&#233;rit&#233; politique et sociale qu'&#224; partir d'une seule dimension de l'humain et non pas &#224; partir de la totalit&#233; des dimensions de l'humain. Et dernier point, si l'on fait travailler la pens&#233;e de Leroux (&#171; le g&#233;nial Leroux &#187;, disait Marx) par rapport &#224; Maine de Biran pour lequel il avait beaucoup d'admiration, on s'aper&#231;oit que chez Leroux il y a toute une pens&#233;e neuve de la passivit&#233;, c'est-&#224;-dire une mani&#232;re de d&#233;construire le sujet cart&#233;sien tel qu'il &#233;tait pens&#233; au XIXe si&#232;cle. Gr&#226;ce &#224; cette pens&#233;e, on aboutit &#224; un socialisme non autoritaire, compl&#233;mentaire de sa pens&#233;e de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'humain utopique, le temps et la &#171; cit&#233; divis&#233;e &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous faites v&#244;tre, semble-t-il, une part existentielle, du v&#233;cu, &#233;trang&#232;re au savoir, et donc &#224; l'intentionnalit&#233; de la ph&#233;nom&#233;nologie husserlienne. Cette part existentielle ant&#233;rieure &#224; toute r&#233;flexivit&#233; est-elle le lieu de l'humain utopique, en tant qu'il &#233;chappe &#224; un unique rapport &#224; soi (le fameux principe d'identit&#233; de la philosophie) ? Est-ce cela qui motive ce titre donn&#233; &#224; ce second volume : &#171; L'homme est un animal utopique &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le titre est bien s&#251;r de facture aristot&#233;licienne, avec l'ambition d'ajouter une dimension aux deux d&#233;finitions d'Aristote. Mais en r&#233;alit&#233;, j'aurais pu appeler le livre &#171; L'humain utopique &#187; en reprenant les termes de Levinas. Ce qui me para&#238;t tout &#224; fait essentiel chez Levinas, c'est cette id&#233;e que la pens&#233;e n'est pas n&#233;cessairement savoir, que la pens&#233;e peut &#234;tre autrement que savoir, sans pour autant &#234;tre croyance. Et c'est &#224; cette pens&#233;e autrement que savoir qu'il rattache l'&#233;preuve de la proximit&#233; &#224; l'autre. Il ouvre ainsi toute une r&#233;gion d'intelligibilit&#233; et aussi de pratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si quelqu'un nous a enseign&#233; &#224; faire jouer les formules aristot&#233;liciennes, c'est bien Levinas. Je prends la premi&#232;re : l'homme est un &#234;tre de langage. Son id&#233;e est qu'il faut &#233;tendre cette d&#233;finition jusqu'au livre, puisque la pens&#233;e de Levinas, c'est d'accorder au livre une place qui ne lui a pas &#233;t&#233; reconnue dans l'&#233;conomie de l'&#234;tre. Et c'est par l'interpr&#233;tation du livre que se manifeste l'inspiration qui, dans la probl&#233;matique de Levinas, donne naissance &#224; l'homme comme animal proph&#233;tique. Dans une perspective de la s&#233;cularisation, il me semble que l'on peut reprendre le m&#234;me mouvement et consid&#233;rer que c'est dans l'inspiration qui se manifeste au moment de l'interpr&#233;tation que l'homme peut appara&#238;tre comme un animal utopique. Voil&#224; pour la premi&#232;re extension.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me extension que n'envisage pas Levinas, c'est que si l'homme est un animal politique, sa particularit&#233; est donc qu'il est capable d'&#233;difier une polis, autrement dit une certaine forme de multiplicit&#233; qui r&#233;siste &#224; l'Un. Or il n'y a pas d'&#233;dification possible d'une cit&#233;, s'il n'y a pas l'id&#233;e de la bonne cit&#233;. Dans ce rapport, se croisent n&#233;cessairement l'id&#233;e d'animal politique et celle d'animal utopique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dernier point, Levinas a per&#231;u chez Ernst Bloch un v&#233;ritable &#171; tremblement de terre &#187; philosophique. Il a per&#231;u en effet une v&#233;ritable r&#233;volution par rapport &#224; Heidegger : &#224; savoir qu'&#224; partir de Bloch, il ne s'agit plus de penser le temps &#224; partir de la mort, qui fonctionnerait comme un ma&#238;tre absolu, et qui serait le ma&#238;tre du sens, mais qu'il faut penser la mort &#224; partir du temps. Le temps est donc orient&#233; vers l'avenir, orient&#233; vers l'autre, ce qui est susceptible de donner sens &#224; la mort, ou tout au moins de la subordonner &#224; une dimension autre, la d&#233;dicace &#224; l'avenir. Quelque chose de tr&#232;s fort appara&#238;t alors chez Levinas, surtout qu'il attache beaucoup d'importance, comme Bloch d'ailleurs, &#224; la question de la faim : le Dasein n'est plus &#224; ce moment-l&#224; un &#234;tre-pour-la-mort mais peut &#234;tre d&#233;fini de par cette r&#233;volution comme un &#234;tre-pour-l'utopie, dans ce croisement de l'avenir et de l'autre, comme un &#234;tre susceptible de conna&#238;tre une de ses plus hautes possibilit&#233;s, la conversion utopique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Du point de vue de la philosophie politique, le fait de lier la critique de la politique &#224; la question de l'utopie, n'est-ce pas mettre en tension d&#233;mocratie et utopie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le volume que j'ai consacr&#233; au projet d'une philosophie politique critique, j'insiste pour signifier qu'il s'agit d'une philosophie politique critico-utopique. Contrairement &#224; la doxa lib&#233;rale qui a cours, je consid&#232;re en effet que la d&#233;mocratie et l'utopie ne sont pas deux univers s&#233;par&#233;s, ni antagonistes. Ces derni&#232;res d&#233;cennies &#8211; c'est cela qu'on a essay&#233; de nous enseigner &#8211;, il y aurait eu la phase de l'utopie, qui aurait correspondu &#224; Mai 68, puis nous serions sortis de cet &#171; infantilisme &#187; pour acc&#233;der &#224; la maturit&#233; avec la d&#233;mocratie. Or je pense que cela est totalement inexact, indigent philosophiquement et politiquement. Il faut au contraire, pour nous, penser les rapports possibles entre d&#233;mocratie et utopie. Autrement dit, il faut d'un c&#244;t&#233; d&#233;mocratiser l'utopie (comme Leroux l'a fait au XIXe si&#232;cle), en r&#233;introduisant dans le champ de l'utopie tout ce qui tient d'une pens&#233;e radicale de la libert&#233; dans la d&#233;mocratie, mais il faut aussi d'un autre c&#244;t&#233; &#171; utopianiser &#187; la d&#233;mocratie. Gr&#226;ce &#224; ce mouvement d'utopianisation (le terme n'est pas tr&#232;s beau, il est de Cabet), on peut &#233;viter tout d'abord cette voie sans issue qui correspond &#224; l'id&#233;e que la d&#233;mocratie ne peut exister que sous le signe de la mod&#233;ration. On peut aussi nourrir cette id&#233;e que la d&#233;mocratie (qui est contre l'Etat), si l'on en croit les &#171; Fran&#231;ais modernes &#187; (et le jeune Marx), ne peut vivre, ne peut avoir de vivacit&#233; que si justement elle regarde au-del&#224; d'elle-m&#234;me. C'est du c&#244;t&#233; de l'utopie qu'il y a cet au-del&#224; qui peut donner sens et orientation &#224; la d&#233;mocratie vers la communaut&#233; politique &#224; venir, communaut&#233; non &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La conversion utopique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans le rapport utopie-d&#233;mocratie, on discerne une aporie. Mais les apories ne sont pas n&#233;cessairement infructueuses : il s'agit de savoir comment on peut penser ensemble l'utopie comme association et la d&#233;mocratie comme division. Il y a l&#224; une tension qui peut &#234;tre extr&#234;mement f&#233;conde. A ce propos, je pense toujours &#224; ce tr&#232;s beau texte de Nicole Loraux sur la cit&#233; grecque (La Cit&#233; divis&#233;e), &#224; ce qu'elle appelait le lien de la division.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans L'homme est un animal utopique, vous vous placez, dites-vous, sur le chemin de l'&#233;veil, et un &#233;veil psychique. A cet &#233;gard, vous n'h&#233;sitez pas &#224; parler de &#171; conversion utopique &#187;. Pourquoi cette mise en relation de ces termes de conversion et d'utopie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme de &#171; conversion utopique &#187; peut surprendre. Par l&#224;, je voulais tenter une approche de l'utopie. Je souhaitais trouver une autre voie que les d&#233;finitions du dictionnaire de l'utopie, qui ne sont jamais que des d&#233;finitions en ext&#233;riorit&#233; : description d'un pays imaginaire, ou d'un gouvernement id&#233;al qui procure le bonheur &#224; ces habitants, ou d'un projet de soci&#233;t&#233; parfaite ou tendant &#224; la perfection...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis enquis d'une voie autre pour cr&#233;er un rapport d'inh&#233;rence au mouvement m&#234;me de l'utopie, ou &#224; l'utopie en tant que mouvement, susceptible d'entra&#238;ner une adh&#233;sion &#224; ce passage &#224; l'utopie. Au fond, il s'est agi pour moi de rejoindre les attitudes, les conduites, les affects de celles et ceux qui choisissent la voie de l'utopie. D'o&#249; ce terme de conversion qui dans mon esprit n'a pas de connotation religieuse, mais qui indique ce changement de l'esprit, cette &#171; m&#233;tamorphose de l'&#226;me &#187;, si l'on veut, pour reprendre le terme grec de metanoia. Par cette insistance sur ce changement qu'est la conversion utopique, je voulais signaler d'abord qu'il s'agit d'un processus, d'un mouvement dynamique. L'utopie, c'est un d&#233;placement du r&#233;el ou par rapport au r&#233;el. La conversion utopique doit attirer l'attention sur un virage. Car il y a un double mouvement qui se met en place : un d&#233;sinvestissement de l'ordre existant, &#233;tabli, et qui est suivi d'un nouvel investissement, non pas d'un nouvel ordre, mais d'un &#234;tre-au-monde diff&#233;rent, et d'un &#234;tre ensemble au monde diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective ph&#233;nom&#233;nologique, on observe une particularit&#233; dans l'&#339;uvre de Levinas. Ce dernier accorde, quoi qu'on en pense, beaucoup de place &#224; l'utopie, comme l'indiquent ses rapports avec Ernst Bloch et Martin Buber. Particularit&#233; en effet, car il s'agit d'une reprise de l'utopie pens&#233;e sous le signe de ce que les ph&#233;nom&#233;nologues appellent l'&#233;poch&#232;, c'est-&#224;-dire la mise entre parenth&#232;ses qui va bien au-del&#224; de la suspension du jugement. Dans le cas de l'utopie, il s'agirait pr&#233;cis&#233;ment d'une mise entre parenth&#232;ses de l'ordre social historique. On ne peut concevoir l'utopie sans cette mise entre parenth&#232;ses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre figure possible de la conversion utopique, c'est ce que j'appelle l'image dialectique de Walter Benjamin. Ces deux d&#233;marches, de Levinas et de Benjamin, ont une finalit&#233; commune : sortir du sommeil dogmatique et atteindre l'&#233;veil. Eveil multiple, &#233;veil psychique, mythique, mais aussi historique et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais ainsi, par contraste, attirer l'attention sur la pr&#233;gnance de l'ordre &#233;tabli, ou d'un &#233;tablissement. Visant par l&#224; cette institution d'un espace et d'un temps d&#233;termin&#233;s dans lesquels se d&#233;roulent nos vies quotidiennes, et qui en tant que telles constituent ou paraissent constituer un ordre. Ordre qui nous para&#238;t de par sa pr&#233;sence permanente comme ind&#233;passable, insurmontable. Cet &#233;tat de fait entra&#238;ne &#224; mon sens un dogmatisme pratique et un dogmatisme qui est en m&#234;me temps ontologique. Comme si nous identifions cet ordre quotidien, ordinaire, &#224; l'&#234;tre m&#234;me. Et pourquoi dogmatisme ? Parce que je reviens au sens grec du terme dogme : ce qui convient, ce qui para&#238;t bon, ce qui para&#238;t aller de soi. L'ordre &#233;tabli, identifi&#233; &#224; l'&#234;tre, para&#238;t effectivement aller de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me de cet ordre &#233;tabli, c'est que si probl&#232;me il y a, il ne fait jamais probl&#232;me, puisque tout va de soi. Or, tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment, la mise entre parenth&#232;ses de l'ordre social historique, c'est une rupture avec ce que j'appellerais ce dogmatisme ontologique, ce dogmatisme froid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m&#233;rite comparaison chez Walter Benjamin avec cette premi&#232;re d&#233;marche de mise entre parenth&#232;ses de l'ordre &#233;tabli, c'est ce qu'il appelle l'arr&#234;t, qui est une dialectique &#224; l'arr&#234;t. Non pas la dialectique comme mouvement, r&#233;solution des contradictions et rel&#232;ve des contradictions pour passer &#224; une solution de ces contradictions, mais une dialectique qui conna&#238;t l'arr&#234;t. Et dans cet arr&#234;t se construit, se cristallise une &#171; constellation satur&#233;e de tensions &#187;, o&#249; appara&#238;t l'image dialectique. Cette image est le produit de l'&#233;veil par rapport &#224; l'image de r&#234;ve, laquelle est ambigu&#235; et reste toujours expos&#233;e &#224; retomber dans le mythe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces deux figures possibles de la conversion utopique, une diff&#233;rence : chez Levinas, c'est la dimension &#233;thique qui l'emporte, alors que chez Benjamin, c'est la dimension politique. Mais ces deux mouvements vont &#233;galement vers l'&#233;veil. L'un par une mise entre parenth&#232;ses qui est sinon un arr&#234;t tout au moins une suspension, et l'autre par l'image dialectique qui surgit, fulgurante, gr&#226;ce &#224; un arr&#234;t de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La r&#233;publique contre la d&#233;mocratie</title>
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&lt;p&gt;Source : http://laguerredelaliberte.free.fr/... C'est l&#224; surtout que l'on vit, dans ce supr&#234;me effort de la R&#233;volution pour fonder, qu'elle ne pouvait &#234;tre qu'un proph&#232;te, qu'elle mourrait dans le d&#233;sert et sans voir la terre promise. Michelet Ainsi, la libert&#233; a le sort de toutes les autres choses humaines ; elle c&#232;de au temps qui d&#233;truit tout, &#224; l'ignorance qui confond tout, au vice qui corrompt tout, et &#224; la force qui &#233;crase tout. Marat *** De 1848 date l'id&#233;alisme r&#233;publicain (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://laguerredelaliberte.free.fr/rev2/rev2.php&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://laguerredelaliberte.free.fr/...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_185 spip_documents spip_documents_left' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf_rev2art5.pdf' arial-label=&#034;&#034; type=&#034;application/pdf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.svg&amp;taille=64&amp;1779436338' alt='' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/pdf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/pdf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est l&#224; surtout que l'on vit, dans ce supr&#234;me effort de la R&#233;volution pour fonder, qu'elle ne pouvait &#234;tre qu'un proph&#232;te, qu'elle mourrait dans le d&#233;sert et sans voir la terre promise.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Michelet&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ainsi, la libert&#233; a le sort de toutes les autres choses humaines ; elle c&#232;de au temps qui d&#233;truit tout, &#224; l'ignorance qui confond tout, au vice qui corrompt tout, et &#224; la force qui &#233;crase tout.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Marat&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De 1848 date l'id&#233;alisme r&#233;publicain avec son cort&#232;ge de principes : la croyance au progr&#232;s, l'attente de la R&#233;publique universelle, l'anticl&#233;ricalisme et le suffrage universel comme panac&#233;e. Tout cela a &#233;t&#233; fix&#233; par Flaubert dans le personnage du pharmacien Homais, conflit vivant d'un id&#233;al avec sa propre caricature. On oublie cependant que le r&#233;gime r&#233;publicain, mis en place durablement autour des ann&#233;es 1880, est le r&#233;sultat d'un compromis conservateur et qu'il est n&#233;, non pas dans le sang des tenants et des privil&#233;gi&#233;s d'un r&#233;gime ant&#233;rieur, mais dans celui de la r&#233;volution m&#234;me surprise en son &#233;lan. La Commune vaincue et r&#233;prim&#233;e permet non seulement aux r&#233;publicains de se s&#233;parer d&#233;finitivement du mouvement r&#233;volutionnaire et de sa tradition, mais d'instituer une r&#233;publique d'ordre, en fermant les conflits autour de la question sociale et d&#233;mocratique qui, depuis la R&#233;volution fran&#231;aise, n'avaient cess&#233; de contester sa l&#233;gitimit&#233;. Aussi, pas plus que la R&#233;volution fran&#231;aise ne peut se r&#233;duire &#224; la d&#233;ch&#233;ance de l'Ancien R&#233;gime, elle ne peut s'identifier &#224; l'av&#232;nement de la r&#233;publique repr&#233;sentative sinon par le fait d'une illusion r&#233;trospective propre &#224; la propagande r&#233;publicaine actuelle. En effet, si la R&#233;volution fran&#231;aise pose le principe moderne de la politique d&#233;mocratique, celui-ci appara&#238;t d'embl&#233;e dans sa forme conflictuelle ; la question centrale &#233;tant celle de l'admission &#233;gale de tous au nouveau pouvoir politique. La question de la libert&#233; politique est r&#233;volutionnaire d&#232;s ses origines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En posant la volont&#233; g&#233;n&#233;rale du peuple au fondement de la souverainet&#233; et donc des lois et des institutions politiques, la R&#233;volution fran&#231;aise s'annonce d&#232;s ses d&#233;buts par un acte sans pr&#233;c&#233;dent : la fondation de la libert&#233;. Prolongeant l'inversion d&#233;j&#224; op&#233;r&#233;e dans sa critique de la religion, le jeune Marx saisira dans sa puret&#233; la rupture qui s'op&#232;re avec la R&#233;volution et ce dont elle est imm&#233;diatement porteuse : &#171; la D&#233;mocratie est l'&#233;nigme r&#233;solue de toutes les constitutions &#187; car la constitution, constamment ramen&#233;e &#224; son v&#233;ritable fondement, &#171; appara&#238;t alors pour ce qu'elle est vraiment &#224; savoir un libre produit de l'homme &#187;[1]. Par le fait m&#234;me que la constitution se trouve ramen&#233;e &#224; ce qui constamment la produit, le d&#234;mos et son agir libre, la R&#233;volution s'ouvre sur la question de la politique d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, bien que la chose publique soit d&#233;clar&#233;e l'affaire de tous, la souverainet&#233; se trouve d&#233;l&#233;gu&#233;e &#224; une Assembl&#233;e nationale charg&#233;e de fonder le nouvel ordre politique et de gouverner le peuple en son nom. Se d&#233;veloppe donc d'embl&#233;e la contradiction d'un pouvoir r&#233;sidant dans le peuple, mais dont il ne peut faire usage si celui-ci se trouve d&#233;l&#233;gu&#233; &#224; ses repr&#233;sentants, seuls &#224; m&#234;me d'exercer pleinement la libert&#233; politique en son nom. Dans le cours de la R&#233;volution, la libert&#233; politique nouvellement acquise va cristalliser un ensemble de conflits, la question centrale &#233;tant de savoir si la source du pouvoir r&#233;side dans l'assembl&#233;e ou dans le peuple, dans les repr&#233;sentants ou les repr&#233;sent&#233;s, dans les gouvernants ou les gouvern&#233;s. D&#232;s lors, soit le peuple se retire de la sc&#232;ne politique soit il conserve son pouvoir qui est alors n&#233;cessairement un droit &#224; la r&#233;sistance ou le pouvoir en r&#233;serve de la r&#233;volution. Aussi, d&#232;s le d&#233;but de la R&#233;volution fran&#231;aise le nouveau pouvoir l&#233;gislatif, en tant que pouvoir de repr&#233;sentation, va se trouver contest&#233; par l'aspiration du peuple &#224; une participation g&#233;n&#233;rale au pouvoir politique. Assur&#233; que la participation ne devient r&#233;elle que par la d&#233;cision et la d&#233;lib&#233;ration de tous, le peuple, dans son combat r&#233;volutionnaire contre l'Ancien r&#233;gime, va se saisir directement de sa libert&#233; politique d&#233;veloppant spontan&#233;ment, &#224; travers les sections et les soci&#233;t&#233;s populaires, des organes nouveaux de d&#233;mocratie directe. Entre l'ancien &#201;tat en voie de d&#233;sint&#233;gration et le nouvel &#201;tat en formation, apparaissaient les formes d'un pouvoir politique directement exerc&#233;, contestation &#224; la fois de l'un et de l'un et de l'autre. Ainsi nous nous trouvons, au sein m&#234;me de la R&#233;volution fran&#231;aise, en pr&#233;sence de deux conceptions de la libert&#233; politique, le principe repr&#233;sentatif et l'aspiration &#224; la d&#233;mocratie directe, ces deux principes &#224; la fois diff&#233;rents et contradictoires sont n&#233;s en m&#234;me temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie directe f&#251;t, dans la France de 1789, le r&#233;sultat inattendu, en grande partie spontan&#233;, de la r&#233;volution elle-m&#234;me[2]. Les districts, qui devinrent par la suite les fameuses quarante-huit sections de la commune de Paris, naquirent du manque de corps populaires d&#251;ment constitu&#233;s pour l'&#233;lection de repr&#233;sentants et pour l'envoi de d&#233;put&#233;s aux &#201;tats g&#233;n&#233;raux. Paris fut donc d&#233;coup&#233; en soixante districts qui devaient servir d'assembl&#233;es primaires pour d&#233;signer les &#233;lecteurs qui, r&#233;unis en assembl&#233;es &#233;lectorales, devaient choisir &#224; leur tour les d&#233;put&#233;s du Tiers. Cependant les assembl&#233;es de districts d&#233;pass&#232;rent rapidement leur simple r&#244;le &#233;lectoral, affirmant que la souverainet&#233; r&#233;sidait dans le peuple assembl&#233;, et d&#233;velopp&#232;rent l'exigence d'une Municipalit&#233; librement &#233;lue. &#192; la faveur de la crise de Juillet et sous l'impulsion de la mobilisation populaire, tandis que les districts se transform&#232;rent imm&#233;diatement en corps autonomes, s'organisait, &#224; partir d'eux, une Municipalit&#233; insurrectionnelle qui devait d&#233;boucher le 25 Juillet sur une Assembl&#233;e des repr&#233;sentants de la Commune devant administrer provisoirement Paris et pr&#233;parer un plan d'administration municipal. Non seulement la municipalit&#233; acquit le droit de faire ses lois, nommer ses magistrats, d&#233;tenir une milice, mais les districts, dont elle &#233;tait l'&#233;manation, tendaient au gouvernement direct, exercice sans interm&#233;diaire par le peuple de ses droits souverains. Lorsque l'Assembl&#233;e Constituante adopta en Juin 1790 la charte municipale de Paris, les quarante-huit sections, qui remplac&#232;rent les districts, furent l&#233;galement r&#233;duites &#224; des circonscriptions &#233;lectorales r&#233;unies pour voter et devant se s&#233;parer apr&#232;s le scrutin. Mais l&#224; aussi, elles s'&#233;loignent de leur d&#233;finition, de simples organismes &#233;lectoraux elles se constitu&#232;rent, par un effet de leur propre volont&#233;, en municipalit&#233;s autonomes. En d&#233;finitive, les sections constituaient la v&#233;ritable Commune de Paris capable de s'imposer aux autorit&#233;s parisiennes comme &#224; l'Assembl&#233;e nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sections n'&#233;taient pas les seuls organes par lesquels s'affirmait une forme nouvelle de gouvernement. &#192; c&#244;t&#233;, se d&#233;veloppaient un grand nombre de clubs et de soci&#233;t&#233;s spontan&#233;ment form&#233;s, les soci&#233;t&#233;s populaires, dont les seuls buts &#233;taient, pour reprendre les paroles de Robespierre, &#171; d'instruire, d'&#233;clairer leurs concitoyens sur les vrais principes de la constitution et de r&#233;pandre une lumi&#232;re sans laquelle la constitution ne serait pas capable de survivre &#187;. La survivance de la Constitution d&#233;pendait en effet de &#171; l'esprit public &#187; qui, lui-m&#234;me, n'existait que &#171; dans les Assembl&#233;es o&#249; les citoyens [pouvaient] s'occuper en commun de ces questions d'int&#233;r&#234;t public, en m&#234;me temps que des int&#233;r&#234;ts les plus chers de la patrie &#187;. Pour Robespierre, cet esprit public s'identifie avec l'esprit r&#233;volutionnaire. Si les clubs et les soci&#233;t&#233;s &#233;taient &#171; le fondement m&#234;me de la libert&#233; &#187; et permettaient le recrutement en leur sein d'un &#171; tr&#232;s grand nombre d'hommes qui un jour nous remplaceront &#187;, leur d&#233;veloppement constituait aussi une arme dans la lutte incessante qui opposait les autorit&#233;s l&#233;gales et les sections autour de la question de la souverainet&#233;. Aussi, chaque fois que les autorit&#233;s l&#233;gales tendaient &#224; r&#233;duire les sections &#224; un r&#244;le purement &#233;lectif en supprimant par exemple la permanence de leurs assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales, se d&#233;veloppait &#224; travers la constitution des soci&#233;t&#233;s populaires et des clubs un nouveau moyen d'action. Assurant la continuit&#233; des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales, elles r&#233;pondaient &#224; cette id&#233;e &#171; que le peuple se r&#233;unisse et il r&#232;gne, (&#8230;) il n'y a point de milieu pour lui entre se r&#233;unir et r&#233;gner ou &#234;tre opprim&#233; &#187;. Bien plus, en &#233;tant ouvertes aux citoyens d'autres sections, aux &#233;trangers et aux citoyens passifs, elles offraient une base plus large &#224; la souverainet&#233; populaire et doublaient, &#224; strictement parler, les sections. De fait, il ne se passa pas un jour sans r&#233;unions publiques, c'est-&#224;-dire sans que le peuple soit souverain ou magistrat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'entente sur l'unit&#233; de la Commune &#233;tait g&#233;n&#233;rale, elle laissait toutefois place &#224; des d&#233;saccords profonds sur la fa&#231;on dont celle-ci devait exercer sa souverainet&#233;. Face aux repr&#233;sentants de la Municipalit&#233; pr&#234;ts &#224; confisquer &#224; leur profit la souverainet&#233; de la Commune, la majorit&#233; des sections se montrait pr&#234;te &#224; exercer directement cette souverainet&#233;, sans &#233;prouver le besoin d'un corps interm&#233;diaire entre elle et l'administration municipale : les citoyens n'avaient-ils pas la possibilit&#233; de se r&#233;unir dans le cadre pr&#233;cis&#233;ment des sections qui tissaient entre elles des relations permanentes. En fait un conflit permanent les opposa aux tenants d'un r&#233;gime repr&#233;sentatif qui auraient pu affirmer avec Brissot : &#171; Telle est la marche des Peuples libres : Lorsqu'ils ont d&#233;pos&#233; leurs pouvoirs entre les mains de leurs repr&#233;sentants, ils ne savent plus qu'ob&#233;ir (&#8230;). &#192; travers des expressions telles que &#171; l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale de la Commune dans ses diff&#233;rentes sections &#187; ou &#171; la Commune d&#233;lib&#233;rante dans chacune de ses sections &#187;, les sections signifiaient pourtant clairement leur opposition &#224; l'id&#233;e de repr&#233;sentants qui, une fois &#233;lus, seraient ind&#233;pendants de leurs &#233;lecteurs et habilit&#233;s &#224; traduire seuls la volont&#233; g&#233;n&#233;rale. Tenues par la crainte de voir &#233;merger une nouvelle aristocratie ou un nouveau despotisme, les sections d&#233;veloppaient donc l'id&#233;e qu'accorder &#224; des repr&#233;sentants une confiance inconditionnelle et une libert&#233; d'action illimit&#233;e revenait &#224; se donner, non pas des agents, mais des ma&#238;tres. Aussi, au cours des conflits qui surgirent &#224; tout instant s'affirma la conception de mandataires par opposition &#224; celle de repr&#233;sentants. Selon cette conception, les mandataires ne devaient disposer, par d&#233;finition, que d'un mandat particulier pour un objet nettement sp&#233;cifi&#233;. Mais le mandat ne devait pas seulement &#234;tre limit&#233; dans son contenu comme dans le temps, il devait &#234;tre aussi imp&#233;ratif. Selon cette conception, les mandataires devaient donc rester sous la d&#233;pendance &#233;troite et constante de leurs commettants, leur capacit&#233; d'initiative et de d&#233;lib&#233;ration devant &#234;tre sinon inexistante du moins largement contr&#244;l&#233;e. C'est au nom de ce droit de contr&#244;le et de surveillance que les sections d&#233;fendirent et pratiqu&#232;rent largement l'exercice de la censure et de la r&#233;vocation sur leurs diff&#233;rents d&#233;l&#233;gu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, les sections tendaient d&#232;s le d&#233;but vers des formes de gouvernement autonomes. Les citoyens y exer&#231;aient directement leur souverainet&#233; dans le cadre d'assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales, r&#233;guli&#232;rement organis&#233;es, avec un pr&#233;sident, un vice-pr&#233;sident et un secr&#233;taire-greffier, tous &#233;lus pour une dur&#233;e d&#233;termin&#233;e mais constamment r&#233;&#233;ligibles. Les r&#233;unions donnaient lieu &#224; des d&#233;lib&#233;rations qui aboutissaient &#224; une d&#233;cision prise sous la forme d'un arr&#234;t&#233;, port&#233; &#224; la connaissance du public par voie d'affichage et transmis aux autres sections et aux autorit&#233;s l&#233;gales par une d&#233;putation. Incarnant le pouvoir souverain, confondant en elles tous les pouvoirs, civil et militaire, l&#233;gislatif et ex&#233;cutif, les sections se voulaient non seulement d&#233;lib&#233;rantes, mais agissantes, appliquant elles-m&#234;mes leurs d&#233;cisions. Tr&#232;s vite elles s'&#233;taient dot&#233;es de comit&#233;s qui, sous des noms divers, devaient assurer l'exp&#233;dition des affaires g&#233;n&#233;rales, jouant ainsi le r&#244;le d'organes d'ex&#233;cution des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales. Ces comit&#233;s voyaient leurs t&#226;ches r&#233;parties entre diff&#233;rents commissaires fr&#233;quemment renouvel&#233;s par souci de ne pas laisser se former un groupe de dirigeants professionnels. La situation des comit&#233;s &#233;tait toutefois devenue rapidement ambigu&#235; puisqu'ils remplissaient le double r&#244;le d'agents d'ex&#233;cution des autorit&#233;s municipales et des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales des sections. Par ailleurs, tissant des liens permanents entre elles et les diff&#233;rentes soci&#233;t&#233;s, elles multipliaient les d&#233;lib&#233;rations concernant les probl&#232;mes de politique g&#233;n&#233;rale. Par une voie in&#233;vitable, les sections devaient empi&#233;ter sans cesse sur le pouvoir municipal et central, se justifiant par leur qualit&#233; de fraction de souverains[3].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; travers les sections, les clubs et les soci&#233;t&#233;s, le mouvement populaire s'&#233;tait constitu&#233; des organes gr&#226;ce auxquels tout pouvait &#234;tre discut&#233; et d&#233;cid&#233; sans interm&#233;diaire. De plus, spontan&#233;ment, des moyens in&#233;dits avaient &#233;t&#233; d&#233;couverts pour coordonner le mouvement populaire et assurer une unit&#233; d'action entre ces formes diverses d'organisations politiques. Tels furent la correspondance et la fraternisation en temps de crise. La correspondance, qui avait pour charge d'assurer la communication permanente des d&#233;lib&#233;rations et des arr&#234;t&#233;s entre les diff&#233;rents organes, &#233;tait l'arme par laquelle se constituait l'unit&#233; politique du mouvement populaire et le concert d'action dans la poursuite de la r&#233;volution. Ce souci d'assurer une coordination au mouvement populaire ne concernait pas seulement Paris, il s'&#233;tait tr&#232;s vite impos&#233; comme une n&#233;cessit&#233; &#224; l'&#233;chelle de la nation. Par le syst&#232;me d'affiliation qui liait les soci&#233;t&#233;s entre elles, une correspondance incessante se d&#233;roulait tandis que le syst&#232;me de la f&#233;d&#233;ration assurait un lien permanent entre les diff&#233;rentes communes. L&#224; aussi et de fa&#231;on assez inattendue, le principe f&#233;d&#233;ratif n'apparut sur le devant de la sc&#232;ne que gr&#226;ce aux efforts d'organisation spontan&#233;e du Peuple lui-m&#234;me, qui en fit la d&#233;couverte sans m&#234;me en conna&#238;tre le v&#233;ritable nom. Des communes s'&#233;tant constitu&#233;es &#224; l'exemple de Paris dans toute la France, le besoin de se f&#233;d&#233;rer autour de la Commune de Paris se fit rapidement sentir. Ce mouvement, que l'Assembl&#233;e nationale consacra &#224; travers la f&#234;te de la f&#233;d&#233;ration du 14 juillet 1790, &#233;tait un moyen d'unification essentiel et s'av&#233;ra d&#233;cisif lors des grandes journ&#233;es insurrectionnelles[4]. &#192; ceux qui d&#233;fendaient le gouvernement repr&#233;sentatif en arguant que le peuple fran&#231;ais ne pouvait &#234;tre r&#233;uni dans un m&#234;me espace, le mouvement populaire montrait qu'il pouvait exercer directement sa souverainet&#233; &#224; l'&#233;chelle d'un territoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'&#233;tant ainsi dot&#233; de multiples organes de gouvernement direct, le peuple devait, par une tendance in&#233;luctable, opposer &#224; la pr&#233;tendue souverainet&#233; de l'Assembl&#233;e parlementaire, sa v&#233;ritable souverainet&#233; s'exer&#231;ant directement l&#224; o&#249; il &#233;tait rassembl&#233;, dans ses sections, ses communes et ses soci&#233;t&#233;s populaires. Non seulement il faisait pression sur l'Assembl&#233;e et la contr&#244;lait par un syst&#232;me permanent d'adresses, de p&#233;titions et de d&#233;putations, mais le peuple &#233;tait naturellement port&#233; &#224; reprendre l'exercice de la souverainet&#233; lorsqu'il estimait ses droits trahis par les mandataires. Au nom du &#171; droit de r&#233;sistance &#224; l'oppression &#187;, il se mettait alors en &#233;tat d'insurrection afin de dicter pleinement sa volont&#233; &#224; l'Assembl&#233;e nationale et d'exercer directement les pouvoirs qui lui &#233;taient de la sorte retir&#233;s[5]. Les journ&#233;es de juillet et d'octobre 89 avaient d&#233;j&#224; inaugur&#233; le comportement r&#233;volutionnaire puisque la souverainet&#233; de l'Assembl&#233;e s'&#233;tait vue, d&#232;s le d&#233;but, doubl&#233;e par la souverainet&#233; du peuple tout court. Mais progressivement, avec l'augmentation des dangers et la faiblesse croissante de l'Assembl&#233;e dans le combat r&#233;volutionnaire, on assistait &#224; une mont&#233;e en puissance de la pression populaire. Les journ&#233;es insurrectionnelles des 20 juin et 10 Ao&#251;t 1792, aboutissant &#224; la d&#233;ch&#233;ance de la royaut&#233; et &#224; la convocation d'une nouvelle assembl&#233;e constituante, la Convention, d&#233;sormais &#233;lue au suffrage universel[6], constitu&#232;rent, de ce point de vue un tournant d&#233;cisif. En effet, non seulement les citoyens passifs d&#233;j&#224; arm&#233;s entr&#232;rent massivement dans les sections, mais la Commune insurrectionnelle fit la preuve qu'elle &#233;tait le seul pouvoir efficace pour mener le combat r&#233;volutionnaire. Le pouvoir populaire avec ses propres organes politiques avait sauv&#233; la patrie en an&#233;antissant la repr&#233;sentation nationale. D&#233;sormais la future Convention &#233;tait plac&#233;e sous la tutelle du gouvernement populaire et sous le coup de l'&#233;meute[7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une appr&#233;ciation positive de l'&#233;volution de la R&#233;volution fran&#231;aise montre que l'Assembl&#233;e participait &#224; peine aux &#233;v&#232;nements les plus importants. Les diff&#233;rents gouvernements qui se sont succ&#233;d&#233; subissaient ainsi de fa&#231;on croissant la pression du mouvement populaire, des sections tout comme des soci&#233;t&#233;s populaires, et ceci &#224; un degr&#233; tel pour la Convention qu'aucun gouvernement d'aucune forme n'aurait pu l'admettre. En effet, la R&#233;volution fran&#231;aise s'ouvrant par une situation de crise du pouvoir dans laquelle s'engouffre toute la soci&#233;t&#233; politique, son cours m&#234;me est incompr&#233;hensible sans la mobilisation autonome et parall&#232;le des masses populaires, qu'il s'agisse des paysans se levant pour br&#251;ler les titres f&#233;odaux ou du petit peuple des villes s'armant et venant faire pression sur les nouvelles assembl&#233;es de notables &#224; peine constitu&#233;es. Des journ&#233;es de Juillet &#224; la chute de l'Ancien r&#233;gime, de la d&#233;ch&#233;ance de la royaut&#233; au suffrage universel, aucun de ces moments n'est concevable sans la pression du mouvement populaire et ses &#233;lans d'organisation autonome. Par l&#224;, la R&#233;volution fran&#231;aise ne marque pas seulement le passage du peuple du n&#233;ant &#224; l'existence politique, mais, par la volont&#233; de ce dernier d'exercer le pouvoir politique, elle s'ouvre sur la question de la d&#233;mocratie et sur la nature du pouvoir &#224; refonder. Aussi, lorsque reprenant l'interpr&#233;tation lib&#233;rale, le marxisme f&#238;t plus tard de la bourgeoisie le sujet historique de la R&#233;volution, il ignorait non seulement que cette bourgeoisie, aux int&#233;r&#234;ts divers et contradictoires, n'&#233;tait pas unifi&#233;e mais qu'elle &#233;tait elle aussi emport&#233;e par un imaginaire politique propre. L'interpr&#233;tation de la dynamique r&#233;volutionnaire devient en effet incompr&#233;hensible si l'on ne prend pas en compte le fait qu'il y a plusieurs r&#233;volutions dans la R&#233;volution et que, comme l'a montr&#233; Furet, c'est l'irruption des masses populaires sur la sc&#232;ne politique qui transforme la forme et le contenu de la politique, son arbitrage &#233;tant devenu essentiel pour les diff&#233;rents groupes qui pr&#233;tendent acc&#233;der au pouvoir. D&#232;s lors, on ne saurait conclure que la R&#233;volution r&#233;sulte d'un projet historique de la bourgeoisie, car les groupes bourgeois qui s'avancent sur le devant de la sc&#232;ne agissent dans une situation qu'ils ne dominent pas ; &#171; (&#8230;) la vacance du pouvoir cr&#233;&#233;e par l'effondrement de la monarchie, d'abord, la mobilisation des masses populaires, ensuite, qui interdit de fixer la formule d'un nouveau pouvoir distinct du peuple, leur d&#233;robent les rep&#232;res du l&#233;gitime et de l'ill&#233;gitime, du r&#233;el et de l'imaginaire, du possible et du d&#233;sirable &#187;[8] Comment jugerait-on, au demeurant, que la R&#233;volution est l'&#339;uvre de la bourgeoisie alors que les principes dont celle-ci se r&#233;clamera plus tard sont &#233;tablis en 1790, ann&#233;e o&#249; la R&#233;volution n'en est qu'&#224; sa premi&#232;re phase. Quinet observe &#224; propos de la nuit du 4 ao&#251;t : &#171; La grande puissance de nivellement qui poussait de loin la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, et que rien ne pouvait arr&#234;ter, eut alors son d&#233;nouement. Resta le probl&#232;me de la libert&#233;, c'est-&#224;-dire la difficult&#233; tout enti&#232;re &#187;[9E. Quinet, La r&#233;volution, t. I, septi&#232;me &#233;dition, Paris, 1887, p.119.]. Or, le probl&#232;me de la libert&#233; ne fait qu'un avec le probl&#232;me du pouvoir. Aussi Quinet pr&#233;cise : &#171; Ainsi tout &#233;tait facile, tout s'accomplissait de soi-m&#234;me, tant que l'on ne touchait pas au pouvoir. Les choses, les lieux, les souvenirs, les int&#233;r&#234;ts, les privil&#232;ges, les parent&#233;s et les hostilit&#233;s de race, les idiomes m&#234;mes, tout c&#233;dait. Mais le jour m&#234;me o&#249; l'on voulut la libert&#233; politique, tout changea et l'on sembla se mesurer avec l'impossible &#187;[10E.Quinet, Ibid., p.119.]. Les groupes et les hommes politiques qui se succ&#232;dent dans le cours m&#234;me de la r&#233;volution sont confront&#233;s &#224; la disparition d'un ordre &#224; la fois politique, social, culturel et pris dans la n&#233;cessit&#233; de refonder un pouvoir politique qui ne pourra d&#233;sormais plus se faire sans le peuple. Ils sont donc emport&#233;s par un &#171; imaginaire politique &#187; qui les lie plus ou moins aux int&#233;r&#234;ts du peuple, pris entre la n&#233;cessit&#233; d'allier le peuple &#224; la R&#233;volution tout en restant effray&#233;s par ses d&#233;bordements. De fait, la R&#233;volution fran&#231;aise n'ob&#233;it pas &#224; une m&#233;canique, elle est faite de r&#233;sistances, n&#233;gociations, de concessions forc&#233;es qui accompagnent &#224; toutes ses &#233;tapes la pouss&#233;e et l'approfondissement du mouvement r&#233;volutionnaire. Il reste que les hommes et les groupes qui se sont succ&#233;d&#233; au pouvoir, emport&#233;s et effray&#233;s &#224; la fois par l'&#233;lan r&#233;volutionnaire, ont pass&#233; leur temps &#224; vouloir &#171; arr&#234;ter &#187; la R&#233;volution. &#192; la suite des monarchiens, des feuillants, puis des girondins, Robespierre, qui a pourtant assis sa puissance sur la d&#233;fense de la d&#233;mocratie directe des sections et des soci&#233;t&#233;s, d&#233;sirera lui aussi mettre un terme &#224; la R&#233;volution. Le Robespierre victorieux de l'&#233;t&#233; 1793 est un politique d&#233;chir&#233; entre la Convention et les sections. Au printemps, il a r&#233;ussi &#224; &#233;vincer les Girondins en consentant et en se servant du coup de force des sections parisiennes, mais l'homme ador&#233; des sectionnaires parisiens leur imposera le silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, Robespierre n'eut pas plus t&#244;t pris le pouvoir en 1793, qu'il changea de cap et brisa &#171; l'instrument qui avait si bien servi &#187;.[11] Quelques mots suffisent sur la fin de ces premiers organes d'une d&#233;mocratie qui ne devait jamais &#234;tre. Tandis qu'en septembre Danton obtenait la suppression de la permanence des assembl&#233;es de section en &#233;change de l'indemnisation des membres des comit&#233;s r&#233;volutionnaires, la loi des suspects du 17 septembre soustrayaient ces derniers au contr&#244;le des sections pour les subordonner au Comit&#233; de s&#251;ret&#233; g&#233;n&#233;rale, d&#233;sormais charg&#233;s de listes des suspects et des mandats d'arr&#234;t. De m&#234;me, la loi du 14 frimaire (4 d&#233;cembre) qui organisait le gouvernement r&#233;volutionnaire, allait interdire &#171; tout congr&#232;s ou r&#233;union centrale &#233;tablis (&#8230;) par les soci&#233;t&#233;s populaires, sous quelque d&#233;nomination que ce soit &#187;, &#171; comme subversifs de l'unit&#233; d'action du gouvernement et tendant au f&#233;d&#233;ralisme &#187;. Conform&#233;ment &#224; la politique suivie par le gouvernement jacobin au pouvoir, les sections furent transform&#233;es en organes du gouvernement et en instruments de terreur. Progressivement, ce sont tous les pouvoirs constitu&#233;s qui furent soumis aux deux comit&#233;s de gouvernement, tandis que la chute des factions (arrestation des H&#233;bertistes et Indulgents en mars) allaient se traduire par une &#233;puration de la Commune de Paris, bastion des sans-culottes. Comme le souligne Arendt : &#171; les m&#233;thodes employ&#233;es pour les liquider &#233;taient si simples, si ing&#233;nieuses, que presque rien de v&#233;ritablement nouveau ne fut d&#233;couvert au cours des nombreuses r&#233;volutions qui devaient suivre le grand exemple de la R&#233;volution Fran&#231;aise &#187;[12H. Arendt, Essai sur la R&#233;volution, Gallimard, Paris, 1953, p.364.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le moment de la Terreur comme syst&#232;me de gouvernement cristallisa l'ensemble des conflits qui avaient travers&#233; la R&#233;volution et qui avaient particip&#233; &#224; donner &#224; celle-ci un cours si particulier. Parmi ces conflits, il y avait les probl&#232;mes naissants de la question sociale qui venaient envahir la lutte de la R&#233;publique pour sa survie, l'existence d'une dualit&#233; des pouvoirs, la lutte des groupes politiques pour le monopole du pouvoir, et enfin le d&#233;veloppement d'une id&#233;ologie r&#233;volutionnaire derri&#232;re laquelle se posait le probl&#232;me du pouvoir r&#233;volutionnaire. L'ensemble de ces &#233;l&#233;ments r&#233;v&#233;l&#232;rent l'ab&#238;me qui s&#233;parait ceux qui avaient fait la R&#233;volution et qui, par celle-ci, avaient acc&#233;d&#233; aux affaires publiques et la conception qui traversait le peuple de ce que la R&#233;volution pouvait et devait faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cours de la r&#233;volution, parmi les pr&#233;occupations essentielles du peuple proprement dit figurait au premier plan, ce bonheur dont Saint-Just, avec raison, affirmait qu'il &#233;tait une id&#233;e neuve en Europe. Un regard jet&#233; sur les derni&#232;res ann&#233;es de la R&#233;volution suffit en effet pour saisir la difficult&#233; dans laquelle se trouvait le gouvernement montagnard et en particulier le futur gouvernement r&#233;volutionnaire. &#192; Saint-Just, qui avait affirm&#233; :&#171; Les malheureux sont les puissances de la terre, ils ont le droit de parler en ma&#238;tre aux gouvernants qui les n&#233;gligent &#187;, r&#233;pondaient, comme en &#233;cho, les exigences croissantes et de plus en plus pressantes du peuple quant &#224; sa situation sociale. On demandait aux membres du gouvernement, &#224; travers adresses et p&#233;titions, de se souvenir que &#171; seuls les pauvres l'avaient aid&#233; &#187; et qu'on souhaitait maintenant &#171; commencer &#224; b&#233;n&#233;ficier des fruits &#187; de la R&#233;volution. En r&#233;sum&#233;, le peuple, organis&#233; en dehors de l'Assembl&#233;e nationale, informait ses repr&#233;sentants que la &#171; R&#233;publique doit assurer &#224; chaque individu les moyens de sa subsistance &#187; et que la premi&#232;re t&#226;che du gouvernement &#233;tait de supprimer la mis&#232;re par l'exercice de la loi. Aussi, durant l'&#233;t&#233; 1793, &#224; l'apog&#233;e de la crise et de l'agitation parisienne, les sans-culottes qui avaient soutenu les Montagnards dans leur lutte contre les Girondins, leur parlaient effectivement en ma&#238;tre et demandaient par la voie des Enrag&#233;s les lin&#233;aments d'une &#233;conomie dirig&#233;e. Or, comme l'a soulign&#233; Quinet, qui voyait dans la Terreur moins le signe d'une audace extr&#234;me que celui d'une crainte : rien ne caract&#233;risait plus les autorit&#233;s r&#233;volutionnaires que leur esprit de timidit&#233; en mati&#232;re de r&#233;volution sociale. &#192; sa fa&#231;on, Marx ne dira pas autre chose lorsqu'il soulignera que la Convention, repr&#233;sentant pourtant le maximum de volont&#233; politique, ne voulut pas toucher aux fondements de la soci&#233;t&#233;. Captive en effet d'une parfaite &#171; illusion politique &#187;, elle r&#234;vait d'une R&#233;publique spartiate sur les bases d'une soci&#233;t&#233; civile moderne qu'elle entendait lib&#233;rer par ailleurs. Aussi le 9 Thermidor, en marquant la lib&#233;ration de la soci&#233;t&#233; et de ses int&#233;r&#234;ts, est, comme il l'a bien vu, la revanche de la soci&#233;t&#233; sur cette illusion. Il reste que, si s'&#233;tait progressivement affirm&#233;, &#224; travers le mouvement sans-culotte, un puissant groupe de pression des pauvres, la R&#233;volution avait aussi donn&#233; au Peuple sa premi&#232;re le&#231;on sur &#171; l'id&#233;e et le go&#251;t de la libert&#233; publique &#187;[13H. Arendt, Ibid.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution fran&#231;aise avait donn&#233; lieu d&#232;s ses d&#233;buts &#224; la coexistence d'un pouvoir politique, l'Assembl&#233;e nationale et la Commune de Paris. Plus pr&#233;cis&#233;ment se dessinait &#224; travers cette dualit&#233; le conflit entre deux conceptions politiques. Selon la premi&#232;re, les repr&#233;sentants sont compris comme &#233;tant ceux qui deviennent pour une p&#233;riode limit&#233;e les dirigeants nomm&#233;s de ceux qui les &#233;lisent. La repr&#233;sentation signifie alors que les votants remettent leur pouvoir et que le vieil adage &#171; tout le pouvoir r&#233;side dans le peuple &#187; n'est vrai qu'au jour de l'&#233;lection. La deuxi&#232;me conception cherchait au contraire &#224; abolir cette distinction entre gouvernants et gouvern&#233;s et d&#233;fendait l'acc&#232;s du peuple au gouvernement, refusant que celui-ci soit le privil&#232;ge de quelques uns. Il s'agissait de d&#233;fendre une repr&#233;sentation dirig&#233;e et contr&#244;l&#233;e en permanence par l'action directe de la population d&#233;veloppant ses propres organes de d&#233;lib&#233;ration, de d&#233;cision, d'action et pr&#234;te &#224; tout moment &#224; ressaisir sa souverainet&#233;. Outre le fait que le syst&#232;me repr&#233;sentatif se trouvait de la sorte vid&#233; de sa substance, cette conception contenait les germes d'un nouveau type d'organisation politique, d'un syst&#232;me qui permettrait au Peuple d'exercer en partage le pouvoir. Cette tension n'&#233;chappait &#224; personne, comme au baron Malouet qui avait lanc&#233; cet avertissement &#224; la Constituante : &#171; Vous avez voulu rapprocher intimement le peuple de la &#171; souverainet&#233; &#187; et vous lui en donnez continuellement la tentation sans en lui conf&#233;rer l'exercice. Je ne crois pas cette vue saine. Vous affaiblissez les pouvoirs supr&#234;mes par la d&#233;pendance o&#249; vous les avez mis d'une abstraction &#187;[14Cit&#233; par Gu&#233;rin, op. cit., p.20.]. Dans le cours m&#234;me de la R&#233;volution, c'est la deuxi&#232;me conception qui s'&#233;tait impos&#233;e. Non seulement les formes de d&#233;mocratie directe qui avaient &#233;t&#233; l'initiative de notables dans le cadre des districts tombaient progressivement aux mains d'un pouvoir toujours plus populaire, mais l'Assembl&#233;e nationale &#233;tait tenue, sous les coups d'une surench&#232;re continuelle, &#224; partager son pouvoir avec la rue. Telle &#233;tait la situation de la Convention au paroxysme de la crise, durant l'&#233;t&#233; 1793, lorsque les sans-culottes, non contents de lui disputer son pouvoir, exigeaient d'&#233;tendre jusqu'&#224; elle le principe de la d&#233;mocratie directe par le contr&#244;le permanent des d&#233;put&#233;s et leur r&#233;vocabilit&#233;. On sait comment Robespierre, d&#233;sireux d'organiser la souverainet&#233; &#171; d'une mani&#232;re &#233;galement &#233;loign&#233;e des temp&#234;tes de la d&#233;mocratie absolue et de la perfide tranquillit&#233; du syst&#232;me repr&#233;sentatif &#187;[15Ibid., p.20.], r&#233;solut ce conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette dualit&#233; des pouvoirs et li&#233;e intimement &#224; elle, s'ajouta la lutte des hommes et des groupes politiques entre eux. Les factions, qui jou&#232;rent un r&#244;le si d&#233;sastreux dans la R&#233;volution fran&#231;aise avant de devenir &#171; les racines de tout le syst&#232;me continental des partis &#187;[16H. Arendt, op. cit.] avaient leur origine dans l'Assembl&#233;e. Dans cette lutte entre les factions parlementaires, il devint essentiel pour ces derni&#232;res de dominer toutes les autres, la seule fa&#231;on d'y arrivait consistant &#224; tenter d'organiser les masses en dehors de l'Assembl&#233;e pour la terroriser par une pression exerc&#233;e de l'ext&#233;rieur. Nul, dans cette lutte n'avait d&#233;velopp&#233; une intelligence tactique comme Robespierre ; il avait compris que toute position de pouvoir devait &#234;tre dissimul&#233;e et qu'il fallait ne point se fixer en un lieu &#233;tabli mais combiner, autant qu'il &#233;tait possible la position de l'Assembl&#233;e, celle du club et celle de la rue. Le club des Jacobins avait certes toujours &#233;t&#233; un club pour d&#233;put&#233;s, mais il avait de surcro&#238;t rapidement jou&#233; le r&#244;le de soci&#233;t&#233; m&#232;re dans le syst&#232;me d'affiliation des soci&#233;t&#233;s entre elles. Il constitua de la sorte un centre d'impulsion incontournable, en apparaissant d&#232;s 1790 comme l'&#339;il du peuple contr&#244;lant l'Assembl&#233;e. Le moyen de dominer l'Assembl&#233;e &#233;tait donc de s'infiltrer dans les soci&#233;t&#233;s populaires et de les prendre en main, en d&#233;clarant que, de toutes les factions parlementaires, seule celle des Jacobins &#233;tait v&#233;ritablement r&#233;volutionnaire. Cependant, cette lutte des factions, qui avait toujours &#233;t&#233; pr&#233;sente, prit un tour d&#233;cisif &#224; partir de 1793[17Cf., Michelet, Histoire de la R&#233;volution fran&#231;aise, Vol. 1, Gallimard, Paris, 1952, p.1009.], ann&#233;e o&#249;, le peuple disparaissant de la sc&#232;ne publique, la R&#233;volution perd son grand ressort populaire au profit des minorit&#233;s activistes et o&#249;, &#224; la faveur de cette disparition, le pouvoir r&#233;volutionnaire va pouvoir se recomposer &#224; travers la soci&#233;t&#233; des Jacobins[18.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, l'opposition entre la Commune et le gouvernement se traduisit par le conflit entre le peuple et un appareil de pouvoir centralis&#233; qui, sous pr&#233;texte de repr&#233;senter la souverainet&#233; de la nation, privait en r&#233;alit&#233; le peuple de son pouvoir et, par la suite, se devait de pers&#233;cuter tous les faibles organes de pouvoir spontan&#233; que la R&#233;volution avait fait na&#238;tre. En effet, les soci&#233;t&#233;s dont chacune comportait une structure de pouvoir ind&#233;pendant avec une tendance tr&#232;s nette au f&#233;d&#233;ralisme, constituaient clairement un danger pour le pouvoir centralis&#233; de l'&#201;tat. Ces organes devaient donc &#234;tre supprim&#233; parce que, de part leur existence m&#234;me, ils lui faisaient concurrence. D&#233;sormais, l'organisation du gouvernement r&#233;volutionnaire signifiait qu'il ne pouvait y avoir dans la soci&#233;t&#233; un autre centre d'action et d'opinion publique que le club des Jacobins, l'activit&#233; des soci&#233;t&#233;s et des sections ne devant plus consister qu'&#224; espionner, d&#233;noncer et, en d&#233;finitive, travailler pour le compte d'un pouvoir centralis&#233;. Contre le pouvoir des soci&#233;t&#233;s et des sections, Robespierre invoquait maintenant &#171; la grande soci&#233;t&#233; populaire du Peuple fran&#231;ais entier &#187;, rejoignant Couthon qui d&#233;clarait qu'aussi longtemps que les soci&#233;t&#233;s existeraient, &#171; il ne pouvait y avoir d'opinion unifi&#233;e &#187;. La lutte de la faction jacobine en vue du pouvoir a pris deux aspects : &#171; th&#233;oriquement c'&#233;tait l&#224; le combat d'une opinion publique unifi&#233;e, une &#171; volont&#233; g&#233;n&#233;rale &#187;, contre l'esprit public , la diversit&#233; inh&#233;rente &#224; la libert&#233; d'opinion et de parole ; pratiquement ce f&#251;t le conflit de pouvoir du Parti et des int&#233;r&#234;ts qui &#233;taient les siens contre la &#171; chose publique &#187;, le bien public &#187;[19H. Arendt, op. cit.]. D&#232;s lors, le peuple fran&#231;ais unifi&#233; ne pouvait exister que par la repr&#233;sentation de la Convention, tandis que la Convention &#233;tait elle-m&#234;me soumise aux Comit&#233;s, tenant entre leurs mains le pouvoir centralis&#233; indivisible de la nation fran&#231;aise. Par l&#224; f&#251;t bris&#233;e l'ambition politique du peuple telle qu'elle s'&#233;tait traduite dans les soci&#233;t&#233;s et la vie des sections, de sorte que quand ce sera au tour des Jacobins de perdre la partie dans la lutte incessante des factions entre elles, le peuple restera indiff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 ) Bien que le gouvernement de la Terreur constitue un tournant dans la R&#233;volution Fran&#231;aise, il serait cependant erron&#233; de le saisir comme un simple d&#233;rapage ou une rupture, car il ne prend son sens que par l'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire qui s'est &#233;panouie &#224; travers la R&#233;volution et en constitue le trait d&#233;cisif. En effet, si la R&#233;volution fran&#231;aise est le moment de la d&#233;couverte de la politique et de la formation de l'esprit d&#233;mocratique moderne, elle est aussi celui o&#249;, suivant le mot de Marx, s'&#233;panouit l'illusion de la politique. Avec la R&#233;volution fran&#231;aise se forme la repr&#233;sentation d'une soci&#233;t&#233; qui trouve son unit&#233; dans la sph&#232;re politique, incarnation de la communaut&#233; des hommes et de l'&#233;mancipation universelle. Cependant, cette illusion d'une soci&#233;t&#233; id&#233;alement accord&#233;e &#224; elle-m&#234;me s'alimente &#224; un foyer pr&#233;cis : la repr&#233;sentation d'un peuple trouvant son unit&#233; dans l'&#233;galit&#233; et son identit&#233; dans la nation ; &#171; c'est par la folle affirmation de l'unit&#233; ou mieux de l'identit&#233; du peuple que se constitue l'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire &#187;[20C. Lefort, op. cit., p.143.]. Cette id&#233;ologie ne peut elle-m&#234;me se comprendre sans le probl&#232;me auquel se trouve confront&#233;e la R&#233;volution : tandis que la question du fondement du pouvoir et de l'ordre social se diffuse, l'entr&#233;e massive du peuple sur la sc&#232;ne politique et sa pr&#233;tention &#224; participer au pouvoir politique, interdit de penser cette fondation en dehors de la volont&#233; du peuple. L'id&#233;ologie r&#233;volutionnaire s'&#233;panouit donc dans le cours m&#234;me de la R&#233;volution et la fa&#231;onne par l'effet d'un nouveau syst&#232;me de l&#233;gitimit&#233; qui implique l'identification du pouvoir et du peuple. Aussi, ce principe unique et incontest&#233; va &#234;tre incarn&#233; par des hommes et des groupes qui s'en approprient successivement la l&#233;gitimit&#233; en donnant lieu, dans le conflit qui les oppose, &#224; un &#171; v&#233;ritable d&#233;cha&#238;nement de la repr&#233;sentation &#187;. Pr&#233;dominante fut aussi &#171; la fonction qu'exerce dans cette situation le jacobinisme comme id&#233;ologie d'int&#233;gration et de compensation &#187;[21Ibid., p.135.]. En effet, dans l'id&#233;ologie jacobine, le peuple ne para&#238;t &#234;tre conforme &#224; son essence qu'&#224; la condition de se distinguer des masses populaires existantes, de se montrer acteur et l&#233;gislateur. En d'autres termes, l'id&#233;e du peuple implique celle d'une op&#233;ration incessante dont il serait l'auteur et qui le ferait accoucher de lui-m&#234;me. Comme le dira sinistrement Billaud-Varenne, &#233;voquant la difficult&#233; d'&#233;tablir la d&#233;mocratie dans une nation qui a longtemps langui dans les fers : &#171; Il faut pour ainsi dire recr&#233;er le peuple qu'on veut rendre &#224; la libert&#233; &#187;[22Cit&#233; par C. Lefort, ibid., p.106.]. Derri&#232;re cette tendance funeste &#224; id&#233;aliser le peuple, se camoufle la volont&#233; terrible de nier l'existence des hommes qui le composent effectivement pour parler et agir en son nom, pour s'approprier sa volont&#233;[23.]. Cette id&#233;ologie ne repr&#233;sentait pas l'esprit r&#233;volutionnaire mais l'&#233;touffait ; elle d&#233;nier toutes capacit&#233;s politique &#224; un peuple qui, accabl&#233; par la mis&#232;re, avait pourtant &#233;t&#233; au-dessus de lui-m&#234;me et avait donn&#233; une sup&#233;riorit&#233; de force &#224; tous les partis auxquels il s'&#233;tait associ&#233;. Dans leur orgueilleuse pr&#233;tention &#224; d&#233;tenir le savoir et le pouvoir, les Jacobins r&#233;tablissent en d&#233;finitive la vieille notion de l'autorit&#233;. Convaincus que seuls ils peuvent sauver le peuple et le forcer &#224; &#234;tre libre, ils ne songent jamais &#224; sonder ses aspirations et &#224; le consulter. C'est contre cette tendance &#224; l'id&#233;alisme et au mysticisme que s'&#233;l&#232;vera Camille Desmoulins lorsqu'il affirmera que la libert&#233; n'est pas un dieu inconnu : &#171; Nous combattons pour d&#233;fendre des biens, dont elle met sur-le-champ en possession ceux qui l'invoquent &#187;[24Cit&#233; par C. Lefort, op. cit., p.103.]. Les Fragments sur les institutions r&#233;publicaines que Saint-Just se propose de pr&#233;senter &#224; la Convention en 1794, expriment, &#224; travers la recherche d'une solution &#224; l'aporie de la Terreur, ce refus d'un gouvernement du peuple par le peuple. Ici la recherche de l'unit&#233; r&#233;publicaine par le fa&#231;onnement des m&#339;Surs gr&#226;ce aux institutions ne laisse aucune place &#224; l'exercice de la libert&#233; politique. La question de la participation du peuple au pouvoir, probl&#232;me central de la R&#233;volution, dispara&#238;t dans le mod&#232;le d'une soci&#233;t&#233; fig&#233;e dans ses institutions : &#171; (&#8230;) la libert&#233; du peuple est dans sa vie priv&#233;e, ne la troublez point, ne troublez que les ingrats et que les m&#233;chants. Que le gouvernement ne soit pas une puissance pour le citoyen, qu'il soit pour lui un ressort d'harmonie, qu'il ne soit une force que pour prot&#233;ger cet &#233;tat de simplicit&#233;, contre la force m&#234;me &#187;[25Saint-Just, &#339;uvres compl&#232;tes, Gallimard, Paris, 2004, p.1090-1091.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution fran&#231;aise fit &#233;merger &#224; la fois le principe moderne de la politique d&#233;mocratique et les probl&#232;mes essentiels qui en d&#233;coulent. L'opposition &#224; l'ancien r&#233;gime posa imm&#233;diatement la question d'une admission &#233;gale de tous au pouvoir politique. Elle laissait ainsi la place &#224; un conflit entre deux conceptions oppos&#233;es du pouvoir politique : sous sa forme repr&#233;sentative ou sous sa forme directe. Finalement, il s'av&#233;ra que la R&#233;publique n'arriva &#224; contenir les &#233;lans de d&#233;mocratie directe qu'en la d&#233;truisant. De son c&#244;t&#233;, le mouvement r&#233;volutionnaire s'&#233;tait montr&#233; quant &#224; lui incapable de transformer les organes spontan&#233;s de la d&#233;mocratie (sections et les soci&#233;t&#233;s populaires) en institutions durables et en principes d'une constitution politique nouvelle. L'esprit r&#233;volutionnaire qui avait anim&#233; le combat contre l'ancien r&#233;gime et avait permis l'&#233;tablissement d'une R&#233;publique fut ainsi le premier &#224; &#234;tre an&#233;anti[26&#171; Il para&#238;t s'en suivre, malheureusement, que rien ne menace plus p&#233;rilleusement les r&#233;sultats de la r&#233;volution (&#8230;) que l'esprit qui en a permis l'obtention &#187;. Cf. Arendt, op. cit.].Ceci n'a rien de paradoxal si l'on consid&#232;re que ces structures de pouvoir, surgies spontan&#233;ment, ne constituaient pas seulement un instrument efficace dans le combat r&#233;volutionnaire, mais portaient en germes une forme nouvelle de gouvernement. D&#232;s leur existence, les sections et les soci&#233;t&#233;s populaires eurent &#224; lutter &#224; la fois contre les survivances possibles d'un &#201;tat d'ancien r&#233;gime et contre un nouvel &#201;tat en formation tendant &#224; porter au pouvoir de nouveaux groupes politiques. Elles furent donc en insurrection permanente contre la d&#233;possession de la souverainet&#233; du peuple et contre l'autonomisation des affaires publiques dans un &#201;tat qui se retournerait contre elles. Car la libert&#233; politique n'accepte pas de demi-mesure : elle est l'exercice entier du gouvernement ou rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thermidor, bien avant 1848, marque ainsi le premier divorce entre le peuple r&#233;volutionnaire et la R&#233;publique. Outre le sentiment d'une r&#233;volution vol&#233;e, s'affirme en effet l'id&#233;e que &#171; la R&#233;publique n'appartient pas au peuple par pr&#233;destination &#187;[27.]. Ceci la R&#233;volution l'avait montr&#233; &#224; un double point de vue. D'une part, la R&#233;publique s'&#233;tait raffermie temporairement en se rattachant au seul principe de gouvernement capable de lui assurer une p&#233;rennit&#233; : le peuple &#233;tant incapable de se gouverner, la pouvoir ne peut &#234;tre exerc&#233; qu'en son nom. D'autre part, une fois an&#233;antie la libert&#233; politique du peuple, ce sont toutes ses aspirations sociales formul&#233;e dans le cours de la R&#233;volution qui tendaient &#224; &#234;tre refoul&#233;es. En s'instituant contre la d&#233;mocratie, la R&#233;publique &#233;cartait non seulement le gouvernement de tous mais surtout le gouvernement des pauvres. Le peuple se trouvait donc r&#233;duit par le pouvoir &#224; l'&#233;tat de pl&#232;be, de masse mis&#233;reuse, au comportement politique violent, irrationnel et anarchique. Apr&#232;s Thermidor, une fois le peuple priv&#233; de sa souverainet&#233;, le mouvement r&#233;volutionnaire va se r&#233;orienter de fa&#231;on privil&#233;gi&#233;e vers la question sociale. &#192; travers les &#233;meutes et les insurrections de 1795 se dessine l'id&#233;e que la R&#233;volution fran&#231;aise n'aurait &#233;t&#233;, comme le dira Babeuf, qu'une guerre d&#233;clar&#233;e entre patriciens et pl&#233;b&#233;iens, entre riches et pauvres. La question sociale donnait maintenant les motifs cach&#233;s de l'&#233;chec r&#233;volutionnaire. On conna&#238;t la post&#233;rit&#233; de cette analyse au XIXe si&#232;cle sur le mouvement r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dominique Caboret&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1]K. Marx, Critique du droit politique h&#233;g&#233;lien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2]Pour cet aspect de la R&#233;volution fran&#231;aise on peut se r&#233;f&#233;rer &#224; Maurice Genty, L'apprentissage de la citoyennet&#233;, Paris 1789-1795, &#201;ditions sociales, Paris, 1987 ; Daniel Gu&#233;rin, Bourgeois et bras nus 1793-1795, Gallimard, Paris, 1973 et Albert Soboul, Les Sans-culottes en l'an II, Mouvement populaire et gouvernement r&#233;volutionnaire (1793-1794), Gallimard, Paris, 1973.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3]Se saisissant des probl&#232;mes de police, bienfaisance, d'instruction, etc., les sections &#233;largissaient sans cesse leurs pr&#233;rogatives. Certaines n'h&#233;sit&#232;rent pas, par exemple, &#224; &#233;mettre des assignats, c'est-&#224;-dire &#224; d&#233;velopper une v&#233;ritable monnaie sectionnaire. De la sorte, non seulement elles se faisaient les relais z&#233;l&#233;s des directives gouvernementales, mais poussaient sans cesse la Municipalit&#233; et l'Assembl&#233;e nationale vers de nouvelles initiatives. Tel f&#251;t pr&#233;cis&#233;ment le cas pour les mesures de terreur et de salut public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4]Ainsi les &#171; f&#233;d&#233;r&#233;s &#187; de Province, venus assister &#224; la f&#234;te de la F&#233;d&#233;ration du 14 juillet 1792, s'unirent spontan&#233;ment au mouvement sectionnaire parisien pour renverser la Royaut&#233;. De m&#234;me au printemps 1793, dans la lutte contre la majorit&#233; girondine de l'Assembl&#233;e Nationale, l'id&#233;e d'une f&#233;d&#233;ration des communes de France, sous l'&#233;gide de la Commune parisienne, surgit &#224; nouveau et un Comit&#233; de correspondance avec les 44 000 municipalit&#233;s de France se mit en place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5]Le proc&#233;d&#233; &#233;tait d'une efficacit&#233; redoutable. Une section convoquait les d&#233;l&#233;gu&#233;s des autres sections pour une r&#233;union commune, tenue g&#233;n&#233;ralement &#224; l'&#201;v&#234;ch&#233;. Ainsi se constituait un comit&#233; insurrectionnel qui pouvait se substituer &#224; la Municipalit&#233; r&#233;guli&#232;re et dictait ses volont&#233;s &#224; l'Assembl&#233;e nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6]L'&#233;chec d'une premi&#232;re insurrection le 20 juin conduit avec l'aide de la province r&#233;volutionnaire &#224; l'insurrection le 10 ao&#251;t, couronnement de toute une agitation patriotique contre la trahison. Le refus de l'Assembl&#233;e nationale de se prononcer sur la d&#233;ch&#233;ance du Roi rendit in&#233;luctable la pr&#233;paration de l'insurrection du 10 ao&#251;t, &#224; la fois par les sections envahies de citoyens passifs qui faisaient pression et par les f&#233;d&#233;r&#233;s. Les commissaires &#233;lus par les diff&#233;rentes sections se r&#233;unissent &#224; l'H&#244;tel de ville avec les pleins pouvoirs de sauver la chose publique et constituent, apr&#232;s dissolution de la commune l&#233;gale, une commune insurrectionnelle qui devait durer jusqu'au deux d&#233;cembre 93.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7]Les journ&#233;es insurrectionnelles du 31 mai et du 2 juin 1793, aboutissant entre autres &#224; l'arrestation des d&#233;put&#233;s girondins, t&#233;moign&#232;rent &#224; nouveau du fait que la Convention partageait son pouvoir avec la rue. Comme le souligne Furet, la journ&#233;e du 2 juin constitue une &#171; sc&#232;ne capitale o&#249; se joue pour la premi&#232;re fois avec une nettet&#233; d'&#233;pure le face &#224; face de la repr&#233;sentation nationale et de la d&#233;mocratie directe, incarn&#233;e dans la force brute du petit peuple et de ses canons &#187;. Cf., Fran&#231;ois Furet, La R&#233;volution, t.1, Hachette, Paris, 1988, p.220.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8]Claude Lefort, Essais sur le politique, XIXe-XXe si&#232;cles, &#201;ditions du Seuil, Paris, p.136.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9]E. Quinet, La r&#233;volution, t. I, septi&#232;me &#233;dition, Paris, 1887, p.119.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10]E.Quinet, Ibid., p.119.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11]D. Gu&#233;rin et A. Soboul ont fait appara&#238;tre, chacun &#224; leur mani&#232;re, que la dictature robespierriste s'est install&#233;e par la r&#233;pression du mouvement sectionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12]H. Arendt, Essai sur la R&#233;volution, Gallimard, Paris, 1953, p.364.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13]H. Arendt, Ibid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14]Cit&#233; par Gu&#233;rin, op. cit., p.20.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15]Ibid., p.20.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16]H. Arendt, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17]Cf., Michelet, Histoire de la R&#233;volution fran&#231;aise, Vol. 1, Gallimard, Paris, 1952, p.1009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18]Voici la fa&#231;on dont Michelet d&#233;crit la situation en 1793 : &#171; [les jacobins] firent de fr&#233;quents appels &#224; la violence du Peuple, &#224; la force de ses bras ; ils le sold&#232;rent, le pouss&#232;rent mais ne le consult&#232;rent point (&#8230;). Tout ce que leurs hommes votaient dans les clubs de 93, par tous les d&#233;partements, se votait sur un mot d'ordre envoy&#233; du saint des saints de la rue Saint-Honor&#233;. Ils tranch&#232;rent hardiment par des minorit&#233;s imperceptibles des questions nationales, montr&#232;rent pour la majorit&#233; le d&#233;dain le plus atroce et crurent d'une foi si farouche &#224; leur infaillibilit&#233; qu'ils lui immol&#232;rent sans remords un monde d'hommes vivants &#187;. Michelet, Histoire de la R&#233;volution fran&#231;aise, vol. 1, Gallimard, Paris, 1952, p.300.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19]H. Arendt, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20]C. Lefort, op. cit., p.143.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21]Ibid., p.135.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22]Cit&#233; par C. Lefort, ibid., p.106.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23]Michelet fait du Peuple une force omnipr&#233;sente, mais latente, auquel on emprunte abusivement son nom, qu'on &#233;rige en sujet et en juge. Si aigu&#235; est sa critique de la distance entre le peuple et les hommes qui agissent en sa place et le font parler qu'il dira des Girondins et des Montagnards, les &#171; h&#233;ros de l'histoire convenue &#187; comme il les appelle : &#171; Voil&#224; une bien terrible aristocratie dans ces d&#233;mocrates &#187;. De m&#234;me Quinet n'aura de cesse de mettre en garde contre le principe d'une id&#233;alisation du peuple : &#171; En &#233;crasant les h&#233;bertistes, Saint-Just &#233;crase la pl&#232;be, les masses obscures (&#8230;). C'&#233;tait la R&#233;volution classique, lettr&#233;e des Jacobins, qui &#233;crasait la r&#233;volution inculte et prol&#233;taire des Cordeliers &#187;. Cf. E. Quinet, op. cit., livre 18, &#171; La R&#233;publique classique et la R&#233;publique prol&#233;tarienne &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24]Cit&#233; par C. Lefort, op. cit., p.103.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[25]Saint-Just, &#339;uvres compl&#232;tes, Gallimard, Paris, 2004, p.1090-1091.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26]&#171; Il para&#238;t s'en suivre, malheureusement, que rien ne menace plus p&#233;rilleusement les r&#233;sultats de la r&#233;volution (&#8230;) que l'esprit qui en a permis l'obtention &#187;. Cf. Arendt, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27]Pour reprendre une expression appliqu&#233;e au monde romain de l'Antiquit&#233; o&#249; l'existence d'une r&#233;publique n'a jamais donn&#233; naissance, bien au contraire, &#224; une quelconque vie d&#233;mocratique. Sur ce point, voir N. Rouland, Rome, une D&#233;mocratie impossible ?, &#233;d. Giraudon, Paris, 1994.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Notes sur les conseils de 1905</title>
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&lt;p&gt;Source : http://laguerredelaliberte.free.fr/... L'ann&#233;e 1905 vit l'irruption de l'ouvrier r&#233;volutionnaire russe. Cet aspect central des &#233;v&#233;nements ne fut pas relat&#233; par les journaux fran&#231;ais de l'&#233;poque qui &#233;taient musel&#233;s par un gouvernement soucieux de m&#233;nager son alli&#233; et de rassurer les investisseurs. Il n'&#233;chappa cependant pas aux ambassades fran&#231;aises qui en firent r&#233;guli&#232;rement le rapport. D&#232;s 1904, l'ambassadeur de France &#224; Saint-P&#233;tersbourg, Bompard, le signalait tr&#232;s nettement : (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://laguerredelaliberte.free.fr/rev2/rev2.php&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://laguerredelaliberte.free.fr/...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_181 spip_documents spip_documents_center' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf_rev2art6.pdf' arial-label=&#034;&#034; type=&#034;application/pdf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg&amp;taille=64&amp;1779540165' alt='' data-src='local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=local\/cache-vignettes\/L64xH64\/pdf-b8aed.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779540165&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=local\/cache-vignettes\/L64xH64\/pdf-b8aed.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779540165&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 1905 vit l'irruption de l'ouvrier r&#233;volutionnaire russe. Cet aspect central des &#233;v&#233;nements ne fut pas relat&#233; par les journaux fran&#231;ais de l'&#233;poque qui &#233;taient musel&#233;s par un gouvernement soucieux de m&#233;nager son alli&#233; et de rassurer les investisseurs. Il n'&#233;chappa cependant pas aux ambassades fran&#231;aises qui en firent r&#233;guli&#232;rement le rapport. D&#232;s 1904, l'ambassadeur de France &#224; Saint-P&#233;tersbourg, Bompard, le signalait tr&#232;s nettement : &#171; Toutes les classes de la soci&#233;t&#233; russe sont en effervescence (&#8230;) le prol&#233;tariat, dont la cr&#233;ation remonte &#224; quelques ann&#233;es &#224; peine, s'est du premier coup montr&#233; r&#233;volutionnaire et ses revendications s'expriment sous la forme la plus violente &#187;[1M. Bompard, rapport du 27 ao&#251;t 1904, cit&#233; par Ren&#233; Girault : La R&#233;volution russe de 1905 d'apr&#232;s quelques t&#233;moignages fran&#231;ais, &#171; La revue historique &#187;, 1963, reproduit dans Sur 1905, Champ Libre &#233;d., 1974.]. Et le consul en poste &#224; Moscou ne cachait pas sa surprise en rapportant que les ouvriers &#171; manifestent &#224; l'&#233;gard des patrons et directeurs des sentiments qui eussent paru incroyables il y a huit jours &#224; peine &#187;[2Vautier, novembre 1905, ibid. p. 37.]. L'importance du caract&#232;re ouvrier et r&#233;volutionnaire de l'&#233;v&#233;nement fut longtemps occult&#233;e : l'embrasement social fut r&#233;guli&#232;rement ramen&#233; &#224; l'aventure imp&#233;rialiste catastrophique en Mandchourie dont il serait une cons&#233;quence. Or, ce lointain conflit n'a pas eu d'impact significatif sur le cours de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour s'expliquer ce bouleversement social, il faut plut&#244;t regarder du c&#244;t&#233; de la r&#233;volution industrielle acc&#233;l&#233;r&#233;e, pour ainsi dire import&#233;e en Russie, car soutenue contin&#251;ment par les pr&#234;ts des puissances occidentales. De ce fait, la bourgeoisie nationale n'a pas command&#233; pleinement &#224; l'essor &#233;conomique et resta sous-d&#233;velopp&#233;e. Ce d&#233;faut fut relev&#233; par Bompard qui &#233;crivit, en h&#233;ritier miteux de la bourgeoisie r&#233;volutionnaire fran&#231;aise : &#171; Les marchands, au sein desquels on serait heureux de voir poindre un tiers-&#233;tat, se composent, sauf quelques tr&#232;s honorables exceptions dans les grandes villes de Russie, de trafiquants rapaces et peu scrupuleux &#187;[3M. Bompard, ibid. p. 30].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouveaut&#233; en 1905 fut donc le privil&#232;ge de l'ouvrier russe, qui s'&#233;mancipait et s'affirmait comme force sociale. Cette ann&#233;e est venue clore un cycle de luttes, commenc&#233; quarante ans plus t&#244;t. Des ann&#233;es 1870 aux ann&#233;es 1890, la lutte ouvri&#232;re traversa sa phase luddiste, puis de 1895 &#224; 1897 &#233;clat&#232;rent les premi&#232;res gr&#232;ves de masse au cours desquelles furent constitu&#233;es les premi&#232;res organisations autour des caisses de gr&#232;ves. &#192; partir de 1901, la Russie fut secou&#233;e par de nombreuses vagues de gr&#232;ves sauvages et d'&#233;meutes agraires. Le pouvoir y r&#233;pondait par la r&#233;pression sanglante directe et par des men&#233;es de la police secr&#232;te qui visaient &#224; d&#233;tourner le m&#233;contentement vers les minorit&#233;s nationales et les juifs, n'h&#233;sitant pas &#224; provoquer de nombreux pogromes. Par ailleurs, le pouvoir cherchait &#224; prendre le contr&#244;le du mouvement ouvrier &#233;mergent, d'une part en feignant d'acc&#233;der &#224; certaines de ses revendications par l'instauration des &#171; doyens de fabriques &#187; ou starostes, soumis au patron ; d'autre part en chargeant ses agents secrets (dont le c&#233;l&#232;bre Zubatov) d'organiser les ouvriers dans des &#171; Unions &#187; con&#231;ues pour leur &#244;ter de l'esprit toute perspective d'autonomie politique. Or, les grandes masses d'ouvriers qui afflu&#232;rent dans ces organismes, en d&#233;form&#232;rent rapidement le carcan jusqu'&#224; le faire &#233;clater, ce qui indiquait &#171; qu'il existait parmi les ouvriers russes un fort courant en faveur d'une organisation la plus large et la plus publique possible &#187;[4Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie, 1958]. Ce courant conduisit &#224; l'institution de la premi&#232;re forme de pouvoir d&#233;mocratique en Russie : le soviet. &#192; l'origine de cette libert&#233; nouvelle, on trouve un monde ouvrier au sein duquel s'&#233;taient op&#233;r&#233;es de profondes transformations. Ce bouleversement dans la soci&#233;t&#233; passa inaper&#231;u en son temps, sauf pour ce chef des gendarmes qui s'alarmait en 1901 de ce que &#171; le brave ouvrier bon enfant s'est mu&#233; en un type d'intellectuel &#224; demi illettr&#233; qui se croit oblig&#233; de rejeter la religion et la famille, d'ignorer la loi, de l'enfreindre ou d'en plaisanter &#187;[5Cit&#233; par H. Seton-Watson, The Decline of Imperial Russia, 1956, reproduit dans La R&#233;volution russe manqu&#233;e, Fran&#231;ois-Xavier Coquin, 1985.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce mouvement des Unions ouvri&#232;res ou zubatovtchina, est issu le &#171; dimanche de sang &#187;, jour o&#249; s'effondra dans les mentalit&#233;s le sens de la soumission due au tsar. En effet, toute l'agitation qui avait conduit &#224; la r&#233;daction de la p&#233;tition, &#224; la fois imploration path&#233;tique et &#171; invitation au suicide faite au tsar &#187; selon Voline, provenait de &#171; l'Union des ouvriers d'usine de Saint-P&#233;tersbourg &#187; pr&#233;sid&#233;e par le pope Gapone successeur de Zubatov. Cette union et son chef populaire s'&#233;taient retrouv&#233;s au centre d'un conflit dans les usines g&#233;antes Poutilov. Apr&#232;s l'&#233;chec des n&#233;gociations et sous la pouss&#233;e ouvri&#232;re, l'id&#233;e d'une gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale s'imposa. Voline a d&#233;crit en d&#233;tail comment cette id&#233;e associ&#233;e &#224; &#171; l'envie de faire quelque chose &#187; a mis le feu aux poudres. La p&#233;tition m&#234;lait paradoxalement la supplique &#224; la revendication[6&#171; Une oeuvre de haute inspiration, vraiment path&#233;tique &#187; souligne Voline dans La R&#233;volution inconnue (1947), qui marie une tr&#232;s humble supplication &#224; un arrogant premier programme socialiste o&#249; est r&#233;clam&#233;, tout d'abord, l'&#233;lection au suffrage universel d'une Assembl&#233;e constituante, puis : l'instauration des libert&#233;s individuelles et d'association, la s&#233;paration de l'&#201;glise et de &#201;tat, la journ&#233;e de huit heures et &#171; la libert&#233; de lutte du travail contre le capital &#187;.]. Sa description de la fermentation populaire dans une gr&#232;ve sans pr&#233;c&#233;dents et autour des lectures publiques de la p&#233;tition, laisse percevoir comment s'op&#233;rait une r&#233;volution dans les esprits. Il avait fallu cette exp&#233;rience historique de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale, de la manifestation en forme de procession et de son &#233;crasement f&#233;roce, &#171; pour que le peuple commence &#224; comprendre la v&#233;ritable nature du tsarisme, l'ensemble de la situation et les vraies t&#226;ches de la lutte. Ni la propagande ni le sacrifice des enthousiastes ne purent, seuls, amener ce r&#233;sultat &#187;. Voline a d&#233;peint le moment historique o&#249; le peuple russe se chargea de l'organisation directe de la soci&#233;t&#233;. Il en a pr&#233;sent&#233; les &#233;l&#233;ments culturels et &#233;motionnels &#8211; sans lesquels ne peut advenir de changement social. Pour illustrer sa capacit&#233; &#224; restituer l'enjeu r&#233;volutionnaire, Ignacio de Llorens donne cette citation de Hannah Arendt : &#171; Seul le &#171; pathos &#187; de la nouveaut&#233;, associ&#233; &#224; l'id&#233;e de libert&#233; nous autorise &#224; parler de r&#233;volution &#187;[7Sur la r&#233;volution, 1962, cit&#233; dans la revue Itin&#233;raire N&#176;13 consacr&#233;e &#224; Voline, 1995]. Ces conditions furent r&#233;unies en ce 9 janvier 1905 et ouvrirent toute une ann&#233;e de transformations irr&#233;versibles. Elles mirent fin &#224; l'adh&#233;sion mystique &#224; la toute-puissance imm&#233;moriale du tsar et port&#232;rent brusquement le peuple russe dans un cours historique. &#171; Imagination et l&#233;gitimit&#233; avaient, en quelque sorte, chang&#233; de camp : l'autocratie pouvait encore interdire, elle ne pouvait plus inspirer &#187;[8F.-X. Coquin, La R&#233;volution manqu&#233;e, 1985].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution fut compos&#233;e d'une juxtaposition d&#233;concertante de courants politiques et sociaux, qui converg&#232;rent &#224; partir l'&#233;t&#233; 1905 sans parvenir &#224; fusionner mais se rencontr&#232;rent apr&#232;s la proclamation du Manifeste du 17 octobre, autour de la revendication d'une Assembl&#233;e constituante. Les vagues de gr&#232;ves ouvri&#232;res et d'&#233;meutes agraires de caract&#232;re anti-f&#233;odal et pr&#233;-capitaliste ne co&#239;ncidaient pas ; les pouss&#233;es r&#233;volutionnaires et les diverses formes d'organisations professionnelles et sociales qui s'y formaient, surgissaient et refluaient sans parvenir &#224; se f&#233;d&#233;rer. Le mouvement r&#233;volutionnaire, pour dissoudre le monde ancien de l'autocratie, devait le parcourir int&#233;gralement et devait, par cons&#233;quent, s'enfoncer dans la fragmentation sociale extr&#234;me sur laquelle r&#233;gnait le tsarisme. &#192; l'automne cependant, la seconde pouss&#233;e r&#233;volutionnaire de l'ann&#233;e essaima comme naturellement, le long des voies du chemin de fer, la forme nouvelle d'organisation qui avait &#233;t&#233; inaugur&#233;e au printemps &#224; Ivanovo : le soviet. L'ensemble des &#233;v&#232;nements de l'ann&#233;e porte la marque de la spontan&#233;it&#233;, qu'il s'agisse des actions qui ont embras&#233; les vieilles structures devenues intol&#233;rables, ou de la construction de formes politiques d'un type nouveau. Ce caract&#232;re de spontan&#233;it&#233; explique sans doute en grande partie que, ni la pr&#233;tention lib&#233;rale ni la rel&#232;ve bureaucratique des socialistes-de-profession, ne purent prendre la t&#234;te du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les appareils politiques russes, en d&#233;pit de leur jeunesse, restaient accroch&#233;s au vieux monde. Les lib&#233;raux, les premiers, voulurent transplanter un mod&#232;le occidental qui les d&#233;signait comme la classe dominante de remplacement. Les social-d&#233;mocrates suivaient un m&#234;me plan &#171; europ&#233;en &#187; : de fa&#231;on explicite, pour la faction de Martov, qui laissait &#224; une bourgeoisie autochtone la charge du d&#233;veloppement n&#233;cessairement capitaliste de l'&#233;conomie, stade &#224; franchir avant la prise du pouvoir par le prol&#233;tariat et l'av&#232;nement du socialisme ; sur le mode de la d&#233;n&#233;gation, pour L&#233;nine et sa clique, qui, apr&#232;s avoir cherch&#233; &#224; instaurer le socialisme par ukases[9Expression de Rosa Luxemburg, cit&#233;e par Boris Souvarine : &#171; Le socialisme, de par sa nature, ne peut &#234;tre octroy&#233;, ne peut &#234;tre &#233;tabli par ukase &#187;, Staline, aper&#231;u historique du bolchevisme, 1935.], en fut rendu au m&#234;me n&#233;cessaire d&#233;veloppement capitaliste de la Russie, mais conduit par le parti, c'est-&#224;-dire par sa personne. Quand les bolcheviks se furent d&#233;finitivement install&#233;s au pouvoir, et quand ils eurent donc r&#233;prim&#233; (ou converti &#224; leur id&#233;ologie marxiste) tout mouvement r&#233;volutionnaire dans la soci&#233;t&#233;, il ne restait plus &#224; L&#233;nine qu'&#224; &#171; d&#233;couvrir la nature socialiste du capitalisme d'&#201;tat et d'une &#233;conomie qui restait essentiellement bourgeoise en d&#233;pit d'une l&#233;g&#232;re teinte coop&#233;rative &#187;, aussit&#244;t compl&#233;t&#233;e par le mythe du &#171; socialisme inh&#233;rent &#224; l'&#201;tat sovi&#233;tique &#187;. Un d&#233;veloppement capitaliste &#171; normal et organique &#187; s'accomplissait malgr&#233; tout en Russie, sous les dehors d'un &#171; &#201;tat ouvrier et paysan sovi&#233;tique &#187; et &#171; le marxisme ne fut, d&#232;s le d&#233;but, que l'&#233;cran id&#233;ologique derri&#232;re lequel se cachait dans la pratique la lutte pour le d&#233;veloppement capitaliste dans un pays pr&#233;capitaliste &#187;[10Karl Korsh, L'Id&#233;ologie marxiste en Russie, &#171; Living Marxism &#187;, Vol. 4, n&#176; 1, f&#233;v. 1938]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; c&#244;t&#233; de l'inauguration des conseils, l'ann&#233;e 1905 fut marqu&#233;e par cet autre &#233;v&#232;nement, mais en n&#233;gatif cette fois : la disqualification de la bourgeoisie et du programme lib&#233;ral comme force politique. Le milieu lib&#233;ral &#233;tait rest&#233; s&#233;par&#233; du mouvement ouvrier et paysan. En d&#233;pit de son &#233;vidente faiblesse, il se tenait pour la seule force capable d'instaurer la d&#233;mocratie. Il n'a pas voulu voir que, sous ses yeux, le mouvement des conseils faisait l'exp&#233;rience d'une autre r&#233;volution, propre au prol&#233;tariat et dispos&#233;e &#224; enraciner la d&#233;mocratie dans la soci&#233;t&#233; russe. Car, en s'&#233;difiant, ces organisations politiques nouvelles tendaient &#224; se passer du r&#244;le d'interm&#233;diaire que la bourgeoisie voulait assumer dans l'ar&#232;ne parlementaire octroy&#233;e par le tsar. Les lib&#233;raux voulurent ignorer que les libert&#233;s conc&#233;d&#233;es par le Manifeste imp&#233;rial avaient &#233;t&#233; amen&#233;es par la puissante gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale du mois d'octobre. Ils se montr&#232;rent satisfaits des droits accord&#233;s, qui signaient certes la fin juridique de l'autocratie, mais ne l'arrachait pas du pouvoir effectif. Ce pouvoir ne tarda pas &#224; se redresser : une orgie de r&#233;pression fit suite aux &#171; jours de libert&#233; &#187; de l'automne 1905. L'histoire de cette p&#233;riode indiquait clairement que seule une force pleinement r&#233;volutionnaire, cherchant &#233;nergiquement &#224; approfondir les libert&#233;s conquises, pouvait &#233;tablir la d&#233;mocratie. Cette force ne pouvait plus &#234;tre celle des lib&#233;raux, qui s'&#233;taient d&#233;tourn&#233;s du peuple, d&#232;s lors que celui-ci avait fait vaciller le tr&#244;ne et l'avait amen&#233; aux r&#233;formes. L'ann&#233;e 1906 a marqu&#233; ainsi l'&#233;chec des espoirs que la bourgeoisie avait plac&#233;s dans la lutte sur le terrain parlementaire. Au milieu de l'ann&#233;e, la douma lib&#233;rale fut dissoute par le tsar et la seule r&#233;forme dont il fut encore question &#8211; la r&#233;forme agraire - fut enterr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;volution de 1905 n'a pas seulement d&#233;jou&#233; les plans des partis socialistes et r&#233;fut&#233; leurs id&#233;ologies, mais elle a commenc&#233; &#224; &#233;tablir que les partis voulaient le contraire de ce qui &#233;tait alors recherch&#233; dans la soci&#233;t&#233;, le contraire de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon ses dires, L&#233;nine menait dans les ann&#233;es 1890, &#171; une lutte acharn&#233;e, fanatique contre l'&#233;conomisme &#187;. Or, comme le fait remarquer Anweiler, c'est dans le cadre de leurs luttes &#233;conomiques que les ouvriers avaient pris progressivement conscience de leurs forces et avaient construit des organismes d'autod&#233;fense &#224; partir desquels se constitu&#232;rent les conseils ouvriers. Certes, la lutte &#233;conomique pouvait parfois traduire une tendance &#224; abandonner &#224; l'opposition lib&#233;rale la t&#226;che de mener la lutte politique contre le tsarisme. Mais, &#224; c&#244;t&#233; de cette virtualit&#233; de d&#233;veloppement vers des formations ouvri&#232;res seulement syndicales, coexistait une tendance tout aussi spontan&#233;e &#224; l'organisation de conseils. Dans une premi&#232;re phase du processus r&#233;volutionnaire, il &#233;tait impossible de distinguer dans les organisations que se donnaient les ouvriers entre les comit&#233;s de gr&#232;ve et les soviets &#8211; les seconds s'&#233;difiant graduellement &#224; partir de l'activit&#233; des premiers. La n&#233;cessit&#233; de constituer des conseils apparaissait lorsque la gr&#232;ve d&#233;bordait le cadre de l'entreprise, puis de la branche professionnelle et lorsque les objectifs devenaient la r&#233;union des luttes fragment&#233;es et la conduite de la gr&#232;ve &#224; l'&#233;chelle de toute une ville &#8211; mais non pas, au premier abord, dans le but de conqu&#233;rir le pouvoir. Le chemin de la politisation des gr&#232;ves &#233;tait tr&#232;s progressif, mais &#224; chaque fois que le prol&#233;tariat le reprit, il le parcourut plus rapidement, ainsi, la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale d'octobre devint politique en quelques jours. La premi&#232;re &#233;tape consiste souvent dans l'addition aux revendications sur les conditions de travail et d'existence, de l'immunit&#233; des d&#233;put&#233;s des comit&#233;s de gr&#232;ve. Dans l'&#233;tape suivante &#233;taient r&#233;clam&#233;es les libert&#233;s d'expression et de r&#233;union, et la convocation d'une Assembl&#233;e constituante. La vague de gr&#232;ves qui a submerg&#233; la Russie, constitu&#233;e d'une &#233;norme somme de petites gr&#232;ves, a travaill&#233; en profondeur la soci&#233;t&#233; russe. Rosa Luxemburg, d&#232;s 1906, a donn&#233;, dans ses publications, une contribution majeure sur le caract&#232;re spontan&#233; du processus r&#233;volutionnaire (&#171; la r&#233;volution n'est pas une man&#339;uvre du prol&#233;tariat &#187;) et sur les progr&#232;s qu'y fait la conscience : &#171; pour renverser l'absolutisme, le prol&#233;tariat a besoin d'un haut degr&#233; d'&#233;ducation politique, de conscience de classe et d'organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les brochures ou dans les tracts, mais cette &#233;ducation il l'acquerra &#224; l'&#233;cole politique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la r&#233;volution en marche &#187;. Elle y montre encore comment le prol&#233;tariat acc&#232;de de lui-m&#234;me &#224; la question politique par ses luttes &#233;conomiques et comment, au sein de la gr&#232;ve, les luttes politiques f&#233;condent en retour le sol des luttes &#233;conomiques : &#171; Au lieu du sch&#233;ma rigide et vide qui nous montre une &#171; action &#187; politique lin&#233;aire (...) nous voyons un fragment de vie r&#233;elle faite de chair et de sang qu'on ne peut arracher du milieu r&#233;volutionnaire (...). La gr&#232;ve de masse, telle que nous la montre la r&#233;volution russe, est un ph&#233;nom&#232;ne si mouvant qu'il refl&#232;te en lui toutes les phases de la lutte politique et &#233;conomique, tous les stades et tous les moments de la r&#233;volution (...) un oc&#233;an de ph&#233;nom&#232;nes. &#187;[11Gr&#232;ve de masse, parti et syndicat, 1906]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; Ivanovo-Voznesensk qu'apparut cette forme sup&#233;rieure d'organisation du prol&#233;tariat qui prit le nom de &#171; conseil des d&#233;l&#233;gu&#233;s &#187; lors de sa premi&#232;re r&#233;union le 15 mai. &#171; Simple comit&#233; de gr&#232;ve &#224; l'origine, il ne tarda pas &#224; changer de nature et &#224; devenir le premier organisme repr&#233;sentatif du prol&#233;tariat &#224; l'&#233;chelon d'une ville enti&#232;re &#187;[12Anweiler, op. cit., p. 50]. Cette double caract&#233;ristique &#8211; composition sociale enti&#232;rement prol&#233;tarienne et autorit&#233; &#233;tendue &#224; l'&#233;chelle de toute une ville - permet de parler de soviet. Il importe peu que la revendication se soit port&#233;e principalement sur les questions &#233;conomiques (le conseil en appela tout de m&#234;me &#224; l'&#233;lection au suffrage universel d'une repr&#233;sentation populaire) et que son influence directe n'ait pas d&#233;pass&#233; la localit&#233; ; une forme politique nouvelle &#233;tait parvenue &#224; l'existence. En juillet &#224; Kostroma, dans la m&#234;me r&#233;gion industrielle moscovite, fut fond&#233;e une &#171; Assembl&#233;e des d&#233;put&#233;s gr&#233;vistes &#187; rassemblant &#233;galement une centaine de membres et de structure similaire. Ces organismes r&#233;alisaient les tendances qui s'&#233;taient manifest&#233;es depuis plusieurs ann&#233;es de troubles et qui s'affirmaient depuis janvier : tendance &#224; l'organisation spontan&#233;e du prol&#233;tariat (ayant pour corollaire l'autonomie vis &#224; vis de la classe bourgeoise et des non moins ambitieux intellectuels), tendance &#224; l'organisation universelle d'&#233;lections et au contr&#244;le direct et permanent des d&#233;l&#233;gu&#233;s, recherche de la r&#233;union des forces lib&#233;r&#233;es par la gr&#232;ve et de leur coordination dans l'espace d'une ville, tendance &#224; inscrire l'action populaire dans des formes permanentes et tr&#232;s structur&#233;es (dans ses d&#233;lib&#233;rations, par l'institution de commissions, la publicit&#233; des d&#233;bats et les proclamations dans les nombreuses feuilles d'information ou Izvestia), tendance g&#233;n&#233;rale &#224; construire des formes organisationnelles &#224; mesure que la domination perdait du terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette invention ne passa pas inaper&#231;ue et les premiers conseils eurent un fort retentissement dans l'opinion publique russe. Ils marqu&#232;rent en effet une &#233;tape d&#233;cisive de la r&#233;volution, &#171; sa premi&#232;re conqu&#234;te : la d&#233;mocratie &#187;, comme le d&#233;fendit Rosa Luxemburg en 1918, &#224; propos de cette seconde r&#233;volution russe qui ne dura gu&#232;re plus longtemps que la premi&#232;re. Pour la premi&#232;re fois, le peuple mettait en pratique la d&#233;mocratie et il le fit imm&#233;diatement sous sa forme pleine, directe, radicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le conseil fut assur&#233;ment une contribution originale de la r&#233;volution russe de 1905 et, plus exactement, de l'effort et de l'imagination des ouvriers plac&#233;s en son centre. Alexandre Skirda[13Les anarchistes russes, les soviets et la r&#233;volution de 1917, Les &#201;ditions de Paris, 2000.] a &#233;tabli une filiation &#233;troite entre le soviet et le vetch&#233; &#8211; antique institution coutumi&#232;re o&#249; s'assemblaient toutes les classes de la soci&#233;t&#233; pour d&#233;cider des questions fondamentales du village. &#171; Nos vieilles r&#233;publiques &#233;taient des d&#233;mocraties absolues et illimit&#233;es. Le peuple &#233;tait vraiment souverain &#187; &#233;crit Skirda, reprenant &#224; son compte les propos du r&#233;volutionnaire populiste russe Serge St&#233;pniak[14La Russie sous les tsars, 1887.]. Avec le mir comme pendant &#233;conomique et social du vetch&#233;, la Russie d&#233;tenait le secret de la d&#233;mocratie et de l'&#233;galit&#233; que les socialistes europ&#233;ens poursuivaient en vain dans leurs programmes et leurs utopies. L'instauration de l'absolutisme, Boris Godounov et l'essor des villes (&#171; lieux de fausse vie &#187;) eurent raison de la commune rurale r&#233;publicaine. En conclusion, Skirda pose que les soviets &#171; n'&#233;taient que la forme urbaine du mir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les communes villageoises du Moyen-&#226;ge en Russie ont l&#233;gu&#233; aux r&#233;volutions modernes leur exp&#233;rience de d&#233;lib&#233;ration &#233;galitaire et de partage &#233;conomique, elles ne peuvent &#224; elles seules expliquer l'&#233;mergence des conseils. La force qui a conduit &#224; leur progressive &#233;dification est celle du mouvement ouvrier parvenu &#224; la prise de conscience de ses conditions d'existence, de la nature de toute la soci&#233;t&#233; et du pouvoir qu'il d&#233;tenait de la transformer. Cette prise de conscience a eu lieu dans &#171; l'univers collectif de la fabrique &#187; (Anweiler). Le soviet et le mir eurent, bien entendu, un destin li&#233; et l'&#233;chec de la r&#233;volution a sonn&#233; l'heure de la destruction pour l'un comme pour l'autre[15L'antique commune paysanne se renfor&#231;a &#224; la faveur du mouvement ouvrier et connut le m&#234;me sort que les soviets apr&#232;s l'arrestations des d&#233;l&#233;gu&#233;s et la dissolution de leur organisation. Le Ministre Stolypine, en 1906, choisit de redistribuer les terres du mir plut&#244;t que celles des seigneurs que r&#233;clamaient les paysans.]. Il est &#233;vident, &#233;galement, que la question r&#233;volutionnaire &#233;tait aussi, sinon principalement, agraire. Mais la nouveaut&#233; politique suivait d&#233;sormais les chemins d'expansion de la nouvelle civilisation qui &#233;tait apparue en Europe et gagnait maintenant la vaste Russie. Les id&#233;es d'auto-administration, de congr&#232;s ouvrier, de prise en main de la puissance technique, s'y r&#233;pandaient &#224; grande vitesse par l'imprimerie, l'&#233;cole et le chemin de fer ; ensemble, elles formaient une nouveaut&#233; politique compl&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certainement, le prol&#233;tariat russe, contraint de s'organiser par lui-m&#234;me en raison de l'absence totale de partis, syndicats et de tout acc&#232;s &#224; une quelconque vie publique, retrouva les habitudes de concertation et de d&#233;l&#233;gation de la confiance qui avaient surv&#233;cu &#224; l'absolutisme dans la commune traditionnelle. Mais il fa&#231;onna &#224; partir d'elle une forme politique in&#233;dite, forg&#233;e dans les gr&#232;ves modernes, &#171; qui labourent de fond en comble le terrain social &#187;[16Rosa Luxemburg.]. Les conseils se caract&#233;risaient par une puissante capacit&#233; d'adaptation &#224; toutes sortes de situations. Leur volont&#233; de se f&#233;d&#233;rer marquait leur souci de l'universel. Enfin, par leur existence m&#234;me, ils tendaient &#224; gagner toute l'&#233;tendue du pouvoir, tendance qui est rest&#233;e virtuelle, mais c'est aussi ces potentialit&#233;s plus ou moins reconnues qui l'ont d&#233;finie. Le mouvement des conseils tendait &#224; ne rien laisser en dehors de lui, c'est &#224; dire rien du pouvoir des classes propri&#233;taires &#8211; parmi lesquelles il faut compter la classe bureaucratique naissante qui devait immens&#233;ment renforcer l'appareil d'&#201;tat et qui livrera par la suite aux conseils une guerre de destruction totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir de l'&#233;t&#233;, sous la pression du peuple r&#233;volt&#233;, le r&#233;gime d&#251;t conc&#233;der des projets de r&#233;formes instituant une douma aux pouvoirs tr&#232;s limit&#233;s et form&#233;e pr&#233;f&#233;rentiellement par le suffrage des poss&#233;dants. Mais cette ouverture minimale, voire caricaturale, &#224; la vie politique du peuple, relan&#231;a la lutte et, tandis que les classes sup&#233;rieures russes ralli&#233;es au constitutionnalisme se pr&#233;paraient &#224; gouverner, les campagnes, leur tournant le dos, secouaient &#171; torche au poing, un joug nobiliaire abhorr&#233; et le monde ouvrier partait &#224; la d&#233;couverte de la lutte de classe &#187;[17F.-X. Coquin.]. Cette lutte culmina en octobre, mois o&#249; se produisirent les deux &#233;v&#232;nements les plus marquants de l'ann&#233;e : la premi&#232;re gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale politique russe et la formation du Soviet de Saint-P&#233;tersbourg[18Ce qu'a laiss&#233; d'invaincu le mouvement de cette ann&#233;e 1905. Boris Souvarine en a dress&#233; ce bilan : &#171; La r&#233;volution s'&#233;puisait sans pouvoir porter le coup d&#233;cisif, faute de simultan&#233;it&#233; dans l'attaque, de solidarit&#233; consciente entre les villes et les campagnes, de coordination des forces &#233;l&#233;mentaires d&#233;cha&#238;n&#233;es, faute d'organisation et de direction (...) la gr&#232;ve d'octobre laissait un grand exemple, le Soviet de P&#233;tersbourg une le&#231;on inoubliable &#187; (Staline, op. cit.).]. Le pays se couvrit de comit&#233;s et les drapeaux rouges fleurirent, &#224; mesure que la gr&#232;ve, provoqu&#233;e par les revendications de salaire des imprimeurs de Moscou, gagnait les chemins de fer et la plupart des industries. En s'&#233;largissant, le mouvement de gr&#232;ve en vint rapidement &#224; r&#233;clamer la garantie des libert&#233;s politiques, dont l'immunit&#233; des d&#233;put&#233;s ouvriers, puis la formation d'une Assembl&#233;e constituante. Elle re&#231;ut le soutien des industriels, int&#233;ress&#233;s &#224; la modernisation de la soci&#233;t&#233; russe. Une r&#233;pression sanglante men&#233;e par les cosaques n'emp&#234;cha pas la r&#233;volte de grossir. Au contraire, le peuple organisait son assaut, depuis les combats de barricades jusqu'&#224; la formation de nombreux conseils de d&#233;put&#233;s ouvriers, dont le plus important : celui de Saint-P&#233;tersbourg, cr&#233;&#233; le 13 octobre. Cette lutte arracha au tsar le &#171; manifeste des libert&#233;s &#187;, qui introduisait un contr&#244;le des actes gouvernementaux par la douma et marquait, dans l'ordre juridique, la fin de l'autocratie. Il fut suivi d'un nouvel essor de la revendication populaire, de caract&#232;re cette fois nettement socialiste (journ&#233;e de huit heures) et qui jaillissait de toutes parts au cours de ces &#171; jours de libert&#233; &#187;. Ce moment victorieux relan&#231;a les troubles &#8211; &#233;meutes paysannes, mutineries[19Le 26-27 octobre &#224; Cronstadt, du 11 au 15 novembre &#224; S&#233;bastopol.] puis insurrection arm&#233;e &#224; Moscou &#8211; dont eut raison le retour offensif de la r&#233;action.[20Witte fut charg&#233; par le tsar de l'endiguement politique de la vague de protestation. Dans un m&#233;morandum qui amena Nicolas II &#224; accorder une douma l&#233;gislative, il proposait de &#171; faire du mot &#171; libert&#233; &#187; le slogan de l'action gouvernementale &#187;. Ce slogan fut prononc&#233; tout le temps (deux ann&#233;es) qui &#233;tait n&#233;cessaire aux op&#233;rations de r&#233;tablissement policier de l'ordre. Il r&#233;sumait &#233;galement les techniques modernes de gouvernement que la Russie commen&#231;ait &#224; adopter.] Cette gr&#232;ve, &#171; sans pr&#233;c&#233;dents dans l'Europe industrielle, marquait l'aboutissement des efforts d'organisation et d'unification de tous les secteurs professionnels du pays &#187;[21F.-X. Coquin.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tenu pour rien, le prol&#233;tariat s'extirpa soudainement du m&#233;pris et de la suj&#233;tion et commen&#231;a &#224; se m&#234;ler de la conduite de son existence. Il s'av&#233;ra qu'il devait entreprendre de tout refaire par lui-m&#234;me dans la soci&#233;t&#233;.[22Comme l'&#233;crit Rosa Luxemburg : &#171; La premi&#232;re bataille g&#233;n&#233;rale contre l'absolutisme devint soudain et tout naturellement un r&#232;glement de compte avec le capitalisme &#187;, 1906, op. cit.] Le Soviet de Saint-P&#233;tersbourg a r&#233;sum&#233; ce que furent les forces destructrices et cr&#233;atrices lib&#233;r&#233;es par la r&#233;volution. En premier lieu, cette organisation tirait sa force de son mode de formation : elle &#233;manait directement du peuple et constituait, parmi tout ce dont il s'&#233;tait saisi et dont il gardait la ma&#238;trise, sa plus haute invention[23Les conseils de 1905 constitu&#232;rent une &#171; tentative de mettre en place un mode d'organisation politique nouveau et de r&#233;aliser le principe de la d&#233;mocratie directe &#187; (Anweiler).]. Car, sans attendre une quelconque autorisation d'un ancien ou d'un nouveau gouvernement, le peuple ouvrier s'&#233;tait saisi de toutes les libert&#233;s qu'on lui avait jusque-l&#224; refus&#233;es : libert&#233;s d'expression et de r&#233;union, puis de d&#233;cision dans la conduite de toutes ses affaires. Le Soviet, qui parvint &#224; repr&#233;senter la moiti&#233; des classes laborieuses de Saint-P&#233;tersbourg, a d&#233;velopp&#233; lors de ses cinquante jours d'existence toute cette puissance nouvelle aux d&#233;pens du pouvoir en place et a influenc&#233; imm&#233;diatement et pour longtemps le cours de la r&#233;volution[24De 40 &#224; 50 conseils ouvriers se form&#232;rent d'octobre &#224; d&#233;cembre (qui rev&#234;tirent le plus nettement la forme conseil &#224; Moscou, Odessa, Novorossiisk et dans le bassin du Donets), et quelques conseils de soldats et paysans apparurent. La r&#233;volution agraire accusait un retard important sur le mouvement ouvrier des villes. Des conseils paysans surgissaient isol&#233;ment. Beaucoup ne faisaient que reprendre la forme coutumi&#232;re des assembl&#233;es villageoises (skhody). Selon Anweiler, une r&#233;volution agraire s'esquissa cependant en Gourie. La coalition, fatale pour le tsarisme en 1917, des ouvriers, soldats et paysans ne se produisit pas en 1905. L'int&#233;gration des soldats dans les conseils ouvriers et le mouvement des conseils paysans fit la force du mouvement de 1917, mais ce rapprochement &#233;tait principalement un effet de la guerre mondiale (les soldats faisant le lien entre les campagnes et les villes) et non le fruit d'un mouvement autonome de f&#233;d&#233;ration, ce qui explique pour partie sa fragilit&#233;.]. &#192; l'origine imm&#233;diate de ce Soviet, Oscar Anweiler situe : les comit&#233;s de d&#233;l&#233;gu&#233;s, qui perduraient depuis janvier dans les usines ; la diffusion des id&#233;es d'auto-administration, qui avaient connu des commencements de r&#233;alisation dans les gr&#232;ves sauvages et qui &#233;taient relay&#233;es par les campagnes d'agitation des mencheviks ; enfin, le conseil des travailleurs du Livre de Moscou, qui lui servit d'exemple. Le 13 octobre, fut lanc&#233; un appel aux ouvriers pour qu'ils &#233;lisent leurs repr&#233;sentants au conseil. En deux jours, furent &#233;lus une centaine puis 200 d&#233;put&#233;s. Il ne fut accord&#233; aux repr&#233;sentants des partis socialistes que des voix consultatives au Comit&#233; ex&#233;cutif. Le 17, le nouvel organisme &#233;tait constitu&#233;, fixait son nom et se dotait d'un journal. Son orientation et son action lui furent dict&#233;es par les ouvriers[25Anweiler indique que la force des soviets, et particuli&#232;rement celle du Soviet de Saint-P&#233;tersbourg qui a fait figure de &#171; prototype &#187;, &#171; r&#233;sidait dans l'&#233;tat d'esprit r&#233;volutionnaire, la volont&#233; de combat des masses &#187; et que, &#171; loin qu'ils fussent en mesure de dicter le cours des &#233;v&#232;nements, ils se trouvaient &#233;troitement soumis aux dispositions r&#233;volutionnaires des masses &#187;.]. Ainsi, exprimant l'&#233;mergence d'une conscience politique, le conseil, con&#231;u &#224; l'origine comme une simple repr&#233;sentation g&#233;n&#233;rale des travailleurs, se m&#233;tamorphosa au cours de la gr&#232;ve en organe de lutte r&#233;volutionnaire et finalement, en d&#233;cidant de se perp&#233;tuer &#224; la fin de la gr&#232;ve, en centre du mouvement des ouvriers et de tous les travailleurs de Russie. La structure du conseil &#233;tait en voie d'&#233;volution constante, t&#233;moignant en cela &#233;galement de sa soumission &#224; la volont&#233; souveraine du peuple. Elle se dotait le plus souvent d'un comit&#233; ex&#233;cutif, qui prenait en charge des affaires &#233;conomique et sociale courantes (et se substituait par l&#224; aux syndicats) et qui &#233;laborait des projets de proclamations &#224; soumettre aux d&#233;put&#233;s. Des commissions &#233;taient form&#233;es pour s'occuper des fonds de gr&#232;ve, de l'aide aux ch&#244;meurs, du journal, de la milice ouvri&#232;re, etc. Enfin, les conseils ont tendu &#224; se f&#233;d&#233;rer en convoquant un congr&#232;s panrusse des soviets et syndicats les repr&#233;sentant tous. Ces transformations s'op&#233;raient &#224; mesure que le mouvement des conseils parvenait &#224; usurper au r&#233;gime d&#233;faillant certaines de ses pr&#233;rogatives : la censure &#233;tait abolie, des milices arm&#233;es constitu&#233;es, des &#233;missaires &#233;taient envoy&#233;s aux autres conseils, il fut m&#234;me proclam&#233; la propri&#233;t&#233; collective des chemins de fer et des biens fonciers de l'&#201;tat[26&#192; Tchita.]. Dans les usines s'esquissait un pouvoir ouvrier : sa premi&#232;re d&#233;cision fut, dans de nombreuses grandes entreprises, de d&#233;cider le passage &#224; la journ&#233;e de huit heures[27D&#233;cision contre laquelle s'&#233;l&#232;vera Tchernov, pr&#233;sident des socialistes-r&#233;volutionnaires, qui la qualifiait &#171; d'aberration anarcho-syndicaliste &#187;. Il exprimait en cela l'hostilit&#233; que concevront, plus ou moins ouvertement contre le pouvoir ouvrier, la quasi-totalit&#233; des socialistes, jusqu'&#224; ce qu'ils soient parvenus &#224; l'&#233;radiquer.]. Ces &#233;v&#232;nements divers manifestaient le puissant d&#233;sir d'autonomie qui animait alors le peuple russe[28C'est bien cet esprit et cette prise de conscience politique qui fut l'&#233;l&#233;ment le plus important de l'existence des conseils. Comme le fait remarquer F.-X. Coquin, les actions limit&#233;es conduites par le conseil de Saint-P&#233;tersbourg n'amen&#232;rent que des &#233;checs : appels &#224; la gr&#232;ve non suivis par les travailleurs, interruption de la publication des Izvestia, appel &#224; employer l'arme financi&#232;re (du retrait des &#233;pargnes jusqu'&#224; la &#171; gr&#232;ve fiscale &#187;) laiss&#233; sans r&#233;ponse.]. Les soviets finirent lorsque cette &#233;nergie r&#233;volutionnaire du peuple d&#233;clina. Le prol&#233;tariat, &#233;puis&#233; par une ann&#233;e de lutte, ne parvint plus &#224; brandir l'arme de la gr&#232;ve. Les d&#233;put&#233;s du conseil de Saint-P&#233;tersbourg furent arr&#234;t&#233;s d&#233;but d&#233;cembre sans que le prol&#233;tariat de la ville puisse r&#233;sister et l'insurrection de Moscou, qui attendait beaucoup de la mutinerie d'une garnison qui n'advint pas, se r&#233;duisit au combat acharn&#233; mais d&#233;sesp&#233;r&#233; de partisans isol&#233;s. L'importance historique des conseils fut aussit&#244;t reconnue et, durant les deux ann&#233;es suivantes, la Russie conn&#251;t des tentatives r&#233;p&#233;t&#233;es mais infructueuses de les faire rena&#238;tre &#8211; tentatives qui t&#233;moignaient cependant que l'id&#233;e des conseils &#233;tait implant&#233;e dans le prol&#233;tariat russe[29Suivant la forte expression d'Anweiler, dans ses conclusions sur les soviets de 1905 (op. cit., p. 77).]. Tandis que le projet d'&#233;tablir un syst&#232;me des conseils en remplacement du pouvoir existant n'&#233;tait nulle part prononc&#233;, les conseils ouvriers, par leur existence m&#234;me, faisaient peu &#224; peu l'exp&#233;rience, non seulement de leur capacit&#233; &#224; exprimer par eux-m&#234;mes leurs aspirations, mais encore de leur comp&#233;tence pour instituer une organisation sociale g&#233;n&#233;rale bas&#233;e sur le principe d'auto-administration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les partis socialistes jou&#232;rent un r&#244;le n&#233;gligeable dans l'apparition des conseils[30Voline ajoute que les conceptions anarchistes et syndicalistes &#233;taient &#233;galement inconnues. Dans ses conclusions sur &#171; l'&#233;pop&#233;e de 1905 &#187;, il &#233;crit que cette r&#233;volution permit &#171; un contact solide et assez large &#187; entre le peuple et &#171; les milieux intellectuels d'avant-garde &#187;. Les id&#233;es de toutes les tendances du socialisme europ&#233;en s'y diffus&#232;rent, la plupart, par l'entremise des diff&#233;rents partis socialistes. Voline, apr&#232;s avoir marqu&#233; une limite du mouvement de 1905 &#171; qui ne put aboutir &#224; la cr&#233;ation d'un organisme de classe (...) les masses laborieuses [restant] sans liaison ni organisation &#187;, d&#233;signa ce d&#233;faut comme le facteur principal qui les avait pr&#233;dispos&#233;es &#171; &#224; devenir l'enjeu des partis dans leur comp&#233;tition pour le pouvoir &#187; en 1905 et 1917.]. Par la suite, ils h&#233;sit&#232;rent dans l'attitude qu'ils devaient adopter face &#224; eux, car les conseils remettaient fondamentalement en question leurs pr&#233;tentions &#224; diriger la r&#233;volution. Si les mencheviks voulaient bien y voir des organes d'auto-administration et d'auto-&#233;ducation ouvri&#232;re, ils ne leur assignaient pas pour autant une fonction de gouvernement que les conseils tendaient &#224; prendre[31Les mencheviks se trouveront incapables de concilier leur id&#233;e d'auto-administration r&#233;volutionnaire, que les conseils incarnaient brillamment, avec leur conception dogmatique de la r&#233;volution, qui devait d'abord en passer par le stade d'un gouvernement bourgeois. Ils accordaient au conseil un r&#244;le d'organisme de remplacement, palliant l'absence de structures politiques et syndicales solides en Russie. Mais comme la r&#233;volution, dans les faits, n'empruntait pas leur sch&#233;ma, ils renonc&#232;rent &#224; leur position influente dans le prol&#233;tariat, ce qui eut pour effet de renforcer celle des bolcheviks.]. Cependant, la propagande que firent les mencheviks &#224; partir de l'&#233;t&#233; en faveur de la formation d'unions ouvri&#232;res et de syndicats, comme en faveur de l'&#233;lection d'un congr&#232;s ouvrier, profita &#224; la diffusion des conseils. Les bolcheviks, qui contestaient aux travailleurs toute capacit&#233; d'acqu&#233;rir par eux-m&#234;mes une &#171; conscience socialiste &#187;, se tenaient pour une organisation de r&#233;volutionnaires professionnels appel&#233;e &#224; diriger h&#233;g&#233;moniquement les masses.[32Dans Que faire ? (1902), L&#233;nine donnait la priorit&#233; &#224; l'action politique, mais s'il confiait au prol&#233;tariat ouvrier un r&#244;le dirigeant dans cette action, il chargeait le parti de lui injecter pr&#233;alablement une conscience r&#233;volutionnaire. &#192; propos de ce livre, Anweiler &#233;crit : &#171; l'orientation militante et dictatoriale du bolchevisme s'y affirme avec la derni&#232;re nettet&#233; &#187;. Dans le premier num&#233;ro de l'Iskra (1900), L&#233;nine posait : &#171; Jamais une classe n'est parvenue au pouvoir sans avoir trouv&#233; en elle des chefs politiques, des hommes d'avant-garde capables d'organiser le mouvement et de le conduire &#187;. &#171; Ce qu'il nous faut c'est une organisation militaire &#187;, r&#233;sume-t-il dans Que faire ? Souvarine ajoute que Staline en fut une des premi&#232;res recrues et qu'on lui reconnut bient&#244;t les qualit&#233;s de sous-officier.] S'il y eut en 1905 une &#171; r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale &#187; des &#233;v&#232;nements de 1917 &#8211; avec tout l'artificiel que l'expression comporte &#8211; c'est s&#251;rement la r&#233;p&#233;tition des man&#339;uvres du parti bolchevique, c'est-&#224;-dire : celles de L&#233;nine.[33Les bolcheviks se tinrent immobiles au d&#233;but de la r&#233;volution de 1905, comme au d&#233;but de 1917, parce qu'ils &#171; ne croyaient qu'&#224; la vertu du Parti, c'est-&#224;-dire d'un &#233;troit groupement hors duquel tout organisme ouvrier leur apparaissait comme une concurrence r&#233;actionnaire &#187;. Ils ignor&#232;rent le mouvement des conseils et durent attendre le retour de L&#233;nine et ses ordres (en 1917, ce furent les Th&#232;ses d'avril) pour passer &#224; l'action (reconna&#238;tre les conseils pour les investir et les faire servir de &#171; courroie de transmission &#187; entre les masses et le parti). &#171; Illustration saisissante de la tare originelle du parti bolchevique &#187;, commente Souvarine, &#171; sans L&#233;nine, il n'y avait pas de bolchevisme &#187;.] Le chef socialiste, devant l'importance que gagnait le mouvement des conseils, ne voulut reconna&#238;tre en eux que des &#171; organismes de combat &#187; poursuivant des fins d&#233;termin&#233;es ou des &#171; embryons de pouvoir r&#233;volutionnaire &#187;. Il lui fallait d&#233;nier aux conseils la qualit&#233; d'organisme d'auto-administration ou de parlement ouvrier, car cela revenait au &#171; parti du Travail &#187;[34Comme il &#233;tait &#233;crit dans le journal Novaja Zizn', le premier novembre 1905 : si le soviet de Saint-P&#233;tersbourg se dressait contre le comit&#233; du Parti cela aurait pour effet de &#171; subordonner la conscience &#224; la spontan&#233;it&#233; &#187;.]. Il &#233;tait cependant r&#233;solu &#224; capter la &#171; force cr&#233;atrice r&#233;volutionnaire &#187; qu'il voyait &#224; l'&#339;uvre dans les conseils, quitte &#224; exalter une &#171; d&#233;mocratie des conseils &#187; en 1906, puis &#224; enterrer le &#171; mot d'ordre &#187; &#8211; L&#233;nine en a fait une grande d&#233;pense dans toute sa carri&#232;re, sans se soucier de leur incompatibilit&#233;. Quand ressurgira les conseils en 1917, il se mettra &#224; scander : &#171; tout le pouvoir au soviet ! &#187;. Il avait compris en 1905, que les soviets pouvaient servir &#171; d'organisations dirig&#233;es, de leviers de commande mani&#233;s par le Parti afin d'agir sur les masses &#187; (Anweiler)[35Trotsky, quant &#224; lui, &#233;tait convaincu de la force autonome du mouvement des conseils et il pr&#233;dit, dans un texte de 1907, que &#171; le nouvel assaut de la r&#233;volution sera suivi partout de l'institution de conseils ouvriers &#187;. Il ne concevait cependant pas qu'ils puissent s'&#233;riger en pouvoir r&#233;volutionnaire unique. Si Trotsky s'est montr&#233; moins dictatorial que L&#233;nine dans cette ann&#233;e l&#224;, il partageait avec lui les m&#234;mes vues. &#171; Tout se passe comme si Trotsky pressentait la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917, le jour o&#249; il &#233;crivait [dans l'Iskra, du 17 mars 1905] &#171; qu'en cas de victoire d&#233;cisive de la r&#233;volution, le pouvoir reviendra &#224; ceux qui auront dirig&#233; le prol&#233;tariat &#187; &#187;, Anweiler, op. cit.]. L'une et l'autre tendance du Parti social-d&#233;mocrate russe ne voulait voir dans les conseils qu'un instrument : pour servir &#224; la constitution d'un grand parti de masse ou comme moyen tactique pour conqu&#233;rir le pouvoir. Seuls, les maximalistes et les anarchistes rendirent hommage aux conseils dans lesquels ils virent l'expression d'une d&#233;mocratie authentique[36Comme il est expos&#233; dans la revue Kommuna, de la fraction d'extr&#234;me gauche &#171; maximaliste &#187; des socialistes-r&#233;volutionnaires, qui recommandait d&#232;s 1905 la solution communaliste, sur le mod&#232;le historique de la Commune de Paris de 1871.]. Comme le mouvement r&#233;volutionnaire avait consid&#233;rablement renforc&#233; les positions libertaires, et comme il ne manqua pas de le faire de nouveau lorsqu'il ressurgit en 1917, il ne resta plus &#224; L&#233;nine qu'&#224; reprendre &#171; le mot d'ordre du pouvoir aux soviets, lequel avait l'air de reprendre le programme anarchiste tout en permettant en fait aux bolcheviks de se gagner les masses &#187;[37Ce que L&#233;nine fit dans ses Th&#232;ses d'avril 1917, poursuit Anweiler, &#171; plein d'une g&#233;niale indiff&#233;rence pour le d&#233;saveu partiel qu'il infligeait ainsi &#224; ses conceptions d'hier &#187;. Il construisit l'id&#233;ologie de ces formations politiques d&#233;j&#224; institu&#233;es en pratique : &#201;tat sur le mod&#232;le de la Commune, transfert des fabriques aux ouvriers, suppression de la police, de l'arm&#233;e, du fonctionnarisme, r&#233;volution mondiale... une grande partie du programme libertaire, qui connaissait alors un commencement de r&#233;alisation, y &#233;tait repris.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apparition et la r&#233;apparition de la d&#233;mocratie directe, dans les sections parisiennes de la R&#233;volution fran&#231;aise, dans la seconde Commune en 1871 et dans les conseils ouvriers russes de 1905, sans imitation des pr&#233;c&#233;dents historiques et sans invocation d'une tradition, annonce et confirme qu'une structure nouvelle du pouvoir s'est form&#233;e &#171; qui ne doit son existence qu'aux &#233;lans d'organisation du peuple lui-m&#234;me &#187; [38Comme l'&#233;crit Hannah Arendt dans son essai &#171; La tradition r&#233;volutionnaire &#187; (Sur la r&#233;volution, 1962), o&#249; elle s'appuie sur les travaux de l'historien Oskar Anweiler.]. Il s'agit de la seule forme de gouvernement n&#233;e de la r&#233;volution, comme du seul programme politique entrepris qui &#171; e&#251;t permis &#224; tous les membres d'une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire moderne de devenir &#171; co-partageants &#187; des affaires publiques. &#187; [39ibid.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;apparition des conseils dans l'histoire fut &#224; chaque fois inattendue et surprenante, notamment pour les th&#233;oriciens du mouvement ouvrier. Cette surprise s'explique par le caract&#232;re du mouvement des conseils qui se pr&#233;sente comme un mouvement spontan&#233;, r&#233;sultant de l'action de larges masses de la soci&#233;t&#233; et faisant preuve d'une grande cr&#233;ativit&#233; dans l'effort de construction d'une soci&#233;t&#233; nouvelle. Les caract&#232;res de la nouveaut&#233; historique sont de la sorte r&#233;unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1905 est le moment o&#249; cette nouveaut&#233; se d&#233;voile enti&#232;rement et rend du m&#234;me coup obsol&#232;tes tous les autres syst&#232;mes politiques. L'id&#233;e d'un peuple livr&#233; &#224; lui-m&#234;me qui sombrerait dans l'anarchie, cette vieille id&#233;e v&#233;hicul&#233;e par les partis de tous les temps, fut jet&#233;e aux poubelles de l'histoire par &#171; la mont&#233;e des conseils [qui], o&#249; qu'ils soient apparus, se sont occup&#233;s de r&#233;organiser la vie politique et &#233;conomique du pays et de l'&#233;tablissement d'un ordre nouveau &#187;[40ibid.].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apport historique des conseils r&#233;side dans la d&#233;monstration qu'ils ont ainsi faite de la capacit&#233; politique du peuple. Lorsqu'il se donne un syst&#232;me de conseils, le peuple s'attache &#224; construire un autre pouvoir, imm&#233;diatement sur les territoires qu'il lib&#232;re, par de n&#233;cessaires op&#233;rations de destruction, de l'emprise de la domination. Le mouvement des conseils entre n&#233;cessairement en conflit avec le syst&#232;me fond&#233; sur la repr&#233;sentation, car il affirme les principes politiques inverses d'action et de participation. Il se heurte donc au syst&#232;me port&#233; par tous les autres partis et qui conc&#232;de au peuple la libert&#233; de soutenir son action gouvernementale par de sporadiques votations en sa faveur. Mais les conseils peuvent briser ce monopole de l'action politique, comme en 1905 &#171; o&#249; la vague de gr&#232;ve spontan&#233;e en Russie soudain se dote d'une direction politique propre, en dehors de tous partis et groupements r&#233;volutionnaires. Les ouvriers s'organisent d'eux-m&#234;mes en conseils &#224; des fins d'autogouvernement repr&#233;sentatif[41ibid.] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Colo Bourdel&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1]M. Bompard, rapport du 27 ao&#251;t 1904, cit&#233; par Ren&#233; Girault : La R&#233;volution russe de 1905 d'apr&#232;s quelques t&#233;moignages fran&#231;ais, &#171; La revue historique &#187;, 1963, reproduit dans Sur 1905, Champ Libre &#233;d., 1974.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2]Vautier, novembre 1905, ibid. p. 37.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3]M. Bompard, ibid. p. 30&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4]Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie, 1958&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5]Cit&#233; par H. Seton-Watson, The Decline of Imperial Russia, 1956, reproduit dans La R&#233;volution russe manqu&#233;e, Fran&#231;ois-Xavier Coquin, 1985.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6]&#171; Une oeuvre de haute inspiration, vraiment path&#233;tique &#187; souligne Voline dans La R&#233;volution inconnue (1947), qui marie une tr&#232;s humble supplication &#224; un arrogant premier programme socialiste o&#249; est r&#233;clam&#233;, tout d'abord, l'&#233;lection au suffrage universel d'une Assembl&#233;e constituante, puis : l'instauration des libert&#233;s individuelles et d'association, la s&#233;paration de l'&#201;glise et de &#201;tat, la journ&#233;e de huit heures et &#171; la libert&#233; de lutte du travail contre le capital &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7]Sur la r&#233;volution, 1962, cit&#233; dans la revue Itin&#233;raire N&#176;13 consacr&#233;e &#224; Voline, 1995&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8]F.-X. Coquin, La R&#233;volution manqu&#233;e, 1985&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9]Expression de Rosa Luxemburg, cit&#233;e par Boris Souvarine : &#171; Le socialisme, de par sa nature, ne peut &#234;tre octroy&#233;, ne peut &#234;tre &#233;tabli par ukase &#187;, Staline, aper&#231;u historique du bolchevisme, 1935.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10]Karl Korsh, L'Id&#233;ologie marxiste en Russie, &#171; Living Marxism &#187;, Vol. 4, n&#176; 1, f&#233;v. 1938&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11]Gr&#232;ve de masse, parti et syndicat, 1906&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12]Anweiler, op. cit., p. 50&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13]Les anarchistes russes, les soviets et la r&#233;volution de 1917, Les &#201;ditions de Paris, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14]La Russie sous les tsars, 1887.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15]L'antique commune paysanne se renfor&#231;a &#224; la faveur du mouvement ouvrier et connut le m&#234;me sort que les soviets apr&#232;s l'arrestations des d&#233;l&#233;gu&#233;s et la dissolution de leur organisation. Le Ministre Stolypine, en 1906, choisit de redistribuer les terres du mir plut&#244;t que celles des seigneurs que r&#233;clamaient les paysans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16]Rosa Luxemburg.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17]F.-X. Coquin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18]Ce qu'a laiss&#233; d'invaincu le mouvement de cette ann&#233;e 1905. Boris Souvarine en a dress&#233; ce bilan : &#171; La r&#233;volution s'&#233;puisait sans pouvoir porter le coup d&#233;cisif, faute de simultan&#233;it&#233; dans l'attaque, de solidarit&#233; consciente entre les villes et les campagnes, de coordination des forces &#233;l&#233;mentaires d&#233;cha&#238;n&#233;es, faute d'organisation et de direction (...) la gr&#232;ve d'octobre laissait un grand exemple, le Soviet de P&#233;tersbourg une le&#231;on inoubliable &#187; (Staline, op. cit.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19]Le 26-27 octobre &#224; Cronstadt, du 11 au 15 novembre &#224; S&#233;bastopol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20]Witte fut charg&#233; par le tsar de l'endiguement politique de la vague de protestation. Dans un m&#233;morandum qui amena Nicolas II &#224; accorder une douma l&#233;gislative, il proposait de &#171; faire du mot &#171; libert&#233; &#187; le slogan de l'action gouvernementale &#187;. Ce slogan fut prononc&#233; tout le temps (deux ann&#233;es) qui &#233;tait n&#233;cessaire aux op&#233;rations de r&#233;tablissement policier de l'ordre. Il r&#233;sumait &#233;galement les techniques modernes de gouvernement que la Russie commen&#231;ait &#224; adopter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21]F.-X. Coquin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22]Comme l'&#233;crit Rosa Luxemburg : &#171; La premi&#232;re bataille g&#233;n&#233;rale contre l'absolutisme devint soudain et tout naturellement un r&#232;glement de compte avec le capitalisme &#187;, 1906, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23]Les conseils de 1905 constitu&#232;rent une &#171; tentative de mettre en place un mode d'organisation politique nouveau et de r&#233;aliser le principe de la d&#233;mocratie directe &#187; (Anweiler).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24]De 40 &#224; 50 conseils ouvriers se form&#232;rent d'octobre &#224; d&#233;cembre (qui rev&#234;tirent le plus nettement la forme conseil &#224; Moscou, Odessa, Novorossiisk et dans le bassin du Donets), et quelques conseils de soldats et paysans apparurent. La r&#233;volution agraire accusait un retard important sur le mouvement ouvrier des villes. Des conseils paysans surgissaient isol&#233;ment. Beaucoup ne faisaient que reprendre la forme coutumi&#232;re des assembl&#233;es villageoises (skhody). Selon Anweiler, une r&#233;volution agraire s'esquissa cependant en Gourie. La coalition, fatale pour le tsarisme en 1917, des ouvriers, soldats et paysans ne se produisit pas en 1905. L'int&#233;gration des soldats dans les conseils ouvriers et le mouvement des conseils paysans fit la force du mouvement de 1917, mais ce rapprochement &#233;tait principalement un effet de la guerre mondiale (les soldats faisant le lien entre les campagnes et les villes) et non le fruit d'un mouvement autonome de f&#233;d&#233;ration, ce qui explique pour partie sa fragilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[25]Anweiler indique que la force des soviets, et particuli&#232;rement celle du Soviet de Saint-P&#233;tersbourg qui a fait figure de &#171; prototype &#187;, &#171; r&#233;sidait dans l'&#233;tat d'esprit r&#233;volutionnaire, la volont&#233; de combat des masses &#187; et que, &#171; loin qu'ils fussent en mesure de dicter le cours des &#233;v&#232;nements, ils se trouvaient &#233;troitement soumis aux dispositions r&#233;volutionnaires des masses &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26]&#192; Tchita.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27]D&#233;cision contre laquelle s'&#233;l&#232;vera Tchernov, pr&#233;sident des socialistes-r&#233;volutionnaires, qui la qualifiait &#171; d'aberration anarcho-syndicaliste &#187;. Il exprimait en cela l'hostilit&#233; que concevront, plus ou moins ouvertement contre le pouvoir ouvrier, la quasi-totalit&#233; des socialistes, jusqu'&#224; ce qu'ils soient parvenus &#224; l'&#233;radiquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[28]C'est bien cet esprit et cette prise de conscience politique qui fut l'&#233;l&#233;ment le plus important de l'existence des conseils. Comme le fait remarquer F.-X. Coquin, les actions limit&#233;es conduites par le conseil de Saint-P&#233;tersbourg n'amen&#232;rent que des &#233;checs : appels &#224; la gr&#232;ve non suivis par les travailleurs, interruption de la publication des Izvestia, appel &#224; employer l'arme financi&#232;re (du retrait des &#233;pargnes jusqu'&#224; la &#171; gr&#232;ve fiscale &#187;) laiss&#233; sans r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[29]Suivant la forte expression d'Anweiler, dans ses conclusions sur les soviets de 1905 (op. cit., p. 77).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[30]Voline ajoute que les conceptions anarchistes et syndicalistes &#233;taient &#233;galement inconnues. Dans ses conclusions sur &#171; l'&#233;pop&#233;e de 1905 &#187;, il &#233;crit que cette r&#233;volution permit &#171; un contact solide et assez large &#187; entre le peuple et &#171; les milieux intellectuels d'avant-garde &#187;. Les id&#233;es de toutes les tendances du socialisme europ&#233;en s'y diffus&#232;rent, la plupart, par l'entremise des diff&#233;rents partis socialistes. Voline, apr&#232;s avoir marqu&#233; une limite du mouvement de 1905 &#171; qui ne put aboutir &#224; la cr&#233;ation d'un organisme de classe (...) les masses laborieuses [restant] sans liaison ni organisation &#187;, d&#233;signa ce d&#233;faut comme le facteur principal qui les avait pr&#233;dispos&#233;es &#171; &#224; devenir l'enjeu des partis dans leur comp&#233;tition pour le pouvoir &#187; en 1905 et 1917.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[31]Les mencheviks se trouveront incapables de concilier leur id&#233;e d'auto-administration r&#233;volutionnaire, que les conseils incarnaient brillamment, avec leur conception dogmatique de la r&#233;volution, qui devait d'abord en passer par le stade d'un gouvernement bourgeois. Ils accordaient au conseil un r&#244;le d'organisme de remplacement, palliant l'absence de structures politiques et syndicales solides en Russie. Mais comme la r&#233;volution, dans les faits, n'empruntait pas leur sch&#233;ma, ils renonc&#232;rent &#224; leur position influente dans le prol&#233;tariat, ce qui eut pour effet de renforcer celle des bolcheviks.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[32]Dans Que faire ? (1902), L&#233;nine donnait la priorit&#233; &#224; l'action politique, mais s'il confiait au prol&#233;tariat ouvrier un r&#244;le dirigeant dans cette action, il chargeait le parti de lui injecter pr&#233;alablement une conscience r&#233;volutionnaire. &#192; propos de ce livre, Anweiler &#233;crit : &#171; l'orientation militante et dictatoriale du bolchevisme s'y affirme avec la derni&#232;re nettet&#233; &#187;. Dans le premier num&#233;ro de l'Iskra (1900), L&#233;nine posait : &#171; Jamais une classe n'est parvenue au pouvoir sans avoir trouv&#233; en elle des chefs politiques, des hommes d'avant-garde capables d'organiser le mouvement et de le conduire &#187;. &#171; Ce qu'il nous faut c'est une organisation militaire &#187;, r&#233;sume-t-il dans Que faire ? Souvarine ajoute que Staline en fut une des premi&#232;res recrues et qu'on lui reconnut bient&#244;t les qualit&#233;s de sous-officier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[33]Les bolcheviks se tinrent immobiles au d&#233;but de la r&#233;volution de 1905, comme au d&#233;but de 1917, parce qu'ils &#171; ne croyaient qu'&#224; la vertu du Parti, c'est-&#224;-dire d'un &#233;troit groupement hors duquel tout organisme ouvrier leur apparaissait comme une concurrence r&#233;actionnaire &#187;. Ils ignor&#232;rent le mouvement des conseils et durent attendre le retour de L&#233;nine et ses ordres (en 1917, ce furent les Th&#232;ses d'avril) pour passer &#224; l'action (reconna&#238;tre les conseils pour les investir et les faire servir de &#171; courroie de transmission &#187; entre les masses et le parti). &#171; Illustration saisissante de la tare originelle du parti bolchevique &#187;, commente Souvarine, &#171; sans L&#233;nine, il n'y avait pas de bolchevisme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[34]Comme il &#233;tait &#233;crit dans le journal Novaja Zizn', le premier novembre 1905 : si le soviet de Saint-P&#233;tersbourg se dressait contre le comit&#233; du Parti cela aurait pour effet de &#171; subordonner la conscience &#224; la spontan&#233;it&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[35]Trotsky, quant &#224; lui, &#233;tait convaincu de la force autonome du mouvement des conseils et il pr&#233;dit, dans un texte de 1907, que &#171; le nouvel assaut de la r&#233;volution sera suivi partout de l'institution de conseils ouvriers &#187;. Il ne concevait cependant pas qu'ils puissent s'&#233;riger en pouvoir r&#233;volutionnaire unique. Si Trotsky s'est montr&#233; moins dictatorial que L&#233;nine dans cette ann&#233;e l&#224;, il partageait avec lui les m&#234;mes vues. &#171; Tout se passe comme si Trotsky pressentait la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917, le jour o&#249; il &#233;crivait [dans l'Iskra, du 17 mars 1905] &#171; qu'en cas de victoire d&#233;cisive de la r&#233;volution, le pouvoir reviendra &#224; ceux qui auront dirig&#233; le prol&#233;tariat &#187; &#187;, Anweiler, op. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[36]Comme il est expos&#233; dans la revue Kommuna, de la fraction d'extr&#234;me gauche &#171; maximaliste &#187; des socialistes-r&#233;volutionnaires, qui recommandait d&#232;s 1905 la solution communaliste, sur le mod&#232;le historique de la Commune de Paris de 1871.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[37]Ce que L&#233;nine fit dans ses Th&#232;ses d'avril 1917, poursuit Anweiler, &#171; plein d'une g&#233;niale indiff&#233;rence pour le d&#233;saveu partiel qu'il infligeait ainsi &#224; ses conceptions d'hier &#187;. Il construisit l'id&#233;ologie de ces formations politiques d&#233;j&#224; institu&#233;es en pratique : &#201;tat sur le mod&#232;le de la Commune, transfert des fabriques aux ouvriers, suppression de la police, de l'arm&#233;e, du fonctionnarisme, r&#233;volution mondiale... une grande partie du programme libertaire, qui connaissait alors un commencement de r&#233;alisation, y &#233;tait repris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[38]Comme l'&#233;crit Hannah Arendt dans son essai &#171; La tradition r&#233;volutionnaire &#187; (Sur la r&#233;volution, 1962), o&#249; elle s'appuie sur les travaux de l'historien Oskar Anweiler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[39]ibid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[40]ibid.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[41]ibid.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mai 68, le conflit des interpr&#233;tations</title>
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		<dc:date>2010-01-27T18:28:09Z</dc:date>
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		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;L'article revient sur les interpr&#233;tations de la port&#233;e des &#233;v&#233;nements de Mai 1968. Deux &#233;coles principales s'affrontent, celle qui d&#233;nonce le laxisme et le fait que ces &#233;v&#233;nements aient abouti &#224; la g&#233;n&#233;ralisation de la soci&#233;t&#233; de consommation et de l'individualisme et celle qui voit au contraire l'aspiration &#224; une forme d'autonomie et &#224; un nouveau projet de soci&#233;t&#233;. Il s'agit de comprendre la gen&#232;se de ce conflit d'interpr&#233;tations et la mani&#232;re dont il a dessin&#233; les traits d'une nouvelle conscience intellectuelle.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.sens-public.org/article635.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;source :&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Christophe Premat | 16 f&#233;vrier 2009 | SENS CRITIQUE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;v&#233;nements de mai 1968 ont &#233;t&#233; le sympt&#244;me frappant d'une rupture dans la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise1. Le cours des choses a &#233;t&#233; suspendu pour un temps tr&#232;s bref, mais le retentissement fut suffisamment fort pour ouvrir une &#171; br&#232;che2 &#187; et marquer toute une g&#233;n&#233;ration intellectuelle. Aussi, l'int&#233;r&#234;t de la crise de 68 pour l'analyse politique est qu'elle r&#233;v&#232;le les transformations et les contradictions de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise d'apr&#232;s-guerre. Dans le cas de mai 1968, dont l'interpr&#233;tation a suscit&#233; de nombreuses controverses, les d&#233;bats ne portent pas tant sur les cons&#233;quences politiques des &#233;v&#233;nements qui se sont d&#233;roul&#233;s que sur leur impact sur le long terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On &#233;voque volontiers la g&#233;n&#233;ration des ann&#233;es soixante comme une g&#233;n&#233;ration rebelle, pleinement engag&#233;e dans les combats politiques, refusant &#224; la fois les cadres politiques traditionnels et les normes sociales jug&#233;es archa&#239;ques ; or, depuis quelque temps, le climat politique de la France est marqu&#233; par un anath&#232;me &#224; l'encontre du laxisme de mai 1968 volontiers transform&#233; en r&#233;volte individualiste et anarchiste. Plus fondamentalement, nous vivons en fait la transmission difficile d'un moment r&#233;volutionnaire probl&#233;matique, dont la port&#233;e d&#233;passe largement les &#233;chauffour&#233;es de la rue Gay-Lussac. Voil&#224; pourquoi nous souhaitons articuler le sens profond des &#233;v&#233;nements de mai 68 &#224; une r&#233;flexion plus g&#233;n&#233;rale sur l'organisation de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous appuierons sur trois interpr&#233;tations intellectuelles de mai 68 : celle de Claude Lefort, Edgar Morin, Corn&#233;lius Castoriadis analysant mai 1968 &#224; travers le prisme d'une demande d'autonomie individuelle et sociale ; puis celle de Luc Ferry, Alain Renaut et Gilles Lipovetsky qui ont d&#233;nonc&#233; l'affirmation plus ou moins cach&#233;e d'un individualisme h&#233;doniste sans v&#233;ritable souci du collectif. Cet affrontement est pond&#233;r&#233; par les r&#233;flexions de Raymond Aron dans la R&#233;volution introuvable qui pointe les ambivalences du mouvement de mai. Il ne s'agit pas d'arbitrer entre ces interpr&#233;tations diverses, mais de comprendre leur gen&#232;se et la mani&#232;re dont elles dessinent les traits d'une nouvelle conscience intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'ils se soient inscrits dans un mouvement international, les &#233;v&#233;nements de mai 1968 en France se sont produits si rapidement, de mani&#232;re si fulgurante, qu'ils semblaient avoir peu de chances de provoquer un enthousiasme populaire et d'imprimer une r&#233;elle dynamique r&#233;volutionnaire. Comme l'&#233;crit Edgar Morin, mai 1968 est d'abord un jeu de loupes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Le &#171; maelstrom &#187; &#233;tudiant a des origines &#224; la fois gigantesques et minuscules. Du c&#244;t&#233; gigantesque, c'est la grande r&#233;bellion &#233;tudiante qui d&#233;ferle, depuis le d&#233;but de 1968, dans des pays aussi diff&#233;rents que la Pologne, la Tch&#233;coslovaquie, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, les &#201;tats-Unis, et qui, si distinctes en soient les ramifications, r&#233;pond &#224; une certaine internationalit&#233;. Du c&#244;t&#233; minuscule, ce sont de petits noyaux r&#233;volutionnaires, dans l'&#233;trange campus de Nanterre-La Folie, d&#233;clenchant un mouvement qui, se d&#233;veloppant en cha&#238;ne, va s'&#233;panouir du 6 au 13 mai dans une prodigieuse commune &#233;tudiante &#187;3.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des mouvements sociaux de grande ampleur &#233;mergent dans plusieurs pays pour revendiquer des droits civils et politiques nouveaux ; mai 1968 s'inscrit alors dans cette filiation4. Claude Lefort, Corn&#233;lius Castoriadis et Edgar Morin mettent ainsi en &#233;vidence la nouveaut&#233; et le potentiel de cr&#233;ativit&#233; sociale de ces mouvements. Mai 1968 est une revendication d'autonomie face &#224; un pouvoir de plus en plus d&#233;tach&#233; de la soci&#233;t&#233; et manifeste pleinement les contradictions d'une soci&#233;t&#233; bureaucratique caract&#233;ris&#233;e par une s&#233;paration accrue de deux couches sociales, les dirigeants et les ex&#233;cutants. Les dirigeants d&#233;signent les personnes qui prennent des d&#233;cisions ayant des cons&#233;quences pour la vie collective ; quant aux ex&#233;cutants, ils appliquent ces d&#233;cisions. Cette s&#233;paration se retrouve &#224; tous les niveaux de la vie sociale, aussi bien dans l'entreprise que dans d'autres institutions. Ce n'est pas un hasard si les ann&#233;es 1960 ont &#233;t&#233; marqu&#233;es par le d&#233;veloppement du th&#232;me de l'autogestion comme tentative de r&#233;conciliation des ex&#233;cutants et des dirigeants. Pour une gauche radicale, exclue du champ politique par la pr&#233;&#233;minence du parti communiste, mai 1968 est en ce sens une tribune inesp&#233;r&#233;e qui donne l'occasion de contester toutes les hi&#233;rarchies syndicales ou politiques. L'insurrection n'est pas dirig&#233;e uniquement contre le pouvoir gaulliste, mais aussi contre la domination du parti communiste et de la CGT. Le caract&#232;re spontan&#233;iste et anti-autoritaire de mai 1968 s'explique par le refus de toutes ces tutelles qui monopolisent la vie sociale. Le sens de la soci&#233;t&#233; n'est plus l'apanage de collectifs exsangues, c'est &#224; l'individu d'inventer de nouvelles formes de relations sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un film qui suit la gr&#232;ve des jeunes ouvriers de Renault-Flins5, Jean-Pierre Thorn tente de saisir au plus pr&#232;s les revendications des ouvriers : il laisse parler les acteurs, m&#234;me si le film est mont&#233; de telle mani&#232;re qu'il est impossible de ne pas voir les collages de la propagande mao&#239;ste. Les ouvriers n'utilisent pas de rh&#233;torique militante, ils revendiquent en des termes tr&#232;s simples des mesures concr&#232;tes changeant l'organisation de leur vie individuelle et sociale. Le film montre des personnes faisant preuve de sens critique &#224; l'&#233;gard de leurs conditions de vie et capables de transposer dans le domaine politique un mod&#232;le d'organisation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'un de ses derniers entretiens, Corn&#233;lius Castoriadis compare le climat politique des ann&#233;es 1990 &#224; celui des ann&#233;es 1960 : alors que ces derni&#232;res &#233;taient marqu&#233;es par une effervescence id&#233;ologique, les ann&#233;es 1990 se caract&#233;risent par une absence d'id&#233;ologies et de rep&#232;res, un &#171; conformisme g&#233;n&#233;ralis&#233; &#187; et donc une &#171; mont&#233;e de l'insignifiance &#187;6 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; les gens avaient ce besoin de croyance. Ils le remplissaient comme ils pouvaient, les uns avec le mao&#239;sme, les autres avec le trotskisme et m&#234;me avec le stalinisme, puisqu'un des r&#233;sultats paradoxaux de mai 1968, cela n'a pas &#233;t&#233; seulement d'apporter de la chair au squelette mao&#239;ste ou trotskiste mais cela a &#233;t&#233; d'augmenter encore &#224; nouveau le recrutement du PC, malgr&#233; l'attitude absolument monstrueuse du PC pendant les &#233;v&#233;nements et pendant les accords de Grenelle &#187;7.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le PC a profit&#233; indirectement des b&#233;n&#233;fices de cette r&#233;volution, alors m&#234;me qu'il a tout fait pour l'&#233;touffer. Ce paradoxe est d&#251; au fait que les gens avaient besoin de r&#233;investir le sens des id&#233;ologies afin de savoir si elles &#233;taient capables d'&#233;clairer la compr&#233;hension g&#233;n&#233;rale de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les troubles de mai 1968 r&#233;activent en ce sens une strate profonde de l'imaginaire politique fran&#231;ais : les probl&#232;mes concrets se traduisent directement en une demande sociale abstraite adress&#233;e aux organisations existantes. C'est certainement l'une des dimensions de ce que Pierre Rosanvallon nomme &#224; juste titre la &#171; culture de la g&#233;n&#233;ralit&#233; &#187;8, c'est-&#224;-dire le d&#233;sir de prolonger universellement l'&#233;cho d'une situation sociale particuli&#232;re. Le questionnement clandestin qui travaille en filigrane la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise n'est pas tant le changement institutionnel que la reconstitution d'un ciment social : le foisonnement id&#233;ologique des ann&#233;es 1960 ne fait que souligner ce complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai 1968 a d'abord mis en &#233;vidence un besoin de communication entre des personnes qui ne se c&#244;toyaient que pour se rendre au travail. Il y a eu besoin d'une r&#233;volte, d'une rupture avec le quotidien institu&#233;. Comme l'&#233;crit la psychanalyste Julia Kristeva en mai 1968, &#171; la vie psychique sait qu'elle ne sera sauv&#233;e que si elle se donne le temps et l'espace des r&#233;voltes : rompre, rem&#233;morer, refaire &#187;9. En clair, les gens avaient besoin d'interroger ce qu'ils faisaient, sans forc&#233;ment aboutir &#224; un renouveau institutionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les analyses de Castoriadis, il n'y a pas d'id&#233;alisation de mai 1968, dans la mesure o&#249; ce moment r&#233;volutionnaire ne peut pas inverser le sens des normes bureaucratiques, car il est d&#233;j&#224; trop tard. Mai 1968 ne fait que rappeler et r&#233;animer le projet d'autonomie qui fait partie de l'h&#233;ritage europ&#233;en et qui est contradictoire avec le projet capitaliste en cours d'ach&#232;vement. On ne trouvera pas dans les discussions des innombrables assembl&#233;es, de solutions pour am&#233;liorer la situation politique, car ces discussions et les &#233;v&#233;nements eux-m&#234;mes traduisent la contradiction fondamentale des syst&#232;mes bureaucratiques. C'est &#233;galement ce que sugg&#232;re Raymond Aron lorsqu'il reproche &#224; ces &#233;v&#233;nements de n'avoir ni r&#233;ussi &#224; cr&#233;er un ordre social nouveau ni &#224; inverser concr&#232;tement la r&#233;alit&#233; d&#233;nonc&#233;e :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; &#224; un niveau sup&#233;rieur, la r&#233;volution de mai a r&#233;fut&#233;, en apparence du moins, un double despotisme, celui du sovi&#233;tisme et celui de la rationalit&#233; techno-bureaucratique de la &#171; soci&#233;t&#233; industrielle &#187;. En r&#233;alit&#233;, elle n'a nullement d&#233;montr&#233; que l'autogestion des entreprises, de l'Universit&#233;, de la soci&#233;t&#233;, la suppression des hi&#233;rarchies, l'&#233;limination de la s&#233;paration entre masses et dirigeants, offraient une troisi&#232;me voie, radicalement originale, entre sovi&#233;tisme plus ou moins lib&#233;ralis&#233; et capitalisme plus ou moins socialis&#233; &#187;10.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, les mouvements des ann&#233;es 1960 ne font qu'accro&#238;tre une demande sociale d'autonomie qui se d&#233;cline diff&#233;remment suivant les contextes bureaucratiques. Castoriadis et Lefort, dans la lign&#233;e des travaux de Socialisme ou Barbarie, insistent sur la signification antibureaucratique de ce mouvement qui a permis une lib&#233;ration de la parole et de l'expression. La lib&#233;ration de la parole a modifi&#233; l'ordre du jour d'une soci&#233;t&#233; qui a pris le temps de s'arr&#234;ter11. Cette parenth&#232;se a laiss&#233; aux acteurs et aux spectateurs de 1968 l'id&#233;e d'un dialogue lib&#233;r&#233;. Certes, mai 1968 est un &#233;chec dans la mesure o&#249; le changement de normes sociales ne s'est pas op&#233;r&#233;, mais selon eux, il n'est m&#234;me pas envisageable :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; le Pouvoir, en quelque lieu qu'il pr&#233;tende &#224; r&#233;gner, trouvera des opposants, qui ne sont pas pr&#234;ts n&#233;anmoins &#224; en installer un meilleur. D'une soci&#233;t&#233; qui cherche &#224; se boucler sur son leurre et &#224; enfermer les hommes dans ses hi&#233;rarchies, les opposants seront toujours pr&#234;ts &#224; d&#233;ranger les plans &#187;12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pass&#233;e l'effervescence de l'instant, la br&#232;che ne propose pas d'ouverture imm&#233;diate. N&#233;anmoins, elle travaille en profondeur les contradictions de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise et trouve des &#233;chos dans la transformation progressive du paysage politique. De ce point de vue, la th&#232;se du sociologue Ingelhart selon laquelle les soci&#233;t&#233;s occidentales ont connu une v&#233;ritable transition culturelle (cultural shift) est s&#233;duisante13. Les classes sociales ayant atteint un certain niveau de satisfaction mat&#233;rielle ont commenc&#233; &#224; faire pr&#233;valoir de nouvelles valeurs qui sont une volont&#233; de participer aux d&#233;cisions des gouvernements et une pr&#233;occupation environnementale. Muni d'enqu&#234;tes et de sondages syst&#233;matiques r&#233;alis&#233;s dans plusieurs pays europ&#233;ens, Inglehart d&#233;chiffre ce changement culturel &#224; la fin des ann&#233;es 1970 et au d&#233;but des ann&#233;es 1980 : les g&#233;n&#233;rations ayant profit&#233; de la croissance &#233;conomique ont invent&#233; des valeurs qui ne sont pas d&#233;termin&#233;es par le souci mat&#233;riel. Cette transition culturelle permet notamment d'expliquer l'essor du mouvement &#233;cologiste qui ne boude pas la paternit&#233; des mouvements de mai 1968. Bien qu'il soit &#233;tay&#233; sur un appareil statistique pr&#233;cis, les contours de ce diagnostic restent assez fragiles et r&#233;sistent difficilement &#224; la critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai 1968 est ainsi d&#233;crit irr&#233;m&#233;diablement comme l'exp&#233;rience d'une d&#233;ception. Dans ce registre, la position de Luc Ferry et d'Alain Renaut est de montrer comment le pr&#233;tendu humanisme de Mai 68 s'est invers&#233; en un anti-humanisme favorisant l'&#233;mergence d'une soci&#233;t&#233; de consommation. Pour eux, les id&#233;es de 68 se distinguent surtout par l'absence de projet de soci&#233;t&#233; viable. Le fait de d&#233;truire les r&#233;f&#233;rences &#224; un ordre social a conduit aux exag&#233;rations et aux confusions les plus terribles. Tout se passe comme si &#224; cause de cette lib&#233;ration, il &#233;tait possible de tout faire et de tout dire. Mai 68 est l'illustration d'une certaine forme d'infantilisme social privil&#233;giant l'esprit de r&#233;volte. Les accusateurs reprochent plus sp&#233;cifiquement aux thurif&#233;raires de mai 1968 d'avoir fragilis&#233; cette institution fondamentale de la soci&#233;t&#233; qu'est l'&#233;cole. Luc Ferry, lorsqu'il &#233;tait ministre de l'&#201;ducation Nationale, a sorti &#224; maintes reprises le spectre de 68 pour expliquer les d&#233;boires du fonctionnement de l'institution scolaire. La remise en cause, voire l'abolition de la hi&#233;rarchie, qui &#233;tait l'un des ma&#238;tres mots de mai 68, &#233;tait peut-&#234;tre souhaitable pour certaines institutions, mais en aucun cas pour l'&#233;cole. Contrairement aux conceptions soixante-huitardes, le ma&#238;tre n'est pas en position de domination, mais de transmission. L'autorit&#233; du ma&#238;tre est l'instrument n&#233;cessaire pour encourager l'&#233;l&#232;ve &#224; se former et &#224; devenir autonome. Les incantations de 68 ont conduit &#224; vouloir supprimer l'id&#233;e d'une transmission et &#224; confondre les r&#244;les dans une esp&#232;ce d'id&#233;al d'autogestion p&#233;dagogique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ambivalence est pr&#233;sente dans le mouvement lui-m&#234;me. En effet, si comme le montrent Castoriadis, Morin et Lefort, la cr&#233;ativit&#233; du mouvement avait quelque chose de beau et d'appr&#233;ciable, elle s'est accompagn&#233;e d'un jusqu'auboutisme qui a confin&#233; &#224; la b&#234;tise ; or, sur le long terme, selon Finkielkraut, &#171; on a perdu la beaut&#233;, on a gard&#233; la b&#234;tise et on l'a gard&#233;e jusque dans l'&#233;cole14 &#187;. Cette critique s'insurge en fait contre la pr&#233;tention &#224; ouvrir l'&#233;cole sur le monde, alors m&#234;me que la transmission des valeurs fondamentales via la culture se trouve menac&#233;e par une d&#233;magogie insoutenable. Au fond, ce qui ressort de cet argumentaire, c'est le fait que l'&#233;cole ait renonc&#233; &#224; un certain nombre d'enseignements fondamentaux et que l'on confonde ouverture d'esprit et d&#233;magogie p&#233;dagogique15. Cette critique est relay&#233;e par Gilles Lipovetsky qui insiste dans son c&#233;l&#232;bre ouvrage, L'&#200;re du vide, sur le nihilisme des valeurs introduit par mai 196816. Les exc&#232;s n'ont fait appara&#238;tre qu'une volont&#233; de destruction, car il manquait une vis&#233;e &#224; ce mouvement qu'il est vain de vouloir reconstruire a posteriori.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat sur l'interpr&#233;tation de Mai 68 est souvent d&#233;cal&#233; vers le portrait des acteurs du mouvement. Castoriadis d&#233;nonce ainsi les confusions faites sur les acteurs et ceux qui ont interpr&#233;t&#233; les &#233;v&#233;nements sans y avoir jou&#233; un r&#244;le notoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Il est &#233;trange de voir appeler aujourd'hui &#171; pens&#233;e 68 &#187; un ensemble d'auteurs qui ont vu leur vogue s'accro&#238;tre apr&#232;s l'&#233;chec de mai 1968 et des autres mouvements de la p&#233;riode, et qui n'ont jou&#233; aucun r&#244;le m&#234;me dans la plus vague pr&#233;paration &#171; sociologique &#187; du mouvement, &#224; la fois parce que leurs id&#233;es &#233;taient totalement inconnues des participants et parce qu'elles &#233;taient diam&#233;tralement oppos&#233;es &#224; leurs aspirations implicites et explicites &#187;17.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les collages post-1968 ont obscurci la port&#233;e du mouvement : Castoriadis se r&#233;f&#232;re au fait que Luc Ferry et Alain Renaut rattachent explicitement des auteurs tels que Michel Foucault et Louis Althusser aux mouvements de Mai 6818, alors qu'ils n'y sont pas directement impliqu&#233;s. On confond facilement les auteurs qui ont interpr&#233;t&#233; a posteriori les &#233;v&#233;nements et les acteurs du mouvement lui-m&#234;me. De facto, ces auteurs s'embarrassent d'une enqu&#234;te g&#233;n&#233;alogique sur les constructions intellectuelles des ann&#233;es soixante. N&#233;anmoins, leur m&#233;rite est d'avoir synth&#233;tis&#233; le conflit des interpr&#233;tations au sujet de mai 1968. Luc Ferry et Alain Renaut d&#233;c&#232;lent alors huit interpr&#233;tations principales : 1) Mai 68 vu comme un complot de gauchistes (version du pouvoir gaullien), 2) Mai 68 comme crise de l'Universit&#233;, 3) Mai comme acc&#232;s de fi&#232;vre ou comme r&#233;volte de la jeunesse, 4) Mai comme crise de civilisation, 5) Mai comme conflit de classes d'un type nouveau, 6) Mai comme conflit social de type traditionnel, 7) Mai comme crise politique, 8) Mai comme encha&#238;nement de circonstances19. Si cette typologie reste tr&#232;s empirique, elle permet cependant de comparer les interpr&#233;tations qui &#233;voquent le caract&#232;re accidentel de ces &#233;v&#233;nements &#224; celles qui insistent sur la nouveaut&#233; et l'annonce d'un changement profond de mentalit&#233;s. En effet, les trois premi&#232;res interpr&#233;tations rel&#232;guent mai 1968 &#224; un simple &#233;piph&#233;nom&#232;ne social alors que les autres insistent sur la perception d'une transition inachev&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alain Renaut expose les difficult&#233;s m&#233;thodologiques qui se pr&#233;sentent &#224; l'interpr&#232;te :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; lorsqu'il s'agit d'analyser un mouvement historique qui se pr&#233;sente comme un bouleversement, voire comme une r&#233;volution, le probl&#232;me majeur de l'interpr&#232;te est au fond de savoir quelle port&#233;e et quel statut accorder au point de vue des acteurs eux-m&#234;mes, qui se d&#233;finit toujours plus ou moins par la conviction de &#171; faire l'histoire &#187; et d'ouvrir, par leur action, un avenir radicalement neuf20 &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interpr&#233;tation philosophique est d&#233;j&#224; la manifestation d'un engagement politique : il n'existe pas de repr&#233;sentations des acteurs qui viendraient corroborer ou mystifier la r&#233;alit&#233; des faits, la fa&#231;on dont on expose les faits rel&#232;ve elle-m&#234;me de l'interpr&#233;tation. Le travail de la pens&#233;e politique consiste &#224; relier des faits, &#224; ordonner les interpr&#233;tations et &#224; effectuer le partage du sens et du non-sens. Par cons&#233;quent, le risque d'une telle entreprise serait de ramener le sens de ces &#233;v&#233;nements &#224; des interpr&#233;tations qui lui sont &#233;trang&#232;res21. On peut montrer la fa&#231;on dont s'est construit un discours intellectuel dans les ann&#233;es 1960 sans pour autant relier directement la port&#233;e de ces &#233;v&#233;nements &#224; cette construction patiente. La r&#233;volution de 1968 est certainement &#171; introuvable22 &#187;, il n'emp&#234;che qu'elle a constitu&#233; un moment de rupture par rapport &#224; des pratiques sociales et &#224; des discours. De m&#234;me, la solidarit&#233; du climat intellectuel des ann&#233;es 1960 et des &#233;v&#233;nements de mai 1968 n'est peut-&#234;tre pas aussi imm&#233;diate que ces interpr&#232;tes ne le pensent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre grand d&#233;faut consiste &#224; imputer &#224; mai 1968 le d&#233;senchantement intellectuel23 qui a succ&#233;d&#233; &#224; ces &#233;v&#233;nements et qui a marqu&#233; tous les intellectuels jusqu'&#224; nos jours. Raymond Aron fait preuve d'une lucidit&#233; extraordinaire, lorsqu'il rappelle que ce d&#233;senchantement indique une mutation nouvelle de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise. Mai 1968 est la traduction sp&#233;cifiquement fran&#231;aise de ce passage qui affecte toutes les soci&#233;t&#233;s occidentales. Le &#171; psychodrame &#187;24 fran&#231;ais marque le refus des canons d'une soci&#233;t&#233; industrielle, et &#224; cet &#233;gard l'analyse de Raymond Aron rejoint celle de Lefort et Castoriadis. Au fond, lorsque Lefort et Castoriadis d&#233;noncent les contradictions de la soci&#233;t&#233; bureaucratique, ils &#233;noncent d'une autre mani&#232;re cette r&#233;alit&#233; sociologique : entre les dirigeants et les ex&#233;cutants, il n'y a pas de communaut&#233; faisant corps. Au-del&#224; des maladresses, du d&#233;lire et de la mythologie 68, la France est confront&#233;e &#224; cette r&#233;alit&#233; profonde, renforc&#233;e avec l'apparition de l'individu post-moderne25, ayant du mal &#224; renouer des liens sociaux (crises des institutions, impossible r&#233;forme de l'&#233;cole...). Comme l'&#233;crit Raymond Aron :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; les Fran&#231;ais, depuis 1789, magnifient toujours r&#233;trospectivement leurs r&#233;volutions, immenses f&#234;tes durant lesquelles ils vivent tout ce dont ils sont priv&#233;s dans les p&#233;riodes normales et ont le sentiment d'accomplir leurs aspirations, f&#251;t-ce dans un r&#234;ve &#233;veill&#233;. Une telle r&#233;volution appara&#238;t n&#233;cessairement destructive, elle s'accompagne des projets les plus extravagants, n&#233;gation utopique de la r&#233;alit&#233; &#187;26.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond Aron insiste &#224; la fois sur le c&#244;t&#233; anarchique et archa&#239;que de la r&#233;volution : mai 1968 s'inscrit au fond dans une tradition solidement ancr&#233;e. Ce d&#233;foulement, qui s'apparente aux com&#233;dies r&#233;volutionnaires que Marx d&#233;non&#231;ait27, traduit plut&#244;t le conservatisme de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise qui a besoin de cr&#233;er dans l'imaginaire une antith&#232;se &#224; la r&#233;alit&#233; qu'elle accepte de fait. La confirmation du gaullisme apr&#232;s les &#233;v&#233;nements et le renforcement, certes provisoire, du poids du parti communiste confirment cette tendance. Raymond Aron emprunte les lunettes de Tocqueville analysant les &#233;v&#233;nements de 1848, afin de comprendre les m&#233;canismes d'une telle r&#233;volution. La th&#232;se centrale d'Aron est que mai 1968 met en &#233;vidence un besoin d'encadrement de cette soci&#233;t&#233; qui souffre d'un mal end&#233;mique, la faiblesse des corps interm&#233;diaires. La faible syndicalisation des masses et l'affaiblissement du parti communiste ont laiss&#233; la voie libre &#224; toute une constellation de minorit&#233;s r&#233;volutionnaires :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; La vuln&#233;rabilit&#233; de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise tient &#224; la faiblesse des corps interm&#233;diaires et &#224; ce qu'une des faiblesses les plus sp&#233;cifiques est la non syndicalisation de la masse des ouvriers qui laisse le champ libre aux minorit&#233;s en p&#233;riode de crise28 &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus les corps interm&#233;diaires sont faibles, plus l'organisation est d&#233;faillante et plus les r&#234;ves les plus fous accompagnent des tendances destructrices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est en 1968 que se situe la rupture &#233;pocale entre l'&#233;poque moderne et la postmodernit&#233;29 &#187; : pour certains, mai 1968 a traduit un changement de paradigme anthropologique et a permis une remise en cause des institutions fondamentales de la soci&#233;t&#233; alors que pour d'autres, cette &#233;bullition annonce malgr&#233; elle la g&#233;n&#233;ralisation du nihilisme contemporain. Au-del&#224; de son c&#244;t&#233; carnavalesque30 et de ses exc&#232;s dans la b&#234;tise et la violence, mai 1968 est un moment qui r&#233;v&#232;le une difficile &#233;volution de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise &#224; la recherche de nouveaux corps interm&#233;diaires capables d'am&#233;liorer son organisation globale. Il convient alors de rappeler que les proph&#233;ties de 1968 ne se sont que tr&#232;s partiellement r&#233;alis&#233;es, lorsqu'on observe aujourd'hui la demande croissante de participation dans toutes les sph&#232;res de la vie sociale. L'invocation de la participation comme lieu commun du discours politique a recouvert totalement les vell&#233;it&#233;s autogestionnaires d'antan. Mai 1968 est une contestation sociale r&#233;ussie, mais une r&#233;volution pauvre en contenu politique, c'est peut-&#234;tre en cela qu'elle est r&#233;ellement introuvable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Une premi&#232;re version de cet article a &#233;t&#233; publi&#233;e dans Tissages, n&#176;4, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 Morin, Lefort, Castoriadis, Mai 68 : la br&#232;che suivi de Vingt ans apr&#232;s (Paris, &#233;ditions Complexe, 1988).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Morin, Edgar, &#171; La commune &#233;tudiante &#187; in Mai 68 : la br&#232;che (Paris, &#233;ditions Complexe, 1988) : 13. Voir Vidal-Naquet, Pierre, Schnapp, Alain, Journ&#233;e de la Commune &#233;tudiante, textes et documents Novembre 1967- Juin 1968 (Paris, &#233;ditions du Seuil, 1988).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 Voir le film de Chris Marker, Le fond de l'air est rouge, 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Thorn, Jean-Pierre, Oser lutter, oser vaincre, film sur la gr&#232;ve des jeunes ouvriers de Renault-Flins, 1968.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 Castoriadis, Corn&#233;lius, &#171; La crise des soci&#233;t&#233;s occidentales &#187; in Les Carrefours du Labyrinthe IV (Paris, &#233;ditions du Seuil, 1996) : 11-26.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 Castoriadis, Corn&#233;lius, Post-scriptum sur l'insignifiance (Paris, &#233;ditions de l'Aube, 1998) : 29.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 Rosanvallon, Pierre, Le mod&#232;le politique fran&#231;ais (Paris, &#233;ditions du Seuil, 2004).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 Kristeva, Julia, &#171; Pr&#233;face &#187; in L'avenir d'une r&#233;volte (Paris, &#233;ditions Calmann-L&#233;vy, 1998) : 11.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 Aron, Raymond, La R&#233;volution introuvable (Paris, &#233;ditions Fayard, 1968) : 14.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 De Certeau, Michel, La prise de parole (Paris, &#233;ditions Descl&#233;e de Brouwer, 1968).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 Lefort, Claude, &#171; Le d&#233;sordre nouveau &#187; in Op. cit. : 62.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 Inglehart, Ronald, The Silent R&#233;volution, 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 &#201;mission Ripostes n&#176;204 (France 5), &#171; &#201;ducation Nationale : peut mieux faire ? &#187;, 12 d&#233;cembre 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 Cette critique attaque de front les tentatives d'autogestion en mati&#232;re p&#233;dagogique. En effet, depuis la crise de l'Universit&#233; en 1968, une remise en cause des pratiques d'enseignement a &#233;t&#233; effectu&#233;e. On citera par exemple les travaux de Georges Lapassade sur ces innovations. Lapassade, Georges, Groupes, Organisations et Institutions (Paris, &#233;ditions Gauthier-Villars, 1967), L'autogestion p&#233;dagogique (Paris, &#233;ditions Gauthier-Villars, 1971). Georges Lapassade fut &#233;galement membre du groupe Socialisme ou Barbarie, il est d&#233;c&#233;d&#233; en 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 Lipovetsky, Gilles, L'&#232;re du vide : essais sur l'individualisme contemporain (Paris, &#233;ditions Gallimard, 1983).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 Castoriadis, Corn&#233;lius, &#171; Les mouvements des ann&#233;es soixante &#187; in Mai 68 : la br&#232;che (Paris, &#233;ditions Complexe, 1988) : 189.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 Ferry, Luc, Renaut, Alain, La pens&#233;e 68 (Paris, &#233;ditions Gallimard, 1988).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 Ferry, Luc, Renaut, Alain, La pens&#233;e 68 (Paris, &#233;ditions Gallimard, 1988) : 79-126. Ces dispositifs interpr&#233;tatifs ont &#233;t&#233; en fait &#233;tablis par Philippe B&#233;n&#233;ton et Jean Touchard dans leur article &#171; Les interpr&#233;tations de la crise de mai-juin 1968 &#187;, Revue fran&#231;aise de science politique, ann&#233;e 1970, volume 20 : 504.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 Ferry, Luc, Renaut, Alain, La pens&#233;e 68 (Paris, &#233;ditions Gallimard, 1988) : 87.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 Alain Renaut a voulu restituer le moment 68 dans une lecture plus large de la subjectivit&#233;. Voir RENAUT, Alain, L'&#232;re de l'individu (Paris, &#233;ditions Gallimard, 1989).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 Voir Renaut, Alain, &#171; La R&#233;volution introuvable ? &#187;, in Pouvoirs, n&#176;39, 1986 : 81-89.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 Sur les d&#233;ceptions des g&#233;n&#233;rations intellectuelles d'apr&#232;s 68, voir Hourmant, Fran&#231;ois, Le d&#233;senchantement des clercs, figures de l'intellectuel dans l'apr&#232;s-Mai 1968 (Paris, 1997). Ce d&#233;senchantement intellectuel anticipe le d&#233;senchantement politique des ann&#233;es 1980.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 Aron, Raymond, La R&#233;volution introuvable (Paris, &#233;ditions Fayard, 1968) : 33.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 Sur la transition psychologique de l'individu moderne &#224; l'individu contemporain, Gauchet, Marcel, La d&#233;mocratie contre elle-m&#234;me (Paris, &#233;ditions Gallimard, 2002).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26 Aron, Raymond, La R&#233;volution introuvable (Paris, &#233;ditions Fayard, 1968) : 32.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27 Marx, Le 18 Brumaire de Louis-Napol&#233;on Bonaparte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28 Aron, Raymond, La R&#233;volution introuvable : 39.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29 Negri, Antonio, Kair&#242;s, Alma Venus, multitude (Paris, &#233;ditions Calmann-L&#233;vy, 2000) : 158.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;30 Tilly, Charles, La France conteste : de 1600 &#224; nos jours (Paris, &#233;ditions Fayard, 1985).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La crise de mai 68</title>
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&lt;p&gt;Note de lecture de Pierre Souyri sur les livres r&#233;cents sur mai 68 parue dans les Annales N&#176;1 (janvier 1970), condens&#233;e en un seul article comparant les diverses interpr&#233;tations du mouvement. A voir sur : http://bataillesocialiste.wordpress... D&#233;but du texte : Malgr&#233; l'abondance des ouvrages parus sur la crise de mai 1968, on reste fort mal renseign&#233; sur ce qui s'est effectivement pass&#233; dans l'ensemble du pays. On est satur&#233; de reportages sur les &#233;v&#233;nements qui se sont produits &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Note de lecture de Pierre Souyri sur les livres r&#233;cents sur mai 68 parue dans les Annales N&#176;1 (janvier 1970), condens&#233;e en un seul article comparant les diverses interpr&#233;tations du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A voir sur : &lt;a href=&#034;http://bataillesocialiste.wordpress.com/2008/05/04/la-crise-de-mai-1968-souyri/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://bataillesocialiste.wordpress...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;D&#233;but du texte :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; l'abondance des ouvrages parus sur la crise de mai 1968, on reste fort mal renseign&#233; sur ce qui s'est effectivement pass&#233; dans l'ensemble du pays. On est satur&#233; de reportages sur les &#233;v&#233;nements qui se sont produits &#224; Paris, dans les rues et les universit&#233;s et certains d'entre eux &#8212; comme celui de Ph. Labro qui utilise les techniques analogues &#224; celles des cin&#233;astes de l'actualit&#233; &#8212; t&#233;moignent de l'habi&#173;let&#233; professionnelle de leurs auteurs. Mais nous ne sommes &#224; peu pr&#232;s jamais inform&#233;s de ce qu'ont fait les travailleurs dans les usines, y compris dans la r&#233;gion parisienne et des luttes qui se sont d&#233;roul&#233;es dans les villes de province : les renseignements fournis par les Cahiers de Mai sur Nantes et quelques entreprises de la banlieue de Paris sont pr&#233;cieux mais insuffisants. (&#8230;)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mai 68 : Notes contre la comm&#233;moration</title>
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		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cup&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
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		<dc:subject>Narodetzki J.-F.</dc:subject>

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&lt;p&gt;Nous venons de perdre un camarade, un copain, un ami. Jean-Franklin est mort vendredi 22 ao&#251;t 2014, et tout s'est assombri. Notre travail ne serait pas le m&#234;me sans ses critiques, ses d&#233;saccords, ses encouragements continus, son inextinguible rage contre l'injustice et la b&#234;tise, ses appels &#224; ne cesser de les combattre sous aucun pr&#233;texte. Ses derniers propos &#233;taient des exhortations &#224; la vie qui continue et recommence. On retrouve sans peine le son de sa voix lorsqu'il &#233;crit : &#171; la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-97-narodetzki-j-f-+" rel="tag"&gt;Narodetzki J.-F.&lt;/a&gt;

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&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;Nous venons de perdre un camarade, un copain, un ami.&lt;br class='manualbr' /&gt;Jean-Franklin est mort vendredi 22 ao&#251;t 2014, et tout s'est assombri.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Notre travail ne serait pas le m&#234;me sans ses critiques, ses d&#233;saccords, ses encouragements continus, son inextinguible rage contre l'injustice et la b&#234;tise, ses appels &#224; ne cesser de les combattre sous aucun pr&#233;texte. Ses derniers propos &#233;taient des exhortations &#224; la vie qui continue et recommence.&lt;br class='manualbr' /&gt;On retrouve sans peine le son de sa voix lorsqu'il &#233;crit : &#171; &lt;i&gt;la barbarie o&#249; nous sommes fait du refus de ce monde une exigence &#233;thique, plus exactement : une ultime fa&#231;on de conserver notre humanit&#233;. Que cela marche ou pas est une autre question.&lt;/i&gt; &#187;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;Tout ceux qui cherchent l'&#233;mancipation viennent de perdre un des leurs.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?756-a-jean-franklin' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Nous lui avons rendu hommage&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Texte paru dans &#171; Courant alternatif &#187;, mensuel &#233;dit&#233; par l'OCL, Hors s&#233;rie n&#176; 13, avril-juin 2008.&lt;br class='manualbr' /&gt;Texte repris dans le recueil &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?1208-Mai-68-et-ses-falsifications' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Mai 68 et ses falsifications ult&#233;rieures &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, octobre 2025.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;CONTRE LA COMMEMORATION
&lt;p&gt;(NOTES)&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;&lt;figure class='spip_document_169 spip_documents spip_documents_center' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/doc_ContreCommemoration68.doc' arial-label=&#034;&#034; type=&#034;application/msword&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/doc.svg&amp;taille=64&amp;1779436338' alt='' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/doc.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/doc.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/doc.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;M&#233;moire : &#224; opposer ici &#224; comm&#233;moration comme ce qui est vivant, et peut &#234;tre r&#233;investi dans des r&#233;flexions et des pratiques actuelles, &#224; ce qui est mort et seulement susceptible d'&#234;tre visit&#233; et &#171; revisit&#233; &#187; par l'histoire officielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J. Ranci&#232;re (R&#233;fractions, n&#176; 18) &#233;voque la &#171; haine de 68 &#187;. Dit que cette haine aurait connu deux phases (trois, si l'on compte le &#171; ressentiment &#187; des plus jeunes (!), ceux de l'&#226;ge des &#171; Houellebecq et Cie &#187; - &#171; jaloux d'avoir &#233;t&#233; priv&#233;s des illusions de leurs a&#238;n&#233;s &#187;, et qu'ici je n&#233;gligerai).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est des deux phases principales de ce &#171; ressentiment &#187;, il se serait agi successivement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8211; de d&#233;noncer &#171; ceux qui voulaient instituer en France l'ordre du Goulag &#187; ; il est vrai qu'un Marcellin d&#233;non&#231;ait la main de l'URSS et de Gaulle, r&#233;fugi&#233; &#224; Baden-Baden avec sa famille (cf. Massu, Baden 68), croyait peut-&#234;tre vraiment que les &#171; communistes &#187; allaient prendre le pouvoir ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; d&#232;s que l'URSS n'a plus pu servir d'&#233;pouvantail (mais le cadavre de l'URSS sert encore aujourd'hui d'&#233;pouvantail pour disqualifier toute perspective r&#233;volutionnaire) : de transformer 68 en r&#233;volte apolitique de &#171; la jeunesse &#187;, avide de satisfaire ses d&#233;sirs consum&#233;ristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; transformation &#187; aurait &#233;t&#233; assur&#233;e par le &#171; ressentiment des acteurs du mouvement lui-m&#234;me, quand ce mouvement est retomb&#233; : l'&#233;chec de leur d&#233;sir de transformer le monde s'est volontiers transform&#233; en ressentiment contre l'id&#233;ologie qui leur avait fait croire qu'on pouvait changer le monde. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre la faiblesse des analyses men&#233;es en termes de sentiments, relevons que Ranci&#232;re ne fait ici aucune distinction entre la masse des acteurs du mouvement et les ex-dirigeants gauchistes. Le &#171; d&#233;sir &#187; des seconds &#233;tait-il d'ailleurs de transformer le monde ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il serait plus pertinent de dire que le maintien de leur ex-id&#233;ologie de la suppos&#233;e transformation du monde e&#251;t &#233;t&#233; un obstacle &#224; leur acc&#232;s (et &#224; leur maintien) aux postes et aux positions dominantes (politiques, m&#233;diatico-culturelles, &#233;conomiques) qu'ils ont occup&#233;es quelques ann&#233;es apr&#232;s la d&#233;faite de Mai-Juin 68. Ce que Ranci&#232;re appelle &#171; l'avant-garde de la r&#233;action intellectuelle &#187; d'aujourd'hui, ce sont ces dirigeants repentis, et non la masse des &#171; anciens soixante-huitards &#187;, comme il le laisse entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quid, cependant, de la transmission de l'exp&#233;rience de 68 par les ceux (d'&#226;ges diff&#233;rents, non de la m&#234;me &#171; g&#233;n&#233;ration &#187;) qui l'ont v&#233;cue ? Qu'en ont-ils signifi&#233; &#224; leurs enfants ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Semble en effet avoir pr&#233;valu, sinon l'absence de toute transmission, manifestement impossible, du moins l'absence d'une restitution m&#233;tabolisable de cette p&#233;riode, propre &#224; rendre ce qui a eu lieu intelligible aux descendants et &#224; susciter leur int&#233;r&#234;t. Lesquels descendants chercheraient en vain dans la litt&#233;rature courante une telle restitution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils seront en tout cas dissuad&#233;s de s'int&#233;resser &#224; cette &#233;poque par la &#171; ringardise &#187; qui la frappe aux yeux du sens commun, et dissuad&#233;s de s'engager dans quelque critique sociale que ce soit par la fatalit&#233; &#171; totalitaire &#187; dont toute critique est d&#233;sormais r&#233;put&#233;e porteuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la configuration du rapport &#224; ce pass&#233;, il y a &#233;videmment des agents ; parmi lesquels on peut citer, pour la France, les &#171; Nouveaux Philosophes &#187;, des historiens contre-r&#233;volutionnaires &#224; la Fran&#231;ois Furet, ou le c&#233;nacle lib&#233;ral-socialiste dit Fondation Saint-Simon et ses &#171; experts &#187;, dont les rapports et les pamphlets ont &#171; litt&#233;ralement organis&#233; l'id&#233;ologie dominante des ann&#233;es 1980 et 1990 &#187;, si l'on en croit Fran&#231;ois Cusset (La D&#233;cennie. Le cauchemar des ann&#233;es 1980, Ed. La D&#233;couverte).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; Nouveaux Philosophes &#187; commencent &#224; occuper la sc&#232;ne m&#233;diatique &#224; partir de la fin des ann&#233;es 70. La fonction de leur discours (&#224; base d'oppositions binaires abstraites &#8211; loi/r&#233;bellion, pouvoir/dissidence, bien/mal &#8211; dont le contenu est sans importance, comme l'&#233;crit Kristin Ross, dans Mai 68 et ses vies ult&#233;rieures (Ed. Complexe), consistait pour l'essentiel, dit-elle encore, en la promotion d'un &#171; nous &#187; d&#233;sabus&#233;, sujet collectif fond&#233; sur la r&#233;pudiation de Mai 68. Et Deleuze, en mai 1977 : &#171; C'est en fonction de cette haine [de 68] qu'ils ont construit leur sujet d'&#233;nonciation : &#8216;Nous qui avons fait 68, nous pouvons vous dire que c'&#233;tait b&#234;te et que nous ne le ferons plus'. Une ranc&#339;ur de 68, ils n'ont que &#231;a &#224; vendre&#8230; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;cennie que d&#233;crit F. Cusset a promu l'effacement graduel du mot de &#171; capitalisme &#187; et l'invasion de celui de &#171; d&#233;mocratie &#187;. Il y voit un ensemble id&#233;ologique coh&#233;rent, compos&#233; de morale anti-totalitaire, d'antimarxisme, de l'invocation constante du &#171; r&#233;alisme &#187;, d'un retour d'une droite d'id&#233;es, de la critique de toute critique, et d'une nouvelle religion de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LA PROTO-FALSIFICATION&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on cherche &#224; rendre compte des techniques du traitement de la r&#233;alit&#233; &#171; Mai-Juin 68 &#187; employ&#233;es depuis 40 ans, deux lignes de force apparaissent d'embl&#233;e. La simple n&#233;gation du mouvement, d'abord : &#171; une dizaine d'enrag&#233;s &#187;, &#171; des malades &#187;, &#171; des fous &#187;, isol&#233;s de la masse des &#233;tudiants travailleuse (certes !) et du reste de la soci&#233;t&#233;, ravie de son sort ; puis, une entreprise de neutralisation, pr&#233;c&#233;dant la falsification &#233;labor&#233;e qui sera mise en &#339;uvre dans les ann&#233;es suivantes. Il ne s'agit &#233;videmment pas de ruptures nettes, plut&#244;t de la pr&#233;dominance de l'une ou l'autre logique. Les proc&#233;d&#233;s de la falsification occuperont le devant de la sc&#232;ne interpr&#233;tative d&#232;s lors que la n&#233;cessit&#233; de neutraliser le mouvement se fera moins pressante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La neutralisation a d&#233;j&#224; ses figures. Ainsi la l&#233;gende des &#171; d&#233;bouch&#233;s &#187;, qui manqueraient aux &#233;tudiants. Le th&#232;me est apparemment d'origine stalinienne, comme en t&#233;moigne un tract distribu&#233; par l'U.E.C. pour la venue de Juquin &#224; Nanterre : &#171; L'universit&#233; est en crise : les d&#233;bouch&#233;s manquent, les cadres comme les travailleurs ch&#244;ment &#187;. Mais on le trouve aussi dans la bouche du doyen Grappin (cf. J.-P. Duteuil, Nanterre, 1968, vers le Mouvement du 22 mars, Ed. Acratie). Il sert, bien s&#251;r, &#224; ignorer la critique du travail et le refus des emplois auxquels nos &#233;tudes nous destinaient. Plus tard, on &#233;voquera les &#171; &#233;v&#233;nements &#187;. De m&#234;me que les &#171; &#233;v&#233;nements &#187; d'Alg&#233;rie n'&#233;taient pas une guerre, Mai-Juin 68 ne fut ni une insurrection, ni un soul&#232;vement, ni un ph&#233;nom&#232;ne r&#233;volutionnaire : plut&#244;t un grand fait divers collectif, auquel le narrateur est toujours ext&#233;rieur, quand bien m&#234;me il y aurait particip&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre 1968 et 1974, ann&#233;es de la r&#233;pression marcellinesque, la censure et le black-out pr&#233;valent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de 1978, &#224; l'occasion du premier anniversaire d&#233;cennal, un travail du r&#233;cit se d&#233;veloppe. Les ennemis du mouvement racontent : il s'agit de faire parler, de donner du sens. Dans cette op&#233;ration, l'Etat, par ses clercs intellectuels ou journalistiques, retrouve sa fonction de m&#233;diateur et d'interpr&#232;te. L'interpr&#233;tation prend le relais du silence et du mensonge le plus grossier : au lieu du vide, le plein, la saturation par le sens. Non plus le d&#233;ni (&#171; il ne s'est rien pass&#233; &#187;, disait Raymond Aron, et R&#233;gis Debray l'&#226;nonnera &#224; sa suite), mais l'assertion, la reconnaissance et, au besoin, l'aveu : on entend Marcellin, Chirac ou Jobert avouer en substance que l'Etat avait chancel&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;cit institu&#233; attribuera au mouvement un d&#233;veloppement temporel lin&#233;aire, qui changera l'errance en parcours &#8211; du &#171; manque &#187; ou des &#171; frustrations &#187; aux &#171; revendications &#187; &#8211; coh&#233;rence factice mais fonctionnelle faite pour unifier une mouvance incontr&#244;lable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de ce premier anniversaire d&#233;cennal, il s'agissait sans doute encore pour le pouvoir m&#233;diatico-politique, d'exorciser 1968. Et je pensais que l'enjeu du discours sur 1968 &#233;tait de barrer l'acc&#232;s &#224; la jouissance de et dans la lutte . Je pensais cela, sans voir que la jouissance banalis&#233;e (et balis&#233;e) &#233;tait en train de devenir une pi&#232;ce ma&#238;tresse de la falsification m&#233;diatique de 68, sous les esp&#232;ces de la &#171; f&#234;te &#187;, s&#233;par&#233;e du politique et oppos&#233;e &#224; lui. Peut-&#234;tre ai-je donc, sans le vouloir, particip&#233; &#224; la d&#233;politisation de 68, en mettant alors au premier plan la dimension anti-politique du mouvement, et sans clarifier suffisamment l'opposition entre le politique et la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Me semblait alors centrale la dimension affirmative de Mai 68, occult&#233;e par les quelques faits de revendication que les journalistes avaient r&#233;ussi &#224; extraire de 68, par l'op&#233;ration d'encodage politique de Mai, qu'une &#233;mission t&#233;l&#233;vis&#233;e comme &#171; Histoire de Mai &#187;, de Boutang et Frossard, venait illustrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le modus operandi consistait &#224; r&#233;duire le mouvement &#224; de la contestation (les media parlent tout de suite des &#171; contestataires &#187;, et ont tr&#232;s vite us&#233; du seul syntagme &#171; la contestation &#187; pour d&#233;signer tout le processus de mai et juin 68). La contestation : ce qui peut &#234;tre reconnu par les d&#233;tenteurs du pouvoir, ce qui les tient pour des interlocuteurs, et qui pose ce qui est (contest&#233;) comme quelque chose dont la transformation est n&#233;gociable avec eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LA FALSIFICATION ABOUTIE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'interpr&#233;tation d&#233;politisante des &#171; &#233;v&#233;nements &#187; se r&#232;gle sur trois constantes :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; C'est un mouvement sorti de nulle part, par g&#233;n&#233;ration spontan&#233;e (tout ce qui pr&#233;c&#232;de le mouvement fran&#231;ais est effac&#233; : Hollande, U.S.A., R.F.A., Japon, et, bien s&#251;r, les luttes ouvri&#232;res en France m&#234;me, comme &#224; Caen, en janvier 1968 &#8211; cf. Xavier Vigna, &#171; Les luttes d'usine dans les ann&#233;es 68 &#187;, Histoires et soci&#233;t&#233;s, n&#176; 10, 2004) ; ne menant nulle part (pas de programme, pas de prise du pouvoir, aucune finalit&#233;) ; et se terminant comme il est apparu.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le mouvement s'est &#233;vanoui sans qu'il y ait eu &#224; sa cessation aucune cause identifiable, hormis, peut-&#234;tre, la &#171; lassitude &#187; estivale des &#171; &#233;tudiants &#187; et surtout des &#171; Fran&#231;ais &#187; : ce qui est ainsi pass&#233; sous silence, c'est le fait que le mouvement ait &#233;t&#233; vaincu, d&#233;fait par l'alliance des forces de gauche, politiques et syndicales, avec le pouvoir ; par l'inertie de la classe ouvri&#232;re (pas de remise en marche de la production au profit de tous, enfermement consenti dans les usines) ; sans oublier les tractations des chefs gauchistes avec la gauche (autour du meeting de Charl&#233;ty, le 27/5).&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Les formes pratiques du mouvement (auto-organisation, autonomie) sont syst&#233;matiquement occult&#233;es.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;poque de la seconde comm&#233;moration d&#233;cennale, la machine interpr&#233;tative est au point. Les &#233;vocations &#233;crites ou audio-visuelles prolif&#232;rent, les proc&#233;d&#233;s et les acteurs sont r&#244;d&#233;s. Tous sont des repentis de 68, qui communient dans l'adh&#233;sion &#224; l'ordre social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement est confisqu&#233;. Une r&#233;volte collective et internationalis&#233;e se voit circonscrite dans l'enclos de quelques protagonistes-vedettes qui en savent et disent l'essentiel &#8211; puisqu'ils se font passer pour les initiateurs et les dirigeants de cette r&#233;volte, et puisqu'ils sont trait&#233;s comme tels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce titre, comment n'en diraient-ils pas l'essence m&#234;me ? Or, que disent-ils ? Que ce furent des erreurs de jeunesse, les leurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'exception de Cohn-Bendit, ils ont en commun leurs r&#233;f&#233;rences bolcheviques, un pass&#233; de membres ou de dirigeants d'une chapelle l&#233;niniste, soit l'un de ces groupes qui, du d&#233;but &#224; la fin, n'ont cess&#233; de combattre le mouvement &#8211; y compris de l'int&#233;rieur &#8211; parce qu'ils ne parvenaient pas &#224; l'annexer, pas m&#234;me &#224; le contr&#244;ler, parce que ce mvt. rejetait leurs pratiques bureaucratiques et leur id&#233;ologie, et que ce rejet m&#234;me &#233;tait l'une de ses caract&#233;ristiques, non seulement explicitement &#233;nonc&#233;e, mais sans cesse mise en pratique dans l'autonomie des luttes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un premier temps, avant qu'ils s'emploient &#224; d&#233;nier aux &#171; &#233;v&#233;nements &#187; tout caract&#232;re r&#233;volutionnaire, leurs contributions empress&#233;es, faites sur le ton de la le&#231;on, s'appuyaient sur ce sophisme :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;. La r&#233;volution, c'est le stalinisme, le maoisme ou le trotskisme ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;. or le stalinisme, le maoisme ou le trotskisme, c'est (ils l'ont d&#233;couvert un peu tard) le totalitarisme ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;. donc la r&#233;volution (comme toute vis&#233;e de changement social radical), c'est le totalitarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Scholie : nous sommes dans le meilleur des mondes possibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais du r&#244;le de ces gens en 1968, sans doute faut-il donner un aper&#231;u au lecteur d'aujourd'hui :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; A la mi-mai (aussit&#244;t apr&#232;s l'occupation de Sud-Aviation &#224; Nantes), &#224; Nanterre, un appel &#224; l'occupation des usines et &#224; la formation des conseils ouvriers, &#233;manant du comit&#233; d'occupation de la Sorbonne est rejet&#233; par les maoistes et les trotskistes : &#171; On n'a pas d'ordres &#224; donner aux ouvriers &#187;. Krivine se pr&#233;cipite &#224; la Sorbonne pour emp&#234;cher la diffusion du texte.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; D&#232;s juin, la Coordination des Comit&#233;s d'Action (si&#232;ge : rue Serpente) est contr&#244;l&#233;e par la J.C.R. et, &#224; l'A.G. des C.A. (le 2/6), la J.C.R. est majoritaire dans la salle. Divers &#171; d&#233;l&#233;gu&#233;s &#187; de C.A.-fant&#244;mes y interviennent.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le 24/5, pr&#232;s de l'Op&#233;ra, la J.C.R . demande le repli vers le ghetto &#233;tudiant du Quartier latin, pendant que les services d'ordre de l'U.N.E.F. et du P.S.U. emp&#234;chent la prise des minist&#232;res de la justice et des finances.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Le 27/5, au stade Charl&#233;ty, tandis que les services d'ordre de l'U.N.E.F. et du P.S.U. mus&#232;lent la foule, la J.C.R., la F.E.R. et l'O.C.I. monopolisent le micro.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Servir le peuple &#187;, c'est en l'occurrence servir la C.G.T. (&#171; Vive la C.G.T. ! &#187;, crient les maoistes, qui s'&#233;gosillent en m&#234;me temps contre les &#171; r&#233;visos &#187;). A Flins, le 8/6, Geismar s'autorisera, sans le moindre mandat, &#224; parler &#171; au nom des &#233;tudiants &#187; (c'est-&#224;-dire au nom du 22 Mars). S'ensuit un dialogue de sourds entre les &#171; repr&#233;sentants &#187; des &#233;tudiants et ceux des ouvriers, tandis que les ouvriers eux-m&#234;mes sont priv&#233;s de parole. La tactique des staliniens (&#224; Flins) &#233;tait justement de pr&#233;senter les militants comme des repr&#233;sentants des &#233;tudiants.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; La Tribune du Mouvement du 22 Mars, dat&#233;e du 18/6, d&#233;nonce une clique de bureaucrates l&#233;ninistes agissant en son sein, &#233;rigeant leur pouvoir sur la monopolisation de l'information. La Tribune d&#233;nonce le m&#234;me jour les groupuscules qui pr&#233;tendent &#171; capitaliser l'avant-garde &#187; et font &#171; refleurir l'id&#233;ologie r&#233;actionnaire de l'organisation pyramidale : le C.C., le B.P., le Secr&#233;tariat, le parti d'avant-garde, les organisations de masse &#8216;courroies de transmission', etc. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une fois repentis, les m&#234;mes joueront un r&#244;le d&#233;cisif dans l'&#233;laboration de la falsification, notamment par le moyen du quotidien Lib&#233;ration, qui sera l'un des lieux de la production et de la circulation des figures du discours (id&#233;alisme na&#239;f, individualisme, communication, g&#233;n&#233;ration) et des repr&#233;sentations qui composeront l'interpr&#233;tation dominante de Mai 68. A la fin des ann&#233;es 70, &#233;crit Kristin Ross, la &#171; r&#233;conciliation avec la soci&#233;t&#233; se donnait [chez ces journalistes] pour une lib&#233;ration des tabous politiques &#187;, et Serge July pouvait intituler &#171; Ras l'Mai &#187; un &#233;ditorial du 3.5.1978, o&#249; le folliculaire proclamait sans rire que le journalisme rempla&#231;ait d&#233;sormais la philosophie, et que le journaliste &#233;tait le nouvel intellectuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dix ans plus tard (le 22.5.1988), l'ex-stalinien Bernard Kouchner (qui osera affirmer, dans Actuel : &#171; depuis des ann&#233;es, au Quartier latin, avec mes amis, nous avions pr&#233;par&#233; cette fausse et ultime r&#233;volution &#187;) et l'ex- trotskiste Alain Weber (pass&#233; au P.S.) instruiront de concert le &#171; Proc&#232;s de Mai &#187; &#224; la t&#233;l&#233;vision. L'&#233;mission combinera la criminalisation du mouvement (pour sa violence &#8211; celle des &#171; &#233;tudiants &#187;, bien s&#251;r &#8211; ses &#171; exc&#232;s &#187; et ses cons&#233;quences &#233;conomiques) et sa transsubstantiation en ph&#233;nom&#232;ne culturel et g&#233;n&#233;rationnel, o&#249; la modernisation de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise et la progression du lib&#233;ralisme ont pris leur essor. La &#171; classe d'&#226;ge &#187; vient remplacer la classe sociale ; &#171; la jeunesse &#187; devient le sujet et l'objet du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'exception de ceux d'entre eux qui se sont fondus dans ledit mouvement (par exemple, dans le 22 Mars) &#8211; ils n'ont pu le faire qu'en abandonnant leurs pratiques bureaucratiques, en se niant comme l&#233;ninistes, et ce au moins jusqu'au d&#233;clin du mouvement &#8211; les n&#233;o-bolcheviks n'ont cess&#233;, tout le long de l'insurrection, de travailler &#224; l'encontre de l'autogestion des luttes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur importance n'a commenc&#233; qu'une fois la d&#233;faite consomm&#233;e, et leur consistance tient &#224; pr&#233;sent tout enti&#232;re &#224; la position d'&#233;nonciation qu'ils occupent depuis lors : interpr&#232;tes officiels de mai et juin 1968.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette fonction, ils projettent r&#233;trospectivement sur le mouvement ce qui distinguait leur posture en 1968 et son grotesque, dont aujourd'hui ils affectent de rire : leur &#171; messianisme &#187; (H. Weber), leur ouvri&#233;risme cauteleux, leurs illusions tiers-mondistes sur des r&#233;gimes opprimant leurs propres populations sous couvert de lutte contre l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain, leur mythologie pseudo-r&#233;volutionnaire, leur passion hi&#233;rarchique, leur &#233;tatisme, leur volont&#233; de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si donc le potentiel subversif du mouvement r&#233;sidait dans son extension incontr&#244;lable, ses surgissements impr&#233;visibles, son d&#233;veloppement prot&#233;iforme, dans l'impossibilit&#233; de le localiser (en aucune personne, aucun centre, aucune organisation) ; si ce potentiel tenait &#224; la r&#233;action en cha&#238;ne du refus et de l'invention critique ; s'il &#233;chappait non seulement aux domaines de comp&#233;tence institu&#233;s, mais aux protagonistes eux-m&#234;mes (nous n'avons cess&#233; d'&#234;tre d&#233;pass&#233;s par ce que nous d&#233;clenchions), alors l'identification du mouvement &#224; quelques pseudo-leaders est un proc&#233;d&#233; de contr&#244;le et de r&#233;pression. Proc&#233;d&#233; classique, au demeurant : fabriquer des &#171; interlocuteurs valables &#187; pour la n&#233;gociation, des &#171; repr&#233;sentants &#187;, qui feront ensuite office de t&#233;moins pr&#233;sentables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On demandera peut-&#234;tre : pourquoi avoir choisi &#224; cette fin des n&#233;o-bolcheviks ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'ils &#233;taient d&#233;j&#224; en position de pouvoir dans diverses institutions (en particulier comme enseignants) et dans les groupuscules ; ils l'ont conserv&#233;e ou transpos&#233;e ailleurs. Parce que ce sont des repentis exemplaires, apolog&#232;tes du capitalisme &#8211; ou bien des l&#233;ninistes pers&#233;v&#233;rants, que leurs pratiques rendent inoffensifs et risibles, et dont les r&#233;f&#233;rences et l'id&#233;ologie alimentent l'identification de toute perspective &#171; r&#233;volutionnaire &#187; au totalitarisme. Parce qu'enfin, ils ont prosp&#233;r&#233; sur l'&#233;chec du mouvement, qui a valu aux uns une br&#232;ve fortune politique (les trotskistes, durant quelques ann&#233;es apr&#232;s 1968) et aux autres, ou aux m&#234;mes, l'acc&#232;s &#224; diverses positions dominantes, qu'ils occupent encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt ans plus tard, la plupart de ces gens se seront convertis au meilleur des mondes possibles, et en 2008, il n'y aura plus en France que quelques r&#233;sidus trotskistes d&#233;guis&#233;s en postiers sympas ou en ouvriers furax, tous identiquement &#233;lectoralistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s 1988, en tout cas, l'axe de la falsification n'est plus l'encodage politico-revendicatif que je d&#233;crivais dix ans plus t&#244;t. Ce dont il convient alors que chacun se persuade, c'est qu'il n'y a plus rien &#224; affronter ni &#224; faire advenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'exhibe la comm&#233;moration, c'est l'annulation du politique, la dissolution de ses enjeux : le d&#233;risoire de toute conflictualit&#233;, la disqualification de toute position critique, comme archa&#239;que, sans pertinence actuelle. Le discours sur 68 est d&#233;sormais un moment rituel &#8211; d&#233;cennal &#8211; du d&#233;sinvestissement de l'ordre du politique comme sc&#232;ne o&#249; se posent les questions des modalit&#233;s de l'&#234;tre-ensemble, de l'organisation sociale et historique. Tout cela est &#171; d&#233;pass&#233; &#187;, l'agitation est vaine, celle de 68 &#233;tait sans motif, et elle a &#233;t&#233; sans r&#233;sultat. Il n'y a plus d'histoire, nous sommes dans un pr&#233;sent d&#233;finitif, dans l'&#233;ternit&#233; du Kapital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vingt ans apr&#232;s 1968, il ne s'agit plus de rabattre les coordonn&#233;es de la politique sur le mouvement, mais d'en expurger toute valence et toute signification historique et politique. Ce grand fait divers pittoresque n'est plus objet de restitutions, o&#249; la question de la signification et de la v&#233;rit&#233; pouvait encore &#234;tre pos&#233;e, mais pr&#233;texte &#224; de petites fictions, mont&#233;es sur le mod&#232;le du clip. Le spectre de 68 ne semble plus effrayer personne. Le mouvement a depuis longtemps &#233;t&#233; r&#233;duit &#224; rien, et c'est ce rien qu'on comm&#233;more, en effet (Claude Lefort).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour cesser de mentir 1968, voici un minimum crit&#233;riologique susceptible de nous &#233;pargner quelques uns des contresens et &#226;neries int&#233;ress&#233;es sous lesquels on nous enterre depuis quarante ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9642; Mai et juin 1968 ont donn&#233; lieu &#224; un mouvement anti-politique de nature politique &#8211; non pas un &#171; r&#234;ve &#187;, une &#233;pop&#233;e g&#233;n&#233;rationnelle ni une farce. &#171; Mouvement &#187; implique pr&#233;mices et prolongements, non moins politiques (actions de militants, luttes ouvri&#232;res, guerre du Viet-Nam, f&#233;minisme, minorit&#233;s, antipsychiatrie, tentatives communautaires, &#233;cologie&#8230;). &#171; Mouvement &#187; inclut l'id&#233;e d'une pluralit&#233; de composantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9642; Le Mouvement du 22 mars a compt&#233; une majorit&#233; d'&#171; inorganis&#233;s &#187; et a d&#233;pass&#233;, au moins en son sein et provisoirement, les rivalit&#233;s groupusculaires &#8211; jusqu'&#224; ce que Geismar-July et leurs acolytes y r&#233;introduisent des pratiques bureaucratiques de secret et de manipulation, mais ils n'y sont parvenus qu'en juin, au moment du d&#233;clin g&#233;n&#233;ral du processus insurrectionnel. Le 22 Mars n'a &#233;t&#233; qu'un cas de figure &#8211; m&#234;me si ce cas a rev&#234;tu une importance d&#233;terminante pour le d&#233;veloppement global du processus &#8211; de l'activit&#233; auto-organisationnelle (il y avait environ 500 comit&#233;s d'action, fin mai).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#9642; La &#171; lib&#233;ration de la parole &#187;, autre poncif, n'a pas &#233;t&#233; l'ouverture sans finalit&#233; d'&#233;cluses qui retenaient d&#232;s longtemps un flot de signifiants sans signifi&#233;s soudain l&#226;ch&#233;, mais la mise en d&#233;bat de l'ordre du monde et de la nature de la vie v&#233;cue &#8211; et de celle qu'on voulait vivre. Quant &#224; la dimension &#171; ludique &#187; qu'on aime &#224; enfler, le jeu n'&#233;tait pas le but de nos pratiques, elle leur &#233;tait souvent consubstantielle ou transversale, non pas comme cette &#171; d&#233;sublimation r&#233;pressive &#187; que Marcuse voyait au principe du sport de masse, mais comme transgression, radicalement diff&#233;rente du d&#233;passement dialectique des contradictions, propre &#224; la rationalit&#233; politique traditionnelle de la R&#233;volution. L&#224;-dessus, un petit texte de Jean Baudrillard, dans Utopie n&#176; 2, &#171; Le ludique et le policier &#187;, m&#233;rite d'&#234;tre relu. Et nous n'avons jamais cru que la &#171; f&#234;te &#187; pouvait tenir lieu de r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au moment o&#249; j'&#233;cris ces lignes (d&#233;cembre 2007), le travail du r&#233;cit est achev&#233; depuis vingt ans, les modalit&#233;s et les figures de la falsification sont fix&#233;s, et la quatri&#232;me comm&#233;moration n'apportera sans doute aucune nouveaut&#233; discursive ou rh&#233;torique. Seul le ton, peut-&#234;tre, changera, puisque la canaille gouvernementale, depuis plusieurs ann&#233;es d&#233;j&#224;, exhibe l'&#233;pouvantail de 1968, avec la plaisante agressivit&#233; de ceux que nous avons fait trembler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Jean-Franklin NARODETZKI&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le devenir marchand des f&#234;tes populaires</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?320-le-devenir-marchand-des-fetes</link>
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		<dc:date>2009-12-29T13:55:15Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>R&#233;cup&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Pr&#233;face du livre : A. Faure. &#171; Car&#234;me prenant. Du Carnaval &#224; Paris au XIX* si&#232;cle, 1800-1914 &#187;. Paris, 1978, 176 p., Hachette-Litt&#233;rature. La f&#234;te est &#224; la mode ; ou plut&#244;t, pour ne pas utiliser un terme p&#233;joratif, la &#171; f&#234;te-r&#233;volution &#187; de mai 1968 a contraint les historiens &#224; rouvrir le dossier de la f&#234;te populaire trop longtemps laiss&#233; aux folkloristes, une f&#234;te populaire dont on datait l'arr&#234;t de mort &#224; la fin du XVIIIe si&#232;cle. S'appuyant sur des sources essentiellement litt&#233;raires, (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-32-recuperation-+" rel="tag"&gt;R&#233;cup&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pr&#233;face du livre : A. Faure. &#034; Car&#234;me prenant. Du Carnaval &#224; Paris au XIX* si&#232;cle,
1800-1914&#034;. Paris, 1978, 176 p., Hachette-Litt&#233;rature.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La f&#234;te est &#224; la mode ; ou plut&#244;t, pour ne pas utiliser un terme
p&#233;joratif, la &#171; f&#234;te-r&#233;volution &#187; de mai 1968 a contraint les
historiens &#224; rouvrir le dossier de la f&#234;te populaire trop longtemps
laiss&#233; aux folkloristes, une f&#234;te populaire dont on datait l'arr&#234;t de
mort &#224; la fin du XVIIIe si&#232;cle. S'appuyant sur des sources
essentiellement litt&#233;raires, A. Faure nous oblige, dans un livre
all&#232;grement &#233;crit, all&#232;grement lu, riche de faits, foisonnant d'images
et d'&#233;motion, &#224; reconsid&#233;rer cette date en pr&#233;sentant l'histoire du
carnaval parisien au XIXe si&#232;cle. Comme tous les historiens de la f&#234;te,
A. Faure avait le choix entre deux partis m&#233;thodologiques :
reconstituer, &#224; partir d'&#233;l&#233;ments &#233;pars, un syst&#232;me clos et
passablement immobile, ou inscrire le carnaval dans le temps annuel et
historique. Avec raison, il choisit la seconde ; car la premi&#232;re, qui
fige la f&#234;te populaire, oublie une de ses dimensions essentielles, sa
possibilit&#233; d'adaptation. Carnaval, dont l'opposition au Car&#234;me para&#238;t
&#224; l'auteur l'aspect fondamental, est d'abord &#171; la n&#233;gation dramatique de
la p&#233;nurie &#187;, le temps d'une lib&#233;ration des corps par l'ingestion de
nourriture, mais aussi par la danse. Il est le temps des exc&#232;s, des
abus et des d&#233;bordements : exc&#232;s de mangeaille, &#171; abus de langage,
d&#233;bordements scatologiques &#187;. Mais il est aussi, car cette lib&#233;ration
recherche l'effacement des diff&#233;rences, la f&#234;te de l'&#233;galit&#233; symbolique
qui nie la mort (path&#233;tique, de ce point de vue, le carnaval de 1832 o&#249;
le masque jet&#233; &#224; l'aube du car&#234;me d&#233;voile sur les visages les stigmates
du chol&#233;ra), les oppositions sociales, par le costume ou le langage
ordurier, et l'in&#233;galit&#233; des sexes puisque le carnaval est lib&#233;ration
de la femme autant que lib&#233;ration des pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en m&#234;me temps que ce carnaval coutumier, &#171; structurel &#187;, exista un &#171; carnaval politique &#187;. Moment de transgression et de contestation, le
carnaval ne pouvait pas ne pas d&#233;boucher parfois sur l'affrontement
politique. Ou plut&#244;t, &#224; l'&#233;gal du charivari, il pouvait offrir des rites
et des gestes directement utilisables dans le combat politique, &#224; ce titre
redout&#233;s par le pouvoir. Ainsi le carnaval de 1831 s'acheva par le sac de
l'abbaye de Saint-Denis ; ainsi le pantin expiatoire dont l'autodaf&#233;
marquait la fin des r&#233;jouissances prit souvent les traits de tel ou tel
homme politique d&#233;test&#233; et bien s&#251;r de Louis-Philippe. Enfin, dernier
exemple analys&#233; par l'auteur, mais de fa&#231;on quelque peu outr&#233;e peut-&#234;tre,
les journ&#233;es de f&#233;vrier 1848 emprunt&#232;rent bien des gestes au carnaval, de
la promenade macabre des victimes de la r&#233;pression &#224; l'incendie du tr&#244;ne.
Cet apog&#233;e du rite carnavalesque fut en m&#234;me temps son chant du cygne.
D&#233;sormais la lente agonie commen&#231;ait. Peu &#224; peu l'inventivit&#233; populaire
dut laisser la place &#224; l'organisation par le grand commerce, puis, en
liaison &#233;troite avec lui, par les comit&#233;s de quartier exclusivement
compos&#233;s de notables. Les chars continu&#232;rent &#224; circuler attirant les
badauds en liesse, mais ils &#233;taient publicitaires et les batailles entre
participants &#8212; salari&#233;s &#8212; et spectateurs &#233;taient de confettis, forme
aseptis&#233;e, &#171; pasteuris&#233;e &#187;, de l'ordure. Dans les quartiers, la cr&#233;ativit&#233;
populaire se maintint quelque temps par l'&#233;lection d'une reine des
lavoirs, mais bient&#244;t celle-ci dut c&#233;der la place &#224; une reine &#233;lue par les
comit&#233;s de quartiers et choisie exclusivement parmi les midinettes dont
l'image &#8212; psychologique et physique &#8212; &#233;tait plus douce aux notables que
celle des laveuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui frappe donc &#224; la lecture de ce livre, c'est &#224; la fois l'immobilit&#233;
et la plasticit&#233; de la culture populaire. Les pages consacr&#233;es par A.
Faure au carnaval &#171; structurel &#187; renvoient aux analyses de Bakhtine &#224;
partir de l'&#339;uvre de Rabelais, elles &#233;voquent des th&#232;mes semblables. Le
ventre conserve la m&#234;me place centrale, lieu de vie, de joie, lieu &#171; productif &#187; aussi. Et pourtant, c'est la mobilit&#233; qui l'emporte, dans la
forme comme dans le contenu. Dans la forme, par la permanente reprise
d'&#233;l&#233;ments nouveaux, personnages de th&#233;&#226;tre ou expressions verbales.
Plasticit&#233; plus encore dans le contenu : au XIXe si&#232;cle, l'opposition
entre le carnaval et le car&#234;me n'est plus de nature religieuse, mais de
nature sociale, entre le temps de l'abondance pour tous et celui du retour
&#224; la r&#233;alit&#233;. Surtout, il y eut passage des rites d'inversion sociale aux
rites d'&#233;galisation des conditions sociales. Sans doute aurait-il &#233;t&#233;
int&#233;ressant d'en dater le passage : la R&#233;volution fran&#231;aise, serions- nous
tent&#233; de r&#233;pondre, qui, si elle fut le temps d'une absence du carnaval,
fut aussi celui d'une restructuration de la soci&#233;t&#233;. Les cons&#233;quences de
ce passage sont difficiles &#224; analyser. Hasardons l'hypoth&#232;se que la
volont&#233; d'&#233;galit&#233; allait peut-&#234;tre plus loin que celle d'inversion qui
n'&#233;tait apr&#232;s tout qu'une mani&#232;re de reconna&#238;tre la soci&#233;t&#233; telle qu'elle
&#233;tait, alors que la volont&#233; d'&#233;galisation &#233;tait implicitement
l'affirmation d'un droit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toute fa&#231;on, cette volont&#233; n'&#233;tait, dans et par le carnaval, que mise
en sc&#232;ne. S'il n'est pas question de nier la force de remise en cause de
la soci&#233;t&#233; par le carnaval &#8212; et par l'ensemble de la culture populaire &#8212;,
si l'on ne peut dire qu'il d&#233;tourna le peuple de la lutte &#8212; l'histoire de
Paris le montre &#224; suffisance &#8212;, il faut en marquer les limites qui sont
celles de l'h&#233;g&#233;monie id&#233;ologique et culturelle de la classe dominante sur
les masses populaires, en dire la fondamentale ambigu&#239;t&#233;. Le carnaval
n'&#233;tait le moment que d'une lib&#233;ration jou&#233;e apr&#232;s lequel l'ouvrier
retrouvait l'atelier et l'autorit&#233; patronale ; la femme, la cuisine et la
violence maritale. Redout&#233; par le pouvoir, mis en libert&#233; surveill&#233;e, il
lui &#233;tait aussi utile. Une r&#233;volution venant par le peuple, sans meneurs
cach&#233;s, ne sera jamais &#224; craindre tant qu'on ne fermera pas les barri&#232;res
&lt;br /&gt;&#8212; haut lieu de la f&#234;te carnavalesque &#8212; selon un bourgeois apr&#232;s 1830.
L'&#233;galit&#233; n'&#233;tait un temps r&#233;alis&#233;e que parce que le bourgeois le voulait
bien, et A. Faure de montrer que c'&#233;taient les riches qui venaient
s'encanailler dans les lieux fr&#233;quent&#233;s par le populaire, et non le peuple
qui envahissait la f&#234;te des riches. La transgression m&#234;me &#233;tait tarif&#233;e :
casser plats et verres apr&#232;s les avoir vid&#233;s restait plaisir r&#233;serv&#233; aux
riches seuls capables de payer la vaisselle. Qui casse les verres les
paie, assure le bon sens... populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand la f&#234;te s'achevait r&#233;ellement en r&#233;volte, c'&#233;tait souvent parce que
les autorit&#233;s le voulaient bien, comme lors du sac de l'abbaye de
Saint-Denis o&#249; personne ne vint s'opposer aux manifestants : le nouveau
pouvoir avait d&#233;cid&#233; d'offrir aux masses populaires la cible
cl&#233;ricalo-l&#233;gitimiste, au moment o&#249; il choisissait l'ordre contre le
mouvement. Lorsque les autorit&#233;s n'&#233;taient pas consentantes, ce n'&#233;tait
pas le carnaval qui devenait affrontement, mais l'affrontement qui
reprenait &#224; ses fins propres les habits du carnaval. De ce point de vue,
nous paraissent significatifs l'absence du carnaval pendant la R&#233;volution
et quelques-unes des raisons de sa disparition. Sur le premier ph&#233;nom&#232;ne,
nous discuterons les causes avanc&#233;es par l'auteur. Il ne fut pas seulement
enterr&#233; &#171; au nom de la d&#233;cence et de la concorde sociale &#187;, mais parce que
la R&#233;volution fut un combat pour la libert&#233; et l'&#233;galit&#233; r&#233;elles. Quand le
peuple m&#232;ne un tel combat, il n'est pas besoin pour lui de le mimer ; en
tous les sens du terme, il cesse de jouer. A Paris comme dans le Sud-Est,
les rites carnavalesques ressurgissent en l'an II parce que les masses
populaires ont ces armes &#224; leur disposition, et qu'il faut bien faire avec
ce que l'on a, f&#251;t-ce du mat&#233;riel de r&#233;emploi. La R&#233;volution termin&#233;e,
peut recommencer en 1800 le cycle annuel des r&#233;volutions jou&#233;es si
n&#233;cessaire &#224; la stabilit&#233; sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les raisons de la mort lente, mais d&#233;finitive, du carnaval, A. Faure
&#233;voque, cette fois &#224; juste titre, outre la r&#233;cup&#233;ration par les notables
signal&#233;e plus haut, l'apparition du mouvement ouvrier. Peut-&#234;tre y eut-il
aussi l'apparition d'une culture ouvri&#232;re autonome ; car, apr&#232;s tout,
celle du premier XIX' si&#232;cle n'&#233;tait qu'une culture paysanne urbanis&#233;e, &#224;
l'image de la classe ouvri&#232;re elle-m&#234;me. Mais cela nous entra&#238;nerait trop
loin. Ce qu'il faut mettre en valeur, c'est le lien entre les deux raisons
invoqu&#233;es par l'auteur. Le carnaval a pu faire l'objet d'une r&#233;cup&#233;ration,
et pouss&#233;e &#224; un point tel qu'on en fit un contre-lmai, comme on fit de la
reine du carnaval le mod&#232;le de l'ouvri&#232;re jolie, mais honn&#234;te, courageuse,
mais docile, pr&#233;cis&#233;ment parce que la classe ouvri&#232;re avait abandonn&#233; ces
formes de r&#233;jouissance et de contestation en se donnant d'autres moyens de
lutte. Mais peut-&#234;tre est-ce aussi parce que le carnaval dans sa profonde
signification se pr&#234;tait &#224; une telle destin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ph. GOUJARD.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Une d&#233;ambulation efficace autour de Mai 68</title>
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		<dc:date>2009-12-12T16:00:04Z</dc:date>
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		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Texte issu de &#171; Huit : journal interne de la biblioth&#232;que de Paris 8 &#187; n&#176;60, Mai 2008 UNE DEAMBULATION EFFICACE AUTOUR DE MAI 68 Une interview de Daniel Lindenberg, professeur de Sciences politiques &#224; Paris 8 Saint-Denis, &#224; propos de la publication de Choses vues ; une &#233;ducation politique autour de 68. Bartillat, 2008. Propos recueillis, &#224; Saint-Denis, le 26 mal 2008 par Oliver Fressard Olivier Fressard : Choses vues, l'ouvrage que vous avez fait para&#238;tre ce printemps sous un titre (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Texte issu de &#171; Huit : journal interne de la biblioth&#232;que de Paris 8 &#187; n&#176;60, Mai 2008&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;UNE DEAMBULATION EFFICACE AUTOUR DE MAI 68&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;
&lt;strong&gt;Une interview de Daniel Lindenberg, professeur de Sciences politiques &#224; Paris 8 Saint-Denis, &#224; propos de la publication de Choses vues ; une &#233;ducation politique autour de 68. Bartillat, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propos recueillis, &#224; Saint-Denis, le 26 mal 2008 par Oliver Fressard&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Olivier Fressard : Choses vues, l'ouvrage que vous avez fait para&#238;tre ce printemps sous un titre hugolien, est, en premi&#232;re approximation, un livre de t&#233;moignage sur Mai 68 et, plus largement, sur les ann&#233;es 1960. Votre exp&#233;rience d'acteur et vos souvenirs sont vos points de d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre n'a pas eu, me semble-t-il, l'&#233;cho qu'il m&#233;ritait dans la presse, au milieu de l'avalanche des publications, en particulier des ni&#232;mes t&#233;moignages des &#171; vedettes &#187; du mouvement, Daniel Cohn-Bendit ou Alain Geismar, ou, nouveaut&#233;, des enfants des c&#233;l&#233;brit&#233;s de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler de &#171; livre de t&#233;moignage &#187; est, en r&#233;alit&#233;, restrictif dans la mesure o&#249; il ne s'agit pas d'un simple livre de souvenirs personnels sur Mai 68 mais aussi bien d'un livre d'historien. C'est un livre tr&#232;s riche en informations. L'&#233;ventail des faits, des personnages et des institutions que l'on y croise, et dont beaucoup de lecteurs n'auront gu&#232;re entendu parler ailleurs est impressionnant. Cela va de la politique &#224; la psychiatrie, de l'art &#224; la contre-culture, de la p&#233;dagogie alternative au cin&#233;ma. C'est donc aussi une contribution &#224; l'histoire de la vie intellectuelle et &#224; l'histoire des id&#233;es de cette &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, comment vous-m&#234;me concevez-vous votre contribution &#224; l'histoire de ce que certains ont appel&#233; &#171; les ann&#233;es 68 &#187; ? Quelle est l'originalit&#233; de ce que vous avez &#224; dire sur cette p&#233;riode par rapport &#224; tous les autres livres qui se publient en ce 40eme anniversaire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daniel Lindenberg : Merci de cette question. C'est un livre qui appartient &#224; la cat&#233;gorie &#171; essais &#187;. Mais c'est aussi, en effet, un t&#233;moignage au sens o&#249;, comme le titre l'indique, je parle de ce que j'ai vu ou exp&#233;riment&#233; personnellement &#224; l'&#233;poque. Il ne s'agit pas, cependant, de t&#233;moigner pour t&#233;moigner. Il y a avait de ma part une certaine lassitude et mon probl&#232;me n'&#233;tait pas de revenir sur 68 mais sur les origines de 68 et, par cons&#233;quent, sur la longue dur&#233;e des ann&#233;es 1960 en prenant comme point de d&#233;part, ce qui me para&#238;t essentiel, la guerre d'Alg&#233;rie, la continuit&#233; entre la guerre d'Alg&#233;rie et Mai 68. j'ai donc essay&#233;, effectivement, de rendre compte du climat de ces ann&#233;es-l&#224;, de leur effervescence intellectuelle et culturelle. Tel est mon objet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : J'ai not&#233; cette phrase qui manifeste bien l'esprit dans lequel vous avez &#233;crit : &#171; Si je m'arr&#234;te sur cette histoire lointaine, ce n'est pas seulement par nostalgie, je suis depuis longtemps insatisfait par une histoire officielle de 68 o&#249; tout commence &#224; Nanterre et &#224; Nanterre seulement. &#187; (p.175) II y a donc une critique, partag&#233;e avec d'autres historiens, du fait que trop de livres sur Mai 68 se sont focalis&#233;s sur le caract&#232;re explosif du mouvement alors qu'il faudrait le recontextualiser, non pas comme le ferait un sociologue mais en tant qu'historien, c'est-&#224;-dire dans le temps et ce temps, chez vous, se dilate fortement. On n'y rencontre pas seulement les ann&#233;es 1960, car vous remontez beaucoup plus loin, citant des personnages qui nous renvoient au tournant 1900, voire au c&#339;ur du 19eme si&#232;cle.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Ou au i8&#232;me avec Rousseau...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; OF : Pouvez -vous d&#233;velopper ce point ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : En effet, en tant qu'historien, je me reconnais une dette &#224; l'&#233;gard de la nouvelle histoire fran&#231;aise, de l'&#233;cole des Annales. J'ai l'id&#233;e que les choses viennent de loin, que l'on ne peut pas juger d'un &#233;v&#233;nement, si original et novateur soit-il, en le rapportant seulement &#224; lui-m&#234;me. Il faut le rapporter &#224; ses racines lointaines et, pour 68, &#231;a me para&#238;t &#233;vident. Ceux qui ont fait Mai 68, non seulement &#233;taient h&#233;ritiers de la guerre d'Alg&#233;rie, mais aussi de toute la saga r&#233;volutionnaire du 20eme si&#232;cle, qu'elle soit marxiste, l&#233;niniste, anarchiste, etc. Ils se rattachaient aussi aux insurrections du 19eme si&#232;cle, &#224; la tradition blanquiste par exemple qui faisait que, dans l'imaginaire un peu th&#233;&#226;tralis&#233; de l'&#233;poque, une r&#233;volution se faisait avec des barricades. Tout ce qui s'est pass&#233; en 68 n'est pas venu de rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II y a, en 68, l'id&#233;e de changer la soci&#233;t&#233; par l'utopie mais &#233;galement par la pratique des savoirs existants. C'est ici que je fais intervenir la p&#233;dagogie, la psychiatrie, l'art social,... Tous ces aspects sont pr&#233;sents en Mai 68 parce qu'il y avait, depuis bien longtemps, des mouvements alternatifs. Cela remonte aux ann&#233;es 1950. Il y a des passeurs comme Georges Lapassade1, bien connu ici &#224; Paris 8, qui, depuis la fin des ann&#233;es 1950, importent la dynamique de groupe, les th&#233;ories des gens comme Moreno2, Lewin3, etc. Mais il y a aussi des sources fran&#231;aises avec les enseignants qui appliquent la p&#233;dagogie Freinet4 ou avec un personnage comme Tosquelles5 et Guattari dans le domaine de la psychiatrie qui sont plus ou moins li&#233;s, entre autres, &#224; Lacan. Tout cela intervient dans le Mai 68 et c'est pourquoi l'on ne peut pas s'en tenir &#224; une vision o&#249; l'on ne consid&#232;re que la r&#233;volte &#233;tudiante, voire qu'une seule universit&#233;. Cette r&#233;volte est li&#233;e &#224; des milieux et des gens qui ne sont plus depuis longtemps des &#233;tudiants, tels ceux qui travaillent &#224; la clinique de La Borde, les disciples de Tosquelles, Guattari, Jean-Claude Polack6 qui a &#233;t&#233; un moment &#224; l'Union communiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon insatisfaction, effectivement, tient &#224; ce que la m&#233;moire de Mai 68 a &#233;t&#233; un peu appropri&#233;e par certains personnages m&#233;diatiques. On pr&#233;f&#232;re s'en tenir &#224; l'id&#233;e que c'est seulement les mouvements r&#233;volutionnaires gauchistes qui ont fait Mai alors que ce n'est qu'une partie du probl&#232;me et certainement pas l'ensemble de la r&#233;ponse. Mai 68 n'est pas seulement une r&#233;volte &#233;tudiante mais une r&#233;volte de toute la soci&#233;t&#233; dans laquelle la r&#233;volte ouvri&#232;re et la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale ont quand m&#234;me jou&#233; un r&#244;le qui est souvent minor&#233;. Fort heureusement, les historiens s'int&#233;ressent aujourd'hui &#224; cet aspect des choses. J'ai constat&#233; cette ann&#233;e que le 40&#232;me anniversaire &#233;tait plus ax&#233; sur l'histoire, sur les t&#233;moignages et, par cons&#233;quent, mon insatisfaction s'en trouve r&#233;duite d'autant. Pour ma part, j'ai fait ce livre en pensant &#224; ce que j'avais &#233;crit tout au long de ces 40 ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : II semble, en effet, qu'il y ait un tournant qui se soit amorc&#233; dans les &#233;tudes sur Mai 68. L'id&#233;e, chez beaucoup, qu'il s'&#233;tait agit essentiellement d'un mouvement &#233;tudiant, tient peut-&#234;tre &#224; ce que le mouvement des travailleurs, avec ses 7 &#224; 9 millions de gr&#233;vistes, a &#233;t&#233; assez rapidement repris en main et cadr&#233; par la CGT et le PCF, qui, dans le m&#234;me temps, d&#233;testaient le mouvement &#233;tudiant. Par suite, l'id&#233;e que Mai 68 avait &#233;t&#233; essentiellement un vaste mouvement de travailleurs &#233;tait la marque de ces organisations et un obstacle pour les autres en vue d'une compr&#233;hension &#233;largie du mouvement.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Je suis tr&#232;s content d'avoir &#224; r&#233;pondre &#224; cette question car j'ai un point de vue plus nuanc&#233;. Il est vrai que la CGT et le PCF ont manifest&#233; au d&#233;part une antipathie compl&#232;te vis-&#224;-vis du mouvement &#233;tudiant. Ils ont d'ailleurs, depuis, bien chang&#233;. C'est pour moi assez savoureux de voir aujourd'hui, dans cette perspective, les num&#233;ros sp&#233;ciaux de L'Humanit&#233;. Beaucoup d'eau a coul&#233; sous les ponts et le PCF, qui n'est plus que l'ombre de ce qu'il &#233;tait en 68, a bien chang&#233;. Les gr&#232;ves ouvri&#232;res qui commencent le 14 mai n'ont pas &#233;t&#233; lanc&#233;es par la CGT. Elles ont &#233;t&#233; souvent lanc&#233;es par ces marginaux du mouvement ouvrier dont je parle, par exemple en Loire-Atlantique o&#249; il y avait des anarcho-syndicalistes et des trotskystes lambertistes, les deux r&#233;unis en un seul homme, Alexandre H&#233;bert7 qui a jou&#233; un r&#244;le peu connu mais tout &#224; fait important. Ce &#224; quoi on assiste tout au long des mois de mai et juin, c'est effectivement au fait que la CGT, qui repr&#233;sente la plus grande force dans le monde ouvrier, essaie de canaliser et r&#233;cup&#233;rer le mouvement. Elle y r&#233;ussit plus ou moins. Quand, par exemple, Georges S&#233;guy va &#224; Renault au lendemain des accords de Grenelle, donc &#224; la fin du mois, le 27 mai, moment d&#233;cisif dans l'histoire du mouvement, il est siffl&#233; alors que la CGT croit tenir l'usine dans cette forteresse ouvri&#232;re qu'est l'&#238;le Seguin. Et ce qui vaut pour Renault vaut aussi pour un certain nombre d'autres endroits. Mais il n'y avait pas que la CGT. Il y avait aussi la CFDT, qui avait une toute autre attitude par rapport au mouvement &#233;tudiant. L&#224; o&#249; la CFDT &#233;tait majoritaire, elle laissait entrer les &#233;tudiants, il y avait des discussions, on pouvait d&#233;battre, alors que dans les bastions de la CGT, les &#233;tudiants se heurtaient aux grilles ferm&#233;es car elle ne voulait surtout pas, selon ses termes, que la contagion du gauchisme puisse atteindre les ouvriers. C'&#233;tait l&#224; la hantise du PCF et de la CGT, qui &#233;taient &#224; cette &#233;poque une seule et m&#234;me force. Il ne fallait absolument pas qu'il y ait &#224; gauche une force plus r&#233;volutionnaire qu'eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai fait parti d'un petit journal, petit par le nombre de pages et l'influence r&#233;elle, mais qui est reconnu aujourd'hui, r&#233;trospectivement, par les historiens comme important et anticipateur. C'&#233;tait Les Cahiers de Mai. Aux Cahiers de Mai, on s'est bien aper&#231;u que ce contr&#244;le sur la classe ouvri&#232;re n'&#233;tait que partiel. La CFDT qui ne contr&#244;lait pas grand-chose, essayait au moins d'&#234;tre en harmonie avec le mouvement, voyait que les aspirations n'&#233;taient pas seulement des aspirations salariales, m&#234;me si celles-ci sont toujours tr&#232;s importantes - il n'est pas question d'opposer le qualitatif au quantitatif. Ma conviction est qu'il n'y avait pas de foss&#233; entre une r&#233;volte &#233;tudiant et une r&#233;volte ouvri&#232;re qui aurait &#233;t&#233; purement et traditionnellement syndicale. Les travailleurs veulent en profiter pour obtenir de meilleurs salaires mais aussi des droits suppl&#233;mentaires, qui ont &#233;t&#233; en effet obtenus, telle la section syndicale d'entreprise qui a &#233;t&#233; une conqu&#234;te imm&#233;diate puis d'autres au fil des ann&#233;es 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, il y avait un esprit d'insubordination, de m&#233;contentement, de r&#233;volte par rapport &#224; une soci&#233;t&#233; trop autoritaire. Et cela d&#233;passe les faux d&#233;bats tels que : les &#233;tudiants critiquaient la soci&#233;t&#233; de consommation tandis que les ouvriers voulaient consommer. En r&#233;alit&#233;, tout le monde voulait consommer, mais simplement on ne voulait pas que toute la vie soit orient&#233;e vers la consommation. Sinon les &#233;tudiants, tel que Bourdieu les d&#233;crivait dans son enqu&#234;te8, n'&#233;taient pas les derniers &#224; bien s'habiller, &#224; s'acheter les derniers disques de la contre-culture, etc. Balladur qui &#233;tait alors chef de cabinet de Pompidou a &#233;crit sur cette p&#233;riode L'Arbre de Mai9. A une question qu'on lui posait, dans une fiction r&#233;cente adapt&#233;e de son livre, sur la sp&#233;cificit&#233; du Mai fran&#231;ais par rapport &#224; tous les autres mouvements qui ont eu lieu dans de nombreux pays, il r&#233;pondait que seul ce mouvement avait menac&#233; le pouvoir en place, avait failli le faire tomber, avait donc d&#233;bouch&#233; sur une crise de r&#233;gime. Ailleurs, en Allemagne ou en Italie, les r&#233;voltes n'ont pas menac&#233; le pouvoir en place, du moins lors du printemps de Mai 68. Balladur a absolument raison sur ce point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Vous &#234;tes &#233;tudiant &#224; l'&#233;poque, peut-&#234;tre m&#234;me d&#233;j&#224; un jeune enseignant...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Non, en Mai 68, je suis un &#233;tudiant prolong&#233;, j'&#233;tais inscrit avec Pierre Bourdieu en th&#232;se de 3eme cycle, mais j'ai chang&#233; deux fois de directeur... Par ailleurs, j'&#233;tais d&#233;j&#224; directeur technique au CNRS et j'avais trouv&#233; divers emplois tournant autour de la sociologie. Bref, je suis &#224; la fois un vieil &#233;tudiant et un jeune travailleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; OF : Vous allez aussi &#234;tre sollicit&#233;, juste apr&#232;s 68, pour faire partie du nouveau Centre universitaire exp&#233;rimental de Vincennes...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : C&#224;, c'est en 69. j'y fais mon entr&#233;e au d&#233;partement de Sciences politiques. Je suis n&#233; en 1940, j'avais donc 27 ans en 1968, mais je ne crois pas que l'on puisse parler vraiment d'une g&#233;n&#233;ration 68, car &#231;a allait des lyc&#233;ens qui pouvaient avoir 15 jusqu'&#224; des gens &#226;g&#233;s qui venaient du Front populaire et qui se r&#233;veillent alors, qui vivent une seconde jeunesse comme &#231;a arrive dans les grands mouvements. De m&#234;me en 1936, il devait y avoir encore des h&#233;ritiers des communards qui faisaient la t&#234;te des cort&#232;ges ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; tout, la g&#233;n&#233;ration des gens comme moi qui avaient autour de 26 ou 27 ans est tr&#232;s importante, car elle avait commenc&#233; son engagement dans les ann&#233;es 1960 avec la guerre d'Alg&#233;rie et c'est elle qui a vraiment encadr&#233; le mouvement. C'&#233;tait des personnes qui savaient comment organiser une manifestation, comment discuter avec la police, comment s'&#233;chapper au moment de la dispersion, et qui ne suivaient pas toujours les organisations dites -r&#233;volutionnaires. Car il n'y avait pas que le PCF qui &#233;tait hostile. Il y avait aussi diverses organisations dites r&#233;volutionnaires, trotskystes ou mao&#239;stes, qui n'&#233;taient pas du tout chaudes parce que, selon eux, ce n'&#233;tait pas les &#233;tudiants du quartier latin qui pouvaient faire la r&#233;volution. Ils ne pouvaient &#234;tre qu'une force suppl&#233;tive, un d&#233;tonateur. Toutefois, ceux qui avaient bien lu Lenine savaient que les &#233;tudiants, selon lui, pouvaient &#234;tre un d&#233;tonateur et alors ils &#233;taient sauv&#233;s... Pour ma part, j'appartenais &#224; la g&#233;n&#233;ration qui a imm&#233;diatement sympathis&#233; avec Mai 68 parce qu'on n'aimait pas du tout le g&#233;n&#233;ral de Gaulle. Pour nous, c'&#233;tait Charonne, le 17 octobre 1961, etc. Le mot d'ordre lors de la grande manifestation du 13 mai 1968 &#233;tait : &#171; dix ans, &#231;a suffit ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Puisque vous venez de citer L&#233;nine, je voudrais maintenant que vous &#233;voquiez un peu les figures intellectuelles de l'&#233;poque. Vous &#233;tiez donc &#233;tudiant, d&#233;j&#224; engag&#233; dans un travail de th&#232;se et vous vous appr&#234;tiez &#224; vous engager dans l'enseignement sup&#233;rieur. Il y a toute une s&#233;rie de grands noms d'intellectuels qu'on associe aujourd'hui &#224; Mai 68 en raison, surtout, d'un livre qui a beaucoup fait parl&#233; de lui, plus qu'il ne m&#233;ritait probablement. C'est La Pens&#233;e 68 de Luc Ferry et Alain Renaut10. Ce livre a associ&#233;, certainement &#224; tort, aux &#233;v&#233;nements une s&#233;rie de philosophes et penseurs qui &#233;taient n&#233;s dans les ann&#233;es 1920 et qui avaient donc une bonne quarantaine d'ann&#233;es en 1968, qui pouvaient et &#233;taient parfois vos enseignants. Il s'agit d'Althusser, Bourdieu, Deleuze, Derrida, Foucault, Lacan. Or, ces figures n'apparaissent gu&#232;re dans votre livre ou bien de mani&#232;re diff&#233;rente, en tout les cas pas de mani&#232;re group&#233;e. Vous &#233;voquez Bourdieu pour la th&#232;se que vous avez commenc&#233; sous sa direction mais il ne semble pas avoir jou&#233; un r&#244;le &#233;norme pour vous. En fin de compte, deux noms se d&#233;tachent qui semblent avoir compt&#233; dans votre formation intellectuelle de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'abord ce groupe de jeunes intellectuels qui se r&#233;unissent autour de Sartre et de Simone de Beauvoir auquel vous avez &#233;t&#233; convi&#233; &#224; participer. Et puis il y a Althusser qui est, dans votre livre, la figure la plus pr&#233;sente parmi les noms c&#233;l&#232;bres de cette g&#233;n&#233;ration. Comment se fait-il qu'il ait &#233;t&#233; pour vous et d'autres un p&#244;le d'attraction si important ? Du point de vue r&#233;trospectif de celui qui n'a pas v&#233;cu Mai 68, cela semble un peu bizarre...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : La question est tout &#224; fait l&#233;gitime. Cela peut sembler en effet un peu paradoxal. La raison en est qu'Althusser avait acquis depuis 1965 un &#233;norme prestige dans la jeunesse &#233;tudiante radicalis&#233;e. Il y avait deux types de milieux dans lesquels il exer&#231;ait d&#233;j&#224; une grande influence. Il avait une aura particuli&#232;re aupr&#232;s de ses &#233;tudiants &#224; l'Ecole normale, et &#233;galement aupr&#232;s des milieux communistes qui cherchaient un renouvellement intellectuel et politique qu'il semblait apporter. Que disait Althusser ? Qu'il n'y avait jamais eu de vrais marxistes en France, ni-m&#234;me de vrais l&#233;ninistes. Il disait : moi, je vous apporte en tant que philosophe - il &#233;tait un philosophe incontestable et il le reste &#224; mes yeux - une grille d'interpr&#233;tation qui prend en compte un grand mouvement qui est en train de se produire sous nos yeux : le structuralisme ; je vous explique en quoi L&#233;vi-Strauss est important, en quoi la philosophie des sciences avec Canguilhem, la nouvelle histoire aussi, c'est important. Il parlait aussi de Bourdieu qu'il avait intronis&#233; avec Passeron &#224; l'ENS et m&#234;me de Michel Foucault, et bien entendu, ce qui &#233;tait peut-&#234;tre le plus important, de la psychanalyse avec Lacan. Tout cela fait qu'effectivement, nous sommes nombreux &#224; l'avoir suivi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II y avait toutes les pens&#233;es de ces personnalit&#233;s dont pratiquement aucune n'a particip&#233; &#224; 68. C'est l&#224; un paradoxe &#233;norme et c'est &#231;a qui ne va pas dans le livre La Pens&#233;e 68. Althusser ne participe pas &#224; 68 car, en raison de sa maladie, il &#233;tait alors hospitalis&#233;. Il n'interviendra qu'au d&#233;but de 1969. Bourdieu &#233;tait absolument contre 68. C'&#233;tait pour lui une r&#233;volte obscurantiste contre le savoir. Il fallait continuer &#224; faire de la sociologie. Il n'a pas permis que l'on fasse gr&#232;ve dans son laboratoire. Il envoyait toutefois, de temps en temps, des &#233;tudiants de son groupe pour recueillir des &#233;l&#233;ments pour la future sociologie de Mai 68 ! Foucault, lui, est &#224; ce moment tr&#232;s proche du gaullisme [&#234;tes-vous certain de ce point ?]. Il n'est pas du tout class&#233; &#224; gauche...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;
OF : II &#233;tait en Tunisie de toute fa&#231;on...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Oui, il va revenir apr&#232;s. Foucault &#233;tait quelqu'un, juste avant 68, que le pouvoir en place consultait sur la r&#233;forme de l'universit&#233;. Il avait &#233;t&#233; communiste autrefois mais il avait violemment r&#233;agi contre le communisme de sa jeunesse comme Annie Kriegel11 et d'autres... En Tunisie, il admire le combat des &#233;tudiants tunisiens mais d'un point de vue esth&#233;tique presque. Il explique que ces jeunes gens sont, plus que les &#233;tudiants fran&#231;ais, pr&#234;ts &#224; mourir pour leurs id&#233;es. Cela l'impressionnait beaucoup et c'est ainsi qu'il les a d&#233;fendus. Toutefois, il ne faut pas confondre cette attitude avec les prises de position qui vont venir quelques mois apr&#232;s 68. Foucault va se lier alors au Secours rouge12, puis &#224; la Gauche prol&#233;tarienne mais cela n'est pas exactement Mai 68. C'est pourquoi, la figure intellectuelle r&#233;ellement r&#233;volutionnaire, &#231;a restait Sartre ou Althusser. Althusser nous vendait la r&#233;volution structuraliste et nous livrait l'id&#233;e qu'il y avait une science de la r&#233;volution. Dans une lecture qu'Althusser fait de L&#233;nine, il se pose un peu comme le premier qui a compris L&#233;nine de la m&#234;me fa&#231;on que Lacan, qui est un peu le mod&#232;le pour Althusser, pr&#233;tendait avoir &#233;t&#233; le premier &#224; avoir vraiment compris Freud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc pas de &#171; pens&#233;e 68 &#187; chez les intellectuels dont Ferry et Renaut font la critique en les qualifiant d'antihumanistes. C'est une analyse extr&#234;mement simpliste, car, au fond, il y avait aussi une critique de l'humanisme chez Sartre en d&#233;pit du petit texte opportuniste L'existentialisme est un humanisme13. Mais si vous y regardez de plus pr&#232;s, quelqu'un comme Deleuze, critiqu&#233; dans La Pens&#233;e 68. est peut-&#234;tre celui qui a eu le plus de sympathie imm&#233;diate pour 68. Il n'&#233;tait pas tr&#232;s engag&#233; politiquement &#224; cette &#233;poque mais il avait toujours eu de l'admiration pour Sartre car c'&#233;tait, pour lui, quelqu'un qui ne tombait pas dans les rab&#226;chages de l'humanisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos ma&#238;tres &#224; penser &#233;taient donc des gens qui nous paraissaient effectuer une rupture explicite comme Althusser nous le disait lui-m&#234;me, ou comme Foucault, qui avait &#233;t&#233; l'&#233;l&#232;ve d'Althusser et dont celui-ci nous disait l'importance de L'Histoire de la folie14 ou de La naissance de la clinique. que ces textes pouvaient servir de base &#224; une critique radicale des institutions. Il faut n&#233;anmoins noter quand m&#234;me &#224; ce propos qu'Althusser n'&#233;tait pas un grand critique des institutions, en tout cas de la sienne. En effet, le grand probl&#232;me que l'on a eu avec lui, c'est qu'&#224; partir du moment o&#249; on a voulu critiquer l'universit&#233;, o&#249; un certain nombre d'&#233;tudiants ont pr&#233;tendu refuser l'agr&#233;gation, Althusser ne nous a pas suivis car ce n'&#233;tait plus son point de vue. Il avait pass&#233; sa vie &#224; pr&#233;parer des normaliens &#224; passer l'agr&#233;gation et il n'y avait rien de mal, pour lui, dans l'universit&#233; telle qu'elle existait. Elle repr&#233;sentait la bonne transmission du savoir. Une confrontation s'est alors produite, mais cette histoire n'a rien &#224; voir avec l'histoire racont&#233;e par Ferry et Renaut qui soutiennent que ces gens voulaient d&#233;truire l'universit&#233; et l'humanisme bourgeois, qu'ils &#233;taient donc des nihilistes et qu'il fallait d&#233;sormais reb&#226;tir &#224; partir de Kant. Tout cela me para&#238;t &#224; la limite du canular.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Le livre de Serge Audier, La pens&#233;e anti-68 (15), fait d'ailleurs le point sur cette question. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Oui, c'est un livre excellent auquel je n'ai rien &#224; ajouter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Je voudrais poursuivre encore un peu sur Althusser. Ce que vous en avez dit est tr&#232;s clair, mais en vous lisant, on constate chez vous une grande curiosit&#233; qui vous fait allez voir un peu partout. Vous connaissez un peu toutes les chapelles, en particulier des gens moins connus que ceux dont parlent Ferry et Renaut et qui sont, eux, d&#233;j&#224; pr&#233;sents et actifs dans les ann&#233;es 1960. je pense en particulier au groupe Socialisme ou Barbarie ou aux Situationnistes auxquels vous consacrez plusieurs passages. Vous connaissiez donc d&#233;j&#224; ces courants qui avaient une pens&#233;e &#233;loign&#233;e de celle d'Althusser. je voudrais donc comprendre, &#233;tant donn&#233; que vous aviez connaissance de tous ces groupes-l&#224; - je profite-la du fait d'appartenir &#224; une autre g&#233;n&#233;ration et de pouvoir profiter du regard r&#233;trospectif sur les choses -, votre choix en faveur d'Althusser dont la pens&#233;e, il me semble, rigidifie le marxisme parce qu'il veut en faire une science avec sa fameuse th&#232;se de la &#171; coupure &#233;pist&#233;mologique &#187;, alors que vous disposiez d'analyses qui &#233;taient beaucoup plus lucides et ouvertes.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Je ne vais pas essayer de donner une coh&#233;rence &#224; notre pens&#233;e. Nous &#233;tions tellement curieux de trouver notre bien partout o&#249; on pouvait le trouver que nous essayions de tenir ensemble des syst&#232;mes de pens&#233;e et des th&#233;ories incompatibles et nous nous en sommes d'ailleurs aper&#231;u assez t&#244;t. Pour parler de mon seul cheminement intellectuel et politique, d&#232;s le lendemain de 68, je me suis d&#233;tach&#233; d'Althusser, non pas d'Althusser en tant qu'individu que j'ai continu&#233; &#224; fr&#233;quenter et pour lequel j'ai toujours beaucoup de respect. Aujourd'hui, je me rends compte surtout de la dimension tragique de son existence. Je savais qu'il suivait une psychanalyse mais pas qu'il &#233;tait un gibier de psychiatrie. Pendant toute cette p&#233;riode, j'ignorais les drames qu'il vivait. Je ne voyais pas non plus la dimension m&#233;galomaniaque, quand m&#234;me, de quelqu'un qui pensait &#224; un moment qu'il &#233;tait le nouveau L&#233;nine, alors que quinze jours apr&#232;s il n'&#233;tait plus qu'une loque bourr&#233;e de m&#233;dicaments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'ai commenc&#233; &#224; &#233;tudier vraiment l'histoire du marxisme en France, ce qui m'a conduit &#224; &#233;crire Le Marxisme introuvable que j'ai publi&#233; en 197516, je me suis rendu compte, et je l'ai dit, dans ce livre, de fa&#231;on peut-&#234;tre un peu agressive, qu'Althusser ne pouvait pas du tout nous ( servir de guide pour faire cette histoire, l&#224; o&#249; il croyait &#234;tre l'autorit&#233;, parce qu'il en avait une vision tout &#224; fait squelettique. Il le reconna&#238;tra dans ses m&#233;moires en disant qu'il n'avait quasiment pas lu une seule ligne de Marx ou qu'il ne connaissait de Hegel que quelques passages mais on n'est pas non plus oblig&#233; de le suivre dans ce d&#233;nigrement de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je reviens &#224; notre &#233;tat d'esprit en 68, nous pensions que nous pouvions &#234;tre &#224; la fois disciples d'Althusser en ce qui concernait la th&#233;orie de l'avant-garde politique, et en m&#234;me temps faire la critique de la bureaucratie avec Castoriadis ou Lapassade, ou encore qu'on pouvait admirer secr&#232;tement la prose des Situationnistes, en particulier cette brochure extraordinaire qu'est De la mis&#232;re en milieu &#233;tudiant17. Toutefois, pour nous, les Situationnistes ne pouvaient &#234;tre pris au s&#233;rieux ; c'&#233;tait des gens qui &#233;taient surtout bons dans la critique. Bref, nous &#233;tions tr&#232;s &#233;clectiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : II y a des passages dans votre livre o&#249; vous enfoncez plus loin dans l'histoire, ou vous remontez en amont vers le d&#233;but du 2o&#232;me si&#232;cle, m&#234;me en-de&#231;&#224;, et vous reliez alors le mouvement de Mai non plus seulement au mouvement des ann&#233;es 60 et de la fin des ann&#233;es 50, mais aussi &#224; une histoire sur la longue dur&#233;e. On fait alors connaissance d'autres personnages, d'autres intellectuels que nous avons moins l'habitude de voir &#233;voqu&#233;s, tels que Georges Sorel ou ce personnage encore beaucoup moins connu du grand public qu'est Lucien Herr auquel vous avez consacr&#233; votre th&#232;se.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Oui, c'&#233;tait une th&#232;se de 3eme cycle que j'avais commenc&#233; sous la direction de Georges Haupt18 puis fini, apr&#232;s le d&#233;c&#232;s de celui-ci, avec Fran&#231;ois Furet. Elle est intitul&#233;e Les &#233;crits posthumes de Lucien Herr et puis j'ai &#233;crit, en collaboration, un livre paru en 1977, qui s'intitule Lucien Herr, le socialisme et son destin. L. Herr n'ayant presque rien publi&#233; de son vivant, je me suis pench&#233; sur ses manuscrits auxquels fort heureusement depuis de jeunes chercheurs se sont int&#233;ress&#233;s. Ces deux figures ont &#233;t&#233; pour moi les deux contre-exemples par rapport &#224; Althusser. Quand celui-ci disait que la tradition marxiste en France &#233;tait tr&#232;s pauvre, il commettait une erreur qui consistait &#224; rechercher exclusivement dans l'histoire du marxisme, alors que, dans tous les pays, le mouvement ouvrier s'est &#224; la fois beaucoup inspir&#233; de Marx mais aussi de beaucoup d'autres intellectuels. C'&#233;tait le cas de Sorel et Herr qui se sont int&#233;ress&#233;s &#224; Marx mais aussi bien &#224; Proudhon ou &#224; Fourier. Ils avaient un &#233;ventail beaucoup plus riche d'auteurs de r&#233;f&#233;rence. Dans Le Marxisme introuvable, je parle de Lucien Herr qui n'a jamais &#233;t&#233; compl&#232;tement oubli&#233; mais qui &#233;tait ignor&#233; des militants et m&#234;me des historiens. Pour des gens comme Furet, Nora, etc., &#231;a a &#233;t&#233; une r&#233;volution alors que n'importe qui s'int&#233;ressant &#224; l'histoire du socialisme fran&#231;ais, &#224; Jean Jaur&#232;s, &#224; L&#233;on Blum, etc. rencontre la figure de Lucien Herr. Pour Sorel aussi, quiconque s'int&#233;resse &#224; l'histoire du mouvement ouvrier, de la CGT, du syndicalisme d'action directe tombe sur lui. Bien entendu, Sorel n'appartient pas qu'&#224; l'histoire du mouvement ouvrier ; c'est toute la complexit&#233;. On dit, c'est une l&#233;gende mais elle est significative, que quand Sorel est mort, deux ambassades ont envoy&#233; des condol&#233;ances, le charg&#233; d'affaire d'URSS et l'ambassade d'Italie car Mussolini s'&#233;tait r&#233;clam&#233; de Sorel. Mais tout cela est, pour moi, post&#233;rieur &#224; Mai 68 car mon attention a &#233;t&#233; attir&#233;e sur Herr par un ami de la m&#234;me g&#233;n&#233;ration que moi, Bruno Queysanne, qui enseignait d&#233;j&#224; aux Beaux Arts et qui avait &#233;t&#233; ainsi un animateur de l'atelier populaire des affiches de Mai 68. C'est lui qui m'a appris que Herr avait eu un r&#244;le clandestin, occulte mais d&#233;cisif, puisque c'&#233;tait lui qui avait amen&#233; au socialisme et au communisme une foule de gens dont la liste est tout &#224; fait impressionnante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : II &#233;tait biblioth&#233;caire de l'ENS ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Oui, il l'a &#233;t&#233; pendant 40 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Marcel Mauss dans ses articles politiques en parle II &#233;tait l'un de ses interlocuteurs, non ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Oui, Mauss n'avait pas &#233;t&#233; &#224; l'ENS, mais il faisait parti des intellectuels socialistes qui tournaient autour de groupes que Lucien Herr avait aid&#233;s &#224; se constituer. Mauss connaissait donc tr&#232;s bien L.Herr. Car Herr pensait, et il avait tout &#224; fait raison, que le r&#244;le d'un militant socialiste ou r&#233;volutionnaire n'est pas seulement de faire de l'agitation, mais aussi d'utiliser ses propres comp&#233;tences pour r&#233;aliser, par exemple, des enqu&#234;tes. C'est ainsi qu'il a pouss&#233; Maurice Halbwachs19. Il y avait de nombreux contacts entre les durkheimiens, l'&#233;cole de sociologie fran&#231;aise et Herr. Il les a pouss&#233;s &#224; mieux conna&#238;tre la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : II y a un caract&#232;re &#224; la fois &#233;rudit et h&#233;t&#233;roclite dans votre ouvrage. La pluralit&#233; des champs abord&#233;s est telle qu'il semble qu'aucun aspect de la soci&#233;t&#233; et de la culture de l'&#233;poque ne vous &#233;chappe. Il y a, en particulier, un d&#233;veloppement important consacr&#233; au mouvement critique de la psychiatrie, de la g&#233;n&#233;ration de lesquelles jusqu'aux personnes qui animent la clinique de La Borde20 avec Jean Oury et F&#233;lix Guattari auxquels vous rattachez Lapassade que nous avons encore l'occasion d'apercevoir ici &#224; la biblioth&#232;que..., qui est le h&#233;raut, avec Ren&#233; Lourau, de l'analyse institutionnelle et auquel vous accordez une importance toute particuli&#232;re.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Ce mouvement a, effectivement, une extr&#234;me importance historique. Toutes ces personnes ont critiqu&#233; bien avant 68 des choses qu'on attribue &#224; 68, &#224; savoir la critique de l'asile-enfermement ou de l'&#233;cole-caserne, des institutions autoritaires et tr&#232;s ferm&#233;es. lesquelles venait lui d'Espagne o&#249; il avait particip&#233; &#224; la lutte antifranquiste en Catalogne. Il &#233;tait arriv&#233; en France comme r&#233;fugi&#233; r&#233;publicain et &#233;tait, lui-m&#234;me, disciple de certains psychiatres allemands antiautoritaires comme Herman Simon21. Ce qui m&#233;rite l'int&#233;r&#234;t est que cette critique des institutions ne vise pas &#224; d&#233;truire les institutions. La psychiatrie institutionnelle n'est pas l'antipsychiatrie... On retombe ici sur le m&#234;me probl&#232;me que pour Mai 68, &#224; savoir qu'il ne faut pas lire 68 &#224; partir de ce qui s'est d&#233;velopp&#233; apr&#232;s et qui n'en constitue pas la v&#233;rit&#233;. Tous ces mouvements institutionnels entendaient changer l'institution, et pas dans le sens de ceux qui ont dit apr&#232;s qu'il fallait d&#233;truire l'&#233;cole, abattre ses murs, d&#233;truire l'universit&#233; comme l'a dit Gorz dans Les Temps modernes22. Les mouvements qui ont pr&#233;par&#233; 68 n'avaient pas, selon moi, ces mots d'ordre-l&#224;. Ce qu'ils disaient &#233;tait qu'il fallait mettre au centre des institutions leurs usagers. Ainsi, pour Fernand Deligny23, l'&#233;chec scolaire de l'&#233;l&#232;ve, c'est l'&#233;chec de l'institution, ce qui est, &#224; mon avis, toujours tr&#232;s actuel. Il y a, dans la soci&#233;t&#233;, des gens qu'il appelle des &#171; vagabonds efficaces &#187;24, par exemple des enfants qui sont tr&#232;s difficiles et qui ne doivent pas pour autant &#234;tre les d&#233;chets de l'institution scolaire. Il est possible de trouver une autre p&#233;dagogie, une autre mani&#232;re de les int&#233;resser. C'est ce que disait d&#233;j&#224; Freinet lorsque, instituteur, il essayait d'appliquer, depuis les ann&#233;es 20, une autre p&#233;dagogie. J'ai eu &#224; c&#339;ur d'en parler et, d'ailleurs, des personnes qui ont &#233;t&#233; li&#233;s &#224; cette critique institutionnelle m'envoient des lettres depuis que mon livre est paru.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lapassade a fait quelque chose de similaire avec la dynamique de groupe dans les institutions, m&#234;me s'il y avait chez lui, parfois, de fortes dimensions provocatrices - &#171; il faut faire p&#233;ter les institutions &#187;, comme il disait. Avec Lourau, ils se sont donn&#233; des instruments pour d&#233;bureaucratiser les institutions, les d&#233;mocratiser et en faire autre chose. Comme Guattari, ils pensaient que les institutions, y compris les organisations r&#233;volutionnaires, reproduisaient dans leur sein des d&#233;fauts li&#233;s &#224; leur caract&#232;re hi&#233;rarchique et autoritaire et qui faisait qu'elles &#233;chouaient. Il fallait alors, comme disait Guattari, mettre de la &#171; transversalit&#233; &#187;25, c'est-&#224;-dire injecter de la psychanalyse dans la politique, de la politique dans la psychanalyse, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Concernant vos d&#233;veloppements sur la contre-culture, je souhaiterais m'arr&#234;ter sur un seul point, &#224; savoir le rapprochement que vous faites entre Rimbaud et l'esprit de Mai. Il y a, dites-vous, un v&#233;ritable &#171; mythe Rimbaud &#187; qui s'instaure &#224; ce moment-l&#224;. Rimbaud a-t-il vraiment &#233;t&#233; une figure importante dans l'imaginaire culturel de cette p&#233;riode ? Est-ce li&#233; &#224; l'aspect romantique de ce mouvement dans lequel appara&#238;t aussi la figure de Rousseau qui est un pr&#233;romantique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Rousseau est une figure tr&#232;s riche, &#224; la fois de r&#233;volt&#233; et d'exclu auquel on peut s'identifier. Il y a m&#234;me du rousseauisme philosophique dans Mai 68, dans l'id&#233;e d'une cit&#233; qui n'aurait plus besoin d'Etat. Rousseau pourrait presque servir de garant &#224; l'id&#233;e d'autogestion de la soci&#233;t&#233;... En revanche, il n'y a aucun message politique &#224; tirer de Rimbaud qui a &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233; de toutes les fa&#231;ons possibles. Il y a un Rimbaud surr&#233;aliste avec la r&#233;volution de la po&#233;sie ; il y a un Rimbaud r&#233;volutionnaire, celui qui aurait &#233;t&#233; sympathisant de la Commune et qui y aurait m&#234;me peut-&#234;tre, bien que ce ne soit pas prouv&#233;, particip&#233; ; et il y a aussi un Rimbaud spiritualiste, catholique m&#234;me depuis Claudel. Chacun son Rimbaud, donc. En Mai 68, il y a mythe de Rimbaud qui est, lui, li&#233; &#224; un mythe de la jeunesse, parce que Mai 68 a consist&#233;, pour une part, en une r&#233;volte de la jeunesse de la g&#233;n&#233;ration du baby-boom. Il y avait donc du point de vue d&#233;mographique beaucoup plus de jeunes. C'est l'&#233;poque aussi o&#249; la cat&#233;gorie &#171; jeunes &#187; commence &#224; int&#233;resser la sociologie. La jeunesse devient plus importante, y compris du point de vue de la soci&#233;t&#233; marchande ; ils deviennent consommateurs. De tous c&#244;t&#233;s, il y a un mythe de la jeunesse. Je cite aussi le cas de Paul Nizan26 qui lui est une figure tr&#232;s politis&#233;e, mais fran&#231;aise avant tout, alors que Rimbaud est un mythe mondial. Ainsi, lorsqu'on cherche quelle est la r&#233;f&#233;rence culturelle de la contre-culture am&#233;ricaine de l'&#233;poque, en particulier dans la beat g&#233;n&#233;ration et chez tous les chanteurs pop et rock, de Jim Morrison &#224; Bob Dylan, on tombe sur Rimbaud. Dans les concerts des deux c&#244;t&#233;s de l'Atlantique, on affiche de grands portraits de Rimbaud. M&#234;me un vieil universitaire comme Etiemble &#233;crit, dans le feu de l'actualit&#233;, un Rimbaud en Mai 6827. Il y avait dans Mai 68 un aspect de r&#233;volte des jeunes contre les vieux. La jeunesse cherchait quelqu'un qui puisse exprimer sa r&#233;volte et qui soit en m&#234;me temps une figure culturelle et sulfureuse. Or, Rimbaud pouvait aussi &#234;tre vu comme un voyou, en particulier concernant tout ce qui tourne autour de sa relation avec Verlaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Pour s'approcher de la conclusion, je voudrais extraire deux citations de la derni&#232;re partie de votre livre qui portent sur Mai 68, son h&#233;ritage et, en quelque sorte, son avenir. &#171; Je reste convaincu que l'effet de souffle de Mai 68 n'a &#233;t&#233; si puissant que parce que la R&#233;volution fran&#231;aise n'est pas termin&#233;e &#187; (p.213), jugement dans lequel Fran&#231;ois Furet est directement vis&#233; 28. Et : &#171; II fallait aussi lire [dans Mai 68] la reprise du grand mouvement de d&#233;mocratisation, deux fois lanc&#233; dans l'enthousiasme (1936,1945), deux fois arr&#234;t&#233; en plein &#233;lan et r&#233;duit aux r&#234;veries progressistes d'une intelligentsia fondamentalement antimoderne &#187; (p. ?).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224;, me semble-t-il, aujourd'hui du moins, un jugement assez rare, non ? M&#234;me un Cohn-Bendit d&#233;clare maintenant : &#171; Mai 68, c'est fini &#187;. On vit d&#233;sormais, dit-il, dans une autre &#233;poque et un autre monde et, dans ce nouveau contexte, il n'y a plus rien &#224; tirer de Mai 68. Pour votre part, au-del&#224; de cette expression que vous avez, &#171; ni c&#233;l&#233;bration, ni repentance &#187;, vous pensez, semble-t-il, que les germes qui ont &#233;t&#233; pos&#233;s par ce mouvement n'ont pas tous &#233;t&#233; exploit&#233;s. On peut donc imaginer qu'on l'on pourrait ou devrait &#233;ventuellement en reprendre le fil, s'y ressourcer. Et si la p&#233;riode que nous vivons actuellement est en effet compl&#232;tement diff&#233;rente, plus dure au plan &#233;conomique et social, pour les jeunes g&#233;n&#233;rations au moins qui s'&#233;puisent &#224; essayer de s'y int&#233;grer, l'histoire des mouvements des ann&#233;es 1960 n'est peut-&#234;tre pas termin&#233;e.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : Oui, je m'en rends compte, encore que nous ayons vu que l'ouvrage de Serge Audier29 se terminait sur une conclusion semblable en faisant valoir les interpr&#233;tations de Mai 68 &#171; d'intellectuels comme Gorz, Castoriadis, etc. J'ai &#233;t&#233; un peu surpris par Cohn-Bendit et son Forget 683&#176; o&#249; il prend la position que vous avez rappel&#233;e alors qu'il a d&#233;velopp&#233; pendant des ann&#233;es un autre point de vue dans une foule de bouquins et d'interviews. Il a toujours dit, et le dirait toujours d'ailleurs je pense, qu'on ne se rendait pas compte &#224; quel point Mai 68 avait transform&#233; la soci&#233;t&#233;. Peut-&#234;tre se rallie-t-il aujourd'hui au point de vue de Furet sur la R&#233;volution Fran&#231;aise. Il ne faut pas faire au demeurant de contresens sur cette position. Elle ne consiste pas &#224; dire que la R&#233;volution fran&#231;aise &#233;tait quelque chose de n&#233;gatif qui n'aurait pas d&#251; avoir lieu, mais qu'elle a &#233;puis&#233; ses potentialit&#233;s. Je ne suis pas de cet avis. Je crois que l'un des probl&#232;mes de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, c'est qu'en d&#233;pit des nombreuses convulsions r&#233;volutionnaires qu'elle a connues dans son histoire, elle a le plus grand mal &#224; accomplir un certain nombre de r&#233;formes, en particulier concernant la r&#233;duction des in&#233;galit&#233;s. C'est une soci&#233;t&#233; qui reste extr&#234;mement in&#233;galitaire, qui peut aussi se r&#233;v&#233;ler tr&#232;s frileuse, par rapport aux &#233;trangers par exemple. De ce point de vue, Mai 68 avait pos&#233; un certain nombre de probl&#232;mes qui n'ont pas tous re&#231;u leur solution. Mai 68 a aussi donn&#233; un puissant coup d'acc&#233;l&#233;rateur &#224; un mouvement qui &#233;tait d&#233;j&#224; en route, celui de l'&#233;galit&#233; entre hommes et femmes m&#234;me s'il reste beaucoup &#224; faire. Mai 68 a soulev&#233; d'autres probl&#232;mes, par exemple par rapport au travail, &#224; l'&#233;cole, etc. qui n'ont pas encore re&#231;u de solutions. Il y a m&#234;me eu des retours en arri&#232;re. Dans un livre pr&#233;c&#233;dent, je me suis justement int&#233;ress&#233; aux crispations de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise et au retour d'un certain nombre d'intellectuels &#224; des positions n&#233;oconservatrices y compris lorsqu'ils avaient &#233;t&#233; partisans de Mai 68 dans leur jeunesse31. Il n'est certes pas question de refaire Mai 68 ou de l'imiter, mais de voir que les chantiers qu'il a ouverts ne sont pas tous ferm&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;OF : Pour conclure, pouvez-vous dire quelques mots de ce personnage auquel est d&#233;di&#233; le livre, Christian Bachman32 puisque, d&#233;cid&#233;ment, vous aimez faire resurgir des figures oubli&#233;es et les faire red&#233;couvrir. Il a non seulement &#233;t&#233; pour vous un ami tr&#232;s proche mais vous lui reconnaissez aussi des qualit&#233;s intellectuelles, des capacit&#233;s d'analyse importantes, en particulier dans un domaine d'une actualit&#233; br&#251;lante. Il a, en effet, r&#233;alis&#233; des enqu&#234;tes de terrain en sociologie urbaine, en sociologie des banlieues et des quartiers difficiles qui sont, selon vous, toujours pertinentes pour nous aujourd'hui. Pouvez-vous nous parlez un peu de cette figure ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DL : je n'aurais pas voulu que cet entretien se termine sans qu'on parle de lui. Dans le num&#233;ro de cette semaine de Politis, un grand article sur mon livre prend justement comme angle d'attaque la personnalit&#233; de Christian Bachmann par un jeune journaliste que cette figure qu'il ne connaissait pas a passionn&#233;33, j'ai eu l&#224; l'impression d'atteindre l'un de mes objectifs, &#224; savoir que je n'ai pas sp&#233;cialement &#233;crit ce livre pour les vieux de ma g&#233;n&#233;ration. Je constate que &#231;a peut int&#233;resser de jeunes lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d'abord apport&#233; un t&#233;moignage sur cette amiti&#233;. Comment, &#224; l'&#233;poque, se passait &#224; la fois notre vie de boh&#232;me et notre vie de militant. C'est aussi une fa&#231;on, pour moi, de dire que les v&#233;ritables &#171; h&#233;ros &#187; de 68, disons les personnes importantes, ne sont pas forc&#233;ment celles auxquelles on se r&#233;f&#232;re le plus souvent. Par exemple, Christian Bachmann a eu plus d'importance qu'Alain Geismar. Geismar s'est trouv&#233; l&#224; en Mai 68, mais n'y a jou&#233; finalement qu'un r&#244;le assez limit&#233;, tandis que Bachmann a amen&#233; des centaines de personnes plac&#233;es en des lieux strat&#233;giques &#224; accueillir Mai 68 comme la chose qu'ils attendaient d&#233;j&#224;. Il illustre aussi pour moi le fait qu'on peut rester fid&#232;le &#224; ses id&#233;es de jeunesse sans tomber dans l'idiotie ; dogmatique. Par exemple, je respecte Alain Krivine mais je pense que, 40 ans apr&#232;s, on pourrait avoir modul&#233; ses formes d'engagement et c'est d'ailleurs ce que fait Olivier Besancenot. Il y a donc une fid&#233;lit&#233; possible qui prolonge les id&#233;aux de 68. Je ferai l&#224; le lien avec Lucien Herr qu'il ne connaissait d'ailleurs pas, mais dont il a, en quelque sorte, rev&#233;cu le parcours. Herr, c'&#233;tait le refus de parvenir, de se mettre en avant. Il aurait pu &#234;tre l'un des plus brillants historiens de sa g&#233;n&#233;ration mais il a choisi de rester &#224; l'Ecole normale, dans ce lieu strat&#233;gique qu'&#233;tait la biblioth&#232;que o&#249; l'on croisait beaucoup de gens et dont il se servait comme d'une plate-forme politique pour les orienter vers le Parti socialiste ou vers des recherches qui aillent dans le sens -politique qui &#233;tait le sien. Il y a donc ce refus de parvenir et l'id&#233;e que la v&#233;ritable r&#233;volte pour un intellectuel - avec son id&#233;e de l' &#171; intellectuel sp&#233;cifique &#187;, Foucault a dit &#224; peu pr&#232;s la m&#234;me chose plus tard34 -, c'est de se battre l&#224; o&#249; il est arm&#233; pour le faire. C'est fort bien de signer des p&#233;titions, de descendre dans la rue, etc., mais on attend d'un intellectuel qu'il fasse un travail utile dans son domaine de comp&#233;tence. Sur ce point, c'est le contraire de ce que faisait Sartre qui, malheureusement, a tr&#232;s souvent utilis&#233; son nom pour intervenir sur des sujets auxquels il ne connaissait rien. Il &#233;crit par exemple en 1952 qu' &#171; il y a une paup&#233;risation de la classe ouvri&#232;re &#187; mais sans qu'on sache sur quelle base il appuie son affirmation. Bachmann est, lui, exemplaire. Il est arriv&#233; &#224; l'universit&#233; de Villetaneuse en 1971 et a &#233;t&#233; imm&#233;diatement confront&#233; aux probl&#232;mes du 93. Lui, qui avait fait des &#233;tudes de lettres classiques, qui &#233;tait plut&#244;t comp&#233;tent pour traduire Virgile, s'est fait sociologue de la banlieue et des quartiers difficiles jusqu'&#224; s'installer pendant un an &#224; la cit&#233; des &#171; 4000 &#187; &#224; La Courneuve afin de ne pas se contenter d'y aller faire quelques interviews mais d'y vivre. Il l'a fait avec un autre sociologue de la Courneuve, Luc Basier. C'est, pour moi, exemplaire &#224; tous points de vue. Il a produit le discours sur la banlieue qu'aujourd'hui les gens s&#233;rieux comme Jacques Donzelot ou Robert Castel35 citent. Il n'a pas pour autant h&#233;ro&#239;se les jeunes des banlieues comme le font certains en affirmant que ce sont les vrais r&#233;volt&#233;s. Il a refus&#233; cette mythologie-l&#224;, mais il a, dans le m&#234;me temps, expliqu&#233; que c'&#233;tait bien une question sociale, que ces probl&#232;mes n'avaient pas de rapport avec l'Islam ou avec une d&#233;linquance inn&#233;e. En r&#233;alit&#233;, il y a, comme il l'a montr&#233;, une immense question sociale. Il a montr&#233; &#224; quoi le respect que r&#233;clament ces jeunes correspond dans leurs rapports avec la police, les autorit&#233;s, que c'est une exigence d'&#234;tre reconnus comme des individus &#233;gaux en droit. Il a &#233;t&#233; un des premiers &#224; le dire et tout cela reste tr&#232;s actuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Propos recueillis, &#224; Saint-Denis, le 26 mal 2008 par Oliver Fressard&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;1 Georges Lapassade, n&#233; en 1924, fondateur avec Ren&#233; Lourau de l'analyse institutionnelle. A tr&#232;s longtemps enseign&#233; &#224; Paris 8.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 Jacob L&#233;vy Moreno (1889-1971), psychosociologue am&#233;ricain, inventeur du sociom&#233;trie et du psychodrame.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 Kurt Lewin (1890-1947), psychologue allemand &#233;migr&#233; aux Etats-Unis. L'un des fondateurs de la psychologie sociale et de l'&#233;tude de la dynamique des groupes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 C&#233;lestin Freinet (1896-1966), c&#233;l&#232;bre p&#233;dagogue qui a invent&#233; des m&#233;thodes p&#233;dagogiques alternatives dont on se r&#233;clame toujours aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 Fran&#231;ois Tosquelles (1912-1994), psychiatre catalan venu se r&#233;fugier et s'installer en France. A fond&#233; la clinique alternative de Saint-Alban.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 Psychiatre, psychanalyste, A longtemps travaill&#233; aux c&#244;t&#233;s de Jean Oury et de F&#233;lix Guattari &#224; la clinique de La Borde. A &#233;t&#233; directeur de la revue Chim&#232;res. -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 Alexandre H&#233;bert., militant anarcho-syndicaliste, n&#233; en 1921.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 Les H&#233;ritiers, Minuit, 1964&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 L'Arbre de Mai : chronique altern&#233;e. Pion, 1998&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 Gallimard, 1985&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 Annie Kriegel (1926-1995). Universitaire et historienne. Apr&#232;s avoir occup&#233; des fonctions importantes au PCF jusqu'en 1956, elle va devenir l'une des critiques les plus v&#233;h&#233;mentes du communisme. Elle sera &#233;ditorialiste au Figaro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 Organisation d'extr&#234;me-gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13Nagel, 1946 &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14	Hstoire de la folie &#224; l'&#226;ge classique, 1961 ; Naissance de la clinique : une arch&#233;ologie du regard m&#233;dical, 1963, Ouvrages r&#233;guli&#232;rement r&#233;&#233;dit&#233;s en collections de poche.
15 15 La D&#233;couverte, 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 Calmann-L&#233;vy, 1975 ; r&#233;&#233;d. UGE, 1979, (10/18)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 Edit&#233; pour la premi&#232;re fois en 1966 par l'Union nationale des &#233;tudiants de France et l'Association f&#233;d&#233;rative g&#233;n&#233;rale des &#233;tudiants de Strasbourg, puis repris en 1967 en suppl&#233;ment &#224; la revue L'Internationale situationniste. -Q /&#239;j&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 Georges Haupt (1928-1978), historien fran&#231;ais, sp&#233;cialiste du mouvement ouvrier international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 Sociologue, (1877-1945). Il a &#233;t&#233; un membre &#233;minent de l'&#233;cole durkheimienne et a soutenu une th&#232;se intitul&#233;e : La classe ouvri&#232;re et les niveaux de vie, (1913).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 C&#233;l&#232;bre clinique fond&#233;e, dans le Loir-et-Cher, par Jean Oury en 1953 o&#249; s'est illustr&#233;e en particulier la personnalit&#233; de F&#233;lix Guattari.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 Hermann Simon (1867-1947), psychiatre allemand qui fut l'une des sources de la psychoth&#233;rapie institutionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 Andr&#233; Gorz a publi&#233;, en avril 1970, dans Les Temps Modernes, dont il &#233;tait l'un des responsables, un article intitul&#233; &#171; D&#233;truire l'universit&#233; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 Fernand Deligny (1913-1966), &#233;ducateur sp&#233;cialis&#233;, initiateur avec Maud Manonni, des premiers &#171; lieux de vie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24C'est l&#224; le titre de l'un de ses livres. Les Vagabonds efficaces. Ouvriers, artistes, r&#233;volutionnaires, &#233;ducateurs, Victor Michon, 1947 ; r&#233;&#233;d., Dunod, 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 F&#233;lix Guattari, Psychanalyse et transversalit&#233; : essais d'analyse institutionnelle, F.Maspero, 1972 : r&#233;&#233;d. &#224; La D&#233;couverte, 2003&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26 Paul Nizan (1905-1940), philosophe et ami proche de Sartre. Ecrit en particulier, Aden Arabie (1931) et Les chiens de garde (1932). Politiquement engag&#233;, il mourra de fa&#231;on pr&#233;matur&#233;e au d&#233;but de la guerre en 1940.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27 Ren&#233; Etiemble, Le Mythe de Rimbaud. Gallimard, 1954-1968, dont le 5eme volume, L'Ann&#233;e du centenaire, est r&#233;&#233;dit&#233; en 1968&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28 Voir son ouvrage Penser la R&#233;volution fran&#231;aise, Gallimard, 1978&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29 Op.cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;30 Ed. de l'Aube, 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;31 II s'agit de Le Rappel &#224; Tordre : enqu&#234;te sur les nouveaux r&#233;actionnaires, Seuil, 2002&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;32 Christian Bachmann (1942-1997), sociologue, sp&#233;cialiste des banlieues qu'il a &#233;tudi&#233;es en particulier en Seine-Saint-Denis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;33 &#171; Christian Bachman ou le refus de parvenir &#187;, par Olivier Doubre, Politis, jeudi 22 mai 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;34 Dits et &#233;crits. &#171; La Fonction politique de l'intellectuel &#187;, 1976, p. 109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3S Tous deux sociologues, le premier sp&#233;cialiste de sociologie urbaine, le deuxi&#232;me sp&#233;cialiste de la question sociale.
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les luttes sociales en France (Mars 1987)</title>
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		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Travail</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
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		<dc:subject>L'Antenne</dc:subject>
		<dc:subject>Mouvement des coordinations (1986-1988)</dc:subject>

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&lt;p&gt;Voici un texte de &#171; L'Antenne &#187; paru en mars 1987 sur les mouvements sociaux de cet hiver-l&#224;. Il n'a gu&#232;re plus qu'un int&#233;r&#234;t historique donc. Le m&#233;rite des r&#233;dacteurs de ce bulletin, c'est d'avoir analys&#233;, sur le moment, les changements qui &#233;taient &#224; l'&#339;uvre dans le corps social, et dans les rapports de force entre dominants et domin&#233;s, suite &#224; la contre-offensive lib&#233;rale lanc&#233;e &#224; la fin des ann&#233;es 70. Ils n'&#233;taient pas les seuls bien entendu, mais ces constats et ces analyses sont devenus (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-208-mouvement-des-coordinations-1986-+" rel="tag"&gt;Mouvement des coordinations (1986-1988)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voici un texte de &#171; L'Antenne &#187; paru en mars 1987 sur les mouvements sociaux de cet hiver-l&#224;. Il n'a gu&#232;re plus qu'un int&#233;r&#234;t historique donc. Le m&#233;rite des r&#233;dacteurs de ce bulletin, c'est d'avoir analys&#233;, sur le moment, les changements qui &#233;taient &#224; l'&#339;uvre dans
le corps social, et dans les rapports de force entre dominants et domin&#233;s, suite &#224; la contre-offensive lib&#233;rale lanc&#233;e &#224; la fin des ann&#233;es 70. Ils n'&#233;taient pas les seuls bien entendu, mais ces constats et ces analyses sont devenus depuis une tarte &#224; la cr&#232;me des &#233;tudes sociologiques ou des r&#233;flexions radicales sur l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233;. Certains en ont fait un joli fonds de commerce, c'est incroyable le nombre de livres qui sont sortis depuis une vingtaine d'ann&#233;es d&#233;non&#231;ant le n&#233;o-lib&#233;ralisme, le capitalisme financier, la techno-science, la destruction de la plan&#232;te, le pouvoir des m&#233;dias, des multinationales, les politiques gouvernementales, etc&#8230; S'il y a une telle demande et un tel public pour r&#233;pondre &#224; cette
offre surabondante et intarissable de critique sociale, la r&#233;volution ne devrait plus &#234;tre loin maintenant&#8230; Plus les choses avancent, plus les relations sociales s'atomisent, plus nous constatons que nous sommes bien orphelins de la classe ouvri&#232;re, de la menace virtuelle, m&#234;me ali&#233;n&#233;e par le stalinisme, qu'elle exer&#231;ait sur les rapports de force sociaux. La
bonne volont&#233;, l&#8216;enthousiasme, le volontarisme, dans les luttes sociales des quinze derni&#232;res ann&#233;es ne semblent plus &#234;tre suffisants pour pallier &#224; sa disparition symbolique apr&#232;s de grandioses barouds d'honneur, et &#224; pouvoir nous permettre de renverser la vapeur &#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LES LUTTES SOCIALES EN FRANCE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; 1&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les journalistes sont g&#233;n&#233;ralement trop serviles pour &#234;tre vraiment inintelligents. C'est que leur inintelligence historique se trouve dans la plupart des cas masqu&#233;e ou compens&#233;e par l'acuit&#233; de leur opportunisme. Les r&#233;cents &#233;v&#233;nements, agita-tion &#233;tudiante et gr&#232;ves ouvri&#232;res, les ont cependant laiss&#233;s, pour un court moment, dans l'incertitude sur la direction du vent. Le grand enthousiasme, ou &#224; tout le moins la mesur&#233;e bienveillance dont ils avaient entour&#233; les manifestations &#233;tu-diantes de d&#233;cembre s'set report&#233;e dans un premier temps, tr&#232;s bref il faut le dire, sur les gr&#232;ves ouvri&#232;res naissantes, pr&#233;-sent&#233;es d'abord comme l'application d'une belle le&#231;on de spontan&#233;isme, d'apolitisme et de d&#233;mocratie de base donn&#233;e par les &#171; jeunes &#187; &#224; la classe ouvri&#232;re.. Il ne leur a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre qu'il y a apolitisme et apolitisme ; que les ouvriers en gr&#232;ve ne sont pas exactement, &#224; la diff&#233;rence des &#233;tudiants, une fid&#232;le et r&#233;confortante image de ce que &#171; nous &#187; sommes, en m&#234;me temps qu'un mod&#232;le pour ce &#171; nous &#187; du consensus, que les syndicats ont parfois du bon, et les &#171; usagers &#187; des &#171; droits &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 2&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'ampleur, comme on dit, du mouvement &#233;tudiant a, comme on dit encore, surpris tout le monde. Dans un premier temps la F&#233;d&#233;ration de l'Education Nationale a majorit&#233; socialiste, qui a subi une d&#233;saffection notable de la part de ses adh&#233;rents d&#232;s l'arriv&#233;e de la gauche au pouvoir en 1981 et ne s'en est pas encore remise, propose le principe d'un mot d'ordre de gr&#232;ve contre la r&#233;forme Devaquet. Curieusement, les &#233;tudiants de certaines universit&#233;s parlent de cette gr&#232;ve comme d&#233;cid&#233;e une dizaine de jours &#224; l'avance, alors m&#234;me que les sections locales ne se sont pas encore prononc&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On conna&#238;t la suite : la F.E.N., l'U.N.E.F.-I.D. (syndicat &#233;tudiant &#233;galement &#224; majorit&#233; socialiste) et S.O.S.-Racisme fournissent tout au long du mouvement, non sans de tonitruantes proclamations de non-intervention, un soutien massif aux &#233;tudiants en gr&#232;ve &#224; la disposition desquels elles mettent toute une infrastructure de gestion et publicit&#233;, version (&#244; combien plus moderne, efficace et &#171; soft &#187;) de la vielle agit'prop (forme d'action &#171; archa&#239;que &#187;, adjectif qui, dans la lan-gue des journalistes, caract&#233;rise toujours un noyau de r&#233;sistance &#224; l'instauration d&#233;finitive de la tyrannie du consensus mou dont ils sont les grands ma&#238;tres d'&#339;uvres). Cependant, tout l'appareil de la manipulation est mis au service de la diffusion du slogan : &#171; pas de manipulation &#187;, ce qui peut para&#238;tre t&#233;moigner aussi bien d'une conscience aigu&#235; du danger que d'une na&#239;vet&#233; aveugle. Finalement pour ce qu'on pourrait appeler la manifestation de cl&#244;ture, il s'en faudra d'un cheveu que la F.E.N. ne se retire pour ne pas &#234;tre &#171; aux c&#244;t&#233;s des communistes &#187; (en l'esp&#232;ce la C.G.T. qui avait d&#233;cid&#233; de s'associer), mais tout se terminera quand m&#234;me dans l'unit&#233; pr&#233;serv&#233;e, c'est-&#224;-dire dans un rassemblement passablement h&#233;t&#233;rog&#232;ne, mais tout entier &#171; du bon c&#244;t&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est tout &#224; fait &#233;vident que si la F.E.N. n'a pas &#224; proprement parler &#171; manipul&#233; &#187; le mouvement (ce qui e&#251;t signifi&#233; le mener &#224; son insu l&#224; o&#249; il ne voulait pas aller), elle s'set au moins enti&#232;rement mise &#224; son service en poussant &#224; la roue au-tant qu'elle le pouvait, tout en s'effor&#231;ant plus ou moins habilement de rester dans l'ombre. Mais elle n'aurait jamais pu par sa seule action, provoquer un &#233;v&#233;nement qui a tous les caract&#232;res apparents d'un &#233;v&#233;nement massif, surtout dans l'&#233;tat de faible mobilisation o&#249; elle se trouve actuellement. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler la relative indiff&#233;rence des &#233;tudiants &#224; l'action d&#233;clench&#233;e par les syndicats de l'enseignement sup&#233;rieur contre la r&#233;forme de Madame Sauni&#233;-Se&#239;t&#233; en 1978, action qui avait pourtant tr&#232;s fortement mobilis&#233; le corps enseignant lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Depuis lors, quelque chose a cependant chang&#233; dans les formes de la vie publique, ind&#233;pendamment m&#234;me de la ques-tion &#233;tudiante. Tout semble se passer comme si l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233; &#233;tait devenu extr&#234;mement favorable au surgissement de mouvements de rue qui sont exclusivement des mouvements &#171; d'expression &#187;, comme on dit : soudains, spectaculaires, &#233;normes er, surtout, sans lendemain &#8211; si ce n'est la consolidation d'une id&#233;ologie et, pour quelques-uns, le sentiment ac-cru de sa pesanteur et de son efficacit&#233;. Le mouvement &#233;tudiant de d&#233;cembre 1986 a un visage sp&#233;cifique, mais il a aussi des affinit&#233;s profondes avec les manifestations d'apr&#232;s l'attentat de la rue Copernic, la grande f&#234;te populaire de mai 1981, les rassemblements de foules convergeant de la France enti&#232;re vers un concert final sous l'&#233;gide de S.O.S.-Racisme, pour ne citer que les plus marquants. Badges et merguez, carnaval et pub, jouent dans les &#233;v&#233;nements de ce type un r&#244;le assez comparable &#224; celui des amplis dans les concerts populaires, et donnent acc&#232;s &#224; la cons&#233;cration &#8211; ou mieux encore au triomphe pur et simple : la couver-ture de Paris-Match et celle d'Actuel. On sait que les gr&#232;ves ouvri&#232;res se hissent rarement jusqu'&#224; ces sommets du succ&#232;s. Bruit et gesticulation sans contenu donc, le vide &#233;tant obtenu gr&#226;ce &#224; l'&#233;limination des voix discordantes avant m&#234;me qu'elles aient eu le loisir de se faire entendre. Dans le temps, toujours bref, de la pr&#233;paration, tout est fait pour aboutir, imm&#233;diatement ou presque, &#224; la formation d'un contenu minimal susceptible de faire l'objet d'une bonne gestion publici-taire, selon les r&#232;gles de la &#171; d&#233;mocratie de base &#187;, r&#232;gles moins profond&#233;ment diff&#233;rentes qu'on ne pourrait le croire des proc&#233;dures staliniennes. Simplement, au lieu que les d&#233;cisions soient ouvertement impos&#233;es &#224; une majorit&#233; par une mino-rit&#233;, une &#171; d&#233;cision g&#233;n&#233;rale &#187; est prise sur la base exclusive du plus petit commun d&#233;nominateur d'une majorit&#233; massive et quelconque &#224; la fois d'opinions (car ici on s'adresse toujours &#224; des individus que les journaux et sondages ont abon-damment pourvus d'opinions dites &#171; individuelles &#187;, et jamais &#224; des militants). Ce qui n'entre pas dans ce plus petit com-mun d&#233;nominateur n'a pas &#224; &#234;tre rejet&#233; ni interdit, n'entrant m&#234;me pas en discussion. Il en r&#233;sulte des proclamations avec lesquelles &#171; tout le monde est d'accord &#187;, mais qui sont d'un vague et d'une g&#233;n&#233;ralit&#233; tels qu'elles ne peuvent donner lieu, au moins explicitement, &#224; aucune action d&#233;termin&#233;e. La f&#234;te finie, chacun rentre chez soi, et bien peu ont conscience que les innocents organisateurs qui ont mis leur bonne volont&#233; au service d'une action aussi spontan&#233;e, commencent peut-&#234;tre alors &#224; jouer, dans d'obscures tractations, le poids de l'opinion qu'ils peuvent pr&#233;tendre avoir derri&#232;re eux. L'immense diff&#233;rence qui subsiste entre ce type de fonctionnement et celui d'une machine bureaucratique autoritaire, c'est le caract&#232;re absolument indolore ds m&#233;thodes adopt&#233;es. Sont ainsi &#233;pargn&#233;es &#224; la &#171; base &#187; (qui, encore une fous, n'est plus celle de militants mais celle d'individus vaguement li&#233;s par des opinions communes), l'amertume de voir la vo-lont&#233; d'une majorit&#233; ignor&#233;e par une hi&#233;rarchie, celle d'avoir &#224; appliquer dans une discipline contraignante des consignes d&#233;sapprouv&#233;es, et de voir s'&#233;taler ouvertement le mensonge des dirigeants. Rien de tel dans nos modernes mouvements de foule : les mots d'ordre y sont con&#231;us de telle mani&#232;re qu'il est difficile de leur refuser son adh&#233;sion ; tout au plus peut-on s'abstenir de la manifester. Les germes de dissension, les sujets de conflit, tout ce qui pourrait faire appara&#238;tre dans une foule indiff&#233;renci&#233;e des distinctions et des oppositions r&#233;elles, cela est purement et simplement pass&#233; sous silence proba-blement aussi parce que chacun pressent qu'il s'agit de diff&#233;rences potentiellement irr&#233;ductibles. Quand il faut s'expliquer sur ce refoulement (ce qu'on ne fait qu'en cas d'extr&#234;me n&#233;cessit&#233;) on le justifie par la r&#232;gle du consensus &#8211; r&#232;gle si mo-derne et cong&#233;niale &#224; l'esprit de notre temps qu'elle est r&#233;cemment devenue celle qui pr&#233;vaut officiellement (contre la proc&#233;dure du vote majoritaire) dans les organisations internationales. Et beaucoup de ceux-l&#224; m&#234;mes qui d&#233;c&#232;lent ce qu'il peut y avoir de mensonger dans le ralliement au consensus s'y r&#233;signent provisoirement, avec l'espoir qu'il constitue une &#233;tape &#8211; la seule possible peut-&#234;tre &#8211; vers une radicalisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quant &#224; l'usage politique de la mobilisation qui pourrait donner aux foules mobilis&#233;es le sentiment d'une exploitation &#224; des fins particuli&#232;res de la force qu'elles d&#233;ploient, cet usage n'existe pas officiellement : les groupes de pression qui d'un c&#244;t&#233; servent de porte-voix &#224; l'opinion, et de l'autre sont la doublure agissante des figures de la fa&#231;ade politique, sont parfaitement insaisissables, leurs chuchotements et all&#233;es et venues n'&#233;tant jamais publics quand il s'agit de passer aux choses s&#233;rieuses. (La droite fran&#231;aise vient encore de donner un bel exemple de sa b&#234;tise eu &#233;gard &#224; la fois aux exigences du modernisme politique et de ses propres int&#233;r&#234;ts, en s'affichant au contraire tr&#232;s ouvertement sous la banni&#232;re des partis, lors des r&#233;centes manifestations de soi-disant usagers.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 3&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Reste &#224; savoir pourquoi tout le monde ne resterait pas simplement chez soi : d'&#233;minents sociologues &#8211; on sait que pour les sociologues toute forme de d&#233;politisation est d&#233;licieuse &#224; constater &#8211; voient dans l'impulsion qui pousse de mani&#232;re p&#233;riodique et &#233;ph&#233;m&#232;re des foules dans la rue un signe r&#233;confortant de tribalisme convivial retrouv&#233;. Qu'il y ait, dans ces manifestations-l&#224;, un aspect, comme ils disent, &#171; festifs &#187;, c'est sans doute le cas ; mais on peut aussi bien voir, dans le ca-ract&#232;re exclusivement &#233;motionnel, impulsif et insouciant des comportements qu'on observe alors, l'envers pur et simple du vide dont nous parlions. D'ailleurs les &#233;motions qui se donnent libre cours dans ces occasions ont plus ou moins toutes la m&#234;me tonalit&#233; : rigolarde et bon enfant. ; &#224; l'occasion, agressive sans col&#232;re, ou larmoyante sans souffrance. Assur&#233;-ment, aucune foule comme telle ne peut &#234;tre prise et momentan&#233;ment soud&#233;e par autre chose que par des affects. Mais il arrive, si les individus qui la composent ont de l'histoire une v&#233;ritable exp&#233;rience commune, que leur r&#233;union soit le pro-duit de, et du m&#234;me coup produise elle aussi, autre chose qu'un vague plus petit commun d&#233;nominateur &#233;motionnel. Quand une telle exp&#233;rience fait d&#233;faut, comme c'est le cas actuellement, qu'est-ce qui pousse encore au rassemblement ? Certainement pas l'obscure impulsion quasi animale (qu'on l'appelle &#171; tribale &#187; si on veut) &#224; &#171; &#234;tre ensemble &#187;, mais d'abord quelque chose qui ext&#233;rieurement y ressemble beaucoup, quoiqu'il s'agisse du pur produit d'une id&#233;ologie, et non pas du retour d'un hypoth&#233;tique naturel refoul&#233; ; c'est la peur, puissante et multiforme, m&#232;re de la grande mis&#232;re mo-rale contemporaine, de rester &#171; en dehors &#187; d'un credo qui a p&#233;n&#233;tr&#233; si profond&#233;ment dans les consciences que la moindre vell&#233;it&#233; d'esprit critique se solde par une r&#233;probation qui, pour n'&#234;tre pas physiquement violente, n'en est pas moins forte et souvent lourdes de cons&#233;quences, m&#234;me mat&#233;rielles. Mais cela peut aussi &#234;tre l'inverse : la peur suscit&#233;e par l'invasion de ce credo dans les vies individuelles, et l'espoir d'y &#233;chapper &#171; en allant &#224; la manif &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pourtant, il faut autre chose encore pour &#233;branler par acc&#232;s tant de gens : ils ont beau &#234;tre appel&#233;s, il est assez probable qu'ils ne bougeraient pas s'ils n'avaient en m&#234;me temps, &#224; l'&#233;gard de la vie publique, un sentiment profond de frustration et de m&#233;fiance. Si ce sentiment ne va pas jusqu'au rejet d'une id&#233;ologie qu'ils ont en grande partie int&#233;rioris&#233;e, ils persis-tent &#224; la contredire : on sait bien que les m&#234;mes personnes qui reprennent volontiers &#224; leur compte tous les lieux communs qu'on leur instille, peuvent &#234;tre en m&#234;me temps convaincus que leurs repr&#233;sentants et leurs gouvernants, leur t&#233;l&#233;vision et leurs journaux, leur mentent sans discontinuer (en quoi ils ont tort : ils ne mentent pas toujours , et ont bien d'autres cor-des &#224; leurs arcs que le simple et grossier mensonge) &#8211; que tout ce qui se fait en politique nationale comme internationale se fait de plus en plus, au pire (et c'est sans doute le pire qui est vrai), de mani&#232;re d&#233;lib&#233;r&#233;ment occulte, au mieux (car alors il n'y aurait pas de coupables) exige des connaissances et des lumi&#232;res qui, gr&#226;ce au progr&#232;s qui complique tout, sont d&#233;finitivement hors de leur port&#233;e.. D'o&#249; la rage d'&#234;tre exclus, par le destin et (ou) par ses agents, de ce qu'ils consid&#232;rent encore qui les concerne. D'o&#249; aussi l'absence de suite des manifestations de cette rage, obscure en elle-m&#234;me, et tr&#232;s vite recouverte par les croyances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 4&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y a un peu de tout cela dans la secousse &#233;tudiante de d&#233;cembre dernier, aggrav&#233; encore par l'&#233;tat d'abandon dans lequel a soci&#233;t&#233; civile a choisi de laisser cro&#238;tre sauvagement ses enfants, non sans en m&#234;me temps les empoisonner d'opinions en utilisant &#224; cette fin ce qui se nomme encore institution scolaire. Le refus, qui affleure toujours derri&#232;re les appels &#224; la spontan&#233;it&#233; et au &#171; v&#233;cu &#187;, de prendre en charge ce que toute soci&#233;t&#233; humaine digne de ce nom place au centre de ses pr&#233;-occupations, &#224; savoir l'initiation des jeunes gens, est sans doute le signe le plus &#233;vident du degr&#233; de barbarie auquel nous sommes parvenus. On peut m&#234;me dire que ce refus, qui s'&#233;tale dans tous les discours &#233;ducatifs sp&#233;cialis&#233;s, constitue l'un des piliers sur lesquels s'&#233;difie le monde &#224; venir, lequel exige des &#234;tres autant que possible coup&#233;s de tout pass&#233; humain, &#171; sauvages &#187; comme aucun &#171; sauvage &#187; ne l'a jamais &#233;t&#233;, et en m&#234;me temps massivement r&#233;ceptifs aux exigences les plus folles et les plus d&#233;plac&#233;es du progr&#232;s des techniques. Les ma&#238;tres, traditionnellement responsables de l'une des principales formes modernes de l'initiation, ont d'abord &#233;t&#233; somm&#233;s, au nom du progr&#232;s et des vulgates psychologiques de cesser de faire les ma&#238;tres, sous peine de se voir soup&#231;onn&#233;s d'obscurantisme antiscientifique ou pire encore (mais toujours dans le m&#234;me ordre d'id&#233;es) d'inavouables tendances antid&#233;mocratiques. A l'&#233;poque o&#249; le processus d'autodestruction de l'Universit&#233; n'&#233;tait pas encore entr&#233; dans les m&#339;urs, et o&#249; la proclamation de son urgence prenait encore des formes ouvertes et criantes, un enseignant qui refusait de donner un examen &#224; un &#233;tudiant qui n'avait jamais &#233;tudi&#233; quoi que ce soit, se faisait assez couramment trait&#233; de fasciste. Il y a presque vingt ans de cela. Depuis le non-enseignement g&#233;n&#233;ralis&#233; s'est mis en place sous les apparences ext&#233;rieures maintenues d'une institution scolaire, et il est si bien rod&#233; que le scandale du contraste ouvert entre une formation inexistante et une sanction qui avait forc&#233;ment les allures d'un faux passeport, ce scandale ne risque plus de se produire. Les ma&#238;tres de leur c&#244;t&#233; se sont, il faut le dire, pr&#234;t&#233;s dans leur ensemble avec une bonne gr&#226;ce sans pareille &#224; une &#171; demande sociale &#187; d'autant plus pressante qu'elle se formulait au nom de la &#171; vie &#187; (qui mena&#231;ait, para&#238;t-il, d'enfoncer les portes des &#233;coles devenues pour l'occasion les portes des Enfers), et qu'elle avait pour la soutenir des bataillons de chercheurs en sciences humaines qui s'&#233;taient tous, &#224; un titre ou &#224; un autre, autoproclam&#233;s sp&#233;cialistes en &#233;ducation, retirant ainsi aux ma&#238;tres eux-m&#234;mes tout droit de regard sur le sens et les finalit&#233;s de leur propre activit&#233;. On les a donc vus, ces ma&#238;tres, appliquer pendant vingt ans et presque sans broncher, ou en bronchant de moins en moins, les r&#233;formes p&#233;dagogiques les plus absurdes et les plus destructives, celles qui balayaient toutes les valeurs auxquelles on les aurait crus le plus fermement attach&#233;s. Les choses en sont venues au point que dans de nombreuses universit&#233;s on allait couramment, ces derni&#232;res ann&#233;es, au devant des d&#233;cisions minist&#233;rielles en la mati&#232;re, quelles qu'elles soient et quoi qu'on en pense, en pr&#233;parant leur application bien avant qu'elles ne soient officiellement prises. Les seules r&#233;formes r&#233;centes qui ont suscit&#233; une r&#233;sistance efficace du corps enseignant ont &#233;t&#233; celles qui mena&#231;aient les int&#233;r&#234;ts corporatifs et les carri&#232;res &#8211; r&#233;sistance qui e&#251;t &#233;t&#233; fort honorable si elle ne s'&#233;tait accompagn&#233;e d'une reddition sans conditions devant toutes les exigences d'autodestruction impos&#233;es par ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; De fait, la position des enseignants &#233;tait devenue d'une faiblesse extr&#234;me. A peine avait-on encore besoin d'eux, ce qu'on ne se privait pas de leur faire savoir, et d'ailleurs ils devenaient &#224; mesure que le temps passait de plus en plus facilement rempla&#231;ables, &#233;tant eux-m&#234;mes de moins en moins savants, de moins en moins s&#251;rs de la validit&#233; de leur savoir, de plus en plus souvent &#233;chou&#233;s l&#224; par inaptitude &#224; arriver ailleurs. On pouvait donc, sans grands risques leur mettre entre les mains un march&#233; honteux aux termes duquel ils conservaient une tr&#232;s pr&#233;caire position sociale en &#233;change du renonce-ment &#224; toute autonomie par rapport aux exigences de l'ext&#233;rieur dans l'exercice de leur fonction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 5&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La soumission aux exigences de la &#171; professionnalisation &#187; des &#233;tudes s'inscrit dans cette ligne, et elle n'est pas pour rien dans la confusion qui a marqu&#233; les revendications formul&#233;es par les &#233;tudiants en d&#233;cembre. Puisqu'on leur a assur&#233; qu'il y a des disciplines qui ne servent plus &#224; rien (comme si elles avaient jamais servi &#224; quelque chose), mais que d'autres plus modernes donnent en revanche un acc&#232;s assur&#233; &#224; un m&#233;tier, il fallait bien s'attendre &#224; ce qu'un discours aux accents g&#233;n&#233;-reusement d&#233;mocratiques ( pas de s&#233;lection, tout le monde &#224; l'universit&#233; et une place pour tout le monde &#224; la sortie) soit accompagn&#233; en sourdine par un autre discours, celui du lib&#233;ralisme sauvage qui pourrait reprendre &#224; son compte le motto du fascisme italien : &#171; me ne frego &#187; ( &#171; je m'en fous &#187;). Nul n'ignore en effet que les m&#233;tiers v&#233;ritables ne s'apprennent pas &#224; l'Universit&#233;, surtout pas dans les universit&#233;s de lettres et sciences humaines, dont les &#233;tudiants semblent avoir consti-tu&#233; le gros des troupes manifestantes. Apprendre un m&#233;tier et faire des &#233;tudes sont deux choses radicalement distinctes, et la confusion entre les deux ne s'est d'ailleurs solidement instaur&#233;e que quand on a commenc&#233; &#224; appeler &#171; m&#233;tiers &#187; des places dans les fonctions qui ne requ&#233;raient ni savoir-faire ni culture r&#233;els : en fait toutes les fonctions subalternes de relai engendr&#233;es par le gonflement du secteur tertiaire. Or ce secteur n'a cess&#233; d'accueillir pendant un quart de si&#232;cle toute une population promue &#224; un statut social nouveau. Il s'est alors constitu&#233; en des temps record une petite et moyenne bourgeoi-sie de tr&#232;s fra&#238;che date qui se trouve maintenant directement menac&#233;e, et hant&#233;e par la peur d'une rechute sociale qui prendrait in&#233;vitablement la forme, plut&#244;t que d'un improbable retour &#224; la classe d'origine, d'une marginalisation dans la vie indigne des laiss&#233;s pur compte. Plus ou moins confus&#233;ment, les jeunes gens des universit&#233;s savent cela sans qu'on le leur ait jamais dit, et en m&#234;me temps ils croient aux promesses qu'on leur fait de dipl&#244;mes &#171; monnayables &#187;. Ils revendi-quent donc en corps l'acc&#232;s &#224; ces dipl&#244;mes, et en m&#234;me temps s'installent dans la lugubre perspective du sauve-qui-peut individuel. Car, outre qu'il n'y a pas de place pour tout le monde, les pr&#233;tendues aptitudes professionnelles acquises &#224; l'universit&#233; sont d'une grande fragilit&#233; : leur caract&#232;re faussement mais extr&#234;mement sp&#233;cialis&#233;, et le fond d'inculture pro-fond sur lequel on les a plaqu&#233;es, forment des individus vou&#233;s &#224; devenir les victimes passives des fluctuations du march&#233; de l'emploi et il ne semble y avoir &#224; ce destin d'autre alternative que celle offerte par les nouvelles vertus lib&#233;rales : l'acharnement &#224; &#171; arriver &#187;, &#224; n'importe quel prix, par n'importe quel moyen et n'importe o&#249;, pourvu que ce ne soit pas dans le n&#233;ant du ch&#244;mage, ni non plus dans l'humilit&#233; d'un m&#233;tier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quant aux autres initiateurs potentiels des jeunes gens, qui appartiennent non plus comme ma&#238;tres mais comme a&#238;n&#233;s &#224; la g&#233;n&#233;ration de leurs parents, ils auraient naturellement vocation &#224; les introduire non pas &#224; l'histoire, par le biais de l'exp&#233;rience propre qu'ils en ont, et qui a potentiellement une vertu formatrice irrempla&#231;able. Que les a&#238;n&#233;s d&#233;forment ce qu'ils on v&#233;cu, ou en tirent des le&#231;ons partielles ou partiales, c'est peu de chose au regard de ce que repr&#233;sente pour un in-dividu en formation le rapport en personne avec des vies effectivement inscrites dans l'histoire. D'ailleurs, les r&#233;cite des p&#232;res et des grands-p&#232;res (il ne s'agit &#233;videmment pas ici de parents au sens strictement familial) ne peuvent jamais avoir le caract&#232;re pernicieux des mythologies fabriqu&#233;es dans les officines d'opinion, pour la simple raison que ce qui compte en eux, c'est le lien qu'ils ont avec une pratique effective, qu'elle soit de combat, de r&#233;sistance, ou de simple t&#233;moignage. C'est ce lien-l&#224; qui est fondamental si on veut qu'une g&#233;n&#233;ration nouvelle puisse ne pas flotter dans un temps totalement irr&#233;el, et se vivre elle-m&#234;me comme actrice de sa propre histoire. S'il n'y a pas de gen&#232;se concevable et d'abord exp&#233;ri-ment&#233;e d'une mani&#232;re ou d'une autre dans la vie des individus, il n'y a pas non plus de perspectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 6&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est un des caract&#232;res du mouvement &#233;tudiant actuel comme mouvement de g&#233;n&#233;ration, que les jeunes gens de vingt ans ne semblent avoir aucune repr&#233;sentation de leur propre avenir dans l'histoire : cela se manifeste depuis l'adoption du slogan &#171; no future &#187; jusqu'&#224; l'indiff&#233;rence totale &#224; la menace atomique qui les concerne pourtant en priorit&#233;. Cela tient peut-&#234;tre en partie &#224; l'&#233;tat g&#233;n&#233;ral du monde occidental contemporain dans lequel le mouvement semble &#234;tre r&#233;duit &#224; (ou monopolis&#233; par) l'accroissement monstrueux des techniques et les agissements &#233;conomico-mon&#233;taires qui en sont le mo-teur, tandis que l'histoire comme histoire des hommes semble s'&#234;tre immobilis&#233;e comme par enchantement. Mais il faut ajouter, pour ce qui concerne la France, que les a&#238;n&#233;s imm&#233;diats de la nouvelle g&#233;n&#233;ration n'ont gu&#232;re autre chose &#224; transmettre comme exp&#233;rience que celle de 1968, qui &#233;tait d&#233;j&#224; fortement marqu&#233;e par l'illusion. Enfants d'adultes qui avaient fait le silence sue eux-m&#234;mes pendant la guerre d'Alg&#233;rie, et dont les parents &#224; leur tour avaient fait silence sur eux-m&#234;mes pendant la Guerre et l'Occupation, les jeunes gens de 1968 signifiaient d&#233;j&#224; qu'ils avaient perdu le sens des r&#233;alit&#233;s quand ils criaient &#171; C.R.S.= S.S. &#187;. Si on ne sait pas que la France contemporaine n'est ni l'Allemagne des ann&#233;es 1930, ni le Chili d'aujourd'hui, on est tr&#232;s mal parti pour s'orienter dans ce qui se passe. On comprend mieux &#224; partir de l&#224; comment les jeunes manifestants de d&#233;cembre pouvaient avoir la na&#239;vet&#233;, ahurissante m&#234;me compte tenu de leur &#226;ge, de s'&#233;tonner que la police n'h&#233;site pas &#224; les charger. Leur stupeur, tout &#224; fait authentique, est exactement le sym&#233;trique in-verse du &#171; C.R.S.= S.S. &#187; de leurs a&#238;n&#233;s et t&#233;moigne de ce que leur repr&#233;sentation des rapports de force n'a rien &#224; voir, elle non plus, avec la r&#233;alit&#233; de ces rapports.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Peut-&#234;tre est-ce en fin de compte cet immense flottement qui donne sens &#224; ce qui frappe d'embl&#233;e dans le mouvement de d&#233;cembre pris comme un tout et vu de l'ext&#233;rieur : d'une part le besoin imp&#233;rieux et brut de seulement &#234;tre ensemble dans une convivialit&#233; qui cr&#233;e pour un temps l'illusion qu'on est effectivement ancr&#233; quelque part dans le monde, d'autre part le discours inquiet mais informe qui reprend &#224; son compte, dans un mouvement proprement suicidaire, les orientations pr&#233;fabriqu&#233;es dans l'id&#233;ologie, et o&#249; gisent pr&#233;cis&#233;ment les racines du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 7&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si l'absence de perspectives fait accepter le jargon oblig&#233; des opinions attribu&#233;es aux individus par les sondages, et parmi lesquelles chacun fait semblant de reconna&#238;tre la sienne, l'ensemble de ce processus pr&#233;suppose et renforce constamment la passivit&#233; des citoyens : ceux-ci sont invit&#233;s &#224; &#233;valuer positivement ou n&#233;gativement aussi bien des personnages d&#233;j&#224; en place que d'autres qui n'aspirent encore qu'&#224; y &#234;tre, aussi bien des d&#233;cisions d&#233;j&#224; prises que d'autres seulement projet&#233;es. Cette mani&#232;re de mettre sur le m&#234;me plan ce qui est d&#233;j&#224; advenu et ce qui ne l'est pas encore, indique tr&#232;s clairement ce qu'est devenu le corps des citoyens : un public, qui a pour nom &#171; l'Opinion &#187;. Et si ce public s'est si bien habitu&#233; &#224; ne plus jamais faire irruption sur la sc&#232;ne, et &#224; borner toute son activit&#233; &#224; applaudir ou &#224; siffler, c'est que depuis un certain temps d&#233;j&#224; il ne voit plus du tout ce qu'il aurait &#224; y faire, sur la sc&#232;ne. Il ne peut plus vouloir que la pi&#232;ce change d'orientation, puisque toute orientation est devenue presque impossible &#224; concevoir. Et quant &#224; savoir ce qu'il y a &#224; penser de la mani&#232;re dont la pi&#232;ce se joue, on sait bien qu'au fond cela n'a pas une extr&#234;me importance, et on le trouve d'ailleurs expos&#233; de mani&#232;re simple et accessible dans la presse, o&#249; il y a peu de choix ; pratiquement il ne subsiste de diversit&#233; que dans la presse &#233;crite, o&#249; le choix se fait selon une tradition d'appartenance de classe plus ou moins vivace. Mais celle-ci, juste-ment, a tendu &#224; s'att&#233;nuer fortement durant une longue p&#233;riode d'abondance d&#233;sormais r&#233;volue o&#249; les clivages de classe s'effa&#231;aient peu &#224; peu devant les mirages et les r&#233;alit&#233;s de la consommation facile. Durant cette p&#233;riode, le syndicalisme ouvrier organis&#233; n'a pas connu de d&#233;clin quantitatif, mais son recrutement et la na-ture de son action ont chang&#233;. Les plus &#171; durs &#187;, qui formaient l'encadrement syndical de la classe ouvri&#232;re avant, et pen-dant un certain temps apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale, ont c&#233;d&#233; la place aux moins &#171; durs &#187;, pr&#234;ts &#224; se comporter en &#171; partenaires &#187; sociaux. Or la notion de &#171; partenaire &#187; social est un de ces leurres auxquels l'abondance a pu donner une solide apparence de r&#233;alit&#233;. Les rapports sociaux ne peuvent en effet se repr&#233;senter comme un jeu, et qui plus est un jeu dans lequel les joueurs se comportent &#171; correctement &#187;, que si la r&#233;alit&#233; de l'exploitation peut elle-m&#234;me &#234;tre repr&#233;sent&#233;e comme une fiction. Cela devient possible non seulement lorsque l'exploitation est contre-balanc&#233;e par le plein emploi et un acc&#232;s facilit&#233; aux biens de consommation, mais surtout lorsque le contraste entre la situation actuelle de l'exploit&#233; et sa situation pass&#233;e est si grand qu'il ferait presque croire que la situation actuelle ne m&#233;rite plus le nom d'exploitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On peut penser par exemple que l'un des facteurs qui ont fauss&#233; l'issue (et probablement aussi le d&#233;roulement) des gr&#232;-ves ouvri&#232;res de 1968 c'est que, &#224; la diff&#233;rence de ce qui s'&#233;tait pass&#233; en 1936, ce qui &#233;tait revendiqu&#233;, et qui fut obtenu presque sans coup f&#233;rir, &#233;tait ni plus ni moins une part du g&#226;teau : les accords de Grenelle ne comportaient &#224; proprement parler aucun droit nouveau, si on met &#224; part le droit &#224; la formation continue : droit ambigu puisque, s'il est bien accord&#233; aux travailleurs, il est entendu qu'il leur est accord&#233; principalement sur la base du profit que peuvent en tirer les entrepri-ses. Par ailleurs ces accords mettaient en marche le processus du partenariat, qui est la n&#233;gation m&#234;me de tout conflit et donc de toute victoire sociale r&#233;elle, puisque tout le monde s'y accorde sur le principe fondamental qui veut qu'on ne change pas les r&#232;gles du jeu. Dans les jeux qui se respectent, les r&#232;gles ne changent pas en cours de route, et surtout pas au gr&#233; d'un partenaire qui en d&#233;ciderait ainsi. Dans le pr&#233;tendu jeu social on feindra donc que les r&#232;gles, loin d'avoir &#233;t&#233; &#233;tablies par et pour l'un des partenaires, et &#233;ventuellement modifi&#233;es sous la menace de l'autre, ont une existence neutre et autonome &#224; laquelle, pour cette raison m&#234;me, chaque joueur est contraint de se plier. Cela est si vrai que ces r&#232;gles s'appellent d&#233;sormais des &#171; imp&#233;ratifs &#187; - &#171; imp&#233;ratifs &#187; d'autant plus contraignants qu'ils sont &#171; &#233;conomiques &#187;, et que personne absolument n'a sur eux aucune prise. Ces imp&#233;ratifs sont m&#234;me si superbement objectifs et indiff&#233;rents aux avatars de l'action humaine qu'ils font l'objet d'une science dont presque personne ne se permet d e mettre en doute la rigueur. L'id&#233;e ma&#238;tresse du jeu consiste donc &#224; faire de n&#233;cessit&#233; (&#233;conomique) vertu (sociale), alors m&#234;me qu'on a souvent lieu de soup&#231;onner que ce qui se passe en r&#233;alit&#233;, c'est que certains font de vertu n&#233;cessit&#233;, en d&#233;guisant ce qui est bon (pour eux) en ce qui est in&#233;vitable (pour tout le monde sans distinction de classes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 8&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les gr&#232;ves ouvri&#232;res de d&#233;cembre et janvier dernier ont, pour la premi&#232;re fois peut-&#234;tre, provoqu&#233; un effet de scandale au sens le plus plein de ce terme. Cet effet est nouveau : non que les grandes gr&#232;ves qui ont marqu&#233; l'histoire du mouvement ouvrier aient jamais &#233;t&#233; bien re&#231;ues ailleurs que dans la clase ouvri&#232;re et elles &#233;taient, il y a encore trente ans, r&#233;prim&#233;es bien plus sauvagement que maintenant. Simplement, il n'y avait pas scandale parce que le prol&#233;taire &#233;tait l'ennemi, on savait qu'il n'y avait rien &#224; attendre de lui, qu'il parlait une autre langue, et plus pr&#233;cis&#233;ment ne comprenait que le langage de la force. Mais la mise en place de l'id&#233;ologie de la modernit&#233; avait chang&#233; cette simple et saine vision des choses. La modernit&#233; est, comme chacun sait, une chose tr&#232;s obscure et compliqu&#233;e, excellente en m&#234;me temps qu'impitoyable dans ses exigences. Elle a d'une certaine mani&#232;re, remplac&#233; le Progr&#232;s auquel elle est pourtant intimement li&#233;e, peut-&#234;tre parce que le Progr&#232;s implique encore, malgr&#233; tout, l'id&#233;e d'un changement orient&#233;, m&#234;me si celui-ci se r&#233;duit la plupart du temps aux mis&#232;res de la technologie. L'avantage de la Modernit&#233; sur le Progr&#232;s, c'est qu'apr&#232;s elle il n'y a rien : nous y sommes install&#233;s pour toujours, c'est l&#224; le premier point et le plus important. Le propre de la Modernit&#233; est en effet l'installation, qui se donne pour d&#233;finitive, sous le signe de l'accroissement sans fin, de la m&#234;me chose : produits et pro-fits. Cet accroissement se pr&#233;sente comme une loi de la nature, &#224; cette diff&#233;rence qu'il combine avec le caract&#232;re inexora-ble des lois de la nature une bont&#233; intrins&#232;que, laquelle fait l'objet d'une croyance farouche et tr&#232;s surveill&#233;e, insensible &#224; tous les d&#233;mentis que la mis&#232;re de nos vies quotidiennes lui infligent. Compte tenu de son contenu, la Modernit&#233; est donc orient&#233;e de mani&#232;re exclusive vers la r&#233;alisation d'objectifs techno-&#233;conomiques qu'on ne peut pas ne pas vouloir attein-dre, d&#232;s lors qu'on a admis qu'on &#233;tait dans la modernit&#233;, qu'il &#233;tait bon d'y &#234;tre, et qu'on ne pouvait pas d'ailleurs faire autrement. Devant ces objectifs, tout doit de plier, et c'est pour cette raison que le lib&#233;ralisme sauvage, la comp&#233;tition glo-rifi&#233;e, l'impitoyable vulgarit&#233; du commerce g&#233;n&#233;ralis&#233; sont modernes, et donc bons. C'est pour cette raison aussi qu'il a fallu transformer la culture et r&#233;pandre sous ce nom un immense syst&#232;me d'abrutissement publicitaire, qui pr&#233;sente le double avantage de d&#233;truire les zones de r&#233;sistances traditionnelles en m&#234;me temps qu'il amarre solidement dans les consciences, ou ce qui en reste, la soumission &#224; l'unique, obs&#233;dant, terrorisant, imp&#233;ratif &#233;conomique. L'ensemble des moyens mis au service de ce travail d'annihilation est tel qu'on pouvait croire la partie gagn&#233;e, en particulier du c&#244;t&#233; de ceux qui paient toujours tout infiniment plus cher que tous les autres, et dont l'adh&#233;sion &#224; la croyance aux imp&#233;ratifs im-porte au plus haut point : les prol&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et les voil&#224; justement qui, de la mani&#232;re la plus impr&#233;vue &#8211; car apr&#232;s tout c'&#233;tait eux dont on semblait avoir obtenu qu'ils se sao&#251;lent de t&#233;l&#233;, d'autoroutes et de caravanes jusqu'&#224; n'en plus pouvoir -, les voil&#224; donc qui d&#233;clarent, avec une obsti-nation de mules, que la crise et les imp&#233;ratifs, &#224; partir de maintenant, ils ne veulent plus en entendre parler, et qu'on ne les aura plus en essayant de leur faire manger de ce pain-l&#224;. Scandale. Que la rupture &#8211; m&#234;me &#233;ph&#233;m&#232;re &#8211; du consensus, vienne de la classe ouvri&#232;re, cela n'a pourtant rien de si &#233;tonnant. En premier lieu parce qu'on ne voit pas o&#249;, dans le monde du travail ouvrier, pourrait &#171; accrocher &#187; le discours moderniste sur les bienfaits de la comp&#233;tition : &#224; qualification et &#224; poste &#233;gal, tout le monde est log&#233; &#224; la m&#234;me enseigne, et la seule forme de comp&#233;tition concevable lorsqu'il s'agit d'un travail soumis aux imp&#233;ratifs de la productivit&#233; est la concurrence dans l'ob&#233;issance aux cadences, aux ordres, &#224; l'esprit de maison, aux chefs. Tout cela peut &#224; la rigueur s'obtenir par la force (quelles qu'en soient les formes, y compris le chantage au licenciement) &#8211; mais certainement pas en essayant de faire croire aux travailleurs que chacun d'eux est &#224; lui tout seul une petite entreprise, assur&#233;e de cro&#238;tre et de s'enrichir &#224; la seule condition d'&#233;craser les autres en produisant plus, plus vite et moins cher. Car si un ouvrier d&#233;passe les cadences et re&#231;oit pour cela une prime, de deux choses l'une : ou bien cette prime ne repr&#233;sente rien d'autre que le paiement occasionnel, &#224; un tarif d&#233;termin&#233;, d'un surcro&#238;t de travail, et elle n'a en aucune mani&#232;re la signification d'un b&#233;n&#233;fice ; ou bien la cadence nouvellement atteinte est &#233;rig&#233;e en norme, et l'ouvrier peut et doit alors accepter d'assumer des t&#226;ches marginales (de gestion en particulier) qui viennent s'ajouter &#224; sa t&#226;che principale : seule l'entreprise y gagne. Que l'on ait voulu, par exemple, soumettre la carri&#232;re des conducteurs de trains de la S.N.C.F. au &#171; m&#233;rite &#187; signifiait tr&#232;s simplement qu'on exigeait d'eux qu'ils choisissent : ou bien un travail accru pour le m&#234;me salaire (c'est-&#224;-dire une carri&#232;re aux &#233;tapes inchang&#233;es) mais soumis &#224; la condition du &#171; m&#233;rite &#187;, ou bien une diminution de salaire (c'est-&#224;-dire une carri&#232;re aux &#233;chelons terminaux moins &#233;lev&#233;s). Dans ce cas on a encore vu s'ajouter au mensonge sur le &#171; m&#233;rite &#187; la remise en cause d'un principe qui constitue une garantie essentielle de la dignit&#233; de la personne dans le travail salari&#233; : celui qui veut que soit pris en compte dans le salaire le temps qu'un individu a globalement consacr&#233; au travail tout au long de sa vie, du moins dans les secteurs o&#249; le travail n'est pas fond&#233; sur la hi&#233;rarchie et la comp&#233;tition. Si ce principe est abandonn&#233; &#8211; et on le voit en ce moment attaqu&#233; de tous c&#244;t&#233;s souvent au moyen d'exemples caricaturaux choisis &#224; dessein hors de la classe ouvri&#232;re &#8211; cela voudra dire que la notion de &#171; vie du travail &#187;, celle-l&#224; m&#234;me qui fonde l'orgueil des vieux ouvriers, n'aura plus d&#233;sormais aucun sens : l'existence des travailleurs salari&#233;s ayant litt&#233;ralement vol&#233; en miettes, chacun d'eux se trouvera dans la situation de devoir &#171; repartir &#224; z&#233;ro &#187; , sans rien derri&#232;re lui, &#224; chaque moment de sa vie. L'inhumanit&#233; profonde d'un tel projet se retrouve identique dans une modification de plus en plus souvent envisag&#233;e, et qui finira sans doute par s'imposer, du syst&#232;me des retraites : au lieu que, comme c'est le cas maintenant, les travailleurs en activit&#233; paient globalement pour ceux qui ont consacr&#233; leur vie au travail avant eux (et les ont &#233;lev&#233;s), chacun th&#233;sauriserait pour soi-m&#234;me et selon ses possibilit&#233;s de quoi vivre, ou survivre, pour le temps de sa vieillesse. C'est alors la base d'une solidarit&#233; minimale du corps social comme telle qui &#233;clate. Et, si d'un c&#244;t&#233;, comme il est &#224; craindre, l'anciennet&#233;, objet de tant de sarcasmes lib&#233;raux, finit par ne plus rien valoir, et que de l'autre la prise en charge collective des retrait&#233;s par les travailleurs actifs est abandonn&#233;e, la seule unit&#233;, et donc le seul sens, de chaque vie de travail individuelle, ne pourra plus lui venir que de l'accumulation solitaire du p&#233;cule pour les vieux jours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 9&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si on prend maintenant l'autre discours antigr&#232;ves typique, celui dans lequel il n'est plus demand&#233; &#224; chaque ouvrier d'&#234;tre pour soi-m&#234;me sa propre entreprise, mais &#224; tous de s'identifier &#224; &#171; leur &#187; entreprise (discours plus classique mais qui fait toujours mouche) &#8211; il doit, pour &#234;tre coh&#233;rent, inclure l'exigence du sacrifice &#233;ventuel de l'emploi lui-m&#234;me ; dans une p&#233;riode de licenciements massifs comme celle que nous vivons, cette exigence s'&#233;nonce explicitement comme un devoir : celui d'accepter son propre licenciement pour sauver l'entreprise et les emplois des autres. Conception bien pa-tronale de la solidarit&#233; ouvri&#232;re, qui feint de traiter l'emploi comme une donn&#233;e naturelle au m&#234;me titre que la pluie ou la s&#233;cheresse : de m&#234;me que, lorsqu'une calamit&#233; s'abat sur un groupe il est de toute n&#233;cessit&#233; que certains meurent pour que d'autres puissent vivre, de m&#234;me lorsque l'emploi se fait rare, ceux qui refusent de l&#226;cher le leur condamnent tous les autres &#224; la mis&#232;re. Le m&#234;me type de raisonnement se retrouve &#224; un autre niveau, o&#249; ce n'est plus la seule classe ouvri&#232;re, mais le corps social entier qui se trouve concern&#233;. La pr&#233;misse en est la suivante : &#171; Le &#171; syst&#232;me &#187; est fragile et si vous (ouvriers) y touchez, tous les autres (non ouvriers) en p&#226;tiront. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dans le premier cas, l'appel &#224; la solidarit&#233; ouvri&#232;re pour contraindre les int&#233;ress&#233;s &#224; accepter des conditions de travail de plus en plus pr&#233;caires et l'humiliation d'occuper un emploi par privil&#232;ge, cet appel peut difficilement &#234;tre entendu des ou-vriers eux-m&#234;mes, et il est essentiellement destin&#233; &#224; dresser contre eux le reste de la population. Car on a beau tout faire pour les en emp&#234;cher, les ouvriers ont une certaine connaissance, que le &#171; public &#187; ne peut pas avoir, de l'entreprise o&#249; ils travaillent : les ouvriers et employ&#233;s de la S.N.C.F. connaissent par exemple les sommes astronomiques englouties en &#171; campagne de prestige &#187; sans autre b&#233;n&#233;fice que celui d'engraisser jusqu'&#224; l'&#233;clatement les entreprises publicitaires. Les employ&#233;s des postes savent qu'ils travaillent pour un organisme qui gagne beaucoup d'argent et le place &#8211; en pr&#234;ts &#8211; &#224; l'ext&#233;rieur ; quant aux ouvriers du secteur priv&#233;, s'ils ne savent pas toujours clairement que les grosses entreprises font fi-ler d'immenses investissements potentiels dans les circuits de la finance mondiale, ils connaissent la gabegie qui r&#232;gne d&#233;-j&#224; imm&#233;diatement autour d'eux et qui leur donne une id&#233;e, inexacte peut-&#234;tre dans son contenu, mais juste comme pres-sentiment, de ce qui se passe dans les sph&#232;res o&#249; ils n'ont aucun acc&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Quant &#224; l'id&#233;e qu'un jour de gr&#232;ve de plus ou une revendication satisfaite pourraient menacer le &#171; syst&#232;me &#187; tout entier, admettons un instant qu'elle ait ne serait-ce qu'une apparence de vraisemblance. Elle implique que la classe ouvri&#232;re, en d&#233;fendant des int&#233;r&#234;ts propres, en menacerait d'autres dont la d&#233;fense serait exactement aussi fond&#233;e. Une telle repr&#233;sen-tation des rapports de classe passe simplement sous silence e fait que le mot &#171; int&#233;r&#234;t &#187; recouvre des choses radicalement diff&#233;rentes selon qu'il d&#233;signe d'un c&#244;t&#233; la d&#233;fense de ressources simplement suffisantes &#224; assurer la subsistance et cher pay&#233;es par le travail irr&#233;m&#233;diablement p&#233;nible de la production, de l'autre la d&#233;fense de privil&#232;ges dont on parle rarement comme tels, et qui vont de celui, d&#233;j&#224; &#233;norme, de simplement ne pas &#234;tre dans la production, &#224; celui de s'en nourrir plus ou moins grassement. Il suit &#233;videmment de ces consid&#233;rations &#233;l&#233;mentaires que, m&#234;me si le &#171; syst&#232;me &#187; mena&#231;ait de s'&#233;crouler par la faute des ouvriers en gr&#232;ve, les premiers &#224; payer l'addition, et &#224; la payer, naturellement et comme tou-jours, plus cher que tous les autres, seraient les ouvriers eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 10&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour toutes ces raisons les ouvriers sont encore les mieux plac&#233;s, en d&#233;pit des pressions dont ils sont l'objet comme tout le monde, pour ne pas &#234;tre totalement engloutis dans le bain culturel homog&#232;ne o&#249; les m&#233;faits de la crise (sans compter ceux des gr&#232;ves, du froid et du prix du p&#233;trole) jouent un r&#244;le d'&#233;pouvantail unificateur. Du m&#234;me coup (et si on met &#224; part des individus isol&#233;s qui n'arrivent pas &#224; se retrouver entre eux, parmi lesquels ceux-l&#224; m&#234;mes justement &#224; qui il arrive d' &#171; aller &#224; la manif &#187; en d&#233;sespoir de cause, la seule prise de conscience active des leurres de la propagande qui se soit manifest&#233;e depuis longtemps revient aux gr&#233;vistes ouvriers. Mais il faut reconna&#238;tre en m&#234;me temps que les perspectives sont plut&#244;t sombres. Tout se passe comme si, &#224; l'apog&#233;e de l'internationalisme &#233;conomique et financier correspondait le point le plus bas de l'internationalisme ouvrier, et un degr&#233; maximal de fermeture des mouvements sur eux-m&#234;mes. On l'avait d&#233;j&#224; vu lors des gr&#232;ves des sid&#233;rurgistes lorrains et des mineurs anglais : les mouvements sont tr&#232;s durs, mais ils ne disposent que de peu de forces autres que de celles qui leur viennent du pouvoir des individus de dire non et de r&#233;sister. L'absence de solidarit&#233; ouvri&#232;re au moins manifeste (m&#234;me si un d&#233;but de solidarit&#233; effective a accompagn&#233; la r&#233;cente gr&#232;ve des cheminots) tient en premier lieu &#224; ce que les appareils syndicaux qui devraient assurer la liaison, sont eux-m&#234;mes tr&#232;s en retrait dans ces mouvements, certains d'entre eux &#8211; et la C.F.D.T. plus encore que tous les autres &#8211; travaillant depuis ds ann&#233;es &#224; liquider l'id&#233;e que notre organisation sociale est fond&#233;e sur l'exploitation. A cela s'ajoute l'assurance d'un pouvoir qui peut se permettre d'&#233;viter toute violence ouverte qui finirait par lui nuire, gr&#226;ce &#224; la mobilisation d'une opinion publique &#224; laquelle, jusqu'&#224; pr&#233;sent du moins, on a pu faire accroire sans trop de difficult&#233;s que ses int&#233;r&#234;ts (les int&#233;r&#234;ts de l'opinion !) &#233;taient contraires &#224; ceux des gr&#233;vistes. Si on met &#224; part les troupes du R.P.R. et du F.N. toujours pr&#234;tes par d&#233;finition &#224; marcher contre les gr&#233;vistes, la propagande officielle atteint probablement son maximum d'efficacit&#233; dans les couches de la population touch&#233;es ou menac&#233;es par le ch&#244;mage &#8211; non pas exactement d'ailleurs les ouvriers occupant un emploi qualifi&#233; et menac&#233;s de licenciement, mais les masses &#233;normes de jeunes gens qui, toutes classes confondues, n'ont re&#231;u aucune v&#233;ritable formation (et parmi eux une grande partie des titulaires d'une inscription &#224; l'universit&#233; , &#224; l'exclusion de la minorit&#233; qui &#233;tudie), ainsi que tous les ch&#244;meurs et d&#233;tenteurs d'emplois sans m&#233;tier bien d&#233;fini. C'est entre cette population-l&#224; et la classe ouvri&#232;re active que peut passer aujourd'hui &#8211; qu'on cherche &#224; faire passer, en tout cas, la fronti&#232;re de la guerre sociale. C'est bien en effet ce qui se produit chaque fois que l'emploi peut &#234;tre repr&#233;sent&#233; comme un privil&#232;ge, ce qui suppose bien &#233;videmment que la force de travail, trait&#233;e comme une marchandise, arrive sur un march&#233; o&#249; l'offre exc&#232;de la demande. On voit alors la propagande effectuer un retournement remarquable : d'une part le fait d'avoir un emploi est d&#233;crit comme s'il s'agissait de la d&#233;tention d'une propri&#233;t&#233; priv&#233;e ; mais d'autre part &#8211; une fois n'est pas coutume &#8211; c'est de cette propri&#233;t&#233; priv&#233;e-l&#224; qu'on n'h&#233;site pas &#224; proclamer ce qui en effet est vrai de toute propri&#233;t&#233; priv&#233;e : &#224; savoir que quiconque la d&#233;tient en exclut autrui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 11&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si tout le monde &#8211; employeurs et faiseurs d'opinions &#8211; s'accorde pour propager une repr&#233;sentation de l'emploi dans la-quelle celui-ci, surtout s'il est le moins du monde garanti, appara&#238;t comme un privil&#232;ge inou&#239;, il semble qu'en m&#234;me temps une contradiction soit en train de se faire jour entre les entreprises (certaines d'entre elles au moins) et les pouvoirs publics sur un probl&#232;me crucial, o&#249; se joue en partie l'avenir de la classe ouvri&#232;re comme telle : le probl&#232;me des m&#233;tiers. En effet, tandis que du c&#244;t&#233; des universit&#233;s on proclame &#224; cor et &#224; cris que la &#171; professionnalisation &#187; est &#224; l'ordre du jour, et alors m&#234;me qu'on sait qu'il ne s'agit de rien d'autre que de rendre des masses d'individus bons &#224; peu pr&#232;s &#224; tout et &#224; rien, on passe sous silence le fait que dans les &#233;tablissements de formation professionnelle, et pour autant qu'ils sont g&#233;r&#233;s par les pouvoirs publics et des fonctionnaires p&#233;dagogues, tout est fait pour mettre en route un processus de &#171; d&#233;professionnalisation &#187; : sous couvert d'une &#171; p&#233;dagogie de projet &#187; aux allures modernistes et abrit&#233;s derri&#232;re l'autorit&#233; scientifique de marchands de recettes psycho-socio-p&#233;dagogiques, on propose d&#233;sormais pour former les futurs ouvriers des objectifs &#171; humanistes &#187; et d' &#171; &#233;panouissement de l'individu &#187;, qui compromettent gravement l'acquisition de tout savoir professionnel v&#233;ritable. Il s'ensuit que, dans les organismes charg&#233;s de la formation professionnelle, cer-tains employeurs et certains salari&#233;s se trouvent les seuls &#224; d&#233;fendre les m&#233;tiers, tandis que les id&#233;ologues de la p&#233;dagogie font tout pour les d&#233;truire. L'enjeu est clair : en d&#233;pit de la robotisation, et en partie m&#234;me &#224; cause d'elle, les m&#233;tiers, et m&#234;me les m&#233;tiers hautement qualifi&#233;s restent indispensables : une entreprise trouvera par dizaines des pseudo-techniciens capables de taper sur un ordinateur, quand il lui faudra des mois, voire des ann&#233;es, pour trouver le tourneur seul capable, apr&#232;s de nombreuses ann&#233;es d'apprentissage et d'exp&#233;rience , de produire telle pi&#232;ce ou de r&#233;parer telle machine. Or l'existence d'un seul ouvrier d'exception suppose un grand nombre d'excellents ouvriers, sans lesquelles l'esprit m&#234;me d'invention technique risque de se perdre ; mais l'existence d'hommes de m&#233;tiers trop nombreux dans une classe ouvri&#232;re destin&#233;e &#224; comporter de moins en moins de man&#339;uvres est politiquement g&#234;nante, exactement de la m&#234;me mani&#232;re que serait g&#234;nante l'existence en grand nombre de dipl&#244;m&#233;s de l'Universit&#233; ayant re&#231;u une formation digne de ce nom : car ce qu'il faut viser dans tous les cas, et par des moyens qui ne sont oppos&#233;s qu'en apparence (une pr&#233;tendue professionnalisa-tion d'un c&#244;t&#233;, une d&#233;professionnalisation masqu&#233;e de l'autre), c'est la constitution d'une masse de man&#339;uvre aussi d&#233;ra-cin&#233;e que possible, aussi d&#233;pourvue que possible de la solidit&#233; que donnent toujours des comp&#233;tences r&#233;elles, quelles qu'elles soient. D'o&#249; l'id&#233;e d'un &#171; noyau dur &#187; du monde du travail, caract&#233;ris&#233; par sa stabilit&#233; et sa qualification, et au-tour duquel graviterait une masse de travailleurs occasionnels. Cela n'est &#233;videmment pas sans danger : la France n'a pas, comme les Etats-Unis les moyens d'acheter des comp&#233;tences intellectuelles et techniques &#224; l'&#233;tranger, et aucune infras-tructure industrielle moderne ne peut sans doute r&#233;sister longtemps &#224; une excessive raret&#233; de haute qualification ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; 12&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Si les &#233;tudiants dans leur ensemble n'ont pas l'air de se rendre compte que les m&#233;tiers qu'on leur propose sont des leurres, c'est sans doute parce que le parcours m&#234;me de leurs &#233;tudes semble avoir pour r&#233;sultat de les rendre &#224; peu pr&#232;s compl&#232;tement aveugles. Mais c'est aussi parce que leur statut social et leur situation (encore &#171; &#224; la porte &#187; de la vie professionnelle) ne peut pas leur dessiller les yeux, et que la peur de l'avenir dans laquelle on les entretient tr&#232;s complaisamment tout en feignant de les rassurer fait que, pour eux, seul compte &#171; le poste &#187;, sa nature et son contenu &#233;tant strictement indiff&#233;rents. Les ouvriers, eux, sont mieux plac&#233;s pour arriver &#224; d&#233;couvrir par leurs propres moyens ce que recouvre le discours n&#233;o-lib&#233;ral. Quant aux employeurs, ils sont &#233;videmment partag&#233;s entre le besoin d'une main-d'&#339;uvre r&#233;ellement qualifi&#233;e, qui est une condition de survie de leurs entreprises, et la volont&#233; d'en disposer comme d'une masse de man&#339;uvre taillable et corv&#233;able &#224; merci. De l&#224; vient que, tout en &#233;tant naturellement les premiers b&#233;n&#233;ficiaires de la propagande moderniste ils r&#233;sistent, sporadiquement au moins, &#224; la destruction des m&#233;tiers que cette propagande implique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les sanctions dont ont &#233;t&#233; victimes les cheminots en gr&#232;ve illustrent parfaitement le genre de tactique praticable face &#224; des travailleurs qualifi&#233;s, d&#233;termin&#233;s &#224; la r&#233;sistance, et encore relativement prot&#233;g&#233;s par leur statut : ni la violence, ni les licenciements en masse, mais, outre la r&#233;probation g&#233;n&#233;rale induite par une propagande parfaitement mensong&#232;re, la punition individuelle, particuli&#232;rement bien adapt&#233;e &#224; la situation actuelle d'isolement des diff&#233;rents secteurs de la produc-tion. Il est notable que les cheminots, qui ont conduit, comparativement aux salari&#233;s de l'E.D.F. et des P.T.T., la gr&#232;ve la plus longue et la plus dure, ont globalement obtenu moins qu'eux, et ont &#233;t&#233; davantage frapp&#233;s par les sanctions. En ce qui concerne les &#233;tudiants, l'id&#233;e m&#234;me de sanctions pour faits de gr&#232;ve e&#251;t sembl&#233; surr&#233;aliste, et leurs revendications ont &#233;t&#233; toutes satisfaites. Ce simple rapprochement suffit &#224; donner une id&#233;e du poids respectif des enjeux sociaux dans les deux mouvements, si uniform&#233;ment pr&#233;sent&#233;s comme le simple prolongement l'un de l'autre. Mais les enjeux id&#233;ologiques ont sans doute pes&#233; plus lourd dans la balance : encore une fois, l'isolement des ouvriers &#233;tait trop grand pour faire craindre dans l'imm&#233;diat un &#233;branlement social profond, et l'absence de perspective du mou-vement &#233;tait malheureusement assez claire. En revanche, la voix discordante que ce mouvement a &#233;lev&#233;e dans l'harmonieux concert d'opinions de notre totalitarisme d&#233;mocratique en formation, ne pouvait ni ne devait &#234;tre tol&#233;r&#233;e, au risque de voir l'esprit de n&#233;gation se r&#233;pandre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mai 68 : un h&#233;ritage cliv&#233; </title>
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		<dc:date>2009-11-07T16:50:42Z</dc:date>
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&lt;p&gt;Source : Bruno Fr&#232;re, &#171; Mai 68 : un h&#233;ritage cliv&#233; &#187;, Revue du MAUSS permanente, 4 novembre 2009 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/spip.... Mai 68 : un h&#233;ritage cliv&#233; Texte publi&#233; le 4 novembre 2009 On se souvient comme Nicolas Sarkozy a pu fustiger l'esprit de 68 en d&#233;clarant vouloir en liquider l'h&#233;ritage. On a pu, &#224; l'&#233;poque, s'&#233;tonner d'une telle v&#233;h&#233;mence de la part du Pr&#233;sident. En effet, outre le fait que c'est en grande partie gr&#226;ce &#224; celui-ci que les libert&#233;s (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Source : Bruno Fr&#232;re, &#171; Mai 68 : un h&#233;ritage cliv&#233; &#187;, Revue du MAUSS permanente, 4 novembre 2009 [en ligne]. &lt;a href=&#034;http://www.journaldumauss.net/spip.php?article584&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.journaldumauss.net/spip....&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mai 68 : un h&#233;ritage cliv&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Texte publi&#233; le 4 novembre 2009&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se souvient comme Nicolas Sarkozy a pu fustiger l'esprit de 68 en d&#233;clarant vouloir en liquider l'h&#233;ritage. On a pu, &#224; l'&#233;poque, s'&#233;tonner d'une telle v&#233;h&#233;mence de la part du Pr&#233;sident. En effet, outre le fait que c'est en grande partie gr&#226;ce &#224; celui-ci que les libert&#233;s individuelles de divorcer ou de se remarier sont aujourd'hui largement mieux tol&#233;r&#233;es et respec-t&#233;es qu'&#224; l'&#233;poque, il est une autre dimension de cet esprit dont Nicolas Sarkozy est probablement redevable : la pens&#233;e &#233;conomique &#171; libertarienne &#187;, n&#233;e, pour sa d&#233;clinaison fran&#231;aise, de l'improbable union entre l'esprit frondeur et libertaire de 68 et l'&#233;conomie de march&#233; [1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mai 68, racine du capitalisme contemporain ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut &#233;viter le constat, joliment pos&#233; par Luc Boltanski et Eve Chiapello : si de nombreux soixante-huitards se sont sentis &#224; leur aise dans les firmes du capitalisme informationnel et connexionniste qui advenait &#224; partir des ann&#233;es 1970, c'est pr&#233;cis&#233;ment parce que ce dernier avait appris &#224; dig&#233;rer la critique artiste que lui adressait l'esprit de Mai. Port&#233;e aus-si par les ouvriers qui bloquaient les usines ou les employ&#233;s de services publics comme l'ORTF (huit millions de gr&#233;vis-tes durant deux mois et une France paralys&#233;e), cette critique consistait &#224; montrer combien l'&#233;conomie capitaliste condui-sait &#224; miner la cr&#233;ativit&#233; personnelle, &#224; noyer la richesse et la singularit&#233; de l'individu dans la masse des travailleurs &#224; la cha&#238;ne. Pour paraphraser Sartre (qui soutenait le mouvement), non loin de Marx, cette critique regrettait que le travail m&#233;-canique et r&#233;p&#233;titif fut devenu le seul mode d'expression d'un &#234;tre humain d&#233;pouill&#233; des possibilit&#233;s artistiques et culturel-les de se signifier comme &#233;tant autre chose que ce que le syst&#232;me (productif) fait de lui. Soixante-huit ou la critique artiste voulait refuser le d&#233;senchantement, l'inauthenticit&#233;, l'oppression de l'autonomie, la d&#233;shumanisation de la technique, la hi&#233;rarchie fortement int&#233;gr&#233;e qui caract&#233;risait le travail dans le capitalisme fordiste [2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tr&#232;s vite, ces th&#232;mes, pullulant alors dans les textes situationnistes (Debord, Vaneigem) si pris&#233;s des r&#233;volutionnai-res, ont percol&#233; dans le corpus de justifications mobilis&#233; par les cadres des grandes firmes et leur permettant d'assumer leur engagement dans le capitalisme contemporain. Il suffit de jeter un oeil sur la publicit&#233; ou sur les livres de manage-ment publi&#233;s depuis les ann&#233;es 1980 pour constater combien le lexique artiste &#8211; de &#171; l'inventivit&#233; &#187;, de &#171; la r&#233;alisation subjective &#187;, de &#171; d&#233;passement de soi &#187;, du &#171; projet cr&#233;atif &#187; ou du &#171; talent personnel &#187; &#8211; est devenu celui &#224; partir duquel le capitalisme construit ses nouveaux argumentaires et cherche &#224; vaincre les derni&#232;res r&#233;ticences id&#233;ologiques. Ce lexique, Nicolas Sarkozy le mobilise &#233;galement ais&#233;ment d&#232;s lors qu'il s'agit de valoriser la logique entrepreneuriale en France, jusque dans les services publics, la recherche ou l'enseignement. Et pourtant il n'aurait pas acquis une telle coh&#233;sion id&#233;o-logique sans mai 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Montrer la collusion de l'esprit contemporain du capitalisme (et du management public) avec ce qui, en 68, faisait office d'une critique violemment &#171; inspir&#233;e &#187; &#224; son encontre, ne revient pas, comme a pu le croire un auteur comme Bernard Perret [3], &#224; pr&#233;tendre que c'est l'esprit de 68 qui a pr&#233;sid&#233; a priori &#224; la transformation de l'entreprise capitaliste fordiste en entreprise flexible, lib&#233;r&#233;e, connexionniste et moins hi&#233;rarchis&#233;e (en apparence), plut&#244;t que l'intensification de la concurrence et les nouvelles technologies de l'information. Il s'agit plus simplement de montrer combien son imaginaire fut investi a posteriori par les cadres pour justifier leur engagement dans cette nouvelle forme d'entreprise. En ce sens, on peut m&#234;me estimer que le Medef, l'organe politique du patronat fran&#231;ais, &#233;volue aujourd'hui dans un imaginaire relati-vement soixante-huitard dont la port&#233;e r&#233;volutionnaire a simplement transit&#233; du progressisme au conservatisme en faisant mine de croire que les r&#244;les s'inversaient simplement. Les &#171; dinosaures &#187; ne seraient plus aujourd'hui ces entreprises &#8211; qui incarnaient jadis l'autorit&#233; patriarcale et la domination dans le champ &#233;conomique &#8211; mais les syndicats et tous ces or-ganes de la soci&#233;t&#233;s civile qui persistent &#224; vouloir freiner le travailleur dans ce qui doit &#234;tre sa qu&#234;te, tant dans son exis-tence individuelle que dans son emploi salari&#233; : faire de sa vie une oeuvre d'art (en se levant t&#244;t, en cherchant sa &#171; r&#233;alisa-tion personnelle &#187; d'un CDD &#224; l'autre, en faisant des heures suppl&#233;mentaires pour sculpter son identit&#233; profonde et son identit&#233; professionnelle dans la m&#234;me terre glaise de l'&#233;lan cr&#233;atif). Le travailleur, ainsi que l'entreprise qui l'emploie et &#224; laquelle il convient qu'il s'identifie, doivent &#234;tre lib&#233;r&#233;s des leurs entraves archa&#239;ques (droit du travail, repr&#233;sentation so-ciale&#8230;). Aux Etats-Unis, ce courant de pens&#233;e est aujourd'hui qualifi&#233; de &#171; libertarien &#187; et a pour figure de proue des au-teurs comme Von Hayek ou plus encore Nozick. A mon sens, l'usage de ce terme est d&#233;licat car il permet une trop grande confusion avec ceux de &#171; libertaire &#187; ou &#171; d'anarchisme &#187; dont la tradition est, de Proudhon &#224; mai 68 en passant par Ba-kounine, la Commune de Paris ou les soviets russes &#224; leurs d&#233;buts, tout sauf individualiste (avec, pour ce qui est des au-teurs se r&#233;clamant de l'anarchisme une exception notoire dans la figure de Stirner). La pens&#233;e libertarienne n'est qu'une d&#233;clinaison ultra-subjectivis&#233;e d'un projet d'organisation sociale libertaire au sein duquel le collectif conserve un sens fort, notamment au travers de la fonction des conseils, des associations politiques et des coop&#233;ratives de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cet ersatz de pens&#233;e soixante-huitarde qu'est le libertarisme de la sorte succinctement r&#233;sum&#233;, Nicolas Sarkozy sem-ble donc &#234;tre le descendant politique. Il reste que l'on peut toujours se demander pourquoi il a pu ainsi s'en prendre au berceau m&#234;me d'un imaginaire dont les principales topiques argumentaires lui permettent directement d'&#233;laborer ses dis-cours sur la cr&#233;ativit&#233; entrepreneuriale ou sur la lib&#233;ralisation du travail. Si la r&#233;volution 68 l'indispose, ce n'est pas tant, &#224; mon sens, parce qu'elle pr&#244;nait une lib&#233;ration des comportements moraux (il ne peut ignorer jouir de son succ&#232;s) mais bien plut&#244;t parce qu'elle persistait &#224; insuffler du sens collectif partout, y compris dans la possibilit&#233; d'envisager l'&#233;conomie depuis un point de vue libertaire. Soixante-huit continue &#224; hanter le monde politique contemporain car il y al-lait d'une remise en question des fondements de l'&#233;conomie bien plus profonde que ce qu'a autoris&#233; le lifting id&#233;ologique que celle-ci s'est offerte en singeant son lexique. Mai 68 portait aussi la suggestion d'une r&#233;organisation radicale de la so-ci&#233;t&#233; qu'un Pr&#233;sident de la R&#233;publique ne peut que craindre, surtout quand elle met &#224; mal l'esprit libertarien d'entreprise qu'il partage avec le MEDEF (ou tous ceux qui estiment qu'ils ne doivent leur succ&#232;s qu'&#224; leur audace et &#224; leur cr&#233;ativi-t&#233;). Et dont on esp&#232;re, par ailleurs, qu'il cr&#233;era des vocations entrepreneuriales parmi les ch&#244;meurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour parler comme Corn&#233;lius Castoriadis, la v&#233;ritable signification de 68 n'est en rien r&#233;ductible &#224; ses avatars &#233;conomi-ques libertariens ou &#224; ce que le consumm&#233;risme m&#233;diatique a pu faire de ses revendications en mati&#232;re de lib&#233;ration sexuelle. La v&#233;ritable signification de 68, celle qui aujourd'hui encore peut continuer &#224; effrayer les tenants du march&#233; li-b&#233;r&#233;, fut de forcer l'intrusion du politique &#8211; et donc du collectif - dans l'&#233;conomique pour sugg&#233;rer un nouvel imaginaire. Depuis longtemps les citoyens, consommateurs et &#233;lecteurs respectueux, ne s'&#233;taient plus de la sorte m&#234;l&#233;s de ce qui n'&#233;tait pas cens&#233; les regarder. Voil&#224; &#224; pr&#233;sent qu'ils manifestent la volont&#233; et la pr&#233;tention de se prendre en charge eux-m&#234;mes au rythme des slogans du type &#171; l'entreprise aux travailleurs &#187;. Si l'on accepte d'envisager le contexte historique dans lequel ont &#233;merg&#233; les barricades de Mai, l'on constate que l'&#233;poque &#233;tait surtout au d&#233;sir de relancer une forme d'organisation sociale qui s'&#233;tait faite discr&#232;te depuis un ensemble d'&#233;v&#233;nements aux sympathies anarcho-libertaires : la r&#233;volution de 1848, le socialisme associationniste de la seconde moiti&#233; du XIXe si&#232;cle ou la commune : l'autogestion. Si le terme est aujourd'hui tomb&#233; en d&#233;su&#233;tude (en partie &#224; cause de la dimension p&#233;jorative qu'il rev&#234;t depuis les exp&#233;-riences yougoslaves de Tito), l'on continue de parler volontiers de d&#233;mocratie participative en politique ou de d&#233;mocrati-sation de l'&#233;conomie par l'engagement citoyen [4]. Cette revendication, issue en droite ligne de Mai 68, fait appara&#238;tre une autre facette du situationnisme &#171; anar &#187; dont &#233;taient friands ses acteurs (-trices). Il s'agissait alors pour eux de d&#233;ve-lopper ces situations &#171; locales &#187;, ces lieux de cr&#233;ativit&#233; et d'inventivit&#233; qui commen&#231;aient &#224; s'&#233;chafauder loin de la grande industrie ali&#233;nant le travailleur quand elle ne le licencie pas. La capacit&#233; citoyenne &#233;tait galvanis&#233;e. &#171; Ces travailleurs, ceux qu'on assassine lentement dans les abattoirs m&#233;canis&#233;s du travail &#187;, dont &#171; on m&#233;prise la vie &#187;, sont aussi ceux qui ont &#171; le go&#251;t enrag&#233; de vivre, les voici qui discutent, tiennent la rue, prennent les armes, inventent une nouvelle po&#233;sie &#187; depuis leurs situations toujours sp&#233;cifiques (leurs usines, leurs chantiers, leurs bureaux ou leurs ateliers). &#171; Les hommes vivent en &#233;tat de cr&#233;ativit&#233; vingt-quatre heures sur vingt-quatre et la spontan&#233;it&#233; est le mode d'&#234;tre de la cr&#233;ativit&#233;, elle la concr&#233;tise, elle amorce sa r&#233;alisation pratique (la po&#233;sie en est l'aboutissement organis&#233;) &#187; [5]. Une situation est un ins-tant o&#249; &#171; la cr&#233;ativit&#233; individuelle va laisser libre cours &#224; son &#233;nergie, imprimer au monde les contours r&#234;v&#233;s par chacun et harmonis&#233;s par tous (sur une barricade ou au d&#233;tour d'un caf&#233; du quartier Latin). Chacun veut faire triompher sa sub-jectivit&#233; : il faut donc fonder l'union des hommes sur ce d&#233;sir commun. Personne ne peut renforcer sa subjectivit&#233; sans l'aide d'un groupe devenu lui-m&#234;me un centre de subjectivit&#233;, un reflet fid&#232;le de la subjectivit&#233; de ses membres &#187; [6].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sens collectif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette repr&#233;sentation du groupe situ&#233; comme lieu d'expression subjectif sera le principe g&#233;n&#233;rateur des structures cr&#233;es en Mai (associations &#233;tudiantes&#8230;) mais aussi de nombreuses autres, n&#233;es &#224; la suite de l'extinction du mouvement et de sa r&#233;pression par les gaullistes. Elle alimentera ainsi encore les motivations de ce grand nombre de soixante-huitards partis &#224; la campagne au lendemain de la r&#233;volution pour refaire le monde &#224; leur image en fondant une s&#233;rie d'initiatives vite quali-fi&#233;es de n&#233;o-rurales. Une multitude d'associations communautaires naissent en Loz&#232;re, en Ard&#232;che et ailleurs. L'alternative pratique sera le mot de ralliement de ces soixante-huitards refusant d'abdiquer la r&#233;volution th&#233;orique qui a vu na&#238;tre leur conscience citoyenne sur les barricades. Le politique s'incarnera d&#233;sormais dans des activit&#233;s micro-&#233;conomiques concr&#233;tisant des id&#233;es, souvent sur le terrain de l'&#233;cologie, &#171; entre des images du pass&#233; et des visions du fu-tur, de la m&#233;moire &#224; la prospective (agriculture biologique, &#233;nergies nouvelles), pour en arriver &#224; rendre sensibles des possibilit&#233;s d'am&#233;lioration de la soci&#233;t&#233; telle qu'elle est &#187;, ici et maintenant [7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'ont tr&#232;s t&#244;t montr&#233; Hervieu et L&#233;ger, les soixante-huitards tentant l'exp&#233;rience n&#233;o-rurale le faisaient un sein d'un groupe dont les pratiques et les valeurs &#233;taient en ad&#233;quation avec leurs vell&#233;it&#233;s personnelles [8]. Nous ne sommes pas dans une conception lib&#233;rale de la libert&#233; o&#249; celle des uns s'arr&#234;te l&#224; o&#249; commence celle des autres. Disons plut&#244;t que dans ces micro-initiatives, la libert&#233; du groupe accueille et renforce la libert&#233; individuelle. Elles se conditionnent mutuel-lement et deviennent interd&#233;pendantes [9] sans assujettissement de l'une &#224; l'autre. Telle est la v&#233;ritable autogestion. Cer-tes, l'&#233;conomie classique peut aujourd'hui faire valoir que ses entreprises sont autant d'&#233;quipes, de &#171; teams &#187; au sein des-quels tous &#233;voluent solidairement vers un but unique. Dans ce cadre, on entend avoir fait tomber les barri&#232;res hi&#233;rarchi-ques, l'autogestion se pr&#234;tant davantage &#224; la performance du groupe [10]. Mais cette autogestion-l&#224; n'a de sens que pour la comp&#233;titivit&#233; et la rentabilit&#233; &#233;conomique qu'elle autorise (et qui &#233;chappe au producteur), elle n'a pas de sens pour le groupe situ&#233; qui la met en oeuvre. Elle n'a pas de sens collectif. &#192; terme, une fois &#171; le projet &#187; r&#233;alis&#233;, c'est toujours &#224; l'individu seul de rebondir vers un nouveau projet d'entreprise au mieux, vers un passage par le ch&#244;mage au pire. Le sujet lib&#233;r&#233; dans l'entreprise redevient un non-sujet dont l'&#234;tre entier devra accepter de se nier d'abord pour se reconfigurer en-suite afin d'adh&#233;rer aux buts poursuivis par un &#233;ventuel nouvel employeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les soixantes-huitards &#224; avoir tent&#233; l'exp&#233;rience communautaire au lendemain de Mai 68, certains restent actifs, comme chez Ardelaine (Ard&#232;che), l'un des exemples d'incarnation &#233;conomique du dynamisme situationniste et libertaire de l'&#233;poque [11]. En marge de l'id&#233;ologie libertarienne qui conduira surtout &#224; galvaniser individuellement les acteurs de l'&#233;conomie conventionnelle, ces exemples (on pourrait encore citer Ambiance-bois, les cr&#232;ches parentales, le r&#233;seau Re-pas...) ont accouch&#233; de l'&#233;conomie alternative et solidaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Economie alternative et solidaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet autre rejeton de l'&#233;lan de 68, ici collectif, peut-il aujourd'hui contribuer &#224; relancer la critique artiste quelque peu anesth&#233;si&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est en droit de l'esp&#233;rer, m&#234;me si d'aucuns voudraient plut&#244;t en faire une &#233;conomie de secours vers laquelle orienter les exclus de l'&#233;conomie conventionnelle, l'efficacit&#233; de celle-ci se mesurant &#224; l'aune des crit&#232;res de celle-l&#224; (perfor-mance, chiffres&#8230;). Or, en l'&#233;tat, l'&#233;conomie alternative et solidaire peut encore &#234;tre vue comme un mod&#232;le sp&#233;cifique fonctionnant davantage sur le mode &#233;lectif de l'affinit&#233; associative qui a explos&#233; en 68 que selon les exigences exclusives du march&#233;. Ni la croissance ni la productivit&#233; ne sont &#224; l'ordre du jour. Ardelaine par exemple cessera volontairement de cro&#238;tre et d'engager de nouveaux associ&#233;s pour ne pas nuire &#224; l'autogestion et &#224; sa capacit&#233; d'assurer une vie d&#233;cente &#224; ses coop&#233;rateurs actuels. Devenue une coop&#233;rative sp&#233;cialis&#233;e dans la fili&#232;re laine, la structure refusera &#233;galement de s'&#233;tendre sur le &#171; march&#233; &#187;, lequel pouvait pourtant rapidement l'emporter vers de nouvelles sources de profit &#224; l'&#233;tranger au regard de ses premiers succ&#232;s. Ses membres voulaient se concentrer sur le d&#233;veloppement local d'une r&#233;gion totale-ment d&#233;sert&#233;e par ses forces vives et maintenir une empreinte &#233;cologique faible, quitte &#224; grever la marge b&#233;n&#233;ficiaire. Par ailleurs, la &#171; subjectivit&#233; &#187; des initiateurs du projet a d&#251; pour partie s'effacer devant l'arriv&#233;e de nouveaux coop&#233;rateurs dont les droits &#224; la d&#233;cision devaient &#234;tre respecter. Mais, l&#224; encore, et de l'avis m&#234;me de ceux qui ont ainsi port&#233; l'aventure depuis les ann&#233;es 1970, l'exp&#233;rience a pay&#233; puisque cette d&#233;mocratie de gestion a non seulement enrichi da-vantage les individus que les processus hi&#233;rarchis&#233;s (domin&#233;s par les plus &#171; cr&#233;atifs &#187; ou les plus &#171; motiv&#233;s &#187;) mais a en plus conduit &#224; une prudence plus prononc&#233;e et &#224; un d&#233;veloppement serein de l'entreprise, r&#233;duisant le risque d'&#233;chec).
Depuis les exp&#233;riences n&#233;o-rurales, l'&#233;conomie alternative et solidaire s'est diversifi&#233;e. Elle rassemble aujourd'hui des structures de micro-cr&#233;dit, des services de proximit&#233;, des agriculteurs du commerce &#233;quitable au Sud ou des &#233;changeurs &#171; sans argent &#187; (comme dans les services d'&#233;changes locaux-SEL) au Nord. Elles n'ont pas besoin de charit&#233; mais de voir assur&#233;es les conditions du d&#233;ploiement de leurs activit&#233;s autonomes. Car elles sont plus que jamais fragiles face &#224; l'&#233;conomie conventionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Corn&#233;lius Castoriadis l'a tr&#232;s bien vu. La faiblesse de l'imaginaire libertaire de 68, gangue id&#233;ologique de cette &#233;cono-mie alternative, est de n'&#234;tre pas parvenu &#224; &#171; s'institutionnaliser &#187; en tant que tel, ce qui permet d'en convoquer ce que l'on veut pour en faire l'&#233;loge ou la critique, tant sur le plan moral que sur le plan &#233;conomique. Les organes politiques qui ont voulu se faire les vecteurs de cet imaginaire ont &#233;chou&#233; : le PSU a disparu au d&#233;but des ann&#233;es 1970 et la CFDT a connu un tournant social-lib&#233;ral au d&#233;but des ann&#233;es 1980 que beaucoup lui reprochent encore. Mais Castoriadis se r&#233;-jouit aussi que le mouvement ait laiss&#233; des s&#233;diments que l'on retrouve dans les diff&#233;rentes formes de mobilisation collec-tive post&#233;rieures [12]. Il insistera sur la diversit&#233; des formes d'institutions que conna&#238;t une soci&#233;t&#233; : &#171; Ainsi le langage, le travail, la reproduction sexu&#233;e, la religion, existent et &#233;voluent continuellement de par l'action instituante de la soci&#233;t&#233; mais ne sont en rien des dimensions politiques &#187; [13]. Gageons que l'&#233;conomie alternative et solidaire contribue &#224; renou-veler aujourd'hui cette dimension politique manquante, celle des engagements de Mai qui maintenaient dans la m&#234;me veine le militantisme libertaire (qui fut aussi celui de la lib&#233;ration sexuelle et de la lib&#233;ration des femmes) et le militan-tisme collectif (qui fut celui de l'autogestion). Il est aujourd'hui coutume de disjoindre ces deux axes afin de proc&#233;der &#224; une critique plus ais&#233;e de Mai 68 depuis l'un d'entre eux : celle qui voit en lui le grand pourvoyeur de la d&#233;cadence de la Nation et de la destruction des points de ses rep&#232;res traditionnels d'une part. Et, d'autre part, celle qui voit en lui l'affr&#233;teur d'un mod&#232;le &#233;conomique autogestionnaire abscons, voire dangereux face &#224; la nouvelle forme d'&#233;conomie montante &#224; laquelle on est cens&#233; ne pas pouvoir r&#233;sister et &#224; laquelle &#171; il faut bien s'adapter &#187;. Car repenser l'autogestion depuis 68 plut&#244;t que de se satisfaire de son simulacre libertarien contemporain c'est oser la remettre dans son contexte ini-tial et lui rendre son sens premier, collectif et situ&#233; : sans actionnaires et sans buts &#233;conomiques qui &#233;chappent au contr&#244;le des travailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;conomie alternative et solidaire ne doit &#234;tre ni politiquement ni &#233;conomiquement correcte. Que ce soit avec elle ou avec les autres mouvements associatifs contemporains qui poursuivent leur multiplication, on ne refera probablement plus 68 en tant que tel. Mais il nous est loisible de l'inventer &#224; nouveau, de capturer son histoire pour en imaginer d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Bruno Fr&#232;re est charg&#233; de recherches du FNRS. Universit&#233; de Li&#232;ge, service de sociologie des identit&#233;s contemporai-nes. Vient de publier Le nouvel esprit solidaire, Descl&#233;e de Brouwer, 2009, pr&#233;face de Luc Boltanski et postface de Jean-Louis Laville.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NOTES&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Voir R. Nozick, Anarchie, Etat et utopie, (trad. E. d'Auzac de Lamartine), Paris, PUF, 1988.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] B. Perret, &#171; Contester le capitalisme ou r&#233;sister &#224; la soci&#233;t&#233; de march&#233; ? &#187;, dans Esprit, n&#176; 260, p. 130, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] J.-L.Laville, Une troisi&#232;me voie pour le travail, Paris, Descl&#233;e de Brouwer, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] R. Vaneigem, Trait&#233; de savoir-vivre &#224; l'usage des jeunes g&#233;n&#233;rations, Paris, Gallimard, 1967, pp. 51-51 et 196.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] . Id., p. 227.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] D. Allan Michaud, L'avenir de la soci&#233;t&#233; alternative. Les id&#233;es 1968-1990&#8230;, Paris, L'Harmattan., 1989, pp. 315 et 321-322.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] B. Hervieu et D. L&#233;ger, Le retour &#224; la nature. Au fond de la for&#234;t&#8230; l'Etat, Paris, Seuil, 1979.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] E. Massart, Paroles de jeunes, rapport au CAJ de l'arrondissement de Verviers, 2007, p. 142, communiqu&#233; par l'auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] L'&#232;re post-fordiste, explique le sociologue E. Castells, se caract&#233;rise dans &#171; une large mesure par un accroissement du processus d&#8216;autogestion ouvri&#232;re indispensable pour obtenir &#224; la fois un maximum de souplesse, de productivit&#233; et de rapidit&#233; dans l'&#233;volution des techniques et l'ajustement de la production &#224; la demande toujours plus vite renouvel&#233;e et divis&#233;e. Il fallait que l'ouvrier associe l'ing&#233;niosit&#233; &#224; la cr&#233;ativit&#233; et qu'&#224; la domination des travailleurs se substitue le libre recours &#224; leurs personnalit&#233;s et &#224; leurs initiatives. Dans cette optique, les travailleurs doivent r&#233;fl&#233;chir aux moyens d'am&#233;liorer et de rationaliser la conception du produit, aux possibles am&#233;liorations des proc&#233;dures et de l'organisation du syst&#232;me. Pour cela ils doivent d&#233;battre entre eux, se concerter, savoir s'exprimer et &#233;couter, &#234;tre pr&#234;ts &#224; se remettre en question et &#224; &#233;voluer continuellement. Tel est le mod&#232;le id&#233;al de l'ouvrier post-fordiste. (Castells, 1999, Fin de mill&#233;naire. L'&#232;re de l'information, vol III, trad. J-P Bardos, Paris, Fayard, p. 55).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] B. Barras, Moutons rebelles, Ardelaine, la fibre d&#233;veloppement local, Editions Repas, Saint Pierreville, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] C. Castoriadis, &#171; Les mouvements des ann&#233;es soixante &#187;, dans C. Castoriadis, C. Lefort, E. Morin, Mai 68 : La br&#232;che suivi de Vingt ans apr&#232;s, Paris, Complexe, 1988, pp, p. 186 et 196.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] C. Castoriadis, &#171; Pouvoir, politique, autonomie &#187;, dans Le monde morcel&#233;, Les carrefours du labyrinthe III, Paris, Seuil, [1988], 1990, pp. 137-171.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Insistance de 68</title>
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		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>

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&lt;p&gt;Source : http://www.journaldumauss.net/spip.... Insistance de 68 Christian Laval I Notre g&#233;n&#233;ration Il n'y a peut-&#234;tre jamais eu de g&#233;n&#233;ration sur le compte de laquelle et &#224; propos de laquelle on a plus menti, d&#233;form&#233;, trafiqu&#233;, que celle de 68. Ce travestissement se fait au nom de l'histoire et des donn&#233;es politiques (&#233;croulement du communisme), au nom aussi du destin de quelques-uns qu'on a sommairement d&#233;sign&#233;s comme les repr&#233;sentants officiels d'une g&#233;n&#233;ration politiquement (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://www.journaldumauss.net/spip.php?article278&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.journaldumauss.net/spip....&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Insistance de 68&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Christian Laval&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I
&lt;p&gt; Notre g&#233;n&#233;ration&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a peut-&#234;tre jamais eu de g&#233;n&#233;ration sur le compte de laquelle et &#224; propos de laquelle on a plus menti, d&#233;form&#233;, trafiqu&#233;, que celle de 68. Ce travestissement se fait au nom de l'histoire et des donn&#233;es politiques (&#233;croulement du communisme), au nom aussi du destin de quelques-uns qu'on a sommairement d&#233;sign&#233;s comme les repr&#233;sentants officiels d'une g&#233;n&#233;ration politiquement vaincue mais culturellement gagnante. Ceux-l&#224;, dont les noms courent sur les l&#232;vres des gens inform&#233;s, seraient les incarnations durables de l'&#233;v&#233;nement, les porteurs de sa m&#233;moire, les d&#233;tenteurs de son sens. Le d&#233;risoire de la chose est trop &#233;vident pour s'y arr&#234;ter. Cette g&#233;n&#233;ration est d&#233;mocrate, elle est tol&#233;rante. On pourrait laisser encore se perp&#233;tuer le mensonge s'il ne concernait que le petit nombre de personnes int&#233;ress&#233;es par l'imposture de ceux-l&#224; qui, par un besoin &#233;trange, prennent sans cesse la pause de qui a v&#233;cu &#8220; les &#233;v&#233;nements de 68&#8221;, de l'int&#233;rieur et au plus profond de leur intimit&#233;. Ces personnalit&#233;s sont de tout temps, de tout lieu. Mais cette g&#233;n&#233;ration n'est pas seulement tol&#233;rante, elle est patiente. Elle a laiss&#233; dire, elle continue de laisser croire. Elle s'est faite souvent silencieuse. Elle sait aussi m&#233;priser, et m&#234;me beaucoup, ceux qui pr&#233;tendent depuis trente ans parler en son nom, faire boutique et profit, gagner en puissance et en visibilit&#233; sur la m&#233;moire de 68, sur le trafic de la m&#233;moire de 68. Mais cette longue patience a un co&#251;t, cette g&#233;n&#233;rosit&#233; a un co&#251;t. Laissant dire, laissant faire, nous avons laiss&#233; confondre patience et repentance, m&#233;pris et humilit&#233;, g&#233;n&#233;rosit&#233; et complaisance. La g&#233;n&#233;ration 68, pour le dire simplement, &#233;tait assez bonne pour endosser la responsabilit&#233; de tous les maux de la soci&#233;t&#233;, pour prendre sur elle tous les torts du monde, pour porter le manteau d'infamie. Laissant dire, cette g&#233;n&#233;ration, devenue tr&#232;s humble, devenue modeste, s'est laiss&#233;e faire, s'est laiss&#233;e interpr&#233;t&#233;e. Prise au pi&#232;ge de son propre mythe, de son h&#233;ro&#239;sme juv&#233;nile de sa sainte puret&#233;, de son sens du sacrifice, de ses r&#234;veries, de ses utopies. Parce qu'elle a r&#234;v&#233;, parce qu'elle a d&#233;lir&#233; parfois sans doute, parce qu'elle a &#233;t&#233; mystique comme l'a dit P&#233;guy &#224; propos d'une autre g&#233;n&#233;ration, parce qu'elle a v&#233;cu un temps l'insurrection comme l'&#233;tat permanent du quotidien, elle devrait r&#233;trospectivement payer, elle devrait se charger du poids de tout ce qui est d&#233;rive, destruction, pourrissement dans une soci&#233;t&#233; qui irait tellement mieux s'il n'y avait pas eu 68. Ce faux historique, nous le payons mais, avec nous, ce sont toutes les g&#233;n&#233;rations apr&#232;s nous qui le payeront.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce serait une s&#233;rieuse d&#233;faillance de notre g&#233;n&#233;ration si nous laissions passer, si nous laissions accroire plus de trois d&#233;cennies plus tard une telle interpr&#233;tation, ce serait un ab&#238;me ouvert aux effets politiques immenses sur les nouvelles g&#233;n&#233;rations, celles de maintenant et de demain, que de laisser dire que tout ce qui se produit de n&#233;faste dans cette soci&#233;t&#233;, tout ce qui s'y effondre est d&#251; &#224; 68, au laxisme, &#224; la permissivit&#233;, &#224; la destruction des tabous et des interdits. Nous laisserions croire que la droite la plus lib&#233;rale et la gauche la plus r&#233;pressive, ou que la droite la plus r&#233;pressive et la gauche la plus lib&#233;rale, ont toutes deux raison quand elles condamnent 68, qu'elles ont raison de vouloir faire table rase de 68, d'en effacer le souvenir, d'en occulter le sens, d'en faire l'origine absolue de tous les maux et de tous les vices. Nous les laisserions exercer leur grande revanche, cette revanche tant attendue depuis plus de trente ans, cette vengeance froide pour tous les coups re&#231;us et surtout pour le ridicule profond qui leur colle au dos depuis plus de trente ans, elles qui courent apr&#232;s un &#233;v&#233;nement qui les a d&#233;class&#233;es et d&#233;mod&#233;es depuis cette date. Oui, nous continuerions &#224; laisser penser que c'est &#224; 68 qu'on doit la d&#233;linquance, l'ins&#233;curit&#233;, le ch&#244;mage, la pr&#233;carit&#233;, la soci&#233;t&#233; du spectacle et de la consommation, et m&#234;me le capitalisme sauvage, enfin tous les malheurs dont sont victimes surtout les plus pauvres et tous les mutil&#233;s de la vie si nous ne nous d&#233;cidions &#224; faire le bilan exact de nos existences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enjeu d&#233;passe notre g&#233;n&#233;ration. Nous pouvons bien savoir que nous n'avons pas &#233;t&#233; ce qu'on dit que nous f&#251;mes, nous n'engageons pas seulement notre g&#233;n&#233;ration quand nous laissons se r&#233;pandre l'id&#233;e que nos vies furent de longues erreurs ch&#232;rement pay&#233;es par tous. Nous pouvons bien savoir, nous sommes nombreux &#224; savoir que nos vies n'auront pas &#233;t&#233; ce qu'on dit qu'elles furent et continuent d'&#234;tre. Nous savons mieux que personne pour avoir v&#233;cu cette histoire, notre histoire, parmi les n&#244;tres, avec les n&#244;tres, et pour &#234;tre de ceux qui n'ont pas trahi leur jeunesse, que nous n'avons jamais &#233;t&#233; ce que les porte-parole autoris&#233;s de 68, ceux qu'il faut bien h&#233;las appeler les exploiteurs de 68, disent que nous avons &#233;t&#233;. Nous savons, et nos vies le prouvent, que nous n'avons pas &#233;t&#233; les profiteurs irresponsables, cyniques et indiff&#233;rents que l'on se complait &#224; stigmatiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qu'on d&#233;signe comme les &#8220; soixante-huitards &#8221; auront au fond laiss&#233; deux images contraires et compl&#233;mentaires. D'abord, jusqu'au d&#233;but des ann&#233;es 80, ce fut le clich&#233; r&#233;actionnaire des &#8220; enrag&#233;s &#8221; : nous &#233;tions des na&#239;fs, des &#233;nerv&#233;s, des d&#233;cervel&#233;s, des hyst&#233;riques, des utopistes dont il fallait toujours se m&#233;fier, du moins si nous &#233;tions de ceux qui n'avaient pas fait une compl&#232;te autocritique publique et d&#233;nonc&#233; la criminalit&#233; fonci&#232;re de nos id&#233;aux juv&#233;niles &#224; la mani&#232;re des soi-disant &#8220; nouveaux philosophes &#8221;. Il est vrai que venant d'un Mesmer, d'un Barre, d'un Guichard ou d'un Pasqua, ou encore d'un Marchais ou d'un S&#233;guy, une telle haine t&#234;tue &#233;tait un hommage &#224; nos jeunesses rebelles et nous l'avons toujours prise ainsi. Elle s'est prolong&#233;e ici ou l&#224;, au Figaro bien s&#251;r et m&#234;me parfois dans l'Humanit&#233;, dans les feuilles de choux paroissiales, dans les &#233;ructations du Front national, et elle a toujours &#233;t&#233; un hommage &#224; nos fid&#233;lit&#233;s. Ce clich&#233; r&#233;actionnaire classique a laiss&#233; place au cours des ann&#233;es 80 &#224; un clich&#233; r&#233;actionnaire moderne. La haine a chang&#233; de style, l'argument est devenu plus subtil, plus pervers, plus retors. La haine, au c&#339;ur de la conception dominante, ce qui constitue &#224; vrai dire l'essence m&#234;me de la conception dominante, s'est comme moul&#233;e sur le capitalisme &#233;chevel&#233; en se donnant un ton r&#233;volutionnaire, en se dotant d'un accent affranchi, en se retournant. Elle a dress&#233; le tableau de &#8220; soixante-huitards &#8221; qui seraient parvenus &#224; contr&#244;ler les armes du pouvoir, embourgeois&#233;s, enrichis, corrompus par le pouvoir sous toutes ses formes et par la qu&#234;te de notori&#233;t&#233;. Elle a d&#233;peint des arrivistes sans scrupules, des gens de r&#233;seaux et de magouilles, des intrigants et des courtisans pr&#234;ts &#224; toutes les contorsions pour assurer leur puissance et leur &#8220; visibilit&#233; &#8221;. Le message au moins &#233;tait clair &#224; l'adresse de ceux qui pouvaient avoir gard&#233; quelque fid&#233;lit&#233; &#224; 68 : &#8220; vous voyez bien que vous &#234;tes rest&#233;s dupes, vieux faux adolescents tromp&#233;s, vous vous rendez compte enfin que vos chefs historiques, vos dirigeants, vos porte-parole sont depuis longtemps devenus comme les autres, que le monde reste le monde et que vos illusions, vos r&#234;ves rancis avec lesquels vous nous avez trop longtemps ennuy&#233;s, sont maintenant dissip&#233;s ; vous voyez bien qu'il n'est qu'un seul monde, celui-l&#224; que vous vous acharnez &#224; d&#233;noncer en vain, ce monde qui est l&#224; pour toujours fait de cette p&#226;te humaine &#233;ternelle que nous ne voulez pas reconna&#238;tre, celle du pouvoir, de l'&#233;go&#239;sme, de la rivalit&#233;, de la concurrence &#8221;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et il est vrai que nous pouvions les voir, sur les &#233;crans, les &#171; retourn&#233;s &#187; discourir sur le monde comme il va, les voir, les nouveaux chefs, les nouveaux rang&#233;s, domestiqu&#233;s, disciplin&#233;s, &#8220; dans la ligne &#8221; comme toujours ? N'illustraient-ils pas &#224; la perfection ce que disaient nos p&#232;res et parfois nos professeurs ? Ne r&#233;alisent-ils pas ces sinistres pr&#233;dictions de ce nous deviendrions quand nous aurions gu&#233;ri de nos jeunesses, ce destin in&#233;luctable qu'ils nous promettaient quand nos quarante ans t&#233;moigneraient contre nos vingt ans. Ne sont-ils pas les incarnations du renoncement que la sagesse du monde annonce aux adolescents rebelles ? Nous sommes nombreux pourtant &#224; n'y pr&#234;ter nulle attention. Nous avons mieux &#224; faire et, s'il nous arrive d'entendre par hasard la voix des transfuges, c'est d'une mani&#232;re qui devrait faire rougir ceux qui se font les donneurs de le&#231;on. Notre g&#233;n&#233;ration n'est pas faite de ces quelques chefs permanents, de ces porte-parole qu'on pr&#233;sente comme les &#8220; anciens soixante-huitards &#8221; et qui ne repr&#233;sentent rien d'autre que leur propre vanit&#233;. Car ceux-l&#224; n'ont rien &#233;t&#233; en 68, ou plut&#244;t ils ont &#233;t&#233; pris dans un mouvement qui les a de toute fa&#231;on d&#233;pass&#233;s. Ils n'en ont pas pris la t&#234;te, encore moins en ont-ils &#233;t&#233; les cerveaux. Car 68 n'a pas eu de chefs, de ma&#238;tres, d'interpr&#232;tes officiels et m&#234;me officieux. Ces chefs suppos&#233;s sont devenus chefs apr&#232;s, et se sont laiss&#233;s traiter comme tels apr&#232;s. Ils sont venus apr&#232;s, ils ont g&#233;r&#233; l'image et le sens apr&#232;s. Ce sont des gens d'apr&#232;s. Mais sur l'instant, quiconque aurait pr&#233;tendu dicter sa loi aux &#233;v&#233;nements aurait &#233;t&#233; imm&#233;diatement regard&#233; comme un imposteur. Quiconque pr&#233;tendrait aujourd'hui avoir jou&#233; personnellement un r&#244;le d&#233;cisif ou m&#234;me seulement important serait un imposteur d'apr&#232;s. 68 est depuis toujours le nom de l'impr&#233;visible et de la d&#233;mocratie radicale. Tous les t&#233;moignages un peu authentiques le disent : pas de chef d'orchestre, pas de complot, pas de secret. Ce fut une irruption soudaine, une &#8220; irruption au sommet &#8221; comme l'a &#233;crit un jour Henri Lefebvre. Et qui pr&#233;tend aujourd'hui avoir ma&#238;tris&#233; l'irruption ? Ce mouvement sans chefs, sans direction, impr&#233;visible et sans programme, a fait d'autant plus peur qu'il sortait du cadre connu de la revendication, de l'opposition, et m&#234;me de la r&#233;volution ? Ce qui explique aussi que nombreux furent ceux qui tent&#232;rent de le faire rentrer &#224; tout prix &#8211; quitte &#224; accentuer sa m&#233;sinterpr&#233;tation- dans les cadres &#233;tablis, d&#233;limit&#233;s et contr&#244;l&#233;s par les organisations qui pr&#233;f&#233;r&#232;rent le bien connu &#224; l'imma&#238;trisable. 68 est le nom de ce qui un jour a fait peur et qu'il a fallu ma&#238;triser en le remisant dans le folklorique, l'anecdotique ou le bien connu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mouvement, et c'est sa force quasi mythologique, est rest&#233; ouvert aux interpr&#233;tations. Il est rest&#233; aussi disponible aux r&#233;cup&#233;rations, aux trafics et aux &#233;dulcorations. C'est sa grande faiblesse politique. Quand il a cess&#233; de repr&#233;senter la &#8220; r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale &#8221;de la r&#233;volution communiste &#224; venir, qu'est-il rest&#233; de lui ? Peut-&#234;tre seulement l'image confuse de l'aspiration des jeunes &#224; vivre mieux, &#224; vivre libres, &#224; faire la f&#234;te, &#224; &#233;couter des radios que l'on voulait libres, &#224; lire un journal qui, tous les matins, leur dirait combien ils sont merveilleux et combien ils ont &#233;t&#233; depuis le printemps 68 l'incarnation de l'avenir, combien ils ont eu raison de se r&#233;volter hier et combien le monde est &#224; eux aujourd'hui, combien ils sont heureux de vivre dans ce bel Occident dont ils sont les beaux enfants&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le narcissisme a englu&#233; la port&#233;e politique dans un contentement st&#233;rile qui s'est r&#233;sum&#233; &#224; cette petite id&#233;e : &#8220; 68 a gagn&#233; &#8221;. D'o&#249; l'on pouvait d&#233;duire qu'il fallait s'y faire, s'adapter &#224; un monde qui &#233;tait le fruit d'une victoire et accepter que les &#171; repr&#233;sentants &#187; de 68 parlent de cette victoire avec assurance et fatuit&#233;, puisque la culture &#233;tait conquise, puisque les moeurs &#233;taient r&#233;volutionn&#233;es, puisque la presse et la litt&#233;rature &#233;taient quasi lib&#233;r&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troc fabuleux quand on y pense quarante ans plus tard. Que s'est-il donc &#233;chang&#233; l&#224; ? On a conc&#233;d&#233; &#224; cette g&#233;n&#233;ration la culture, une fraction plut&#244;t de la culture, la moins rentable, une petite part de la musique, du cin&#233;ma, du th&#233;&#226;tre on nous a m&#234;me laiss&#233; une place, certes un peu marginale et folklorique, dans la politique puisqu'il faut bien que dans la d&#233;mocratie de march&#233; toutes les opinions aient leur place. Mais les dominants, les vrais, les bonnes vieilles dynasties fran&#231;aise de l'Etat et de l'Argent, n'ont consenti &#224; ce partage que si elles gardaient &#233;videmment l'essentiel, la divine Administration et la force de frappe de l'Entreprise. Troc extraordinaire puisque, nous c&#233;dant une mince part de la culture et tout ce qu'il fallait de supports &#224; la propagande modernisatrice, nous avons pu servir &#224; quelque chose, &#234;tre enfin et malgr&#233; nous utiles &#224; l'&#233;conomie capitaliste, aux fabuleux gains de productivit&#233;, par nos discours et nos valeurs, &#8220; en lib&#233;rant les &#233;nergies &#8221;, en d&#233;barrassant les entreprises de leurs vieux contrema&#238;tres ringards pour les remplacer pour les souriants DRH, en aidant en somme au &#8220; changement social &#8221; et au &#8220; d&#233;blocage de la soci&#233;t&#233; &#8221;. De sorte que le plus beau fruit de 68 a pu sembler n'avoir jamais &#233;t&#233; que cette contre-r&#233;volution rampante qui, d'une fa&#231;on fort subtile, a assoupli et &#8220; flexibilis&#233; &#8221; le capitalisme antique. Dix ans &#224; peine &#233;taient pass&#233;s que des pr&#233;curseurs proclamaient d&#233;j&#224; que cette fausse r&#233;volution n'avait jamais &#233;t&#233; que l'irruption de la modernit&#233; am&#233;ricaine dans la vieille France trop longtemps arrim&#233;e &#224; l'Ancien R&#233;gime, que notre g&#233;n&#233;ration avait &#233;t&#233; bien dup&#233;e en apportant son efficace concours &#224; la &#8220; modernisation &#8221; g&#233;n&#233;rale des rapports humains. Dix ans &#224; peine &#233;taient pass&#233;s que 68 sonnait d&#233;j&#224; comme cette entr&#233;e dans une modernit&#233; qui b&#233;n&#233;ficierait d'abord &#224; ces classes qui s'&#233;taient farouchement oppos&#233;es &#224; 68 (dont quelques-uns de leurs repr&#233;sentants avaient path&#233;tiquement manifest&#233; aux Champs-&#201;lys&#233;es pour tenter de sauver le vieux monde &#233;branl&#233;). Dix ans apr&#232;s, nous &#233;tions d&#233;peints comme ces enfants de la consommation et de la scolarisation de masse, plac&#233;s &#224; l'avant-garde non point du prol&#233;tariat comme nous l'avions imagin&#233;, mais de ces &#8220; nouvelles classes moyennes salari&#233;es &#8221; partant &#224; l'assaut de la prosp&#233;rit&#233; et de la civilisation des loisirs. C'est ainsi qu' ayant voulu malgr&#233; nous r&#233;p&#233;ter deux fois l'histoire, nous aurions donn&#233; t&#234;te baiss&#233;e dans la farce, n'y manquant m&#234;me pas le martyrologe r&#233;volutionnaire. Mais la farce avait sa vraie figure, sa puissance sociologique, sa port&#233;e politique. Derri&#232;re les masques fig&#233;es de L&#233;nine, de Trotsky, de Mao, il y avait aussi le vrai projet de qui ne d&#233;siraient rien tant que la libert&#233; des moeurs, la d&#233;molition des institutions, des interdits, la libre circulation et la libre concurrence des id&#233;es et des d&#233;sirs. En un mot, un &#171; lib&#233;ralisme tr&#232;s avanc&#233; &#187;. Giscard aurait &#233;t&#233;, selon cette interpr&#233;tation, le v&#233;ritable repr&#233;sentant de 68, celui qui en aurait r&#233;alis&#233; avec le plus de consistance le message lib&#233;rateur authentique. Oui, Giscard ! 68 devenait le premier acte du triomphe du lib&#233;ralisme dans tous les domaines, dans celui de la presse comme dans celui des m&#339;urs. De sorte encore que beaucoup de ceux qui eurent vocation de faire des journaux et beaucoup de ceux qui eurent partie li&#233;e avec l'&#233;conomie de la presse et des m&#233;dias en g&#233;n&#233;ral, beaucoup de ceux qui s'engag&#232;rent dans la publicit&#233;, dans la communication, dans la grande et libre circulation des id&#233;e, n'eurent de cesse de r&#233;pandre la bonne nouvelle de la lib&#233;ration ( le mot m&#234;me devenant le titre de ce journal embl&#233;matique qui allait chaque matin rappeler l'&#233;vangile des vainqueurs de 68, de ceux qui se disant vaincus &#233;taient en r&#233;alit&#233; les vrais vainqueurs), ce dont certains d'entre nous, il faut l'avouer, finirent par se persuader tant l'id&#233;e avait des vertus consolatrices. Quelle consolation de se dire que nous n'avions pas v&#233;cu notre jeunesse pour rien, que nos belles ann&#233;es n'avaient pas &#233;t&#233; gaspill&#233;es et dispens&#233;es en f&#234;tes et en luttes inutiles, que ces belles amours et ces beaux combats dont nous sommes sans doute parfois nostalgiques, que nos joies, nos f&#234;tes, nos grandes id&#233;es nocturnes avaient eu un sens, qu'elles avaient eu des cons&#233;quences, qu'elles avaient irradi&#233; dans toute la soci&#233;t&#233;, embelli la vie, am&#233;lior&#233; les institutions, etc. Ainsi, selon les significations positives que l'on s'est plu &#224; en donner longtemps, la libert&#233; avait partout gagn&#233;, l'individu &#233;tait devenu toujours plus autonome, toujours plus &#8220; lui-m&#234;me &#8221;, toujours plus l'&#234;tre id&#233;al du choix et du d&#233;sir. L'individu, qui avait en quelque sorte 68 pour origine absolue, s'&#233;tait rendu supr&#234;mement frivole et disponible &#224; toutes les aventures lesquelles &#233;taient, filiation avec les frissons de Mai oblige, &#8220; au coin de la rue &#8221;. Le risque pouvait alors devenir la valeur sup&#233;rieure, le mode de vie le plus souhaitable, la fa&#231;on la plus intense de vivre son existence. Si les adolescents avaient voulu tout casser et faire s&#233;cession au grand dam des anciens, il ne s'agissait plus que de palpiter, de vibrer, de &#171; larguer les amarres &#187;. La vie devenait navigation solitaire au milieu des orages loin des anciens parapets. Sans statuts, sans contraintes, sans filets. Le grand id&#233;al du rimbaldo-capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce triomphe de 68, dans la parousie du lib&#233;ralisme avanc&#233; bient&#244;t relay&#233;e par le n&#233;o-lib&#233;ralisme, sonnait mal aux oreilles de certains parmi nous, de tous ceux surtout qui trouvaient que la &#8220; bonne nouvelle &#8221; de la lib&#233;ration avait un go&#251;t bien acide tant elle d&#233;viait de ce que nous avions cru faire, tant elle ressemblait peu aux choix, qui pr&#233;cis&#233;ment n'en &#233;taient pas, aux obligations plut&#244;t et aux devoirs qui nous avaient guid&#233;s et amen&#233;s l&#224; o&#249; nous en &#233;tions dans la vie r&#233;elle telle que nous la menions. Nous ne nous reconnaissions gu&#232;re dans cette bonne soci&#233;t&#233; nouvelle dont le journal qui pr&#233;tendait s'adresser &#224; nous et nous repr&#233;senter donnait tous les matins les &#233;chos, les rumeurs et les &#233;clats. Nous ne v&#238;mes d'ailleurs bient&#244;t plus dans ce journal que la d&#233;formation, quand ce ne fut la trahison, de ce en quoi nous avions eu foi, de ce sur quoi nous avions fond&#233; nos existences, sans toutefois renoncer d&#233;finitivement &#224; nous infliger de temps &#224; autre un bref mais d&#233;plaisant rappel. Mais ce d&#233;go&#251;t n'&#233;tait jamais que l'exutoire d'un sentiment plus confus. Nos &#233;lans s'&#233;moussaient. Les amiti&#233;s s'aga&#231;aient, les fid&#233;lit&#233;s se d&#233;nouaient, les amours s'effilochaient. La grande communaut&#233; invisible qu'un moment d'histoire avait constitu&#233;e se dispersait. Certains n'y surv&#233;curent pas. Parmi notre g&#233;n&#233;ration, de grands dons, de superbes &#233;nergies, de merveilleuses joies d&#233;clin&#232;rent. Il y eut des morts. Pour les autres, survivant, il en fallait peu, des riens, un mot ici, une nuance l&#224;, pour que le lien se d&#233;f&#238;t, pour que le diff&#233;rend s'install&#226;t. Des constellations disparurent, des d&#233;marcations eurent raison de vieilles amiti&#233;s d'adolescence. Personne ne comprenait tr&#232;s bien le pourquoi de ces distances, de ces discordes, personne ne saisissait pourquoi cette g&#233;n&#233;ration se fragmentait, se divisait contre elle-m&#234;me, du moins jusqu'au milieu des ann&#233;es1990, jusqu'&#224; d&#233;cembre 1995, moment crucial o&#249; le principe de la division apparut alors beaucoup plus clairement, plus de quinze ans apr&#232;s le commencement du partage. C'est plus tard, apr&#232;s coup, que se r&#233;v&#233;la la disjonction des devenirs possibles de notre g&#233;n&#233;ration, coupure qui avait commenc&#233; en silence, sans que personne n'en ait eu vraiment conscience. C'est avec ce second &#233;v&#233;nement, avec 95, qui ne ressemblait ext&#233;rieurement pas du tout &#224; 68, que notre g&#233;n&#233;ration fit appara&#238;tre sans doute possible ses lignes de fracture qu'elle avait tues jusque-l&#224; par fid&#233;lit&#233;, par nostalgie ou par l&#226;chet&#233;. C'est &#224; ce moment-l&#224; que notre g&#233;n&#233;ration se montra comme ce qu'elle &#233;tait devenue : une fausse collectivit&#233;, une communaut&#233; illusoire, une g&#233;n&#233;ration fant&#244;me. Et c'est en cet instant de l'histoire sociale et politique que notre g&#233;n&#233;ration s'est ouvertement bris&#233;e en ces deux parties inconciliables qui avaient depuis longtemps foment&#233; chacune leur voie, leur style, leur morale. C'est en ce point que notre g&#233;n&#233;ration est devenue un simple nom, un label pratique, une cat&#233;gorie d'universit&#233;, voire une simple indication d&#233;mographique, c'est l&#224; qu'on a pu vraiment saisir que depuis longtemps d&#233;j&#224; elle avait cess&#233; de signifier politiquement, qu'&#224; l'exception de certains nostalgiques arrim&#233;s &#224; leur jeunesse disparue, elle n'&#233;tait plus sur la sc&#232;ne publique qu'un argument publicitaire. Notre g&#233;n&#233;ration, ce que nous avons cru peut-&#234;tre qu'elle avait &#233;t&#233;, &#233;tait morte comme telle, oppos&#233;e &#224; elle-m&#234;me et dispers&#233;e. Et cette sorte de fracture, comme on a pu s'en rendre compte peu &#224; peu, n'avait pas seulement concern&#233; les destins sociaux et culturels, elle avait atteint en son centre l'identit&#233; symbolique de la gauche, elle l'avait d&#233;truite au point que la gauche s'&#233;tait transform&#233;e, sans que ses responsables ne s'en aper&#231;ussent, en un grand vide. Cette d&#233;composition symbolique de la gauche a sans doute plus d'une cause. Mais l'une d'elle, non des moindres, est de n'avoir jamais pris au s&#233;rieux le sens de 68 et les cons&#233;quences de cette d&#233;faite dans les d&#233;cennies suivantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fracture qui a cass&#233; d'abord notre g&#233;n&#233;ration puis a contribu&#233; &#224; d&#233;faire la gauche tout enti&#232;re s&#233;pare les vainqueurs des vaincus, ou plus exactement ceux qui se sont crus les vainqueurs et ceux qui se vivent toujours comme les vaincus. Affaire de style, de choix, de morale. Disposition sans mots &#224; aller dans un sens ou dans l'autre. Il y a ceux pour qui les &#233;v&#233;nements de 68 ont &#233;t&#233; comme l'entr&#233;e dans un monde qu'il fallait am&#233;nager pour eux. Qui &#233;tait fait pour eux, pour leurs d&#233;sirs, leurs envies. Vaste espace d'expression, de r&#233;alisation, de lib&#233;ration d'eux-m&#234;mes. Monde fait exactement &#224; la mesure de leur d&#233;sir de puissance et de leur app&#233;tit de &#8220; r&#233;ussite &#8221;, ou plut&#244;t monde qu'ils avaient cru fait pour eux, qu'ils ont m&#234;me cru dominer, dont ils ont pens&#233; devenir les ma&#238;tres. Faut-il dire que les vainqueurs de ce genre sont les vaincus r&#233;els, des vaincus qui s'ignorent tant &#8220; r&#233;ussir &#8221; de cette fa&#231;on, ce qu'ils appellent &#8220; r&#233;ussir &#8221;, suppose adaptation, conformit&#233;, souplesse. Les vainqueurs sont les natures habiles &#224; la manoeuvre, les gens &#224; l'aise, d'une aisance de qui va partout et parle la langue de tout le monde. Les vainqueurs parmi nous, disons-le, ce sont ceux qui, du gauchisme ont retenu une formidable le&#231;on d'aisance et de m&#233;pris, qui ont compris en cyniques et plus vite que d'autres, combien la &#8220; culture bourgeoise &#8221; &#233;tait une foutaise, que la bourgeoisie la plus vraie, celle de l'argent et du pouvoir, n'avait rien de cultiv&#233;e, qu'elle n'avait pour toute culture que celle des chroniques inform&#233;es des magazines dans lesquelles elle s'admire et se conforme. Les cyniques ont compris qu'il y avait de belles parts &#224; prendre sur le march&#233; des id&#233;es, de l'art, de la morale, de la posture philosophique. Ils ont vite saisi que la bourgeoisie prise en masse - de laquelle il faut excepter quelques rares sp&#233;cimens - &#233;tait une classe avide d'id&#233;es simples, d'histoires faciles et d'audaces contr&#244;l&#233;es. Masse r&#233;unie de cadres et de poss&#233;dants &#224; la direction des affaires s&#233;rieuses, elle n'a pas de temps &#224; perdre &#224; l'&#233;tude et demande surtout d &#234;tre stimul&#233;e sans &#234;tre g&#234;n&#233;e. Elle veut donc ses artistes et ses penseurs &#8220; courageux &#8221; mais convenables. Pour ce genre de fonction, une bonne formation marxiste dans la jeunesse d'un bon fils de famille ne nuit gu&#232;re. Elle est m&#234;me recommand&#233;e. Une telle &#233;ducation aide &#224; comprendre sans phrases que si le temps de l'accumulation et de la conservation permettait hier les loisirs de m&#233;ditation et les lenteurs de conversation, le temps de la finance et de la gestion ne permet plus que les consommations h&#226;tives de produits sommaires. Certains parmi nous, aid&#233;s par une certaine qualit&#233; pr&#233;form&#233;e, ont senti la p&#233;riode nouvelle et les chances qu'elle leur offrait de devenir les faire valoir distrayants mais apparemment profonds de la grande classe des affaires, laquelle pr&#234;te &#224; tirer les &#8220; enseignements &#8221; de 68, voulait incarner contre la vieille garde r&#233;actionnaire gaullo-p&#233;tainiste, le monde d&#233;complex&#233; de la communication g&#233;n&#233;ralis&#233;e et de l'anti-tabou total. Ce fut donc le tournant Giscard, le bel &#226;ge de la d&#233;contraction dans les moeurs et de la d&#233;construction dans les id&#233;aux. La nouvelle grande classe hybride de bourgeois rentiers et salari&#233;s voul&#251;t donc faire jeune, vendre et acheter jeune, s'habiller et penser jeune, vivre contin&#251;ment jeune du berceau &#224; la tombe. Elle entendit intr&#233;pidement lib&#233;rer la parole, puisque c'&#233;tait ce qu'elle avait retenu de 68, et faire de la communication de masse l'universel ciment de la soci&#233;t&#233; ouverte et transparente. La &#8220; prise de parole &#8221; n'&#233;tait plus l'&#233;v&#233;nement rompant l'oppression quotidienne, elle devenait le r&#233;gime ordinaire de r&#233;gulation des relations humaines. Elle n'&#233;tait plus l'av&#232;nement public d'une v&#233;rit&#233; refoul&#233;e mais le mode d'animation d'une soci&#233;t&#233; faisant de la parole individuelle la langue de tous et de celle-ci un chaos d'intimit&#233;s plus ou moins sordides et d'exp&#233;riences plus ou moins absurdes. Il suffisait au fond de transformer d'anciens r&#233;volutionnaires en nouveaux administrateurs de la communication sociale pour que la religion de la parole sans limites p&#251;t s'&#233;tablir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arriv&#233;e de la gauche au pouvoir acheva la mutation en supprimant les derniers scrupules. Ralliant le parti moderne sans avoir l'air de trahir les anciennes promesses, celles que l'on s'&#233;tait faites &#224; soi-m&#234;me, il devenait louable de renier tranquillement sa jeunesse avec le sens du devoir accompli. On pouvait m&#234;me avec bonne conscience chanter victoire &#224; chaque recul &#233;lectoral des communistes, &#224; chaque abandon gouvernemental des objectifs sociaux, &#224; chaque virage droitier du programme &#233;conomique de la gauche. Le vrai r&#233;volutionnaire n'est-il pas au fond celui qui a l'immense courage de rompre avec le &#8220; vieux monde &#8221; ? N'est-il pas celui qui sait se &#8220; lib&#233;rer &#8221; des utopies et m&#234;me tourner le dos &#224; la classe des prol&#233;taires ? La lib&#233;ration changea de sens et le journal du m&#234;me nom figura le reniement en clamant que la crise &#233;tait bien belle quand elle mettait &#224; bas les derniers remparts qui abritaient encore les prol&#233;taires du grand souffle de la libert&#233; &#233;conomique. L'&#232;re de Mitterrand commen&#231;ait &#224; peine qu'on voyait s'inverser toutes les significations et tous les engagements : progr&#232;s voulait dire r&#233;gression, socialisme finance et d&#233;mocratie corruption. Les vainqueurs, ceux qui se croyaient les vainqueurs, sign&#232;rent alors de bon c&#339;ur le contrat de ralliement &#224; la soci&#233;t&#233; ouverte, transparente, lib&#233;rale qui s'offrait devant eux comme le champ de r&#233;alisation de leurs promesses de toujours faire le bien et de dire toute la v&#233;rit&#233;. Le grand ralliement avait son mot d'ordre &#8220; modernisation &#8221;, son levier &#8220; libert&#233; des m&#233;dias &#8221;, son principe &#8220; plus de tabous &#8221;. Ce fut alors que se r&#233;pandit l'id&#233;e que 68 avait gagn&#233;, que 68 avait triomph&#233; des archa&#239;smes, que 68 se r&#233;alisait dans les m&#233;dias lib&#233;r&#233;s et les moeurs affranchies. Les vainqueurs, en ces commencements de l'&#233;poque mitterrandienne, peut-&#234;tre l'une des pires qu'aient connue les classes populaires depuis longtemps, se convainquirent que leur part n'&#233;tait pas mince dans cette heureuse modernit&#233; et qu'en cons&#233;quence ils avaient sans doute m&#233;rit&#233; places en vue et nutriments divers au grand banquet de la soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e. Quant &#224; la critique, ils se dirent qu'elle &#233;tait un pur &#8220; ressentiment &#8221; puisqu'ils avaient lu Nietzsche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;68 n'avait ainsi &#233;t&#233; qu'une grande promesse d'avenir, une sorte de mise &#224; l'heure de la France, une mise en conformit&#233; avec le capitalisme nouveau, de sorte que certains qui, en leur jeunesse, avaient &#233;t&#233; gauchistes, barth&#233;siens, foucaldiens, situationnistes pouvaient se muer en publicitaires ou bien en conseillers du patronat fran&#231;ais, sans avoir une seule seconde l'impression d'avoir ralli&#233; l'ennemi, notion qui, d'ailleurs, semblait avoir perdu tout sens dans ce nouvel univers qui se voulait avant tout pacifi&#233; et uni, qui avait refoul&#233; toute id&#233;e de conflit des classes, notion qui avait naturellement cess&#233; de valoir dans les cat&#233;gories des vainqueurs absolus et d&#233;finitifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que 68 f&#251;t une victoire est donc une proposition fondamentale. Elle a constitu&#233; la ligne de d&#233;marcation la plus nette entre les deux camps invisibles et irr&#233;conciliables qui composent notre g&#233;n&#233;ration. Car le terme m&#234;me de &#8220; g&#233;n&#233;ration 68&#8221; est devenu un produit fallacieux de la publicit&#233;, un drapeau exploit&#233; jusqu'&#224; la trame par les militants de la d&#233;mocratie et du march&#233;. C'est cette formule-l&#224; qui montre le mieux que notre g&#233;n&#233;ration est historiquement bris&#233;e, finie comme telle, radicalement inexistante comme r&#233;alit&#233; politique significative et comme tissu consistant d'amiti&#233;s r&#233;elles. Divis&#233;e entre vainqueurs et vaincus, entre ceux qui se croient les vainqueurs et ceux qui se savent les vaincus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On a souvent &#233;crit que 68 avait gagn&#233; mais c'&#233;tait pour mieux critiquer &#8220; l'h&#233;ritage &#8221;. Ce n'est l&#224; qu'une v&#233;rit&#233; bien partielle, une demi-v&#233;rit&#233;, une apparence de v&#233;rit&#233;. Ce qui a gagn&#233; n'est pas 68, mais l'exploitation de 68 et, surtout la haine de 68. C'est un anti-68 qui a gagn&#233;. Et quand les vainqueurs croient avoir gagn&#233;, quand ils croient avoir vaincu, c'est encore une illusion. Car ceux qui se pr&#233;sentent comme les vainqueurs de 68 sont de faux vainqueurs. Proclamer que 68 a gagn&#233;, c'est se tromper sur 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est une autre mani&#232;re de penser 68, dans les actes et dans les vies de ceux qui ont &#233;t&#233; fid&#232;les &#224; 68. Une mani&#232;re tout oppos&#233;e aux grands r&#233;cits des t&#233;moins officiels. Cette autre fa&#231;on de penser 68 n'est pas &#233;crite au grand livre des vainqueurs, elle s'inscrit plus discr&#232;tement dans les marges et dans les notes de bas de page de l'histoire : dans les existences fid&#232;les &#224; 68. Enjeu majeur. Les vainqueurs sont surtout des gagnants de la m&#233;moire. Ils ont voulu resserrer 68 dans un printemps sympathique, oubliant les ondes provoqu&#233;es, apr&#232;s, et parfois, longtemps apr&#232;s, dans toutes les vies transform&#233;es. Car 68 n'est rien d'autre que les vies marqu&#233;es par ce qui s'est d&#233;cid&#233; en 68. C'est dans cet enjeu vital que se d&#233;termine aujourd'hui et comme &#224; rebours le sens de 68, partant, le sens des vies qui se sont d&#233;cid&#233;es en 68. Laisser aux vainqueurs le contr&#244;le de la m&#233;moire serait &#224; la fois trahir ce qui est arriv&#233; et trahir tous ceux qui en ont &#233;t&#233; marqu&#233;s &#224; vie. C'est pourquoi il importe de ne pas se laisser d&#233;poss&#233;der de l'&#233;v&#233;nement qui a d&#233;cid&#233; de notre vie. Il importe, oui, de ne pas laisser dire aux vainqueurs ce que fut notre g&#233;n&#233;ration, ce qu'elle a fait, ce qu'elle a esp&#233;r&#233;, ce qu'elle a r&#233;ussi et ce qu'elle a rat&#233;. Ce serait comme nous suicider historiquement, ce serait laisser derri&#232;re nous inentam&#233; le r&#232;gne des menteurs.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;strong&gt; II
&lt;p&gt; Notre d&#233;faite&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D'&#234;tre ainsi les vaincus, les politiquement vaincus, nous l'avons, du moins certains d'entre nous, assum&#233; &#224; notre fa&#231;on, nous l'avons m&#234;me revendiqu&#233; souvent. Contrairement &#224; la th&#232;se qui veut que l'existence d&#233;termine la conscience, ce ne sont pas nos vies qui ont d&#233;termin&#233; cette conscience de la d&#233;faite, c'est notre choix, ou plut&#244;t toute notre histoire qui nous a conduits &#224; &#234;tre d'un camp plut&#244;t que d'un autre. C'est le fait d'aller dans le sens de la d&#233;faite plut&#244;t que dans celui de a victoire qui a d&#233;cid&#233; de notre existence et de son sens. Car, &#224; bien y regarder, et en consid&#233;rant tous ceux qui ont pris l'autre chemin, qui nous aurait emp&#234;ch&#233; de faire de la communication, de la publicit&#233;, des romans faciles, du journalisme de sensation ? Nous avions les atouts, les talents. Nous n'en avions pas le go&#251;t. Plus d'un qui a partag&#233; notre jeunesse a &#8220; r&#233;ussi &#8221; &#224; se hisser dans la vie, tant le militantisme a souvent d&#233;velopp&#233; les qualit&#233;s de bagout et de man&#339;uvre si n&#233;cessaires pour parvenir dans ces mondes de &#171; r&#233;ussite &#187;. L'obsc&#233;nit&#233; de ces mondes a souvent suffi &#224; nous en &#233;carter. La r&#233;pulsion quasi-instinctive que nous avons ressentie et que nous ressentons encore pour l'exploitation des talents que certains avaient r&#233;v&#233;l&#233;s apr&#232;s 68, le d&#233;go&#251;t pour ces vies trahies que l'on dit r&#233;ussies est telle que nous n'avons jamais eu vraiment d'excuse pour ceux qui n'ont pas &#233;t&#233; r&#233;vuls&#233;s par l'exercice des fonctions les plus serviles que r&#233;serve cette soci&#233;t&#233; &#224; ceux qui choisissent de s'y conformer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre morale, aussi paradoxale qu'elle puisse para&#238;tre &#224; ceux qui n'ont pas connu cette histoire, a consist&#233; &#224; nous mettre du c&#244;t&#233; des vaincus, sans honte et m&#234;me avec une certaine fiert&#233; non pas d'&#234;tre vaincus mais de ne pas &#234;tre parmi les vainqueurs satisfaits. Tel fut le point de bifurcation. Ce pas n'&#233;tait pas la suite d'une suite d'une d&#233;cision r&#233;fl&#233;chie, elle r&#233;sultait souvent d'une paresse, d'un refus poli ou d'un &#233;chec qui nous ont &#233;pargn&#233; d'acc&#233;der &#224; quelque fonction avantageuse. Tout s'est ainsi pass&#233; dans une certaine obscurit&#233;, une demi-conscience, selon des voies un peu myst&#233;rieuses, comme s'il s'&#233;tait agi d'une distillation progressive s&#233;parant les vainqueurs et les vaincus, ceux qui ont accept&#233; le monde et ceux qui ont continu&#233; de le refuser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le mot m&#234;me de choix dit bien mal ce dont il s'agit. Choisir, c'est accepter ou refuser ce qui arrive par une certaine disposition int&#233;rieure. C'est par elle que certains se sont retrouv&#233;s du c&#244;t&#233; des vaincus et d'autres du c&#244;t&#233; des vainqueurs. S'il y a quelque chose que l'on peut appeler &#8220; g&#233;n&#233;ration 68 &#8221;, si un ph&#233;nom&#232;ne de ce genre existe, il est bien dans cette s&#233;paration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit donc d'examiner ce que fut la d&#233;faite que certains d'entre nous ont assum&#233;e, ont choisi d'assumer sans que jamais n'ait &#233;t&#233; prise une &#171; d&#233;cision &#187; consciente en ce sens. Au fil des ann&#233;es, il nous a fallu faire des choix, de ces petits choix qui n'avaient l'air de rien et qui engageaient tout : &#233;tudes, carri&#232;res, quartiers, unions, famille, et avec cela, go&#251;ts, loisirs, relations, milieux, id&#233;es. Les tentations d'une vie &#171; adulte &#187;, les petits pas dans &#171; l'installation &#187;, les d&#233;sarrois politiques : tout semblait prescrire de se replier sur ce que certains cyniques appelaient des &#8220; objectifs de r&#233;alisation personnelle &#8221; et des &#8220; modes d'accomplissement de son potentiel individuel &#8221;. Toute une partie de notre g&#233;n&#233;ration a recul&#233; sous la force des circonstances et sous le poids des &#171; philosophies nouvelles &#187; qui faisaient des utopies et m&#234;me de la seule id&#233;e du progr&#232;s social des r&#234;veries absurdes et dangereuses. Durant les vides et glaciales ann&#233;es 80, la politique devint si m&#233;diocre et si corrompue que s'en soucier encore revenait &#224; se salir. Amours, enfants, nouvelles &#233;tudes, livres, voyages : ces ann&#233;es furent souvent pleines de recommencements pour tous ceux qui en avaient la ressource, elles furent souvent des renaissances, des secondes jeunesses tardives dans le climat chang&#233;. Certains, il est vrai, n'y surv&#233;curent pas. Trop marqu&#233;s, ils sont morts de n'avoir pu rena&#238;tre &#224; une autre vie. Trop inadapt&#233;s au cours nouveau, ou s'y adaptant de fa&#231;on d&#233;sesp&#233;r&#233;e &#8211; par la drogue par exemple-, ils disparurent presque logiquement. Ces ann&#233;es furent donc emplies de bonheurs et de malheurs qui avaient en commun d'&#234;tre des bonheurs et des malheurs priv&#233;s. Elles furent pleines d'&#233;v&#233;nements de vie priv&#233;e, mais elles furent vides collectivement, peu &#224; peu coup&#233;es de tout id&#233;al commun. Ces ann&#233;es furent presque partout celles des frilosit&#233;s et des frivolit&#233;s, du cauteleux bureaucratique et du scandaleux financier. Le renoncement et le s&#233;rieux furent partout mis &#224; l'ordre du jour. Le refus du r&#234;ve et le r&#233;alisme d'adaptation furent &#233;rig&#233;s en dogmes politiques. Les &#233;crivains de l'ordre moral prirent leur revanche. Les malins connurent leur heure de gloire. La gauche, ou plut&#244;t ce qui continuait &#224; s'appeler ainsi malgr&#233; les d&#233;saveux r&#233;p&#233;t&#233;s du &#171; peuple de gauche &#187;, devint de plus en plus r&#233;actionnaire et de plus en plus moderne. On convint alors, en apart&#233;, que le socialisme &#233;tait devenu une id&#233;e morte en Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout nous poussait, surtout la victoire de Mitterrand, &#224; devenir en masse les vrais vainqueurs et &#224; prendre notre revanche comme les gourmands qui pensaient avoir m&#233;rit&#233; une belle part taill&#233;e dans le gros g&#226;teau du pouvoir fra&#238;chement conquis. Tout semblait conduire &#224; nous faire accepter comme vrai le monde qui nous entourait, le monde r&#233;el qui offrait toutes sortes d'opportunit&#233;s avantageuses pour qui du moins aurait le talent de les exploiter. Tous, nous &#233;tions convi&#233;s &#224; passer du c&#244;t&#233; de ceux qui sont aux meilleures places du grand banquet de la soci&#233;t&#233;. Nous n'y avons pas tous &#233;t&#233;, loin de l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un peu comme si nous avions d&#251; vivre enferm&#233;s pendant ces ann&#233;es-l&#224;, nous qui avions plut&#244;t le go&#251;t pour les aventures et les &#233;pop&#233;es, nous qui nous pensions pr&#233;destin&#233;s pour les ruptures et les bonheurs puissants. C'est comme s'il nous avait fallu renoncer &#224; voir au loin, et, en renon&#231;ant &#224; cette facult&#233; de projection, comme si nous ne pouvions plus exister pleinement et parler vraiment, exil&#233;s dans un continuel pr&#233;sent. Et ceci parce que nous avons constitu&#233; une g&#233;n&#233;ration tr&#232;s intens&#233;ment, tr&#232;s compl&#232;tement politique comme on n'en a pas vu depuis et telle qu'on n'en verra peut-&#234;tre pas de sit&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nous avions &#233;t&#233; &#233;duqu&#233;s par la politique et voil&#224; qu'elle s'&#233;tait soudain d&#233;rob&#233;e. Nous sommes donc rest&#233;s suspendus, &#171; en l'air &#187;, priv&#233;s de notre sol. De la politique vraie, il ne fallait plus &#234;tre question, il ne fallait plus rien en attendre. Toute esp&#233;rance &#233;tait soudain comme abolie. Une sorte d'orthodoxie molle envahit la place et enlisa la critique. De faux rebelles commenc&#232;rent &#224; d&#233;filer sur les &#233;crans et dans les librairies. Le seul tabou, le grand tabou portait d&#233;sormais sur la possibilit&#233; d'une &#233;galit&#233; parmi les hommes, et sur une fin imaginable du capitalisme. La politique &#233;tait morte et laissait le champ &#224; la colonisation g&#233;n&#233;rale des int&#233;r&#234;ts particuliers comme &#224; la gestion mon&#233;taire de l'injustice. La politique abolie, tout &#233;tait donn&#233; comme impossible historiquement, sauf l'&#233;ternel pr&#233;sent &#224; perp&#233;tuer : le journalisme de sensation et d'optimisme chantait la libert&#233; de dire &#224; peu pr&#232;s n'importe quoi, mais surtout l'air du temps ; le commerce exultait en pr&#233;vision des profits colossaux de l'&#233;conomie int&#233;grale de march&#233; ; les vieux tenants de la puissance d'&#201;tat se prenaient pour des &#8220; pilotes &#8221; d'une soci&#233;t&#233; con&#231;ue comme une entreprise. La politique abolie, il ne restait que des individus priv&#233;s. Priv&#233;s surtout d'esp&#233;rance, de sens, d'action. Enferm&#233;s dans leurs pr&#233;f&#233;rences priv&#233;es, leurs racines communautaires, leurs nostalgies rances, leurs vieilles querelles de famille et de voisinage. La politique abolie, la b&#234;tise s'&#233;tendit par les voies de la communication de masse. Argent et stupidit&#233; brutale de la modernit&#233; se mirent &#224; r&#233;gner universellement. La politique abolie, nous, la derni&#232;re g&#233;n&#233;ration vraiment politique, nous faisions partie du superflu, du d&#233;chet comme tous ceux qui ne s'accommodaient pas du nouveau cours non politique du monde. Notre d&#233;faite semblait compl&#232;te, radicale. Nous n'existions plus comme g&#233;n&#233;ration politique parce que nos ennemis avaient tu&#233; la politique, le sens et le nom m&#234;me des id&#233;aux qui faisaient la substance de la politique. Notre g&#233;n&#233;ration a pris fin avec la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre d&#233;faite remonte donc &#224; loin et elle est profonde, radicale. Elle touche aux conditions m&#234;mes de toute lutte possible, au sens de toute lutte. Ce n'est pas seulement un &#233;chec de la lutte, une d&#233;faite ponctuelle face &#224; de plus puissants comme le camp populaire en a connu beaucoup dans l'histoire. Ce fut bien s&#251;r cela, une d&#233;faite de ce genre, suivie d'une revanche sans piti&#233; ni scrupule des &#233;ternels propri&#233;taires. Mais c'est aussi une d&#233;faite plus grave, une d&#233;faite du possible renversement du cours du monde, une d&#233;faite du sens de la lutte. C'est seulement sur cette d&#233;faite si profonde que pouvaient vraiment prosp&#233;rer sans entraves toutes les petites et grandes perversions li&#233;es au pouvoir, toutes les petites et grandes corruptions li&#233;es &#224; l'argent. Notre d&#233;sarroi fut donc &#224; l'&#233;chelle de cette d&#233;faite, nous qui avions cru remettre la politique authentique, la grande politique avec ce qu'elle porte de libert&#233; vraie, au centre de la vie de tous, nous qui avions cru si souvent d&#233;truire la m&#233;diocrit&#233;, le morne et le vide des vies trop adapt&#233;es au &#8220; syst&#232;me &#8221; par la nouvelle esp&#233;rance qui nous mobilisait et nous d&#233;tournait du &#8220; m&#233;tro-boulot-dodo &#8221;, comme nous disions tr&#232;s na&#239;vement peut-&#234;tre &#8211; mais la na&#239;vet&#233; est souvent le d&#233;faut de ceux qui ne sont pas enti&#232;rement soumis &#224; la force des choses ou pas encore corrompus par les biens du monde. C'est que nous pensions qu'il fallait &#234;tre dans l'exc&#232;s de ce quotidien trop pauvre, qu'il fallait rester &#233;veill&#233; pour ne pas sombrer dans le lourd sommeil qui recouvrait l'existence collective tourn&#233;e vers le travail routinier et la consommation absurde. Nous ne voulions pas que l'homme soit quantit&#233;, c'est-&#224;-dire quantit&#233; n&#233;gligeable.. C'est ainsi que la politique de l'id&#233;al qui nous soutenait devait tout ranimer, donner une nouvelle couleur aux plus simples aspects de la r&#233;alit&#233;, un nouveau go&#251;t aux choses les plus communes. Les mots alors avaient du poids. Il nous semblait que nous savions dire. Et il nous paraissait qu'entre le dire et le faire, une harmonie famili&#232;re devait toujours demeurer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sans doute &#233;tions-nous trop s&#251;rs d'avoir avec nous non pas certes la &#8220; soci&#233;t&#233; &#8221; ni m&#234;me la majorit&#233; de cette soci&#233;t&#233;, mais au moins l'une de ses fractions importantes. Quelques-uns des plus alertes, des plus combatifs, des plus volontaires des ouvriers et des salari&#233;s pass&#232;rent de notre c&#244;t&#233; sans doute, mais l'essentiel de ce qu'on appelle les &#171; classes populaires &#187; continu&#232;rent d'&#234;tre encadr&#233;es par les grandes bureaucraties. Notre isolement fut grand. Et nous n'&#233;tions ni des saints ni des h&#233;ros. Parmi nous, il y en eut beaucoup qui, port&#233;s par la nouvelle esp&#233;rance collective, n'y croyait individuellement qu'&#224; moiti&#233;. Chez presque tous, les forces du &#8220; rangement &#8221; &#233;taient d&#233;j&#224; actives. Double aspiration, double voie, double vie. Il y avait les pressions vers le bon m&#233;tier, les &#8220; bonnes places &#8221; comme on disait encore &#224; cette &#233;poque, pour faire plaisir aux familles, pour ne pas se f&#226;cher entre proches, pour ne pas g&#226;cher les efforts consentis par les parents dans les &#233;tudes de leur prog&#233;niture. Et puis il y avait les aspirations plus purement politiques, qui d&#233;pendaient pour leur ardeur de leur extension au plus grand nombre. Mais ce qu'il faut bien appeler une vocation, comment aurait-elle pu garder sa force initiale s'il n'y avait pas, s'il n'y avait plus propagation du mouvement mais au contraire repli g&#233;n&#233;ral devant l'agressivit&#233; de l'Etat et surtout devant ce formidable chantage du ch&#244;mage de masse, devant cette crise qui aura &#233;t&#233; une arme id&#233;ale du nouvel ordre des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut sans doute ce qui acc&#233;l&#233;ra la d&#233;cantation. La vie pauvre rattrapa bien des g&#233;n&#233;reux, celle des s&#233;ductions, propositions, avantages, titres et honneurs &#224; destination des h&#233;ritiers qui accept&#232;rent avec plus ou moins de bonne volont&#233; la transmission d'une vie si abondante en biens de toutes sortes. Ce ne furent parfois que des compromissions d'apparence, des acceptations superficielles. Cette d&#233;cantation progressive mit peu &#224; peu de c&#244;t&#233; les plus purement politiques d'entre nous, ceux qui rest&#232;rent militants. Mais la plupart ne furent ni des militants ni des ren&#233;gats. Peut-&#234;tre furent-ils la majorit&#233; ceux-l&#224; qui sont les invisibles de l'histoire de notre g&#233;n&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces invisibles rest&#232;rent &#224; l'&#233;cart des organisations de gauche d&#233;clinantes. La mort lente du communisme dit r&#233;el, expression tragi-comique si l'on y pense, ne les concerna qu'indirectement, eux qui n'avaient cess&#233; de ridiculiser la pr&#233;tention du parti dit communiste d'incarner le moindre espoir d'&#233;mancipation, ce parti ( c'est-&#224;-dire bien s&#251;r son appareil) qui avait tant fait pour enliser et finalement &#233;touffer l'explosion politique en 68. Nous, les invisibles, n'avons pas vers&#233; une seule larme devant l'agonie du &#171; communisme r&#233;el &#187; car nous savions comment l'appareil du parti dit communiste avait d&#233;truit depuis fort longtemps le vrai sens de la r&#233;volution ouvri&#232;re tout en continuant de capter la foi de millions et de millions de gens parmi les plus domin&#233;s de la soci&#233;t&#233;. Mais de cette mort grotesque, avec ces ouvriers de l'Est se pr&#233;cipitant vers les pays capitalistes, nous n'en avons pas tir&#233; gloire &#224; la fa&#231;on de gens qui ont eu raison depuis longtemps car nous devinions sans doute que la fin des r&#233;gimes staliniens ne serait pas n&#233;cessairement la renaissance de l'espoir r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre d&#233;faite n'est pas directement li&#233;e, malgr&#233; les apparences, au lamentable &#233;chouage du &#171; communisme r&#233;el &#187;. Nous en subissons les effets mais ce n'est pas notre &#233;chec. Ce qui a &#233;chou&#233;, c'est une certaine contrefa&#231;on de la r&#233;volution, une certaine contre-r&#233;volution qui a pris le peuple &#224; revers. Ce n'est pas la r&#233;volution, ce n'est pas l'id&#233;e de la r&#233;volution qui est morte, c'est un syst&#232;me pervers qui s'est &#233;croul&#233; comme il &#233;tait in&#233;vitable qu'il s'&#233;croul&#226;t. Ce qui explique que nous ne sommes pas compl&#232;tement abattus par cet effondrement, que l'histoire n'a pas &#233;teint en nous les feux de l'avenir, comme aurait pu dire le vieux Jaur&#232;s. Nous savions depuis longtemps que ce syst&#232;me ne valait rien, nous connaissions la nullit&#233; absolue et l'immense mauvaise foi des gens qui dirigeaient ces appareils, &#171; apparatchiks &#187; que nous ne confondions pas avec les militants de base et les &#233;lecteurs qui eux y engageaient souvent toute leur col&#232;re, leur foi et la morale la plus humaine. Mais nous savions aussi que jamais nous ne pourrions nous lier vraiment avec ceux qui, au nom d'un m&#234;me id&#233;al ou, plut&#244;t, au nom d'un id&#233;al homonyme, ont fait exactement le contraire de ce que l'on pouvait esp&#233;rer du mouvement ouvrier, que jamais nous ne pourrions avoir la moindre confiance dans ceux qui tant de fois ont sauv&#233; le capitalisme et qui, tant de fois, ont enterr&#233; toute r&#233;volution authentique en acceptant les miettes de pouvoir qu'on leur laissait, en enveloppant leur r&#233;signation devant le discours capitaliste, il faut bien le dire, dans une dialectique &#224; quatre sous qui voulait que l'universelle salarisation, que l'universelle expropriation, que l'universelle subordination &#224; la grande machine &#233;conomique dans laquelle l'&#234;tre humain ne vaut gu&#232;re plus qu'un ustensile &#233;tait un moment n&#233;cessaire dans l'histoire de l'&#233;mancipation de l'humanit&#233; ( sans parler du &#8220; socialisme &#224; la fran&#231;aise &#8221;, expression heureusement oubli&#233;e par les nouvelles g&#233;n&#233;rations, mais qui nous faisait quand m&#234;me bien rire en son temps). Maintenant que toute cette absurdit&#233; soi-disant dialectique est d&#233;cid&#233;ment abolie, il nous reste l'amertume de consid&#233;rer le spectacle d'un mouvement en ruine, &#233;puis&#233;, divis&#233;, d&#233;sert&#233;, incapable de faire le moindre vrai retour critique sur le pass&#233;. Oui, nous regardons &#233;tonn&#233;s cet immense &#233;chouage du mouvement ouvrier mortellement marqu&#233; par son autarcie mentale, son inf&#233;condit&#233; historique, son aveuglement volontaire, son inertie, et nous restons encore stup&#233;faits devant le grand froid des appareils, leurs structures scl&#233;ros&#233;es, leurs pratiques routini&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre d&#233;faite n'est pas du m&#234;me ordre que le lent d&#233;p&#233;rissement des appareils st&#233;riles. Notre d&#233;faite tiendrait plut&#244;t &#224; notre pr&#233;cocit&#233;, &#224; notre anticipation du temps des d&#233;sastres. Cet &#233;chec du communisme n'est pas le n&#244;tre, cette agonie n'est pas celle de notre g&#233;n&#233;ration mais celle d'une politique d'avant 68, qui est d&#233;finitivement morte en 68 sans longtemps le savoir et m&#234;me sans le savoir encore tout &#224; fait ( comme le prouve toujours le stock apparemment illimit&#233; des &#8220; r&#233;novateurs &#8221;, des &#8220; refondateurs &#8221; et des &#8220; reconstructeurs &#8221; du cadav&#233;rique parti dit communiste quand la mort clinique est depuis longtemps proclam&#233;e). Nous n'avons rien &#224; voir avec le cauchemar du cadavre qui ne veut pas quitter la sc&#232;ne, qui en veut encore un peu plus, histoire de se survivre par l'inusable r&#233;p&#233;tition des m&#234;mes m&#233;thodes. Le parti ultime rempart contre le capitalisme ? C'est exactement ce troc sordide entre stalinisme et capitalisme que nous avons refus&#233;. Nous n'avons pas admis cette fa&#231;on de faire accepter aux militants leur soumission ni aux salari&#233;s leur asservissement, leur universelle expropriation, leur universelle subordination dans la grande machine &#233;conomique. Maintenant que cette absurdit&#233; est an&#233;antie, nous avons sans doute l'amertume de ceux qui n'y ont jamais cru et qui surtout n'ont jamais tent&#233; de la faire croire aux autres. Nous consid&#233;rons avec un certain effroi cette autarcie mentale, cette rigidit&#233; imb&#233;cile, cette soumission des intellectuels et semi-intellectuels &#224; l'organisation moribonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre d&#233;faite, notre &#233;chec n'est pas cette lente agonie. Notre d&#233;faite, notre &#233;chec tient &#224; notre pr&#233;cocit&#233;. Nous ne sommes pas venus trop tard comme certains le disent, nous ne sommes pas la &#8220; derni&#232;re g&#233;n&#233;ration &#8221; &#224; y avoir cru, nous sommes la premi&#232;re d'une nouvelle &#233;poque, la premi&#232;re d'une s&#233;rie d'autres. Notre &#233;chec, s'il est amer, pr&#233;cis&#233;ment s'il est amer, tient &#224; ce que nous sommes venus en un temps o&#249; la d&#233;composition du monde commun n'&#233;tait pas encore suffisamment avanc&#233;e, o&#249; la mutilation de la vie n'&#233;tait pas encore aussi manifeste qu'aujourd'hui. Nos mots n'&#233;taient pas encore pr&#234;ts, trop vieux pour l'id&#233;e neuve, trop neufs pour les id&#233;es vieilles. Nos mots &#233;taient d&#233;cal&#233;s, d'emprunt, et disaient parfois m&#234;me le contraire de ce qu'ils signifiaient. Quand nous parlions un &#233;trange marxisme, quand nous d&#233;noncions la mis&#232;re et l'oppression, nous &#233;tions encore et nous n'&#233;tions d&#233;j&#224; plus dans la croyance progressiste ancienne, nous avions rompu, mais sans en avoir l'enti&#232;re conscience, sans en d&#233;tenir la formule, nous avions rompu avec la vieille id&#233;e &#171; dialectique &#187; selon laquelle la lib&#233;ration &#233;tait au bout de la plus compl&#232;te ali&#233;nation au march&#233; universel, que la plus grande libert&#233; &#233;tait au bout de la plus g&#233;n&#233;rale des contraintes productives. Nous disions, au contraire, que c'&#233;tait d&#233;j&#224; maintenant et ici que la forme capitaliste de l'existence &#233;tait intenable, que l'on avait toutes les raisons de ne pas tenir, qu'il n'y avait aucun pr&#233;texte pour diff&#233;rer l'occasion de gagner un tant soit peu de libert&#233; contre la n&#233;cessit&#233; &#233;conomique, contre la contrainte du travail, contre l'ignoble b&#234;tise qui commen&#231;ait de jaillir &#224; flot continu des journaux, des radios, des t&#233;l&#233;visions. Et c'est cela m&#234;me qui faisait que notre politique n'avait rien &#224; voir avec le &#8220; communisme &#8221; des staliniens, qu'elle avait tout &#224; voir avec la dissidence des intellectuels de l'Est et avec les r&#233;voltes des ouvriers et des &#233;tudiants de RDA, de Pologne, de Hongrie, d'URSS, de Chine. Ce qui &#233;tait alors en jeu dans cette &#233;trange p&#233;riode &#8211; dont il nous semble parfois que nous l'avons r&#234;v&#233;e - n'&#233;tait rien de moins qu'une r&#233;volution mondiale contre les deux versions rivales du &#8220; bonheur &#233;conomique &#8221; qui se partageaient alors les repr&#233;sentations du monde, contre les deux versions infernales de l'organisation moderne bureaucratique et marchande. La r&#233;volution que nous d&#233;sirions refusait l'une et l'autre en se refusant &#224; jouer l'une contre l'autre. Et cette politique de r&#233;volution mondiale poussait aux conclusions radicales les le&#231;ons du si&#232;cle, disant que la libert&#233; n'&#233;tait pas plus &#224; l'Ouest qu'&#224; l'Est, qu'elle &#233;tait de partout mais diff&#233;remment ni&#233;e, qu'elle &#233;tait d'ici et de toute part, sans concession &#8220; dialectique &#8221;, sans cynisme militant. Cette r&#233;volution que ne pr&#233;parait aucun programme avait la libert&#233; pour principe, pour moyen et pour but. Non pas la libert&#233; factice et illusoire des petits ego qui lisent chaque matin dans leur quotidien combien ils sont libres dans l'Occident libre, mais la libert&#233; plus difficile, la difficile libert&#233; des &#234;tres humains &#224; vivre ensemble sans vouloir vivre soumis. &#202;tre ensemble mais d&#233;barrass&#233;s des frayeurs, des fatalit&#233;s, des idoles protectrices, des sauveurs indiscutables. C'est de cette libert&#233; que nous avons fait notre raison. Et de cette raison m&#234;me, notre existence en a &#233;t&#233; son fid&#232;le entretien, sa garde vigilante, son soutien et sa m&#233;moire. C'est bien depuis cette raison de libert&#233; que nous avons pens&#233; et agi. C'est cette libert&#233; active, pratique, immanente &#224; notre existence, qui permet justement de penser que notre &#233;chec n'est pas celui qu'on pense, que nous avons &#233;t&#233; vaincus parce que nous avons cherch&#233; une certaine libert&#233; et refus&#233; une certaine autre, que nous avons opt&#233; pour la voie difficile et laiss&#233; aux autres la plus facile, la plus conforme. C'est &#224; partir de cette raison de libert&#233; que nous avons choisi notre vie, nos amiti&#233;s, nos engagements, nos go&#251;ts contre les destin&#233;es ais&#233;es, programm&#233;es, attendues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre plus grand succ&#232;s au fond, c'est d'avoir voulu ce qui nous est arriv&#233;, d'avoir choisi plut&#244;t de perdre d'une certaine mani&#232;re que de gagner d'une autre qui nous d&#233;plaisait. Notre libert&#233;, c'est d'avoir refus&#233; la destin&#233;e bourgeoise, d'avoir tenu bon dans ce refus de la destin&#233;e bourgeoisie, d'avoir tenu la position, quelles que soient les variations et les alt&#233;rations inessentielles, et non seulement d'avoir tenu la position mais aussi d'avoir entretenu en l'exer&#231;ant activement le principe de cette libert&#233; vraie et authentique, d'avoir ainsi tenu par l'amiti&#233; surtout, par le sens de la vie collective, par le go&#251;t des id&#233;es, par le partage des livres et le plaisir de l'entretien amical et toujours relanc&#233;, par le go&#251;t des exp&#233;riences puissantes, cr&#233;atrices et collectives, qui nous prot&#233;geaient des joies pauvres, faibles, &#233;puisantes, &#233;vidantes, de la consommation et de la carri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Beaucoup d'entre nous ont tenu bon. D'autres n'ont pas attendu, certains autres n'ont pas eu la patience, beaucoup ont voulu la r&#233;compense de cette patience, ont voulu la r&#233;mun&#233;ration des vertus de cette patience qu'ils ont prise pour du sacrifice, ont cherch&#233; la r&#233;tribution de cette patience qui par le capital, qui par le pouvoir, qui par la visibilit&#233; ; nous avons tenu bon parce que nous avons su cr&#233;er les conditions de ce maintien de la position : un terrain ferme, une certaine assurance, une certaine ind&#233;pendance, une certaine stabilit&#233; pour tenir la position. Aussi a-t-il fallu donner le change, faire ce simulacre de carri&#232;re qui nous permettait de ne pas d&#233;pendre des circonstances et des puissances nuisibles, des petits chefs et des propri&#233;taires. Ceux parmi nous qui ont tenu bon se sont rarement prol&#233;taris&#233;s et s'ils le furent un temps, ils se sont d&#233;fendus des formes les plus d&#233;gradantes de la prol&#233;tarisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons &#233;t&#233; vaincus sans que cela ait &#224; voir avec notre r&#233;ussite ou notre &#233;chec professionnel, notre r&#233;ussite ou notre &#233;chec sentimental et familial. Nous avons &#233;t&#233; vaincus politiquement, ce qui ne nous aura pas emp&#234;ch&#233;s de r&#233;ussir d'une certaine fa&#231;on nos vies et m&#234;me parfois de para&#238;tre parfaitement conformes &#224; la moyenne des gens de notre &#226;ge, du moins aux yeux de ceux qui ne savent pas l'histoire de cette d&#233;faite, de ceux qui ignorent qu'elle est due au fait que nous sommes venus trop t&#244;t, que nous anticipions les temps de fer qui allaient venir, en affirmant p&#233;remptoirement qu'il fallait sans d&#233;lais changer le cours du monde, qu'il fallait non pas changer de soci&#233;t&#233; mais de civilisation et cela alors que les populations croyaient encore &#224; l'expansion de cette civilisation mat&#233;rielle que les id&#233;ologies et les technologies promettaient illimit&#233;e et sans contrepartie, qu'elles promettaient unilat&#233;ralement heureuse et sans envers. De sorte que, dans le principe m&#234;me de notre contestation, il &#233;tait presque assur&#233; que nous ne pouvions &#234;tre entendus, que nous ne pouvions qu'&#234;tre mal entendus, non pas seulement parce que nous parlions de fa&#231;on confuse et brouillonne mais parce que ceux &#224; qui nous parlions, tous ceux que nous voulions convaincre (le peuple, les ouvriers, les salari&#233;s ou m&#234;me plus proches nos parents et nos professeurs), ne voulaient et ne pouvaient &#8211; sauf peut-&#234;tre une minorit&#233;- entendre ce que nous disions : que produire toujours plus et consommer toujours plus, que vouloir accumuler les choses au prix d'un travail &#233;reintant et d'une vie mutil&#233;e n'&#233;tait pas le summum du bonheur ; que l'important &#233;tait et demeurerait les relations entre les individus, lesquelles &#233;taient ab&#238;m&#233;es par un quotidien pauvre, bureaucratis&#233;, fonctionnalis&#233;, marchandis&#233;, ce qui nous faisait passer pour de sales petits r&#234;veurs coup&#233;s des r&#233;alit&#233;s ordinaires, &#224; c&#244;t&#233; des besoins et des envies des gens simples. Nous avions beau montrer notre bonne volont&#233; et m&#234;me notre engagement direct&#8211; parfois il est vrai un peu compassionnel - dans les luttes contre les in&#233;galit&#233;s et les injustices, nous ne pouvions emp&#234;cher qu'on nous pr&#238;t pour des utopistes coup&#233;s des r&#233;alit&#233;s des &#171; vrais gens &#187;. Notre d&#233;faite a commenc&#233; par cet isolement, un isolement renforc&#233; par les forces d'inertie dites de gauche. Mais, de toute mani&#232;re, notre isolement &#233;tait in&#233;vitable tant ce que nous disions &#224; l'&#233;poque &#233;tait inassimilable, fonci&#232;rement &#233;tranger &#224; la p&#233;riode, en avant sur les temps &#224; venir et non pas en retard comme les repentants le disent parfois. Nous n'&#233;tions pas &#8220; en avant &#8221; des masses mais &#8220; en avance &#8221; sur le temps. Nous &#233;tions en avance, mais avec des mots du pass&#233;, incapables de parler autrement qu'avec des mots du pass&#233;. Comme les r&#233;volutionnaires de 1830 ou de 1848 qui ne pouvaient parler autrement qu'avec la langue de 1789, nous ne pouvions &#233;viter de parler la langue de la r&#233;volution prol&#233;tarienne forg&#233;e au XIXe si&#232;cle, la langue de la r&#233;volution d'Octobre 17 quand il &#233;tait manifestement trop tard, m&#234;me si c'&#233;tait peut-&#234;tre juste un peu trop tard. Nous &#233;tions bien, en ce sens, les derniers d'une longue p&#233;riode, les derniers d'une longue et glorieuse lign&#233;e dont nous aimions la geste ; mais nous &#233;tions aussi et du m&#234;me coup, d'un seul tenant, les premiers &#224; commencer une autre histoire, les premiers qui ne chanteraient plus les lendemains heureux, les premiers qui annonceraient l'&#233;poque de la derni&#232;re chance pour modifier le cours des choses ; les premiers &#224; annoncer la n&#233;cessit&#233; d'une r&#233;orientation du parcours de l'Occident et de l'humanit&#233; qu'il entra&#238;ne. Nous &#233;tions donc les derniers et les premiers &#224; la fois, tendus jusqu'&#224; nous briser parfois entre cet ach&#232;vement et ce commencement, perdus dans nos mots entre les r&#233;f&#233;rences anciennes et les devenirs dans lesquels nous &#233;tions engag&#233;s. Mais comment aurions-nous pu savoir que nous &#233;tions, non pas les derniers comme depuis on n'a cess&#233; de le r&#233;p&#233;ter pour nous d&#233;consid&#233;rer, mais les premiers ? Comment aurions-nous pu deviner que nous &#233;tions en avance alors qu'on n'a depuis cess&#233; de nous r&#233;p&#233;ter que nous &#233;tions en retard, que nous &#233;tions des attard&#233;s politiques et sociaux ? Nous ne pouvions nous en douter tant que nous n'avions pas v&#233;cu cette vie qui fut la n&#244;tre, de cette histoire que nous avons v&#233;cue, tant que nous n'avions pas vu ce d&#233;roulement implacable de nos plus sombres pr&#233;visions, non pas la victoire du fascisme et de la dictature militaire, mais quelque chose de plus lent, une d&#233;composition beaucoup plus progressive de tout l'horizon du progr&#232;s, des coordonn&#233;es de la d&#233;mocratie et de l'humanisme, une sorte de glaciation progressive de la soci&#233;t&#233; de plus en plus rong&#233;e par les int&#233;r&#234;ts cyniques et les m&#233;canismes gla&#231;ants de l'efficacit&#233; et du profit, de plus en plus organis&#233;e par les syst&#232;mes de protection des privil&#232;ges de l'argent et du pouvoir, avec l'enrobement des discours raisonnables de ceux qui croient que ce n'est jamais-l&#224; qu'une marche vers la modernit&#233; heureuse et que seuls d'incorrigibles soixante-huitards peuvent encore s'y opposer, croient encore possible de r&#233;inventer une certaine morale, une certaine justice alors qu'il y aurait tant d'indications sur l'impossibilit&#233; de toute bifurcation &#8211; absence de classe r&#233;volutionnaire, inertie g&#233;n&#233;rale, pulv&#233;risation des liens sociaux, anesth&#233;sie h&#233;donique, etc - et sur la n&#233;cessit&#233; d'un accommodement avec le monde tel qu'il va.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;strong&gt; III &lt;p&gt; Notre vie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il nous fallait traverser la p&#233;riode glaciaire, la d&#233;composition des id&#233;aux et des cadres sociaux ; il nous fallait toucher le fond du cynisme g&#233;n&#233;ral pour comprendre que nos vies, nos r&#233;sistances, nos gestes, nos propos, nos actes, nos &#339;uvres, nos choix surtout, &#224; tous les moments cruciaux, t&#233;moignaient que nous avions bien &#233;t&#233; en avance quand on nous disait en retard, que nous &#233;tions des pr&#233;curseurs de la nouvelle r&#233;volte &#224; venir et non les spectres des r&#233;volutions &#233;teintes. Il nous fallait ces &#233;preuves et ces convocations pour comprendre peu &#224; peu que nous avions termin&#233; un certain cycle des r&#233;volutions pour en ouvrir un autre, au milieu de la plus grande confusion des langues et des id&#233;es, dans des temp&#234;tes mentales et intellectuelles parfois ; pour saisir peut-&#234;tre aussi que le nouveau cycle ne serait pas de m&#234;me nature, qu'il serait sans doute plus tragique encore du fait qu'il engageait la vie m&#234;me, la vie physique et la vie subjective, la valeur de la vie plus encore que son sens : une vie dans la machine &#224; broyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et nous &#233;tions peut-&#234;tre d'autant plus affect&#233; par ce cynisme g&#233;n&#233;ralis&#233; qu'il mimait nos attaques contre la soci&#233;t&#233; autoritaire, qu'il semblait reprendre nos combats pour lib&#233;rer la soci&#233;t&#233; de ces innombrables petites chefferies despotiques, alors qu'il ne faisait &#233;videmment que les renouveler et les rebaptiser, qu'il paraissait encenser nos nomadismes heureux pour mieux d&#233;faire ce qui dans l'ancienne soci&#233;t&#233; &#233;tait le syst&#232;me de protection des plus faibles. Et s'il est vrai que nos exp&#233;rimentations pour d&#233;couvrir de nouveaux modes de vie d&#233;faisaient les rapports &#233;tablis et affaiblissaient les institutions, elles n'avaient certainement pas pour vis&#233;e de d&#233;truire les seules barri&#232;res derri&#232;re lesquelles pouvaient s'abriter les plus faibles. Certes, nous avons sans doute contribu&#233; par un effet que nous ne voulions pas &#224; d&#233;truire ce qui encombrait la route de la marchandisation, car toute attaque port&#233;e contre les vieilles structures de l'Etat, de la famille, de la religion a aid&#233; la mise en forme capitaliste de la soci&#233;t&#233; et d'autant plus que, par une illusion historique dont nous nous apercevrons plus tard, nous tenions que toutes les institutions &#233;taient &#8220; au service &#8221; de l'argent g&#233;n&#233;ral. Mais nous combattions d'abord l'argent g&#233;n&#233;ral, nous combattions aussi et peut-&#234;tre surtout le r&#232;gne de l'argent g&#233;n&#233;ral sur toute la soci&#233;t&#233;. Et c'est ce qui ne nous sera pas pardonn&#233;, ce qui doit &#234;tre escamot&#233; d'abord et moqu&#233; ensuite. Utopistes, r&#234;veurs, petits-bourgeois ou juifs allemands, peu importent les insultes de ceux dont le souci principal &#233;tait de faire tourner la grande machine &#224; broyer : elles visaient l'attaque que nous avons alors port&#233; &#224; l'essentiel, le r&#232;gne total de l'argent g&#233;n&#233;ral sur la plan&#232;te et l'existence. Et c'est cela qui nous a d&#233;finitivement constitu&#233; en pr&#233;curseurs de ces r&#233;voltes &#224; venir. C'est bien cela qui ne nous sera pas pardonn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est notre extr&#234;me souci de quitter la vieille peau de l'homme ancien - ce souci qui nous faisait les h&#233;ritiers de toutes les rebellions du pass&#233;, de toutes les r&#233;bellions chr&#233;tiennes en particulier, bien avant m&#234;me le mouvement ouvrier - qui nous a fait comprendre ce qu'est ce d&#233;pouillement impos&#233; par la r&#233;volution capitaliste, cette mise &#224; nu qui laisse l'individu expos&#233; &#224; l'exploitation la plus brutale que nous connaissons aujourd'hui, que nous commen&#231;ons &#224; reconna&#238;tre aujourd'hui. Nous voulions le nouvel homme, mais ce que nous avons vu, c'est ce d&#233;pouillement, cette mise &#224; nu, la destitution des moyens de la d&#233;fense sociale. Mais quoique on en ait dit apr&#232;s, notre id&#233;al n'&#233;tait pas celui-l&#224;, nos exp&#233;riences de vie et nos attaques ne visaient pas le triomphe de l'individu absolu, le r&#232;gne des int&#233;r&#234;ts cyniques et des impulsions d'enrichissement et d'oppression, la victoire des pulsions brutes ; nous ne voulions pas le triomphe de l'individu, nous ne cherchions pas cette esp&#232;ce de lib&#233;ration absolue qu'on nous a reproch&#233;e par la suite, dont on nous a accabl&#233; depuis. Nous ne voulions pas la victoire de l'individu neuf et brutal, la brute n&#233;o-lib&#233;rale toujours &#224; l'aff&#251;t des occasions de duper son prochain en lui faisant croire que c'est pour lui faire toujours plus plaisir qu'on le trompe. Non, nous ne voulions pas le triomphe de l'&#233;go&#239;sme pur, celui de l'argent, du pouvoir, de la visibilit&#233;. Nous voulions comme tous les r&#233;volutionnaires changer l'homme, et pour le changer, reconstruire la grande maison humaine. Ce qui supposait cet effondrement des vieux murs, cet &#233;croulement des anciens cadres qui supportaient le vieil homme, dont nous voulions changer la vie, en prenant le risque de th&#233;oriser l'animal sans freins, sans loi ni morale. Mais ce n'&#233;tait point le but, c'&#233;tait le moyen qui ainsi s'absolutisait chez certains. Ce n'&#233;tait pas le but, juste un passage oblig&#233; dans des exp&#233;riences f&#233;condes de d&#233;composition radicale des r&#232;gles ordinaires de la vie sociale o&#249; devaient s'abolir sentiments de possession, d'appropriation ou de territorialisation. Il &#233;tait question en effet de fuite et de traverse, de partage et de don. C'&#233;tait comme un passage oblig&#233; vers de nouveaux milieux, de nouvelles lois, de nouveaux savoirs, tout un nouvel &#226;ge de l'homme que nous voulions r&#233;inventer. D&#233;composer, acc&#233;l&#233;rer la d&#233;composition d'institutions faillies pour aller plus vite vers des institutions nouvelles, r&#233;g&#233;n&#233;r&#233;es, qui ne feraient plus de l'oppression et de l'in&#233;galit&#233; leur ressort occulte, leur raison cach&#233;e, leur principe r&#233;el. Nous n'entendions pas d&#233;composer la construction humaine mais faire de celle-ci ce qu'elle n'avait jamais &#233;t&#233;, une demeure harmonieuse rendant &#224; chacun la part de reconnaissance et de libert&#233; qui devait lui &#234;tre tenue. Utopie r&#233;volutionnaire des plus banales mais qui jamais ne s'est identifi&#233;e, sauf chez quelques absolutistes, &#224; la pure et simple d&#233;composition de l'humaine construction, encore moins &#224; la d&#233;composition marchande de l'habitat commun. Il suffirait d'ailleurs de revenir sur la place que nous accordions dans notre existence v&#233;cue, pratique, &#224; la culture, &#224; l'art, &#224; la litt&#233;rature &#224; la musique pour r&#233;cuser toutes les accusations de nihilisme individualiste qui nous ont &#233;t&#233; port&#233;es par la suite. Nous ne voulions pas la lutte de tous contre tous, l'arrivisme, le monde des rats acharn&#233;s &#224; survivre. Nous cherchions autre chose : d'autres liens humains, d'autres &#8220; rapports entre les gens &#8221;, des vies qui ne seraient pas domin&#233;es par l'argent et le pouvoir. Nous &#233;tions des sortes de purs, mis d'une puret&#233; cependant non asc&#233;tique, une puret&#233; d'une grande rigueur dans la poursuite des d&#233;sirs, sur lesquels &#8220; il ne fallait pas c&#233;der &#8221; selon une c&#233;l&#232;bre formule lacanienne. Une asc&#232;se du d&#233;sir, port&#233;e par toutes les raisons de ne pas c&#233;der aux forces r&#233;pressives, aux habitudes, aux h&#233;ritages. Une asc&#232;se qui aurait pu donner un effet d'une autre ampleur avec plus de temps, de puissance, de relais. Nous voulions d'autres institutions, d'autres modes de vie, d'autres r&#232;gles que nous n'avons pas trouv&#233;es d'ailleurs, que nous avons souvent perdues en route, qui se sont &#233;vanouies, qui ont &#233;t&#233; enfouies sous l'&#233;norme discours qui a recouvert presque tous les t&#233;moignages, les signes, les &#233;crits, de notre mouvement. Et dans cette d&#233;route, nous nous sommes aussi &#233;gar&#233;s plus d'une fois en perdant de vue le fil de notre jeunesse, ne sachant plus tr&#232;s bien comment se sont arrang&#233;s les moments de nos vies, comment se sont pris les tournants, comment nous nous sommes retrouv&#233;s &#224; faire ce que nous avons fait, &#224; vivre avec ceux avec qui nous avons v&#233;cu, &#224; penser ce que nous avons pris l'habitude de penser. Le fil lui-m&#234;me n'indique pas seulement la sortie du labyrinthe, il suit aussi le labyrinthe. Si bien qu'arriv&#233;s au moment des bilans, nous ne savons plus tr&#232;s bien ce que nous avons fait de nos vies, nous ne comprenons plus tr&#232;s bien ce qu'a &#233;t&#233; cette r&#233;volte et ce que nous en avons fait, o&#249; elle a pu se loger dans notre &#234;tre m&#234;me, ce qu'elle a fait de nous pour autant qu'elle a &#233;t&#233; une dimension de notre mani&#232;re d'exister. Nous ne voyons plus bien les rapports exacts entre les p&#233;riodes de notre existence, comme si nous avions v&#233;cu plusieurs vies diff&#233;rentes, des sortes de segments d&#233;tach&#233;s les uns des autres, des phases successives mais &#233;trang&#232;res l'une &#224; l'autre, avec la conscience vague que &#8220; c'&#233;tait avant &#8221; , que &#8220; c'&#233;tait autrement &#8221; , que &#8220; cela n'avait rien &#224; voir &#8221;. Nous avons m&#234;me le sentiment corr&#233;latif de n'avoir pas &#224; justifier un pass&#233; qui &#233;tait mort pour tous, qui n'avait pas eu de suite, d'&#233;cho, de tradition. Nous n'avons pas &#233;t&#233; les anciens combattants qu'on dit souvent que nous sommes rest&#233;s ; qu'au contraire, nous n'avons jamais vraiment voulu revenir sur notre jeunesse ; que nous avons laiss&#233; dire, que nous avons laiss&#233; calomnier, que nous avons laiss&#233; trahir sans trop nous indigner ; que nous avons m&#233;pris&#233; tous les ren&#233;gats officiels ; que nous avons ignor&#233; les professionnels de &#8220; Mai 68 &#8221;, les repr&#233;sentants du retournement et de la r&#233;cup&#233;ration, tous ceux qui ont revendiqu&#233; avec d&#233;lectation leur pass&#233; glorieux. Nous n'avons pas pass&#233; notre existence &#224; nous vanter. C'est peut-&#234;tre la v&#233;ritable distinction entre les fid&#232;les et les autres, distinction paradoxale qui veut que seuls les &#8220; anciens combattants officiels &#8221; , les retourn&#233;s et les repentis ne cessent de se vanter de leur participation &#224; &#8220; Mai 68 &#8221;, alors que nous avons men&#233; d'autres combats qui nous emp&#234;chent de consid&#233;rer &#8220; Mai 68 &#8221; comme le moment sacr&#233;, l'&#201;v&#233;nement unique qui devrait &#234;tre entour&#233; du respect que l'on doit aux moments exceptionnels. Et nous avons toutes les raisons de nous d&#233;fier de ceux qui se vantent, de ceux qui s'enroulent dans le drapeau de la r&#233;volte, et qui sont comme fix&#233;s, fig&#233;s, statufi&#233;s, qui parlent de M&#233;moire pour mieux justifier leur amn&#233;sie et leur inertie pratique, tels de vieux rentiers de la r&#233;volte comme il y en eu de toutes les guerres, de toutes les r&#233;sistances, de toutes les r&#233;volutions. La seule et v&#233;ritable distinction est celle qui s&#233;pare ceux qui n'ont cess&#233; de se vanter et de se justifier, de se pavaner et de s'excuser, ou plus simplement, d'en parler, et ceux qui ont fait de leur vie une continuation fid&#232;le, discr&#232;te, silencieuse m&#234;me, d'une jeunesse ainsi accomplie. Rester fid&#232;le, vivre le pass&#233; au pr&#233;sent, on le comprend, est alors tout le contraire de sacraliser un pass&#233; comme s'il &#233;tait en dehors de soi, simple support de nostalgie ou bien outil d'une promotion personnelle. Ce pass&#233;, pr&#233;cis&#233;ment en le vivant au pr&#233;sent, nous ne l'appr&#233;hendions pas comme pass&#233; du fait m&#234;me qu'il &#233;tait en nous, que nous l'avions incorpor&#233;, qu'il &#233;tait ce qui nous avait constitu&#233;s, form&#233;s et modifi&#233;s. Ces p&#233;riodes que nous vivions, ces combats et ces d&#233;r&#233;lictions, nous semblaient d'autant plus &#233;tranges que nous portions en nous ce qui &#233;tait du pass&#233; et ne pouvait jamais nous appara&#238;tre comme tel dans notre existence, ce pass&#233; qui n'&#233;tait pas dehors mais une force en nous, et non pas un moyen de prestige social. Nous n'&#233;tions pas renvoy&#233;s au pass&#233; comme s'il demeurait ext&#233;rieur, nous ne pouvions le voir, le diss&#233;quer, le r&#233;fl&#233;chir et pas m&#234;me vraiment le dire, de sorte que nous avons laiss&#233; dire, nous avons laiss&#233; parler de notre jeunesse, nous avons laiss&#233; quelques-uns en dire tout le mal qu'ils en pensaient, nous avons laiss&#233; les innombrables interpr&#233;tateurs interpr&#233;ter en tous les sens, nous avons laiss&#233; les commentateurs commenter en tous les sens, comme si cela ne nous concernait pas, comme s'il nous suffisait de vivre avec cette v&#233;rit&#233; incorpor&#233;e qui se prolongeait en nous, seule valeur &#224; nos yeux incomparable, seul t&#233;moignage authentique du sens de l'&#233;v&#233;nement que nous portions en nous, pr&#233;cis d'histoire vivante incarn&#233; selon une sorte d'orgueil supr&#234;me, dans une sorte d'effacement de nous-m&#234;me dont nous ne nous rendions m&#234;me pas compte. Et ceci du seul fait que nous continuions, nous, d'avancer et par l&#224; de tenir, nous ne cessions de pers&#233;v&#233;rer dans le trac&#233;, accomplissant la t&#226;che &#224; laquelle nous avions &#233;t&#233; invit&#233;s, avec le souci de pr&#233;server quelque chose du pr&#233;cieux tr&#233;sor, objet ind&#233;finissable, id&#233;e pure, Forme souveraine, qui nous avait fait ce que nous &#233;tions devenus, mais sans pouvoir l'atteindre et l'apercevoir. Et ce qui est tr&#233;sor, c'est notre v&#233;rit&#233;, la n&#244;tre, non pas personnellement n&#244;tre, la n&#244;tre comme bien commun, comme ce qui seul pouvait faire lien et nous faisait vivre avec, pour les autres, en direction des autres. Un bien commun qui aurait en somme d&#233;sign&#233; nos engagements, modifi&#233; nos trajectoires, impos&#233; nos ruptures, trac&#233; nos seuils de compromis, suscit&#233; nos col&#232;res essentielles. Ce bien commun qui nous poussait, nous le cherchions partout dans l'amiti&#233;. Nous ne le trouvions pas n&#233;cessairement dans des retrouvailles rituelles, souvent vid&#233;es de toute pr&#233;sence du pass&#233; commun, mais dans certains moments de cr&#233;ation en commun, qui r&#233;p&#233;taient les affirmations primordiales, et o&#249; nous sentions le mieux cette qualit&#233; de rapport qu'on appelle amiti&#233; comme v&#233;rit&#233; partag&#233;e d'une m&#234;me histoire, ce qui explique aussi que c'est souvent moins avec des contemporains exacts que nous &#233;prouvions le mieux cette qualit&#233; qu'avec d'autres, que nous retrouvions engag&#233;s dans les m&#234;mes combats, dans les m&#234;mes cr&#233;ations, sur les m&#234;mes lignes de vie que les n&#244;tres. De sorte que nous avons &#233;t&#233; au cours de notre existence les conservateurs actifs et cr&#233;atifs, les acteurs d'une conservation vivante de ce tr&#233;sor mal identifi&#233; et sans nom qui ne se rendait souvent perceptible que par nos silences, nos retraits, nos abstentions, nos intentions de ne pas en &#234;tre, nos d&#233;cisions de ne pas donner dans ce qui se proposait de plus facile (l'enrichissement, le pouvoir, la visibilit&#233;). Ce qui &#233;tait au fond les manifestations d'un refus de vivre heureux selon les normes consacr&#233;es du bonheur oblig&#233;, refus lui-m&#234;me provoqu&#233; par la volont&#233; aveugle et sourde, puissance ignor&#233;e de nos choix, de pr&#233;server ce bien commun. C'est ainsi que par cette simple s&#233;rie des refus s'est dessin&#233; un certain style d'existence que nous partageons, dont on d&#233;gagera peut-&#234;tre un jour les traits distinctifs mais qui, &#224; coup s&#251;r, a constitu&#233; notre seconde nature collective qui nous a fait appartenir &#224; une soci&#233;t&#233; d'amis, &#224; la communaut&#233; de ceux qui ont tenu les positions comme une chose naturelle, comme une chose qui va de soi. C'est justement cet &#8220; il va de soi &#8221; des engagements et des refus, cet &#8220; il va de soi &#8221; des amiti&#233;s et des hostilit&#233;s qui est notre &#233;thique sans trait&#233;, silencieuse mais exigeante, discr&#232;te mais intraitable. Elle se t&#233;moigne aux rendez-vous que des amis ne sauraient manquer et qui font que l&#224; o&#249; il le faut, quand il le faut, nous nous sommes retrouv&#233;s et nous retrouverons encore &#224; la m&#234;me place, du m&#234;me c&#244;t&#233;, du m&#234;me camp. Elle se montre, cette &#233;thique silencieuse, au fait que tout a vieilli sauf ce principe commun qu'il n'est pas d'&#233;v&#233;nements touchant l'essentiel de ce que nous sommes sans que nous ne nous sentions convoqu&#233;s &#224; venir l&#224; o&#249; les autres viennent aussi pour nous reconna&#238;tre fid&#232;les &#224; notre histoire. Et c'est bien cela qui manifeste, mieux que tout, l'existence r&#233;elle dans l'histoire de 68, la preuve que 68 a r&#233;ellement exist&#233;, qui montre qu'un &#233;v&#233;nement a eu lieu, donnant naissance &#224; la communaut&#233; r&#233;elle lentement prouv&#233;e par la g&#233;n&#233;rosit&#233; des signes et la pr&#233;cision des rendez-vous. Et cette seule exactitude suffirait &#224; prononcer que quelque chose est vraiment arriv&#233;e, que 68 ne s'est pas r&#233;sum&#233; &#224; quelque chahut de jeunesse, &#224; quelque d&#233;sordre &#233;pisodique mais a constitu&#233; une Ouverture, bloqu&#233;e certes depuis, mais toujours active. L'&#233;v&#233;nement est prouv&#233; par ses suites, par les liens qui se nouent dans le sentiment d'amiti&#233; pour le bien commun. Comme s'il avait donn&#233; naissance &#224; une m&#233;taphore constituante, un tenant lieu vivant qui fait office de principe indestructible de g&#233;n&#233;rosit&#233; entre nous et qui fait que, par del&#224; la vari&#233;t&#233; des existences et la distance des lieux, au m&#234;me moment, r&#233;pondant aux m&#234;mes urgences, nous &#233;tions toujours pr&#233;sents aux autres dans le sentiment commun d'un devoir devant l'intol&#233;rable. Que nous f&#251;mes toujours tr&#232;s loin des coteries, des clans et des r&#233;seaux, cela se d&#233;montre au fait que ce n'est pas l'int&#233;r&#234;t qui nous a associ&#233; mais l'amiti&#233; qui nous a rassembl&#233;. Nous f&#251;mes plut&#244;t une communaut&#233; discr&#232;te, respirant le m&#234;me air et conspirant des id&#233;es voisines, sentant presque instinctivement l'odieux et l'abject, suivant ensemble comme aveugl&#233;ment un certain p&#244;le, ob&#233;issant &#224; une certaine aimantation de l'id&#233;al par lequel nos vies avaient depuis longtemps pris leur axe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne fut pourtant pas sans d&#233;fauts et sans abandons. De cette communaut&#233; discr&#232;te et ouverte, invisible et transversale, il en fut beaucoup qui s'en all&#232;rent et se fondirent dans le magma des petites solitudes de la soci&#233;t&#233;, beaucoup dont nous n'entend&#238;mes plus parler et quelques-uns dont nous e&#251;mes m&#234;me quelque honte. Le sceau de cette communaut&#233; discr&#232;te et ouverte, invisible et transversale est, comme je l'ai dit, le principe vivant de g&#233;n&#233;rosit&#233; qui est le secret de ce qu'on est en droit d'appeler rigoureusement une &#8220; g&#233;n&#233;ration &#8221;. La fid&#233;lit&#233; n'est pas soumission &#224; un mod&#232;le unique, ce qui serait une fa&#231;on de se figer dans une identit&#233;. Ce n'est pas le souvenir comme celui qui vient soudain &#224; regarder une vieille photo hasardeusement sortie des cartons. Ce n'est pas une r&#233;union d'anciens combattants, qui rassemble des morts qui jouent les survivants et des vivants qui veulent bien se prendre un moment pour des morts rejoignant les morts. Ce n'est m&#234;me pas, ce n'est peut-&#234;tre surtout pas une question d'appartenance politique, syndicale, de vote. Ce n'est pas le degr&#233; de notre &#233;loignement respectif d'avec les doctrines et les organisations politiques auxquelles nous avions &#233;ventuellement adh&#233;r&#233; autrefois. Ce qui fait peut-&#234;tre le trait le plus distinctif de notre communaut&#233; de g&#233;n&#233;ration est le refus de s&#233;lectionner nos indignations, nos col&#232;res, nos r&#233;sistances selon un crit&#232;re d'appartenance id&#233;ologique, ethnique ou religieuse. Ce qui fait notre plus constante et notre plus singuli&#232;re particularit&#233; est la propri&#233;t&#233; de nos refus, l'universalit&#233; souveraine de nos refus qui fait que nous n'avons jamais fait d&#233;pendre d'appartenances militantes, politiques ou religieuses notre refus des injustices, des massacres, des oppressions. Un mort est un mort, un prisonnier politique est un prisonnier politique. Ce qui irr&#233;m&#233;diablement nous a toujours s&#233;par&#233; des staliniens, des nationalistes, des lib&#233;raux, des tiers-mondistes, etc. Ce qui irr&#233;m&#233;diablement nous a s&#233;par&#233;s des communaut&#233;s ferm&#233;es et totales, exclusives et sectaires. Aucun meurtre n'annulera un autre meurtre, aucun crime ne sera justifi&#233; par un autre crime. Au fond, c'est comme si nous continuions &#224; nous relier les uns aux autres par la structure d'un refus non s&#233;lectif, par le refus d'un refus s&#233;lectif qui est le lot des positions ordinaires, c'est-&#224;-dire ordonn&#233;es selon l'ancienne loi du talion et le sens moderne de l'histoire. Et il y a bien d'autres mani&#232;res qui nous unissent dans le secret de notre communaut&#233; invisible, et qu'il faudrait d&#233;crire si l'on avait du temps, comme cette d&#233;testation de la posture d'autorit&#233;, notre recul imm&#233;diat devant la chefferie et ses signaux de primates, comme notre &#233;loignement de tout ce qui fonctionne &#224; l'ego si cher &#224; l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il faut aller &#224; l'essentiel maintenant, &#224; ce qui, dans nos vies si diverses en apparence, constitue l'exp&#233;rience commune et n&#233;anmoins s&#233;par&#233;e d'un destin collectif, &#224; ce qui fait seul authentique trait d'union entre nous, &#224; ce qui plut&#244;t, et inversement, permet seul de r&#233;unir nos existences dans une exp&#233;rience commune de fid&#233;lit&#233;, je veux dire une conduite &#233;thique et politique commune qui ne se formule gu&#232;re socialement mais se traduit en actes &#233;l&#233;mentaires et distingue ceux qui t&#233;moignent de cette fid&#233;lit&#233; incarn&#233;e et active et ceux qui t&#233;moignent d'un abandon, d'une autre voie, d'une autre exp&#233;rience qui est venue se superposer et s'imposer par apr&#232;s, par-dessus l'exp&#233;rience de 68. Quelle est donc cette exp&#233;rience active et continu&#233;e qui d&#233;finit le mieux ce qu'aura &#233;t&#233; le sens de notre g&#233;n&#233;ration sinon le refus obstin&#233; de passer du c&#244;t&#233; de ceux qui dominent par les moyens communs, ordinaires et, la plupart du temps, born&#233;s du pouvoir, c'est-&#224;-dire par l'argent, la hi&#233;rarchie et la notori&#233;t&#233; ? 68, c'est le nom du refus de cette jouissance du pouvoir au nom de joies plus sublimes et plus denses. Ce n'est pas que nous ayons fait voeu de renoncer aux biens terrestres, au contraire, c'est plut&#244;t que par leur m&#233;diocrit&#233;, ces petites jouissances nous ont sembl&#233; ne pas m&#233;riter autre chose que le plus grand m&#233;pris. Mais est-ce m&#234;me toujours cette disposition au m&#233;pris des aspirants &#224; la visibilit&#233;, &#224; la fortune, au commandement qui nous a fait refuser les carri&#232;res et les accumulations ? Ce n'est peut-&#234;tre pas m&#234;me la consid&#233;ration des passions plus hautes qui nous a guid&#233;s que la double passion de l'&#233;galit&#233; et de l'ind&#233;pendance, d'une certaine fraternit&#233; et d'une certaine libert&#233;, qui n'avaient rien &#224; voir avec ce qui nous paraissait &#234;tre le mensonge de ce monde. Car ce que nous avons refus&#233; le plus obstin&#233;ment, le plus sourdement, de la fa&#231;on la plus t&#234;tue et au fond la plus incompr&#233;hensible, ce sont ces r&#233;alit&#233;s basses de la course &#224; l'argent, &#224; la domination hi&#233;rarchique, &#224; la renomm&#233;e. Mais plus que tout, ce dont, de la fa&#231;on la plus vitale, nous avons fait l'exp&#233;rience aura &#233;t&#233; une vie qui sans d&#233;tester le plaisir a tent&#233; d'&#233;chapper aux formes les plus d&#233;testables de &#171; plaisirs &#187; de consommation qu'offre une soci&#233;t&#233; organis&#233;e comme celle qui nous a &#233;t&#233; impos&#233;e. Notre exp&#233;rience aura sans doute mis en pratique de la mani&#232;re aussi subtile que possible le refus des positions les plus expos&#233;es &#224; l'oppression subie et le refus des positions les plus expos&#233;es &#224; l'oppression exerc&#233;e. De sorte que si l'on avait les moyens -ce qu'&#224; Dieu ne plaise- d'embrasser statistiquement la somme de tous les trajets que constitu&#232;rent l'ensemble de nos existences, on s'apercevrait sans doute que les &#171; positions moyennes &#187; furent les plus nombreuses et que les positions les plus hautes ne furent atteintes que sous condition de ne pas d&#233;roger &#224; certains principes d'&#233;galit&#233; et d'ind&#233;pendance. Pour le dire autrement, la passion la mieux partag&#233;e qui nous a constitu&#233;s malgr&#233; tout comme g&#233;n&#233;ration est un refus des jouissances les plus sordides du pouvoir, une hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard des dominations sociales et politiques, quelles qu'elles soient. Ce n'est pas donc tant une sociologie plate des positions sociales qu'une description (&#224; vrai dire impossible) de la multiplicit&#233; des positions morales et politiques &#224; prendre et &#224; tenir dans les conflits microscopiques ou les combats macroscopiques auxquels nous avons &#233;t&#233; convoqu&#233;s dans les trente ou quarante derni&#232;res ann&#233;es qui pourrait nous d&#233;finir comme g&#233;n&#233;ration. La question n'a pas &#233;t&#233; tant d'acqu&#233;rir une position que de tenir une position, ou plus exactement le probl&#232;me qui fut le n&#244;tre a consist&#233; &#224; acqu&#233;rir une certaine position professionnelle et sociale qui f&#251;t en m&#234;me temps une certaine position dot&#233;e de sens moral et politique sur le terrain de la lutte g&#233;n&#233;rale. Ceux qui dans la plupart des occasions o&#249; il leur fut donn&#233; de prendre position, de choisir leur camp, de partager un combat, ont choisi l'opposition &#224; ceux qui exer&#231;aient un pouvoir de fa&#231;on abusive, mensong&#232;re, exclusive, despotique, ou qui l'exer&#231;aient de sorte &#224; ce que cela renforce les situations d'oppression et d'in&#233;galit&#233; - la forme et l'effet allant g&#233;n&#233;ralement ensemble-, ceux donc qui n'ont pas donn&#233; leur appui au c&#244;t&#233; dominant des relations de pouvoir mais ont cherch&#233; plut&#244;t &#224; l'affaiblir, &#224; le miner, &#224; le r&#233;duire, &#224; le saboter par tous les moyens possibles, ceux-l&#224; sont vraiment rest&#233;s fid&#232;les &#224; l'esprit d'une g&#233;n&#233;ration, rebelles aux chefferies anciennes et modernes, qu'il s'agisse de petits ou de grands chefs, qu'il s'agisse de patrons, de bureaucrates, de politiciens locaux, de ministres, de magistrats, de journalistes, d'enseignants, d'experts, enfin de tous ceux qui sont en situation d'exercer un despotisme quelconque. Quelles que furent par cons&#233;quent nos occupations, quels que furent les domaines de nos exp&#233;riences et de nos fonctions, nous avons eu pour commune fid&#233;lit&#233; le refus de l'exercice oppressif du pouvoir. On dira sans doute, et l'on n'aura pas tout &#224; fait tort, que cette ligne de conduite donna aux pires l'occasion de gagner les postes les plus propices &#224; l'emploi de leurs volont&#233;s de pouvoir, de leurs pulsions d'emprise, de leurs petites ou grandes perversions. Il ne serait gu&#232;re difficile en effet de montrer que la d&#233;gradation morale des dirigeants en maints domaines, et pas seulement dans l'univers des rapports de pouvoir &#233;conomiques -structur&#233;s depuis longtemps par la pire esp&#232;ce de domination-, mais d&#233;sormais dans presque tous les domaines, et tout particuli&#232;rement dans les domaines &#233;conomiques, m&#233;diatiques, politiques, syndicaux, intellectuels, universitaires, est corr&#233;lative de la sorte de d&#233;sistement que nous avons manifest&#233; &#224; l'&#233;gard des positions les plus favorables l'exercice de l'oppression. Et il faut bien dire que si la situation fut extr&#234;mement favorable pour les pires, elle obligea de plus en plus les autres &#224; leur abandonner des positions oppressives &#224; mesure que les rapports de pouvoir devenaient presque partout des r&#233;pliques des rapports &#233;conomiques les plus durs, c'est-&#224;-dire des rapports d'instrumentalisation des objets humains en vue d'un profit personnel, qu'il soit mat&#233;riel, symbolique ou, la plupart du temps, les deux &#224; la fois. Mais on aurait tort dans un autre sens de penser que ce grand d&#233;sistement ne fut qu'une d&#233;faite produite par un l&#226;che refus de combattre, par une sorte d'irresponsabilit&#233; collective. Il donna le signal, si l'on peut ainsi dire, d'une transformation des modes de pouvoir dans les organisations sociales dans le sens d'une perversion g&#233;n&#233;rale. A mesure que cette perversion a cr&#251; dans les relations de pouvoir - et ceci &#224; mesure de l'importance des processus objectifs et m&#233;caniques de domination, de la croissance des relations d'int&#233;r&#234;t, de l'expansion des structures d'action efficace sur le mod&#232;le de l'entreprise-, &#224; mesure donc que la perversion a cr&#251; au long des cha&#238;nes de pouvoir, plus il nous est devenu impossible de tol&#233;rer ces formes d'oppression en voie de g&#233;n&#233;ralisation, et plus nous avons cherch&#233; des voies de traverse, des &#233;chappatoires, des refuges partout o&#249; cela nous &#233;tait possible, tout en donnant le change, comme il convient de le faire dans les structures de pouvoir. Et cela n'a pas &#233;t&#233; sans effet. Sans parler de la mani&#232;re dont nous avons &#233;chapp&#233; aux asservissements les plus vari&#233;s, du seul fait de la solidit&#233; de notre exp&#233;rience pass&#233;e et de nos dispositions acquises - ce qui nous fait craindre pour les autres, et surtout pour les jeunes moins bien arm&#233;s et plus mall&#233;ables - , il faudrait &#233;voquer l'effondrement des grands syst&#232;mes oppressifs qui s'&#233;taient construits au nom et en pr&#233;vision de la nouvelle soci&#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e, structures intenables et impossibles aujourd'hui, vid&#233;es de toute &#233;nergie collective. Il faudrait aussi &#233;voquer la port&#233;e de ce d&#233;sistement dans l'impossibilit&#233; de stabiliser les rapports de manipulation dans l'entreprise, les m&#233;dias, l'universit&#233;, l'administration. Autrement dit, sans faire beaucoup de bruit, laissant les autres faire du bruit, nous avons sans doute contribu&#233; &#224; miner certaines des vieilles formes oppressives et &#224; r&#233;sister aux nouvelles formes perverses du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On objectera les mille exemples de ralliement aux formes les plus visibles du pouvoir dans ses divers champs d'exercice. On citera tel nom qui vient imm&#233;diatement aux l&#232;vres pour incarner le funeste destin du reniement et du ralliement. On &#233;voquera toutes les sortes de canailles, du pur cynique &#224; la belle &#226;me, qui se sont &#233;rig&#233;s en donneurs de le&#231;on, en juges des &#233;l&#233;gances et des v&#233;rit&#233;s, en proph&#232;tes de malheur et en conseillers du prince. Mais ceux-l&#224; ne sont jamais que des effets de surface, avec toute l'amplification ondulatoire que leur donnent les m&#233;dias mais avec aussi justement toute la superficialit&#233; qui est tout leur &#234;tre. En profondeur, dans l'obscurit&#233; des hauts fonds, la chose fut assez diff&#233;rente, car la corruption n'y fut que lointaine, affaiblie, contradictoire, sans moyens r&#233;els. Et c'est dans ces profondeurs, si l'on poursuit la m&#233;taphore us&#233;e, que nous avons choisi plut&#244;t de nous garder en choisissant et en entretenant des relations d'une autre teneur, d'une autre consistance, d'une autre qualit&#233;. On ne saurait trop r&#233;p&#233;ter que notre r&#233;sistance ne fut justement qu'une r&#233;sistance &#224; ce qui finalement a gagn&#233;. Mais ce qui a gagn&#233; ne l'a &#233;t&#233; que superficiellement, provisoirement, malgr&#233; les &#233;normes forces mises en jeu qui auraient d&#251; nous briser depuis longtemps si nous n'avions pas &#233;t&#233; aussi r&#233;sistants et qui nous briseront demain si nous n'y veillons pas. Mais notre r&#233;sistance continue, discr&#232;te et sourde, nos fuites, nos &#233;chapp&#233;es hors des emprises perverses, tout cela a p&#233;n&#233;tr&#233; loin, s'est &#233;tendu &#224; d'autres qui n'avaient pas la m&#234;me exp&#233;rience- et tout particuli&#232;rement &#224; ceux qui longtemps furent emprisonn&#233;s dans les vieux appareils staliniens, bloqu&#233;s par les vieilles bureaucraties d&#233;sormais en &#233;tat d'an&#233;mie avanc&#233;e, et qui, en dehors quelques d&#233;chets irr&#233;cup&#233;rables, sont d&#233;sormais plus libres de combattre autrement et de penser plus librement leurs nouveaux combats.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;strong&gt;IV
&lt;p&gt; Notre fin &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nos vies sont donc des votes selon la pratique consciente du double front, puisqu'on ne combat jamais un mal politique par un autre mal politique, que les maux politiques sont solidaires et les luttes contre eux aussi ; que combattre un mal politique implique de combattre l'autre aussi, du m&#234;me pas. Nos vies ob&#233;issent toujours &#224; l'obligation de lutter sur deux fronts et jamais sur un seul &#224; la fois, elles r&#233;pondent du plus profond d'elles-m&#234;mes &#224; l'imp&#233;ratif de combattre en m&#234;me temps le capitalisme et la bureaucratie, le march&#233; tout puissant et l'Etat oppressif, l'Occident imp&#233;rial et les bigoteries archa&#239;ques qui le contestent. Toujours deux fronts. Tenir les positions sur les deux fronts sans c&#233;der sur aucun. Et ce n'est pas que nous ayons &#233;t&#233; parfaits de ce point de vue, nous qui, par exemple, avons laiss&#233; prolif&#233;rer des sectes totalitaires et des micro-bureaucraties st&#233;riles, toutes ces petites organisations qui n'avaient pas grand chose &#224; envier au grand parti mortif&#232;re de la classe ouvri&#232;re. Mais, avec 68, nous avons commenc&#233; quelque chose d'essentiel, nous avons commenc&#233; par nous battre &#224; l'int&#233;rieur, de l'int&#233;rieur de notre camp, contre les enkystements despotiques et les emprises oligarchiques. Nous avons d&#233;sign&#233; les zones &#224; investir, les d&#233;rives &#224; endiguer, les dangers &#224; &#233;viter, zones, d&#233;rives, dangers qui concernaient des ph&#233;nom&#232;nes jusque-l&#224; soigneusement voil&#233;s par toute une tradition dite progressiste, et surtout la maladie du pouvoir qui a d&#233;vast&#233; tout le mouvement du socialisme. C'est en ce sens que 68 n'est pas du pass&#233;, que 68 n'est pas d&#233;pass&#233;. C'est en ce sens que nous n'avons pas &#233;t&#233; seulement la derni&#232;re g&#233;n&#233;ration d'Octobre, la derni&#232;re g&#233;n&#233;ration anti-capitaliste, seulement anti-capitaliste, mais que nous avons &#233;t&#233; aussi la premi&#232;re g&#233;n&#233;ration de 68 &#224; la fois anti-capitaliste et anti-bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, quelles que soient nos situations, que nous ayons &#233;t&#233; de telle ou telle profession, de tel ou tel milieu (encore que nos choix suppos&#233;s n'ont pas &#233;t&#233; faits par hasard), nous avons t&#233;moign&#233; par nos vies m&#234;mes de l'existence d'une communaut&#233; qui n'a pas besoin de se d&#233;clarer pour exister. Non pas une communaut&#233; du pass&#233;, que relierait une m&#233;moire, mais une communaut&#233; de sursauts, de rebonds, qui se retrouve quand il faut. Nous ne sommes pas du pass&#233;, nous avons &#233;t&#233;, nous sommes, comme dirait Nietzsche, des enfants de l'avenir, qui ont cru et croient encore souvent &#224; un avenir possible, qui ont cru et croient encore que quelque chose d'autre est possible, ou mieux encore qui, n'y ayant jamais cru ou n'y croyant simplement plus, n'en font pas une condition pour agir car, pour nous, la n&#233;cessit&#233; du combat ne d&#233;pend pas des chances de la victoire. Ath&#233;es en tout, nous ne nous accommodons pas, nous ne nous raccommodons pas, nous ne nous r&#233;concilions pas. Nous voulons rester fid&#232;les &#224; ce qu'il y a d'avenir dans le pass&#233; qui nous a fait, toujours fid&#232;les &#224; ce qu'il y a d'espoir, m&#234;me quand nous pensons que le changement est impossible, dans le seul fait de se battre contre l'intol&#233;rable du pr&#233;sent. Qui sait, peut-&#234;tre, &#224; ce titre seul, resterons-nous une g&#233;n&#233;ration dans la m&#233;moire des g&#233;n&#233;rations futures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourra tout nous reprocher, et d'abord d'avoir brouill&#233; les traces, au point d'avoir laiss&#233; croire que nous n'&#233;tions qu'une image. Vieux clich&#233;s, ic&#244;nes, parades, nostalgie naus&#233;abonde. On pourra nous reprocher de nous &#234;tre laiss&#233; peindre en tra&#238;tres de nos irruptions, en repentis de nos amours, en oublieux de nos jeunesses. Mais ce n'est pas que ce nous f&#251;tms. Je pense &#224; nous, tous les n&#244;tres, visibles et invisibles, dans la multiplicit&#233; de nos destins, si &#233;loign&#233;s des path&#233;tiques narcissismes. Nous f&#251;mes gens ordinaires en apparence, r&#233;pondant &#224; nos qualit&#233;s et &#224; nos titres, accomplissant nos fonctions requises. Int&#233;gr&#233;s, aurait dit le discours d'autrefois. Mais nombre d'entre nous, un nombre ind&#233;cidable, un nombre consid&#233;rable fut bien autre chose que la somme de reniements que certains aimeraient toujours lire dans le cours des vies simples. Ce que nous f&#251;mes, c'est l'envers de cette image, c'est l'autre c&#244;t&#233; de cette histoire, c'est le c&#244;t&#233; d'ombre, l'obscurit&#233; dont a eu besoin la sourde et discr&#232;te r&#233;sistance, la sourde et discr&#232;te subversion. Nous avons choisi de ne pas faire de bruit mais nous avons continu&#233;, et nous avions pour continuer besoin de ne pas faire de bruit, nous avons continu&#233; discr&#232;tement et sourdement, quotidiennement. C'est bien pourquoi nos ennemis, les ennemis de 68 continuent de nous ha&#239;r, continuent de vouloir nous supprimer de l'histoire, cherchant &#224; pirater nos id&#233;es, &#224; vampiriser nos engagements, &#224; les simuler tout en les stigmatisant. C'est pourquoi ceux-l&#224; qui nous ha&#239;ssent font encore et toujours de 68, du fant&#244;me de 68, leur obsession maladive, la source de leur ressentiment, la menace &#224; laquelle il leur faut &#224; tout prix parer. Ils n'auraient pas cette hargne monotone, cette rage m&#234;me, s'ils n'en voulaient &#224; ce qui a surv&#233;cu de 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car 68 ne veut rien dire d'autre qu'une autre vie est possible. 68 veut dire l'inacceptable de cette vie-ci, ce qu'il faut refuser dans cette vie maintenant et ici, ce qui est intol&#233;rable. Ce qu'il y a d'inassimilable dans 68, est cette puissance de refus qui continue de parcourir les existences, les institutions, les discours. 68, c'est l'affirmation tranchante du refus, c'est la d&#233;claration d'un contretemps collectif. C'est ce grand refus qui continue d'effrayer, le d&#233;sir qui pourrait encore surgir qu'il y ait autre chose de possible. Mais 68 c'est le nom de ce d&#233;sir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre temps est maintenant pass&#233;, il faut c&#233;der le passage. D'autres viendront qui poursuivront les luttes, qui retrouveront nos mots peut-&#234;tre, qui joueront leur partie dans les convulsions du monde. Nous aurons &#233;t&#233; ce cha&#238;non provisoire d'un temps tout aussi provisoire, sans privil&#232;ge et sans cr&#233;ance. Nous avons fait ce qui se proposait comme notre devoir. Nous avons des raisons de ne pas nous en vanter, qui ne sont g&#233;n&#233;ralement pas celles qu'on croit. Nous avons tenu les positions, communaut&#233; discr&#232;te et invisible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun est maintenant convi&#233; au miroir de sa jeunesse, regardant avec s&#233;r&#233;nit&#233; ou stupeur ce que l'&#226;ge a fait d'un visage qui autrefois rayonnait et qui a fini trop souvent par s'&#233;teindre avec les sombres petites compromissions des vies canalis&#233;es. Nous sommes nombreux &#224; avoir le sentiment d'un &#233;chec ou, au moins, d'un inach&#232;vement. Nous avons vu de telles r&#233;gressons et v&#233;cu de telles glaciations que nous ne savons plus que dire aux nouveaux venus. R&#233;sister le plus qu'ils peuvent &#224; ces temps de fer, sans doute. Mais qui conna&#238;t vraiment son cr&#233;dit pour le dire ? Chacun de nous est en droit de se demander s'il a &#233;t&#233; &#224; la hauteur de sa jeunesse. Et chacun sera seul &#224; conna&#238;tre la r&#233;ponse.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le r&#233;gime social de la Russie (1977)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?258-le-regime-social-de-la-russie-1977</link>
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&lt;p&gt;Origine : http://mapagoueg.chez-alice.fr/babe... Rapport introductif &#224; la quatri&#232;me et derni&#232;re journ&#233;e du S&#233;minaire historique qui s'est tenu &#224; Venise dans le cadre de la Biennale consacr&#233;e &#224; la Dissidence dans les pays de l'Est (15-18 novembre 1977). Les limitations du temps m'ont oblig&#233; &#224; pr&#233;senter dans ce rapport sous forme de th&#232;ses quelques-unes des id&#233;es que j'ai &#233;labor&#233;es depuis 1946 sur la &#171; question russe &#187; et ses implications. On en trouvera le d&#233;veloppement et l'argumentation (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Origine : &lt;a href=&#034;http://mapagoueg.chez-alice.fr/babel/Castoriadis/castoriadis.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://mapagoueg.chez-alice.fr/babe...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Rapport introductif &#224; la quatri&#232;me et derni&#232;re journ&#233;e du S&#233;minaire historique qui s'est tenu &#224; Venise dans le cadre de la Biennale consacr&#233;e &#224; la Dissidence dans les pays de l'Est (15-18 novembre 1977). Les limitations du temps m'ont oblig&#233; &#224; pr&#233;senter dans ce rapport sous forme de th&#232;ses quelques-unes des id&#233;es que j'ai &#233;labor&#233;es depuis 1946 sur la &#171; question russe &#187; et ses implications. On en trouvera le d&#233;veloppement et l'argumentation dans les &#233;crits dont la liste est donn&#233;e &#224; la fin de ce texte, et auxquels les renvois sont faits par l'indication de leur date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte a pr&#233;c&#233;demment paru dans la revue Esprit (Juillet-ao&#251;t 1978).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;1. Que la soci&#233;t&#233; russe soit une soci&#233;t&#233; divis&#233;e, soumise &#224; la domination d'un groupe social particulier, o&#249; r&#232;gnent l'exploitation et l'oppression, est une &#233;vidence imm&#233;diate au regard des faits les plus &#233;l&#233;mentaires et les plus connus. La pr&#233;sentation du r&#233;gime russe comme &#171; socialiste &#187; ou comme &#171; Etat ouvrier &#187;, dans la complicit&#233; pratiquement universelle de la &#171; gauche &#187; et de la &#171; droite &#187; ; ou m&#234;me simplement la discussion de sa nature par r&#233;f&#233;rence au socialisme, pour savoir sur quels points et &#224; quel degr&#233; il s'en &#233;carterait, repr&#233;sentent une des plus formidables entreprises de mystification connues dans l'histoire. Le succ&#232;s persistant de cette entreprise pose &#233;videmment une question de premi&#232;re grandeur sur la fonction et l'importance de l'id&#233;ologie dans le monde contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;2. La soci&#233;t&#233; russe, comme les soci&#233;t&#233;s des pays de l'Europe de l'Est, de la Chine, etc., est une soci&#233;t&#233; divis&#233;e asym&#233;triquement et antagoniquement, - dans la terminologie traditionnelle, une &#171; soci&#233;t&#233; de classe &#187;. Elle est soumise &#224; la domination d'un groupe social particulier, la bureaucratie, dont le noyau actif est la bureaucratie politique du PCUS. Cette domination se concr&#233;tise comme exploitation &#233;conomique, oppression politique, asservissement mental de la population par la bureaucratie et &#224; son profit. La bureaucratie n'exerce pas pour autant - pas plus qu'aucune autre couche dominante dans une soci&#233;t&#233; quelconque - une ma&#238;trise absolue sur la soci&#233;t&#233;. Elle doit faire face au conflit qui l'oppose &#224; la population, conflit dont le r&#233;gime totalitaire &#233;touffe les manifestations sans pouvoir les supprimer. Elle est sujette aux antinomies et aux irrationalit&#233;s consubstantielles au r&#233;gime bureaucratique moderne. Enfin, la bureaucratie est elle-m&#234;me domin&#233;e par son syst&#232;me, par l'institution de la soci&#233;t&#233; dont elle est corr&#233;lative et par les significations imaginaires sociales que cette institution porte. La soci&#233;t&#233; russe est, elle aussi, une soci&#233;t&#233; ali&#233;n&#233;e ou h&#233;t&#233;ronome &#171; toutes classes confondues &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Les rapports de production en Russie sont des rapports antagoniques, qui divisent et opposent dirigeants et ex&#233;cutants. Ils impliquent l'exploitation des producteurs (ouvriers, paysans, travailleurs des &#171; services &#187;) et leur asservissement &#224; un proc&#232;s de travail et de production qui &#233;chappe enti&#232;rement &#224; leur contr&#244;le. La &#171; nationalisation &#187; (&#233;tatisation) des moyens de production et la &#171; planification &#187; bureaucratique n'entra&#238;nent nullement l'abolition de l'exploitation et n'ont rien &#224; voir avec le socialisme. La suppression de la &#171; propri&#233;t&#233; priv&#233;e &#187; laisse enti&#232;rement ouverte la question : qui dispose effectivement, d&#233;sormais, des moyens de production et de la production elle-m&#234;me ? Or en Russie (comme dans les pays de l'Europe de l'Est, en Chine, etc.) c'est la bureaucratie (des entreprises, de l'&#233;conomie, de l'Etat et surtout du PCUS) qui dispose (verf&#252;gt) collectivement des moyens de production, du temps de la population travailleuse, des r&#233;sultats de la production. Sous le couvert de la forme juridique de la &#171; propri&#233;t&#233; nationalis&#233;e &#187; (&#233;tatique), elle en a le jus fruendi, utendi et abutendi. De cette disposition, l'&#233;tatisation et la &#171; planification &#187; bureaucratique sont les moyens ad&#233;quats et n&#233;cessaires. La bureaucratie dispose des moyens de production et de la production &#171; statiquement &#187; &#224; tout instant. Elle en fait &#171; ce qu'elle veut &#187;, physiquement et &#233;conomiquement, autant et plus qu'un capitaliste &#171; fait ce qu'il veut &#187; de son capital. Mais surtout, elle en dispose &#171; dynamiquement &#187;. Elle d&#233;cide des moyens par lesquels un surplus est extrait &#224; la population travailleuse, du taux de ce surplus et de son affectation (de sa r&#233;partition entre consommation bureaucratique et accumulation, comme de l'orientation de cette accumulation). Le &#171; capital &#187; russe aujourd'hui n'est rien d'autre, dans son &#171; essence &#187;, que le surplus accumul&#233; de l'exploitation du peuple russe depuis soixante ans, et, dans sa forme physique, que le r&#233;sultat s&#233;diment&#233; des d&#233;cisions de la bureaucratie et du fonctionnement de son syst&#232;me pendant cette m&#234;me p&#233;riode [1946, 1947 a, 1947 b, 1949 a, 1949 b, 1949 c, 1957 a, 1958 b, 1960 a].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Cette nature des rapports de production, et du r&#233;gime social, est inscrite dans la mat&#233;rialit&#233; des moyens de production et port&#233;e par ceux-ci. En tant qu'instruments de travail - par la forme et le contenu qu'ils impriment au proc&#232;s de travail - ces moyens visent &#224; assurer l'asservissement des producteurs au proc&#232;s de travail, &#224; la fois par la nature du travail qu'ils imposent et par le type d'organisation du travail et de l'entreprise qu'ils entra&#238;nent. En tant qu'instruments de production - par la nature des produits qu'ils sont destin&#233;s &#224; fabriquer - ils incarnent l'orientation imprim&#233;e &#224; la vie sociale par la bureaucratie, ses buts sp&#233;cifiques, les valeurs et les significations auxquelles la bureaucratie est elle-m&#234;me asservie. La production d'armements, de biens de consommation destin&#233;s &#224; la bureaucratie, le type et la nature des objets de consommation populaire, et surtout la production de machines destin&#233;es &#224; reproduire le m&#234;me type de production et les m&#234;mes rapports de travail et de production illustrent amplement la correspondance de la nature du r&#233;gime social avec les &#171; moyens &#187; productifs qu'il d&#233;veloppe. L'identit&#233; totale de ceux-ci avec ceux invent&#233;s et mis en oeuvre par le capitalisme occidental t&#233;moigne de la parent&#233; profonde des deux r&#233;gimes. Elle cr&#233;e aussi des probl&#232;mes identiques au plan politique. Loin de pouvoir simplement h&#233;riter d'un &#171; d&#233;veloppement des forces productives &#187; et d'une technologie pr&#233;tendument neutre &#224; mettre au service du socialisme, une r&#233;volution sociale en Russie aura &#224; s'attaquer &#224; la base mat&#233;rielletechnique de la production et &#224; la transformer tout autant que dans les pays occidentaux [1957 c].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Depuis soixante ans, la situation et le sort effectif du travailleur russe dans la production sont essentiellement identiques &#224; ce qu'ils ont toujours &#233;t&#233; sous le capitalisme. L'escamotage de ce fait par presque tous les courants &#171; marxistes &#187;, y compris &#171; oppositionnels &#187; (par exemple trotskistes), d&#233;fenseurs auto-proclam&#233;s de la classe ouvri&#232;re, est hautement r&#233;v&#233;lateur. L'asservissement des travailleurs dans le travail n'est pas un &#171; d&#233;faut &#187;, secondaire ou important, du syst&#232;me, ni simplement un trait inhumain &#224; d&#233;plorer. En lui se d&#233;nonce, au plan le plus concret comme au plan philosophique, l'essence du r&#233;gime russe comme r&#233;gime d'ali&#233;nation. A consid&#233;rer strictement le proc&#232;s de travail et de production, la classe ouvri&#232;re russe se trouve soumise au rapport de &#171; salariat &#187; autant que n'importe quelle autre classe ouvri&#232;re. Les ouvriers ne disposent ni des moyens ni du produit de leur travail, ni de leur propre activit&#233; de travailleurs. Ils &#171; vendent &#187; leur temps, leurs forces vitales, leur vie &#224; la bureaucratie qui en dispose selon ses int&#233;r&#234;ts. L'effort constant de la bureaucratie est d'augmenter le plus possible le rendement du travail tout en comprimant les r&#233;mun&#233;rations, et ce par les m&#234;mes m&#233;thodes que celles utilis&#233;es en Occident. La division toujours plus pouss&#233;e des t&#226;ches, la d&#233;finition des t&#226;ches visant &#224; rendre le travail toujours plus contr&#244;lable et toujours plus impersonnel et le travailleur toujours plus interchangeable, la mesure et le contr&#244;le des gestes du travailleur, le salaire aux pi&#232;ces et au rendement, la &#171; quantification &#187; de tous les aspects du travail et de la personnalit&#233; m&#234;me du travailleur sont port&#233;es, l&#224;-bas comme ici, par une technologie qui, loin d'exprimer une &#171; rationalit&#233; &#187; neutre, est destin&#233;e &#224; soumettre le travailleur &#224; un rythme de production ind&#233;pendant de lui, &#224; briser les groupes &#171; informels &#187; qui se constituent parmi les travailleurs, &#224; exproprier le travail vivant de toute autonomie et &#224; transf&#233;rer le moment de direction de l'activit&#233;, aussi menue soit-elle, aux ensembles m&#233;caniques d'une part, &#224; l'Appareil bureaucratique dirigeant l'entreprise d'autre part [ 1958 a].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Cette analyse (qui serait en fait la v&#233;ritable analyse marxienne) est toutefois incompl&#232;te et insuffisante, car abstraite. En consid&#233;rant la production en elle-m&#234;me, en la s&#233;parant de l'ensemble de la vie et de l'organisation sociale, elle aboutirait &#224; assimiler purement et simplement la situation de l'ouvrier russe et celle de l'ouvrier occidental. Mais le sort qui est fait &#224; l'ouvrier, et &#224; la population en g&#233;n&#233;ral, en dehors de la production n'est pas un trait additionnel, mais une composante essentielle de sa situation. Priv&#233;e de droits politiques, civiques et syndicaux ; enr&#244;l&#233;e de force dans des &#171; syndicats &#187; qui sont des simples appendices de l'Etat, du Parti et du KGB ; soumise &#224; un contr&#244;le policier permanent, au mouchardage dans les lieux de travail et hors ceux-ci, au r&#233;gime des passeports int&#233;rieurs et des livrets de travail ; constamment harcel&#233;e par la voix omnipr&#233;sente d'une propagande officielle mensong&#232;re, la classe ouvri&#232;re russe est soumise &#224; une entreprise d'oppression et de contr&#244;le totalitaires, d'expropriation mentale et psychique qui d&#233;passe tr&#232;s nettement les mod&#232;les fasciste et nazi et n'a connu quelques perfectionnements suppl&#233;mentaires qu'en Chine mao&#239;ste. Situation sans analogue dans les pays capitalistes &#171; classiques &#187;, o&#249; tr&#232;s t&#244;t la classe ouvri&#232;re a pu arracher des droits civiques, politiques et syndicaux et contester explicitement et ouvertement l'ordre social existant - en m&#234;me temps qu'elle exer&#231;ait constamment une pression d&#233;cisive sur l'&#233;volution du syst&#232;me, qui a &#233;t&#233; finalement le principal facteur limitant l'irrationalit&#233; de celui-ci [1953 a, 1959, 1960 b, 1973, 1974]. La diff&#233;rence est capitale, y compris du point de vue &#233;troit et abstrait de la production et de l'&#233;conomie. Sous le r&#233;gime capitaliste classique, la classe ouvri&#232;re n&#233;gocie explicitement le niveau des salaires nominaux et d'autres &#233;l&#233;ments du &#171; contrat de travail &#187; encore plus importants (dur&#233;e journali&#232;re, hebdomadaire, annuelle et &#171; vitale &#187; du travail, conditions de travail etc.). Le &#171; contrat de travail &#187; est certes une forme juridique - mais il n'est pas une forme vide, parce que la classe ouvri&#232;re peut lutter, et lutte, explicitement pour sa modification. Sans une classe de travailleurs &#171; libres &#187;, aux deux sens du terme, on aurait peut-&#234;tre connu un &#171; capitalisme esclavagiste &#187; ou un &#171; capitalisme de servage &#187; - non pas le capitalisme tel qu'il a effectivement exist&#233;. Moyennant ces luttes et cette libert&#233;, qu'il est stupide d'appeler simplement &#171; formelle &#187;, la classe ouvri&#232;re a pu, depuis 175 ans, r&#233;duire la dur&#233;e du travail, emp&#234;cher l'augmentation du taux d'exploitation, limiter le ch&#244;mage etc. Or, la suppression de toute libert&#233; en Russie et l'impossibilit&#233; de toute lutte ouverte font pr&#233;cis&#233;ment que le &#171; contrat de travail &#187; y devient une forme vide, et que l'on ne peut pas parler dans ce cas de &#171; salariat &#187;, sauf en un sens formel. La cons&#233;quence n'en est pas seulement une exploitation du travail beaucoup plus lourde qu'ailleurs. La suppression de toute possibilit&#233; pour la classe ouvri&#232;re, et pour la population en g&#233;n&#233;ral, d'exercer ouvertement une pression sur les &#233;v&#233;nements laisse libre cours au d&#233;ploiement de l'irrationalit&#233; bureaucratique, et aboutit au monstrueux gaspillage de travail humain et de ressources productives en g&#233;n&#233;ral qui caract&#233;risent l'&#233;conomie russe (sans parler du Goulag, qui pose des probl&#232;mes d&#233;passant de loin ces consid&#233;rations).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. Il n'en est que plus frappant de constater que l'oppression totalitaire demeure incapable d'&#233;touffer la lutte implicite permanente des ouvriers (et des paysans) contre le syst&#232;me dans la production. Sous le r&#233;gime russe, comme en Occident, le point de d&#233;part et l'objet premier de cette lutte sont le niveau des taux effectifs de r&#233;mun&#233;ration/rendement (rapport entre salaire re&#231;u et travail effectivement fourni). Mais dans les deux cas, loin d'&#234;tre simplement &#171; &#233;conomique &#187;, cette lutte traduit la r&#233;sistance des travailleurs &#224; l'oppression et &#224; l'ali&#233;nation auxquelles tendent &#224; les soumettre les rapports de production &#233;tablis. Elle s'exprime en Russie de mani&#232;re particuli&#232;rement aigu&#235; par la crise permanente de la productivit&#233; quantitative et qualitative, l'absent&#233;isme, les d&#233;passements chroniques du &#171; plan des salaires &#187; des entreprises etc. [1949 b, 1949 c, 1956 b, 1957 c, 1958 a, 1960 b].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. La condition ultime de cette lutte est la contradiction fondamentale du capitalisme bureaucratique. Dans la production, comme dans toutes les sph&#232;res de la vie sociale, le r&#233;gime vise &#224; exclure les individus et les groupes de la direction de leurs activit&#233;s et &#224; la transf&#233;rer &#224; un Appareil bureaucratique. Ext&#233;rieur &#224; ces activit&#233;s, et rencontrant l'opposition des ex&#233;cutants, cet Appareil devient incapable la moiti&#233; du temps de les diriger ou de les contr&#244;ler, et m&#234;me de savoir r&#233;ellement ce qui se passe. Il est ainsi oblig&#233; de faire constamment appel &#224; la participation de ces m&#234;mes ex&#233;cutants qu'il voulait exclure, &#224; l'initiative de ceux qu'il voulait transformer en robots. Cette contradiction pourrait se figer en simple opposition des deux groupes dans une soci&#233;t&#233; statique. Le bouleversement continuel des moyens et des m&#233;thodes de production, que le r&#233;gime lui-m&#234;me doit introduire, en fait un conflit qui ne s'apaise jamais [1956 b, 1957 c, 1958 a, 1960 b, 1963].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. Cette contradiction fondamentale, et la nature m&#234;me de l'Appareil bureaucratique, font que la &#171; planification &#187; bureaucratique est essentiellement chaotique et irrationnelle, y compris du point de vue des buts qu'elle se propose. Consid&#233;rant la soci&#233;t&#233; capitaliste de son &#233;poque, Marx opposait le despotisme dans l'atelier &#224; l'anarchie dans la soci&#233;t&#233;. Mais le capitalisme bureaucratique, &#224; l'Est comme &#224; l'Ouest, c'est le despotisme et l'anarchie, dans l'atelier et dans la soci&#233;t&#233;. Les immenses gaspillages et absurdit&#233;s de la &#171; planification &#187; bureaucratique, amplement connus depuis longtemps, ne sont nullement un trait accidentel ou r&#233;formable ; ils r&#233;sultent des caract&#232;res les plus importants de l'organisation bureaucratique. L'existence m&#234;me de l'Appareil bureaucratique porte l'opacit&#233; sociale &#224; un degr&#233; inconnu auparavant, et fait que l'information requise pour une planification - de l'&#233;conomie, ou m&#234;me de la production d'une grande entreprise - fait constamment d&#233;faut. La masse des ex&#233;cutants cache la v&#233;rit&#233; &#224; l'Appareil. La condition vitale d'existence de tout secteur de la bureaucratie est la falsification des faits aux yeux du reste de la bureaucratie. L'Appareil essaie de r&#233;soudre le probl&#232;me par la multiplication des contr&#244;les et des instances bureaucratiques, qui ne font que multiplier les facteurs qui le font na&#238;tre. A moiti&#233; aveugle, l'Appareil est aussi &#224; moiti&#233; d&#233;c&#233;r&#233;br&#233;. &#171; Expertise &#187;, &#171; savoir &#187;, &#171; comp&#233;tence &#187; de la bureaucratie sont des leurres id&#233;ologiques. Dans un syst&#232;me bureaucratique-hi&#233;rarchique moderne (&#224; l'oppos&#233; d'un tel syst&#232;me traditionnel), il n'existe ni ne peut exister aucun dispositif ou proc&#233;dure &#171; rationnels &#187; de nomination et de promotion des bureaucrates. Par cons&#233;quent, une grande partie de l'activit&#233; de ceux-ci vise &#224; essayer par tous les moyens de r&#233;soudre leur probl&#232;me personnel. La lutte entre cliques et clans devient ainsi un facteur sociologique essentiel qui domine la vie de l'Appareil et en vicie radicalement le fonctionnement, transformant la plupart du temps les options objectives en enjeux de la lutte entre cliques et clans. Cr&#233;ant une scission radicale dans la soci&#233;t&#233; de par son existence m&#234;me, la fragmentant de plus en plus afin de la mieux contr&#244;ler, introduisant n&#233;cessairement en son propre sein la m&#234;me fragmentation, la m&#234;me division du travail et des t&#226;ches qu'il impose partout, l'Appareil pr&#233;tend &#234;tre le lieu de la synth&#232;se, de la re-composition de la vie sociale - mais ne l'est que fictivement. Les instances bureaucratiques particuli&#232;res s'enlisent r&#233;guli&#232;rement dans leur propre inertie. Les interventions brutales du Sommet de l'Appareil doivent trancher chaque fois in extremis dans l'arbitraire les probl&#232;mes qui ne peuvent plus &#234;tre ajourn&#233;s [1956 b, 1960 b, 1976].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10. L'industrialisation de la Russie - et l'extension du r&#233;gime bureaucratique sur 1,3 milliard. d'individus - n'a gu&#232;re att&#233;nu&#233; les conflits et les antinomies qui d&#233;chirent la soci&#233;t&#233; russe, pas plus qu'elle n'a r&#233;duit le pouvoir de la bureaucratie. Certes la terreur polici&#232;re a chang&#233; de degr&#233; et de m&#233;thodes depuis la mort de Staline, en m&#234;me temps que la bureaucratie essaie d'entrer dans la voie de la &#171; soci&#233;t&#233; de consommation &#187;. Mais aussi bien le contenu que l'&#233;chec du khrouchtchevisme montrent les limites des tentatives d'autor&#233;forme de la bureaucratie, et les contradictions qu'elles rencontrent. Ainsi, un certain degr&#233; de &#171; d&#233;mocratisation &#187; appara&#238;t comme requis pour surmonter les traits les plus irrationnels du syst&#232;me. Mais les tentatives, m&#234;me timides, dans cette direction risquent d'aboutir &#224; des explosions (&#233;v&#233;nements de 1956 en Europe de l'Est), ou bien ouvrent la porte &#224; une utilisation des &#171; droits &#187; conc&#233;d&#233;s qui devient rapidement intol&#233;rable pour la bureaucratie (dissidence des intellectuels depuis une quinzaine d'ann&#233;es). C'est que toute possibilit&#233; de remettre en question le pouvoir du Parti serait un suicide pour la bureaucratie, et toute &#171; d&#233;mocratisation &#187;, m&#234;me limit&#233;e, du Parti serait un suicide pour l'instance qui incarne, personnifie et exerce le pouvoir, &#224; savoir le Sommet de l'Appareil. - De m&#234;me, le besoin de r&#233;former la gestion de l'&#233;conomie &#224; tous les niveaux, pour en limiter les absurdit&#233;s, se heurte &#224; la n&#233;cessit&#233;, pour ce faire, de r&#233;duire le r&#244;le et les pouvoirs discr&#233;tionnaires de la bureaucratie - soit, de proc&#233;der &#224; une auto-mutilation de la couche dominante. Tel serait le cas si l'on tentait d'injecter des &#171; m&#233;canismes de march&#233; &#187; dans le syst&#232;me actuel ; mais aussi, si l'on voulait proc&#233;der &#224; une &#171; cybern&#233;tisation &#187; de l'&#233;conomie, laquelle - de toute fa&#231;on irr&#233;alisable dans la situation russe - exigerait l'&#233;limination de la plus grande partie de la bureaucratie &#171; productive &#187; et &#233;conomique existante et ne conduirait qu'&#224; la prolif&#233;ration de nouvelles instances bureaucratiques. Ainsi, les &#171; r&#233;formes &#187; &#233;conomiques de la bureaucratie se traduisent essentiellement par des oscillations r&#233;currentes entre des tentatives de plus grande et de moins grande centralisation [1956 b, 1957 b]. Certes, un r&#233;gime bureaucratique plus &#171; souple &#187; n'est pas inconcevable, ni en droit, ni en fait (cf. la Yougoslavie). Ce sont les conditions concr&#232;tes de la Russie qui en rendent l'&#233;ventualit&#233; extr&#234;mement improbable : le risque de l'effondrement de l'Empire Russe (cf. aussi bien les &#233;v&#233;nements de 1956 que l'invasion de la Tch&#233;coslovaquie en 1968), et la situation virtuellement explosive existant dans le pays m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11. En effet, les probl&#232;mes fondamentaux qui se posaient &#224; l'Empire des Tsars et ont provoqu&#233; son renversement non seulement n'ont pas &#233;t&#233; r&#233;solus, mais se trouvent consid&#233;rablement aggrav&#233;s. Probl&#232;me agraire : les paysans &#233;taient, jusqu'&#224; tr&#232;s r&#233;cemment, en &#233;tat de servage juridique, attach&#233;s &#224; la gl&#232;be en droit (ne poss&#233;dant pas de passeport int&#233;rieur), et sans doute le sont-ils toujours en fait ; la Russie, grenier de l'Europe d&#233;j&#224; avant les temps d'H&#233;rodote, parvient &#224; peine &#224; nourrir sa population, alors que les pays occidentaux subventionnent la paysannerie pour qu'elle ne produise pas ; l'&#171; organisation &#187; de l'agriculture doit &#234;tre constamment remise sur le tapis, sans aucun r&#233;sultat tangible. Probl&#232;me du d&#233;veloppement industriel : le syst&#232;me ne parvient toujours pas &#224; satisfaire la demande solvable de la population pour des objets d'usage courant ; la fabrication de produits d'une qualit&#233; satisfaisante et constante constitue toujours une question insoluble ; l'&#233;quilibre militaire avec les Etats-Unis n'est maintenu qu'en consacrant une proportion exorbitante des ressources productives (probablement trois ou quatre fois plus grande qu'aux Etats-Unis) &#224; la production d'armements et au prix d'un sous-d&#233;veloppement consid&#233;rable de tous les secteurs civils ; apr&#232;s soixante ans de &#171; socialisme &#187; et de surexploitation de la population, le produit national par habitant est du m&#234;me ordre de grandeur que celui de l'Espagne si ce n'est de la Gr&#232;ce. Ce r&#233;gime &#171; socialiste &#187; n'a pas encore pu r&#233;soudre le probl&#232;me que les hommes ont r&#233;solu d&#232;s le n&#233;olithique : assurer la soudure entre une r&#233;colte et la r&#233;colte suivante, ni cet autre, r&#233;solu au moins depuis les Ph&#233;niciens : fournir &#224; ceux qui sont dispos&#233;s &#224; en payer le prix les marchandises qu'ils demandent. Question nationale : chauvinisme grand-russien et antis&#233;mitisme aussi forts que jamais rencontrent toujours la haine des nationalit&#233;s enferm&#233;es de force dans la prison modernis&#233;e des peuples ; la Russie reste le seul pays important et &#171; d&#233;velopp&#233; &#187; o&#249; des nations enti&#232;res sont maintenues dans la servitude. Question politique : ind&#233;pendamment de l'exclusion radicale du peuple de tout contr&#244;le sur les affaires publiques et de toute connaissance de celles-ci, la bureaucratie n'a pu et ne peut trouver aucun mode de fonctionnement r&#233;gulier pour r&#233;soudre le probl&#232;me de sa propre direction, hormis la lutte entre cliques et clans et les intrigues de cour. Comme les changements au Sommet doivent &#234;tre les plus espac&#233;s possible, sous peine d'&#233;branlement fatal de tout l'&#233;difice, la g&#233;rontocratie en est la cons&#233;quence in&#233;luctable. L'Etat, et le Parti qui en est l'&#226;me, qui pr&#233;tendent r&#233;guler tous les aspects de la vie sociale et r&#233;soudre tous les probl&#232;mes &#224; la place des int&#233;ress&#233;s, ne font que multiplier ces probl&#232;mes de par leur existence m&#234;me et par leur mode d'op&#233;ration. Leur monstrueux gonflement t&#233;moigne de l'extr&#234;me acuit&#233; de la scission antagonique de la soci&#233;t&#233;. La persistance et l'aggravation de ces probl&#232;mes s'accompagnent d'une v&#233;ritable involution culturelle. Le peuple qui a produit Dosto&#239;evski, Moussorgsky, Ma&#239;akovski, doit subir le cr&#233;tinisme, le pompi&#233;risme et l'effarante st&#233;rilit&#233; de la culture &#171; officielle &#187;. En m&#234;me temps, l'id&#233;ologie d'Etat se d&#233;compose. L'invocation du &#171; marxisme-l&#233;ninisme &#187; est devenue un simple rituel [1956 a]. La bureaucratie condamne la culture russe &#224; la st&#233;rilit&#233;, parce qu'elle est elle-m&#234;me condamn&#233;e au mutisme. Il lui est impossible de parler ou de laisser parler v&#233;ritablement de son p&#233;ch&#233; originel, de sa naissance sanglante dans et par la terreur de Staline - qu'elle n'ose ni condamner ni r&#233;habiliter pleinement ; et il lui est impossible d'effacer purement et simplement trente ou quarante ans d'histoire russe, d'autant que celle-ci continue sans alt&#233;ration essentielle. Tout autant lui est-il impossible de laisser pr&#233;senter une image v&#233;ridique, f&#251;t-elle artistique, de son pr&#233;sent, d'accepter une discussion sur l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233; russe, de tol&#233;rer des recherches et des initiatives qui &#233;chapperaient &#224; son contr&#244;le. Le r&#233;sultat en est l'usure, pour ne pas dire la disparition totale, de son emprise surtout sur les jeunes g&#233;n&#233;rations mais aussi sur une partie grandissante de la population. En fait, le seul ciment de la soci&#233;t&#233; bureaucratique, hormis la r&#233;pression, est d&#233;sormais le cynisme. La soci&#233;t&#233; russe est la premi&#232;re soci&#233;t&#233; cynique de l'Histoire. Mais on ne conna&#238;t pas dans l'histoire d'exemple de soci&#233;t&#233; qui ait pu survivre longtemps dans le cynisme pur et simple ; aussi ce n'est pas un hasard si le chauvinisme et le nationalisme grand-russes deviennent de plus en plus marqu&#233;s. Comprim&#233;s par la terreur bureaucratique, ces conflits n'en explosent que plus violemment lorsque l'occasion se pr&#233;sente (cf. les exemples d&#233;crits par Solj&#233;nitsyne ou Pliouchtch). Parmi les pays industrialis&#233;s, la Russie reste le premier candidat &#224; une r&#233;volution sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12. Le r&#233;gime russe fait partie int&#233;grante du syst&#232;me mondial de domination contemporain. Avec les Etats-Unis et la Chine il en constitue un des trois piliers ; il est, solidairement avec les autres, le g&#233;rant et la garant du maintien du statu quo social et politique &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te. Cette solidarit&#233; et complicit&#233;, qui sont constamment &#224; l'&#339;uvre en coulisse se sont manifest&#233;es de mani&#232;re &#233;clatante par exemple lorsque les Trois sont intervenus de concert pour aider le Gouvernement de Ceylan &#224; &#233;craser le soul&#232;vement de 1971 ; de m&#234;me qu'il est plus que possible qu'Etats-Unis et Russie interviendraient de concert pour &#233;touffer une r&#233;volution en Europe ou ailleurs d&#232;s qu'ils seraient convaincus qu'ils ne pourraient pas la contr&#244;ler ou l'utiliser. Parall&#232;lement, l'antagonisme imp&#233;rialiste des Trois reste aigu et continue d'avoir comme horizon une Guerre mondiale qui n'est nullement rendue impossible, comme le pr&#233;tend la propagande officielle, par l'&#233;quilibre de la terreur nucl&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;13. Convenons d'appeler r&#233;gime social un type donn&#233; d'institution de la soci&#233;t&#233; en tant qu'il d&#233;passe une soci&#233;t&#233; singuli&#232;re. La notion et le terme de &#171; mode de production &#187; ont une validit&#233; s'il s'agit de caract&#233;riser la production comme telle ; non pas une soci&#233;t&#233; ou une classe de soci&#233;t&#233;s. Telle ne pourrait &#234;tre le cas que si production et &#171; mode de production &#187; d&#233;terminaient n&#233;cessairement et suffisamment l'ensemble de l'organisation et de la vie sociale - ce qui est, non pas m&#234;me faux, mais priv&#233; de sens. Le rapport m&#234;me entre la production (et les rapports de production) et l'organisation globale de la soci&#233;t&#233; est chaque fois sp&#233;cifique au r&#233;gime social dont il s'agit, &#224; l'institution donn&#233;e de la soci&#233;t&#233; et fait partie de cette institution [1964 b, 1974 a, 1975]. Le r&#233;gime social de la Russie (et des pays de l'Europe de l'Est, de la Chine etc.) est le capitalisme bureaucratique total, le r&#233;gime social des pays industrialis&#233;s de l'&#171; Occident &#187; est le capitalisme bureaucratique fragment&#233; [1949 a, 1949 b, 1976, 1978].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14. L'&#233;mergence de la bureaucratie moderne et du capitalisme bureaucratique, total ou fragment&#233;, soul&#232;ve un nombre immense de probl&#232;mes, dont il n'est ici possible que d'effleurer quelques-uns. La r&#233;flexion de ces probl&#232;mes fait &#233;clater les conceptions h&#233;rit&#233;es sur la soci&#233;t&#233; et l'histoire ; l'av&#232;nement historique de la bureaucratie et le fonctionnement de la soci&#233;t&#233; bureaucratique restent insaisissables dans le cadre des grandes th&#233;ories traditionnelles [1949 a, 1963, 1964 a, 1964 b,1973, 1975]. Le monde contemporain vit sur des repr&#233;sentations de la soci&#233;t&#233; et de l'histoire lesquelles, form&#233;es d&#233;j&#224; en 1848, n'ont rien &#224; dire sur le monde contemporain. Cela est imm&#233;diatement &#233;vident pour ce qui est des conceptions &#171; lib&#233;rales &#187; et &#171; n&#233;olib&#233;rales &#187;, &#233;conomiques et sociologiques. Que peut &#234;tre pour celles-ci le r&#233;gime bureaucratique, qui transgresse constamment la &#171; rationalit&#233; &#233;conomique &#187;, sinon un mauvais accident contraire &#224; la nature humaine ? Que faire de la transformation des citoyens en rouages de la machine &#233;tatique, si ce n'est une inexplicable r&#233;surgence, au milieu de la &#171; d&#233;mocratie &#187; et de la &#171; diffusion des connaissances &#187;, de la forme transhistorique de la tyrannie ? - La situation est en partie diff&#233;rente pour ce qui est de la conception de Marx, mais &#224; condition d'en casser l'ossature syst&#233;matique-dogmatique, d'en comprendre les limites, et de la mettre en relation avec les alt&#233;rations de la r&#233;alit&#233; historique. Le Capital est &#224; lire &#224; la lumi&#232;re de la Russie, non pas la Russie &#224; la lumi&#232;re du Capital. En restant asservis non pas m&#234;me &#224; la pens&#233;e de Marx, mais &#224; ce que de cette pens&#233;e ils ont transform&#233; en sch&#233;ma m&#233;canique, les &#171; marxistes &#187; contemporains se sont rendus incapables de dire quoi que ce soit de pertinent sur le monde moderne. En particulier, la bureaucratie et le r&#233;gime bureaucratique restent pour eux carr&#233;ment impossibles comme objets de pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15. Ainsi, pour la presque totalit&#233; des courants et des auteurs marxistes (laissant &#233;videmment de c&#244;t&#233; les communistes orthodoxes), tout semble avoir &#233;t&#233; dit lorsque le r&#233;gime russe est caract&#233;ris&#233; comme le produit de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence de la R&#233;volution d'Octobre, elle-m&#234;me caus&#233;e par l'&#171; arri&#233;ration &#187; du pays et l'&#171; isolement &#187; du nouveau pouvoir. Que le r&#233;gime russe ait trouv&#233; son origine dans une r&#233;volution se r&#233;clamant du socialisme et o&#249; les ouvriers et les paysans ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif et dans une large mesure autonome, est une chose. Que l'on puisse, en invoquant cette origine, &#233;vacuer la question de la nature pr&#233;sente de ce r&#233;gime, du produit final de cette &#171; d&#233;g&#233;n&#233;rescence &#187;, en est une autre, tout &#224; fait diff&#233;rente. La conjoncture historique &#224; travers laquelle un r&#233;gime s'instaure a son importance, mais ne suffit nullement pour le caract&#233;riser. Un capitalisme &#233;tabli moyennant la fusion pacifique de la bourgeoisie avec l'ancienne aristocratie ou m&#234;me la simple transformation de celle-ci en classe capitaliste (Japon) ne diff&#232;re pas essentiellement &#224; cet &#233;gard d'un capitalisme qui s'instaurerait &#224; la suite d'une &#233;limination violente de l'aristocratie par la bourgeoisie. Le terme m&#234;me de d&#233;g&#233;n&#233;rescence ne correspond pas &#224; ce qui est ici en cause. Au &#171; double pouvoir &#187; du Gouvernement provisoire et des Soviets entre f&#233;vrier et octobre 1917 a succ&#233;d&#233; le &#171; double pouvoir &#187; du parti bolchevique et des organismes des travailleurs (essentiellement les Comit&#233;s de fabrique), dont le deuxi&#232;me terme a &#233;t&#233; graduellement r&#233;prim&#233; et d&#233;finitivement &#233;limin&#233; en 1921 [1949 a, 1958 b, 1960 a, 1964 a]. L'explication de l'av&#232;nement du r&#233;gime bureaucratique par la d&#233;g&#233;n&#233;rescence d'une r&#233;volution s'effondre devant l'accession au pouvoir de la bureaucratie en Chine et ailleurs. L'interpr&#233;tation de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence elle-m&#234;me comme effet de I'&#171; arri&#233;ration &#187; et de l'&#171; isolement &#187; - d&#233;risoirement superficielle, et dont la fonction est de masquer la probl&#233;matique politique d'une r&#233;volution socialiste et le caract&#232;re d&#232;s le d&#233;part bureaucratique-totalitaire du parti bolchevique - est devenue totalement anachronique, puisque l'industrialisation de la Russie et l'extension de l'Empire bureaucratique n'ont en rien entam&#233; la domination de la bureaucratie. Si, les pr&#233;tendues causes ayant disparu, l'effet persiste, et si le m&#234;me effet se produit l&#224; o&#249; les causes n'existent pas, force est de reconna&#238;tre que cet effet a un autre enracinement dans la r&#233;alit&#233; que les circonstances entourant sa premi&#232;re apparition. Continuant de se r&#233;clamer de Marx - qui &#233;crivait : &#171; au moulin &#224; bras correspond la soci&#233;t&#233; f&#233;odale, au moulin &#224; vapeur la soci&#233;t&#233; capitaliste &#187; ces conceptions affirment implicitement qu'&#224; la cha&#238;ne d'assemblage correspond, ici, le capitalisme, l&#224;-bas, le &#171; socialisme &#187; ou l'&#171; Etat ouvrier &#187;. Incapables de r&#233;fl&#233;chir cette nouvelle entit&#233; social-historique qu'est la bureaucratie moderne, elles ne peuvent parler de la Russie, de la Chine, etc. que par r&#233;f&#233;rence &#224; une soci&#233;t&#233; socialiste, dont ces r&#233;gimes repr&#233;senteraient des d&#233;formations. Elles ne conservent ainsi en fait de Marx que son sch&#233;ma m&#233;taphysique-d&#233;terministe de l'histoire : il existerait une &#233;tape pr&#233;-d&#233;termin&#233;e de l'histoire de l'humanit&#233;, le socialisme, succ&#233;dant n&#233;cessairement au capitalisme. Par cons&#233;quent, ce qui n'est pas &#171; capitalisme &#187; (con&#231;u au surplus de la mani&#232;re la plus superficielle &#224; partir de la &#171; propri&#233;t&#233; priv&#233;e &#187;, de la &#171; marchandise &#187; etc.), ne pourrait &#234;tre que du socialisme - au besoin d&#233;form&#233;, d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;, tr&#232;s d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; etc. Mais le socialisme n'est pas une &#233;tape n&#233;cessaire de l'histoire. C'est le projet historique d'une nouvelle institution de la soci&#233;t&#233;, dont le contenu est l'auto-gouvernement direct, la direction et la gestion collective par les humains de tous les aspects de leur vie sociale et l'auto-institution explicite de la soci&#233;t&#233;. En r&#233;duisant le socialisme &#224; une affaire purement &#171; &#233;conomique &#187; et la r&#233;alit&#233; &#233;conomique aux formes juridiques de la propri&#233;t&#233; ; en pr&#233;sentant comme socialistes l'&#233;tatisation et la &#171; planification &#187; bureaucratique, ces conceptions ont pour fonction sociale de masquer la domination de la bureaucratie, d'en occulter les racines et les conditions, pour justifier la bureaucratie en place ou camoufler les vis&#233;es des bureaucrates &#171; r&#233;volutionnaires &#187; candidats au pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16. La bureaucratie moderne est, jusqu'&#224; un certain point, pensable dans le r&#233;f&#233;rentiel marxien ; mais aussi, au-del&#224; de ce point, elle le fait &#233;clater. A un certain niveau d'abstraction (comme l'avait vu Max Weber, et comme ne l'avait pas vu Marx), elle constitue l'aboutissement immanent de l'&#233;volution &#171; id&#233;ale &#187; du capitalisme. Du point de vue productif-&#233;conomique &#233;troit, l'&#233;volution technologique, l'organisation concomitante de la production et le proc&#232;s de concentration du capital entra&#238;nent l'&#233;limination du capitaliste individuel &#171; ind&#233;pendant &#187; et l'&#233;mergence d'une strate bureaucratique qui &#171; organise &#187; le travail de milliers de travailleurs dans les entreprises g&#233;antes, assume la gestion effective de l'entreprise et des complexes d'entreprises, et prend en charge les modifications incessantes des instruments et des m&#233;thodes de production (par quoi elle diff&#232;re radicalement de toute bureaucratie &#171; traditionnelle &#187; g&#233;rant un syst&#232;me statique). Parvenue &#224; son plein d&#233;veloppement, cette strate s'approprie une partie du surplus produit (sous la forme de &#171; salaires &#187; etc.), et d&#233;cide de l'affectation de l'autre partie de ce surplus par des m&#233;canismes dont la &#171; propri&#233;t&#233; priv&#233;e du capital &#187; n'est une condition ni n&#233;cessaire ni suffisante. Le ou les capitalistes &#171; propri&#233;taires &#187;, s'il en subsiste, ne peuvent jouer un r&#244;le dans l'entreprise moderne que moyennant la place qu'ils y occupent dans la pyramide bureaucratique. Si, comme le pensait Marx, la concentration du capital &#171; ne s'arr&#234;te pas avant que tout le capital social ne se trouve concentr&#233; entre les mains d'un seul capitaliste ou groupe de capitalistes &#187;, ce seul capitaliste ou groupe de capitalistes ne saurait dominer en personne des centaines de millions de travailleurs ; une telle situation n'est pas concevable sans l'&#233;mergence et la prolif&#233;ration d'une strate contr&#244;lant, g&#233;rant, dirigeant effectivement la production et disposant en fait de celle-ci, et dont ce capitaliste lui-m&#234;me d&#233;pendrait. Dans l'histoire effective des pays capitalistes classiques, la concentration n'atteint pas (et ne pourrait pas atteindre) sa &#171; limite id&#233;ale &#187; de cette mani&#232;re (en fonction de la seule &#233;volution &#233;conomique). Mais les tendances que l'ont vient de d&#233;crire s'y r&#233;alisent amplement, et suffisamment pour permettre de d&#233;finir le r&#233;gime social des pays occidentaux comme capitalisme bureaucratique fragment&#233;. La bureaucratie moderne est donc interpr&#233;table, dans le r&#233;f&#233;rentiel de Marx, comme le produit organique de l'&#233;volution de la production capitaliste et de la concentration du capital, comme la &#171; personnification du capital &#187; &#224; une certaine &#233;tape de son histoire, comme l'un des p&#244;les du rapport de production capitaliste, la division dirigeants/ex&#233;cutants, et l'agent actif de la r&#233;alisation, de la diffusion, de la p&#233;n&#233;tration toujours plus pouss&#233;e de ce rapport dans les activit&#233;s de production (et dans toutes les autres). La s&#233;paration de la direction et de la production imm&#233;diate, le transfert de la direction de l'activit&#233; de travail &#224; une instance ext&#233;rieure au travail et au travailleur ; la pseudo-&#171; rationalisation &#187; ; le &#171; calcul &#187; et la &#171; planification &#187; &#233;tendue &#224; des segments de plus en plus grands de la production et de l'&#233;conomie, etc. - toutes ces fonctions, il est exclu qu'elles soient accomplies par des &#171; personnes &#187; et moyennant simplement la &#171; propri&#233;t&#233; du capital &#187;. Il est tout autant exclu qu'elles soient accomplies par le &#171; march&#233; &#187;, &#224; moins de penser celui-ci selon la mythologie de l'&#233;conomie politique (que Marx a, en fait, partag&#233;e). Elles ne peuvent &#234;tre accomplies que par la bureaucratie, et moyennant la cr&#233;ation de l'Appareil bureaucratique [1949 a, 1959 a, 1960 b, 1978]. Et la domination de la bureaucratie appara&#238;t comme la forme ad&#233;quate par excellence de la domination de l'&#171; esprit &#187; du capitalisme (ici encore, Max Weber avait vu les choses beaucoup plus clairement que Marx) -, soit du magma de significations imaginaires sociales que r&#233;alise l'institution du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17. La c&#233;cit&#233; de Marx devant les implications de sa propre vue correcte de la concentration du capital n'est pas accidentelle (et elle a les m&#234;mes raisons que l'indigence de la plupart des autres abords th&#233;oriques de la bureaucratie moderne). La concentration, &#224; sa limite, implique non seulement l'&#233;limination des &#171; capitalistes individuels &#187;, mais l'abolition du &#171; capital &#187; comme tel et de l'&#171; &#233;conomie &#187; comme secteur effectivement s&#233;par&#233; du reste de la vie sociale. Concentration et monopolisation entra&#238;nent la r&#233;duction croissante du &#171; march&#233; &#187;, l'alt&#233;ration essentielle du caract&#232;re de ce qui en subsiste, son remplacement par le condominium des oligopoles et monopoles et finalement par une organisation &#171; int&#233;gr&#233;e &#187; (&#171; planifi&#233;e &#187;) de la production et de l'&#233;conomie. A la limite de la concentration totale (et en fait, longtemps avant que celle-ci ne soit atteinte), il n'y a plus de &#171; march&#233; &#187; v&#233;ritable, plus de &#171; prix de production &#187;, plus de &#171; loi de la valeur &#187; et finalement plus de &#171; capital &#187; au sens que Marx donnait &#224; ce terme (qui contient comme moment in&#233;liminable l'id&#233;e d'une somme de &#171; valeurs &#187; en processus d'auto-agrandissement). Au mieux, la &#171; loi de la valeur &#187; est transform&#233;e dans ce cas en r&#232;gle (norme, prescription) de comportement subjectif &#171; rationnel &#187;, du capitaliste unique ou de la bureaucratie, dont non seulement rien ne garantit qu'elle serait suivie, mais tout assure qu'elle ne pourrait pas l'&#234;tre [1948, 1953 a, 1978]. Sous le capitalisme bureaucratique total on ne peut plus parler de &#171; lois &#233;conomiques &#187;, trivialit&#233;s except&#233;es (les contraintes physiques et techniques ne sont pas des &#171; lois &#233;conomiques &#187;). C'est pourquoi aussi sont vides de contenu les conceptions qui voient dans la Russie un &#171; capitalisme d'Etat &#187;, et pr&#233;tendent que les &#171; lois &#233;conomiques du capitalisme &#187; continuent d'y r&#233;gner, avec simple substitution de l'&#171; Etat &#187; &#224; la &#171; classe capitaliste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18. Mais &#224; en rester &#224; cette interpr&#233;tation de la bureaucratie, on n&#233;gligerait des dimensions essentielles de sa r&#233;alit&#233; - celles pr&#233;cis&#233;ment qui mettent en question la conception marxienne et la rendent finalement intenable. M&#234;me dans les pays capitalistes &#171; classiques &#187;, &#233;mergence et croissance de la bureaucratie ne sont nullement r&#233;ductibles &#224; la concentration du &#171; capital &#187; et &#224; la bureaucratisation concomitante de la production et de l'entreprise. En fait, l'organisation industrielle occidentale, d&#232;s ses origines, emprunte son mod&#232;le &#224; l'organisation bureaucratique-hi&#233;rarchique s&#233;culaire des Etats et des Arm&#233;es, qu'elle transforme &#224; son usage - non seulement en l'adaptant aux n&#233;cessit&#233;s de la production, mais surtout en en faisant l'instrument et le porteur du &#171; changement &#187;, &#224; l'oppos&#233; de la bureaucratie &#171; statique &#187; traditionnelle. Par la suite, le mod&#232;le bureaucratique &#171; industriel &#187; est &#224; son tour repris par l'Etat, l'Arm&#233;e et les Partis. La bureaucratisation des soci&#233;t&#233;s capitalistes &#171; classiques &#187; trouve une source puissante dans l'expansion consid&#233;rable du r&#244;le et des fonctions de l'Etat, tant g&#233;n&#233;rales que proprement &#233;conomiques, ind&#233;pendante de toute &#171; &#233;tatisation &#187; formelle de la production (cf. les Etats-Unis), qui entra&#238;ne aussi bien la prolif&#233;ration de la strate bureaucratique et l'amplification de ses pouvoirs, que la multiplication de m&#233;canismes institutionnels non marchands d'int&#233;gration et de gestion des activit&#233;s sociales. Enfin, elle trouve une source importante dans l'&#233;volution du Mouvement ouvrier. La constitution d'une bureaucratie syndicale et politique &#171; ouvri&#232;re &#187; traduit l'adoption du mod&#232;le capitaliste par les organisations ouvri&#232;res et son acceptation par leurs adh&#233;rents [1959] ; soit, la domination continu&#233;e des significations imaginaires du capitalisme et des dispositifs institutionnels correspondants (division dirigeants/ex&#233;cutants, hi&#233;rarchie, sp&#233;cialisation etc.) sur la classe ouvri&#232;re en dehors de la production et dans les instruments m&#234;mes qu'elle a cr&#233;&#233;s pour lutter contre le capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19. D&#233;j&#224; donc l'&#233;volution d'une soci&#233;t&#233; capitaliste &#171; classique &#187; vers le capitalisme bureaucratique fragment&#233; n'est pas interpr&#233;table seulement en termes de production et d'&#233;conomie. Mais, encore plus important, l'&#233;mergence et la domination de la bureaucratie en Russie ne r&#233;sultent pas d'une telle &#233;volution &#171; organique &#187;, mais de la rupture qu'a &#233;t&#233; la R&#233;volution de 1917 et d'un processus essentiellement politique. La premi&#232;re bureaucratie moderne &#224; se constituer en couche dominante - et qui a servi, mondialement, de catalyseur et d'acc&#233;l&#233;rateur au processus de bureaucratisation - n'est pas la bureaucratie &#171; canonique &#187; que le capitalisme traditionnel aurait engendr&#233;e, mais na&#238;t dans et par la destruction du capitalisme traditionnel [1964 a, 1964 b]. Encore plus &#233;clairant est le cas des pays &#171; pr&#233;-capitalistes &#187;, et par excellence de la Chine. Ici, la bureaucratie, acc&#233;dant au pouvoir &#224; partir d'un processus politique et instaurant &#224; son profit des rapports de domination, cr&#233;e pratiquement ab ovo des &#171; rapports de production capitalistes &#187; et l'infrastructure mat&#233;rielle correspondante. Ce n'est pas la bureaucratie chinoise qui est le produit de l'industrialisation de la Chine, mais l'industrialisation de la Chine qui est l'&#339;uvre de la bureaucratie chinoise. La m&#233;diation effective et concr&#232;te entre le syst&#232;me mondial de domination et la transformation bureaucratique de la Chine n'a pas &#233;t&#233; fournie par les &#171; infrastructures &#187;, sauf n&#233;gativement, pour autant que la p&#233;n&#233;tration et l'impact du capitalisme avaient disloqu&#233; l'organisation traditionnelle en Chine ; ce qui s'est fait aussi ailleurs, sans que le r&#233;sultat soit le m&#234;me. Le porteur &#171; mat&#233;riel &#187; des conditions de la transformation bureaucratique de la Chine ont &#233;t&#233; les cat&#233;chismes &#171; marxistes &#187; et le mod&#232;le militaro-politique bolchevique, non pas les machines ni m&#234;me les fusils (Tchiang Kai-chek en avait autant et plus). La m&#233;diation concr&#232;te entre le capitalisme mondial et la transformation bureaucratique de la Chine se trouve dans la p&#233;n&#233;tration en Chine des significations imaginaires sociales du capitalisme et des types d'institution et d'organisation correspondants (id&#233;ologie &#171; marxiste &#187;, Parti politique, &#171; progr&#232;s &#187;, &#171; production &#187; etc.). Et c'est en ce sens - et non pas parce qu'il y aurait domination du &#171; capital &#187; - que la Chine, comme la Russie etc., appartiennent finalement au m&#234;me univers social-historique que les pays &#171; occidentaux &#187;, celui du capitalisme bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20. Le capitalisme bureaucratique total n'est donc ni une simple variante du capitalisme traditionnel, ni un moment de l'&#233;volution &#171; organique &#187; de celui-ci. Appartenant &#224; l'univers social-historique du capitalisme, il repr&#233;sente aussi une rupture et une cr&#233;ation historique nouvelle. Et la relation entre ce qui s'alt&#232;re et ce qui ne s'alt&#232;re pas lorsqu'on passe du capitalisme traditionnel au capitalisme bureaucratique int&#233;gral est elle-m&#234;me nouvelle [1964 a, 1964 b, 1975]. Cette rupture est &#233;vidente lorsque l'on consid&#232;re le groupe social concret qui exerce, dans les deux cas, la domination. Elle l'est tout autant lorsque l'on consid&#232;re l'institution, sp&#233;cifique du r&#233;gime social, notamment les m&#233;canismes et dispositifs explicites et implicites, formels et informels, moyennant lesquels est r&#233;alis&#233;e et assur&#233;e la domination d'un groupe social particulier sur l'ensemble de la soci&#233;t&#233;. L'institution nucl&#233;aire et germinale du capitalisme : l'entreprise, reste le lien entre les deux phases. Mais la &#171; propri&#233;t&#233; &#187; (ou mieux, la disposition) &#171; priv&#233;e &#187; du &#171; capital &#187;, le &#171; march&#233; &#187; comme m&#233;canisme d'int&#233;gration &#233;conomique, la distinction formelle de l'&#171; Etat &#187; et de la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187;, essentiels pour l'existence du capitalisme traditionnel, disparaissent sous le capitalisme bureaucratique total, lequel est caract&#233;ris&#233; par l'extension universelle de l'Appareil bureaucratique-hi&#233;rarchique moderne, le &#171; plan &#187; comme m&#233;canisme d'int&#233;gration, l'effacement de la distinction formelle entre la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187; et l'&#171; Etat &#187;. La relation de la couche dominante &#224; ces m&#233;canismes est &#233;videmment diff&#233;rente dans les deux cas - comme, dans tous les r&#233;gimes sociaux, la relation de la couche dominante aux m&#233;canismes institu&#233;s correspondant &#224; sa domination est chaque fois sui generis, partie propre et sp&#233;cifique de l'institution de ce r&#233;gime social. Pour une bonne partie, l'incompr&#233;hension du r&#233;gime russe provient aussi de ce qu'on veut toujours voir la relation entre la bureaucratie et les m&#233;canismes institu&#233;s &#224; partir du mod&#232;le de la relation de la bourgeoisie &#224; la propri&#233;t&#233; du capital et au march&#233; (que ce soit pour affirmer que les deux relations sont identiques, ou pour conclure de leur diff&#233;rence qu'il n'y a pas en Russie d'exploitation). Mais la relation entre les propri&#233;taires d'esclaves et les m&#233;canismes du r&#233;gime esclavagiste, les seigneurs et les m&#233;canismes du r&#233;gime f&#233;odal, les bourgeois et les m&#233;canismes du r&#233;gime capitaliste, est chaque fois diff&#233;rente et fait partie du mode d'institution des r&#233;gimes sociaux correspondants [1964 b, 1974, 1975]. De m&#234;me, il est tout autant faux de penser le groupe social dominant comme simple &#171; personnification &#187; des m&#233;canismes et dispositifs institu&#233;s (comme le fait Marx pour les capitalistes et le &#171; capital &#187;) que de voir dans ces m&#233;canismes un simple &#171; instrument &#187; de ce groupe (comme le font la plupart des marxistes pour l'Etat). Ce rapport n'est pas pensable sous les cat&#233;gories de l'&#171; instrumentalit&#233; &#187;, de la &#171; personnification &#187; ou de l'&#171; expression &#187; ; c'est un rapport sans analogue ailleurs, &#224; penser pour lui-m&#234;me. Et politiquement, il est tout autant fallacieux de parler du &#171; pouvoir &#187; en &#233;vacuant le fait qu'il est toujours aussi pouvoir d'un groupe sur les autres, que de parler de groupes ou de classes en &#233;vacuant les syst&#232;mes institu&#233;s qui leur correspondent. - Dans le capitalisme bureaucratique total, l'intrication de l'&#171; &#233;conomique &#187;, du &#171; politique &#187;, de l'&#171; id&#233;ologique &#187; etc., acquiert un caract&#232;re nouveau relativement aux soci&#233;t&#233;s capitalistes &#171; classiques &#187; ; il y a institution autre des sph&#232;res de l'activit&#233; sociale et de leur articulation. Il est absurde de raisonner &#224; son propos comme si les cat&#233;gories sociales pos&#233;es et institu&#233;es comme s&#233;par&#233;es par d'autres types de soci&#233;t&#233;, et par excellence par la soci&#233;t&#233; capitaliste &#171; classique &#187; - &#233;conomie, droit, Etat, &#171; culture &#187; etc. -, y subsistaient inalt&#233;r&#233;es [1964 b, 1974, 1975].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21. L'av&#232;nement du capitalisme bureaucratique total confirme ce que l'&#233;tude des soci&#233;t&#233;s pr&#233;-capitalistes aurait d&#233;j&#224; pu montrer : ce n'est pas dans et par la production que les &#171; classes &#187; se forment en g&#233;n&#233;ral [1964 b, 1974]. L'institution d'un r&#233;gime social de division asym&#233;trique et antagonique &#233;quivaut &#224; l'instauration d'un rapport de domination entre un groupe social et le reste de la soci&#233;t&#233;, &#224; laquelle correspond un ensemble d'institutions &#171; secondes &#187; [1975, pp. 495-496]. Telles sont les institutions qui incarnent et r&#233;alisent dans la sph&#232;re &#233;troitement politique et coercitive le pouvoir du groupe dominant, et notamment l'Etat ; celles qui permettent la cr&#233;ation d'un surplus &#233;conomique et son appropriation par le groupe dominant [1978] ; enfin, celles qui assurent la domination des mythes, des croyances religieuses, des id&#233;es, bref des repr&#233;sentations et significations sociales correspondant &#224; l'institution donn&#233;e de la soci&#233;t&#233;, leur int&#233;riorisation par les individus, et la fabrication ind&#233;finie d'individus conformes &#224; cette institution. Ainsi, par exemple, des rapports de production antagoniques ne peuvent exister ni logiquement ni r&#233;ellement que comme moment et dimension des rapports de domination. Ils sont intrins&#232;quement des rapports de domination dans la sph&#232;re sp&#233;cifique de la production et du travail : rapports de domination ext&#233;rieurs au proc&#232;s de travail lui-m&#234;me dans un r&#233;gime esclavagiste ou f&#233;odal, le p&#233;n&#233;trant de plus en plus sous le r&#233;gime capitaliste [1949, 1964 b]. Et ils impliquent la constitution d'un pouvoir sur la soci&#233;t&#233; et son appropriation par un groupe social particulier. L'origine, et le fondement de l'unit&#233;, de ce groupe, ne se trouvent pas n&#233;cessairement dans la position identique des individus qui le composent relativement &#224; la production, mais dans leur participation &#224; ce pouvoir sur le reste de la soci&#233;t&#233; - pouvoir qui doit bien entendu se traduire aussi comme &#171; pouvoir &#233;conomique &#187;, soit, disposition du temps des gens et affectation d'une partie de ce temps &#224; des activit&#233;s qui servent le groupe dominant ou dont il s'approprie le r&#233;sultat. Il se peut qu'un tel pouvoir soit d&#233;j&#224; historiquement constitu&#233; dans la soci&#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e, et qu'une cat&#233;gorie sociale form&#233;e &#224; partir de la production/&#233;conomie (ou m&#234;me autrement) s'en empare, en le transformant peu ou beaucoup, pour parvenir &#224; la pleine domination. Tel fut le cas de la bourgeoisie - extrapol&#233; &#224; tort, par Marx, sur l'ensemble de l'histoire. M&#234;me dans ce cas, du reste, il serait faux de voir dans le pouvoir et l'Etat quelque chose qui se surajoute &#224; une structure productive &#233;conomique en lui restant ext&#233;rieur, ou un simple instrument de la couche sociale en train d'acc&#233;der &#224; la domination. Mais il se peut aussi que ce soit par l'instauration directe d'un nouveau rapport de domination et d'une nouvelle forme de pouvoir qu'un groupe social (ethnie conqu&#233;rante, groupe &#171; politique &#187;) cr&#233;e et impose les rapports de production correspondant &#224; cette domination et permettant sa reproduction sociale. Telle a &#233;t&#233;, vraisemblablement, l'origine des soci&#233;t&#233;s esclavagistes, et, certainement, l'origine la plus fr&#233;quente des r&#233;gimes f&#233;odaux ; et telle est l'origine des r&#233;gimes bureaucratiques contemporains en Russie, en Chine ou en Europe de l'Est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22. Sous le capitalisme bureaucratique total, l'abolition de l'&#171; &#233;conomie &#187; comme sph&#232;re s&#233;par&#233;e et relativement autonome fait partie d'une alt&#233;ration essentielle du rapport entre &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187; et Etat. A vrai dire, cette distinction elle-m&#234;me - qui reste encombr&#233;e d'importants &#233;l&#233;ments id&#233;ologiques, correspondant au point de vue de la bourgeoisie classique sur la soci&#233;t&#233; - doit &#234;tre r&#233;examin&#233;e. La r&#233;alit&#233; des rapports entre la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187; et l'Etat n'a jamais &#233;t&#233; telle que l'ont pr&#233;sent&#233;e les constructions th&#233;oriques (y compris chez Hegel et Marx). Mais en tout cas la soci&#233;t&#233; bourgeoise vit et se d&#233;veloppe dans la distinction entre une sph&#232;re priv&#233;e, une sph&#232;re publique &#171; civile &#187; et une sph&#232;re publique &#233;tatique. Cette distinction se trouve d&#233;j&#224; &#233;branl&#233;e par l'&#233;volution qui conduit au capitalisme bureaucratique fragment&#233; : l'extension des activit&#233;s de l'Etat restreint de plus en plus le domaine public &#171; civil &#187;, la sph&#232;re &#171; priv&#233;e &#187; elle-m&#234;me tend &#224; devenir, sous de multiples formes, &#171; publique &#187; [1960 b, 1963]. Un saut qualitatif se produit avec le capitalisme bureaucratique total. La distinction entre la sph&#232;re publique &#171; civile &#187; et la sph&#232;re publique &#233;tatique est effac&#233;e, la sph&#232;re &#171; priv&#233;e &#187; est r&#233;duite au minimum (&#224; la limite, aux fonctions biologiques des individus). Il n'y a pas, pour autant, domination de l'Etat comme tel sur la soci&#233;t&#233; - ni &#171; absorption de la soci&#233;t&#233; civile par l'Etat &#187;. L'Etat est lui-m&#234;me domin&#233; par un organisme &#171; politique &#187; s&#233;par&#233; - dans le cas typique et pr&#233;valent : le Parti, instance ultime de d&#233;cision et de pouvoir, et, dans le Parti lui-m&#234;me, le Sommet de l'Appareil. Le Parti, organisation et milieu unificateur du groupe dominant, ne peut s'identifier en paroles &#224; la soci&#233;t&#233; qu'aussi longtemps que la terreur qu'il exerce sur elle, la r&#233;duisant au silence, d&#233;nonce cette identification. Et il ne pourrait &#171; absorber &#187; la soci&#233;t&#233; sans cesser d'&#234;tre ce qu'il est et que son nom indique clairement une partie de la soci&#233;t&#233;, un corps particulier dans celle-ci. D'autre part, l'effacement formel de la distinction entre soci&#233;t&#233; civile et Etat ne signifie ni l'&#171; absorption &#187; de celle-l&#224; par celui-ci, ni une &#171; unification &#187; de la soci&#233;t&#233;. La pr&#233;tention de l'unification et de l'homog&#233;n&#233;isation de la soci&#233;t&#233; (formul&#233;e dans l'id&#233;ologie du Parti), n'a de r&#233;alit&#233; que sous un seul angle : la soumission indiff&#233;renci&#233;e de tous au pouvoir illimit&#233; et &#224; l'arbitraire du Sommet de l'Appareil. Hormis cela, elle ne peut pas masquer la persistance d'une diff&#233;renciation sociale (et non simplement &#171; professionnelle &#187;) aussi forte que sous le capitalisme traditionnel (citadins/paysans, travailleurs manuels/travailleurs intellectuels, hommes/femmes, etc.) ; d'une division asym&#233;trique et antagonique de la soci&#233;t&#233; entre dirigeants et ex&#233;cutants (de plus en plus complexifi&#233;e par l'interp&#233;n&#233;tration r&#233;ciproque des diff&#233;rentes pyramides bureaucratiques-hi&#233;rarchiques) ; enfin, des clivages et des conflits au sein de la bureaucratie elle-m&#234;me. Plus encore, cette pr&#233;tention fait surgir une nouvelle opposition, entre l'existence formelle d'un Etat qui devrait recouvrir la totalit&#233; du social et co&#239;ncider avec celle-ci, et la r&#233;alit&#233; du social, qui constamment &#233;chappe &#224; cet Etat, et en diff&#232;re &#224; la fois par exc&#232;s (faisant plus et autre chose que ce qu'elle est cens&#233;e faire) et par d&#233;faut (ne faisant pas, beaucoup s'en faut, tout ce qu'elle est cens&#233;e faire). A cette opposition fait pendant, lorsque l'on consid&#232;re l'Etat en lui-m&#234;me, une nouvelle scission entre son apparence et sa r&#233;alit&#233;. La vie &#171; publique civile &#187; est devenue &#233;tatique. Mais la vie &#233;tatique n'est plus du tout publique ; son d&#233;roulement doit &#234;tre cach&#233; dans les moindres d&#233;tails, et ce qui ailleurs est &#171; public &#187; sans probl&#232;me devient ici secret d'Etat (depuis les statistiques &#233;conomiques les plus banales jusqu'aux annuaires du t&#233;l&#233;phone et les plans du m&#233;tro de Moscou).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23. Le r&#233;gime russe appartient &#224; l'univers social-historique du capitalisme parce que le magma des significations imaginaires sociales qui animent son institution et se r&#233;alisent dans et par elle est celui-l&#224; m&#234;me qui advient dans l'histoire avec et par le capitalisme. Le noyau de ce magma peut &#234;tre d&#233;crit comme l'expansion illimit&#233;e de la ma&#238;trise &#171; rationnelle &#187;. Il s'agit, bien entendu, d'une ma&#238;trise en grande partie illusoire, et de la pseudo-&#171; rationalit&#233; &#187; de l'entendement et de l'abstraction [1955, 1957 c, 1960 b, 1964 a, 1964 b, 1973, 1974 b, 1975]. C'est cette signification imaginaire qui constitue le point de jonction central des id&#233;es qui deviennent des forces et des processus effectifs dominant le fonctionnement et l'&#233;volution du capitalisme : l'expansion illimit&#233;e des forces productives ; la pr&#233;occupation obs&#233;dante avec le &#171; d&#233;veloppement &#187;, le &#171; progr&#232;s technique &#187; pseudo-rationnel, la production, l'&#171; &#233;conomie &#187; ; la &#171; rationalisation &#187; et le contr&#244;le de toutes les activit&#233;s ; la division de plus en plus pouss&#233;e des t&#226;ches ; la quantification universelle, le calcul, la &#171; planification &#187; ; l'organisation comme fin en soi, etc. Les corr&#233;lats en sont les formes institutionnelles de l'entreprise, de l'Appareil bureaucratique-hi&#233;rarchique, de l'Etat et du Parti modernes, etc. Plusieurs de ces &#233;l&#233;ments - significations et formes institutionnelles - sont cr&#233;&#233;s au cours de p&#233;riodes historiques ant&#233;rieures au capitalisme. Mais c'est la bourgeoisie, pendant sa transformation en bourgeoisie capitaliste, qui, en les reprenant, en alt&#232;re le sens et la fonction, les r&#233;unit et les subordonne &#224; la signification de l'expansion illimit&#233;e de la ma&#238;trise &#171; rationnelle &#187; (explicitement formul&#233;e d&#232;s Descartes, et toujours centrale chez Marx, par o&#249; la pens&#233;e de celui-ci reste ancr&#233;e dans l'univers capitaliste). Et cette signification, m&#233;diatis&#233;e par la transformation du Marxisme en id&#233;ologie et par l'organisation politique du Parti, rassemble, unifie, anime et guide la bureaucratie dans son accession &#224; la domination de la soci&#233;t&#233;, dans l'institution sp&#233;cifique de son r&#233;gime et dans la gestion de celui-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24. La &#171; r&#233;alisation &#187; de cette signification imaginaire sociale est profond&#233;ment antinomique. C'est l&#224; un trait d&#233;cisif des soci&#233;t&#233;s modernes, qui les oppose radicalement aux soci&#233;t&#233;s traditionnelles, &#171; archa&#239;ques &#187; ou &#171; historiques &#187;, o&#249; l'on ne rencontre pas une antinomie de ce type [1960 b, 1964 b, 1975]. La soci&#233;t&#233; moderne ne vise que la &#171; rationalit&#233; &#187; et ne produit, massivement, que de l'&#171; irrationalit&#233; &#187; (du point de vue de cette &#171; rationalit&#233; &#187; m&#234;me). Ou encore : dans aucune autre soci&#233;t&#233; connue, le syst&#232;me de repr&#233;sentations que la soci&#233;t&#233; se donne d'elle-m&#234;me ne se trouve en opposition flagrante et violente avec la r&#233;alit&#233; de cette soci&#233;t&#233;, comme c'est le cas sous le r&#233;gime du capitalisme bureaucratique. Il est parfaitement logique que cette antinomie atteigne &#224; un paroxysme d&#233;lirant sous les formes extr&#234;mes du totalitarisme &#171; marxiste &#187;, sous le r&#232;gne de Staline et de Mao.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25. Ce syst&#232;me de repr&#233;sentations tend de plus en plus, dans les soci&#233;t&#233;s modernes, &#224; se r&#233;duire &#224; l'id&#233;ologie. L'id&#233;ologie est l'&#233;laboration &#171; rationalis&#233;e-syst&#233;matis&#233;e &#187; de la partie &#233;merg&#233;e, explicite, des significations imaginaires sociales qui correspondent &#224; une institution donn&#233;e de la soci&#233;t&#233; - ou &#224; la place et aux vis&#233;es d'une couche sociale particuli&#232;re au sein de cette institution. Elle ne peut donc appara&#238;tre ni dans les soci&#233;t&#233;s &#171; mythiques &#187;, ni dans les soci&#233;t&#233;s &#171; simplement &#187; religieuses. Elle ne conna&#238;t son v&#233;ritable d&#233;veloppement qu'&#224; partir de l'institution du capitalisme, ce qui se comprend de soi. Elle y prend une importance grandissante du fait m&#234;me que la signification imaginaire centrale du capitalisme est la pr&#233;tendue rationalit&#233;, et que son contenu m&#234;me exige cette forme d'expression &#171; rationnelle &#187; qu'est l'id&#233;ologie. L'id&#233;ologie doit ainsi rendre tout explicite, transparent, explicable et rationalisable - en m&#234;me temps que sa fonction est de tout occulter. Sujette &#224; cette contradiction intrins&#232;que, et en opposition frontale avec la r&#233;alit&#233; sociale, l'id&#233;ologie est oblig&#233;e de tout aplatir et de s'aplatir elle-m&#234;me, elle devient forme vide et se condamne &#224; une usure interne acc&#233;l&#233;r&#233;e. Le destin actuel du &#171; marxisme-l&#233;ninisme &#187; en Russie et en Chine en fournit une illustration &#233;clatante et extr&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cornelius Castoriadis , Octobre 1977&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;REFERENCES&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1946 : &#171; Sur le r&#233;gime et contre la d&#233;fense de l'URSS &#187;, Bulletin int&#233;rieur du PCI, No 31, ao&#251;t 1946, r&#233;&#233;dit&#233; dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 1, Ed. 10/18, Paris, 1923, pp. 63-72.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1947 a : &#171; Le probl&#232;me de l'URSS et la possibilit&#233; d'une troisi&#232;me solution historique &#187; in l'URSS au lendemain de la guerre, Mat&#233;riel de discussion pr&#233;paratoire au II Congr&#232;s mondial de la IV' Internationale, T. III, f&#233;vrier 1947 ; r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 1, l.c., pp. 73-90.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1947 b : &#171; Sur la question de l'URSS et du stalinisme mondial &#187;, Bull. Int. du PCI, N' 41, ao&#251;t 1947 ; r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 1, I.c., pp. 91-100.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1948 : &#171; La concentration des forces productives &#187;, in&#233;dit (mars 1948), publi&#233; dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 1, l.c., pp. 101-113.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1949 a : &#171; Socialisme ou barbarie &#187;, Socialisme ou barbarie (S. ou B.), N' 1, mars 1949, r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 1, I.c., pp. 139-184.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1949 b : &#171; Les rapports de production en Russie &#187;, S ou B., N' 2, mai 1949 r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 1, l.c., pp. 205-281.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1949 c : &#171; L'exploitation de la paysannerie sous le capitalisme bureaucratique &#187;, S. ou B., N' 4, octobre 1949 ; r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 1, l.c., pp. 283-312.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1953 a : &#171; Sur la dynamique du capitalisme, 1 &#187;, S. ou B., N&#176; 12, ao&#251;t 1953.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1953 b : &#171; Sartre, le stalinisme et les ouvriers &#187;, S. ou B., N&#176; 12, ao&#251;t 1953 r&#233;&#233;d. Dans L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, Vol. 1, Ed. 10/18, Paris, 1974, pp. 178-248.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1955 : &#171; Sur le contenu du socialisme, I &#187;, S. ou B., N&#176; 17, juillet 1955.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1956 a : &#171; Khrouchtchev et la d&#233;composition de l'id&#233;ologie bureaucratique &#187;, S. ou B., N&#176; 19, juillet 1956 ; r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 2, Ed. 10/18, Paris, 1973, pp. 189-209.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1956 b : &#171; La r&#233;volution prol&#233;tarienne contre la bureaucratie &#187;, S. ou B., N&#176; 20, d&#233;cembre 1956 ; r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 2, l.c., pp. 267-337.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1957 a : &#171; Bilan, perspectives, t&#226;ches &#187;, S. ou B, N' 21, mars 1957 ; r&#233;&#233;d. dans L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, Vol. 1, I.c., pp. 383-408.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1957 b : &#171; La voie polonaise de la bureaucratisation &#187;, S. ou B., N' 21, mars 1957 ; r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 2, l.c., pp. 339-371.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1957 c : &#171; Sur le contenu du socialisme, II &#187;, S. ou B., N' 22, juillet 1957 r&#233;&#233;d. dans Le contenu du socialisme, Ed. 10/18, Paris, 1979, pp. 103-221.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1958 a : &#171; Sur le contenu du socialisme, III &#187;, S. ou B., N' 23, janvier 1958 r&#233;&#233;d. dans L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, Vol. 2, Ed. 10/18, Paris, 1974, pp. 9-88.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1958 b : &#171; Sur la d&#233;g&#233;n&#233;rescence de la r&#233;volution russe &#187;, L'&#233;cole &#233;mancip&#233;e, avril 1958 r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 2, l.c., pp. 373-393.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1959 : &#171; Prol&#233;tariat et organisation, I &#187;, S. ou B., N' 27, avril 1959 ; r&#233;&#233;d. dans L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, Vol. 2, l.c., pp. 123-187.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1960 a : &#171; Conceptions et programme de Socialisme ou Barbarie &#187;, Etudes, N' 6, Bruxelles, octobre 1960 ; r&#233;&#233;d. dans La soci&#233;t&#233; bureaucratique, Vol. 2, I.c., pp. 395-422.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1960 b : &#171; Le mouvement r&#233;volutionnaire sous le capitalisme moderne &#187;, S. ou B., N' 31, 32 et 33, d&#233;cembre 1960, avril et d&#233;cembre 1961 ; r&#233;&#233;d. dans Capitalisme moderne et r&#233;voution, Vol.2, Ed. 10/18, Paris, 1979, pp. 47-203.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1963 : &#171; Recommencer la r&#233;volution &#187;, S. ou B., N&#176; 35, janvier 1964 ; r&#233;&#233;d. dans L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, Vol. 2, I.c., pp. 307-365.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1964 a : &#171; Le r&#244;le de l'id&#233;ologie bolchevique dans la naissance de la bureaucratie &#187;, S. ou B., N' 35, janvier 1964 ; r&#233;&#233;d. dans L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, Vol. 2, I.c., pp. 385-416.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1964 b : &#171; Marxisme et th&#233;orie r&#233;volutionnaire &#187;, S. ou B., N' 36 &#224; 40, avril 1964 &#224; juin 1965 ; r&#233;&#233;d. comme Premi&#232;re partie de L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;, Ed. du Seuil, Coll. &#171; Esprit &#187;, Paris, 1975.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1973 : &#171; Introduction &#187; au Vol. 1 de La soci&#233;t&#233; bureaucratique, I.c.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1974 a : &#171; La question de l'histoire du mouvement ouvrier &#187;, Introduction au Vol. 1 de L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier, l.c.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1974 b : &#171; R&#233;flexions sur le 'd&#233;veloppement' et la 'rationalit&#233;' &#187;, Rapport au colloque de Figline-Valdarno, septembre 1974, publi&#233; dans Esprit, mai 1976 et maintenant dans Le mythe du d&#233;veloppement, Ed. du Seuil, Paris, 1977, pp. 205-240.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1975 : &#171; L'imaginaire social et l'institution &#187; : Deuxi&#232;me partie de L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;, l.c.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1976 : &#171; The Hungarian Source &#187;, Telos, Saint-Louis, Miss., automne 1976 ; version fran&#231;aise dans Libre, 1, Ed. Payot, Paris, 1977 ; r&#233;&#233;d. dans Le contenu du socialisme, l.c., pp. 367-411.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1978 : &#171; Le syst&#232;me mondial de domination &#187;, Introduction &#224; Capitalisme moderne et r&#233;volution, Vol. 1, Ed. 10/18, Paris, 1979.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Actualit&#233; de mai 68</title>
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		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>

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&lt;p&gt;Article issu de : http://refractions.plusloin.org/spi... Actualit&#233; de mai 68 Daniel Blanchard Pr&#232;s de quarante ans apr&#232;s, la derni&#232;re campagne &#233;lectorale fran&#231;aise a d&#233;montr&#233; combien restaient vivaces l'effroi et la haine suscit&#233;s par mai 1968 chez les poss&#233;dants, les politiciens, les bureaucrates... et les ren&#233;gats. Ce n'est pas de cette actualit&#233;-l&#224; qu'il sera question ici, mais de celle qui, restant pour nous profond&#233;ment positive, justifie la r&#233;action de ces autres-l&#224;. Ce qui, de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article issu de : &lt;a href=&#034;http://refractions.plusloin.org/spip.php?rubrique83&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://refractions.plusloin.org/spi...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Actualit&#233; de mai 68&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Daniel Blanchard&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pr&#232;s de quarante ans apr&#232;s, la derni&#232;re campagne &#233;lectorale fran&#231;aise a d&#233;montr&#233; combien restaient vivaces l'effroi et la haine suscit&#233;s par mai 1968 chez les poss&#233;dants, les politiciens, les bureaucrates... et les ren&#233;gats. Ce n'est pas de cette actualit&#233;-l&#224; qu'il sera question ici, mais de celle qui, restant pour nous profond&#233;ment positive, justifie la r&#233;action de ces autres-l&#224;. Ce qui, de mai, reste actuel ce sont d'abord les luttes qui ont &#233;t&#233; men&#233;es alors, tant par leurs objectifs que par les voies qu'elles ont suivies - et aussi par celles qui les ont conduites &#224; l'&#233;chec. Ce sont ensuite certains traits essentiels de la soci&#233;t&#233; d'alors que ces luttes ont mis en lumi&#232;re et qui continuent &#224; marquer, souvent plus durement encore, celle dans laquelle nous vivons aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour d&#233;gager les caract&#232;res les plus remarquables du mouvement de mai, j'ai choisi un cas qui met bien en &#233;vidence, ne s'agissant ni d'une universit&#233; ni d'une usine, la diversit&#233; des secteurs de la soci&#233;t&#233; qu'il a entra&#238;n&#233;s. Il s'agit du Centre d'Etudes Nucl&#233;aires de Saclay, une quasi ville avec des rues, des avenues, des restaurants, une gare..., fr&#233;quent&#233;e chaque jour par quelque 10 000 personnes, pour la moiti&#233; d'entre elles chercheurs et techniciens d&#233;pendant du Commissariat &#224; l'Energie Atomique, et pour le reste, employ&#233;s et ouvriers d'entreprises ind&#233;pendantes, &#233;tudiants et chercheurs &#233;trangers et innombrables agents de s&#233;curit&#233;. Une ville proche de Paris, mais isol&#233;e du monde par des grillages et des barbel&#233;s et des dispositifs de s&#233;curit&#233; draconiens. Un camp retranch&#233;, donc, mais que &#171; mai &#187; a envahi, et tr&#232;s t&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est, comme partout, la r&#233;pression du mouvement &#233;tudiant qui d&#233;clenche, d'abord la protestation, puis la contestation. Au d&#233;part, quelques militants ou sympathisants gauchistes se r&#233;unissent et lancent une p&#233;tition. Ils se retrouvent vite &#224; discuter avec des dizaines puis des centaines de leurs coll&#232;gues. Le 13 mai, 2000 personnes manifestent &#224; Saclay m&#234;me avant de se joindre &#224; la manifestation monstre qui se d&#233;roule &#224; Paris. Le 17, devant la contagion de contestation qui se r&#233;pand dans le Centre, l'intersyndicale convoque une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale. 5000 personnes s'y rendent, cinq ou six fois plus que d'ordinaire. Tout est mis en question &#224; la fois : la bureaucratie, les laissez-passer, les syndicats. On veut le respect des individus, la libert&#233; de parole. Trois jours durant, les discussions se poursuivent entre quelque 1500 participants. Peu &#224; peu la conclusion s'impose que tout l'ordre &#233;tabli doit tomber. Et on ne revendique pas, on exige, car on est le pouvoir l&#233;gitime, d&#233;mocratique. Tout le monde participe sur un pied d'&#233;galit&#233;, les employ&#233;s du C.E.A. comme ceux des entreprises ext&#233;rieures, tous niveaux hi&#233;rarchiques confondus. Ce qu'on exige ? A la t&#234;te de l'administration, un Comit&#233; d'Entreprise &#233;lu et r&#233;vocable, des conseils &#233;lus dans chaque service et d&#233;partement, la suppression des mesures polici&#232;res internes, la libert&#233; d'expression pour tous...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; N'id&#233;alisons pas, cependant, ce qui se passe &#224; Saclay : pour autant que ma documentation m'ait permis d'en juger, les &#233;carts - consid&#233;rables - de r&#233;mun&#233;ration ne sont pas remis en cause, m&#234;me si certaines am&#233;liorations sont r&#233;clam&#233;es pour les salari&#233;s du bas de l'&#233;chelle. Plus significatif encore peut-&#234;tre, on ne trouve pas trace d'une critique des finalit&#233;s de cette institution... Le programme d&#233;bouche sur la cogestion, et non sur l'autogestion, et sur la collaboration. C'est ainsi que tous les travailleurs du C.E.A. exigent de participer &#224; l'&#233;laboration des programmes, y compris militaires...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il n'emp&#234;che qu'on retrouve ici bien des traits qui font la radicalit&#233; du mouvement de mai. Tout d'abord la rapidit&#233; avec laquelle ce qu'on appelle alors d'un euph&#233;misme, la contestation, passe du milieu &#233;tudiant &#224; ce milieu h&#233;t&#233;rog&#232;ne o&#249; se d&#233;ploie un &#233;ventail extr&#234;mement ample de qualifications et de r&#233;mun&#233;rations, depuis le scientifique de tr&#232;s haut niveau jusqu'&#224; l'ouvrier d'entretien. Ensuite, la fa&#231;on spontan&#233;e dont se d&#233;clenche et se d&#233;veloppe le mouvement. Une poign&#233;e d' &#171; enrag&#233;s &#187;, comme ils se nomment eux-m&#234;mes, y jouent certes un r&#244;le, mais les organisations politiques aucun et les syndicats ne font qu'essayer de suivre... et de freiner. Ensuite encore, le caract&#232;re global et syst&#233;matique de la contestation. La bureaucratie est omnipr&#233;sente, elle est partout d&#233;nonc&#233;e. Et positivement, on exige la ma&#238;trise collective du travail et son compl&#233;ment indispensable, la libert&#233; d'expression : on exige la responsabilit&#233;. Les revendications &#233;conomiques passent au second plan. La libert&#233;, et presque le devoir, de parole - ce que Michel de Certeaux a appel&#233; &#171; la prise de la parole &#187; - est per&#231;ue d'embl&#233;e comme la condition de la d&#233;mocratie r&#233;elle. Elle brise les cloisons entre cat&#233;gories professionnelles et - dans une certaine mesure... - entre positions sociales. Elle fait &#233;clater les r&#244;les sociaux dans lesquels chacun est enferm&#233;, ou s'enferme soi-m&#234;me. Elle introduit &#224; la red&#233;couverte des principes de cette &#171; d&#233;mocratie ouvri&#232;re &#187; que le mouvement r&#233;volutionnaire a mis en pratique dans ses moments les plus radicaux : assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale souveraine, conseils et d&#233;l&#233;gu&#233;s charg&#233;s d'un mandat d&#233;fini et r&#233;vocables... Autrement dit, une affirmation d'&#233;galit&#233; entre sujets politiques comme entre humains. Et celle-ci se traduit par la solidarit&#233; pratique : &#171; Des travailleurs immigr&#233;s ont faim dans un bidonville proche. On prend un camion, de l'argent, de l'essence et l'on va chercher dans les coop&#233;ratives agricoles les poulets et les pommes de terre n&#233;cessaires. Les h&#244;pitaux ont besoin de radio&#233;l&#233;ments : le travail reprend l&#224; o&#249; l'on produit les radio&#233;l&#233;ments. Le nerf de la guerre...dans ce centre &#233;loign&#233; des villes... c'est l'essence. Le piquet de gr&#232;ve de la Finac &#224; Nanterre en envoie 30 000 litres, ce qui permettra de continuer l'action et surtout de venir au Centre... &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb20-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;1 Des Soviets &#224; Saclay ?, p. 29, &#171; Cahiers libres N&#176;127 &#187;, &#233;d. Fran&#231;ois (&#8230;)&#034; id=&#034;nh20-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Autant d'id&#233;es, d'exigences, de pratiques qui se font jour &#224; peu pr&#232;s partout en 68 et qui conservent tout leur sens et toute leur vertu subversive aujourd'hui. On peut certes dire qu'elles sont pour l'essentiel n&#233;es avec le mouvement ouvrier, avec la lutte contre la soci&#233;t&#233; capitaliste et que leur validit&#233; durera autant que celle-ci. Mais le mouvement de mai nous parle de beaucoup plus pr&#232;s, beaucoup plus concr&#232;tement, que 1848, 1871, ou... &#171; Ce qui fait l'importance de toutes les crises, c'est qu'elles r&#233;v&#232;lent ce qui, jusque l&#224;, &#233;tait latent, &#187; disait L&#233;nine. Que ce soit presque un truisme ne doit pas emp&#234;cher de le prendre au s&#233;rieux. Qu'&#233;tait-ce donc qui &#233;tait &#171; latent &#187; en 68 ? Une transformation des m&#233;canismes de la soci&#233;t&#233; capitaliste qui, en France, avait commenc&#233; - ou qui s'&#233;tait nettement acc&#233;l&#233;r&#233;e - avec l'instauration de la Ve R&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les gr&#232;ves tr&#232;s dures des ann&#233;es imm&#233;diatement pr&#233;c&#233;dentes, comme &#224; la Rhodiac&#233;ta, la radicalisation de certains acteurs du mouvement &#233;tudiant comme &#224; Strasbourg, apparaissent certes apr&#232;s coup comme des signes avant-coureurs du s&#233;isme mais n'expliquent pas, &#224; mon sens, comme par une mont&#233;e cumulative des luttes, ces ph&#233;nom&#232;nes &#233;tonnants que sont la propagation extr&#234;mement rapide du mouvement &#224; un vaste champ de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise &#224; partir de l'acte d'insubordination d'une poign&#233;e d'&#233;tudiants, la diversit&#233; apparente des secteurs touch&#233;s par cette propagation et la convergence dans la radicalit&#233; des id&#233;es et des pratiques adopt&#233;es par &#224; peu pr&#232;s tous les participants. Ce que ces faits manifestent avec &#233;clat, me semble-t-il, c'est une exp&#233;rience commune, unitaire, d'une r&#233;alit&#233; sociale qui s'est elle-m&#234;me profond&#233;ment uniformis&#233;e. C'est le fait que la p&#233;riode qui a pr&#233;c&#233;d&#233; a approfondi et syst&#233;matis&#233; les aspects totalitaires de la soci&#233;t&#233; capitaliste. Totalitaires non pas, &#233;videmment, dans le sens d'un r&#233;gime totalitaire, tel que le nazisme ou le stalinisme, mais dans le sens d'une int&#233;gration de tous les secteurs, de tous les aspects et de tous les acteurs de la vie sociale en une machinerie vou&#233;e &#224; l'expansion illimit&#233;e de la production de marchandises, donc du capital et de sa domination. De la consommation aux loisirs, de l'information &#224; la transmission du savoir, du laboratoire &#224; l'usine, tout doit &#234;tre soumis aux principes d'instrumentalit&#233; et de fonctionnalit&#233; et assujetti &#224; cette fin, absurde et ext&#233;rieure &#224; la vie des &#171; simples gens &#187;. Il est clair que ce processus d&#233;vastateur n'a fait que s'approfondir depuis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En France, l'instauration du r&#233;gime gaulliste a inaugur&#233; une entreprise de rationalisation de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise qui s'est traduite non seulement par la liquidation du lobby des &#171; betteraviers &#187; ou des &#171; bouilleurs de cru &#187;, mais surtout par la transformation de la domination coloniale en imp&#233;rialisme n&#233;o-colonial et, dans le syst&#232;me productif entendu au sens large, par une r&#233;organisation du travail au nom de l'imp&#233;ratif du contr&#244;le et de l'efficience. De nombreux services, notamment postaux et bancaires, sont m&#233;canis&#233;s, industrialis&#233;s et les emplois, prol&#233;taris&#233;s. La d&#233;finition standardis&#233;e des t&#226;ches et le contr&#244;le bureaucratique s'&#233;tendent dans l'information ou la recherche. Dans l'universit&#233;, o&#249; un d&#233;but de &#171; d&#233;mocratisation &#187; provoque un accroissement des effectifs d'&#233;tudiants, s&#233;vit le m&#234;me esprit de &#171; rationalisation &#187; qui tend &#224; modeler les contenus de l'enseignement et les profils professionnels auxquels il pr&#233;pare sur les besoins de l'appareil productif en personnel d'encadrement. M&#234;me si on en est encore loin, on tend vers le mod&#232;le de l'&#171; universit&#233;-usine &#187; tel que l'avait d&#233;fini son proph&#232;te californien, le Pr&#233;sident de l'universit&#233; de Californie &#224; Berkeley, Clark Kerr, dont l'autoritarisme avait provoqu&#233; le soul&#232;vement &#233;tudiant de l'automne 1964.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Aussi, partout o&#249; d&#233;ferle la vague de la &#171; contestation &#187;, et syndicats et partis n'y &#233;chappent pas, c'est au premier chef la bureaucratie que l'on d&#233;nonce, ses hi&#233;rarchies qui ne tendent qu'&#224; diviser et qui r&#233;compensent la servilit&#233;, ses absurdit&#233;s, son opacit&#233;, etc. On ne veut plus accepter les frustrations d'un travail dans lequel toute initiative, toute libert&#233; d'expression et &#224; la limite toute intelligence vous sont d&#233;ni&#233;es. On ne se r&#233;volte pas contre le travail en soi (seuls les Situationnistes comprennent ce que veut dire &#171; Ne travaillez jamais ! &#187;) mais contre l'ineptie de ne vivre que pour travailler. On ne critique pas la consommation - le seul cas que je connaisse o&#249; la critique de la consommation ait &#233;t&#233; port&#233;e par un mouvement de masse est celui de la &#171; contre-culture &#187; am&#233;ricaine - mais on ne la valorise pas non plus : les revendications salariales passent au second plan et les accords de Grenelle, qui font d'une augmentation de 10% le r&#233;sultat essentiel de la gr&#232;ve, sont re&#231;us comme une insulte dans un tr&#232;s grand nombre d'entreprises. Le mouvement de mai est sans doute le premier qui ne soit pas une r&#233;volte du besoin, de la n&#233;cessit&#233; mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le dernier ? Peut-&#234;tre bien. Le ch&#244;mage massif, la pr&#233;carit&#233; et l'&#171; exclusion &#187; ont replong&#233; une grande partie de la population dans le &#171; r&#232;gne de la n&#233;cessit&#233; &#187; et font peser sur la majorit&#233; des travailleurs la menace constante - le chantage - d'une d&#233;gradation sociale et humaine. Les proc&#233;d&#233;s de la domination ont &#233;volu&#233;. Le capitalisme ne peut certes pas se passer de la bureaucratie, mais, surtout dans le monde de la production, il a combattu, non sans succ&#232;s, les &#171; irrationalit&#233;s &#187; qu'elle introduisait dans son fonctionnement. Le capital financier a repris la main sur la &#171; technostructure &#187; manag&#233;riale. Dans le travail, le contr&#244;le par l'autorit&#233; hi&#233;rarchique est de plus en plus remplac&#233; par le contrat - l&#233;onin - de prestation de services, l'obligation de r&#233;sultat et la codification pointilleuse des actes impos&#233;es &#224; l'agent pr&#233;tendu autonome et responsable. La captation de la force de travail par l'employeur tend &#224; s'emparer de la totalit&#233; du temps v&#233;cu et du psychisme m&#234;me de l'employ&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais, comme je le notais plus haut, les traits essentiels du monde capitaliste n'ont fait que s'accuser : sa tendance totalitaire, la destruction de tous les liens, de tous les rapports sociaux vivants - et d'abord du sens m&#234;me qu'il y a &#224; vivre en soci&#233;t&#233;. En mai, la profondeur de cette destruction et de la frustration qu'elle suscite se trahissait dans l'intense fraternisation, dans la transgression des barri&#232;res et des r&#244;les - les r&#244;les de jeune, de manuel, d'intellectuel, de femme... - dans la jouissance avec laquelle tout cela &#233;tait v&#233;cu, on pourrait presque dire l'&#233;merveillement de red&#233;couvrir un monde perdu et inconsciemment d&#233;sir&#233;. Radical, le mouvement de mai l'a &#233;t&#233; en ce qu'il a mis au jour la radicalit&#233; du nihilisme capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais peut-&#234;tre n'en avions-nous &#224; l'&#233;poque qu'une conscience floue : &#224; bien des &#233;gards, l'actualit&#233;, la modernit&#233; de mai ne se constate pour ainsi dire que r&#233;troactivement. C'est le cas notamment pour un m&#233;canisme de la domination moderne qui commen&#231;ait alors &#224; peine &#224; se mettre en place et qui aujourd'hui joue un r&#244;le central. La &#171; prise de la parole &#187; - entendue non pas comme exhibition narcissique &#224; la t&#233;l&#233;, mais comme &#233;change, comme exploration du monde social, comme d&#233;couverte de l'&#233;galit&#233; des conditions, comme germe de la solidarit&#233;... - a d&#233;nonc&#233; et subverti un dispositif de production de ce qu'on pourrait qualifier, apr&#232;s Armand Robin, de &#171; fausse parole. &#187;2 Je crois que ce dispositif, complexe, m&#233;riterait d'&#234;tre analys&#233; de pr&#232;s et je ne me sens capable ici que d'en esquisser une image g&#233;n&#233;rale, et hypoth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On ne peut plus aujourd'hui se contenter de d&#233;noncer, comme le fait par exemple Chomsky de fa&#231;on tout &#224; fait pertinente, le manufacturing of consent, la fabrication du consentement, par la propagande, le mensonge, la d&#233;sinformation, l'occultation, etc. que produisent, avec des moyens consid&#233;rables et sophistiqu&#233;s, des organes sp&#233;cialis&#233;s li&#233;s au pouvoir, et qui sont inject&#233;s unilat&#233;ralement dans la soci&#233;t&#233;. Ces proc&#233;d&#233;s relativement grossiers sont compl&#233;t&#233;s par des m&#233;canismes beaucoup plus sournois et toxiques en ce qu'ils sont interactifs. Ils constituent une extension du syst&#232;me repr&#233;sentatif. Celui-ci dit au citoyen : cet Etat est le tien, ce qu'il fait, c'est toi qui l'a d&#233;cid&#233;, etc. De m&#234;me, le march&#233;, les sondages, les m&#233;dias, les sciences sociales nous disent : ce gadget, c'est l'expression de vos d&#233;sirs, cette opinion, c'est la v&#244;tre, ce pr&#233;sentateur de t&#233;l&#233; ou ce politicien qui appara&#238;t sur l'&#233;cran, c'est un autre vous-m&#234;me... Et assur&#233;ment, ce n'est pas un Big Brother qui prof&#232;re autoritairement le mensonge officiel et nous enjoint d'y croire. Ce n'est m&#234;me pas un anonyme Monsieur ou Madame Tout-le-monde, c'est un individu &#171; personnalis&#233;, &#187; qui nous parle de personne &#224; personne (&#171; RTL, c'est vous ! &#187;) et dont les propos ont &#233;t&#233; &#233;labor&#233;s &#224; partir d'un mat&#233;riau qui nous a &#233;t&#233; soutir&#233; par une arm&#233;e de sondeurs, d'enqu&#234;teurs, de techniciens du micro-trottoir, etc., avant d'&#234;tre trait&#233; - analys&#233;, class&#233;, remodel&#233;... - pour nous &#234;tre servis comme les n&#244;tres. Une sorte de do-it-yourself de la propagande, d'aplatissement mim&#233;tique et fallacieux du dominant sur le domin&#233;. Evidemment, le gadget n'a &#233;t&#233; model&#233; sur nos d&#233;sirs - et nos d&#233;sirs n'ont &#233;t&#233; eux-m&#234;mes induits - que pour nous soutirer le maximum d'argent et de soumission en tant que consommateurs ; le discours du politicien n'a emprunt&#233; nos mots que pour nous obliger &#224; &#171; consentir &#187; &#224; ce qu'il nous impose : il n'y a pas de censure plus efficace. En somme, la parole fait aujourd'hui l'objet, comme le travail, d'une exploitation, pour ainsi dire : de m&#234;me que la plus-value extorqu&#233;e au travailleur accro&#238;t le capital et donc renforce le pouvoir du capitaliste, de m&#234;me, on extrait de nous de la parole qui sert &#224; perfectionner, affiner, ajuster les moyens de la domination que nous subissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette expropriation de la parole domin&#233;e par la parole dominante se trouve approfondie par un processus encore plus diffus et s'exer&#231;ant, pour ainsi dire, en sens inverse, puisqu'il s'agit de la p&#233;n&#233;tration dans notre for int&#233;rieur d'un langage qui n'est pas spontan&#233;ment le n&#244;tre, qui est celui, sinon directement du pouvoir, du moins de la ma&#238;trise techno-scientifique. Nous ne savons plus parler de nous-m&#234;mes ou du monde qui nous entoure avec des mots qui nous soient propres, qui soient ceux d'un sujet ; comme si ceux-ci &#233;taient &#224; nos propres yeux totalement d&#233;valu&#233;s, nous leur substituons ceux du discours donn&#233; pour objectif. Nous nous situons dans la soci&#233;t&#233; avec les mots et les cat&#233;gories des sciences sociales, nous parlons de nos organes avec les mots du m&#233;decin, de nos &#233;tats d'&#226;me avec ceux du psychologue, le sportif traite son corps comme une machine qui lui serait ext&#233;rieure. L'objet se met &#224; parler de lui-m&#234;me en objet...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je n'aborderai pas ici &#233;videmment la question insondable de l'int&#233;riorisation par les domin&#233;s des id&#233;es, des valeurs, des repr&#233;sentations, etc. dominantes. Je m'en tiens &#224; des processus concrets, perceptibles, audibles dans le quotidien. Le discours objectif qui se donne pour repr&#233;sentation de la soci&#233;t&#233; et de chacun de nous, pour science de cette r&#233;alit&#233;-l&#224;, confisque &#224; la source, d&#233;nature et inhibe toute v&#233;ritable conscience sociale. 3&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Or, en 68, pr&#233;cis&#233;ment, c'est cela, une conscience sociale, qui a commenc&#233; &#224; se reconstituer. Les sociologues, les psychosociologues, les m&#233;dias... se sont tus et si les politiciens nous ont parl&#233;, ce n'&#233;tait plus pour nous peloter mais pour nous menacer : l'imposture &#233;tait dissip&#233;e. La parole prise directement et &#233;galitairement par chacun et par tous, la propagation de l'&#233;change horizontal et transgressif - transgressif des &#226;ges, des r&#244;les, des sexes, des cat&#233;gories, etc. - mettait &#224; nu, dans le concret des exp&#233;riences et avec les mots de la langue commune, la r&#233;alit&#233; de la soci&#233;t&#233;, la communaut&#233; des conditions, le sens de la solidarit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais, au moins dans certains moments du mouvement de mai, c'est aussi l'action qui a exerc&#233; ce pouvoir r&#233;v&#233;lateur. La pratique du Mouvement du 22 mars a &#233;t&#233; particuli&#232;rement significative &#224; cet &#233;gard. Personnellement, apr&#232;s des ann&#233;es de participation au groupe Socialisme ou Barbarie, et malgr&#233; nos audaces th&#233;oriques, j'&#233;tais rest&#233; fig&#233; dans une conception traditionnelle de l'action politique : elle se r&#233;duisait essentiellement au discours. L'information, l'analyse, la d&#233;monstration devait convaincre l'interlocuteur individuel ou collectif et &#233;lever son &#171; niveau de conscience &#187;, ce qui implique que cette conscience &#233;tait con&#231;ue essentiellement comme le produit de la raison. Mais on ne construit pas, pour ainsi dire, sa conscience avec de la connaissance, on ne d&#233;passe pas l'ali&#233;nation par de l'information, du moins pas exclusivement, mais surtout par de l'exp&#233;rience, avec sa profondeur passionnelle, et par de l'action. La pratique du Mouvement du 22 mars a &#233;t&#233; pour moi une r&#233;v&#233;lation : celle de la part du registre symbolique dans l'influence qu'un groupe restreint d'individus peut exercer sur une lutte sociale dont l'ampleur le d&#233;passe infiniment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce n'est pas le jeu que, tout au long de sa carri&#232;re, l'Internationale Situationniste a men&#233; dans ce registre qui me l'a fait comprendre. Et pourtant c'est en cela surtout que sa pratique politique se distinguait de celle du groupe Socialisme ou Barbarie. Certes, comme la n&#244;tre, cette pratique a consist&#233; en travail d'&#233;laboration th&#233;orique et en diffusion d'id&#233;es par l'&#233;crit - id&#233;es qui, au demeurant, &#233;taient fort proches de celles de S ou B, au point que Debord a adh&#233;r&#233;, pour quelques mois, au groupe en 1961. Mais alors qu'&#224; S ou B, nous nous efforcions d'intervenir dans des luttes et que nous r&#234;vions, vainement, de donner &#224; nos analyses la diffusion la plus large possible, l'I.S. ne s'est jamais commise avec l'action concr&#232;te, sauf &#224; fomenter quelques scandales dans le milieu artistique et, dans le cas de Debord, &#224; signer le manifeste des 121. Surtout, elle n'a jamais cherch&#233; &#224; &#233;tendre son audience, car plus que sur l'impact direct des id&#233;es sur la raison, elle misait sur l'efficience symbolique du style - notion quasi-incompr&#233;hensible pour SouB. Or le &#171; style &#187; consistait &#224; construire avec des termes tels que &#171; Internationale, &#187; &#171; Conf&#233;rence internationale, &#187; &#171; Rapports, &#187; &#171; R&#233;solutions, &#187; &#171; exclusions &#187;, ainsi qu'avec des photos et des films, l'image d'une projection actuelle du mythe r&#233;volutionnaire, d'un lieu habit&#233; d'un nombre infime d'esprits sup&#233;rieurs, o&#249; se f&#251;t d&#233;pos&#233; la conscience r&#233;volutionnaire radicale. Et cette radicalit&#233; m&#234;me concourait &#224; la pr&#233;gnance de cette image en se faisant elle-m&#234;me &#171; style &#187;, c'est-&#224;-dire en s'inscrivant dans cette tradition qui part de Baudelaire et, port&#233;e par toutes les &#171; avant-gardes &#187; - futurisme, dada, surr&#233;alisme, lettrisme... - a &#233;t&#233; reprise avec talent par les situationnistes, en particulier par Debord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette radicalit&#233; stylistique, ajoutant la s&#233;duction formelle &#224; une analyse profonde de la condition &#233;tudiante, a fortement contribu&#233; &#224; l'influence qu'a exerc&#233;e sur le d&#233;clenchement du mouvement de mai la brochure &#171; De la mis&#232;re en milieu &#233;tudiant... &#187; &#233;crite en 1966 par Khayati. Radicalit&#233; stylistique dont on a retrouv&#233;, du reste, l'empreinte dans tant de graffitis et de tracts de l'&#233;poque. Mais lorsque se d&#233;clenche le soul&#232;vement, l'I.S., en tant qu'organisation, choisit de se m&#233;tamorphoser, sans doute pour ne pas appara&#238;tre comme un groupuscule de plus. Etoff&#233;e de quelques comparses, elle s'&#233;rige en &#171; Conseil pour le Maintien Des Occupations &#187; qui, depuis l'Institut P&#233;dagogique National o&#249; il si&#232;ge sans d&#233;semparer, lance des proclamations en faveur du &#171; pouvoir des conseils ouvriers &#187; - qui, h&#233;las, n'ont jamais, dans aucune usine, connu le moindre d&#233;but d'existence - et des anath&#232;mes injurieux sur tous ceux qui pensent &#224; peu pr&#232;s comme l'I.S., mais qui, ignoblement, &#171; militent. &#187; Grim&#233;e cette fois en &#171; conseil &#187;, c'est toujours par la projection d'une image que l'I.S. pense agir - ou peut-&#234;tre d'un simulacre : le &#171; Conseil Central &#187; de la Ligue des Communistes ? Le &#171; Conseil G&#233;n&#233;ral &#187; de l'A.I.T. ? Toujours est-il qu'elle a sans doute &#233;t&#233; la seule &#224; croire &#224; l'efficience de ce simulacre, au point qu'elle semble l'avoir pris pour une r&#233;alit&#233;, puisque, &#224; peine l'&#171; ordre &#187; r&#233;tabli en France, ses membres se sont enfuis en Belgique, persuad&#233;s que l'Etat fran&#231;ais ne pouvait faire moins que de les arr&#234;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il n'est pas question de comparer le Mouvement du 22 mars ni &#224; S ou B ni &#224; l'I.S. Il n'a exist&#233; que pendant quelques semaines et ce n'&#233;tait pas une organisation : il ne recrutait pas, on en faisait partie quand on y participait et quand on &#233;tait &#233;videmment d'accord sur quelques id&#233;es fondamentales. Il s'&#233;tait cr&#233;&#233; dans l'action et n'a persist&#233; que tant qu'il a pu agir pour radicaliser les luttes dans le sens de l'unit&#233; et de l'autonomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sch&#233;matiquement, les deux formes de cette action, souvent combin&#233;es, &#233;taient la &#171; provocation &#187; et l' &#171; action exemplaire &#187;. La provocation visait &#224; amener l'adversaire (gouvernement, syndicats, P.C... ) &#224; se d&#233;masquer, &#224; trahir son caract&#232;re r&#233;actionnaire. L'action exemplaire consistait &#224; prendre l'initiative d'intervenir en son nom propre dans une lutte, par des actes significatifs et compr&#233;hensibles, afin d'inciter par l'exemple d'autres forces &#224; &#233;tendre cette action. En somme, il s'agissait d'ouvrir la situation, de montrer des possibilit&#233;s en intervenant en son nom propre, sans chercher le moins du monde &#224; exercer une h&#233;g&#233;monie sur le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'action est ainsi con&#231;ue pour &#233;veiller, stimuler la conscience par ce qu'elle lui dit concr&#232;tement, mais aussi par ce qu'elle repr&#233;sente - elle est &#224; la fois &#171; en vraie grandeur &#187;, et en m&#234;me temps, elle est une image qui synth&#233;tise un sens et le rend perceptible par la sensibilit&#233; comme par la raison. Et d'une certaine fa&#231;on, au moins pendant les premiers temps, ce Mouvement du 22 mars, de par sa seule existence, a &#233;t&#233; cela aussi pour l'ensemble des protagonistes de mai, du moins ceux qui n'&#233;taient pas enferm&#233;s dans la logique l&#233;niniste des &#171; groupuscules &#187; : &#224; la fois un foyer, un moteur et une figure qui permet de se voir et de se comprendre, une force &#224; la fois r&#233;elle et symbolique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Plus important peut-&#234;tre, il a concentr&#233; en lui et il &#233;claire aujourd'hui encore un mode d'&#234;tre paradoxal du mouvement de mai comme de tous les mouvements v&#233;ritablement transgressifs : ils se produisent &#224; la fois ici et maintenant et dans l'universel et le futur, ils vivent r&#233;ellement le possible. Ils offrent une exp&#233;rience et une jouissance imm&#233;diate d'une soci&#233;t&#233; qui n'existe pas encore, mais que pr&#233;figure une socialit&#233; authentique, c'est-&#224;-dire sans codes qui figent et s&#233;parent, ni instrumentalisation, une perp&#233;tuelle mise en &#339;uvre de cette &#171; facult&#233; de commencer &#187; par quoi Arendt traduisait &#171; libert&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La dynamique du mouvement se fondait ainsi sur cette triple exigence de l'&#233;galit&#233;, de l'activit&#233; et de la positivit&#233; imm&#233;diate. Elle s'est bris&#233;e lorsque s'est r&#233;instaur&#233; le r&#233;gime de la hi&#233;rarchie, de la passivit&#233; et du pr&#233;sent toujours d&#233;cevant. Dans ce processus, les syndicats ont une lourde responsabilit&#233;. La fermeture des usines en gr&#232;ve et l'occupation ramen&#233;e &#224; de simples tours de garde confi&#233;s &#224; une poign&#233;e de militants syndicaux charg&#233;s de prot&#233;ger le mat&#233;riel contre les vandales gauchistes n'ont pas seulement emp&#234;ch&#233; les contacts entre &#233;tudiants et ouvriers. La division entre dirigeants et ex&#233;cutants s'est trouv&#233;e r&#233;tablie au sein m&#234;me de la communaut&#233; des gr&#233;vistes et, plus grave peut-&#234;tre encore, la grande majorit&#233; d'entre eux, d&#233;s&#339;uvr&#233;s, sont all&#233;s &#171; p&#234;cher &#224; la ligne &#187;, comme on disait alors. Certes, ils n'y &#233;taient pas contraints, mais puisque les syndicats affirmaient s'occuper de tout... Ainsi, ce qu'aujourd'hui ne donnait plus, il ne restait plus qu'&#224; l'attendre du lendemain, et du bon vouloir des syndicats et des patrons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y a l&#224; une rude le&#231;on politique. On a reproch&#233; au mouvement de mai de n'avoir pas pos&#233; le probl&#232;me politique comme tel. Il ne l'a certes pas pos&#233; explicitement, mais dans les faits il a indiqu&#233;, comme bien d'autres moments r&#233;volutionnaires, la voie &#224; suivre pour le r&#233;soudre. La subversion de la politique ne s'accomplit que par l'irruption du politique, c'est-&#224;-dire l'invasion de la sc&#232;ne publique par un sujet collectif qui entreprend de g&#233;rer lui-m&#234;me directement et de fa&#231;on &#233;galitaire les affaires de la soci&#233;t&#233;. En 68, ce sujet collectif a &#224; peine eu le temps de commencer &#224; se constituer sur la base d'une conscience sociale lucide et de d&#233;finir les obstacles institutionnels &#224; son action - gouvernement, partis, syndicats, incarnations autoproclam&#233;es de la conscience du prol&#233;tariat... - mais cela avait suffi pour qu'ils perdent - au moins pendant quelques jours - tout contenu, tout sens et toute prise sur la r&#233;alit&#233;. Il semble &#233;galement avoir compris - et en tout cas, il nous aide &#224; comprendre - &#224; quel point, dans un Etat moderne, il est vain de chercher &#224; subvertir de l'int&#233;rieur la politique - ce dispositif institutionnel permettant &#224; une fraction de la soci&#233;t&#233; de la diriger tout enti&#232;re et impliquant la s&#233;paration entre dirigeants et dirig&#233;s, entre repr&#233;sentants et repr&#233;sent&#233;s, entre actifs et passifs, etc. Hobsbawm a bien montr&#233; comment l'invention du parti de masse avait parfaitement verrouill&#233; le suffrage universel4 et quant &#224; l'emprise sur nous de la &#171; fausse parole &#187;, ce n'est pas la d&#233;nonciation qui la fera taire, mais bien la prise de la parole par tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Daniel Blanchard&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 Armand Robin, La fausse parole, &#233;d. De Minuit, 1953, repris par les &#233;ditions Le Temps qu'il fait. Dans le texte d'Armand Robin, la &#171; fausse parole &#187; s'appliquait aux &#233;missions de radio des pays de l'Est qu'il &#233;coutait &#224; longueur de nuit et dont il publiait une synth&#232;se dans un bulletin quotidien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 J'exclue assur&#233;ment de mon obscurantiste d&#233;nonciation des sociologues ceux qui, comme Beaud et Pialoux, ne travaillent pas &#224; coder la parole des objets sociaux en sorte qu'elle puisse servir de mat&#233;riau &#224; l'ing&#233;nierie sociale, mais qui se font les collecteurs sensibles et les passeurs scrupuleux d'une parole qui, sans eux, resterait mur&#233;e dans les ghettos de l'exclusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 Cf. Eric Hobsbawm, L'Ere des empires, &#233;d. Fayard, 1989.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb20-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh20-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 20-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;1 Des Soviets &#224; Saclay ?, p. 29, &#171; Cahiers libres N&#176;127 &#187;, &#233;d. Fran&#231;ois Masp&#233;ro, 1968. J'ai puis&#233; dans cette brochure la plupart des informations concernant Saclay.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>C. Castoriadis et l'anarchisme</title>
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		<dc:date>2009-08-09T12:09:25Z</dc:date>
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		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
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		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Avant-gardisme</dc:subject>
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		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
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		<dc:subject>Autogestion</dc:subject>
		<dc:subject>Anarchisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Texte de J.L. Prat disponible ici : http://www.journaldumauss.net/spip.... On lira dans un m&#234;me mouvement le commentaire d'A. Vernet du 4 octobre, qui corrige l'auteur sur beaucoup de points cruciaux qui forment deux orientations politiques radicalement incompatibles, et, de ce fait, exprime clairement notre parti-pris. Sur le m&#234;me th&#232;me on &#233;coutera C.Castoriadis sur Radio Libertaire en 1996 CASTORIADIS ET L'ANARCHISME Castoriadis parle tr&#232;s peu des anarchistes, qu'il a d'abord (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-69-institutionnel-+" rel="tag"&gt;Institutionnalisation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-88-primitivisme-+" rel="tag"&gt;Primitivisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-90-autogestion-+" rel="tag"&gt;Autogestion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-165-anarchie-+" rel="tag"&gt;Anarchisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Texte de J.L. Prat disponible ici : &lt;a href=&#034;http://www.journaldumauss.net/spip.php?article551&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.journaldumauss.net/spip....&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On lira dans un m&#234;me mouvement le commentaire d'A. Vernet du 4 octobre, qui corrige l'auteur sur beaucoup de points cruciaux qui forment deux orientations politiques radicalement incompatibles, et, de ce fait, exprime clairement notre parti-pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le m&#234;me th&#232;me &lt;a href=&#034;http://chronique-hebdo.blogspot.com/2008/03/castoriadis-en-1996-invit-de-chronique.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;on &#233;coutera C.Castoriadis sur Radio Libertaire en 1996&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;strong&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;CASTORIADIS ET L'ANARCHISME&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;figure class='spip_document_143 spip_documents spip_documents_center' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/rtf/castoriadis_et_l_anarchisme.rtf' arial-label=&#034;CastoriadisEtAnarchisme&#034; title=&#034;CastoriadisEtAnarchisme&#034; type=&#034;application/rtf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/rtf.svg&amp;taille=64&amp;1779436338' alt='CastoriadisEtAnarchisme' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/rtf.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/rtf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/rtf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1779436338&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;figcaption class='spip_doc_intitules spip_doc_intitules_top'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre crayon document-titre-143 '&gt;&lt;strong&gt;CastoriadisEtAnarchisme
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;a class=&#034;telecharger&#034; href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/rtf/castoriadis_et_l_anarchisme.rtf'&gt;T&#233;l&#233;charger (36&#160;kio)&lt;/a&gt; &lt;/figcaption&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt; Castoriadis parle tr&#232;s peu des anarchistes, qu'il a d'abord jug&#233;s en des termes assez rudes, par exemple dans &#171; &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; &#187;, texte inaugural publi&#233; dans le premier num&#233;ro de la revue homonyme (&lt;i&gt;S ou B&lt;/i&gt;) : &#171; &lt;i&gt;Les F&#233;d&#233;rations Anarchistes continuent &#224; r&#233;unir des ouvriers d'un sain instinct de classe, mais parmi les plus arri&#233;r&#233;s politiquement et dont elles cultivent &#224; plaisir la confusion. Le refus constant des anarchistes &#224; d&#233;passer leur soi-disant 'apolitisme' et leur ath&#233;orisme contribue &#224; r&#233;pandre un peu plus de confusion dans les milieux qu'ils touchent et en fait une voie de garage suppl&#233;mentaire pour les ouvriers qui s'y perdent&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suppl&#233;mentaire, bien s&#251;r, puisque les groupuscules qui se r&#233;clamaient du marxisme, trotskistes, conseillistes et bordiguistes, sont &#233;galement d&#233;crits comme des voies de garage : &#171; &lt;i&gt;Malgr&#233; leurs pr&#233;tentions d&#233;lirantes, aussi bien la 'IVe Internationale' que les anarchistes et les 'ultra-gauches' ne sont en v&#233;rit&#233; que des souvenirs historiques, des cro&#251;tes minuscules sur les plaies de la classe, vou&#233;es au d&#233;p&#233;rissement sous la pouss&#233;e de la peau neuve qui se pr&#233;pare dans la profondeur des tissus&lt;/i&gt; &#187; [&lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; bureaucratique&lt;/i&gt;, p. 112]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Premi&#232;re approche&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En termes plus galants, mais aussi plus p&#233;dants, Castoriadis d&#233;crivait &#224; la m&#234;me &#233;poque &#171; &lt;i&gt;la singularit&#233; de la conscience anarchiste&lt;/i&gt; &#187; dans sa &lt;i&gt;Ph&#233;nom&#233;nologie de la conscience prol&#233;tarienne&lt;/i&gt;, texte o&#249; il reconstruisait, en style h&#233;g&#233;lien, les moments successifs par lesquels devait passer la conscience de classe - car, en bonne logique, s'il est acquis que le r&#233;el est rationnel, elle devait avoir travers&#233; tous ces moments, &#233;tant donn&#233; qu'elle &#233;tait bien pass&#233;e par l&#224; : &#171; &lt;i&gt;Si la conscience r&#233;formiste signifie la r&#233;duction de la fin historique en une s&#233;rie de buts particuliers (...), la conscience anarchiste semble maintenir la totalit&#233; du but en r&#233;duisant la totalit&#233; du mouvement &#224; l'individu, au singulier, dans lequel semble se r&#233;fugier la vitalit&#233; de la classe vaincue (...) mais ce maintien, qui n'est qu'une simple r&#233;p&#233;tition, contient une double mystification : en premier lieu, en tant qu'il substitue l'individu &#224; la classe et qu'il pose m&#234;me le but comme individuellement r&#233;alisable d&#233;j&#224; au sein de l'ali&#233;nation capitaliste ; en deuxi&#232;me lieu, m&#234;me lorsqu'elle se d&#233;barrasse de son individualisme ('anarchisme communiste'), en tant qu'elle pr&#233;sente le but comme un but imm&#233;diat dans sa totalit&#233; en n&#233;gligeant la m&#233;diation, c'est-&#224;-dire en d&#233;finitive en voulant sauter par-dessus le pour-soi non encore atteint - ce saut n'&#233;quivalant en fait qu'&#224; un retour en arri&#232;re, vers la r&#233;volte imm&#233;diate&lt;/i&gt; &#187; [&lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; bureaucratique&lt;/i&gt;, pp. 99-100].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Hegel avant lui, Castoriadis partait de l'histoire r&#233;elle, &#224; laquelle il donnait l'apparence illusoire d'une n&#233;cessit&#233; en train de s'accomplir. Ainsi proc&#233;dait-il &#224; une mise en sc&#232;ne de &#171; &lt;i&gt;figures qui apparaissent chaque fois comme incarnant la vis&#233;e immanente &#224; l'activit&#233; consid&#233;r&#233;e et sa v&#233;rit&#233;, mais d&#233;voilant dans ce qui est r&#233;alis&#233; un moment particulier et limit&#233; de cette v&#233;rit&#233;, donc sa n&#233;gation, qui doit &#234;tre ni&#233; et d&#233;pass&#233; &#224; son tour jusqu'&#224; une r&#233;alisation finale, un universel concret, qui contient comme d&#233;pass&#233;s tous les moments ant&#233;rieurs et en tant que v&#233;rit&#233; sue comme telle, en pr&#233;sente le sens&lt;/i&gt; &#187; [&lt;i&gt;L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier&lt;/i&gt;, tome 1, p. 103]. La conscience prol&#233;tarienne surgit d'abord comme une r&#233;volte imm&#233;diate, dont l'&#233;chec fait place aux tentations r&#233;formistes, qui suscitent en retour les formes contrast&#233;es que prendra l'anarchisme : la r&#233;volte individuelle, celle qu'on associe au nom de Ravachol, et le syndicalisme d'action directe, qui refuse de se lier &#224; la politique parlementaire o&#249; s'enlise l'action des partis socialistes. Il refuse, finalement, la politique en tant que telle, et toute strat&#233;gie d'accession au pouvoir. Pour autant qu'on d&#233;chiffre le langage cod&#233; d'un texte qui pastiche le jargon h&#233;g&#233;lien, cela m&#232;ne au refus de toute m&#233;diation politique - dont le meilleur exemple est peut-&#234;tre fourni par la conduite de la CNT espagnole, quand la lutte victorieuse de juillet 36 la met au pied du mur, en faisant d'elle l'arbitre d'une situation o&#249; le pouvoir l&#233;gal n'est plus qu'un vain fant&#244;me, pendant ces mois d'&#233;t&#233; - &#171; &lt;i&gt;le bref &#233;t&#233; de l'anarchie&lt;/i&gt; &#187; - o&#249; le pouvoir r&#233;el revient, dans une zone, aux rebelles fascistes, et doit, dans l'autre zone, prendre appui sur la force des milices antifascistes. Situation instable, o&#249; le refus doctrinaire d'exercer un pouvoir remet bient&#244;t en selle les pouvoirs constitu&#233;s, la Generalitat de Catalunya et le gouvernement que Largo Caballero constitue apr&#232;s des tractations laborieuses, et auquel prendront part les &#171; &lt;i&gt;camarades ministres&lt;/i&gt; &#187; que raille Guy Debord dans &#171; &lt;i&gt;Les journ&#233;es de mai&lt;/i&gt; &#187; (chanson reprise dans l'&#233;dition de ses Oeuvres, Gallimard, 2007, collection Quarto).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la succession des exp&#233;riences r&#233;elles correspondait vraiment aux moments dialectiques d'une Raison qui s'accomplirait dans l'histoire, l'Espagne devrait &#234;tre le tombeau du mouvement anarchiste, comme la Russie doit &#234;tre le tombeau du marxisme. Nous ne l'affirmons pas, puisqu'aucun avenir n'est &#233;crit dans aucun sc&#233;nario proph&#233;tique, et m&#234;me pas dans ce texte qui, d'apr&#232;s son auteur, &#171; &lt;i&gt;semble rendre intelligibles les diff&#233;rents aspects du mouvement ouvrier et leur succession. Ainsi, par exemple, 'l'&#233;tape', ou mieux le 'moment' r&#233;formiste (...) comme celui du 'parti r&#233;volutionnaire' se transformant aussit&#244;t en parti bureaucratique totalitaire, peuvent &#234;tre con&#231;us comme des figures o&#249; le prol&#233;tariat croit pouvoir incarner sa lib&#233;ration, mais qui, une fois r&#233;alis&#233;es et du fait m&#234;me de cette r&#233;alisation, se d&#233;voilent comme la n&#233;gation de cette lib&#233;ration, et pour autant que la lutte prol&#233;tarienne continue, vou&#233;es &#224; &#234;tre d&#233;pass&#233;es et d&#233;truites&lt;/i&gt; [&lt;i&gt;L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier&lt;/i&gt;, tome 1, pp. 103-104] &#187;. Castoriadis ajoute qu'il s'agit d'une &#171; &lt;i&gt;fausse intelligibilit&#233;&lt;/i&gt; &#187; : &#171; &lt;i&gt;outre qu'elle se fixe presque exclusivement sur l'activit&#233; politique, elle ne peut poser l'unit&#233; de celle-ci qu'en fonction de l'id&#233;e d'une fin, d'un telos qui lui serait immanent et que la pens&#233;e th&#233;orique a d&#233;j&#224; d&#251; d&#233;finir, f&#251;t-ce de mani&#232;re abstraite&lt;/i&gt; [Ibid., p. 104] &#187;. Il s'agit l&#224; d'une illusion sp&#233;culative, dont l'origine n'est pas toujours dans Hegel, car il est peu probable que sa Logique l'ait inocul&#233;e &#224; Marx, dont la m&#233;thode n'&#233;tait gu&#232;re &#171; dialectique &#187;, ainsi que l'a montr&#233; Kostas Papaioannou [&lt;i&gt;De Marx et du marxisme&lt;/i&gt;, Gallimard 1983, pp. 147- 184 : &#171; L&lt;i&gt;e mythe de la dialectique&lt;/i&gt; &#187;] : le jeune Castoriadis &#233;tait probablement beaucoup plus h&#233;g&#233;lien que ne l'a &#233;t&#233; Marx. Cela n'implique pas que les post-h&#233;g&#233;liens n'aient plus rien &#224; nous dire, bien que ce qu'ils nous disent soit rendu inaudible et reste inaper&#231;u : c'est ainsi, par exemple, que &#171; &lt;i&gt;ce que Marx a &#224; dire de vrai, de profond, d'important et de nouveau sur la soci&#233;t&#233; et l'histoire, il le dit malgr&#233; cet ailleurs qui commande toute sa pens&#233;e : que l'histoire doit (muss, soll et wird) aboutir &#224; la soci&#233;t&#233; sans classes&lt;/i&gt; [&lt;i&gt;L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, IIS, p. 252, note] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Postulats individualistes&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que reste-t-il, alors, des critiques &#233;nonc&#233;es par le jeune Castoriadis ? S'attaque-t-il toujours &#224; l'individualisme qui marquait, selon lui, &#171; &lt;i&gt;la singularit&#233; de la conscience anarchiste&lt;/i&gt; &#187; ? Remarquons, tout d'abord, qu'il lui arrive de citer une phrase de Bakounine, que peuvent accepter, sans &#234;tre anarchistes, tous ceux qui comprennent que la d&#233;mocratie ne consiste pas dans le choix des dirigeants, mais qu'elle doit &#171; &lt;i&gt;int&#233;grer les individus dans des structures qu'ils comprennent et qu'ils puissent contr&#244;ler&lt;/i&gt; &#187; [ &lt;i&gt;Le contenu du socialisme&lt;/i&gt;, p. 116] - phrase qui correspond, dans son propre langage, au rapport indissociable qui unit, dans un m&#234;me projet, l'individu autonome et la soci&#233;t&#233; autonome. Comme tant d'autres mots, l'individualisme peut donner lieu &#224; des usages disparates, et prend ainsi des sens nullement identiques : s'il s'agit de celui dont parle Tocqueville, il vaudra mieux parler de &#171; &lt;i&gt;privatisation&lt;/i&gt; &#187;, c'est-&#224;-dire du repli dans la sph&#232;re priv&#233;e, dont Castoriadis a fait maintes analyses, et o&#249; il ne s'agit nullement de l'anarchisme, dont l'individualisme correspond, au contraire, &#224; un engagement dans les luttes sociales, et au refus de suivre les moutons de Panurge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Castoriadis vise le plus souvent comme individualisme, c'est le postulat th&#233;orique qui r&#233;duit la soci&#233;t&#233; &#224; n'&#234;tre qu'une collection d'individus, ou bien le r&#233;sultat d'une association &#233;tablie par contrat, entre des partenaires qui auraient d'abord v&#233;cu &#224; l'&#233;tat de nature, sans faire d&#233;j&#224; partie d'aucune soci&#233;t&#233;. Postulat qui n'est pas propre aux anarchistes, puisqu'il appara&#238;t dans la pens&#233;e lib&#233;rale, chez Locke et Spinoza, et m&#234;me d&#233;j&#224; chez Hobbes, et qu'il reste pr&#233;sent, de mani&#232;re implicite, dans des th&#233;ories qui pr&#233;tendent le nier. C'est, d'apr&#232;s Louis Dumont, un postulat cach&#233; de la pens&#233;e moderne, qui se retrouve aussi bien dans le marxisme, et dans le nationalisme fran&#231;ais ou allemand (cf. &lt;i&gt;Homo Aequalis&lt;/i&gt; 1 et 2, &lt;i&gt;L'id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt;) : ne nous y attardons pas, limitons-nous &#224; ce qu'&#233;crit Castoriadis. Bien que, remarque-t-il, tous les &#171; &lt;i&gt;penseurs s&#233;rieux&lt;/i&gt; &#187; affirment &#171; &lt;i&gt;que l'homme n'existe pas comme homme hors la cit&#233;&lt;/i&gt; &#187;, ceux-ci restent muets sur ce qui rend le fait social irr&#233;ductible, et cet irr&#233;ductible est aussit&#244;t r&#233;duit : &#171; &lt;i&gt;la soci&#233;t&#233; r&#233;appara&#238;t r&#233;guli&#232;rement comme d&#233;termin&#233;e &#224; partir de l'individu comme cause efficiente ou cause finale, le social comme constructible ou composable &#224; partir de l'individuel. Tel est d&#233;j&#224; le cas chez Aristote (...) Mais telle est aussi la situation chez Marx : la 'base r&#233;elle' de la soci&#233;t&#233; qui en 'conditionne' tout le reste, est 'l'ensemble des rapports de production' qui sont 'd&#233;termin&#233;s, n&#233;cessaires, ind&#233;pendants de la volont&#233;' des hommes. Mais que sont ces rapports de production ? Ce sont 'des relations entre personnes m&#233;diatis&#233;es par des choses'. Et par quoi sont-ils d&#233;termin&#233;s ? Par l'&#233;tat des forces productives, c'est-&#224;-dire par un autre aspect de la relation des personnes aux choses&lt;/i&gt; [IIS, pp. 265-266] &#187;. Pour aller dans le m&#234;me sens, nous pourrions ajouter que le &lt;i&gt;Manifeste communiste&lt;/i&gt; anticipait la naissance d'une communaut&#233; o&#249; &#171; &lt;i&gt;le libre d&#233;veloppement de chacun&lt;/i&gt; &#187; serait la condition du &#171; &lt;i&gt;libre d&#233;veloppement de tous&lt;/i&gt; &#187; - premi&#232;re apparition de ce que Castoriadis appellera plus tard &#171; &lt;i&gt;la mauvaise utopie marxo-anarchiste&lt;/i&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?110-politique-democratie-valeurs' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; &lt;i&gt;La relativit&#233; du relativisme&lt;/i&gt; &#187;, d&#233;bat avec le MAUSS, Revue du MAUSS semestrielle (RMS), n&#176; 13, 1999&lt;/a&gt; &#187; - o&#249; l'individualisme n'est qu'un signe ext&#233;rieur d'une incapacit&#233; &#224; penser le social, qui n'est &#233;videmment pas propre aux anarchistes, mais qu'ils partagent avec lib&#233;raux et marxistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;La r&#233;volution russe&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Utopie marxo-anarchiste : la formule surprend, parce qu'on a oubli&#233; l'ouvrage que L&#233;nine &#233;crivait pendant l'&#233;t&#233; 1917, et o&#249; il pr&#233;conisait la destruction imm&#233;diate des institutions bourgeoises, premi&#232;re &#233;tape vers le d&#233;p&#233;rissement de l'Etat, qu'Engels annon&#231;ait dans un livre alors c&#233;l&#232;bre, L'origine de la famille, de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et de l'Etat. Mais l'action que L&#233;nine allait bient&#244;t mener, et qui allait fonder l'Etat totalitaire, devait faire oublier son essai th&#233;orique, L'Etat et la r&#233;volution, qui est bien une utopie, au pire sens du terme - et cela justifie le titre que Michel Heller et Alexandre N&#233;kritch ont donn&#233; &#224; leur histoire de l'URSS : &lt;i&gt;L'utopie au pouvoir&lt;/i&gt; [Paris, Calmann-L&#233;vy, 1982]. Si on s'en tenait &#224; leurs discours, les bolcheviks seraient proches des anarchistes, alors qu'ils ont cr&#233;&#233;, d&#232;s 1918, le pouvoir absolu d'un parti totalitaire, et pr&#233;tendaient agir au nom des ouvriers, tout en d&#233;niant la qualit&#233; d'ouvriers &#224; tous ceux qui osaient aller &#224; leur encontre : c'est ainsi, rappelle Castoriadis, que &#171; &lt;i&gt;L&#233;nine et Trotsky fusilleront les r&#233;volt&#233;s de Kronstadt en disant que ce ne sont pas des 'vrais' ouvriers : ils ne pouvaient pas l'&#234;tre, puisqu'ils s'opposaient au Parti&lt;/i&gt; [&lt;i&gt;Domaines de l'homme&lt;/i&gt;, pp. 22-23] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deleuze et Guattari, dans leur Anti-Oedipe, &#233;crivent dr&#244;lement que &#171; &lt;i&gt;la psychanalyse, c'est comme la r&#233;volution russe, on ne sait pas quand &#231;a commence &#224; mal tourner&lt;/i&gt; &#187;. Laissons dormir en paix Freud et ses acolytes, pour nous en tenir &#224; la r&#233;volution russe : cet &#171; on ne sait pas quand &#187; pr&#233;suppose, en tout cas, qu'on sait parfaitement que &#171; &#231;a a mal tourn&#233; &#187;, et que les communistes eux-m&#234;mes le savaient. De m&#234;me que tous les hommes savent qu'ils sont mortels, mais qu'ils ne le croient pas, puisque, dans leur conduite, ils n'en tiennent pas compte, les bolcheviks eux-m&#234;mes se sont vite aper&#231;us que leur r&#233;volution aurait son Thermidor, mais n'ont rien fait pour &#233;viter la catastrophe. Quand Trotsky, par la suite, dit que &#171; &lt;i&gt;le Thermidor sovi&#233;tique a tra&#238;n&#233; en longueur&lt;/i&gt; &#187;, il se moque du monde, car il fait mine de n'&#234;tre qu'un spectateur passif d'un drame o&#249; il jouait l'un des tout premiers r&#244;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le Thermidor russe ne se limite pas aux purges successives qui ont fait dispara&#238;tre les vieux bolcheviks, il commence avec la r&#233;pression que ceux-ci avaient exerc&#233; sur les masses populaires, en &#233;touffant leur activit&#233; autonome : &#171; &lt;i&gt;pour eux, les masses sont passives, ou actives seulement pour les soutenir, et c'est ce qu'ils affirmeront en toute occasion ; la plupart du temps, ils n'auront m&#234;me pas des yeux pour voir et des oreilles pour entendre les gestes et les paroles qui traduisent cette activit&#233; autonome. Dans le meilleur des cas, ils la porteront aux nues aussi longtemps qu'elle co&#239;ncide miraculeusement avec leur propre ligne, pour la condamner radicalement et lui imputer les mobiles les plus inf&#226;mes d&#232;s qu'elle s'en &#233;carte&lt;/i&gt; [&lt;i&gt;L'exp&#233;rience du mouvement ouvrier&lt;/i&gt;, tome 2, pp. 388-389] &#187;. Si Thermidor met fin &#224; la r&#233;volution, et ne se r&#233;duit pas &#224; un combat des chefs, Thermidor n'a pas lieu &#224; la mort de L&#233;nine, gr&#226;ce &#224; laquelle Trotsky est chass&#233; du pouvoir, ni en 1927, quand le m&#234;me Trotsky est exclu du parti, ni en 1936, quand Staline entreprend la liquidation de toute la vieille garde. D&#232;s 1918, &#171; &#231;a commence &#224; mal tourner &#187;, et c'est l'oeuvre commune de L&#233;nine et Trotsky, qui ont d&#233;j&#224; install&#233; la Terreur totalitaire, et qui vont liquider, en 1921, les derni&#232;res r&#233;sistances dans lesquelles s'exprime l'autonomie des masses : &#171; &lt;i&gt;Les ouvriers voulaient quelque chose, et ils l'ont montr&#233;, dans le parti par l'Opposition ouvri&#232;re, hors du parti par les gr&#232;ves de Petrograd et la r&#233;volte de Kronstadt. Il a fallu que l'une et l'autre soient &#233;cras&#233;es par L&#233;nine et Trotsky, pour que Staline puisse par la suite triompher&lt;/i&gt; [Ibid., p. 390] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que les anarchistes aient fait un bon accueil &#224; cette analyse, elle ne se confond pas avec celle qu'ils ont eux-m&#234;mes soutenue, pour laquelle &#171; &lt;i&gt;il n'y a jamais eu en Russie autre chose que le coup d'Etat d'un parti qui, s'&#233;tant assur&#233; d'une fa&#231;on ou d'une autre le soutien du prol&#233;tariat, ne tendait qu'&#224; imposer sa propre dictature et y a r&#233;ussi&lt;/i&gt; [Ibid., p. 397-398] &#187;. Th&#232;se que Castoriadis r&#233;cuse parce que, selon lui, les masses ouvri&#232;res n'ont pas jou&#233; le r&#244;le passif d'une infanterie au service d'un parti d'avant-garde, mais qu'elles ont agi de leur propre initiative : &#171; &lt;i&gt;Petrograd en 1917, et m&#234;me apr&#232;s, n'est ni Prague en 1948 ni Canton en 1949. Le r&#244;le ind&#233;pendant du prol&#233;tariat appara&#238;t clairement - m&#234;me, pour commencer, par la nature du processus qui fait que les ouvriers remplissent les rangs du parti bolchevique et lui accordent, majoritairement, un soutien que rien ni personne ne pouvait leur extorquer ou leur imposer &#224; l'&#233;poque (...). Mais surtout, par les actions autonomes qu'ils entreprennent - d&#233;j&#224; en f&#233;vrier, d&#233;j&#224; en juillet 1917, et plus encore apr&#232;s Octobre, en expropriant les capitalistes sans ou contre la volont&#233; du Parti, en organisant eux-m&#234;mes la production ; enfin, par les organes autonomes qu'ils constituent, Soviets et particuli&#232;rement comit&#233;s de fabrique&lt;/i&gt; [Ibid., p. 398] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au parti lui-m&#234;me, grossi &#224; cette &#233;poque par l'adh&#233;sion massive d'&#233;l&#233;ments ouvriers, il n'&#233;tait plus alors cette organisation clandestine de r&#233;volutionnaires professionnels, totalement &#233;trang&#232;re aux traditions marxistes, o&#249; revivait plut&#244;t l'esprit conspiratif du Cat&#233;chisme de Netchaiev. Les jeux n'&#233;taient pas faits, m&#234;me si tr&#232;s bient&#244;t le parti bolchevik va se r&#233;duire &#224; un appareil de pouvoir, o&#249; s'accomplit le pronostic que le jeune Trotsky, d&#232;s 1904, avait formul&#233; dans Nos t&#226;ches politiques : &#171; &lt;i&gt;ce n'est pas la classe ouvri&#232;re qui, par son action autonome, a pris dans ses mains le destin de la soci&#233;t&#233;, mais une 'organisation forte et puissante' qui, r&#233;gnant sur le prol&#233;tariat et &#224; travers lui sur la soci&#233;t&#233;, assure le passage au socialisme&lt;/i&gt; &#187; [&lt;i&gt;Nos t&#226;ches politiques&lt;/i&gt;, Paris, Belfond, 1970, p. 198]. Inutile d'insister sur le fait que Trotsky devient avec L&#233;nine le principal acteur de ce retournement, et qu'il ne pourra plus, dans les luttes &#224; venir, prendre une position coh&#233;rente et lucide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il s'agit bien d'une mue totalitaire : la figure que prend le parti bolchevik n'&#233;tait pas programm&#233;e dans la pens&#233;e de Marx, qui n'avait jamais &#233;t&#233; un chef de parti, et n'a pu se pr&#234;ter, quoique &#224; titre posthume, aux m&#233;thodes l&#233;ninistes que dans la mesure o&#249; L&#233;nine lui a pr&#234;t&#233; une science infaillible, sur laquelle le &#171; Parti &#187; allait fonder son droit &#224; diriger la &#171; Classe &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Castoriadis rappelle &#171; &lt;i&gt;qu'il n'y a pas que le l&#233;ninisme-stalinisme qui est 'sorti' de Marx, il y a aussi, et auparavant, la social-d&#233;mocratie, dont on peut dire tout ce qu'on veut, mais non pas que c'est un courant totalitaire. Pour que naisse le totalitarisme, il a fallu une foule d'autres ingr&#233;dients historiques&lt;/i&gt; [&lt;i&gt;Domaines de l'homme&lt;/i&gt;, p. 93] &#187;. Il n'est donc pas question de r&#233;duire cette histoire &#224; l'opposition d'entit&#233;s intemporelles, le &#171; socialisme autoritaire &#187;, identique &#224; lui-m&#234;me de Marx &#224; Staline et de Staline &#224; Pol Pot, et le &#171; socialisme libertaire &#187;, identique &#224; lui-m&#234;me de Proudhon &#224; Bakounine, et de Fanelli &#224; Durruti. Peut-&#234;tre faudrait-il se demander d'ailleurs si les structures bureaucratiques n'ont pu se constituer que dans le cadre de partis &#171; autoritaires &#187;, alors que les organisations &#171; libertaires &#187; seraient, seules entre toutes, capables de soumettre leurs chefs &#224; un contr&#244;le exerc&#233; par la base : qu'on ne nous dise pas qu'elles n'ont pas de chefs, ou qu'on nous dise alors ce qu'&#233;taient, par exemple, Federica Montseny et Garcia Oliver, et quel mandat leur base leur avait-elle donn&#233;, lors des moments cruciaux o&#249; il leur a bien fallu prendre des d&#233;cisions...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;La question du pouvoir&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais revenons au texte o&#249; il est question d'utopie marxo-anarchiste. Il s'agit d'un d&#233;bat entre Castoriadis et des membres du MAUSS, qui s'est tenu en d&#233;cembre 1994, et dont l'essentiel a &#233;t&#233; publi&#233; par la Revue du MAUSS semestrielle &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?110-politique-democratie-valeurs' class=&#034;spip_in&#034;&gt;RMS, num&#233;ros 13 et 14, les deux livraisons de 1999&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le passage qui nous int&#233;resse, Castoriadis explique le sens qu'il donne &#224; la distinction &#233;tablie entre &#171; le politique &#187; et &#171; la politique &#187;. Alors que la plupart des philosophes qui font valoir cette distinction voient dans &#171; la politique &#187; une pratique empirique et quotidienne, &#224; laquelle ils opposent l'essence du politique comme une sorte d'id&#233;e platonicienne, et qui ferait l'objet d'une pens&#233;e proprement m&#233;tapolitique, Castoriadis d&#233;clare qu'il trouve &#231;a &#171; stupide &#187; et poursuit en ces termes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;&lt;i&gt;Le politique est ce qui concerne le pouvoir dans une soci&#233;t&#233;. Du pouvoir dans une soci&#233;t&#233;, il y en a toujours eu et il y en aura toujours - pouvoir au sens de d&#233;cisions collectives qui prennent un caract&#232;re obligatoire et dont le non-respect est sanctionn&#233; d'une fa&#231;on ou d'une autre, ne serait-ce que &#171; Tu ne tueras pas ! &#187; (...) Il y aura donc des d&#233;cisions collectives. Ces d&#233;cisions s'imposeront &#224; tout le monde. Ce qui ne veut pas dire qu'il devra y avoir un &#201;tat, mais qu'il devra y avoir un pouvoir. Mais ce pouvoir a toujours exist&#233; - aussi bien dans la tribu primitive, dans la tribu de Clastres, sur les plateaux de Haute-Birmanie, en Chine - Confucius s'en occupe -, etc. C'est quoi ? C'est la discussion des meilleurs moyens de g&#233;rer un pouvoir existant. Ce sont des conseils adress&#233;s aux gouvernants - dire que le bon empereur est celui dont on parle le moins possible, comme on dit dans le Tao Te King. Mais &#231;a, ca ne nous int&#233;resse pas. &#199;a, c'est le politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, l'apport du monde grec et du monde occidental, c'est la politique. La politique comme activit&#233; collective qui se veut lucide et consciente, et qui met en question les institutions existantes de la soci&#233;t&#233;. Peut-&#234;tre les met-elle en question pour les reconfirmer, mais elle les met en question&lt;/i&gt;&#171; [Castoriadis, en fait, recyclait un vieux th&#232;me, qu'il traitait autrefois dans un autre langage : &#187;&lt;i&gt;ce qu'on a appel&#233; jusqu'ici politique&lt;/i&gt;&#171; s'opposait dans les m&#234;me termes &#224; &#187;&lt;i&gt;ce que nous appelons politique r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt;&#034;, dans IIS, p. 115 : vieux th&#232;me, avons-nous dit, mais qui est toujours nouveau].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique est donc l'activit&#233; lucide o&#249; la soci&#233;t&#233; s'institue consciemment, bien qu'elle ne cr&#233;e pas, de fa&#231;on d&#233;finitive, les bonnes institutions que nous proposerait un penseur utopique, pas plus qu'elle n'accomplit cette autre utopie, que Rabelais d&#233;crit sous le nom de &lt;i&gt;Th&#233;l&#232;me&lt;/i&gt;, o&#249; ne subsisterait aucune institution, et o&#249; les hommes s'accorderaient spontan&#233;ment, sans autre r&#232;gle que celle de leur raison, et o&#249; chacun pourrait faire ce qu'il voudrait, du moment que tous ont la m&#234;me volont&#233;. Cette utopie n'est pas un projet politique, et n'a donc rien &#224; voir avec l'autonomie, qui vise le rapport qu'une soci&#233;t&#233; entretient avec ses propres institutions, qu'elle est capable de juger bonnes ou mauvaises, justes ou injustes, et qu'elle se sait capable de changer librement, puisque c'est elle-m&#234;me qui les a institu&#233;es. Ce dernier point, sans doute, pourrait &#234;tre affirm&#233; de toute soci&#233;t&#233; - &#224; ceci pr&#232;s que la plupart des soci&#233;t&#233;s ont cru, dans un pass&#233; lointain qui reste encore pr&#233;sent, avoir re&#231;u leurs lois des dieux, ou des anc&#234;tres, ce qui les d&#233;finit comme traditionnelles, et que les soci&#233;t&#233;s modernes peuvent encore croire qu'elles ob&#233;issent &#224; des lois naturelles, en y incluant les lois &#233;conomiques, et la r&#233;gulation spontan&#233;e du march&#233;. Et bien qu'il reste vrai qu'elles instituent leurs lois, elles restent h&#233;t&#233;ronomes dans la mesure o&#249; elles occultent elles-m&#234;mes le pouvoir cr&#233;ateur qu'elles mettent en oeuvre. De telles soci&#233;t&#233;s ignorent la politique, au sens que Castoriadis emprunte &#224; Finley, qui intitulait &#171; &lt;i&gt;L'invention de la politique&lt;/i&gt; &#187; un livre consacr&#233; aux institutions grecques. Mais toute soci&#233;t&#233; conna&#238;t &#171; le politique &#187;, si ce terme d&#233;signe l'objet dont traite &lt;i&gt;le Prince&lt;/i&gt; de Machiavel, c'est-&#224;-dire le pouvoir, et les moyens par lesquels on peut l'acqu&#233;rir, l'exercer et le perdre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui implique bien, comme le dit Castoriadis, qu'il y a du pouvoir dans toute soci&#233;t&#233;, qu'il y en a toujours eu, qu'il y en aura toujours, et qu'il ne s'agit pas d'une mal&#233;diction, du fameux &lt;i&gt;&#171; mal&#233;fice de l'existence &#224; plusieurs&lt;/i&gt; &#187; par lequel Merleau-Ponty cherchait &#224; rendre compte de la trag&#233;die bolchevique. L'existence &#224; plusieurs n'est pas un accident de l'existence humaine, ce n'est pas une option possible parmi d'autres, il s'agit d'une condition incontournable, au m&#234;me titre que l'incarnation corporelle, o&#249; certains philosophes voient une d&#233;ch&#233;ance, mais ce n'&#233;tait pas le cas de Merleau-Ponty. Mais comme nous ignorons le secret de &lt;i&gt;Th&#233;l&#232;me&lt;/i&gt;, il faut bien tenir compte, dans toute soci&#233;t&#233;, du fait que tout le monde n'est pas du m&#234;me avis, et qu'il faut bien trancher entre avis diff&#233;rents. La mani&#232;re de trancher peut &#234;tre tr&#232;s variable, elle peut certes entra&#238;ner la mise &#224; mort des dissidents, ou leur bannissement, &#224; moins qu'ils ne choisissent de s'en aller eux-m&#234;mes, de se retirer sous leur tente, &#224; l'exemple d'Achille, ou plus s&#233;rieusement sur le mont Aventin, comme les pl&#233;b&#233;iens de la Rome archa&#239;que. Castoriadis va m&#234;me jusqu'&#224; imaginer que &#171; &lt;i&gt;si on a une soci&#233;t&#233; universelle et qu'elle est assez riche, elle peut d&#233;dier un certain nombre d'&#238;les inhabit&#233;es du Pacifique aux gens qui veulent vivre comme des chasseurs de t&#234;tes ou qui veulent vivre comme dans Les Cent Vingt Journ&#233;es de Sodome, ou tout ce que vous voudrez. On dira : cette minorit&#233;, on ne va pas l'opprimer, on est assez riche, on l'exp&#233;die l&#224;-bas. S'ils sont d'accord (...) Il y a des gens qui veulent vivre comme &#231;a. Alors s'il y en a, ils iront vivre l&#224;-bas ; s'il n'y en a pas... les bourreaux se victimiseront entre eux. Mais, donc, il faut d&#233;cider de ce qui est d&#233;cidable par la collectivit&#233; et de ce qui n'est pas d&#233;cidable. Et une fois que vous avez dit : il y a ne serait-ce que quatre questions qui sont d&#233;cidables par la collectivit&#233;, il vous faut une fa&#231;on de tranche&lt;/i&gt;r &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et celle-ci peut prendre la forme d&#233;mocratique, celle d'une d&#233;cision adopt&#233;e par le groupe &#224; la majorit&#233; de ceux qui en font partie, et qui peuvent se tromper, &#171; &lt;i&gt;parce qu'il n'y a pas d'&#233;pist&#232;m&#232; politique&lt;/i&gt; &#187;, &#171; &lt;i&gt;il n'y a que des doxai&lt;/i&gt; &#187; - et c'est bien la seule justification du principe majoritaire, parce que s'il y avait une science politique, il faudrait s'en remettre aux experts comp&#233;tents, ceux qui prendraient, pour nous, les bonnes d&#233;cisions. Pour nous, ce qui veut dire &#171; &lt;i&gt;dans notre int&#233;r&#234;t&lt;/i&gt; &#187;, mais aussi &#171; &lt;i&gt;&#224; notre place&lt;/i&gt; &#187;, et qui nous installe dans Le meilleur des mondes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;mocratique ou non, il y donc un pouvoir, mais ce pouvoir n'est pas forc&#233;ment un Etat. Castoriadis admet ce que dit Pierre Clastres, pour qui la soci&#233;t&#233; primitive, et plus pr&#233;cis&#233;ment la chefferie indienne, s'institue en &#171; &lt;i&gt;soci&#233;t&#233; contre l'Etat&lt;/i&gt; &#187; - ce qui ne veut pas dire soci&#233;t&#233; sans Etat, comme on peut dire soci&#233;t&#233; sans &#233;criture, soci&#233;t&#233; sans histoire, et signifier par l&#224; qu'elle n'aurait pas encore d&#233;couvert l'&#233;criture, l'histoire ou l'Etat. La chefferie indienne constitue au contraire une forme sociale qui s'organise contre l'&#233;mergence &#233;ventuelle d'un pouvoir s&#233;par&#233;, ce qui veut dire aussi qu'elle dresse ses membres de fa&#231;on &#224; ce qu'ils perp&#233;tuent cette r&#232;gle. Clastres a montr&#233; plus tard, dans un essai publi&#233; dans la revue &lt;i&gt;Libre&lt;/i&gt;, et qui a &#233;t&#233; repris dans un recueil posthume [&#171; &lt;i&gt;Arch&#233;ologie de la violence&lt;/i&gt; &#187;, dans Recherches d'anthropologie politique, Paris, Seuil, 1980], que cela va de pair avec l'&#233;tat de guerre qu'entretient constamment cette soci&#233;t&#233;. C'est seulement parce qu'elle est &#171; soci&#233;t&#233; pour la guerre &#187; qu'elle peut s'instituer aussi &#171; contre l'Etat &#187;. Et Castoriadis cite &#171; &lt;i&gt;un texte m&#233;morable de Pierre Clastres, sur les rites initiatiques dans les soci&#233;t&#233;s primitives, o&#249; on voit par quelle violence extr&#234;me est pay&#233;e l'entr&#233;e dans cette soci&#233;t&#233; &#233;galitaire (...) Cela se passait dans la jungle avec des nids de fourmis sur la peau, etc. Moi, je veux bien que ce soit plus humain... mais ce n'est pas directement notre probl&#232;me. Notre probl&#232;me, c'est : est-ce qu'on peut avoir une soci&#233;t&#233; qui soit vraiment libre ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Question in&#233;vitable, d&#232;s lors qu'il est patent que cette &#171; &lt;i&gt;soci&#233;t&#233; contre l'Etat&lt;/i&gt; &#187; n'est nullement une soci&#233;t&#233; autonome, car elle est sous l'emprise d'une tradition religieuse, qui perp&#233;tue la volont&#233; qu'elle attribue aux Anc&#234;tres, tradition religieuse qui reste omnipr&#233;sente, dans une soci&#233;t&#233; o&#249; n'est pas apparue la s&#233;paration du sacr&#233; et du profane, condition pr&#233;alable &#224; l'&#233;mergence d'une pens&#233;e autonome. Certes, il est important que cette soci&#233;t&#233;, par sa seule existence, montre que l'Etat n'est pas la forme universelle dans laquelle s'institue toute soci&#233;t&#233;. Mais cela laisse ouverte la question de savoir comment peut s'instituer une soci&#233;t&#233; qui refuse l'Etat, sans retourner &#224; l'indistinction primitive. Nous nous arr&#234;tons au seuil de cette question, que Castoriadis traite dans ses &#233;crits sur la Gr&#232;ce.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le &#171; Germe Grec &#187; de l'autonomie d&#233;mocratique</title>
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&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;a class=&#034;telecharger&#034; href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf_LeGermeGrecetAutonomieDemocratique.pdf'&gt;T&#233;l&#233;charger (192.8&#160;kio)&lt;/a&gt; &lt;/figcaption&gt; &lt;/figure&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La r&#233;volution en question</title>
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&lt;p&gt;La crise de l'id&#233;e de r&#233;volution est un fait admis. Il n'est besoin, pour s'en rendre compte, que de constater l'absence quasi totale de ce th&#232;me dans les publications libertaires, par exemple. Ces derni&#232;res ann&#233;es, seuls quelques intellectuels ont tent&#233; d'aborder le probl&#232;me, sous des perspectives diverses 1[1]. Il subsiste dans les milieux qu'on appellera &#171; radicaux &#187; (qu'ils soient libertaires, marxistes, marxistes-libertaires ou quoi que ce soit) une sorte de tabou sur le sujet : comme (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La crise de l'id&#233;e de r&#233;volution est un fait admis. Il n'est besoin, pour s'en rendre compte, que de constater l'absence quasi totale de ce th&#232;me dans les publications libertaires, par exemple. Ces derni&#232;res ann&#233;es, seuls quelques intellectuels ont tent&#233; d'aborder le probl&#232;me, sous des perspectives diverses 1[1]. Il subsiste dans les milieux qu'on appellera &#171; radicaux &#187; (qu'ils soient libertaires, marxistes, marxistes-libertaires ou quoi que ce soit) une sorte de tabou sur le sujet : comme si le simple fait de l'&#233;voquer en tant que probl&#232;me t&#233;moignait d&#233;j&#224; d'un ralliement &#224; l'ordre &#233;tabli, d'un reniement des id&#233;aux r&#233;volutionnaires... A moins tout simplement qu'il n'effraie par ses dimensions !
Nous ne nous proposerons pas d'en faire une &#233;tude syst&#233;matique, mais de formuler &#224; toutes fins utiles quelques constats et hypoth&#232;ses concernant ce probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I - La r&#233;volution en crise&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entendons par r&#233;volution la transformation rapide et profonde des rapports et fonctionnements sociaux les plus fondamentaux, en particulier ceux qui dessinent la structure &#233;conomique et politique de la soci&#233;t&#233;, transformation cens&#233;e apporter &#224; terme la disparition de l'exploitation et de l'oppression, l'&#233;galit&#233;, la libert&#233;, et la justice 2[2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soci&#233;t&#233;s occidentales (c'est de celles-ci que nous parlerons en premier lieu) ont connu et contenu autrefois des mouvements, tentatives, organisations et militants r&#233;volutionnaires, c'est-&#224;-dire qui se proposaient de favoriser, de susciter, de h&#226;ter une telle r&#233;volution, d'y prendre part ou de l'organiser, de mani&#232;res tr&#232;s diverses. Il faudrait aujourd'hui, dans ces m&#234;mes soci&#233;t&#233;s, beaucoup de patience pour d&#233;couvrir quelque chose d'&#233;quivalent, ou m&#234;me qui rappelle simplement ces &#233;poques ant&#233;rieures. Il existe des mouvements sociaux, des organisations politiques qui se disent ouvri&#232;res et r&#233;volutionnaires, il y a des militants ou des individus qui se consid&#232;rent comme tels. Est-il n&#233;cessaire de rappeler que les organisations politiques ont toutes en commun au moins ceci, que leur r&#233;alit&#233; ne co&#239;ncide pas et de loin avec la d&#233;finition qu'elles donnent d'elles-m&#234;mes ? Faut-il &#233;voquer la &#171; crise du militantisme &#187; ? Il suffira de souligner que la crise de l'id&#233;e de r&#233;volution s'exprime avant tout dans la pratique : les comportements individuels ou collectifs qui seraient orient&#233;s ou d&#233;termin&#233;s par la perspective d'une r&#233;volution prochaine, probable ou seulement possible sont devenus rarissimes ; ce n'&#233;tait pas le cas &#224; d'autres &#233;poques, quelle qu'ait &#233;t&#233; la nature des illusions d'alors. Bref, dans ces soci&#233;t&#233;s, l'id&#233;e de r&#233;volution n'a plus de pr&#233;sence pratique dans la p&#233;riode actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si elle ne sert plus comme auparavant &#224; orienter ou organiser les conduites en vue d'une prochaine concr&#233;tisation, s'il est vrai que quelque chose a chang&#233; &#224; ce niveau, conserve-t-elle un sens, joue-t-elle encore un r&#244;le dans la r&#233;flexion et lequel ? Elle sert de r&#233;f&#233;rence, de code, elle permet un marquage, une discrimination symboliques, elle anime aussi, par son intentionnalit&#233;, la critique vigilante de l'ordre existant et de ses am&#233;nagements pr&#233;sents et futurs ; elle rappelle qu'il y eut des moments ou des convictions collectives ont contribu&#233;, &#224; travers les mouvements qui s'en inspiraient, &#224; transformer les soci&#233;t&#233;s, bien que dans la plus grande confusion et sans atteindre leurs objectifs initiaux, laissant ainsi entendre que de tels moments peuvent revenir et ont en tout cas laiss&#233; des traces. Elle permet de r&#233;partir les id&#233;aux, les id&#233;ologies, et leurs partisans, en camps bien distincts et suscite enfin cette surench&#232;re aussi. grotesque que r&#233;pandue qui fait qu'on rencontre toujours plus r&#233;volutionnaire que soi...
Le r&#244;le essentiel que conserve l'id&#233;e de r&#233;volution est sans doute celui d'orienter et de stimuler la critique des id&#233;ologies r&#233;formistes. Cette critique na&#238;t du constat que les r&#233;formes (conqu&#234;tes &#233;conomiques, politiques, culturelles) qui sont devenues le leitmotiv des pouvoirs de droite ou de gauche se r&#233;v&#232;lent incapables d'amener une transformation r&#233;elle et profonde des rapports sociaux, et m&#234;me le plus souvent de r&#233;aliser leurs propres objectifs, aussi limit&#233;s soient-ils ; encore moins d'aboutir, m&#234;me &#224; terme, &#224; un renversement de la domination de classe. S'il est donc av&#233;r&#233; que les r&#233;formes contribuent le plus souvent &#224; renforcer les dispositifs du pouvoir en les r&#233;novant, la lutte contre l'ordre &#233;tabli doit poser la n&#233;cessit&#233; d'une transformation r&#233;volutionnaire, c'est-&#224;-dire globale, radicale, et irr&#233;versible.
Une telle conviction a longtemps puis&#233; sa force dans la repr&#233;sentation d'une n&#233;cessit&#233; &#171; historique &#187; de la r&#233;volution, d'une loi de l'histoire qui rendrait de plus en plus imp&#233;ratif, &#233;vident et r&#233;alisable le remplacement d'un ordre, ou plut&#244;t d'un d&#233;sordre social, par un ordre v&#233;ritable, rationnel. Repr&#233;sentation qui se traduisait dans l'attente confiante (passive ou active) de l'aggravation des crises &#233;conomiques, du progr&#232;s d'une authentique conscience de classe, et du d&#233;veloppement d'organisations r&#233;volutionnaires, construites ou reconstruites de fa&#231;on &#224; pr&#233;venir et surmonter les d&#233;g&#233;n&#233;rescences bureaucratiques ; et dans l'ensemble, elle se traduisait par la confiance dans le d&#233;veloppement du mouvement ouvrier et dans sa capacit&#233; &#224; int&#233;grer les exp&#233;riences historiques dans des formes nouvelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, la crise des convictions r&#233;volutionnaires s'exprime entre autres dans le d&#233;clin manifeste de ce genre de confiance, et par un scepticisme de plus en plus marqu&#233;, y compris parmi les plus exploit&#233;s, quant &#224; la perspective de voir les id&#233;aux r&#233;volutionnaires (autoritaires ou anti-autoritaires) se diffuser avec une ampleur et une force croissantes. Ce qui subsiste d'une telle confiance ne rel&#232;ve plus, en tout cas, d'aucune certitude &#171; scientifique &#187;, si tant est que ce fut jamais le cas.
C'&#233;tait pourtant un tel soubassement scientifique (tir&#233; de l'&#233;conomie ou de l'histoire) qui donnait une solidit&#233; apparente &#224; l'optique progressiste et rationaliste enfouie au c&#339;ur de toutes les doctrines r&#233;volutionnaires, quelles qu'elles soient ; cette vision du progr&#232;s (des soci&#233;t&#233;s vers une rationalit&#233; de plus en plus grande), vision qui caract&#233;rise les socialismes du XIX&#232;me si&#232;cle et remonte au-del&#224; &#224; la Philosophie des Lumi&#232;res, justifiait l'articulation des th&#233;ories r&#233;volutionnaires et d'une optique &#171; p&#233;dagogique &#187; : l'&#233;ducation, la vulgarisation, la propagande r&#233;volutionnaires contribueraient &#224; dissiper les voiles dont l'obscurantisme enveloppait la domination, &#224; faire reculer l'ignorance et la na&#239;vet&#233; ainsi qu'&#224; dissoudre par la raison l'attachement irrationnel, id&#233;ologique ou inconscient, &#224; l'ordre &#233;tabli, &#224; la hi&#233;rarchique, aux rapports de domination. Or, si la propagande r&#233;volutionnaire n'a pas enregistr&#233; que des &#233;checs 3[3], l'exp&#233;rience semble enseigner qu'elle &#233;tait pas &#224; la hauteur de la t&#226;che, et le d&#233;clin des certitudes scientifiques concernant le cours de l'histoire ne peut que la mettre en cause de fa&#231;on encore plus profonde, Au moins avait-elle su poser, comme probl&#232;me central, celui du rapport au pouvoir, &#224; la domination. Et c'est encore celui-ci qu'il faut aujourd'hui reconsid&#233;rer, car c'est bien l&#224; que trouvent leur origine les attitudes par rapport &#224; la r&#233;volution 4[4].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II. - Pouvoir et identification&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;dagogique r&#233;volutionnaire consid&#232;re en effet que le maintien du rapport de domination (c'est-&#224;-dire d'un pouvoir de r&#233;gulation sociale in&#233;galitaire qui s'est historiquement transf&#233;r&#233; &#224; une partie restreinte de la soci&#233;t&#233;, les &#171; ma&#238;tres &#187;, qui bien entendu le d&#233;fendent &#226;prement) repose sur l'ignorance g&#233;n&#233;rale de son fondement v&#233;ritable (&#233;conomique ou politique), de son caract&#232;re historique, particulier et non pas universel et ind&#233;passable (et une certaine ethnologie moderne vient appuyer cette perspective en reprenant l'opposition entre soci&#233;t&#233;s &#233;tatiques et soci&#233;t&#233;s sans Etat, opposition depuis longtemps critiqu&#233;e comme simpliste) ; de son c&#244;t&#233;, l'analyse psychologique ou psychosociologique s'efforce de mettre au jour un attachement profond et irrationnel &#224; la relation de domination, diversement interpr&#233;t&#233;, et qui conduirait &#224; accepter ou m&#234;me &#224; d&#233;sirer le maintien de l'ordre in&#233;galitaire C'est ainsi que resterait bloqu&#233;e, chez la plupart des gens y compris les plus opprim&#233;s, la constitution d'une volont&#233; de subversion et de r&#233;volution, visant au-del&#224; des mouvements de r&#233;sistance et de r&#233;volte que le fonctionnement social engendre quotidiennement.
Pourtant, si l'absence d'une volont&#233; r&#233;volutionnaire collective est manifeste, on peut se demander si l'analyse des conditions de cette acceptation du pouvoir a suffisamment pris en consid&#233;ration certains aspects essentiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que laissent entendre les relectures modernes d'un des textes qui ont le plus nettement cern&#233; le probl&#232;me, tout en laissant place &#224; de multiples hypoth&#232;ses : le Discours de la servitude volontaire d'Etienne de La Bo&#235;tie 5[5]. Dans la pr&#233;tendue volont&#233; de servir, ou de dominer, on a pu d&#233;chiffrer les avatars de la volont&#233; universelle d'&#234;tre ensemble, de constituer une unit&#233; sociale humaine et de s'y int&#233;grer ; cette volont&#233; peut s'&#233;garer dans l'image illusoire du &#171; ma&#238;tre &#187;, figure de &#171; l'identit&#233; imaginaire du Moi-Homme et du Nous-Peuple &#187;, &#171; image de la soci&#233;t&#233; toute rassembl&#233;e et poss&#233;dant une seule et m&#234;me identit&#233; organique &#187; (C. Lefort). Mais c'est une figure &#224; laquelle tous s'identifient dans la reproduction par chacun, &#224; son &#233;chelle, du rapport de domination, reproduction cens&#233;e apporter des avantages imm&#233;diats, en r&#233;alit&#233; illusoires et d&#233;cevants. Et par cette reproduction s'instaure la &#171; longue cha&#238;ne &#187; (La Bo&#235;tie) des relais du pouvoir du ma&#238;tre, ou de I'Etat, qui fait percevoir ce pouvoir &#224; la fois comme central, unique, et ind&#233;finiment fragmente. Toute domination se maintiendrait en entretenant de quelque fa&#231;on l'identification &#224; ce qui figure l'unit&#233; sociale et en apportant des satisfactions, fussent-elles partielles et illusoires, aux attentes qui visent cette unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc ce qui nous invite &#224; rechercher comment les m&#233;canismes ou dispositifs modernes de la domination assurent ces m&#234;mes fonctions et parviennent ainsi &#224; pr&#233;venir la constitution d'une volont&#233; r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;III. - Le pouvoir moderne&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sch&#233;matisant et en ne retenant que ce qui peut se rapporter &#224; notre probl&#232;me, nous dirons que ces dispositifs modernes (donc propres aux soci&#233;t&#233;s occidentales, ou assimil&#233;es, les plus d&#233;velopp&#233;es) assurent les fonctions suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Entretenir l'identification entre domin&#233;s et dominants (et repousser ainsi &#224; l'arri&#232;re-plan les antagonismes et conflits r&#233;els) soit au niveau social (par le brouillage des r&#233;f&#233;rences qui marquent les appartenances de classes), soit au niveau institutionnel (machines &#233;lectorales fonctionnant en tous lieux, participations et consultations diverses), soit au niveau imaginaire (sc&#232;ne politique, media, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. D&#233;multiplier &#224; l'infini le pouvoir politique central et le diffuser par d'innombrables relais et supports administratifs et r&#233;glementaires dans tout le corps social et dans toutes les relations, y compris celles qui sont le moins soumises &#224; l'autorit&#233; directe de l'Etat, par exemple dans les groupes et les associations ; en instaurant ainsi une reproduction homologique du pouvoir qui repose certes sur la coercition mais bien davantage sur la sollicitation indirecte, le codage et le contr&#244;le 6[6], ce dispositif difracte le rapport Etat/soci&#233;t&#233; et le rend &#224; la fois omnipr&#233;sent et insaisissable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Diversifier enfin et fragmenter &#224; l'infini les relations sociales elles-m&#234;mes, multipliant ainsi les axes de conflit (classes, organisations, sexes, cultures, ethnies, g&#233;n&#233;rations, etc.) sans qu'il soit possible de les ramener tous &#224; un axe fondamental et de les organiser autour de celui-ci. De plus, les difficult&#233;s m&#234;mes que rencontre manifestement l'Etat pour contr&#244;ler et int&#233;grer cette multiplicit&#233; de conflits (notamment au plan &#233;conomique) renforce paradoxalement la repr&#233;sentation dominante d'une complexit&#233; &#233;crasante, insurmontable et d&#233;finitive des soci&#233;t&#233;s modernes, complexit&#233; qui appellerait in&#233;vitablement un pouvoir d'Etat et mettrait en m&#234;me temps celui-ci hors d'atteinte (la modernit&#233; &#233;tant devenue synonyme de puissance mais surtout de complexit&#233;). Dans cette derni&#232;re cat&#233;gorie de dispositifs sont donc &#233;galement compris ceux qui assurent la gestion et la reproduction de cette repr&#233;sentation du social 7[7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cette description trop rapide des m&#233;canismes qui assurent plus ou moins directement le fonctionnement du pouvoir correspond tant soit peu &#224; la r&#233;alit&#233; des soci&#233;t&#233;s &#171; modernes &#187;, on voit mieux pourquoi les id&#233;es et projets r&#233;volutionnaires connaissent la crise dont nous avons parl&#233;.
Un projet r&#233;volutionnaire ne pourrait rassembler autour de lui une volont&#233; collective que si, &#224; travers les mouvements sociaux d'ampleur variable mais jamais absents, se dessinaient les repr&#233;sentations d'un objectif collectif &#224; r&#233;aliser, d'un adversaire collectif &#224; abattre, et d'une collectivit&#233; susceptible de se faire le sujet d'un tel processus r&#233;volutionnaire. Processus qui passerait par la mise en panne, ou la neutralisation de chacun des dispositifs analys&#233;s plus haut.
Or la soci&#233;t&#233; moderne est pr&#233;cis&#233;ment agenc&#233;e pour se pr&#233;senter comme trop complexe, trop fragile et aussi trop menac&#233;e (que ce soit par la &#171; crise &#187; ou par des ennemis plus particularis&#233;s) pour pouvoir offrir une quelconque possibilit&#233; de red&#233;finition et de recomposition radicales. De son c&#244;t&#233;, le pouvoir politique appara&#238;t trop &#233;clat&#233; et d&#233;centr&#233; pour constituer un adversaire identifiable &#224; abattre (et m&#234;me &#224; r&#233;orienter, par exemple &#224; travers la lutte politique institutionnelle). Aucun des divers axes de conflit social n'appara&#238;t plus comme fondamental et d&#233;cisif, ni par cons&#233;quent comme porteur potentiel d'une capacit&#233; de d&#233;structuration (et de restructuration) globales ; m&#234;me pas l'axe &#233;conomique : les gr&#232;ves par exemple peuvent &#234;tre dures, nombreuses, puissantes, elles ne se &#171; g&#233;n&#233;ralisent &#187; pas ou plus d'elles-m&#234;mes, mais seulement de l'ext&#233;rieur &#233;ventuellement, et surtout ne produisent pas de projet social et restent, comme on dit, &#171; sans perspectives &#187;. On assiste donc &#224; la fois &#224; la d&#233;perdition du projet r&#233;volutionnaire universel, de son sujet historique traditionnel (la &#171; centralit&#233; ouvri&#232;re 8[8] &#187;), et accessoirement, des intellectuels qui s'en voulaient les proph&#232;tes et les serviteurs 9[9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De sorte que, dans les repr&#233;sentations dominantes de la relation entre Etat et soci&#233;t&#233;, comme dans celle du rapport entre les individus et leur champ d'action, ainsi que dans le fonctionnement social le plus quotidien, enti&#232;rement articul&#233; sur l'opposition public/priv&#233;, tout semble contribuer &#224; court-circuiter, pr&#233;ventivement, la formation d'un antagonisme majeur et global, d'un &#171; partage binaire et massif &#187; (Foucault) : eux et nous, le haut et le bas, les dominants et les domin&#233;s. S'il est n&#233;cessaire que se produise une telle polarisation sociale (quelles qu'en soient les formes et les conditions qui peuvent &#234;tre tr&#232;s diverses) pour que s'enclenche un processus r&#233;volutionnaire, le fonctionnement normal et ordinaire (pr&#233;cisons le bien) des dispositifs &#233;num&#233;r&#233;s la rend tout &#224; fait improbable, puisqu'ils entra&#238;nent, au-del&#224; du c&#244;t&#233; spectaculaire du rapport Etat-soci&#233;t&#233;, une &#171; mol&#233;cularisation &#187; de la domination et en m&#234;me temps des r&#233;sistances, qui fait obstacle &#224; l'agr&#233;gation de celles-ci et met la r&#233;volution hors-jeu (y compris ce qu'on a pu envisager sous le nom de &#171; r&#233;volution mol&#233;culaire10[10] &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;IV. - Le pouvoir et la r&#233;volution en question&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons jusqu'ici mis en relief le fractionnement des antagonismes sociaux, la multiplication des adversaires, l'&#233;loignement et le caract&#232;re insaisissable de l'Etat, dont les figures diverses sont n&#233;anmoins l'objet d'identifications fondamentales pour l'entretien du &#171; consensus &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, tout n'a pas &#233;t&#233; relev&#233; de ce qui, dans l'articulation du pouvoir &#224; son niveau fondamental comme sous ses formes les plus modernes, permet de comprendre ce qu'on a appel&#233; l'attachement &#224; l'ordre &#233;tabli et l'hostilit&#233; envers les projets r&#233;volutionnaires. Il faut insister d'une part, sur le caract&#232;re ambigu du rapport de domination, d'autre part sur certaines dimensions inqui&#233;tantes de l'id&#233;e de r&#233;volution, pour pouvoir saisir toutes les significations contenues dans la crise que celle-ci conna&#238;t.
On remarquera d'abord que ce qui est le plus fortement d&#233;test&#233; et suscite la r&#233;volte, ce n'est pas tant la domination ou le pouvoir comme tels : la vie quotidienne implique que ceux-ci, sous leurs mille forme diverses, ne sont pas ressentis comme ill&#233;gitimes et insupportables ; ce sont bien plut&#244;t leurs &#171; abus &#187; ; et ce qui est ressenti comme tel, comme abusif ou excessif, c'est justement ce qui an&#233;antit, au plan r&#233;el ou imaginaire, ces attentes fondamentales, indiqu&#233;es par La Bo&#235;tie, de socialit&#233;, identit&#233; et unit&#233; d'&#233;change et de r&#233;ciprocit&#233;, attentes auxquelles le pouvoir dans son fonctionnement ordinaire donne une r&#233;ponse au moins imaginaire ou symbolique. &#171; L'abus de pouvoir &#187;, lui, a pour effet de dissiper l'ambigu&#239;t&#233; attach&#233;e &#224; la relation de pouvoir ; celle-ci appara&#238;t des lors comme pure domination, d&#233;pourvue de toute reconnaissance r&#233;ciproque, d'&#233;changes m&#234;me simul&#233;s et in&#233;gaux, de socialit&#233; m&#234;me restreinte et formelle, bref comme une relation non sociale et comme telle inacceptable. C'est pourquoi c'est le tyran, le despote ou le pouvoir despotique qui sont ha&#239;s, non pas le ma&#238;tre, le gouvernant ou le gouvernement en eux-m&#234;mes.
Et peut-&#234;tre n'est-ce pas non plus le rapport de domination qui serait &#171; d&#233;sir&#233; &#187; par ceux qui le subissent, ou bien qui l'exercent &#224; leur tour par exemple en le d&#233;pla&#231;ant, mais bien la promesse de lien social que ce rapport contient (promesse fallacieuse, bien entendu, puisque le pouvoir pervertit et m&#233;conna&#238;t un tel lien). Lien social d'autant plus valoris&#233;, m&#234;me sous ses formes les plus mis&#233;rables et ali&#233;n&#233;es, que tout ce qui est sp&#233;cifique des soci&#233;t&#233;s modernes ne cesse de lui porter atteinte : la dispersion, l'atomisation des individus, la codification m&#233;canique de leurs rapports, des modes de vie, des langages, leur homog&#233;n&#233;isation associ&#233;e au caract&#232;re de plus en plus abstrait et lointain des entit&#233;s sociales (classe, nation, etc.).
Il faudrait donc, pour comprendre sur quoi repose l'indiff&#233;rence envers la r&#233;volution, invoquer la convergence entre les effets des dispositifs sp&#233;cifiques et l'intensit&#233; de la &#171; frustration sociale &#187; propres aux soci&#233;t&#233;s modernes. Mais les connotations du th&#232;me de la r&#233;volution rec&#232;lent encore d'autres significations. Car l'id&#233;e de r&#233;volution ne suscite pas seulement l'indiff&#233;rence ou l'incr&#233;dulit&#233;, mais bien de la crainte, voire de l'aversion.
Et nous savons qu'il ne suffit pas, pour l'interpr&#233;ter, d'&#233;voquer l'amour de l'ordre ou du chef, la r&#233;pression sexuelle, l'int&#233;r&#234;t individuel ou de classe, l'endoctrinement conservateur, le conditionnement mass-m&#233;diatique, ni m&#234;me le sentiment d'&#234;tre d&#233;pass&#233; par des m&#233;canismes sociaux trop complexes. Pas plus que d'imputer cette aversion aux t&#233;moignages et aux enseignements que m&#234;me les moins inform&#233;s ont pu tirer des exp&#233;riences r&#233;volutionnaires du XX&#232;me si&#232;cle, et du mod&#232;le sovi&#233;tique. Et qu'on ne peut se contenter, enfin, d'incriminer l'insuffisance ou les d&#233;ficiences des projets r&#233;volutionnaires en circulation (qui seraient trop autoritaires, trop violents, trop bolcheviques, trop &#233;tatiques, trop syndicalistes... &#224; moins qu'ils ne le soient pas assez !).
Sans doute chacune de ces interpr&#233;tations invoque un aspect pertinent. Mais pourquoi ne pas essayer de lire, dans cette &#171; r&#233;sistance &#187; &#224; la r&#233;volution, autre chose que de l'ali&#233;nation politique, de l'ignorance, de la na&#239;vet&#233; ? Pourquoi n'y aurait-il pas l&#224; l'intuition de quelques relations essentielles ? par exemple les suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Toute r&#233;volution ou projet de r&#233;volution touche au pouvoir, vise &#224; intervenir au niveau de celui-ci, est par cons&#233;quent entach&#233;e aussi d'une vis&#233;e de pouvoir, m&#234;me si elle se veut collective, d&#233;sint&#233;ress&#233;e ; dans une telle vis&#233;e, les ambitions et les int&#233;r&#234;ts cach&#233;s sont d&#233;j&#224; les moins contr&#244;lables, &#233;tant davantage id&#233;ologis&#233;s. D'o&#249; la m&#233;fiance que suscite, par son ambigu&#239;t&#233; secr&#232;te, tout projet d'agir sur le social, sp&#233;cialement le projet r&#233;volutionnaire, qu'il soit port&#233; par les exclus du pouvoir ou par d'autres mieux plac&#233;s.
Cette m&#233;fiance, exprimant l'intuition de la nature trouble, mena&#231;ante, d'un tel projet, est d&#233;j&#224; bien autre chose que l'attachement &#224; l'ordre &#233;tabli ; elle ne peut qu'&#234;tre renforc&#233;e &#224; la pens&#233;e de ce qu'est devenu le pouvoir dans les Etats modernes, avec les instruments dont ceux-ci disposent, et de ce qu'il a &#233;t&#233; et est encore capable de produire comme exc&#232;s, violence et barbarie, directement ou indirectement. L'intervention dans le champ du pouvoir suscite in&#233;vitablement l'image et la crainte de cons&#233;quences incontr&#244;lables et incalculables.
En particulier la crainte de ce que pourrait entra&#238;ner, &#224; l'occasion d'un bouleversement r&#233;volutionnaire, toute monopolisation du pouvoir par un ou par des individus, et m&#234;me par une classe tout enti&#232;re (que l'on voit mal en mesure d'honorer la mission &#233;crasante d'&#233;manciper le genre humain 11[11]). Il faut donc poursuivre la r&#233;flexion sur le rapport sp&#233;cial au pouvoir que contient toute perspective r&#233;volutionnaire, et tenter ainsi de retrouver les interrogations du sens commun 12[12],&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Toute perspective r&#233;volutionnaire se veut radicale, elle comporte l'id&#233;e d'une red&#233;finition g&#233;n&#233;rale et profonde de tous les domaines et relations sociales, elle est anim&#233;e par id&#233;e absolument juste que ces relations sont interd&#233;pendantes, que l'ali&#233;nation humaine s'y imprime partout et ne pourra &#234;tre d&#233;pass&#233;e que par une remise en cause globale. C'est donc la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re, comme ensemble antagonique et comme pseudo-communaut&#233;, divis&#233;e et d&#233;chir&#233;e, qu'il s'agit de d&#233;truire, et c'est &#224; ce projet d'an&#233;antissement de l'existant, avec ses &#233;tapes ou &#171; transitions &#187; &#233;ventuelles, doubl&#233; bien entendu par un projet de reconstruction radicale, qu'on s'efforcera de rallier ou d'associer le maximum ou une majorit&#233; de gens. Or un tel projet, par sa d&#233;finition m&#234;me, porte atteinte, comme le fait &#233;galement le fonctionnement normal des soci&#233;t&#233;s modernes, au sentiment que partagent la plupart des opprim&#233;s et des exploiter de constituer, m&#234;me dans les conditions les plus mis&#233;rables, une communaut&#233; v&#233;ritable, riche de sa culture, de ses particularit&#233;s, du rapport sp&#233;cifique qui la relie &#224; un espace et &#224; une histoire, de constituer un milieu r&#233;el o&#249; circule sous toutes sortes de formes une vie sociale sp&#233;cifique, avec sa consistance propre, ses potentialit&#233;s, son devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sentiment doit &#234;tre analys&#233;, et critiqu&#233; dans ce qu'il peut avoir d'irr&#233;el, d'illusoire, et d'asservissant, et il l'a &#233;t&#233; abondamment 13[13]. Cependant, si les mots d'ordre qui appelaient &#224; la constitution d'une communaut&#233; des opprim&#233;s et des exploit&#233;s, situ&#233;e sur un tout autre plan, si ces mots d'ordre n'ont pas rencontr&#233; d'&#233;cho ni provoqu&#233; la mobilisation escompt&#233;e, il faut se demander si cela ne renvoie pas en quelque fa&#231;on &#224; la m&#233;connaissance qu'ils contiennent de cette r&#233;alit&#233; sociale pr&#233;sente et valoris&#233;e &#224; un certain niveau par chacun, qu'il le reconnaisse ou non. L'id&#233;e que les prol&#233;taires n'ont rien &#224; perdre que leurs cha&#238;nes a davantage suscit&#233; le refus de se consid&#233;rer comme prol&#233;taire, que la fiert&#233; d'&#234;tre une simple force de travail et la volont&#233; de se rassembler autour de ce concept ; le projet de faire du passe &#171; table rase &#187; comporte de m&#234;me la n&#233;gation globale de tout ce &#224; partir de quoi s'est constitu&#233; et s'entretient le sentiment d'identit&#233; des individus et des groupes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est probablement de ce c&#244;t&#233; qu'il faut chercher la raison du succ&#232;s remport&#233;, &#224; travers l'histoire et aujourd'hui encore dans les soci&#233;t&#233;s les plus m&#233;lang&#233;es, par les id&#233;ologies nationalistes, r&#233;volutionnaires ou pas - autant ou davantage que du c&#244;t&#233; de l'id&#233;ologie dominante 14[14] ; il est temps de se demander pourquoi, actuellement, ces id&#233;ologies sont les seules &#224; susciter un degr&#233; d'adh&#233;sion et de mobilisation collectives que l'on a trop largement mis au compte de la na&#239;vet&#233; et de l'arri&#233;ration des masses, et de la facilit&#233; &#224; les manipuler. Il faut constater que les seuls appels &#224; la mobilisation r&#233;volutionnaire qui aient un &#233;cho sont justement ceux qui, &#224; travers toutes les ambigu&#239;t&#233;s d&#233;j&#224; soulign&#233;es, savent impliquer cette dimension de l'identit&#233; collective concr&#232;te ; et non pas ceux qui &#233;voquent, &#224; un niveau abstrait, une communaut&#233; de classe que la soci&#233;t&#233; ou le pouvoir moderne a su d&#233;sarticuler ou faire avorter, ou d'une communaut&#233; humaine future dont personne ne peut donner une vision pr&#233;cise, ni surtout &#233;noncer ce qu'elle retiendrait du pr&#233;sent. Plus les projets r&#233;volutionnaires se veulent radicaux, moins ils semblent prendre en compte cette dimension de l'identit&#233;, essentielle &#224; toute mobilisation, ou essayer de montrer comment le pr&#233;sent et le pass&#233; trouveront leur prolongement dans le futur. Contradiction qui pourrait bien &#234;tre &#224; la base de leur inefficacit&#233; historique. Toute tentative de red&#233;finition d'un projet r&#233;volutionnaire devrait prendre en consid&#233;ration cette dimension et en explorer les cons&#233;quences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Enfin, le projet r&#233;volutionnaire lui-m&#234;me, tel qu'il se pr&#233;sente et s'explicite, et quelle qu'en soit la version, autoritaire ou libertaire, comporte l'id&#233;e d'une rationalisation possible et d&#233;lib&#233;r&#233;e de tout le social : &#224; tous les niveaux, qu'il s'agisse de l'organisation des entreprises communes, de la production et des &#233;changes &#233;conomiques, des rapports entre les individus et entre les groupes, de la gestion des conflits, ou des d&#233;viances, de la d&#233;termination de l'avenir, c'est-&#224;-dire des choix collectifs, etc.
L'incr&#233;dulit&#233; que suscite une telle id&#233;e est-elle simplement un signe d'ignorance, ou bien n'exprime-t-elle pas le sentiment du caract&#232;re vivant, opaque, impr&#233;visible, de tout corps social, de toute soci&#233;t&#233; ? Et la certitude qu'une telle r&#233;alit&#233; ne peut &#234;tre soumise, sans cons&#233;quences ici aussi incalculables, sans risque de convulsions effroyables, &#224; la tentative de red&#233;finition rationnelle int&#233;grale, aussi bien intentionn&#233;e soit-elle. En vain protestera-t-on que les projets authentiquement r&#233;volutionnaires ne se proposent pas cette rationalisation int&#233;grale, car quel est celui qui s'est souci&#233; de pr&#233;ciser, de circonscrire le champ des transformations, les principes de prudence qui les conduiraient, les pr&#233;cautions concr&#232;tes qui les pr&#233;serveraient de toute d&#233;rive rationaliste ou messianique ? La m&#233;fiance envers les projets r&#233;volutionnaires peut donc traduire fondamentalement le refus de ce qui d'une certaine fa&#231;on m&#233;conna&#238;t ou sous-estime la complexit&#233; organique et surtout l'impr&#233;visibilit&#233; des r&#233;actions sociales aux entreprises visant la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Il s'agirait de la crainte qu'inspire la violence faite au social bien plus que de la crainte d'un d&#233;cha&#238;nement de la violence elle-m&#234;me 15[15].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, les discours et projets r&#233;volutionnaires ont eu trop vite fait d'&#233;carter ce genre de questions et d'objections, souvent par un surcro&#238;t de rationalisme social, et se sont trop peu pr&#233;occup&#233;s de les int&#233;grer aux inqui&#233;tudes et aux certitudes dont ils &#233;taient eux-m&#234;mes inspir&#233;s. Ainsi se sont-ils content&#233;s, le plus souvent, de proclamer comme objectif la destruction de tout pouvoir &#171; politique proprement dit &#187; (Marx), d'annoncer l'av&#232;nement d'un monde nouveau, la rationalisation de la production et des &#233;changes (dont la simplification &#224; l'essentiel, une fois &#233;cart&#233;e l'exploitation, le profit, et tout ce qui en d&#233;coule au niveau des besoins, permettrait de les offrir aux yeux de tous dans des alternatives intelligibles &#224; l'aide des techniques les plus avanc&#233;es), etc. Mais ces m&#234;mes r&#233;volutionnaires n'ont pas encore relev&#233; le d&#233;fi, le plus souvent muet, que leur lancent non pas les ma&#238;tres ou les exploiteurs, mais les opprim&#233;s et les exploit&#233;s, par l'aversion que ceux-ci nourrissent tr&#232;s g&#233;n&#233;ralement envers leurs projets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est seulement &#224; la condition de prendre au s&#233;rieux de telles questions que l'on peut &#224; son tour, en retournant l'argument, essayer de montrer avec quelque plausibilit&#233; que le maintien de l'ordre &#233;tabli contient lui aussi, et peut-&#234;tre davantage que les tentatives r&#233;volutionnaires, des risques ou m&#234;me des certitudes de convulsions sociales tout aussi effroyables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V. - Les r&#233;volutions du XX' si&#232;cle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les interpr&#233;tations avanc&#233;es pr&#233;c&#233;demment et les questions &#233;voqu&#233;es resteraient bien inconsistantes si elles n'&#233;taient corrobor&#233;es par les enseignements que d&#233;livrent les exp&#233;riences historiques contemporaines, concernant la relation entre les types de pouvoir socio-politique et la r&#233;volution.
Les r&#233;flexions qu'ont inspir&#233;es les r&#233;volutions du XX&#232;me si&#232;cle voient souvent leur valeur limit&#233;e du fait qu'elles n'auraient pas su distinguer suffisamment les &#233;poques et les contextes o&#249; ces r&#233;volutions ont surgi. On en est donc rest&#233; &#224; des constatations trop g&#233;n&#233;rales, ou pas assez construites : celle, par exemple, de l'&#233;chec des r&#233;volutions modernes &#224; remplir les promesses de leurs projets initiaux ou &#224; suivre les voies que leur tra&#231;ait la th&#233;orie. Echec attribu&#233;, selon les cas et les pr&#233;f&#233;rences, &#224; des facteurs organisationnels (le&#231;ons l&#233;ninistes diverses), ou id&#233;ologiques, tel la pr&#233;dominance de l'inspiration autoritaire (le&#231;on anarchiste 16[16]), ou bien &#224; des raisons plus g&#233;n&#233;rales, comme la pr&#233;tendue contradiction ind&#233;passable entre r&#233;volution et d&#233;mocratie 17[17], ou bien entre &#233;galit&#233; et libert&#233; 18[18].
Or le temps est d&#233;j&#224; loin o&#249; l'on pouvait &#233;voquer la r&#233;volution comme &#171; l'un des &#233;v&#233;nements les plus communs de la vie politique de presque tous les pays et continents 19[19] &#187;. Il faut faire aujourd'hui un constat bien plus pr&#233;cis, et distinguer sous cet angle la situation des soci&#233;t&#233;s industrielles occidentales (auxquelles se r&#233;f&#232;rent toutes les consid&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes), et celle des soci&#233;t&#233;s industrielles &#224; r&#233;gime sovi&#233;tique - en laissant de c&#244;t&#233; les perspectives de la r&#233;volution dans les pays du &#171; tiers monde &#187;, qui rel&#232;vent d'une probl&#233;matique sp&#233;cifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premi&#232;res, les soci&#233;t&#233;s capitalistes occidentales, ou d'&#233;conomie mixte, il n'y a plus eu de tentatives r&#233;volutionnaires depuis la fin des ann&#233;es trente - au moins 20[20]. Les mouvements de 1968, en France, en Allemagne, en Italie ? Il s'agissait de mouvements sociaux et culturels, et de crise politique ; il y a bien eu extension de &#171; l'agitation &#187; &#224; tous ou &#224; de nombreux points du syst&#232;me social, il n'y a pas eu de polarisation ; ce n'est pas en sous-estimer l'importance et la signification que de dire qu'il ne s'est pas agi d'une r&#233;volution vaincue ou d'une tentative r&#233;volutionnaire.
Peut-&#234;tre le seuil que nous tra&#231;ons doit-il &#234;tre situ&#233; plus haut. Par exemple, l'Espagne de 1936, exemple d&#233;j&#224; plus lointain, et qui reste le t&#233;moignage classique de la cr&#233;ativit&#233; sociale dont est capable un mouvement social, ainsi que de la pertinence des id&#233;aux libertaires. Cette r&#233;volution v&#233;ritable, bien que vaincue, ne laisse pourtant pas de soulever toutes sortes de questions quant aux le&#231;ons qu'elle peut inspirer 21[21]. Il suffira ici d'en poser une seule : cette r&#233;volution est-elle surgie dans une soci&#233;t&#233; comparable aux soci&#233;t&#233;s occidentales d'aujourd'hui, Espagne comprise, au niveau des fonctionnements int&#233;gratifs que nous avons relev&#233;s ? Il ne serait pas difficile de marquer en d&#233;tail tout ce qui les s&#233;pare.
On peut remonter encore plus loin, &#224; l'Allemagne des ann&#233;es 1918-23 - exemple unique de tentative r&#233;volutionnaire prol&#233;tarienne dans un des pays industriels les plus avanc&#233;s. L&#224; encore, il y a bien des divergences d'interpr&#233;tations. On soulignera donc seulement 1) que la soci&#233;t&#233; allemande de l'&#233;poque est, elle aussi, bien diff&#233;rente des soci&#233;t&#233;s actuelles, m&#234;me lorsqu'elles sont durement frapp&#233;es par la crise, et 2) que m&#234;me sur ce cas, des analyses qui s'inscrivent incontestablement dans une perspective r&#233;volutionnaire concluent dans cet exemple &#224; la faiblesse de la conscience r&#233;volutionnaire et de la volont&#233; de reconstruction radicale de la soci&#233;t&#233;, y compris parmi les acteurs du mouvement social, et &#224; l'absence de polarisation sociale 22[22].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes fa&#231;ons, cette &#233;poque et les traits qui la caract&#233;risent sont trop lointains pour pouvoir orienter avec une quelconque certitude l'analyse des mouvements sociaux contemporains. Ils permettent tout au plus de confirmer certaines id&#233;es sur la mise en place des dispositifs d'int&#233;gration. Si donc la r&#233;volution fait encore partie de l'imaginaire social, ce n'est pas tellement par rapport aux exp&#233;riences r&#233;volutionnaires lointaines et ambigu&#235;s de l'Europe occidentale, mais bien par r&#233;f&#233;rence &#224; d'autres exp&#233;riences historiques, plus proches dans le temps, mais qui se d&#233;roulent dans un tout autre cadre, celui des pays de I'Est.
En effet, si la r&#233;volution a encore une pr&#233;sence dans la conscience des Europ&#233;ens occidentaux, c'est dans la mesure o&#249; ils se r&#233;f&#232;rent aux &#233;v&#232;nements qui ont eu pour th&#233;&#226;tre les soci&#233;t&#233;s de type sovi&#233;tique. C'est dans ces soci&#233;t&#233;s plus ou moins industrialistes, plus ou moins modernes, plus ou moins impr&#233;gn&#233;es de culture occidentale, politique ou autre, et diversement situ&#233;es dans le contexte sovi&#233;tique, que se maintiennent encore aujourd'hui les perspectives d'une r&#233;volution politique et sociale ; perspectives qui se concr&#233;tisent parfois et m&#234;me p&#233;riodiquement en tentatives pouss&#233;es plus ou moins loin : Allemagne de l'Est, Hongrie, Tch&#233;coslovaquie, Pologne surtout &#224; diverses reprises - &#224; l'exclusion de l'U.R.S.S., qui n'a connu que des r&#233;voltes circonscrites, et la contestation radicale mais symbolique et fragile de la dissidence 23[23]. Ces diverses tentatives, habituellement rang&#233;es dans la cat&#233;gorie des &#171; r&#233;volutions antitotalitaires &#187;, montrent la plupart du temps une pluralit&#233; de dimensions (d&#233;mocratique, prol&#233;tarienne, nationalistes, religieuse, et m&#234;me antiautoritaire et libertaire) qui rend la nature de ces mouvements sociaux incertaine et discut&#233;e ; cette pluralit&#233; de dimensions est cependant importante, car elle indique l'une des conditions de la reconstitution d'une coh&#233;sion sociale active 24[24].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Impossible en tous cas de ne pas observer que, depuis l'apr&#232;s-guerre, les seuls pays europ&#233;ens qui aient connu des mouvements sociaux radicaux et puissants, associant les couches les plus diverses de la soci&#233;t&#233; contre un m&#234;me adversaire, et avec un m&#234;me objectif imm&#233;diat, bref des mouvements r&#233;volutionnaires, sont pr&#233;cis&#233;ment ceux o&#249; s'est instaur&#233; un mode de domination bien particulier (dit &#171; totalitaire &#187;), de toutes fa&#231;ons bien diff&#233;rent de celui que nous avons analys&#233; plus haut. Ce mode de domination se caract&#233;rise 25[25] principalement par une coercition sociale, politique, polici&#232;re tr&#232;s forte, dot&#233;e de moyens de violence plus ou moins sophistiqu&#233;s, et par un &#171; r&#233;gime id&#233;ologique &#187; de saturation, que l'on d&#233;crit presque toujours et &#224; tort comme de l'endoctrinement ou du conditionnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tel r&#233;gime social et politique, lorsqu'il est rapport&#233; &#224; son cadre, reste cependant tr&#232;s rudimentaire et tr&#232;s brutal, en ce qui concerne tout au moins les pays de l'Est, sinon la Russie m&#234;me. En effet, ces soci&#233;t&#233;s centre ou est-europ&#233;ennes, avec leur histoire, leur contexte oriental et occidental tout proche, leur diff&#233;renciation interne, leur degr&#233; de d&#233;veloppement industriel, etc., constituent un cadre social, &#233;conomique et culturel qui permettrait et appellerait la mise en place de modes de domination plus &#171; avanc&#233;s &#187;, plus performants, tels ceux que l'on trouve dans le capitalisme occidental, pr&#233;cis&#233;ment. Dans les pays de l'Est, un pouvoir qui tente de fonctionner sur le mod&#232;le sovi&#233;tique, c'est &#224; dire sans sc&#232;ne politique, sans opinion publique, sans id&#233;ologie au sens propre, donc sans int&#233;gration ni consensus, ce type de pouvoir emp&#234;che la mise en place des dispositifs d'identification (sauf envers les figures de l'opposition politique, cf. la Pologne aujourd'hui) et des relais du pouvoir, l'insaisissabilit&#233; de celui-ci, au contraire bien localis&#233; et identifiable, bref, il emp&#234;che l'&#233;tablissement de tous les dispositifs modernes relev&#233;s dans la structure politique des soci&#233;t&#233;s occidentales ; faisant appara&#238;tre les gouvernants comme des tyrans, et le pouvoir comme un abus permanent, il permet l'installation d'une polarisation durable de la soci&#233;t&#233; (Eux et nous) qui peut se cristalliser &#224; tout moment en un rapport de force, &#224; partir d'&#233;v&#233;nements et de lieux impr&#233;visibles et divers, et se propager ensuite dans tous les secteurs et couches de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; ou plut&#244;t &#224; cause m&#234;me de la nature de la domination, centralis&#233;e, violente, excessive et manifeste, malgr&#233; la puissance des moyens r&#233;pressifs et les souvenirs des d&#233;faites pass&#233;es, c'est donc bien dans les pays de l'Est que l'on peut s'attendre au retour des tentatives r&#233;volutionnaires - sans qu'il soit possible, bien entendu, d'&#233;valuer leurs chances de succ&#232;s, d'extension &#224; l'int&#233;rieur du cadre sovi&#233;tique ou leurs r&#233;percussions hors de ce cadre et dans l'Europe occidentale toute proche ; d'ou l'importance pour celle-ci, toute autre consid&#233;ration mise &#224; part, des &#233;v&#233;nements qui se d&#233;roulent dans les pays de l'Est, ou des transformations graduelles qu'ils connaissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VI. - Perspectives incertaines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pages qui pr&#233;c&#233;dent, il s'agissait essentiellement d'apporter, du point de vue de l'analyse politique et id&#233;ologique, un compl&#233;ment aux interpr&#233;tations qui classiquement rapportent l'absence de mouvements r&#233;volutionnaires dans les pays &#171; avanc&#233;s &#187; aux ressources encore disponibles pour le capital ainsi qu'&#224; l'effet int&#233;gratif des organisations syndicales et des partis r&#233;formistes 26[26].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans quelle mesure ces consid&#233;rations conduisent-elles &#224; r&#233;examiner les perspectives r&#233;volutionnaires traditionnelles ou modernes, &#224; en marquer les limites ou les difficult&#233;s, &#224; approfondir certains aspects n&#233;glig&#233;s, c'est ce que nous allons tenter de voir maintenant. Il ne s'agit nullement, faut-il le pr&#233;ciser, de d&#233;clarer que &#171; l'&#232;re des r&#233;volutions touche &#224; sa fin 27[27] &#187;, pas plus que de proclamer son retour in&#233;vitable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Dans la configuration socio-politique des soci&#233;t&#233;s capitalistes occidentales et dans son type de fonctionnement, on peut ne voir que l'effet des ressources dont dispose &#171; encore &#187; le capitalisme pour rem&#233;dier aux difficult&#233;s qu'il suscite lui-m&#234;me. C'est le cas de la plupart des analyses r&#233;volutionnaires marxistes, qui subordonnent d'abord la concr&#233;tisation de toute perspective radicale dans le capitalisme avanc&#233; &#224; un certain degr&#233; d'aggravation de la crise &#233;conomique qu'il engendre in&#233;luctablement. Cette aggravation in&#233;vitable, &#224; terme, des crises peut &#234;tre fond&#233;e de diverses fa&#231;ons en th&#233;orie ; mais que l'aggravation r&#233;sulte du r&#233;tr&#233;cissement du march&#233; ou de la baisse du taux de profit, et quelles que soient les causes de celle-ci, cela importe peu pour notre objet, si de toutes fa&#231;ons on compte seulement sur elle pour que, les ressources &#233;tant taries, les divers dispositifs politiques et id&#233;ologiques de domination et de fabrication du consensus soient massivement inhib&#233;s.
Pour P. Mattick, par exemple 28[28], tant que la crise n'a pas pris des proportions nationales et internationales suffisantes pour entra&#238;ner un tel effet (c'est &#224; dire, tant que les exploit&#233;s, toutes illusions dissip&#233;es, ne se retrouveront pas &#171; le dos au mur &#187;) les chances que se produisent des soul&#232;vements r&#233;volutionnaires susceptibles de s'orienter ensuite dans un sens anti-capitaliste, anti&#233;tatique et antiautoritaire, restent n&#233;gligeables. Lorsque cela se produira, ces chances seront meilleures, sans &#233;quivaloir cependant &#224; une certitude : car tout d&#233;pendra alors du niveau de conscience atteint par les exploit&#233;s, &#224; travers leurs actions et exp&#233;riences pr&#233;c&#233;dentes. Sur ce niveau de conscience r&#232;gne la plus grande incertitude : d'un c&#244;t&#233;, on ne peut renoncer &#224; l'id&#233;e d'une accumulation de l'exp&#233;rience collective des travailleurs, sans risquer de tomber dans un d&#233;terminisme &#233;conomique strict, donc on dira : &#171; L'histoire de l'&#233;chec est aussi celle des illusions abandonn&#233;es et de l'exp&#233;rience acquise, sinon pour l'individu au moins pour la classe &#187;, car &#171; il n'y a aucune raison de supposer que le prol&#233;tariat est incapable de tirer les le&#231;ons de l'exp&#233;rience 29[29] &#187;. Sauf celle-ci, tout aussi assur&#233;e : &#171; Ce qu'une g&#233;n&#233;ration a appris, la suivante l'oublie, men&#233;e qu'elle est par des forces qui &#233;chappent &#224; son contr&#244;le et &#224; sa compr&#233;hension 30[30] &#187;. Ainsi, le processus de la prise de conscience de classe restant ind&#233;terminable et impr&#233;visible, on demeure partag&#233; entre les constats pessimistes (&#171; apr&#232;s cent ann&#233;es d'agitation socialiste, l'espoir de l'&#233;mergence de mouvements socialistes, qui reconnaissent dans la relation capitaliste la source d'une chute effroyable vers la barbarie, semble bien mince &#187;) et la confiance, si l'on peut dire, dans une aggravation de la crise (fond&#233;e dans l'analyse &#233;conomique) et dans son effet sur les exploit&#233;s. Et tout en sachant qu'on a, dans le pass&#233;, &#171; surestim&#233; la capacit&#233; de l'id&#233;ologie marxiste &#224; influer sur la conscience de classe du prol&#233;tariat 31[31] &#187;, il n'est d'autre recours que de scruter, dans le cadre de cette m&#234;me th&#233;orie marxiste, les difficult&#233;s o&#249; s'enferre le capitalisme et les rem&#232;des in&#233;gaux et temporaires qu'il parvient &#224; y apporter, ainsi que les r&#233;actions et r&#233;sistances par lesquelles y r&#233;pondent &#224; leur tour les travailleurs. Et de s'efforcer de faire comprendre &#224; ceux-ci que ces difficult&#233;s ne feront que cro&#238;tre et ne seront surmont&#233;es, dans le cadre capitaliste, qu'&#224; leur d&#233;triment. Toutefois, ces consid&#233;rations restent forcement th&#233;oriques et abstraites, et les travailleurs ne les comprennent vraiment dans toute leur port&#233;e que lorsqu'ils sont pr&#233;cis&#233;ment le dos au mur, accul&#233;s par la crise. Le cercle est ainsi referm&#233;. Et comme le facteur temps ne peut &#234;tre int&#233;gr&#233; dans ces analyses que sous l'angle n&#233;gatif (comme facteur d'impr&#233;visibilit&#233;, personne ne pouvant dire ni o&#249; ni quand la crise atteindra les proportions &#171; attendues &#187; et rendra possibles des r&#233;actions salvatrices 32[32]) , l'analyse d'intention activiste d&#233;bouche sur une incertitude g&#233;n&#233;ralis&#233;e - au point que c'est &#224; peine si l'on peut parler de perspective. Ainsi, lorsque avec une infinie patience, on s'efforce de mettre en relief les exemples de luttes autonomes qui &#233;clatent p&#233;riodiquement au sein du mouvement social 33[33], on est en m&#234;me temps conduit &#224; noter objectivement leur caract&#232;re limit&#233;, isol&#233;, dispers&#233;, et l'on court le risque d'alimenter l'id&#233;e d'une int&#233;gration capitaliste encore si solide que personne ne peut assurer entrevoir son &#233;branlement. D'o&#249; le recours &#224; la th&#233;orie des crises. La fonction essentielle de celle-ci se r&#233;sume donc, en posant les limites th&#233;oriques au d&#233;veloppement capitaliste, &#224; pr&#233;venir la tentation intellectuelle de d&#233;clarer la soci&#233;t&#233; capitaliste d&#233;finitivement int&#233;gr&#233;e au plan &#233;conomique - r&#233;sultat non n&#233;gligeable, mais d'un impact bien limit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. D'autres analyses, men&#233;es d'un point de vue plus politique, et plus ou moins conscientes de la n&#233;cessit&#233; d'une polarisation sociale pour que surgissent des objectifs r&#233;volutionnaires, s'attachent &#224; relever dans les soci&#233;t&#233;s occidentales tous les signes possibles d'un durcissement du pouvoir moderne, d'une tendance au &#171; n&#233;o-fascisme &#187; ou au &#171; n&#233;o-totalitarisme &#187;, &#224; mettre en relief l'intensification de la r&#233;pression, de la violence d'Etat, du terrorisme d'Etat, et ceci jusqu'&#224; envisager ou annoncer une identification des dominations occidentale et sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On reconna&#238;t ainsi, indirectement, que ce qui est susceptible d'entra&#238;ner radicalisation et mobilisation, c'est bien le pouvoir per&#231;u comme pure violence, comme exc&#232;s et comme abus.
Parmi les Etats modernes, il en est peu qui ne donnent pas mati&#232;re &#224; la d&#233;nonciation, tout &#224; fait justifi&#233;e, des actes de r&#233;pression auxquels ils se livrent, et de la d&#233;rive r&#233;pressive de leurs institutions, judiciaires, polici&#232;res, etc., qui s'en prennent par exemple aux immigr&#233;s, aux militants, ou &#224; d'autres boucs &#233;missaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Force est pourtant de constater le peu d'&#233;cho que rencontre l'exhortation militante sur ce th&#232;me, quand ce n'est pas une sereine indiff&#233;rence ou une approbation ouverte ; chacun pouvant se rendre compte &#224; cette occasion de l'efficacit&#233; des dispositifs de pouvoir qui produisent ici leurs effets. A d&#233;faut donc de pouvoir attendre que se produise par l&#224; la polarisation n&#233;cessaire, il reste toujours possible d'en pr&#233;dire l'apparition, en tablant derechef sur l'aggravation des conditions &#233;conomiques pour accentuer la r&#233;orientation r&#233;pressive du pouvoir d'Etat (et on est alors ramen&#233; &#224; la perspective plus &#171; &#233;conomiste &#187;, &#233;voqu&#233;e plus haut).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On se contentera d'observer que de tels durcissements r&#233;pressifs, lorsqu'ils se produisent, comme en R.F.A., en Italie, en Espagne, en France &#233;galement, sont bien loin d'entra&#238;ner &#224; eux seuls une modification assez profonde et assez g&#233;n&#233;rale des m&#233;canismes du pouvoir pour que celui-ci tende &#224; s'assimiler au pouvoir de type sovi&#233;tique, ou pour susciter une polarisation du corps social en partisans et adversaires de l'ordre. Le cas de I'Allemagne est, comme toujours, particuli&#232;rement &#233;clairant - sans doute &#224; cause de sa &#171; modernit&#233; &#187; : il y a bien eu clivage, et m&#234;me d'une certaine fa&#231;on polarisation entre la soci&#233;t&#233; et une contre soci&#233;t&#233; 34[34] ; toutefois, ces deux termes n'&#233;taient pas ou ne sont pas en lutte ouverte, mais plut&#244;t dans un rapport d'articulation et de compl&#233;mentarit&#233; r&#233;elle entre une &#233;crasante majorit&#233; et ceux qui &#171; vivent autrement &#187;. Et la gestion de cette articulation, c'est quelque chose que le pouvoir &#233;tait tout &#224; fait en mesure de prendre en charge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pouvoir d'Etat a pu en effet apprendre &#224; contr&#244;ler ses propres d&#233;marches r&#233;pressives plus facilement qu'&#224; ma&#238;triser ses propres contradictions ou ses multiples t&#226;ches ; c'est ce qu'il a appel&#233; &#171; pr&#233;server les garanties d&#233;mocratiques &#187;, et il est parvenu de toutes fa&#231;ons &#224; en donner, via les m&#233;dia, une repr&#233;sentation &#171; acceptable &#187;, de fa&#231;on &#224; &#233;viter de prendre le visage de la tyrannie. Ce n'est certes pas par attachement des gouvernants occidentaux &#224; la d&#233;mocratie que la r&#233;pression reste contenue entre certaines limites, d'ailleurs mouvantes - encore que l'on voie mal comment des politiciens qui ont pass&#233; toute leur vie publique dans le cadre dit d&#233;mocratique s'accommoderaient si facilement du passage &#224; un autre type, fasciste ou stalinien, de domination : le pouvoir nazi a du recruter son propre personnel avant de pouvoir contraindre les autres. Ce n'est pas non plus par r&#233;pugnance envers le totalitarisme, avec lequel les r&#233;gimes occidentaux font par ailleurs bon m&#233;nage ; c'est plut&#244;t, semble-t-il, pour ne pas risquer d'enclencher un processus qui r&#233;activerait le tissu social au d&#233;triment de la politique institutionnelle faite de d&#233;socialisation, et qui menacerait le consensus ordinaire, constitu&#233; essentiellement de distance, indiff&#233;rence et de fascination mass-mediatique ; mai 68 avait laiss&#233; entrevoir les cons&#233;quences incontr&#244;lables qu'un tel processus peut amener.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Parmi les autres perspectives que les conditions pr&#233;sentes permettent de consid&#233;rer, l'une des moins improbables 35[35] est celle du retour des tentatives r&#233;volutionnaires &#224; l'Est ; nous avons d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233; les facteurs qui les favorisent dans ces r&#233;gimes. Certes, les exp&#233;riences des trente derni&#232;res ann&#233;es n'ont pas montr&#233; de fa&#231;on convaincante la tendance de tels mouvements r&#233;volutionnaires &#224; d&#233;border de leur cadre propre (le cadre sovi&#233;tique) ni m&#234;me &#224; se g&#233;n&#233;raliser &#224; l'int&#233;rieur de celui-ci, elles ne prouvent pas la fragilit&#233; mortelle des r&#233;gimes sovi&#233;tiques. Mais elles n'ont pas montr&#233; non plus que ces r&#233;gimes sont capables d'&#233;touffer d&#233;finitivement ces mouvements - bien au contraire.
Si, comme c'est tout &#224; fait possible, des mouvements sociaux se reproduisent ou s'intensifient dans les pays de l'Est (la Russie en &#233;tant exclue, probablement pour longtemps), ils peuvent avoir les cons&#233;quences les plus diverses. D'ores et d&#233;j&#224;, ceux qui ont &#233;clat&#233; (en Hongrie, Tch&#233;coslovaquie, Pologne) ont eu pour effet d'accentuer le d&#233;calage entre le mode de domination sovi&#233;tique, dont nous avons dit tout ce qu'il a de rudimentaire, et les dispositions et attitudes des populations qui y sont soumises ; ce d&#233;calage, cette br&#232;che qui s'est ouverte et s'agrandit un peu plus &#224; chaque crise, les pouvoirs sovi&#233;tiques parviennent encore &#224; les combler, mais avec une difficult&#233; croissante. C'est ce que montre encore aujourd'hui la Pologne : il y a l&#224;, de plus en plus, toute une vie sociale qui ne se d&#233;roule plus parall&#232;lement aux normes &#233;dict&#233;es par le pouvoir (comme c'est encore le cas en Russie) mais &#224; l'encontre de ces normes et de ce pouvoir m&#234;me, lequel se voit donc progressivement rel&#233;gu&#233; &#224; son propre espace institutionnel, ce qui est un signe d'affaiblissement.
Ce pouvoir sur la d&#233;fensive, la puissance russe et les puissances occidentales rivalisent d'aides et de conseils pour l'aider &#224; se r&#233;tablir ; mais rien ne garantit, tout au contraire, que dans les conditions d'aujourd'hui, ce r&#233;tablissement pourrait encore emprunter les voies de 1968 ou de 1956, en cas de crise ouverte. Le bilan du coup militaire de 1981, en Pologne, n'est pas encore dress&#233; : l'ordre qui r&#232;gne &#224; Varsovie n'a pas le m&#234;me visage qu'il y a huit ou dix ans, et l'avenir est ouvert.
Car par ailleurs, &#224; travers les &#233;changes de toutes sortes entre les pays de l'Est et les pays occidentaux, ces soci&#233;t&#233;s sont en communication constante les unes avec les autres, alors que leurs structures politiques et id&#233;ologiques sont h&#233;t&#233;rog&#232;nes, sinon inarticulables ; ce rapprochement, qui n'est pas une assimilation m&#234;me tendancielle, est lui aussi la source d'un d&#233;calage entre le pouvoir et la soci&#233;t&#233;, aux cons&#233;quences impr&#233;visibles
Quant &#224; l'impact que des mouvements sociaux radicaux situ&#233;s &#224; l'Est pourraient avoir dans les pays occidentaux eux-m&#234;mes, c'est toute une analyse qui reste &#224; mener : apparemment, ils n'ont jusqu'&#224; pr&#233;sent int&#233;ress&#233; et &#171; mobilis&#233; &#187; qu'une fraction minuscule des soci&#233;t&#233;s occidentales ; mais d'autre part, ils ont ind&#233;niablement contribu&#233;, jusqu'&#224; un certain point, &#224; clarifier et &#224; d&#233;mystifier les id&#233;es courantes sur le r&#233;gime sovi&#233;tique, la Russie et le &#171; socialisme &#187;, et ce dans toutes les couches de la soci&#233;t&#233;. Comme on l'a vu, cela n'a pas &#233;t&#233; sans r&#233;percussions sur la pr&#233;sence de l'id&#233;e de &#171; r&#233;volution &#187;, De tels mouvements peuvent encore, dans l'avenir, ouvrir et stimuler la r&#233;flexion et les projets de transformation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Enfin, dans le cadre m&#234;me des soci&#233;t&#233;s capitalistes occidentales, rien n'exclut d&#233;finitivement la d&#233;composition plus ou moins souterraine ou rapide de leur syst&#232;me de domination, sous le double effet d'une part de ses propres difficult&#233;s &#233;conomiques, politiques, etc., et de son propre engagement, et d'autre part d'une reviviscence du tissu social.
Car plus que par le progr&#232;s des id&#233;ologies r&#233;volutionnaires revues et corrig&#233;es, c'est par des mouvements et actions ayant pour effet de contrer l'atomisation, la dispersion, de reconstituer des groupes et des communaut&#233;s r&#233;elles et concr&#232;tes, que ce soit au plan local ou au plan des luttes sociales, que peut se d&#233;rouler (dans le meilleur des cas) un processus de resocialisation (s&#251;rement limit&#233;e, partielle, &#233;ph&#233;m&#232;re), qui reste la condition pour que des transformations soient entreprises par un sujet collectif, pourvu d'une identit&#233; et capable de se reconna&#238;tre lui-m&#234;me.
Rien ne sert ici d'opposer au r&#233;formisme na&#239;f ou rus&#233; des sociaux-d&#233;mocrates l'antir&#233;formisme r&#233;volutionnaire : aujourd'hui comme hier, ce n'est que par rapport &#224; des objectifs imm&#233;diats, proches, visibles, et par cons&#233;quent forc&#233;ment limit&#233;s, que des intentions et projets d'action collective peuvent se constituer ; les objectifs de transformation globale, radicale, demeurent sans &#233;cho et sans consistance, tant qu'ils ne se d&#233;ploient pas sur l'horizon d'actions et de mouvements en cours.
Encore faudrait-il, m&#234;me dans ce cas, que ces id&#233;es et projets &#171; r&#233;volutionnaires &#187; soient capables d'int&#233;grer des dimensions et des aspects qui avaient &#233;t&#233; jusqu'ici n&#233;glig&#233;s ou refoul&#233;s. En particulier ceux que nous avons &#233;voqu&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, toute action collective implique une composante identitaire &#171; plurielle &#187;, elle peut inclure des dimensions &#233;conomiques, culturelles, ethniques, ou autres : on ne peut pas pr&#233;juger de leur sens, c'est seulement par leurs effets sociaux que de telles composantes manifestent une port&#233;e radicale ou conservatrice. Il est bien entendu n&#233;cessaire d'&#234;tre vigilant envers les usages et manipulations que cette pluralit&#233; de dimensions suscite, mais il est inutile d'exiger ou de poser, en th&#233;orie, la pr&#233;dominance d'une seule d'entre elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, toute identit&#233; collective ayant son fondement dans la r&#233;alit&#233; pr&#233;sente, les projets de transformation doivent inclure dans leur d&#233;marche une certaine valorisation de I'existant, et non pas seulement sa critique ; sous peine de n'&#234;tre capable de rallier aucune adh&#233;sion, il est n&#233;cessaire d'&#233;voquer ce qui peut et doit &#234;tre conserv&#233; et d&#233;velopp&#233;, ou ce devant quoi s'arr&#234;teront, au moins provisoirement, les projets de mise en ordre rationnelle ; donc limiter ou d&#233;limiter le champ d'intervention, circonscrire la port&#233;e de la rationalisation. C'est l&#224;, en m&#234;me temps, un moyen de d&#233;samorcer les craintes que font na&#238;tre le pouvoir et les entreprises qui le visent, de t&#233;moigner d'un respect du social, et de son &#171; autonomie &#187;, tout en posant la possibilit&#233; d'une r&#233;appropriation du politique, et non pas de sa &#171; destruction &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seul l'avenir peut dire si, face aux dispositifs de pouvoir qu'ont su mettre en oeuvre les pays les mieux nantis, les bases subsistent sur lesquelles peuvent se d&#233;velopper des mouvements radicaux et des entreprises de transformation sociale globale.
D&#232;s &#224; pr&#233;sent, les aspects les plus aigus et les plus concrets des crises &#233;conomiques manifestent l'irrationalit&#233; croissante du syst&#232;me &#224; l'int&#233;rieur duquel les changements en cours se trouvent enferm&#233;s. De leur c&#244;t&#233;, la persistance et &#224; certains moments l'intensification des r&#233;sistances de tous ordres, en particulier des luttes sociales, t&#233;moignent des limites auxquelles se heurtent &#233;galement les pouvoirs les mieux &#233;quip&#233;s. Ainsi resurgit p&#233;riodiquement l'id&#233;e d'une rupture n&#233;cessaire, d'une polarisation de la soci&#233;t&#233;, capables d'orienter ces r&#233;actions et ces constatations vers des entreprises pratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;e, toutefois, ne prendra corps, n'&#233;veillera un &#233;cho, ne pourra animer de telles entreprises qu'&#224; certaines conditions : que l'on se d&#233;fasse de sch&#233;mas simplistes, pseudo-rationnels, soi-disant radicaux, et dont l'insucc&#232;s historique t&#233;moigne non seulement de la solidit&#233; de l'ordre &#233;tabli mais aussi de leurs faiblesses propres. C'&#233;tait l&#224; la direction que nous voulions indiquer, et o&#249; il nous semble qu'il faut s'engager, serait-ce au prix de la renonciation aux id&#233;es confuses de &#171; la r&#233;volution &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1[1] Mentionnons par exemple : C. CASTORIADIS, L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;, I, 2 (Th&#233;orie et projet r&#233;volutionnaire), Paris, 1975 ; Esprit, septembre 1976, &#171; R&#233;volution et totalitarisme &#187; (M. RICHIR, C. LEFORT, P. THIBAUD) ; C. LEFORT, divers textes dont certains repris dans Les formes de I'histoire, Paris, 1981, ainsi que la pr&#233;face aux El&#233;ments d'une critique de la bureaucratie. Paris, 1979 ; Aut... Aut, sept.-oct. 1980, n&#176; 179-180 (L. BERTI : &#171; Rivoluzione o...? &#187;) et f&#233;vrier 1981, n&#176; 181 (A. dal LACO, P.A. ROVATTI).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2[2] Je souscrirai donc globalement a la d&#233;finition adopt&#233;e par T. Ibanez, voir ici m&#234;me, &#171; Adieu a la r&#233;volution &#187;. C'est &#224; dessein que je n'entre pas dans la discussion du caract&#232;re plus ou moins fondamental de l'&#233;conomique ou du politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3[3] Certains &#233;v&#233;nements, comme ceux de l'Espagne en 1936-37, ou ceux de mai 1968, peuvent faire penser que des mouvements sociaux sont redevables de tout un travail culturel qui les a pr&#233;c&#233;d&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4[4] Contrairement au th&#232;me de la r&#233;volution, celui du pouvoir fait l'objet de recherches multiples, et pas seulement parmi les libertaires. Cf. par ex. Le pouvoir et sa n&#233;gation (A. BERTOLO, R. Di LEO, E. COLOMBO, T. IBANEZ, R. LOURAU), Lyon, 1984 ; la revue Volont&#233; (1983/2 et 3) ; et E. ENRIQUEZ, De la horde &#224; I'Etat, Paris, 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5[5] II s'agit ici de la r&#233;&#233;dition du texte de la Bo&#235;tie chez Payot, Paris, 1976, ainsi que des commentaires qui accompagnent, notamment ceux de P. Clastres et de C. Lefort, p. 267-268.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6[6] On rappellera ici I'analyse du pouvoir par M. FOUCAULT dans La volont&#233; de savoir, IV/2, M&#233;thode (p. 126-127), Paris, 1976 - sans pour autant reprendre a notre compte id&#233;e d'un &#171; caract&#232;re strictement relationnel des relations de pouvoir &#187;. Notons que, pour Foucault, si &#171; le codage strat&#233;gique des points de r&#233;sistance &#187; entra&#238;ne parfois un &#171; partage binaire et massif &#187; et &#171; rend possible une r&#233;volution &#187; (p. 127) il n'y a pas pour lui, et par rapport au pouvoir, &#171; un lieu du Grand Refus, &#226;me de la R&#233;volte, foyer de toutes les rebellions, loi pure du r&#233;volutionnaire &#187;. Ce &#171; codage strat&#233;gique &#187; reste donc, lorsqu'il se produit, enti&#232;rement myst&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7[7] Y prendraient place, en particulier, toutes les consid&#233;rations mystiques ou inspir&#233;es (qu'elles soient enthousiastes ou critiques) que suscitent les &#171; communications &#187;, les &#171; nouvelles technologies &#187;, informatisation, etc. ; tout ce qui proph&#233;tise sur un ton ou un autre l'inscription d&#233;terminante de la soci&#233;t&#233; future dans ce cadre contribue au m&#234;me r&#233;sultat id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8[8] Cf. sur ce point, L. BERTI. dans le n&#176; de Aut.,, Aut d&#233;j&#224; cit&#233;, ainsi que dans Primo Maggio, n&#176; 21, printemps 1984, ou encore le d&#233;bat dans Collegamenti per I'organizzazione diretta di classe, 10 et 11/12, 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9[9] L'acte de d&#233;c&#232;s de ces intellectuels est dress&#233; par J.F. LYOTARD, dans Le tombeau des intellectuels, Galil&#233;e, 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10[10] Cf. GUATTARI, La r&#233;volution mol&#233;culaire, Paris, 1977.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11[11] Cf. C. LEFORT, pr&#233;face cit&#233;e aux El&#233;ments d'une critique de la bureaucratie, p. 10 : &#171; Je m'avouai qu'il &#233;tait d&#233;nu&#233; de sens de comprimer l'Histoire dans les limites d'une classe et de faire de celle-ci l'agent d'un accomplissement de la soci&#233;t&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12[12] Je me r&#233;f&#232;re aux questions formul&#233;es par C. LEFORT dans &#171; Questions sur la r&#233;volution et &#187; L'insurrection hongroise &#034; (L'invention d&#233;mocratique, op. cit.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13[13] Ne serait-ce que par Marx lui-m&#234;me, et l'on sait avec quels exc&#232;s significatifs. Cf. les textes rassembl&#233;s dans G. HAUPT, M. LOEWY, C. WEILL, Les marxistes et la question nationale, Paris, 1974.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14[14] Le probl&#232;me est pos&#233; on ne peut plus nettement par C. CASTORIADIS, L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;, p. 207-208 : &#171; Cet imaginaire de la nation s'av&#232;re pourtant plus solide que toutes les r&#233;alit&#233;s, comme l'ont montr&#233; deux guerres mondiales et la survie des nationalismes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15[15] Le probl&#232;me est abord&#233; par TALMON, Les origines de la d&#233;mocratie totalitaire, 1952 (Paris, 1966).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16[16] C'est le th&#232;me de l'intervention d'O. ALBEROLA &amp; Venise, 1984, &#171; Abandonar o reinventar la revolucion &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17[17] Cf. par ex. M. RICHIR, dans Esprit, sept. 1976.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18[18] Cf, par ex. M. HORKHEIMER, Th&#233;orie critique, Paris, 1978, p. 358 (1970).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19[19] H. ARENDT, De la r&#233;volution, Paris, 1967 (1963), p. 319.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20[20] Ces cinquante ann&#233;es peuvent para&#238;tre une dur&#233;e n&#233;gligeable, rapport&#233; au cours et &#224; la lenteur de &#171; l'histoire universelle &#187; ! Cela permet n&#233;anmoins &#224; la r&#233;flexion un certain recul. D'autre part, le cours de l'histoire semble s'&#234;tre notablement acc&#233;l&#233;r&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21[21] Cf. F. MINTZ, L'autogestion dans l'Espagne r&#233;volutionnaire, Paris, 1976.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22[22] Cf. les nombreux textes que P. MATTICK a consacr&#233; a la r&#233;volution allemande, par ex. : &#171; R. Luxembourg, une r&#233;trospective &#187;, dans Le marxisme, hier, aujourd'hui et demain, Paris, Spartacus, 1983, p. 109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23[23] Il faudrait analyser sp&#233;cialement les raisons de l'absence de mouvements r&#233;volutionnaires en Russie sovi&#233;tique, et se demander en particulier s'il faut la compter au nombre des pays industriels modernes ou avanc&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24[24] Cf. C. LEFORT, &#171; L'insurrection hongroise &#187;, op.cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25[25] Nous avons propos&#233; une analyse de ce dispositif particulier de domination : cf. C. Orsoni, Le r&#233;gime id&#233;ologique sovi&#233;tique et la dissidence, Ed. Nautilus, Paris, 1983. Il faudrait aujourd'hui compl&#233;ter cette analyse par celle des moyens qui ont permis l'&#233;limination quasi compl&#232;te de la dissidence en U.R.S.S.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26[26] Les fonctions d'int&#233;gration capitaliste et de neutralisation des tendances radicales, assum&#233;es par les organisations soi-disant &#171; ouvri&#232;res &#187;, n'ont pas besoin &#234;tre d&#233;montr&#233;es ni rappel&#233;es ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27[27] A. TOURAINE, Le retour de I'acteur, Paris, 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28[28] Les r&#233;flexions qui portent sur la position exemplaire de P. MATTICK, telle qu'elle s'expose par ex. dans Le marxisme hier, aujourd'hui et demain, op. cit., p. 28-32, valent &#224; fortiori pour toutes les positions moins profondes ou moins coh&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29[29] Ibid., p. 32.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;30[30] Ibid., p. 30.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;31[31] P. 31&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;32[32] P. 32 : En effet, &#171; le changement historique reste un processus extr&#234;mement lent... surtout mesur&#233; a l'aune d'une vie humaine &#187;. On peut d'ailleurs se demander si cette unit&#233; de mesure n'est pas la seule qui importe vraiment...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;33[33] Cf. par ex. l'analyse de la gr&#232;ve des mineurs anglais, par H. SIMON, I.R.L., n&#034; 58, janvier-f&#233;vrier 1985.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;34[34] Bien entendu, il ne s'agit pas ici de la Fraction Arm&#233;e Rouge (R.A.F.) ni des tentatives similaires qui auraient plut&#244;t l'effet inverse de celui quelles pr&#233;tendent obtenir, et renforcent la coh&#233;sion et le consensus au lieu de les d&#233;sagr&#233;ger. Cf. sur ce probl&#232;me L'autonomie en France et en Italie, Paris, Spartacus, 19... II s'agit de la contre-soci&#233;t&#233; de ceux qui s'efforcent de &#171; vivre autrement &#187;. Cf. Ils vivent autrement, par I. DIENER, Paris.
35[35] II en existe au moins une autre, qui est celle de la guerre. Elle rel&#232;ve d'une analyse (et de moyens d'analyse) dans laquelle on n'entrera pas ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Dimensions anthropologiques de la soci&#233;t&#233; de consommation</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?198-dimensions-anthropologiques-de-la</link>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cup&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>Fargette G.</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Texte extrait du bulletin de G.Fargette &#171; La cr&#233;puscule du XXI&#232;me si&#232;cle &#187;, n&#176;18-19-20, Mai 2008 L'auteur a lui-m&#234;me repris ce texte en 2021 pour le prolonger dans Wokes diversitaires : ex&#233;cuteurs testamentaires des liquidateurs marxistes-l&#233;ninistes du mouvement ouvrier. Pr&#233;alable Le triomphalisme politique, cette forme d&#233;grad&#233;e du proph&#233;tisme religieux, semble constituer le style oblig&#233; de la pr&#233;dication sur les temps nouveaux que l'on souhaite voir advenir. Il s'agirait de les (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-32-recuperation-+" rel="tag"&gt;R&#233;cup&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-48-fargette-g-+" rel="tag"&gt;Fargette G.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Texte extrait du bulletin de G.Fargette &#171; La cr&#233;puscule du XXI&#232;me si&#232;cle &#187;, n&#176;18-19-20, Mai 2008&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur a lui-m&#234;me repris ce texte en 2021 pour le prolonger dans &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?1075-Wokes-diversitaires-executeurs-testamentaires' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;Wokes diversitaires : ex&#233;cuteurs testamentaires des liquidateurs marxistes-l&#233;ninistes du mouvement ouvrier&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pr&#233;alable&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le triomphalisme politique, cette forme d&#233;grad&#233;e du proph&#233;tisme religieux, semble constituer le style oblig&#233; de la pr&#233;dication
sur les temps nouveaux que l'on souhaite voir advenir. Il s'agirait de les annoncer &#224; partir de la proclamation de certitudes
inexorablement victorieuses, comme s'il fallait affirmer que l'issue poss&#232;de la consistance d'un &#233;v&#233;nement d&#233;j&#224; advenu.
L'&#233;tat contemporain de confusion politique doit beaucoup au
fait que tout discours honn&#234;te ne peut plus proposer que des
incertitudes ou des pr&#233;occupations, sources d'&#233;nigmes nouvelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question de l'honn&#234;tet&#233; n'est pas un simple aspect moral.
Nous, qui pr&#233;tendons formuler une critique de fond de la soci&#233;t&#233; existante, nous avons h&#233;rit&#233; et d&#233;velopp&#233; un arsenal critique
qui n'a cess&#233; de s'&#233;toffer depuis deux si&#232;cles. Or, presque aucun
courant ne semble s'&#234;tre aper&#231;u qu'un tel arsenal ne peut fournir de guide valide pour l'action qu'&#224; la condition de commencer
par se l'appliquer &#224; soi-m&#234;me et &#224; ses propres conceptions. Un tel
pr&#233;alable rencontre en r&#233;alit&#233; un tabou particuli&#232;rement absolu
dans tout ce qui fait profession de critique sociale. Toute esquisse de bilan en ce sens est consid&#233;r&#233;e comme une &#8220;trahison&#8221; &#224; la
fois incompr&#233;hensible et insupportable. Or, de deux choses
l'une : ou bien nous sommes en mesure de subir une telle &#233;preuve de v&#233;rification pour nos choix et nos positions ou bien rien ne
peut r&#233;sister &#224; un tel arsenal critique. Dans ce dernier cas, notre
critique du monde existant serait tout simplement une imposture, puisqu'elle se r&#233;duirait &#224; un proph&#233;tisme instrumental destin&#233; &#224; nous apporter un pouvoir d'un genre nouveau. Telle est la
logique banale de ceux qui pr&#233;tendent d&#233;tenir un savoir permettant de dire aux autres ce qu'ils doivent penser et faire, sans
que ceux-ci puissent modifier de telles injonctions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas douteux, au vu des r&#233;sultats historiques, que tout ce
qui s'est rattach&#233; au th&#232;me du &#8220;communisme&#8221; rel&#232;ve d'une tentative ouverte ou masqu&#233;e (cynique, inconsciente, ou somnambulique) de ce genre. La d&#233;nonciation justifi&#233;e d'injustices et
d'horreurs av&#233;r&#233;es a servi d'instrument pour en &#233;tablir de nouvelles, pires encore, ou en ressusciter d'antiques, particuli&#232;rement effroyables (c'est toute la question du &#8220;despotisme oriental&#8221; qui s'est repropos&#233; sur une base mat&#233;rielle nouvelle avec le
totalitarisme &#8220;sovi&#233;tique&#8221;, en Russie et en Chine).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce pr&#233;alable d'une capacit&#233; de critique interne &#233;tant formul&#233;, on
ne peut que refuser l'illusion de syst&#232;me dans lequel tout agencement intellectuel articul&#233; tend &#224; se r&#233;fugier. Le &#8220;capitalisme&#8221;
n'existe pas en soi, alors qu'il est ais&#233; de d&#233;crire les divers m&#233;canismes capitalistes &#224; l'&#339;uvre. Pr&#233;tendre automatiquement qu'ils
parviennent &#224; recouvrir toute la soci&#233;t&#233; et &#224; se substituer &#224; sa
substance est assez curieux : on voudrait prendre la place du
suppos&#233; &#8220;capitalisme&#8221; pour b&#226;tir la Cit&#233; de l'Histoire qu'on ne
s'y prendrait pas autrement. L'&#233;paisseur m&#233;taphysique de cette
d&#233;marche a min&#233; la plupart des analyses de critique sociale
depuis deux si&#232;cles. A l'encontre de ce que tous les sacerdotes de
la critique sociale feignent de croire, le capitalisme n'est pas un
syst&#232;me. Comme le constatait T. Adorno, c'est lui faire beaucoup trop d'honneur que d'avaliser une telle pr&#233;tention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui encore, il est frappant de voir &#224; quel point les stalino-gauchistes r&#233;duisent toutes les probl&#232;mes contemporains &#224;
une source unique, les m&#233;canismes marchands, alors que la r&#233;alit&#233; ne cesse de d&#233;mentir jour apr&#232;s jour cette vision incroyablement r&#233;ductrice. Cette perception mutil&#233;e leur permet d'&#233;vacuer
par anticipation toutes les horreurs qu'ils ont pu cautionner
dans le pass&#233; et dont leur bagage n'est nullement d&#233;barrass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LES GRANDES VAGUES DE LA CRITIQUE SOCIALE&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on consid&#232;re l'histoire de la critique sociale depuis la
r&#233;volution fran&#231;aise, il appara&#238;t tr&#232;s vite que cette critique a
connu des atmosph&#232;res tr&#232;s diff&#233;rentes dans le temps. Les th&#233;matiques fertiles qui sont sources de d&#233;veloppements effectifs,
parce qu'elle s'ancrent dans des comportements eux-m&#234;mes
communicatifs, ont connu plusieurs p&#233;riodes nettement distinctes, dont les caract&#233;ristiques sautent aux yeux, apr&#232;s coup.
Les lignes de force qui d&#233;finissent ces p&#233;riodes se situent au
confluent d'&#233;l&#233;ments id&#233;ologiques, g&#233;o-politiques, etc., qui vont
bien au-del&#224; d'une r&#233;f&#233;rence moniste dans la conception de
l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit d'en donner les dates approximatives pour reconna&#238;tre
leur sp&#233;cificit&#233;. Il se d&#233;gage d'&#233;tonnantes r&#233;gularit&#233;, mais il ne
saurait s'agir de &#8220;cycles&#8221; qui supposeraient une vision circulaire de l'histoire &#233;voluant selon une direction &#8220;ascendante&#8221;. Ces
p&#233;riodes constituent des moments de cr&#233;ation et de construction
collectives qui sont davantage d&#233;termin&#233;s par des d&#233;veloppements endog&#232;nes cumul&#233;s. Il vaut mieux employer le terme de
&#8220;vagues&#8221; successives. L'ind&#233;termination de leur futur est ainsi
pr&#233;serv&#233;e pour l'analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;- La premi&#232;re vague&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re p&#233;riode, 1789 - 1830, est largement domin&#233;e par la
th&#233;matique des &#8220;&#233;tats&#8221;, le &#8220;quart-&#233;tat&#8221; &#233;tant peu &#224; peu pressenti pour jouer &#224; son tour le r&#244;le qu'a tenu le &#8220;tiers-&#233;tat&#8221; durant la
R&#233;volution fran&#231;aise. L'int&#233;r&#234;t n'est pas qu'il s'agisse de &#8220;th&#233;ories&#8221; plus ou moins apparent&#233;es (jusqu'au &#8220;communisme&#8221;
agraire de Babeuf), mais que ces th&#233;ories soient en interaction
avec une crise des &#233;chelles de souverainet&#233; dans les soci&#233;t&#233;s
consid&#233;r&#233;es. Pour le formuler autrement, ces th&#233;ories touchent
tr&#232;s directement &#224; l'institution de ces soci&#233;t&#233;s, et m&#234;me de fa&#231;on
ouverte, &#224; partir de 1789. La question de la justice sociale prend
une centralit&#233; inconnue dans les r&#233;flexions ant&#233;rieures pour
cette raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;- La deuxi&#232;me vague&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;riode 1834 -1873 voit se formuler la question du salariat, de
l'industrie, et de la prise en main de la production par les producteurs eux-m&#234;mes.Malgr&#233; quelques anticipations fugitives durant
la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente, c'est alors que les th&#233;ories socialistes trouvent vraiment leur formulat ion. 1834 est l'ann&#233;e de la premi&#232;re insurrection (en Sil&#233;sie) sur la question du salaire et de l'argent,
tandis que le d&#233;but des ann&#233;es 1870 voit surgir et s'&#233;teindre
presque aussit&#244;t la tentative la plus ambitieuse visant &#224; fonder un
nouvel ordre de choses (avec la Commune de Paris). 1873, ann&#233;e
o&#249; se dissout la I &#232;re Internationale, peut servir de point de rep&#232;re
commode pour l'ach&#232;vement de l'&#233;poque. C'est durant cette
p&#233;riode que la th&#233;matique des antagonisme de classe appara&#238;t
comme seul langage &#224; m&#234;me de d&#233;crire la question sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;- La troisi&#232;me vague&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;riode suivante, qui s'&#233;tend jusqu'&#224; 1914 pr&#233;sente des traits
extraordinairement marqu&#233;s que seuls les historiens semblent
avoir conserv&#233;s en m&#233;moire. Le monde du travail, malgr&#233; de
f&#233;roces r&#233;pressions pour l'&#233;poque, a men&#233; un immense effort
d'organisation, qui a fini par s'av&#233;rer irr&#233;sistible. On est pass&#233;
des bourses du travail aux syndicats de masse, tandis que les
partis ouvriers s'effor&#231;aient pour la plupart de s'int&#233;grer au jeu
parlementaire, par le biais du suffrage universel. Certains y ont
si bien r&#233;ussi en une trentaine d'ann&#233;es que l'on peut consid&#233;rer
qu'ils ont fait imploser le vieux parlementarisme bourgeois, qui
voulait que l'on all&#226;t au parlement pour se mettre d'accord sur
les affaires communes, mais cette implosion n'a pas conduit &#224;
son remplacement par un mode viable de d&#233;mocratie. Les divergences d'int&#233;r&#234;t sont telles que des fractions de plus en plus difficiles &#224; concilier (les &#8220;partis&#8221;) se sont trouv&#233;es face &#224; face dans
l'enceinte parlementaire, m&#234;me quand les &#233;lus &#8220;ouvriers&#8221; se
laissent circonvenir ou acheter .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand levier d'action collective renvoyait durant cette p&#233;riode &#224; une conception &#233;ducationniste qui s'appuyait sur une soif
aujourd'hui oubli&#233;e d'auto-formation et d'auto-&#233;ducation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune classe sociale domin&#233;e n'a jamais transform&#233; son sort
comme cette classe ouvri&#232;re industrielle. C'est sur cette base
rationnelle que nombre de th&#233;orisations se sont d&#233;velopp&#233;es
pour consid&#233;rer que le mouvement ouvrier repr&#233;sentait une
force historique destin&#233;e &#224; d&#233;cider du sort des soci&#233;t&#233;s dans lesquelles il se d&#233;veloppait. Le proph&#233;tisme marxiste, minoritaire
dans le mouvement ouvrier avant 1914, s'est appuy&#233; sur ce sentiment qu'il a tent&#233; d'attiser en retour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;- La quatri&#232;me vague&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le de la guerre de 1914 -1918, qui sert de charni&#232;re avec la
p&#233;riode suivante est crucial. La brutalisation de la vie qui en est
d&#233;coul&#233;e a marqu&#233; sans retour les luttes entre les classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'insurrection russe de 1917 est tout de suite apparue comme un
moyen d'effacer le d&#233;sastre qu'avait repr&#233;sent&#233; l'entr&#233;e dans la
guerre mondiale. Mais cet &#233;v&#233;nement n'a produit qu'une militarisation syst&#233;matique du mouvement ouvrier, d'une part (c'est
l'apport sinistre du bolch&#233;visme, conform&#233;ment &#224; sa matrice
formul&#233;e en 1903 dans le &#8220;Que Faire ?&#8221; de L&#233;nine), et la fracture
internationale irr&#233;versible du mouvement ouvrier, d'autre part.
Le bolch&#233;visme a r&#233;ussi &#224; concilier la prise du pouvoir d'&#201;tat
avec la r&#233;cup&#233;ration et la st&#233;rilisation des plus remarquables
organes d'auto-organisation du mouvement ouvrier, les
conseils (&#8220;soviet&#8221; en russe). Non seulement il les a vid&#233;s de leur
substance, mais il n'a su que mettre en place une forme de despotisme dont les observateurs ont mis de longues ann&#233;es &#224; identifier les particularit&#233;s nouvelles (ce qu'il a fallu finalement r&#233;sumer sous le terme de &#8220;totalitarisme&#8221;). Le rapport entre parti-
&#201;tat militaris&#233; et organes d'auto-organisation du monde ouvrier
a &#233;t&#233; d&#233;finitivement tranch&#233; en 1956, lors de l'insurrection de
Budapest. Les tenants du &#8220;parti au-dessus de tout&#8221; ont &#233;cras&#233;
les partisans de la &#8220;r&#233;volution au-dessus de tout&#8221;, &#233;tat d'esprit
qui prolongeait les attentes du vieux mouvement ouvrier du
XIX&#232;me si&#232;cle. La succession des deux guerres mondiales, qui
forment au fond un conflit unique, et le d&#233;veloppement des
r&#233;gimes totalitaires (fascisme, puis nazisme, parall&#232;lement au
bolch&#233;visme, c'est-&#224;-dire au &#8220;communisme r&#233;ellement exis-
tant&#8221;) ont lamin&#233; le mouvement ouvrier, qui ne s'en est jamais
remis. L'&#233;tendue des r&#233;pressions a remis &#224; l'ordre du jour des
m&#233;thodes qui semblaient appartenir aux manifestations les plus
anciennes du despotisme oriental. Le massacre de masse est
redevenu un instrument politique dans une Europe qui l'avait
largement oubli&#233; (les modalit&#233;s du massacre des F&#233;d&#233;r&#233;s en
1871 repr&#233;sentaient d&#233;j&#224; un avant-go&#251;t sinistre du XX&#232;me
si&#232;cle).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;- La cinqui&#232;me vague (la premi&#232;re de l'interr&#232;gne)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de la fin des ann&#233;es 1950, la question ouvri&#232;re a peu &#224;
peu cess&#233; d'&#234;tre au centre des pr&#233;occupations collectives, au
profit de la d&#233;colonisation, qui a fourni une nouvelle figure
crypto-chr&#233;tienne du &#8220;damn&#233; de la terre&#8221;, avec cet avantage
symbolique consid&#233;rable que l'on a tr&#232;s vite atteint le but revendiqu&#233; (l'ind&#233;pendance politique des colonies, qui a laiss&#233; intacte toute la sph&#232;re des m&#233;canismes de domination internes &#224; ces
soci&#233;t&#233;s, ou qui les a renouvel&#233;s en les aggravant).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, les d&#233;veloppements anti-colonialistes, et le tiers-mondisme qui les prolongeait, ont accompagn&#233; une situation de
&#8220;victoire&#8221; d&#233;j&#224; acquise : l'abandon de l'empire des Indes par la
Grande-Bretagne avait eu lieu sans grand combat d&#232;s 1947, ce
qui signait la liquidation du principal empire colonial de la plan&#232;te, et par voie de cons&#233;quence celle de tous les autres. Les
&#8220;luttes anticoloniales&#8221; les plus &#226;pres, comme en Indochine ou en
Alg&#233;rie, ont constitu&#233; des combats d'arri&#232;re-garde sanglants,
l'&#233;puisement des grands &#201;tats-nations europ&#233;ens &#224; travers les
deux guerres mondiales ayant &#233;t&#233; d&#233;cisif. De m&#234;me que le ressort des Cit&#233;s grecques antiques est sorti bris&#233; de la longue guerre du P&#233;loponn&#232;se, de m&#234;me, les &#201;tats-nations europ&#233;ens ont
subi une perte de substance historique irr&#233;m&#233;diable entre 1914
et 1945.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cinqui&#232;me p&#233;riode, qui s'&#233;tend de 1957 jusqu'au milieu des
ann&#233;es 1990 (elle s'est achev&#233;e peu apr&#232;s la dissolution de
l'Union sovi&#233;tique, reliquat fossilis&#233; du bolch&#233;visme), pr&#233;sente
assur&#233;ment une unit&#233; d'atmosph&#232;re. On y parlait encore abondamment de &#8220;mouvement ouvrier&#8221; (surtout &#224; la fin des ann&#233;es
1960 et au d&#233;but des ann&#233;es 1970), mais celui-ci a cess&#233; de
r&#233;pondre. Tout en se montrant capable de revendications, il a soigneusement &#233;vit&#233; toute tentative de monter &#224; l'assaut du ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ses composantes, devenues massivement lucides sur ce
que les r&#233;gimes de &#8220;communisme r&#233;el&#8221; faisaient subir &#224; leurs
ouvriers et &#224; leurs paysans, ont finalement choisi de se tourner
vers des solutions strictement pragmatiques, solutions qui ont
trouv&#233; un d&#233;bouch&#233; dans l'immense d&#233;ploiement de la soci&#233;t&#233;
de consommation, esquiss&#233;e d&#232;s les ann&#233;es 1920 aux &#201;tats-Unis.
De fait, l'ensemble des critiques adress&#233;es aux soci&#233;t&#233;s industrielles paraissent d&#233;sormais d&#233;connect&#233;es de toute crise interne des
&#233;chelles de souverainet&#233;. L&#224; o&#249; celles-ci se d&#233;r&#232;glent, ce sont
d'autres forces collectives qui entrent en jeu, dans l'aveuglement
le plus complet : l'absence de toute tentative d'auto-institution
explicite de la soci&#233;t&#233; est particuli&#232;rement frappante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les th&#233;ories &#8220;critiques&#8221; peuvent parfois tenter d'approfondir
leurs r&#233;f&#233;rences (de plus en plus r&#233;p&#233;titives), elles n'obtiennent
plus de r&#233;sultats &#224; la hauteur de leurs ambitions. L'ombre d'&#233;lan
qui s'y manifeste modifie certains &#233;l&#233;ments de l'institution imaginaire collective (on sait &#224; quel point apr&#232;s 1965, les comportements, les m&#339;urs, etc., ont &#233;volu&#233;, en Occident uniquement). Il
reste que cela s'est produit sans renversement des hi&#233;rarchies
&#233;tablies qui ont mut&#233; selon des logiques leur permettant de ressaisir l'initiative de leur transformation, ou sous l'effet de changements mat&#233;riels qui exc&#232;dent les actions conscientes de
quelque milieu social que ce soit .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relative r&#233;gularit&#233; des &#8220;vagues&#8221; identifi&#233;es ci-dessus est
assez remarquable. Leur temps de d&#233;ploiement tourne toujours
autour de 40-45 ans, avec un flou in&#233;vitable limit&#233; &#224; quelques
ann&#233;es aussi bien &#224; leur d&#233;but qu'&#224; leur fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; une trace ind&#233;niable d'un invariant humain, li&#233; la dur&#233;e
de la vie des individus. Aucune g&#233;n&#233;ration ne peut avoir d'influence au-del&#224; d'une telle p&#233;riode. Il faut d&#233;j&#224; devenir adulte,
et le prolongement de la vie humaine, en Occident surtout,
depuis une cinquantaine d'ann&#233;es ne change rien &#224; ce m&#233;canisme : pass&#233; la soixantaine, l'influence des uns et des autres s'effondre tr&#232;s vite. Mais il est remarquable et v&#233;rifi&#233; dans divers
domaines que le renouvellement des g&#233;n&#233;rations ne conduit pas
&#224; une &#233;volution uniforme et continue des soci&#233;t&#233;s. Il existe de
courts moments plus ou moins fondateurs, qui cristallisent ou
expriment les caract&#233;ristiques de la p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;- L'amorce d'une sixi&#232;me vague (la deuxi&#232;me de l'interr&#232;gne)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tel cadre d'analyse fournit un &#233;clairage pr&#233;cieux pour le
d&#233;cryptage des dix ou quinze derni&#232;res ann&#233;es. Il est clair que
l'atmosph&#232;re dans lequel se meut l'altermondialisme, qui a pr&#233;cipit&#233; en une forme collective en 1999 &#224; Seattle (m&#234;me si la gr&#232;ve
de d&#233;cembre 1995 en France pouvait quelque peu l'annoncer , en
tant que mouvement strictement d&#233;fensif), pr&#233;sente le contenu
id&#233;ologique d'une vague nouvelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la diff&#233;rence de la cinqui&#232;me vague, o&#249; les &#233;v&#233;nements parurent h&#233;siter pendant une quinzaine d'ann&#233;es, celle-ci se trouve
d'embl&#233;e totalement d&#233;connect&#233;e d'une crise des &#233;chelles de souverainet&#233;. L'absence de base sociale des altermondialistes est
patente. Handicap&#233;s par l'indigence de leurs th&#233;ories, parce
qu'ils se montrent incapables de faire un bilan du naufrage de
l'ancien mouvement ouvrier et d'agir &#224; partir d'un tel bilan, ils
reproduisent les m&#234;mes erreurs de jugement tout en &#233;vitant de
les traduire dans une organisation trop caricaturale. Ils se cantonnent aux marronniers de la d&#233;nonciation de l'injustice sociale, que plus personne ne d&#233;fend vraiment, mais que les oligarchies modernes pratiquent avec m&#233;thode et succ&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A consid&#233;rer le pass&#233; lointain, il n'est pas impossible que de
telles vagues cantonn&#233;es au terrain fonci&#232;rement sp&#233;culatif se
soient d&#233;j&#224; d&#233;ploy&#233;es en d&#233;connexion profonde de toute intervention social-historique imm&#233;diate. Si la p&#233;riode de crises
locales et internationales connue sous le nom de &#8221;guerre de religions&#8221; permet d'y distinguer trois vagues successives et nettement marqu&#233;es de d&#233;stabilisation profonde adoss&#233;e &#224; des th&#233;ories remettant en cause, &#224; leur fa&#231;on, l'institution de la soci&#233;t&#233;
(en gros, de 1520, avec la proclamation de Luther, jusqu'en 1660,
lorsque s'&#233;teignent les crises social-historiques fran&#231;aise et
anglaise), il semble bien que l'interr&#232;gne qui s'&#233;tend de 1660 &#224;
1789 ait connu trois vagues purement &#8220;sp&#233;culatives&#8221; o&#249; les
id&#233;es n'avaient pas d'enjeu pratique imm&#233;diat (m&#234;me si elles en
ont eu beaucoup plus tard, &#224; partir des ann&#233;es 1780), parce
qu'elles &#233;taient d&#233;connect&#233;es des r&#233;voltes effectives (Camisards,
&#8220;Bonnets rouges&#8221;, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parall&#232;le est tentant pour la &#8220;sixi&#232;me&#8221; vague. Les &#233;tranget&#233;s
des &#233;v&#233;nements courants poussent &#224; conclure que les &#233;chelles de
souverainet&#233; sont aujourd'hui hors de port&#233;e d'action pratique
consciente et concert&#233;e, m&#234;me l&#224; o&#249; des contradictions insolubles de
l'histoire contemporaine les d&#233;sagr&#232;gent. Un interr&#232;gne dont la
dur&#233;e ne se laisse &#233;videmment pas deviner depuis notre point
d'observation a commenc&#233; d&#232;s la cinqui&#232;me vague. Tout au plus
peut-on inf&#233;rer qu'il pourrait durer un multiple de p&#233;riodes de
40-45 ans. Quand on voit le poids que p&#232;sent encore les id&#233;ologies h&#233;rit&#233;es, leur reproduction, certes r&#233;tr&#233;cie mais toujours
actuelle (l'effondrement de l'Union sovi&#233;tique n'a nullement
entra&#238;n&#233; la disparition de ce qu'il faut consid&#233;rer comme une
matrice de plus en plus unitaire, le stalino-gauchisme), il est
clair qu'il en va de l'analyse politique comme de la physique :
les id&#233;es erron&#233;es ne disparaissent qu'avec leurs porteurs. Pire,
en politique, il faut m&#234;me attendre que s'&#233;teignent ceux que les
id&#233;ologues ant&#233;rieurs auront m&#233;thodiquement d&#233;form&#233;s. Il est
donc douteux que la &#8220;sixi&#232;me&#8221; vague soit la derni&#232;re vague platonique de cet interr&#232;gne. C'en est seulement la seconde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#201;CONNEXION
ENTRE TH&#201;ORIES CRITIQUES
ET CRISE DES &#201;CHELLES DE SOUVERAINET&#201; :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette d&#233;connexion se produit-elle assez rapidement
apr&#232;s 1956, conform&#233;ment &#224; une consid&#233;ration remarquable de
Lewis Mumford (l'apog&#233;e d'une civilisation pr&#233;c&#232;de de peu un
d&#233;clin brutal) ? Il n'est pas douteux que le mouvement ouvrier ,
c'est-&#224;-dire non seulement le mouvement des ouvriers mais tout
ce que son interaction avec le reste de la soci&#233;t&#233; repr&#233;sentait, a
&#233;t&#233; terriblement maltrait&#233; lors de la quatri&#232;me vague qui s'est
&#233;tendue de 1917 &#224; 1956. Pourquoi cependant n'a-t-il pas d&#233;velopp&#233; plus profond&#233;ment les germes de contestation de la
bureaucratie qui inspiraient les luttes les plus int&#233;ressantes des
ann&#233;es 1950, et qu'un groupe comme &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; avait
minutieusement d&#233;crites ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres facteurs sont venus renforcer l'&#233;puisement historique
que le totalitarisme, ce st&#233;rilisateur exceptionnel de la cr&#233;ativit&#233;
historique, lui avait fait subir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi les effets du taylorisme commencent &#224; se faire sentir d&#232;s
avant 1914 et participent d'une tendance, croissante jusqu'&#224;
aujourd'hui, &#224; d&#233;poss&#233;der les ex&#233;cutants de toute emprise sur le
moment unificateur de leur activit&#233;, aussi bien dans la sph&#232;re de
la production que dans celle de la circulation. La source pr&#233;-politique, mol&#233;culaire, de tout pouvoir ouvrier en a &#233;t&#233; &#224; la
longue extr&#234;mement affaiblie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a sans doute plus grave encore. La r&#233;ponse est &#224; rechercher du c&#244;t&#233; du renversement de paradigme qui semble s'imposer &#224; l'histoire contemporaine et qui commence &#224; appara&#238;tre &#224;
grande &#233;chelle dans les ann&#233;es 1970 : le prodigieux d&#233;veloppement mat&#233;riel et productif, qui s'est d&#233;ploy&#233; d&#232;s la seconde partie du XIX&#232;me si&#232;cle, a commenc&#233; &#224; atteindre les limites objectives de la biosph&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me majeur ne vient plus tant des contradictions
propres au moteur in&#233;galitaire des soci&#233;t&#233;s industrielles, que
d'un heurt frontal avec les limites externes, physiques, aux
soci&#233;t&#233;s humaines. Celles-ci se sont d&#233;velopp&#233;es les unes apr&#232;s
les autres depuis le dix-neuvi&#232;me si&#232;cle comme si l'accumulation industrielle devait se poursuivre dans un monde aux ressources illimit&#233;es. Les effets en retour des &#8220;externalit&#233;s&#8221; (les
co&#251;ts cach&#233;s, rejet&#233;s &#224; l'ext&#233;rieur de la perception collective, que
ce soit dans la myopie marchande ou le vertige bureaucratique
des projets techniciens, etc.) se sont fait sentir avec une brutalit&#233;
croissante. L'&#233;poque de &#8220;transitoire&#8221; s'ach&#232;ve pour le monde
industriel, qui se heurte &#224; la question de sa reproduction
durable, &#224; la mani&#232;re de ce que le monde agricole a &#233;prouv&#233;
apr&#232;s ses grandes p&#233;riodes d'expansion g&#233;ographique et de
d&#233;frichage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que ces facteurs, &#233;puisement politique endog&#232;ne du
mouvement ouvrier, liquidation de sa puissance mol&#233;culaire
dans la sph&#232;re de la production et de la circulation, et atteinte
des limites physiques de la biosph&#232;re, sont irr&#233;ductibles les uns
aux autres. A moins d'inventer une nouvelle m&#233;taphysique (&#224;
coloration hegelienne par exemple), aucune th&#233;orie unitaire rendant compte de ces immenses d&#233;convenues n'est envisageable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une m&#233;thode d'analyse &#233;clectique est indispensable pour
conserver une attention suffisante envers les diverses dimensions des &#233;volutions en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CONS&#201;QUENCES FERTILES DE L'HYPOTH&#200;SE DES VAGUES&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette perception du rythme des vagues historico-id&#233;ologiques
permet d'&#233;lucider certaines particularit&#233;s nouvelles de l'histoire
r&#233;cente. Il est par exemple &#8220;logique&#8221; que le trenti&#232;me anniversaire de 1968 ait d&#233;j&#224; pu avoir lieu de fa&#231;on &#224; peu pr&#232;s &#8220;objective&#8221; et sans cons&#233;quences : malgr&#233; les apparences, l'&#233;v&#233;nement
avait cess&#233; d'avoir toute port&#233;e pratique sur les &#233;chelles de souverainet&#233; (d'autant qu'il &#233;tait clair, apr&#232;s coup, qu'il n'en avait
eu que de fa&#231;on tr&#232;s limit&#233;e en son temps). Le lien avec les principes actifs de ce moment du pass&#233; &#233;tait d&#233;j&#224; distendu.
D&#233;sormais, on ne peut parler de 1968 que comme d'un &#233;v&#233;nement appartenant &#224; une histoire enfuie. L'enjeu du quaranti&#232;me
anniversaire se r&#233;duit au type de sc&#233;narisation qui pr&#233;vaudra
dans l'industrie divertissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, s'explique le cours sinueux et flou des ann&#233;es 1980,
avec leur r&#233;traction des r&#233;actions collectives, et l'attrition des
soci&#233;t&#233;s occidentales, qui ne sont plus conqu&#233;rantes alors que
leur grand adversaire g&#233;opolitique, l'URSS, s'est pourtant effac&#233;
d'un coup. Ce repli des soci&#233;t&#233;s occidentales &#224; partir des ann&#233;es
1970, les plus cr&#233;atrices de la plan&#232;te au cours des 4 ou 5 derniers si&#232;cles, s'est produit dans un ordre relatif durant une trentaine
d'ann&#233;es, parce que les inconv&#233;nients du blocage historique,
s'ils &#233;taient perceptibles, se sont concentr&#233;s sur 10 &#224; 20 % de la
population locale. La crise du p&#233;trole de 1973-1980 est la r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale de la difficult&#233; insurmontable qui commence &#224;
d&#233;truire centralement le projet r&#233;siduel de l'Occident, une
&#8220;soci&#233;t&#233; de consommation pour tous&#8221;. La d&#233;b&#226;cle pourrait
s'av&#233;rer foudroyante au cours des dix ou vingt prochaines
ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s 1995 (gr&#232;ve de d&#233;cembre en France), ou 1999 (rassemblement de Seattle), la sixi&#232;me vague qui s'est mise en place n'innove en rien. Elle ressasse les lieux communs de la critique
sociale &#224; l'ancienne, en s'effor&#231;ant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment d'identifier un
sujet social sur le mode chr&#233;tien (les vrais &#8220;damn&#233;s de la terre&#8221;
viendraient apporter la r&#233;demption &#224; une soci&#233;t&#233; contamin&#233;e
par le mal absolu des principes marchands).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les discours qui dominent la sixi&#232;me vague tournent &#224; vide,
fig&#233;s dans les a priori ant&#233;rieurs parce que, s'ils savent r&#233;p&#233;ter
une critique de l'in&#233;galit&#233; sociale, et encore (les tirades sur le
m&#233;rite sont d'une ambigu&#239;t&#233; redoutable), leurs &#8220;th&#233;oriciens&#8221;
n'ont aucune id&#233;e pratique sur la mani&#232;re de faire fonctionner
autrement la soci&#233;t&#233; existante... Les altermondialistes restent
fig&#233;s dans vision internaliste des soci&#233;t&#233;s industrielles, tandis
que les minces courants qui prennent l'initiative de parler de
&#8220;d&#233;croissance&#8221; n'ont pas d'influence majeure parce qu'ils
oublient la question anthropologique cruciale pour toute soci&#233;t&#233;
humaine, celle de la puissance, dont l'&#233;conomie n'est que le
levier (ils ignorent la le&#231;on rappel&#233;e par Karl Polanyi, dans son
introduction &#224;&lt;i&gt; La grande Transformation&lt;/i&gt;). Tout programme massif de d&#233;croissance conduirait &#224; un d&#233;ficit imm&#233;diat et gigantesque de puissance, qui livrerait sans d&#233;fense les soci&#233;t&#233;s
s'adonnant &#224; cette exp&#233;rience aux entreprises pr&#233;datrices de
leurs concurrentes moins scrupuleuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les discours critiques sur lesquels s'appuie cette sixi&#232;me vague
de contestation id&#233;ologique recyclent les lieux communs des
vagues ant&#233;rieures avec d'autant plus de dilettantisme qu'ils ne
sont pas imbriqu&#233;s dans une crise des &#233;chelles de souverainet&#233; :
les altermondialistes peuvent bien temp&#234;ter, on leur reconna&#238;t
tout au plus de bonnes et na&#239;ves intentions, quand ils ne se
fourvoient pas dans d'&#233;tranges compromissions avec les courants islamistes ou d'absurdes alliances avec les r&#233;sidus stalino-
gauchistes, qui visent comme toujours &#224; les phagocyter et &#224; en
recruter les &#233;l&#233;ments une fois qu'ils seront &#233;parpill&#233;s et d&#233;moralis&#233;s...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La compr&#233;hension des rythmes et des particularit&#233;s de ces
vagues historico-id&#233;ologiques, ainsi que du contexte g&#233;n&#233;ral (la
pr&#233;dominance croissante des limites externes), permet &#233;galement de saisir ce qui meut les conflits sociaux contemporains.
Leur point d'action porte sur la question de la ligne de flottaison
au-dessus de laquelle on fait encore partie de la soci&#233;t&#233; de
consommation. L'insertion dans celle-ci n'est remise en question par aucun mouvement social (et surtout pas l&#224; o&#249; se produisent les &#233;meutes du types des ann&#233;es 1970, comme en 1992 &#224;
Los Angeles, avec pillage et acc&#232;s &#8220;imm&#233;diat&#8221; &#224; la marchandise).
La peur de passer en dessous de cette limite est cr&#233;atrice de
panique anthropologique et donc d'anomie. L'importance de la
perception est m&#234;me parfois plus fondamentale que la r&#233;alit&#233;
imm&#233;diate du danger. D&#232;s que se profile la possibilit&#233; pratique
d'une sortie de la soci&#233;t&#233; de consommation, des m&#233;canismes
sp&#233;cifiques de r&#233;action collective se mettent en place, dont les
formes ne sont que superficiellement analogues aux anciens
mouvements sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, la d&#233;nonciation du CPE en 2005 s'analyse tr&#232;s clairement dans ces termes, de m&#234;me que les protestations devant les
atteintes aux niveaux de retraite. Il ne s'agit nullement de sortir
des logiques dominantes, mais de continuer &#224; s'y faire admettre. La
demande de protection vis-&#224;-vis de ce qui est per&#231;u comme
l'institution l&#233;gitime majeure de la soci&#233;t&#233;, l'&#201;tat, ne devrait pas
diminuer au cours des ann&#233;es &#224; venir, mais s'exasp&#233;rer dans des
luttes de plus en plus d&#233;fensives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me les violences de banlieue en octobre et novembre 2005
entretiennent un rapport &#233;troit avec ce nouveau type de fonctionnement des conflits sociaux, ainsi que l'horreur diffuse
devant ces violences : la soci&#233;t&#233; de consommation se per&#231;oit
comme une perfection fragile ; ses partisans savent qu'elle ne
saurait se maintenir longtemps dans une situation de guerre
civile larv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il importe de comprendre que ces r&#233;actions de panique devant
un risque de rupture anthropologique ne peuvent appara&#238;tre
que comme des folies inaccessibles &#224; la raison. Ceux qui y seront
ext&#233;rieurs demeureront incr&#233;dules et scandalis&#233;s tandis que
ceux qui se sentent happ&#233;s par le maelstr&#246;m de la d&#233;ch&#233;ance
sociale et ontologique se raccrocheront &#224; tout ce qu'ils pourront.
Il y a l&#224; un facteur de division consid&#233;rable et mouvant. D'une
certaine fa&#231;on, la fragmentation des &#8220;&#233;lites&#8221; sociales en oligarchies refl&#232;te, accompagne, et aggrave cette &#233;volution d&#233;concertante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Paris, le 10 mars 2008&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>A propos des conseils ouvriers en Hongrie</title>
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		<dc:date>2009-06-27T14:53:58Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Arendt H.</dc:subject>
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		<dc:subject>Livre</dc:subject>
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		<dc:subject>R&#233;volution hongroise (1956)</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;14 &#171; La source hongroise &#187;. Il est possible de la t&#233;l&#233;charger dans la rubrique brochures. Cette brochure est constitu&#233;e des documents suivants : &#171; La source hongroise &#187; de Cornelius Castoriadis &#171; A propos des conseils ouvriers en Hongrie &#187;, Hannah Arendt, 1958, ci-dessous Note bibliographique Texte tir&#233; du site &#171; Les amis de N&#233;m&#233;sis &#187; A propos des conseils ouvriers en Hongrie Note du traducteur (Les amis de N&#233;m&#233;sis) Hannah Arendt s'&#233;tait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-86-arendt-h-+" rel="tag"&gt;Arendt H.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-120-assemblee-+" rel="tag"&gt;Assembl&#233;e&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-127-livre-+" rel="tag"&gt;Livre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-162-extremes-droites-+" rel="tag"&gt;Extr&#234;mes-droites&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-202-revolution-hongroise-1956-+" rel="tag"&gt;R&#233;volution hongroise (1956)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;14 &#171; La source hongroise &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est possible de la t&#233;l&#233;charger &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?-100-Brochures-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;dans la rubrique brochures&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette brochure est constitu&#233;e des documents suivants :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?119-la-source-hongroise' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; La source hongroise &#187; de Cornelius Castoriadis&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; A propos des conseils ouvriers en Hongrie &#187;, Hannah Arendt, 1958, ci-dessous&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Note bibliographique&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Texte tir&#233; du site &lt;a href=&#034;http://www.lesamisdenemesis.com/?p=88&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Les amis de N&#233;m&#233;sis &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;A propos des conseils ouvriers en Hongrie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note du traducteur (Les amis de N&#233;m&#233;sis)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hannah Arendt s'&#233;tait int&#233;ress&#233;e de pr&#232;s &#224; la r&#233;volution hongroise de 1956 et aux conseils ouvriers qui y avaient resurgi. Elle avait publi&#233; un essai dans le &lt;/i&gt;Journal of Politics&lt;i&gt;, aux Etats-Unis, qui fut ensuite traduit en allemand pour &#234;tre radiodiffus&#233; par la Radio Bavaroise, puis corrig&#233; et &#233;toff&#233; pour &#234;tre &#233;dit&#233; en allemand, en 1958, sous la forme d'un petit livre, intitul&#233; &lt;/i&gt;Die ungarische Revolution und der totalit&#228;re Imperialismus&lt;i&gt;, R. Piper &amp; Co Verlag, M&#252;nchen (La r&#233;volution hongroise et l'imp&#233;rialisme totalitaire). Nous publions ici m&#234;me quelques passages de ce livre (p. 35 &#224; 49), consacr&#233;s plus sp&#233;cifiquement aux conseils ouvriers. M&#234;me si nous sommes loin d'adh&#233;rer &#224; l'analyse des conseils que fait Hannah Arendt, il paraissait utile d'en donner connaissance &#224; nos lecteurs. Ceux-ci pourront d'ailleurs, comme nous l'ont fait remarquer les Editions Gallimard (Jean-Louis Pann&#233;), comparer cette version du texte avec celle publi&#233;e comme quatorzi&#232;me chapitre de l'&#233;dition am&#233;ricaine de 1958 des &lt;/i&gt;Origines du totalitarisme&lt;i&gt;, et traduite en fran&#231;ais aux pages 896-938 du volume &lt;/i&gt;Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann &#224; J&#233;rusalem&lt;i&gt; (Gallimard Quarto, 2002). Le titre que nous avons retenu pour ces extraits est de nous. Dans les pages pr&#233;c&#233;dentes, Hannah Arendt avait analys&#233; la situation sp&#233;cifique des &#171; Etats satellites &#187; comme la Hongrie, par opposition au degr&#233; d'an&#233;antissement plus achev&#233; d&#233;j&#224; atteint en URSS.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour que son influence sur nous puisse aller au-del&#224; de l'exp&#233;rience vivante instantan&#233;e, la r&#233;alit&#233; dans laquelle nous vivons a besoin du langage, elle a besoin du discours et du dialogue, de la communication avec autrui : ce n'est qu'ainsi qu'elle pourra perdurer comme r&#233;alit&#233;. Le succ&#232;s que vise la domination totale d&#233;pend de sa capacit&#233; &#224; interrompre et &#224; d&#233;truire toutes les voies de communication, tant priv&#233;es (entre individus) que publiques (celles que les gouvernements constitutionnels garantissent comme libert&#233; de parole et de pens&#233;e). Il est difficile de d&#233;terminer en quoi une telle tentative, revenant &#224; condamner &lt;i&gt;stricto sensu&lt;/i&gt; chaque individu &#224; l'incommunicable, peut r&#233;ussir en dehors des situations limites que sont l'incarc&#233;ration solitaire et la torture. Quoi qu'il en soit, cette tentative prend du temps, et il est clair que la pr&#233;paration des individus &#224; cette domination totale demeure encore tr&#232;s incompl&#232;te dans les Etats satellites. Tant que la terreur ext&#233;rieure n'est pas compl&#233;t&#233;e et soutenue par une capacit&#233; id&#233;ologique de contrainte de soi-m&#234;me inh&#233;rente &#224; l'individu, la capacit&#233; du peuple &#224; distinguer de fa&#231;on &#233;l&#233;mentaire entre fait et mensonge demeure intacte &#8212; et c'est cette contrainte de soi-m&#234;me qui s'&#233;tale sous le regard d'une fa&#231;on si affreuse au cours des proc&#232;s truqu&#233;s. Tant qu'il en est ainsi, la soumission est v&#233;cue comme soumission, et le r&#233;sultat se profile sous la forme d'une r&#233;bellion au nom de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le peuple hongrois savait, du plus jeune au plus vieux, qu'il vivait &#171; sous le mensonge &#187;. Dans tous ses manifestes il r&#233;clamait &#224; l'unisson ce que l'intelligentsia russe (dans la mesure o&#249; l'on peut en juger d'apr&#232;s les propos qu'elle tint au cours de la crise qui s'ensuivit, et nous ne pouvons gu&#232;re tabler sur autre chose pour formuler un jugement aussi global) ne pouvait m&#234;me plus concevoir en r&#234;ve &#8212; la libert&#233; de pens&#233;e. On ne peut certainement pas en d&#233;duire que la m&#234;me tendance &#224; la libert&#233; de pens&#233;e qui sema la r&#233;bellion parmi l'intelligentsia la transforma aussi en feu de for&#234;t et en r&#233;volution consumant tout autour d'elle dans laquelle personne hormis les cadres de la police secr&#232;te n'&#233;tait plus dispos&#233; &#224; lever le petit doigt pour sauver le r&#233;gime. Ce serait commettre une erreur comparable que de r&#233;duire la r&#233;volution &#224; une affaire purement interne au Parti, &#224; une sorte de r&#233;volte des &#171; vrais &#187; communistes contre les &#171; faux &#187;, seulement parce qu'elle avait &#233;t&#233; lanc&#233;e &#224; l'origine par les membres du Parti Communiste. Les faits tiennent un tout autre langage. Quels faits ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Autour d'une manifestation de quelques milliers d'&#233;tudiants, d&#233;sarm&#233;s et anodins, on vit s'assembler soudainement et spontan&#233;ment une foule importante qui prit la d&#233;cision de passer sans tarder &#224; la r&#233;alisation d'une des revendications estudiantines, en l'occurrence de renverser et de faire dispara&#238;tre la statue de Staline qui se trouvait sur l'une des principales places de Budapest. Le lendemain, quelques &#233;tudiants se rendirent &#224; la Maison de la Radio pour obtenir la diffusion des seize points composant leur programme. A nouveau, une masse importante se rassembla autour d'eux dont personne ne savait d'o&#249; elle provenait, et, lorsque la AVH (police politique ayant en charge la surveillance du b&#226;timent de la Radio) tenta de disperser la foule en tirant quelques coups de feu, la r&#233;volution &#233;clata. La mar&#233;e humaine attaqua la police et se procura ainsi ses premi&#232;res armes. La nouvelle s'en r&#233;pandit aupr&#232;s des ouvriers, dans les usines, qui abandonn&#232;rent le travail et rejoignirent la foule. Les unit&#233;s de police envoy&#233;es soutenir les policiers arm&#233;s se ralli&#232;rent &#224; la foule et partag&#232;rent avec elle leurs propres armes. Ce qui avait commenc&#233; comme une manifestation d'&#233;tudiants s'&#233;tait transform&#233; en moins de 24 heures en insurrection arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s cet instant, les programmes et les manifestes ne jou&#232;rent plus aucun r&#244;le. Ce qui poussait la r&#233;volution en avant n'&#233;tait rien d'autre qu'une force &#233;l&#233;mentaire, n&#233;e dans l'action commune de tout un peuple qui connaissait si pr&#233;cis&#233;ment son objectif que toute formulation compliqu&#233;e devenait inutile : les troupes russes devaient imm&#233;diatement quitter le pays et c&#233;der la place &#224; des &#233;lections libres pour former le nouveau gouvernement. Il ne s'agissait plus de d&#233;battre des meilleures fa&#231;ons d'instaurer diverses libert&#233;s (libert&#233; d'opinion, libert&#233; de pens&#233;e, libert&#233; de s'assembler, libert&#233; d'action, libert&#233; &#233;lectorale), mais uniquement de stabiliser une libert&#233; qui &#233;tait d&#233;j&#224; devenue un fait accompli, et de lui trouver les institutions politiques appropri&#233;es. Si l'on oublie un instant l'intervention de l'Arm&#233;e rouge, qu'il s'agisse de ses unit&#233;s stationn&#233;es en Hongrie ou des divisions &#233;quip&#233;es pour une v&#233;ritable guerre qui attaqu&#232;rent finalement le pays par ses fronti&#232;res, on peut avancer que jamais une r&#233;volution n'avait atteint ses buts aussi rapidement, aussi radicalement et en versant si peu de sang. Car ce qui est stup&#233;fiant dans la r&#233;volution hongroise, c'est qu'elle n'entra&#238;nait pas de guerre civile. L'arm&#233;e hongroise se liqu&#233;fia en quelques heures, le gouvernement hongrois fit de m&#234;me en quelques jours ; et d&#232;s que le peuple fit entendre sa volont&#233; clairement et publiquement, il devint &#233;vident qu'il ne subsistait pas en Hongrie un seul groupe ou une seule classe qui aurait voulu s'opposer &#224; lui. Car les membres de la police secr&#232;te qui &#233;taient rest&#233;s fid&#232;les jusqu'au bout &#224; la dictature ne formaient pas un v&#233;ritable groupe, encore moins une classe ; ils avaient &#233;t&#233; recrut&#233;s dans la masse du peuple et &#233;taient compos&#233;s d'&#233;l&#233;ments criminels, en anciens agents des nazis ou en anciens participants, lourdement impliqu&#233;s, du parti fasciste hongrois, tandis que leur hi&#233;rarchie &#233;tait form&#233;e par des agents de Moscou, par des Hongrois dot&#233;s de passeports russes et, &#224; leur t&#234;te, par des officiers russes du NKVD.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rapidit&#233; avec laquelle les structures du pouvoir tomb&#232;rent en poussi&#232;re, avec laquelle le Parti, l'arm&#233;e et l'ensemble des fonctionnaires se d&#233;sagr&#233;g&#232;rent, de m&#234;me que l'absence totale de guerre civile sont d'autant plus remarquables que l'insurrection fut initialement men&#233;e par des communistes ; il est vrai que ceux-ci perdirent rapidement le monopole de l'initiative, mais ils ne furent &#224; aucun moment expos&#233;s &#224; la col&#232;re populaire ou &#224; la vengeance collective, de m&#234;me que sentant qu'ils perdaient tout pouvoir sur le mouvement, ils ne s'oppos&#232;rent jamais au peuple. L'absence frappante de toute dispute doctrinaire propre au Parti, de toute amertume id&#233;ologique et de tout le fanatisme qui s'attache g&#233;n&#233;ralement &#224; ces querelles, ne peut s'expliquer que par le fait que la superstructure id&#233;ologique s'&#233;tait d&#233;compos&#233;e encore plus rapidement que les organes mat&#233;riels de la dictature. Dans l'atmosph&#232;re g&#233;n&#233;rale d'une fraternit&#233; triomphante &#8212; en prenant cette expression au sens pr&#233;cis de la fraternit&#233; de la R&#233;volution fran&#231;aise &#8212; qui s'&#233;tait form&#233;e d&#232;s les premi&#232;res manifestations de rue et qui se maintint jusqu'&#224; la fin am&#232;re, ou m&#234;me plut&#244;t au-del&#224; de cette fin, les id&#233;ologies de parti et les slogans (et pas seulement ceux des communistes) semblaient s'&#234;tre &#233;vanouis en fum&#233;e, de sorte que les intellectuels et les ouvriers, les communistes et les non-communistes en tous genres purent se battre dans une v&#233;ritable unit&#233; pour la cause commune de la libert&#233;. Ce qui provoqua cet effondrement de l'id&#233;ologie &#233;tait seulement et exclusivement la r&#233;alit&#233; de la r&#233;volution elle-m&#234;me, et dans cette perspective n&#233;gative le changement soudain de r&#233;alit&#233; eut sur la mentalit&#233; du peuple hongrois, approximativement, le m&#234;me effet dramatique que l'eut sur la fa&#231;on de penser du peuple allemand l'effondrement soudain du r&#233;gime hitl&#233;rien (il serait bon de se rappeler ces liqu&#233;factions soudaines des id&#233;ologies caus&#233;es par la r&#233;alit&#233; elle-m&#234;me lorsqu'on entend parler du sot projet de &#171; r&#233;&#233;duquer &#187; le peuple, comme si rien ne s'&#233;tait pass&#233;. Ces le&#231;ons administr&#233;es de l'ext&#233;rieur ne peuvent jamais atteindre le niveau de choc qui caract&#233;rise l'&#233;v&#233;nement et lui seul ; elles restent d&#233;pourvues d'effet, ou se contentent de paralyser la force de la le&#231;on que la r&#233;alit&#233; vient pourtant d'administrer).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle que soit l'importance de ces aspects, ils en disent plus sur l'essence du r&#233;gime contre lequel la r&#233;volution hongroise se dressa que sur cette insurrection elle-m&#234;me. Le plus surprenant, vu sous l'angle positif, fut que l'action populaire d&#233;pourvue de chefs et de programme ne mena nullement au chaos ou &#224; l'anarchie. Les magasins ne furent pas pill&#233;s, la propri&#233;t&#233; priv&#233;e ne fut pas perturb&#233;e, et tout cela dans un pays que caract&#233;risent un niveau de vie tr&#232;s bas et un important besoin de marchandises. Il n'y eut pas davantage de meurtres, car dans les rares cas o&#249; la foule passa &#224; l'action directe et en arriva &#224; pendre en public des officiers sup&#233;rieurs de la police secr&#232;te, elle s'effor&#231;a de rester &#233;quitable et de faire des choix r&#233;fl&#233;chis, &#233;vitant de pendre &#224; la l&#233;g&#232;re les opposants qui tombaient entre ses mains. Au lieu de la justice par le lynchage et de la domination de la populace auxquelles on aurait pu s'attendre, on vit prendre forme imm&#233;diatement, dans le m&#234;me temps que les premi&#232;res manifestations arm&#233;es, ces conseils r&#233;volutionnaires &#8212; conseils d'ouvriers et de soldats &#8212; qui depuis plus d'un si&#232;cle apparaissent avec une parfaite r&#233;gularit&#233; dans le champ d'action de l'histoire, d&#232;s que le peuple dispose pour quelques jours, pour quelques semaines ou quelques mois, de la chance de suivre son propre entendement politique sans &#234;tre mis en laisse par un parti ou sans &#234;tre men&#233; par un gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On rencontre la premi&#232;re apparition historique de ces conseils au cours des r&#233;volutions qui balay&#232;rent l'Europe en 1848. On les retrouve lors de la Commune de Paris en 1871 et dans la premi&#232;re r&#233;volution russe en 1905 ; mais ils se sont d&#233;ploy&#233;s dans toute leur force et dans toute leur clart&#233; pendant la r&#233;volution d'octobre 1917 en Russie, ainsi que dans les r&#233;volutions d'apr&#232;s-guerre de 1918 et 1919 en Allemagne et en Autriche. Pour ceux qui pensent que l'histoire universelle est aussi le tribunal universel, le syst&#232;me des conseils est d&#233;j&#224; &#233;limin&#233; puisqu'il a toujours &#233;t&#233; vaincu, et pas toujours par ce qu'on appelle la contre-r&#233;volution. Le r&#233;gime bolchevique a d&#233;pouill&#233; les conseils (les soviets, selon leur appellation russe) de leur pouvoir alors qu'il &#233;tait encore dirig&#233; par L&#233;nine, et a vol&#233; leur nom pour s'en affubler alors qu'il &#233;tait un r&#233;gime anti-sovi&#233;tique, ce qui au moins t&#233;moignait de leur popularit&#233;. Pour comprendre les &#233;v&#233;nements de la r&#233;volution hongroise, nous devons faire comme Silone dans son magnifique article sur ce qui s'est pass&#233; pendant l'hiver 1956, et &#171; commencer par nettoyer le langage &#187;, ce qui permet d'&#233;tablir que &#171; les soviets avaient d&#233;j&#224; disparu de Russie en 1920 &#187;, que l'arm&#233;e russe n'&#233;tait pas du tout une &#171; arm&#233;e des soviets &#187;, et que &#171; les seuls soviets qui existaient actuellement (c.a.d. il y a deux ans) dans le monde &#233;taient les conseils r&#233;volutionnaires en Hongrie &#187;. Peut-&#234;tre est-ce pour cette raison que l'arm&#233;e russe a frapp&#233; si violemment et si rapidement &#8212; parce que la r&#233;volution hongroise ne voulait rien restaurer et n'&#233;tait nullement &#171; r&#233;actionnaire &#187;, mais qu'au contraire en elle, le syst&#232;me originaire des soviets, celui des conseils, qui &#233;tait n&#233; de la r&#233;volution d'Octobre et qui fut an&#233;anti par la r&#233;pression bolchevique des insurg&#233;s de Cronstadt, revenait sur la sc&#232;ne de l'histoire. On peut penser qu'aujourd'hui, les ma&#238;tres totalitaires de la Russie ne craignent rien aussi fortement que cette &#171; forme &#233;l&#233;mentaire du pouvoir populaire &#187; (Silone), peu importe dans quel pays elle fait son apparition. Il n'existe pas de nos jours de syst&#232;me des conseils en Yougoslavie et pas de conseils libres de travailleurs ; mais le simple fait que Tito utilise parfois l'ancien vocabulaire r&#233;volutionnaire et que le Parti puisse &#224; l'occasion flirter avec l'id&#233;e des conseils suffit &#224; plonger les ma&#238;tres de la Russie dans une sorte de panique. Il faut pourtant ajouter qu'ils ne sont pas les seuls &#224; conna&#238;tre cette inqui&#233;tude violente : car tous les partis politiques sans exception, de la gauche &#224; la droite, la partagent, d&#232;s que le mot de conseil veut dire quelque chose. De la m&#234;me fa&#231;on, ce n'est pas la r&#233;action qui a liquid&#233; le syst&#232;me des conseils en Allemagne, mais la social-d&#233;mocratie. Et si celle-l&#224; ne l'avait pas fait, les communistes s'en seraient assur&#233;ment charg&#233;s, une fois parvenus au pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus clairement encore que dans les r&#233;volutions pr&#233;c&#233;dentes, le syst&#232;me des conseils repr&#233;sente en Hongrie &#171; le premier pas pratique pour r&#233;tablir l'ordre et pour r&#233;organiser l'&#233;conomie hongroise sur des bases socialistes, sans la soumettre &#224; la rigidit&#233; d'un contr&#244;le par le Parti ou un appareil de terreur &#187;. Les conseils avaient ainsi deux fonctions, une politique et une &#233;conomique. Mais on ferait fausse route en pensant que ces deux fonctions peuvent &#234;tre s&#233;par&#233;es proprement et diff&#233;renci&#233;es sur un plan institutionnel ; il suffit de retenir que les conseils &#171; r&#233;volutionnaires &#187; poursuivaient des objectifs principalement politiques, tandis que les conseils &#171; d'ouvriers &#187; &#233;taient plut&#244;t consacr&#233;s &#224; r&#233;gler la vie &#233;conomique. Dans ce qui suit, ce sont les conseils r&#233;volutionnaires et leurs fonctions politiques qui nous int&#233;resseront avant tout, fonctions qui r&#233;sid&#232;rent d'abord dans le souci de ne pas laisser s'instaurer un chaos et d'&#233;viter que des &#233;l&#233;ments criminels prennent le dessus : les conseils furent tr&#232;s efficaces pour l'un comme pour l'autre. Nous laisserons ici ouverte la question de savoir si les questions &#233;conomiques, qui ob&#233;issent &#224; des lois tout &#224; fait diff&#233;rentes de celles qui commandent &#224; la politique, peuvent &#233;galement &#234;tre trait&#233;es par les conseils, si en d'autres termes il est possible de laisser le personnel d'une usine la g&#233;rer et la poss&#233;der. Car il est en effet tr&#232;s douteux que les principes politiques d'&#233;galit&#233; et de libert&#233; puissent &#234;tre tels quels appliqu&#233;s au domaine &#233;conomique. Il n'est pas impossible que la pens&#233;e politique de l'antiquit&#233; e&#251;t raison lorsqu'elle avan&#231;ait que tout ce qui est &#233;conomique est li&#233; aux besoins de la vie elle-m&#234;me et donc &#224; la n&#233;cessit&#233;, ou encore que l'&#233;conomique, qu'il s'agisse de la gestion d'une cellule familiale ou de celle d'un Etat, ne pouvait survivre et prosp&#233;rer que sous la f&#233;rule d'un ma&#238;tre, et que pour cette raison pr&#233;cise, l'&#233;conomique ne devait pas jouer de r&#244;le dans le domaine politique. Le principe de la domination r&#233;pond ici &#224; la n&#233;cessit&#233; dont la vie humaine ne peut s'affranchir dans la mesure o&#249; elle reste aussi vie biologique ; libre, l'homme ne l'est que parce que et dans la mesure o&#249; il n'est pas seulement un &#234;tre vivant, mais un &#234;tre politique. Libert&#233; et &#233;galit&#233; ne commencent que l&#224; o&#249; l'int&#233;r&#234;t vital trouve sa limite et rencontre sa satisfaction &#8212; &#224; l'&#233;poque antique : &#224; l'ext&#233;rieur de la vie domestique et de l'&#233;conomie esclavagiste, ou &#224; notre &#233;poque : au-del&#224; des m&#233;tiers et du souci d'assurer son lendemain. Il convient de comprendre avec la plus grande clart&#233; que ces principes politiques que sont la libert&#233; et l'&#233;galit&#233; ne sont d&#233;termin&#233;s ni par une instance transcendante, devant laquelle les hommes seraient tous &#233;gaux, ni par un destin universel tel que la mort, qui un jour retire chaque homme du monde. Il s'agit plut&#244;t de principes inh&#233;rents au monde, qui naissent directement de la communaut&#233; humaine, de la vie commune et de l'action commune des hommes. Cette conception antique selon laquelle l'&#233;conomique n'a rien &#224; voir ni avec la politique ni avec la libert&#233; et ne peut donc pas &#234;tre r&#233;gl&#233; sur le mode de l'&#233;galit&#233; trouve une confirmation dans le monde moderne, m&#234;me si elle est n&#233;gative : car il s'y est toujours r&#233;v&#233;l&#233; que ceux qui concevaient l'histoire d'abord comme produit de forces &#233;conomiques finissaient aussi par conclure que l'homme n'est pas libre et que son histoire n'est que le d&#233;veloppement temporel d'une n&#233;cessit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, on fait mieux de distinguer les conseils r&#233;volutionnaires des conseils ouvriers, m&#234;me s'ils faisaient leur apparition simultan&#233;ment, d&#233;j&#224; parce que, surtout dans le cas de la r&#233;volution hongroise, les premiers &#233;taient la r&#233;ponse &#224; la domination politique par la contrainte, tandis que les seconds s'&#233;taient form&#233;s en Hongrie en opposition &#224; un type de syndicats qui ne repr&#233;sentait pas les ouvriers et leurs int&#233;r&#234;ts, mais le Parti et son int&#233;r&#234;t &#224; maintenir la soumission des ouvriers. Ainsi, l'exigence d'&#233;lections nouvelles et libres dans tout le pays faisait partie du programme le plus invariable des conseils, partout o&#249; il en existait ; tandis que l'exigence hongroise de restaurer le multipartisme n'&#233;tait pas caract&#233;ristique des conseils, et exprimait au contraire une r&#233;action quasi automatique du peuple hongrois &#224; la suppression autoritaire de tous les partis qui avait eu lieu pour pr&#233;parer la dictature du Parti unique.&lt;br class='manualbr' /&gt;On ne peut comprendre le syst&#232;me des conseils qu'en s'imaginant qu'il est aussi ancien que le syst&#232;me des partis lui-m&#234;me, qu'il est n&#233; avec ce dernier et qu'il a toujours &#224; nouveau &#233;t&#233; an&#233;anti par ce dernier. Jusqu'&#224; nos jours, les conseils repr&#233;sentent la seule alternative au syst&#232;me des partis, c.a.d. la seule alternative d'un gouvernement d&#233;mocratique &#224; l'&#233;poque moderne. Ils ne surviennent pas forc&#233;ment comme &#233;tant anti-parlementaires puisqu'ils se contentent d'avancer un autre mode de repr&#233;sentation du peuple, mais leur essence est anti-parlementaire, ce qui signifie qu'ils s'opposent &#224; un mode de repr&#233;sentation d&#233;termin&#233;e d'une part par des int&#233;r&#234;ts de classe, d'autre part par des id&#233;ologies et des conceptions du monde. Alors que le lieu originaire historique du syst&#232;me des partis r&#233;side dans le parlement, les conseils naissent exclusivement de l'action en commun et des exigences populaires spontan&#233;ment issues de cette action. Aucune id&#233;ologie ne se cache derri&#232;re eux, et aucune th&#233;orie politique &#224; la recherche de la meilleure forme possible pour l'&#201;tat ne les a pr&#233;vus ou m&#234;me entrevus. Chaque fois que des conseils surgissent, c'est l'ensemble de la bureaucratie de tous les partis, de l'extr&#234;me droite &#224; l'extr&#234;me gauche qui s'oppose &#224; eux avec la plus hostile des r&#233;solutions, et de la part de la science politique et de la th&#233;orie politique, ils ne peuvent attendre qu'un silence aussi &#233;crasant qu'unanime, et une ignorance sans faille. Il n'est pourtant m&#234;me pas possible de se demander si l'esprit des conseils est authentiquement d&#233;mocratique, mais la d&#233;mocratie appara&#238;t ici sous une forme qu'on n'avait jamais vue, et jamais envisag&#233;e. D'autant plus caract&#233;ristique est l'insistance particuli&#232;re avec laquelle ils reviennent p&#233;riodiquement sur le devant de la sc&#232;ne, chaque fois que le peuple parvient &#224; faire entendre sa voix. Alors, nous avons vraiment affaire &#224; une spontan&#233;it&#233; qui r&#233;sulte directement de l'action elle-m&#234;me, sans &#234;tre d&#233;termin&#233;e par un int&#233;r&#234;t ext&#233;rieur &#224; l'action ou par une th&#233;orie apport&#233;e de l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les conditions de vie modernes, nous ne connaissons donc que deux possibilit&#233;s d'une d&#233;mocratie dominante : le syst&#232;me des partis, victorieux depuis un si&#232;cle, et le syst&#232;me des conseils, sans cesse vaincu depuis un si&#232;cle ; et les deux s'opposent de la mani&#232;re la plus cat&#233;gorique. Ainsi, les individus &#233;lus dans les conseils sont &#233;lus en vote direct par la base, tandis que les partis confrontent les &#233;lecteurs avec des candidats nomm&#233;s par en haut, qu'il s'agisse de voter pour diff&#233;rentes personnes au choix ou pour une liste collective. Ceci produit un choix des repr&#233;sentants fondamentalement diff&#233;rent, car tandis que la nomination d'un candidat par le parti d&#233;pend du programme du parti ou de l'id&#233;ologie du parti qui ont permis de d&#233;finir le caract&#232;re idoine du candidat, le choix du candidat par un conseil est fait exclusivement en raison du fait que sa personne, son int&#233;grit&#233;, son courage et sa force de jugement inspirent confiance pour faire face aux situations politiques &#224; venir. L'&#233;lu est donc li&#233; par l'obligation de justifier cette confiance dans sa personne, et c'est sa fiert&#233; d'avoir &#233;t&#233; &#233;lu &#171; par les ouvriers, et non par un gouvernement &#187; ou par un appareil de parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si un groupe d'hommes de confiance a ainsi &#233;t&#233; &#233;lu, il est bien &#233;vident qu'en son sein vont immanquablement se produire et se d&#233;velopper les divergences d'opinion qui peuvent habituellement mener &#224; la formation de partis. Mais ces regroupements entre individus ayant des affinit&#233;s dans les conceptions ne sont pas &#224; proprement parler des partis ; il est plus juste de les comparer avec les fractions parlementaires qui &#233;taient &#224; l'origine des partis. La transformation de telles fractions en partis n'a rien d'in&#233;luctable pour autant que l'&#233;lection des repr&#233;sentants ne d&#233;pend pas de leur appartenance aux fractions, mais de leur facult&#233; individuelle de convaincre en exposant et en d&#233;fendant leur opinion : c.a.d. tant que l'&#233;lection porte sur des qualit&#233;s personnelles. Ceci signifie en clair que les conseils contr&#244;lent les fractions &#171; partidaires &#187;, au lieu de les repr&#233;senter. Le pouvoir des fractions ne d&#233;pend pas de leur appareil bureaucratique ou de leur programme, ni m&#234;me de la capacit&#233; d'attraction d'une conception du monde, mais seulement de savoir combien de personnes s'y rattachent et disposent de qualit&#233;s qui les rendent dignes de confiance. Il d&#233;pendrait en d'autres termes du fait d'&#234;tre populaire &lt;i&gt;stricto sensu&lt;/i&gt;. On peut voir &#224; quel point ce principe purement personnel peut devenir dangereux pour la dictature d'un parti en regardant les premi&#232;res &#233;tapes de la r&#233;volution russe, alors que L&#233;nine pensa qu'il &#233;tait n&#233;cessaire de d&#233;poss&#233;der les conseils de tout pouvoir parce qu'il devenait manifeste que les sociaux-r&#233;volutionnaires comptaient bien plus d'individus qui inspiraient confiance au peuple que les bolcheviques. Le pouvoir du parti bolchevique, qui a quand m&#234;me accompli cette r&#233;volution, &#233;tait menac&#233; par le syst&#232;me des conseils qui &#233;tait n&#233; de la r&#233;volution.&lt;br class='manualbr' /&gt;La grande flexibilit&#233; inh&#233;rente au syst&#232;me des conseils est &#233;galement d&#233;cisive, un syst&#232;me qui ne repose sur rien d'autre que sur la r&#233;union en commun et l'action en commun d'une certaine quantit&#233; de gens pendant une unit&#233; de temps d&#233;termin&#233;e, pas trop br&#232;ve. En Hongrie il y eut toutes sortes de conseils &#8212; certains provenaient de la proximit&#233;, ces conseils de voisinage qui d&#233;bouch&#232;rent sur les conseils urbains, puis sur les conseils de district et sur les conseils de provinces, les conseils r&#233;volutionnaires qui &#233;taient n&#233;s des luttes men&#233;es en commun, les conseils d'&#233;crivains et d'artistes qui, peut-on penser, naissaient dans les caf&#233;s, les conseils d'&#233;tudiants et de jeunes issus de milieux de condisciples, les conseils de soldats, mais aussi des conseils de fonctionnaires minist&#233;riels, des conseils d'usine et ainsi de suite. Partout o&#249; des gens se r&#233;unissaient dans un lieu public quel qu'il soit, des conseils prenaient naissance, et transformaient dans ces groupes si disparates le fait d'&#234;tre accidentellement ensemble en une institution politique d&#233;lib&#233;r&#233;e. &#201;taient &#233;lus c&#244;te &#224; c&#244;te des communistes et des non-communistes, des membres de partis divers, dans le plus heureux d&#233;sordre, tout simplement parce que la ligne des partis ne jouait plus aucun r&#244;le. Le seul crit&#232;re, comme le relevait un quotidien, &#233;tait que &#171; personne ne pouvait faire mauvais usage de son pouvoir ou penser seulement &#224; son int&#233;r&#234;t personnel &#187;. Il s'agit moins d'une question de morale que d'une question de qualification personnelle &#8212; de talent. Car celui qui m&#233;suse de son pouvoir, par exemple pervertit son pouvoir en violence, ou qui se d&#233;sint&#233;resse du monde commun &#224; tous pour se replier sur sa vie priv&#233;e, celui-l&#224; ne se pr&#234;te pas &#224; la vie politique. Les m&#234;mes principes se r&#233;alis&#232;rent dans les &#233;lections quand les conseils de base avaient &#224; choisir leurs repr&#233;sentants pour les organes de gouvernement. Ce qui importait &#233;tait de nommer des repr&#233;sentants &#171; sans tenir compte de leur appartenance de parti et en privil&#233;giant la confiance qu'avait en eux le peuple &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Au cours des douze longues (ou courtes) journ&#233;es que dura la r&#233;volution hongroise, elle n'a pas seulement manifest&#233; le principe des conseils, elle a &#8212; et ceci est le plus remarquable &#8212; parcouru une grande &#233;tendue de ses possibilit&#233;s de d&#233;veloppement dans le d&#233;tail et dans le concret, et indiqu&#233; les directions qui peuvent &#234;tre les siennes. A peine les premiers conseils &#233;taient form&#233;s dans des &#233;lections directes qu'ils commen&#231;aient d&#233;j&#224; &#224; se rapprocher les uns des autres et &#224; nommer parmi eux les participants aux organes repr&#233;sentatifs plus &#233;lev&#233;s jusqu'au Conseil National Supr&#234;me, qui &#233;quivalait &#224; un v&#233;ritable gouvernement. Et de qui &#233;manait l'initiative de remplacer un gouvernement normal par un organe &#233;manant des conseils de base ? Du Parti National Paysan qu'on venait de ressusciter, et qui n'&#233;tait assur&#233;ment pas un groupe susceptible de produire des id&#233;es d'une grande radicalit&#233;. M&#234;me si ce Conseil National n'eut pas le temps de prendre forme, des pr&#233;paratifs furent entrepris, les conseils avaient form&#233; des commissions pour communiquer et cr&#233;er des liens entre eux, et des conseils centraux d'ouvriers fonctionn&#232;rent d&#233;j&#224; dans de nombreuses r&#233;gions. Les conseils r&#233;volutionnaires des diverses provinces se coordonnaient et pr&#233;voyaient la cr&#233;ation d'une Commission R&#233;volutionnaire Nationale, qui devait tenir lieu de Parlement, d'Assembl&#233;e Nationale.&lt;br class='manualbr' /&gt;Nous n'en savons pas beaucoup plus. Ici comme lors de chaque instant historique toujours trop bref o&#249; la voix du peuple se fait entendre sans &#234;tre fauss&#233;e par les cris de la populace ou les disputes des fanatiques, rien ou presque ne nous reste, seules quelques esquisses de ce qui voyait le jour, &#224; peine parvenons-nous &#224; nous faire une image de ce qui est voulu et de ce qui &#233;choue, de la physionomie du seul syst&#232;me d&#233;mocratique capable de se rallier le peuple, dans cette Europe o&#249; le syst&#232;me des partis &#233;tait discr&#233;dit&#233; depuis sa naissance (pour autant, il importe de garder &#224; la m&#233;moire la diff&#233;rence d&#233;cisive qui a toujours exist&#233; entre le syst&#232;me du multipartisme europ&#233;en et le syst&#232;me du bipartisme anglo-am&#233;ricain, sur lequel je ne peux m'&#233;tendre ici m&#234;me). De la sorte, nous ne savons pas si le syst&#232;me des conseils se montrerait &#224; la longue capable de faire face aux exigences politiques modernes, de quelles corrections il aurait besoin, quelle est sa capacit&#233; en tant que corps politique, et si la d&#233;mocratie de conseils et le principe d'&#233;lection et de s&#233;lection qui lui est inh&#233;rent seraient en mesure de remplacer la d&#233;mocratie repr&#233;sentative m&#234;me dans des pays &#224; population importante. Les sp&#233;culations th&#233;oriques ne peuvent pas remplacer l'exp&#233;rience politique, mais d'autres facteurs que leur ind&#233;niable popularit&#233; plaident en faveur de ce syst&#232;me et de sa capacit&#233; : il a appris &#224; exister en Russie, dans l'un des plus grands Etats modernes, et il ne s'est nullement effondr&#233; puisqu'il fallut en venir &#224; bout par la force des armes. On ne peut pas non plus passer sous silence ce fait &#233;tonnant que la d&#233;mocratie ne semble fonctionner dans le monde moderne que l&#224; o&#249; existent des organes locaux de l'autogestion lesquels pr&#233;sentent une ressemblance &#233;tonnante avec le syst&#232;me des conseils &#8212; comme le syst&#232;me cantonal en Suisse ou le &lt;i&gt;townhall meeting&lt;/i&gt; aux Etats-Unis, ou comme d'autres institutions encore en Angleterre et en Scandinavie. En tout cas ce fut l'&#233;closion spontan&#233;e du syst&#232;me des conseils qui donna &#224; la r&#233;volution hongroise le cachet d'un &#233;lan authentiquement d&#233;mocratique, de la lutte pour la libert&#233; contre la domination par la violence, et non les tentatives de restaurer les vieux partis politiques ; mais on ne peut nier que face au double d&#233;veloppement de la r&#233;volution hongroise (&#233;closion du syst&#232;me des conseils d'une part, restauration du multipartisme de l'autre) il e&#251;t &#233;t&#233; possible de voir le multipartisme l'emporter et an&#233;antir les conseils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on examine les le&#231;ons qui sont &#224; tirer de la r&#233;volution hongroise, on fait bien de prendre en consid&#233;ration les mesures adopt&#233;es par le pouvoir une fois qu'il s'&#233;tait r&#233;tabli par la force pour &#233;touffer les troubles. L'arm&#233;e russe mit trois semaines enti&#232;res &#224; mener une v&#233;ritable campagne militaire r&#233;guli&#232;re pour reprendre en main le pays, ce qui montre &#224; quel point le jeune pouvoir des conseils &#233;tait d&#233;j&#224; solide. Parmi les exigences manifest&#233;es de fa&#231;on unanime par le peuple, une seule fut, encore qu'imparfaitement, satisfaite : la paysannerie qui avait abandonn&#233; les structures collectivistes en Pologne et en Hongrie n'a pas &#233;t&#233; forc&#233;e de les r&#233;int&#233;grer, ce qui eut pour cons&#233;quence que la production agricole, qui avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; restructur&#233;e sur le mod&#232;le collectiviste et avait de ce fait &#233;norm&#233;ment perdu en productivit&#233;, acheva de s'effondrer, et qu'elle, qui pendant longtemps avait &#233;t&#233; &#224; l'origine d'un surplus destin&#233; &#224; l'exportation, ne fut m&#234;me plus capable de couvrir les besoins int&#233;rieurs. La concession faite aux paysans se montrait donc importante, tant sur un plan &#233;conomique qu'id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier coup port&#233; par le pouvoir fut pour les conseils r&#233;volutionnaires, qui non seulement repr&#233;sentaient le peuple comme un tout, ind&#233;pendamment des classes et des appartenances, mais qui &#233;taient le v&#233;ritable organe de son action. Ainsi, la nation fut replong&#233;e dans l'impuissance, et le pouvoir osa passer &#224; la mesure suivante en s'en prenant avec duret&#233; et sans compromis aux &#233;tudiants et aux intellectuels et &#224; tous les organes qui avaient demand&#233; la libert&#233; de pens&#233;e et d'opinion. Ce ne fut qu'ensuite que le pouvoir s'en prit aux conseils d'ouvriers, qui semblaient passer aux yeux de la dictature plus comme les successeurs des syndicats contr&#244;l&#233;s par l'Etat et par les partis que comme des organismes r&#233;ellement politiques. Cet ordre de succession dans la r&#233;pression n'avait rien de fortuit, et on peut s'en rendre compte en voyant qu'il fut identique en Pologne, o&#249; les ma&#238;tres russes n'eurent pas affaire &#224; une r&#233;volution et o&#249; il ne s'est agi que de revenir en arri&#232;re sur certaines concessions accord&#233;es sous la pression des troubles de 1956. L&#224; aussi, la r&#233;pression des nouveaux conseils (c.a.d. des syndicats ind&#233;pendants) vint relativement tard ; ces organes n'ont &#233;t&#233; supprim&#233;s qu'en 1958, et leur liquidation fit suite &#224; celle des intellectuels, qui fut infiniment plus brutale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous traduisons cet ordre de succession dans les mesures de r&#233;pression dans un langage conceptuel ou th&#233;orique, il s'av&#232;re que la domination totale ne craint rien autant que la libert&#233; d'action, mais qu'elle la craint seulement un peu plus qu'elle ne craint la libert&#233; de pens&#233;e. Comme toute manifestation d'un int&#233;r&#234;t contient manifestement quelque &#233;l&#233;ment d'action, elle est &#233;galement consid&#233;r&#233;e comme dangereuse, mais sa r&#233;pression est moins urgente que celle du reste. La seule sph&#232;re dans laquelle on restait dispos&#233; &#224; accorder des concessions temporaires, voire o&#249; on les consid&#233;rait comme opportunes &#233;tait celle de l'&#233;conomie, et ce en d&#233;pit de tous les discours relatifs au &#171; primat absolu de l'&#233;conomie &#187; : une sph&#232;re donc o&#249; il ne s'agit de rien de plus que de travailler et de consommer, d'activit&#233;s qui font partie des plus m&#233;diocres de l'homme et dans lesquelles ce dernier est soumis &#224; une domination, qui n'est m&#234;me pas politique.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le plus remarquable dans ces mesures et dans leur ordre de succession est peut-&#234;tre l'absence totale de toute id&#233;ologie mat&#233;rialiste. D&#232;s l'instant o&#249; les dominateurs russes n'&#233;taient plus confront&#233;s &#224; des disputes id&#233;ologiques mais &#224; une v&#233;ritable action politique, ils comprirent avec une surprenante rapidit&#233; que la libert&#233; ne s'exprime pas dans les choses mat&#233;rielles et dans les activit&#233;s humaines consacr&#233;es &#224; la ma&#238;trise du mat&#233;riel, dans le travail et dans la s&#233;curit&#233; mat&#233;rielle, mais exclusivement dans l'action et dans la pens&#233;e. Du fait que le travail ob&#233;it au souci de rester en vie, il n'&#233;tait pas tr&#232;s vraisemblable que les concessions faites sur un plan &#233;conomique allaient ouvrir la porte &#224; la libert&#233;. Quoi que le monde libre puisse penser de cette question, quelle que puisse &#234;tre sa fiert&#233; de voir dans son aire l'&#233;conomie jouir de sa libert&#233;, le pouvoir totalitaire a montr&#233; en pratique que lui &#233;tait tr&#232;s conscient que la diff&#233;rence entre l'&#233;conomie capitaliste et l'&#233;conomie socialiste non seulement n'est pas la source principale du conflit entre lui et le monde libre, mais qu'elle est au contraire le seul domaine dans lequel des concessions au moins temporaires sont toujours possibles.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Note bibliographique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Par Ley&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte pr&#233;sent&#233; est donc un extrait d'un essai de 1958. Selon Pierre Bouretz (voir bibliographie plus bas) et contrairement &#224; ce qu'indique le traducteur des Amis de N&#233;m&#233;sis, il aurait d'abord &#233;t&#233; r&#233;dig&#233; en allemand et publi&#233; en opuscule ou brochure sous le titre : &lt;i&gt;Die ungarische Revolution und der totalit&#228;re Imperialismus&lt;/i&gt;, R. Piper &amp; Co Verlag, Munich. Publi&#233; ensuite en anglais d&#232;s f&#233;vrier de cette m&#234;me ann&#233;e pour la revue &lt;i&gt;Journal of Politics&lt;/i&gt; sous le titre &#171; Totalitarianism Imperialism : Reflections on the Hungarian Revolution &#187;, il vient tel quel (mais sous un titre abr&#233;g&#233; : R&#233;flexions sur la r&#233;volution hongroise) compl&#233;ter la nouvelle &#233;dition am&#233;ricaine de 1958 des &lt;i&gt;Origines du Totalitarisme&lt;/i&gt; (OT), terminant l'ouvrage en m&#234;me temps que le grand essai &lt;i&gt;Id&#233;ologie et Terreur&lt;/i&gt;. Cependant, et sans explication de l'auteur, le chapitre &#233;pilogue au &lt;i&gt;magnum opus&lt;/i&gt; dispara&#238;tra des &#233;ditions suivantes : celle de 1966 mais surtout celle de 1971, consid&#233;r&#233;e comme l' &#171; &#233;dition d&#233;finitive &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;En fran&#231;ais, il faut rappeler que la traduction des OT a connu un sort singulier. Alors que les premi&#232;res &#233;ditions (am&#233;ricaine et anglaise) datent de 1951, que l'&#233;dition allemande (version remani&#233;e par l'auteur) para&#238;t d&#232;s 1954, il faudra attendre 2002 pour qu'une &#233;dition quasi compl&#232;te (il manque encore l'introduction de 1951...) soit &#233;dit&#233;e en fran&#231;ais (comprenant la traduction in&#233;dite en fran&#231;ais du chapitre sur la r&#233;volution hongroise). Les premi&#232;res traductions avaient pourtant paru auparavant, mais d'une fa&#231;on singuli&#232;rement &#233;clat&#233;e et d&#233;j&#224; bien tardivement : &lt;i&gt;Le Syst&#232;me totalitaire&lt;/i&gt; (3&#232;me partie des OT) au Seuil en 1972, &lt;i&gt;Sur l'antis&#233;mitisme&lt;/i&gt; (1&#232;re partie) chez Calmann-L&#233;vy en 1973, &lt;i&gt;L'Imp&#233;rialisme&lt;/i&gt; (2&#232;me partie) chez Fayard en 1982 !...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie indicative &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &lt;strong&gt;L'essai in extenso&lt;/strong&gt; dans le recueil H. Arendt, &lt;i&gt;Les Origines du totalitarisme. Eichmann &#224; J&#233;rusalem&lt;/i&gt;, &#233;d. &#233;tablie sous la direction de Pierre Bouretz, Quarto Gallimard, Paris, 2002 ; &#171; Epilogue : Reflections on the Hungarian Revolution &#187; a &#233;t&#233; traduit par Didier Maes et figure aux p. 896 &#224; 937.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &lt;strong&gt;Autres r&#233;flexions sur la r&#233;volution hongroise&lt;/strong&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;H. Arendt s'enthousiasme pour la r&#233;volution hongroise d&#232;s son d&#233;clenchement. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;The Human Condition&lt;/i&gt;, paru en 1958 aux Etats-Unis, traduit en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;La condition de l'homme moderne&lt;/i&gt; aux &#233;ditions Calmann-L&#233;vy en 1963. Dans l'&#233;dition de poche Agora Pocket de 1988, voir le chapitre sur l'action (p. 201-314) avec en particulier p. 278-279 une r&#233;f&#233;rence explicite au &#171; syst&#232;me des conseils &#187; et &#224; son article de f&#233;vrier 1958 sur la Hongrie. &lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;On Revolution&lt;/i&gt;, paru en 1963 aux Etats-Unis, traduit en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;Essai sur la r&#233;volution&lt;/i&gt; aux &#233;ditions Gallimard en 1967. Voir en particulier p. 388 de l'&#233;dition Tel Gallimard (1985), et plus g&#233;n&#233;ralement tout le dernier chapitre intitul&#233; &#171; La tradition r&#233;volutionnaire et ses tr&#233;sors perdus &#187; (p. 318-417).&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Between Past and Future : Exercices of Political Thought&lt;/i&gt;, dont la premi&#232;re version a paru aux Etats-Unis en 1954 pour s'enrichir de nouveaux essais au fil des r&#233;&#233;ditions jusqu'en 1968, a &#233;t&#233; traduit en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;La crise de la culture&lt;/i&gt; (tir&#233; d'un article &#233;ponyme du recueil) aux &#233;ditions Gallimard en 1972. Voir en particulier la Pr&#233;face, &#171; La br&#232;che entre le pass&#233; et le futur &#187;, p. 13.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &lt;strong&gt;Textes dans lesquels Arendt d&#233;fend l'id&#233;e de d&#233;mocratie directe et/ou expose sa conception de la libert&#233; politique :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;(1954-1968) &#171; La crise de la culture &#187; &lt;i&gt;op. cit., passim.&lt;/i&gt;, mais surtout &#171; Qu'est-ce que la libert&#233; ? &#187; et &#171; V&#233;rit&#233; et politique &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;(1958) &lt;i&gt;La condition de l'homme moderne&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit., passim&lt;/i&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;(Manuscrit in&#233;dit de 1955-59) &lt;i&gt;Qu'est-ce que la politique ?&lt;/i&gt;, &#233;d. du Seuil, 1995&lt;br class='manualbr' /&gt;(1966) &lt;i&gt;Men in Dark Times&lt;/i&gt; (1&#232;re &#233;d. 1955, augment&#233;e &#224; plusieurs reprises jusqu'en 1971), traduit en fran&#231;ais en 1974 sous le titre &lt;i&gt;Vies politiques&lt;/i&gt; chez Gallimard. Voir l'essai &#171; Rosa Luxemburg &#187;, p. 42-68 de l'&#233;dition Tel Gallimard, 1986.&lt;br class='manualbr' /&gt;(1972) &lt;i&gt;Crisis of the Republic&lt;/i&gt;, traduit en fran&#231;ais sous le titre &lt;i&gt;Du mensonge en politique&lt;/i&gt; la m&#234;me ann&#233;e chez Calmann-L&#233;vy, r&#233;&#233;d. en poche Agora Presses Pocket en 1989 (voir notamment les r&#233;flexions sur la d&#233;sob&#233;issance civique, le mouvement des droits civiques, etc.).&lt;br class='manualbr' /&gt;(1971-1975) &lt;i&gt;Edifier un monde. Interventions&lt;/i&gt;, &#233;d. du Seuil, coll. Traces &#233;crites, 2007. Voir en particulier &#171; La r&#233;volution d&#233;mocratique &#187;, p. 44.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &lt;strong&gt;La question sociale et la conception arendtienne du travail et de l'&#233;conomie (objet d'une divergence majeure avec Castoriadis...) :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;La condition de l'homme moderne&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit., passim&lt;/i&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Essai sur la r&#233;volution&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, chap. 2 (La question sociale), chap. 3 (La qu&#234;te du bonheur)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* Textes dans lesquels Arendt r&#233;fl&#233;chit &#224; sa conception et son interpr&#233;tation de l'histoire :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;La nature du totalitarisme&lt;/i&gt;, trad. M.-I. B. de Launay, &#233;d. Payot, Paris, 1990. Le recueil comprend trois essais : Compr&#233;hension et politique, La nature du totalitarisme, Religion et politique. Le premier, &#171; Understanding and Politics &#187;, fut un article publi&#233; dans &lt;i&gt;Partisan Review&lt;/i&gt; en juillet-ao&#251;t 1953 (et non repris dans un recueil am&#233;ricain avant sa parution en fran&#231;ais dans le recueil ; 1&#232;re traduction en fran&#231;ais dans un n&#176; sp&#233;cial de la revue &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt; de juin 1980, r&#233;&#233;d. 1985). &lt;br class='manualbr' /&gt;p. 44 : &#171; Si le savant, induit en erreur pr&#233;cis&#233;ment par son travail d'enqu&#234;te, entreprend de se pr&#233;senter comme un expert en mati&#232;re politique, et se met &#224; n&#233;gliger la compr&#233;hension courante qui lui a servi de point de d&#233;part, il perd imm&#233;diatement le fil d'Ariane du sens commun qui seul peut le guider en toute s&#233;curit&#233; &#224; travers le labyrinthe de ses propres conclusions. &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;p. 54-55 : &#171; L'in&#233;dit est le champ de l'historien (...) Cette nouveaut&#233; peut &#234;tre pervertie si l'historien s'attache &#224; la causalit&#233; et pr&#233;tend &#234;tre en mesure d'expliquer les &#233;v&#233;nements par un encha&#238;nement de causes qui auraient finalement abouti &#224; ces &#233;v&#233;nements. Il appara&#238;t alors comme un &#171; proph&#232;te tourn&#233; vers le pass&#233; &#187; (Schlegel), et tout ce qui diff&#233;rencie ses comp&#233;tences du don de proph&#233;tie semble ne tenir qu'&#224; la regrettable finitude concr&#232;te du cerveau humain, malheureusement incapable d'int&#233;grer et d'articuler correctement toutes les causes qui sont &#224; l'&#339;uvre (...) Non seulement la signification v&#233;ritable de tout &#233;v&#233;nement d&#233;passe toujours toutes les &#171; causes &#187; pass&#233;es qu'on peut lui assigner (il suffit de songer &#224; l'absurde disparit&#233; entre &#171; cause &#187; et &#171; effet &#187; dans un &#233;v&#233;nement comme la Premi&#232;re Guerre mondiale) (...) L'&#233;v&#233;nement &#233;claire son propre pass&#233;, il ne saurait en &#234;tre d&#233;duit. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le passage se retrouve presque &#224; l'identique dans le second essai du recueil (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* Sur le parcours et l'&#339;uvre de Arendt :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;. &lt;i&gt;La tradition cach&#233;e&lt;/i&gt;, p. 221-255, &#171; Seule demeure la langue maternelle &#187;, Entretien avec G&#252;nter Gaus (diffus&#233;e par la t&#233;l&#233;vision allemande en oct. 1964, traduit en fran&#231;ais dans le n&#176; sp&#233;cial de la revue &lt;i&gt;Esprit&lt;/i&gt; de juin 1980), &#233;d. Christian Bourgois, 1987.&lt;br class='manualbr' /&gt;. &lt;i&gt;Edifier un monde. Intervention&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 134-151, &#171; Discussion avec Roger Errera &#187;, oct. 1973 (diffus&#233;e par l'ORTF en juillet 1974). &lt;br class='manualbr' /&gt;. Elisabeth Young-Bruehl, &lt;i&gt;Hannah Arendt, for the Love of the World&lt;/i&gt;,Yale University Press 1982, trad. fran&#231;aise en 1986 aux &#233;d. Anthropos sous le simple titre &lt;i&gt;Hannah Arendt&lt;/i&gt;, r&#233;&#233;d. Calman-L&#233;vy, 1999.&lt;br class='manualbr' /&gt;. Parmi tous les ouvrages parus ces vingt derni&#232;res ann&#233;es en France, on retiendra, pour l'acuit&#233; de leurs analyses et leur authentique dimension de pens&#233;e critique qui tranchent dans le march&#233; &#233;ditorial et universitaire (car un grand auteur finit toujours par &#234;tre embaum&#233;, m&#234;me apr&#232;s de longs silences et occultations...) :&lt;br class='manualbr' /&gt;Jacques Taminiaux, &lt;i&gt;La fille de Thrace et le penseur professionnel, Arendt et Heidegger&lt;/i&gt;, &#233;d. Payot, coll. Critique de la politique, Paris, 1992.&lt;br class='manualbr' /&gt;Miguel Abensour, &lt;i&gt;Hannah Arendt contre la philosophie politique ?&lt;/i&gt;, &#233;d. Sens et Tonka, 2006&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'ouvrage se termine par ces mots, que tout lecteur de Arendt et Castoriadis (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;. Concernant l'&#233;laboration de la pens&#233;e arendtienne dans les ann&#233;es 1950-60 en particulier, on peut consulter le travail pr&#233;cieux de Pierre Bouretz, dans &lt;i&gt;Qu'appelle-t-on philosopher ?&lt;/i&gt;, &#233;d. NRF Essais Gallimard 2006.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &lt;strong&gt;Pour une confrontation entre la pens&#233;e de Castoriadis et celle de Arendt :&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;. De Castoriadis lui-m&#234;me,&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Domaines de l'homme : Les carrefours du labyrinthe II&lt;/i&gt;, &#233;d. du Seuil, 1986, r&#233;&#233;d. Points Seuil 1999 : &lt;br class='manualbr' /&gt;p. 248-271 : &#171; Les destin&#233;es du totalitarisme &#187; (conf&#233;rence initialement pr&#233;sent&#233;e en oct. 1981, au symposium &#224; New York sur l'&#339;uvre de H. Arendt organis&#233; par l'Empire State College, le Bard College, la New School for Social Research et la New York University&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le texte commence par ce propos (qu'il ne suffit pas de citer pour lui &#234;tre (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;).&lt;br class='manualbr' /&gt;p. 325-382 : &#171; La polis grecque et la cr&#233;ation de la d&#233;mocratie &#187; (les premi&#232;res id&#233;es de ce texte ont &#233;t&#233; l'objet d'une intervention au s&#233;minaire du Max Planck Institut &#224; Starnberg, anim&#233; par J. Habermas en 1979, puis lors d'un des Hannah Arendt Symposia in Political Philosophy organis&#233;s par la New School for Social Research&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Castoriadis participera au moins &#224; quatre reprises aux colloques Arendt (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais &#233;galement de le&#231;ons durant l'&#233;t&#233; 1982, en Gr&#232;ce, au Centre ionien de Chio, puis &#224; l'universit&#233; de Sao Paulo, et enfin des s&#233;minaires de l'EHESS &#224; Paris de 1982 &#224; 1986 &#8212; voir plus bas).&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Ce qui fait la Gr&#232;ce, vol. 1 D'Hom&#232;re &#224; H&#233;raclite (s&#233;minaires 1982-1983)&lt;/i&gt;, &#233;d. du Seuil, 2004, en particulier &#171; La pens&#233;e politique &#187;, texte in&#233;dit de 1979, p. 273-310.&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;i&gt;Ce qui fait la Gr&#232;ce, vol. 2 La cit&#233; et les lois&lt;/i&gt; (s&#233;minaires 1983-1984), &#233;d. du Seuil, 2008, en particulier p. 80-81(sur le diff&#233;rend concernant le social), p. 89 (sur la Hongrie), p. 106-110 (sur le social), p. 158-175 (sur l'espace public, l'apparence et la r&#233;v&#233;lation, le conflit, l' &#171; Oraison fun&#232;bre de P&#233;ricl&#232;s &#187;, etc.).&lt;br class='manualbr' /&gt;. Marie-Claire Caloz-Tschopp, &lt;i&gt;R&#233;sister en politique, r&#233;sister en philosophie. Avec Arendt, Castoriadis et Ivekovic&lt;/i&gt;, &#233;d. La Dispute, Paris, 2008&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb21-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Universitaire suisse tr&#232;s engag&#233;e dans les luttes des clandestins, r&#233;fugi&#233;s (&#8230;)&#034; id=&#034;nh21-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb21-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;H. Arendt s'enthousiasme pour la r&#233;volution hongroise d&#232;s son d&#233;clenchement. En d&#233;placement en Europe, elle fait part de sa joie &#224; son mari Heinrich Bl&#252;cher (qui participa &#224; la r&#233;volution spartakiste de 1919) et affirme : &#171; Plus rien ne sera comme avant &#187; (&lt;i&gt;Correspondance Arendt-Bl&#252;cher 1936-1968&lt;/i&gt;, &#233;d. Calmann-L&#233;vy, 1999, p. 410-412).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le passage se retrouve presque &#224; l'identique dans le second essai du recueil (article issu de conf&#233;rences de 1954 &#224; la New School for Social Research). A comparer avec ce passage de &#171; La source hongroise &#187; (p. ) : &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Et toute grande action historique est pr&#233;cis&#233;ment spontan&#233;e dans le sens premier de ce mot : spons, &#171; source &#187;. L'histoire est cr&#233;ation, ce qui veut dire : &#233;mergence de ce qui ne s'inscrit pas d&#233;j&#224; dans ses &#171; causes &#187;, ses &#171; conditions &#187;, etc., de ce qui n'est pas r&#233;p&#233;tition &#8212; ni &lt;i&gt;stricto sensu&lt;/i&gt;, ni comme variante de ce qui est d&#233;j&#224; donn&#233; &#8212;, de ce qui est, au contraire, position de nouvelles formes et figures, de nouvelles significations &#8212; c'est-&#224;-dire, auto-institution. Pour le dire en termes plus &#233;troits, plus pragmatiques, plus op&#233;rationnels : la spontan&#233;it&#233; est l'exc&#232;s de 1' &#171; effet &#187; sur les &#171; causes &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le postulat &#171; identitaire &#187;, qui sous-tend toute la pens&#233;e philosophique et scientifique h&#233;rit&#233;e, &#233;quivaut &#224; affirmer que pareil &#171; exc&#232;s &#187;, si et quand il existe, n'est jamais que &#171; la mesure de notre ignorance &#187;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;L'ouvrage se termine par ces mots, que tout lecteur de Arendt et Castoriadis se devrait de m&#233;diter : &#171; Sachons reconna&#238;tre en Arendt un &#171; taon &#187;, une &#171; torpille &#187;, un Socrate moderne qui jette un ineffa&#231;able soup&#231;on sur la philosophie politique qui jusque-l&#224; paraissait au-dessus de tout soup&#231;on. Tel un emp&#234;cheur de penser en rond, elle met son b&#226;ton dans les jambes des jeunes gens, et des moins jeunes, qui se pr&#233;cipitent vers les biblioth&#232;ques pour &#171; faire &#187; de la philosophie politique et leur pose la question pr&#233;liminaire, tourmentante entre toutes : l'&#339;uvre d'intelligibilit&#233; de la philosophie politique est-elle inexorablement condamn&#233;e &#224; se transformer en gouvernement des philosophes ? ou bien est-il possible de concevoir une philosophie politique qui, avertie des d&#233;rives &#233;ventuelles, se limite &#224; comprendre les choses politiques, le &lt;i&gt;bios politikos&lt;/i&gt;, sans se convertir aussit&#244;t en un projet de gouverner la multitude (&lt;i&gt;oi polloi&lt;/i&gt;) au nom de la philosophie ? En un mot, en termes d'Arendt, &lt;i&gt;what is political philosophy ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Le texte commence par ce propos (qu'il ne suffit pas de citer pour lui &#234;tre fid&#232;le...) : &#171; On n'honore pas un penseur en louant ou m&#234;me en interpr&#233;tant son travail, mais en le discutant, le maintenant par l&#224; en vie et d&#233;montrant dans les actes qu'il d&#233;fie le temps et garde sa pertinence &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Castoriadis participera au moins &#224; quatre reprises aux colloques Arendt organis&#233;s &#224; la New School for Social Research de New York (oct. 1981 avec &#171; Les Destin&#233;es du totalitarisme &#187;., oct. 1982 avec &#171; La polis grecque et la cr&#233;ation de la d&#233;mocratie &#187; , oct. 1985 avec &#171; H&#233;ritage et r&#233;volution &#187; , oct. 1987 avec &#171; Psychanalyse et Politique &#187;). Pour l'anecdote, un rapprochement entre Castoriadis et Arendt e&#251;t &#233;t&#233; possible dans les ann&#233;es 60, si le premier n'avait pas dissimul&#233; ses activit&#233;s de pens&#233;e et de militant politique sous diff&#233;rents pseudonymes. En effet, une personne au moins aurait pu les faire se rencontrer, au moment des voyages &#224; Paris de Arendt ; il s'agit du mari de son amie l'&#233;crivain Mary McCarty. Dans une lettre &#224; H. Arendt dat&#233;e du 28 mars 1962 (Correspondance H. Arendt-M. McCarthy 1949-1975, &#233;d. Stock, 1996, p. 195), alors qu'elle vient d'arriver &#224; Paris pour suivre son mari, Jim West, r&#233;cemment nomm&#233; directeur de l'information &#224; l'OCDE, M. McCarthy &#233;crit : &#171; Je pense que Jim va trouver son travail difficile au d&#233;but, mais plaisant pour finir. Apparemment il devra revoir toutes les informations que produit l'OCDE. Ce qui en sort &#224; pr&#233;sent (...), c'est une mar&#233;e de publications incompr&#233;hensibles pour un &#233;conomiste professionnel &#8212; intelligibles seulement pour un statisticien. &#187; On peut donc imaginer la rencontre entre un statisticien grec chauve et un directeur am&#233;ricain charg&#233; de revoir ce que ledit chauve avait produit (Castoriadis travailla &#224; l'OCDE jusqu'en 1970). M&#234;me si Mary MacCarthy rencontra par ailleurs, dans les ann&#233;es 60-70, les hell&#233;nistes Vernant et Vidal-Naquet, le mari de l'amie d'Arendt n'aura sans doute jamais su ni m&#234;me imagin&#233; que, sous le nom grec du statisticien chauve &#224; lunettes, se cachait un militant politique r&#233;volutionnaire et un penseur de la modernit&#233; hors du commun. Et ce dernier n'aura sans doute jamais su qu'il c&#244;toya un temps un proche de celle qu'il lut et admira avec la plus grande estime.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb21-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh21-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 21-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Universitaire suisse tr&#232;s engag&#233;e dans les luttes des clandestins, r&#233;fugi&#233;s et sans-papiers, M.-C. Caloz-Tschopp a publi&#233; plusieurs ouvrages sur la pens&#233;e de Arendt ; elle a par ailleurs suivi les s&#233;minaires de Castoriadis &#224; Paris dans les ann&#233;es 1980 et r&#233;alis&#233; un m&#233;moire sous sa direction. Son ouvrage vient heureusement et avec beaucoup de qualit&#233;s combler (en partie) un vide flagrant concernant les liens entre les deux penseurs. Il est d'autant plus &#233;tonnant que, forte de sa connaissance pr&#233;cise et vivante de la pens&#233;e arendtienne des camps, elle n'ait pas soulign&#233; et m&#233;dit&#233; ce que nous appellerons un point aveugle de la pens&#233;e castoriadienne, &#224; savoir l'absence d'une confrontation explicite &#224; la question de l'an&#233;antissement dans le monde moderne, de la violence g&#233;nocidaire &#224; la destruction atomique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#171; Socialisme ou Barbarie &#187;, ou la r&#233;sistance &#224; la tenaille historique</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?140-socialisme-ou-barbarie-ou-la</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cup&#233;ration</dc:subject>
		<dc:subject>Fargette G.</dc:subject>
		<dc:subject>Mai 68</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Avant-gardisme</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Guerre</dc:subject>

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&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;11 &#171; Socialisme ou Barbarie et l'Internationale Situationniste &#187;. Il est possible de la t&#233;l&#233;charger dans la rubrique brochures. Cette brochure est constitu&#233;e des documents suivants : &#171; Socialisme ou Barbarie &#187; ou la r&#233;sistance &#224; la tenaille historique &#034;, ci-dessous &#171; Socialisme ou Barbarie et l'Internationale Situationniste : Notes sur une m&#233;prise &#187; de B. Quiriny Texte extrait du bulletin de G. Fargette, &#171; Le Cr&#233;puscule du XXe si&#232;cle &#187; n&#176; 18-19-20, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-32-recuperation-+" rel="tag"&gt;R&#233;cup&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-48-fargette-g-+" rel="tag"&gt;Fargette G.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-54-mai-68-+" rel="tag"&gt;Mai 68&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-59-avant-gardisme-+" rel="tag"&gt;Avant-gardisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-108-sociologie-+" rel="tag"&gt;Sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-122-guerre-+" rel="tag"&gt;Guerre&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;11 &#171; Socialisme ou Barbarie et l'Internationale Situationniste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est possible de la t&#233;l&#233;charger &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?-100-Brochures-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;dans la rubrique brochures&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette brochure est constitu&#233;e des documents suivants :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Socialisme ou Barbarie &#187; ou la r&#233;sistance &#224; la tenaille historique &#034;, ci-dessous&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?120-socialisme-ou-barbarie-et-l' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#171; Socialisme ou Barbarie et l'Internationale Situationniste : Notes sur une m&#233;prise &#187; de B. Quiriny&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Texte extrait du bulletin de G. Fargette,
&#171; Le Cr&#233;puscule du XXe si&#232;cle &#187; n&#176; 18-19-20, mai 2008, pp. 13 - 15&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'histoire du groupe &#171; Socialisme ou Barbarie &#187; est assez connue : n&#233; en 1949 d'une scission du principal groupe trotskiste fran&#231;ais de l'&#233;poque, sa trajectoire s'&#233;tend sur une vingtaine d'ann&#233;es, jusqu'&#224; sa dissolution finale vers 1967. Ses th&#233;matiques s'enracinent dans les interminables et prolif&#233;rantes discussions n&#233;es de la question russe, ou plut&#244;t sovi&#233;tique, en 1917. SouB prend sa source dans un rapport de questionnement vital avec la grande affaire de ce XX&#232;me si&#232;cle que la premi&#232;re guerre mondiale avait mis sur les rails.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce groupe a apport&#233; &#224; cette r&#233;flexion un &#233;clairage tout &#224; fait exceptionnel. Il a tout d'abord nomm&#233; la nature du probl&#232;me, &#224; savoir le surgissement d'une classe sociale dominante pratiquement ex nihilo, &#224; partir de ce qui paraissait une r&#233;volution ouvri&#232;re.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette nouvelle classe exploiteuse pr&#233;sentait des caract&#233;ristiques tout &#224; fait incompr&#233;hensibles dans le cadre des th&#233;ories de la critique sociale issues du XIX&#232;me si&#232;cle. Et tous ceux (les marxistes mais aussi les anarchistes) qui se sont cramponn&#233;s &#224; leur cadre de repr&#233;sentation du monde n'ont fait que rendre &#233;vident pour les autres les pr&#233;suppos&#233;s m&#233;taphysiques, para-religieux, de leur position. En un mot : pour les anarchistes, il faudrait faire venir au jour le &#171; bon sauvage &#187; cens&#233; g&#233;sir au sein de chaque individu, et pour les marxistes il n'y aurait qu'une seule source de mal, les &#233;changes marchands, qui se seraient d&#233;velopp&#233;s en un syst&#232;me autonome recouvrant toutes les dimensions des relations sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'analyse de SouB sur la bureaucratie est all&#233;e bien au-del&#224; : elle a d&#233;taill&#233; les cons&#233;quences des m&#233;thodes bureaucratiques sur le projet ouvrier et par un effet en retour remarquable, s'est efforc&#233;e de mettre au jour ce que cela r&#233;v&#233;lait sur ce projet, notamment &#224; partir des aspects pass&#233;s inaper&#231;us dans les luttes sociales depuis plus d'un si&#232;cle.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette &#233;nigme de la bureaucratie avait &#233;t&#233; anticip&#233;e par L. Trotsky lui-m&#234;me, qui consid&#233;rait peu avant sa mort que si cette &#171; caste parasitaire &#187; survivait &#224; la seconde guerre mondiale, &#233;pisode terminal de ce qui a repr&#233;sent&#233; le grand soubresaut historique du XX&#232;me si&#232;cle, il s'agirait bel et bien d'une classe nouvelle, ce qui impliquerait de revoir l'ensemble des pr&#233;suppos&#233;s sur lesquels le mouvement ouvrier avait fond&#233; son action. Ce germe de lucidit&#233; est la raison pour laquelle SouB est issu des rangs du trotskisme, et non d'autres courants qui s'&#233;taient pourtant faits nettement moins d'illusions sur la nature effroyable de l'Union sovi&#233;tique (courants du communisme de conseil, critiques d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1920, gauche italienne, bordiguiste, en rupture d&#232;s 1926, sans oublier les courants anarchistes, oppos&#233;s aux Bolcheviques d&#232;s la p&#233;riode de la guerre civile fondatrice de l'&#201;tat sovi&#233;tique, &#224; travers les &#233;pisodes de la r&#233;pression de Cronstadt et du mouvement makhnoviste en Ukraine, etc.). Mais l'ensemble de ces courants a en fait escamot&#233; la difficult&#233; qui se posait en se r&#233;fugiant dans une th&#233;orie du &#171; capitalisme d'&#201;tat &#187;, et en consid&#233;rant que les modes effectifs de fonctionnement du nouveau r&#233;gime n'&#233;taient que les masques contingents d'un ennemi d&#233;j&#224; rep&#233;r&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'originalit&#233; de SouB s'enracine dans la conviction qu'une question nouvelle se posait, &#224; laquelle la tradition de la critique sociale ne pr&#233;parait pas, et dont les cons&#233;quences, immenses, restaient &#224; d&#233;chiffrer dans l'histoire en cours. Ce refus de la &#171; r&#233;v&#233;lation &#187; dogmatique maintenait SouB dans l'histoire vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ne pr&#233;tendant pas d&#233;tenir par avance la solution de l'&#233;nigme, en reconnaissant de fait la nature concr&#232;te, pratique, de cette &#233;nigme, ce groupe, finalement tr&#232;s limit&#233; dans ses effectifs (comme l'indique le mauvais livre du bourdieusien Philippe Gotreaux, attach&#233; &#224; r&#233;duire la trajectoire des membres les plus connus de SouB &#224; des strat&#233;gies individuelles d'accumulation de &#171; capital social &#187;), s'est distingu&#233; de tous les courants qui pr&#233;tendaient se d&#233;marquer du naufrage &#171; sovi&#233;tique &#187;. Il a &#233;t&#233; pratiquement le seul de son esp&#232;ce &#224; affronter la difficult&#233; d'une fa&#231;on rejetant aussi bien le repli acad&#233;mique que le passage &#224; l'opposition exclusive &#224; l'empire sovi&#233;to-asiatique mena&#231;ant le vieux monde europ&#233;en. A l'encontre de toutes les calomnies stalino&#239;des (Poulantzas, entres autres), SouB n'a jamais pris le parti des classes dirigeantes occidentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande caract&#233;ristique de SouB est d'avoir combattu avec fermet&#233; et clart&#233;, tout au long de son parcours, la tenaille historique qui voulait que l'on d&#251;t choisir la puissance &#233;tasunienne ou l'empire sovi&#233;tique, dans le cadre g&#233;opolitique de ce qui fut le troisi&#232;me conflit mondial, m&#234;me s'il n'acc&#233;da jamais au stade de guerre ouverte g&#233;n&#233;ralis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette disposition m&#233;rite d'&#234;tre soulign&#233;e puisqu'elle demeure plus que jamais n&#233;cessaire. Ce type de tenaille n'a, en effet, pas disparu et se repropose d&#233;sormais en des termes &#224; peine modifi&#233;s que presque plus personne ne semble en mesure d'&#233;noncer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En g&#233;opolitique internationale, oligarchies occidentales contre un imp&#233;rialisme musulman &#233;miett&#233;, en attendant les heurts avec les p&#244;les chinois et indien ; en politique int&#233;rieure, lumpen-prol&#233;tariat avide contre oligarchie insatiable. La grande question sera de savoir si ces deux tenailles, externes et internes, fusionneront en une seule, comme elles l'avaient fait &#224; l'&#233;poque de l'Union sovi&#233;tique. Cette convergence n'est pas acquise, car les principaux int&#233;ress&#233;s n'ont, pas plus que la classe ouvri&#232;re atomis&#233;e, le d&#233;sir de servir de chair &#224; guerre civile (le r&#234;ve &#224; peine masqu&#233; des stalino-gauchistes comme des apocalyptiques djihadistes). Mais quand viendra le moment d'implosion de la soci&#233;t&#233; de consommation pour tous, qui peut dire comment se recomposeront les d&#233;sespoirs et les d&#233;tresses qui na&#238;tront de cet immense choc anthropologique auquel rien dans le pass&#233; ne pourra se comparer ? La capacit&#233; &#224; tenir bon dans ce genre de situation constitue le grand h&#233;ritage de ceux qui se r&#233;clament du souvenir de SouB, dernier groupe vivant du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les espoirs nourris par SouB sur la nouvelle &#233;tape antibureaucratique du mouvement ouvrier se sont av&#233;r&#233;s malheureusement beaucoup trop optimistes, alors que la nature des luttes ouvri&#232;res pr&#233;sentait bien des &#233;l&#233;ments antibureaucratiques, dans les aspirations comme dans les mani&#232;res de s'organiser, force est d'admettre que les r&#233;actions ouvri&#232;res ont conserv&#233; jusqu'&#224; aujourd'hui les traces de la mal&#233;diction bureaucratique, qui resurgit toujours. Ces sursauts ne sont pas parvenus &#224; s'en affranchir et ne le pourront sans doute jamais. La classe ouvri&#232;re rencontre l&#224; une limite intrins&#232;que de ses formes de lutte, qui &#233;voque l'impossibilit&#233; antique de la paysannerie &#224; s'&#233;manciper du r&#233;gime de l'oppression f&#233;odale (avec quelques exceptions, comme celle des cantons suisse, mais ceux-ci b&#233;n&#233;fici&#232;rent de conditions g&#233;opolitiques exceptionnellement favorables &#224; l'&#233;poque de Fr&#233;d&#233;ric II de Hohenstaufen).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut revenir sur l'importance accord&#233;e par SouB &#224; l'insurrection de Budapest en 1956, sur laquelle la presque totalit&#233; des autres courants &#171; de gauche &#187; n'&#233;mettent que des platitudes plus ou moins pieuses, quand ils ne soutiennent pas les bouchers &#171; sovi&#233;tiques &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'insurrection ouvri&#232;re de Budapest en 1956, la derni&#232;re du genre o&#249; l'on ait vu cette classe ouvri&#232;re se doter d'organes de d&#233;cision et de d&#233;fense, ainsi que d'un programme d'action, a clos une &#233;poque plus qu'elle n'en a ouvert une autre, contrairement &#224; ce qu'esp&#233;raient les membres de SouB, contrairement &#224; ce que rappelle encore &#171; La Source hongroise &#187; de C. Castoriadis en 1977. Les appareils bureaucratiques ont d&#233;montr&#233; qu'ils &#233;taient assez forts pour &#233;craser ces organes spontan&#233;s de la classe ouvri&#232;re, &#224; la mani&#232;re de ce que la bourgeoisie fran&#231;aise avait fait &#224; la Commune de Paris. C'est l&#224;, sans doute, que le ressort profond du mouvement ouvrier, d&#233;j&#224; si &#233;prouv&#233; par les &#233;v&#233;nements contemporains de la succession des deux guerres mondiales, s'est d&#233;finitivement bris&#233;, sans que cela se remarque sur le moment. &lt;br class='manualbr' /&gt;La vague de luttes et d'&#233;v&#233;nements suivants, qui a dur&#233; jusque dans les ann&#233;es 1990, a &#233;t&#233; domin&#233;e par l'implosion ou l'&#233;vaporation des empires coloniaux, et la recr&#233;ation, l&#224; aussi, de nouvelles formes d'oppression sociales &#224; partir des combats de &#171; lib&#233;ration &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la contradiction interne y a &#233;t&#233; infiniment moindre que celle qu'avait connue le mouvement ouvrier au moment de son apog&#233;e, quand il avait cru d&#233;boucher sur des formes enfin viables d'un nouvel ordre humain. Les nouveaux r&#233;gimes post-coloniaux ont presque tous reproduit, et avec facilit&#233;, l'&#233;nigme sovi&#233;tique sous une forme g&#233;n&#233;ralis&#233;e : la vieille question r&#233;v&#233;l&#233;e par l'analyse du despotisme oriental est au fond l'arri&#232;re-plan oubli&#233; de l'histoire contemporaine, que les marxistes et les lib&#233;raux, dans leur complicit&#233; schizophr&#233;nique, croyaient vou&#233;e au &#171; d&#233;veloppement &#187; mercantile et capitaliste illimit&#233;, selon le sch&#233;ma provisoire et singulier de l'Ouest europ&#233;en .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En dehors de son activit&#233; militante, SouB a laiss&#233; non un &#233;vangile, mais des textes qui donnent &#224; penser et dont on sort en g&#233;n&#233;ral un peu moins d&#233;sarm&#233; devant le cours de l'histoire contemporaine. Les &#233;crits de ses membres les plus originaux, C. Castoriadis ou C. Lefort, ont conserv&#233; ce caract&#232;re fertile, qui n'implique jamais une adh&#233;sion aveugle et encore moins des m&#233;canismes de &#171; foi &#187;. M&#234;me sur leurs points de d&#233;saccord, il est assez r&#233;v&#233;lateur, qu'aucun n'ait jamais eu le dernier mot, comme il convient &#224; toute r&#233;flexion ouverte. Ils ont produit des textes avec lesquels il est d'autant plus fertile de discuter en les lisant, qu'ils sont &#233;trangers &#224; tout proph&#233;tisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C. Castoriadis a lui-m&#234;me toujours &#233;prouv&#233; quelque difficult&#233; &#224; sortir de la formulation du &#171; capitalisme bureaucratique [d'&#201;tat]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb22-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lire en fait &#171; capitalisme bureaucratique total &#187;, et non &#171; capitalisme (&#8230;)&#034; id=&#034;nh22-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, qui semblait impliqu&#233;e par la base industrielle de cette monstrueuse soci&#233;t&#233; sovi&#233;tique, soumise dans toutes ses dimensions &#224; l'irradiation abominable du syst&#232;me concentrationnaire du goulag. Il n'est gu&#232;re &#233;tonnant que ce soit l'ouvrage de C. Lefort, &#171; La Complication &#187; (1999), qui fournisse &lt;i&gt;post festum&lt;/i&gt; la seule cl&#233; qui vaille : le r&#233;gime sovi&#233;tique fut une soci&#233;t&#233; industrielle fond&#233;e sur un esp&#232;ce de nouveau servage, c'est pourquoi elle est rest&#233;e jusqu'au bout si &#233;trang&#232;re aux cat&#233;gories que les th&#233;oriciens marxistes et lib&#233;raux s'efforcent d'appliquer &#224; toutes les soci&#233;t&#233;s depuis le XIX&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un strict point de vue th&#233;orique, un tel &#233;clairage n'a rien de particuli&#232;rement surprenant. Tout au long de l'extension de la &#171; r&#233;volution n&#233;olithique &#187;, des r&#233;gimes sociaux extr&#234;mement vari&#233;s se sont b&#226;tis sur des fondements mat&#233;riels qui nous paraissent passablement voisins. Pourquoi une base mat&#233;rielle industrielle ne supporterait-elle pas des r&#233;gimes qualitativement diff&#233;rents ? Le dogme marxiste l'exclut, mais de fa&#231;on implicite, comme s'il y avait l&#224; un impens&#233; lourdement significatif. Ses tenants en viennent de fait &#224; changer silencieusement leur d&#233;finition du &#171; capitalisme &#187;, identifi&#233; &#224; toute forme d'industrialisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ouvrage de C. Lefort pose une question plus pertinente encore, qui rejoint les questionnements les plus incisifs de C. Castoriadis sur le &#171; miliantisme &#187; et l'immense soubassement m&#233;taphysique qui le sous-tend. C. Lefort montre avec une pr&#233;cision redoutable que les aspirants communistes de toutes sortes recherchent au fond non la d&#233;fense des opprim&#233;s, mais l'&#233;laboration d'un pouvoir inou&#239; dont ils seraient les h&#233;rauts et les b&#233;n&#233;ficiaires collectifs. Ce message implicite, &#224; peine secret, du &#171; communisme &#187; id&#233;ologique, a constitu&#233; le moteur profond de la fascination exerc&#233;e sur les individus les plus fanatis&#233;s, et &#224; l'appartenance sociale si peu ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la trajectoire du &#171; communisme &#187; depuis sa premi&#232;re version agraire (Babeuf) jusqu'&#224; l'int&#233;grisme &#233;tatique et industriel du sovi&#233;tisme, rel&#232;ve d'une dimension religieuse qui n'ose pas dire son nom.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette posture partage avec toute religion une caract&#233;ristique fondamentale : cristalliser un mensonge passionn&#233;. L'aveuglement devant les faits gigantesques qui auraient d&#251; invalider instantan&#233;ment le &#171; grand mensonge &#187; du communisme devient coh&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces r&#233;gimes sont ceux qui, de loin, ont le plus opprim&#233; et le plus massacr&#233; les ouvriers et les paysans tomb&#233;s sous leur coupe. En reproduisant la grande caract&#233;ristique des soci&#233;t&#233;s de despotisme oriental (aucune opposition interne ne peut en venir &#224; bout), ils ont suivi leur cours jusqu'&#224; leur &#233;puisement inertiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire a cependant montr&#233; qu'aucun artifice, aucune rh&#233;torique, ne peut tenir plus de soixante ou soixante-dix ans face &#224; des horreurs si massives, du moins tant qu'il existe des points de comparaison ailleurs. C'est pourquoi les derniers proph&#232;tes du &#171; communisme &#187; sont aujourd'hui si peu cr&#233;dibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Socialisme ou Barbarie avait vu juste dans ses intuitions de fond. Le socialisme r&#234;v&#233; du XIX&#232;me si&#232;cle n'ayant pu s'&#233;tablir, c'est bien au d&#233;ploiement d'une p&#233;riode de barbarie &#224; laquelle nous assistons. Mais toute forme de barbarie historique n'&#233;quivaut pas &#224; toute autre. Il convient d'en identifier les lignes de force, et d'en saisir la dynamique pour les &#233;ventuels r&#233;veils historiques de l'avenir lointain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Paris, le 15 f&#233;vrier 2008&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb22-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh22-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 22-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Lire en fait &#171; capitalisme bureaucratique total &#187;, et non &#171; capitalisme bureaucratique d'&#201;tat &#187;, expression qui n'a jamais &#233;t&#233; utilis&#233;e par C. Castoriadis. Celui-ci &#233;voquait pour l'Occident un &#171; capitalisme bureaucratique fragment&#233; &#187; et pour l'URSS un &#171; capitalisme bureaucratique total&#034;, dans &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?258-le-regime-social-de-la-russie-1977' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; Le r&#233;gime social de la Russie &#187;&lt;/strong&gt; (1977)&lt;/a&gt;, en bilan de ses 30 ans d'analyse sur la question. [note ult&#233;rieure de G.F.]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La source hongroise</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?119-la-source-hongroise</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Castoriadis C.</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>G&#233;opolitique</dc:subject>
		<dc:subject>Arendt H.</dc:subject>
		<dc:subject>Autogestion</dc:subject>
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		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Assembl&#233;e</dc:subject>
		<dc:subject>Guerre</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;volution hongroise (1956)</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;14 &#171; La source hongroise &#187;. Il est possible de la t&#233;l&#233;charger dans la rubrique brochures. Cette brochure est constitu&#233;e des documents suivants : &#171; La source hongroise &#187; de Cornelius Castoriadis, ci-dessous &#171; A propos des conseils ouvriers en Hongrie &#187;, Hannah Arendt, 1958 Note bibliographique Ce texte est aujourd'hui r&#233;&#233;dit&#233; par les &#233;ditions du Sandre, dans Ecrits politiques 1945-1997, Tome III &amp; IV, Quelle d&#233;mocratie ?, 2013, au prix sacrifi&#233; de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-experiences-pratiques-les-lecons-" rel="directory"&gt;Exp&#233;riences pratiques : Les le&#231;ons du pass&#233;&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-56-castoriadis-c-+" rel="tag"&gt;Castoriadis C.&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-83-geopolitique-+" rel="tag"&gt;G&#233;opolitique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-86-arendt-h-+" rel="tag"&gt;Arendt H.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-90-autogestion-+" rel="tag"&gt;Autogestion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-92-emeutes-+" rel="tag"&gt;&#201;meutes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-120-assemblee-+" rel="tag"&gt;Assembl&#233;e&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-122-guerre-+" rel="tag"&gt;Guerre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-202-revolution-hongroise-1956-+" rel="tag"&gt;R&#233;volution hongroise (1956)&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;14 &#171; La source hongroise &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est possible de la t&#233;l&#233;charger &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?-100-Brochures-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;dans la rubrique brochures&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette brochure est constitu&#233;e des documents suivants :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;&#171; La source hongroise &#187; de Cornelius Castoriadis, ci-dessous&lt;/strong&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?179-a-propos-des-conseils-ouvriers-en' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;&#171; A propos des conseils ouvriers en Hongrie &#187;, Hannah Arendt, 1958&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;Note bibliographique&lt;/strong&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ce texte est aujourd'hui r&#233;&#233;dit&#233; par les &#233;ditions du Sandre, dans &lt;i&gt;Ecrits politiques 1945-1997&lt;/i&gt;, Tome III &amp; IV, &lt;i&gt;Quelle d&#233;mocratie ?&lt;/i&gt;, 2013, au prix sacrifi&#233; de 32&#8364;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.editionsdusandre.com/home.php?contexte=book_details&amp;id=162&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.editionsdusandre.com/hom...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La source hongroise&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Note de l'auteur :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Texte r&#233;dig&#233; initialement en anglais pour la revue am&#233;ricaine &lt;/i&gt;Telos&lt;i&gt; (St. Louis, Missouri), o&#249; il a &#233;t&#233; publi&#233; (n&#176; 29, automne 1976) avec de nombreuses alt&#233;rations, relevant d'un pr&#233;tendu &lt;/i&gt;editing&lt;i&gt; &#8212; dont la plupart se bornent &#224; aplatir l'expression, et quelques-unes endommagent le sens. La pr&#233;sente traduction a &#233;t&#233; faite sur le manuscrit original par Maurice Luciani, que je tiens &#224; remercier ici pour son excellent travail. J'en ai profit&#233; pour ajouter un paragraphe et la note (8). [Reproduit dans &lt;/i&gt;Libre&lt;i&gt;, 1er mars 1977, puis dans &lt;/i&gt;Le contenu du socialisme&lt;i&gt;, 10/18, 1979, p. 367-412.]&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pendant les ann&#233;es &#224; venir, toutes les questions qui comptent se r&#233;sumeront en celle-ci : Etes-vous pour ou contre l'action et le programme des ouvriers hongrois ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La r&#233;volution prol&#233;tarienne contre la bureaucratie &#187;, Socialisme ou (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;II me faut m'excuser de me citer moi-m&#234;me. Mais, vingt ans apr&#232;s, je m'en tiens &#224; ces quelques lignes &#8212; et avec plus de fermet&#233;, plus de sauvagerie, peut-&#234;tre, qu'&#224; l'&#233;poque o&#249; je les &#233;crivais. Et ce n'est pas ce qui s'est pass&#233; &#8212; ou plut&#244;t, ce qui ne s'est pas pass&#233; &#8212; dans la &#171; sph&#232;re des id&#233;es &#187; depuis lors, ce n'est pas le silence qui entoure la R&#233;volution hongroise de 1956 dans pratiquement toute la litt&#233;rature de la &#171; gauche &#187;, de la &#171; nouvelle gauche &#187;, et de l' &#171; extr&#234;me gauche &#187; qui pourrait modifier mon attitude. En r&#233;alit&#233;, ce silence est l'indice assez sinistre et de la qualit&#233; de cette litt&#233;rature et des motivations sous-jacentes de ceux qui se prennent pour des &#171; r&#233;volutionnaires &#187;. C'est &#224; peine exag&#233;rer que de dire que ce silence est l'un des signes de la domination des id&#233;es r&#233;actionnaires dans le monde contemporain. Il signifie que la bureaucratie stalinienne continue, m&#234;me si c'est de fa&#231;on moins directe, &#224; d&#233;cider des sujets de discussion autoris&#233;s et interdits. (Aujourd'hui, les id&#233;es r&#233;actionnaires pertinentes sont naturellement celles de la bureaucratie &#8212; et non pas celles de Ronald Reagan. D'ailleurs il fait peu de doute que Reagan et Brejnev tomberaient d'accord sur la Hongrie.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Il va de soi qu'on ne saurait &#233;valuer &#224; l'aide de ce seul crit&#232;re l'impact et l'influence r&#233;els de la R&#233;volution hongroise. Face &#224; la r&#233;pression id&#233;ologique du souvenir des &#233;v&#233;nements de 1956 (et il convient ici de prendre &#233;galement le mot de &#171; r&#233;pression &#187; dans le sens psychanalytique qui est le sien en anglais, celui de &#171; refoulement &#187;), il est certain que leur signification n'a pas cess&#233; de faire son chemin. Mis &#224; part leurs probables effets souterrains dans les pays de l'Est et en Russie m&#234;me, il n'est pas douteux que la large diffusion de l'id&#233;e d'autogestion au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies doit &#234;tre mise en relation avec les revendications exemplaires des Conseils ouvriers hongrois. Ici encore, ce n'est &#233;videmment pas un accident si la plupart des organisations qui pr&#244;nent l' &#171; autogestion &#187; (en particulier les partis et syndicats r&#233;formistes &#8212; mais ils ne sont pas les seuls) gardent le silence sur la Hongrie et pr&#233;f&#232;rent se r&#233;f&#233;rer, par exemple, au &#171; mod&#232;le &#187; plus respectable (et vide de contenu) de la Yougoslavie. En s&#233;parant ainsi l'id&#233;e d'autogestion du pouvoir des Conseils ouvriers et de la destruction de l'ordre existant, ils se donnent le moyen de pr&#233;senter l'autogestion comme un &#233;l&#233;ment que l'on pourrait simplement ajouter, sans trop de larmes, au syst&#232;me actuel. Il n'en est pas moins vrai que la propagation de cette id&#233;e sape les fondations de la domination bureaucratique ; et rien ne permet d'affirmer que les bureaucrates r&#233;formistes r&#233;ussiront &#224; en faire un simple ornement de l'ordre &#233;tabli.&lt;br class='manualbr' /&gt;J'ai parl&#233; du silence qui entoure depuis des ann&#233;es la R&#233;volution hongroise. La bibliographie concernant les &#233;v&#233;nements de 1956 en Hongrie compte &#224; pr&#233;sent plusieurs milliers de volumes. Mais il s'agit pour l'essentiel d'&#233;crits de sp&#233;cialistes destin&#233;s &#224; des sp&#233;cialistes ; ce qui se manifeste l&#224;, c'est bien plus l'&#233;norme expansion du march&#233; de l'enseignement, de l'&#233;criture et de l'&#233;dition que la vraie reconnaissance de la signification r&#233;volutionnaire de 1956. Au cours des d&#233;cennies qui suivirent 1789 ou 1917, on vit para&#238;tre peu de textes &#171; universitaires &#187; ou &#171; scientifiques &#187; sur les R&#233;volutions fran&#231;aise et russe. Mais on assista &#224; leur sujet &#224; une prolif&#233;ration extraordinaire de textes politiques. On &#233;crivait afin de prendre parti : on &#233;tait pour ou contre. Ceux qui &#233;taient pour voyaient un exemple dans les &#233;v&#233;nements de France ou de Russie, invitaient leurs compatriotes &#224; agir comme le peuple de Paris ou les ouvriers de P&#233;trograd, et cherchaient &#224; expliquer et &#224; d&#233;fendre l'action des r&#233;volutionnaires contre les id&#233;ologues r&#233;actionnaires de leur temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, les R&#233;volutions fran&#231;aise et russe ont &#233;t&#233; &#171; victorieuses &#187; (quoique bri&#232;vement), et la R&#233;volution hongroise a &#233;t&#233; &#171; vaincue &#187; (bien que cette d&#233;faite n'ait &#233;t&#233; due qu'&#224; l'invasion du pays par l'arm&#233;e la plus puissante du monde). Mais en 1871, la Commune de Paris a elle aussi &#233;t&#233; battue, et cela n'a pas emp&#234;ch&#233; les r&#233;volutionnaires, durant le demi-si&#232;cle suivant, et encore aujourd'hui, d'en c&#233;l&#233;brer l'exemple et d'en discuter les le&#231;ons. Que l'arm&#233;e russe ait &#233;cras&#233; la R&#233;volution hongroise, cela explique peut-&#234;tre sa moindre r&#233;sonance dans les couches populaires, mais non pas le silence syst&#233;matique des &#171; r&#233;volutionnaires &#187; et des &#171; intellectuels de gauche &#187;. Ou bien les id&#233;es cesseraient-elles d'&#234;tre vraies et valides lorsque les chars russes se mettent &#224; tirer sur elles ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Les choses, cependant, deviennent plus claires quand on consid&#232;re le contenu, le sens et les implications de la R&#233;volution hongroise. On peut alors comprendre ce silence pour ce qu'il est : une cons&#233;quence directe du caract&#232;re radical de cette r&#233;volution, et une tentative d'en abolir la signification et le souvenir.&lt;br class='manualbr' /&gt;La soci&#233;t&#233; moderne est une soci&#233;t&#233; de capitalisme bureaucratique. C'est en Russie, en Chine et dans les autres pays qui se font passer pour &#171; socialistes &#187;, que se r&#233;alise la forme la plus pure, la plus extr&#234;me &#8212; la forme totale &#8212; du capitalisme bureaucratique. La R&#233;volution hongroise de 1956 a &#233;t&#233; la premi&#232;re et, jusqu'&#224; pr&#233;sent, la seule r&#233;volution totale contre le capitalisme bureaucratique total &#8212; la premi&#232;re &#224; annoncer le contenu et l'orientation des r&#233;volutions futures en Russie, en Chine et ailleurs. Des dizaines d'ann&#233;es durant, les &#171; marxistes &#187;, les &#171; intellectuels de gauche &#187;, les militants, etc., ont d&#233;battu &#8212; ils le font encore &#8212; du caract&#232;re correct ou non de la politique stalinienne, des causes et de la date exacte du &#171; Thermidor &#187; russe, du degr&#233; de d&#233;g&#233;n&#233;rescence de la R&#233;volution russe, de la nature sociale des r&#233;gimes de Russie et d'Europe orientale (Etats ouvriers d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s ? Etats non ouvriers d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;s ? Etats socialistes &#224; d&#233;formations capitalistes ? Etats capitalistes &#224; d&#233;formations socialistes ?). Les travailleurs et la jeunesse hongroise ont pris les armes, et ont mis par leur pratique un point final &#224; ces discussions. Ils ont d&#233;montr&#233; par leurs actes que la diff&#233;rence entre les ouvriers et 1' &#171; Etat ouvrier &#187; est la diff&#233;rence entre la vie et la mort ; et qu'ils pr&#233;f&#233;raient mourir en combattant 1' &#171; Etat ouvrier &#187; que vivre en ouvriers sous 1' &#171; Etat ouvrier &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;De m&#234;me que le capitalisme bureaucratique fragment&#233; de l'Ouest, le capitalisme bureaucratique total de l'Est est plein de contradictions et d&#233;chir&#233; par un conflit social permanent. Ces contradictions, ce conflit, prennent p&#233;riodiquement une forme aigu&#235;, et le syst&#232;me va vers une crise ouverte. Ou bien la pression de la population exploit&#233;e et opprim&#233;e peut aller jusqu'&#224; l'explosion. Ou bien, avant que cela ne se produise, la bureaucratie r&#233;gnante peut s'essayer &#224; quelques &#171; r&#233;formes &#187;. Les domaines o&#249; contradictions et conflit sont le plus manifestes et le plus pressants sont naturellement ceux de 1' &#171; &#233;conomie &#187; et de la &#171; politique &#187;. Chaos &#233;conomique quasi permanent consubstantiel &#224; la &#171; planification &#187; bureaucratique et qui, plus profond&#233;ment, trouve ses racines dans le conflit que conna&#238;t sans rel&#226;che la production&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. mon article cit&#233; dans la note [1], en particulier p. 278-307 ; aussi, &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et r&#233;pression politique omnipr&#233;sente, apparaissent comme les aspects les plus intol&#233;rables du capitalisme bureaucratique total. Aspects, bien s&#251;r, fortement interd&#233;pendants et mutuellement conditionn&#233;s &#8212; et qui sont tous deux le r&#233;sultat n&#233;cessaire de la structure sociale du syst&#232;me. En fait, et aussi fantastique que cela puisse para&#238;tre, l'ensemble de la &#171; gauche &#187; internationale ne semble voir l&#224; que des tares secondaires ou des d&#233;fauts amendables. Si bien que les &#171; r&#233;formes &#187; qui les &#233;limineraient tout en pr&#233;servant la substance du syst&#232;me (nouvel avatar de la quadrature du cercle) sont favorablement accueillies &#224; l'Ouest par les candidats-bureaucrates et leurs id&#233;ologues ouverts ou d&#233;guis&#233;s (&#171; socialistes &#187; ; communistes &#171; dissidents &#187; et m&#234;me, aujourd'hui, &#171; orthodoxes &#187;, en Italie, en France, etc. ; trotskistes ; journalistes &#171; progressistes &#187; ; compagnons de route intellectuels de divers types, des philosophes existentialistes d'hier, tels Sartre et l'&#233;quipe des &lt;i&gt;Temps modernes&lt;/i&gt;, aux &#171; &#233;conomistes radicaux &#187; d'aujourd'hui, comme Nuti, etc.). Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi et comment ces &#233;tranges commensaux ont &#233;t&#233; plus ou moins unanimes dans leur soutien &#224; Gomulka en 1956-1957 et dans leur &#171; opposition &#187; &#224; l'invasion de la Tch&#233;coslovaquie en 1968, alors qu'en ce qui touche la R&#233;volution hongroise, ils se sont livr&#233;s &#224; de honteuses calomnies (les &#171; communistes &#187;), ont approuv&#233; l'invasion finale (Sartre), ont regard&#233; de haut les actions &#171; spasmodiques &#187;, &#171; &#233;l&#233;mentaires &#187; et &#171; spontan&#233;es &#187; des travailleurs hongrois (Mandel), ou se sont r&#233;fugi&#233;s dans le silence aussi vite qu'ils l'ont pu. En 1956, le peuple polonais n'a pas pris les armes. Malgr&#233; leur d&#233;veloppement et leur effervescence, les Conseils ouvriers n'ont jamais mis en question de mani&#232;re explicite la structure de pouvoir existante. Le parti communiste a r&#233;ussi pour l'essentiel &#8212; au prix d'une petite purge dans ses propres rangs et de quelques mouvements de personnel &#8212; &#224; garder la situation en main tout au long de la p&#233;riode critique, et &#224; &#233;touffer ainsi, pour finir, le mouvement de masse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J'ai discut&#233; en leur temps les &#233;v&#233;nements de Pologne dans &#171; La voie (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les choses ont &#233;t&#233; encore plus claires dans la Tch&#233;coslovaquie de 1968 &#8212; et les protestations de la &#171; gauche &#187; encore plus bruyantes. C'est que dans ce cas, voyez-vous, il n'y avait aucun danger : en fait, aucun signe d'une activit&#233; autonome des masses. La nouvelle direction du P.C. cherchait &#224; introduire quelques r&#233;formes &#171; d&#233;mocratiques &#187; et un certain degr&#233; de d&#233;centralisation de l'&#233;conomie. Il va sans dire que la population ne pouvait qu'&#234;tre favorable &#224; ces mesures. Une r&#233;forme venue d'en haut, et avec le soutien du peuple, quel r&#234;ve merveilleux pour les &#171; r&#233;volutionnaires &#187; d'aujourd'hui ! Comme dirait Mandel, cela aurait &#171; permis &#224; des millions de prol&#233;taires de s'identifier &#224; nouveau avec l'Etat ouvrier &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;En pareilles circonstances, il est &#233;videmment loisible de bl&#226;mer les chars russes.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mais en Hongrie, le mouvement des masses a &#233;t&#233; si puissant et si radical qu'en quelques jours il a litt&#233;ralement pulv&#233;ris&#233; et le P.C. et l'appareil d'Etat tout entier. Pas m&#234;me de &#171; dualit&#233; de pouvoir &#187; : tout ce qui subsistait comme pouvoir &#233;tait aux mains de la jeunesse arm&#233;e et des Conseils ouvriers. Le &#171; Programme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je fais r&#233;f&#233;rence aux points que je consid&#232;re les plus importants, tels (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; des Conseils ouvriers &#233;tait absolument incompatible avec la conservation de la structure bureaucratique de la soci&#233;t&#233;. Il exigeait l'autogestion des entreprises, l'abolition des normes de travail, la r&#233;duction drastique des in&#233;galit&#233;s de revenus, la haute main sur les aspects g&#233;n&#233;raux de la planification, le contr&#244;le de la composition du gouvernement, et une nouvelle orientation de la politique &#233;trang&#232;re. Et tout cela fut convenu et clairement formul&#233; en l'espace de quelques jours. Dans ce contexte, il serait risiblement hors de propos de relever que tel point de ces revendications &#233;tait &#171; obscur &#187; et tel autre &#171; insuffisant &#187;. Si la R&#233;volution n'avait pas &#233;t&#233; &#233;cras&#233;e par les assassins du Kremlin, son d&#233;veloppement aurait contraint aux &#171; clarifications &#187; et aux &#171; perfectionnements &#187; n&#233;cessaires : les Conseils et le peuple auraient alors fait ou non la preuve qu'ils pouvaient trouver en eux-m&#234;mes la capacit&#233; et la force de cr&#233;er une nouvelle structure de pouvoir et une nouvelle institution de la soci&#233;t&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;En m&#234;me temps, la R&#233;volution lib&#233;rait, d&#233;cha&#238;nait, toutes les forces et toutes les tendances de la nation hongroise. La libert&#233; de parole et d'organisation pour tous, quelles que soient les opinions politiques particuli&#232;res de chacun, a &#233;t&#233; imm&#233;diatement consid&#233;r&#233;e comme allant de soi. Et il allait &#233;galement de soi que les divers repr&#233;sentants de 1' &#171; humanit&#233; progressiste &#187; ne pouvaient que consid&#233;rer cela comme intol&#233;rable. A leurs yeux, la libert&#233; de parole et d'organisation &#233;tait le signe du caract&#232;re &#171; impur &#187;, &#171; m&#233;lang&#233; &#187;, &#171; confus &#187; de la R&#233;volution hongroise &#8212; quand ils n'y ont pas vu cyniquement la &#171; preuve &#187; que la R&#233;volution n'&#233;tait qu'une &#171; conspiration imp&#233;rialiste &#187;. On pourrait se demander pourquoi l'imp&#233;rialisme capitaliste peut la plupart du temps supporter la libert&#233; de parole, et pourquoi l'imp&#233;rialisme &#171; socialiste &#187; ne peut la tol&#233;rer un seul instant. Mais laissons de c&#244;t&#233; le probl&#232;me de la libert&#233; en tant que tel. Quelle est la signification historique et sociologique de cette extraordinaire prolif&#233;ration de partis, d'organisations, etc., en l'espace de quelques jours ? Tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment celle-ci : une authentique R&#233;volution avait lieu. Pareille prolif&#233;ration, en m&#234;me temps que s'expriment dans toute leur vari&#233;t&#233; les id&#233;es qui y correspondent, est, en v&#233;rit&#233;, la marque distinctive de la r&#233;volution. Si nous reconnaissons une r&#233;volution dans les &#233;v&#233;nements de 1956 en Hongrie, ce n'est pas en d&#233;pit, mais bien &#224; cause de cette manifestation sans limites des tendances politiques, de ce caract&#232;re &#171; chaotique &#187; (pour les bureaucrates et les philistins) de l'explosion sociale. C'est un lieu commun &#8212; ou plut&#244;t, ce devrait en &#234;tre un &#8212; que de dire qu'une vraie r&#233;volution est toujours nationale : tous les secteurs, toutes les couches de la nation abandonnent leur passivit&#233; et leur soumission conformiste &#224; l'ordre ancien ; tous s'efforcent &#224; prendre une part active &#224; sa destruction et &#224; la formation d'un ordre nouveau. La soci&#233;t&#233;, jusqu'alors opprim&#233;e, s'empare tout enti&#232;re de la possibilit&#233; de s'exprimer, chacun se l&#232;ve et &#233;nonce &#224; haute voix ses id&#233;es et ses revendications. (Que nous puissions d&#233;sapprouver nombre d'entre elles, et le dire &#224; voix tout aussi haute, c'est l&#224; une question totalement diff&#233;rente.) C'est ce qui s'est pass&#233; apr&#232;s 1789, pendant la R&#233;volution fran&#231;aise, et apr&#232;s f&#233;vrier 1917, pendant la R&#233;volution russe. (Il est fort probable que les critiques de la R&#233;volution hongroise auraient &#233;galement condamn&#233; sous pr&#233;texte d' &#171; impuret&#233; &#187;, de &#171; confusion &#187;, etc., le g&#226;chis tr&#232;s suspect, intol&#233;rable, suscit&#233; par ces deux autres r&#233;volutions.) La r&#233;volution est cet &#233;tat de surchauffe et de fusion de la soci&#233;t&#233; qui accompagne la mobilisation g&#233;n&#233;rale de toutes les cat&#233;gories et de toutes les couches et la d&#233;molition de toutes les barri&#232;res &#233;tablies. C'est ce trait qui rend compr&#233;hensibles la lib&#233;ration et la multiplication extraordinaires du potentiel cr&#233;ateur de la soci&#233;t&#233; dans les p&#233;riodes r&#233;volutionnaires, la rupture des cycles r&#233;p&#233;titifs de la vie sociale &#8212; et l'ouverture soudaine de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;pit de sa courte vie, la R&#233;volution hongroise a pos&#233; comme principes des formes organisationnelles et des significations sociales qui repr&#233;sentent une cr&#233;ation institutionnelle social-historique. La source de cette cr&#233;ation &#233;tait l'activit&#233; du peuple hongrois : intellectuels, &#233;tudiants, ouvriers. Plut&#244;t que d'y contribuer le moins du monde, &#171; th&#233;oriciens &#187; et &#171; politiciens &#187;, en tant que tels, continu&#232;rent d'apporter au peuple tromperie et mystification. Certes, les intellectuels jou&#232;rent un r&#244;le positif important, car, plusieurs mois avant l'explosion finale, ils entreprirent (au sein du Cercle Pet&#246;fi et ailleurs) de d&#233;molir les absurdit&#233;s &#171; politiques &#187;, &#171; id&#233;ologiques &#187;, et &#171; th&#233;oriques &#187; qui permettaient &#224; la bureaucratie stalinienne de pr&#233;senter sa dictature totalitaire comme une &#171; d&#233;mocratie populaire &#187;, comme le &#171; socialisme &#187;. S'ils jou&#232;rent ce r&#244;le, ce fut, non pas en &#171; apportant au peuple &#187; une nouvelle &#171; v&#233;rit&#233; &#187; pr&#234;t-&#224;-porter, mais en d&#233;non&#231;ant courageusement les vieux mensonges pour ce qu'ils &#233;taient. Au cours de son activit&#233; autonome, et &#224; la faveur de celle-ci, le peuple cr&#233;a de nouvelles v&#233;rit&#233;s positives. Je les appelle positives car elles s'incarn&#232;rent dans des actions et des formes organisationnelles destin&#233;es non seulement &#224; lutter contre l'oppression et l'exploitation bureaucratiques, mais aussi et surtout &#224; servir de nouvelles formes d'organisation de la vie collective sur la base de principes nouveaux. Ces principes entra&#238;nent une rupture radicale avec les structures sociales &#233;tablies (&#224; l'Est comme &#224; l'Ouest), et, une fois explicit&#233;s, vident de sens la &#171; th&#233;orie &#187; et la &#171; philosophie &#187; politique h&#233;rit&#233;e. Cela, &#224; son tour, subvertit la relation traditionnelle entre &#171; th&#233;orie &#187; &#187; et &#171; pratique &#187;, ainsi qu'entre &#171; th&#233;oriciens &#187; et simples gens. Dans la R&#233;volution hongroise &#8212; comme dans d'autres exemples historiques ant&#233;rieurs &#8212;, nous trouvons un nouveau point de d&#233;part, une nouvelle source, qui nous force &#224; r&#233;fl&#233;chir de nouveau sur le probl&#232;me de la politique &#8212; c'est-&#224;-dire de l'institution totale de la soci&#233;t&#233; &#8212; dans le monde moderne, et nous fournit en m&#234;me temps certains des instruments de cette r&#233;flexion.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ici, on entendra peut-&#234;tre des bruits divers, et des protestations contre le &#171; spontan&#233;isme &#187;, voire la &#171; d&#233;magogie obscurantiste &#187;. Jetons un coup d'&#339;il, avant d'y r&#233;pondre, sur les contributions de certains politiciens et th&#233;oriciens distingu&#233;s avant ou pendant les &#233;v&#233;nements de 1956. Consid&#233;rons, par exemple, Gyorgi Luk&#224;cs. Voil&#224; certainement l'un des rares th&#233;oriciens marxistes vraiment cr&#233;ateurs qui soient apparus depuis Marx. Eh bien, lui, qu'a-t-il fait ? De 1924 (environ) &#224; 1956, il a couvert, dans le domaine id&#233;ologique, Staline et le stalinisme, les proc&#232;s de Moscou, le Goulag, le &#171; r&#233;alisme socialiste &#187; et ce qui s'est pass&#233; en Hongrie depuis 1945 ; il a appliqu&#233; les consignes successives de Zinoviev, Boukharine, Jdanov, R&#233;vai, etc. Et il l'a fait en pleine connaissance de cause &#8212; car il connaissait aussi bien les faits que le marxisme, &#171; la conception la plus r&#233;volutionnaire que l'histoire ait jamais produite &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je ne parle pas ici des personnes en tant que telles, mais du sens de leur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Quand a-t-il os&#233; entrevoir la lumi&#232;re ? Quand les masses ont spontan&#233;ment explos&#233; contre les implications de son enseignement th&#233;orique. Ayant pass&#233; sa vie &#224; jurer par la &lt;i&gt;List der Vernunft&lt;/i&gt; &#8212; la ruse de la raison &#8212;, il est devenu l'extr&#234;me personnification de la &lt;i&gt;Unlist der blossen Vernunft&lt;/i&gt; &#8212; l'aveuglement de la simple &#171; raison &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Prenons maintenant le cas d'Imre Nagy, le &#171; politicien &#187;. Quelle a &#233;t&#233; son aide, qu'a-t-il fait de son savoir-faire &#171; politique &#187; contre les mensonges perfides de la bureaucratie russe ? A-t-il un seul instant trouv&#233; en lui-m&#234;me la clart&#233; de concevoir et la r&#233;solution de proclamer : &#171; Quoi qu'il arrive, ne croyez jamais les Russes &#8212; et je sais de quoi je parle &#187; ? Non. Il a pataug&#233; ; et il a tent&#233; de demander l'aide... des Nations Unies ! L'histoire en train de se faire, le drame sanglant du pouvoir &#233;taient l&#224;, en personne : chars et canons faisaient face aux mains et aux poitrines nues de millions de gens. Et Nagy, 1' &#171; homme d'Etat &#187;, le &lt;i&gt;Realpolitiker&lt;/i&gt;, ne savait penser qu'aux Nations Unies, ce sinistre guignol o&#249; les bandits de Moscou et de Washington, flanqu&#233;s chacun de leurs deuxi&#232;mes et troisi&#232;mes couteaux, s'agressent mutuellement dans leurs discours publics et se mettent d'accord sur leurs sales combines dans les couloirs.&lt;br class='manualbr' /&gt;Telle fut la production des professionnels de la th&#233;orie et de la politique, esp&#232;ce non spontan&#233;e, consciente, savante et hautement qualifi&#233;e. Les non-professionnels, eux, produisirent une r&#233;volution radicale &#8212; non pr&#233;vue, non pr&#233;par&#233;e, non organis&#233;e par qui que ce soit, et, donc, &#171; spontan&#233;e &#187;, comme toutes les r&#233;volutions de l'histoire.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le peuple hongrois n'a pas agi &#171; spontan&#233;ment &#187; au sens o&#249; un b&#233;b&#233; pleure &#171; spontan&#233;ment &#187; quand il a mal. Il a agi &#224; partir de son exp&#233;rience sociale et historique, et il en a fait quelque chose. Quand celui qui s'affuble du titre de &#171; th&#233;oricien &#187; ou de &#171; r&#233;volutionnaire &#187; regarde de haut ce qu'il appelle &#171; spontan&#233;it&#233; &#187;, voici le postulat cach&#233; qu'il a en t&#234;te : impossible que cette canaille puisse jamais apprendre la moindre chose de sa propre vie, en tirer quelque conclusion sens&#233;e que ce soit, passer de &#171; deux et deux &#187; &#224; &#171; quatre &#187; &#8212; impossible, surtout, qu'elle avance des id&#233;es nouvelles et cherche ses propres solutions &#224; ses propres probl&#232;mes. Inutile de souligner l'identit&#233; essentielle de ce postulat avec les dogmes fondamentaux touchant l'homme et la soci&#233;t&#233; qui sont depuis des mill&#233;naires ceux des classes dirigeantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une longue parenth&#232;se me para&#238;t ici n&#233;cessaire. On ne peut qu'&#234;tre frapp&#233; par le fait que les intellectuels &#171; marxistes &#187; et &#171; gauchistes &#187; s'obstinent &#224; gaspiller leur temps et leur &#233;nergie &#224; &#233;crire interminablement sur la relation entre le &#171; Livre Un &#187; et le &#171; Livre Trois &#187; du Capital, &#224; commenter et &#224; interpr&#233;ter de nouveau tel ou tel commentaire sur Marx fait par tel ou tel de ses interpr&#232;tes, &#224; gloser inlassablement sur des livres sans presque jamais tenir compte de l'histoire r&#233;elle, de la cr&#233;ation effective de formes et de sens dans et par l'activit&#233; des hommes. Une fois de plus, l'histoire se r&#233;duit pour eux &#224; l'histoire des id&#233;es &#8212; en l'esp&#232;ce, &#224; l'histoire d'un tr&#232;s petit nombre d'id&#233;es. Une des cons&#233;quences en est que l'histoire tend &#224; &#234;tre de moins en moins bien comprise. Car l'histoire, ce n'est pas simplement le catalogue des &#171; faits &#187; historiques : ce qui compte, d'un point de vue r&#233;volutionnaire, c'est l'interpr&#233;tation de ces faits, qu'on ne saurait abandonner aux historiens de l'establishment universitaire. Cette interpr&#233;tation est certes fonction des &#171; id&#233;es th&#233;oriques &#187; et du projet politique de l'interpr&#232;te. Mais c'est la liaison organique entre ces trois &#233;l&#233;ments : le projet, les id&#233;es et la prise en compte de l'histoire effective comme source (et non comme mat&#233;riau mort), qui sp&#233;cifie le travail d'un intellectuel r&#233;volutionnaire et qui seule caract&#233;rise sa rupture radicale avec la conception traditionnelle et dominante du &#171; travail th&#233;orique &#187;. Or, aujourd'hui, cette liaison se trouve en fait coup&#233;e dans 99 % de la litt&#233;rature &#171; de gauche &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Mais ce qui est en cause ici va, en fait, beaucoup plus loin. Car projet et id&#233;es ont leur origine dans l'histoire effective, dans l'activit&#233; cr&#233;atrice des gens dans la soci&#233;t&#233; moderne. Le projet r&#233;volutionnaire n'est pas la cons&#233;quence logique d'une th&#233;orie correcte. Dans ce domaine, les th&#233;ories successives sont plut&#244;t des essais de formulation universelle de ce que la masse des hommes &#8212; les ouvriers d'abord, puis les femmes, les &#233;tudiants, les minorit&#233;s nationales, etc. &#8212; expriment depuis deux si&#232;cles dans leur lutte contre l'institution &#233;tablie de la soci&#233;t&#233; &#8212; que ce soit lors des r&#233;volutions, &#224; l'usine, ou dans leur vie quotidienne. En &#171; oubliant &#187; cela, l'intellectuel &#171; r&#233;volutionnaire &#187; se met dans une contradiction ridicule. Il proclame que sa th&#233;orie lui permet de comprendre, et m&#234;me de juger, l'histoire &#8212; et il semble ignorer que la source essentielle de cette th&#233;orie est l'activit&#233; historique pass&#233;e du peuple. Ainsi se rend-il aveugle &#224; cette activit&#233; telle qu'elle se manifeste dans le pr&#233;sent &#8212; aveugle, par exemple, &#224; la R&#233;volution hongroise.&lt;br class='manualbr' /&gt;Allons jusqu'au bout de notre remarque : consid&#233;rons l'&#339;uvre de Marx. S'il ne s'&#233;tait agi que d'une &#171; synth&#232;se &#187; de la philosophie classique allemande, de l'&#233;conomie politique anglaise et du socialisme utopique fran&#231;ais, ce n'aurait &#233;t&#233; qu'une th&#233;orie entre beaucoup d'autres. Ce sont les id&#233;es politiques qui animaient Marx qui font la diff&#233;rence. Mais quelle est la source de ces id&#233;es ? Il n'y a pratiquement rien l&#224;-dedans &#8212; rien, en tout cas, qui ait encore quelque pertinence et quelque valeur aujourd'hui &#8212; que l'on puisse attribuer &#224; Marx lui-m&#234;me. Dans ces id&#233;es, tout, ou presque, prend sa source dans le mouvement ouvrier tel qu'il se constituait entre 1800 et 1840 ; tout, ou presque, figure d&#233;j&#224; noir sur blanc dans la litt&#233;rature ouvri&#232;re de cette &#233;poque&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les mat&#233;riaux que l'on trouve dans E. P. Thompson, The Making of the English (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et quelle est l'unique id&#233;e politique nouvelle dont Marx ait &#233;t&#233; capable apr&#232;s le Manifeste communiste ? Celle de la destruction de l'appareil d'&#201;tat par la &#171; dictature du prol&#233;tariat &#187; &#8212; &#171; le&#231;on &#187;, comme il l'a soulign&#233; lui-m&#234;me, de la Commune de Paris : le&#231;on incarn&#233;e dans l'activit&#233; des ouvriers parisiens et, en premier lieu, dans la nouvelle forme d'institution qu'ils cr&#233;&#232;rent : la Commune elle-m&#234;me. Cette cr&#233;ation, Marx, en d&#233;pit de sa th&#233;orie et de son g&#233;nie, n'avait pas &#233;t&#233; capable de la pr&#233;voir. Mais &#233;tant Marx, et non pas marxiste, il sut la reconna&#238;tre &#8212; apr&#232;s coup&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;II n'en est que plus frappant de noter que, malgr&#233; ce pr&#233;c&#233;dent, et la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons &#224; notre discussion principale. Que pourrait &#234;tre la &#171; non-spontan&#233;it&#233; &#187;, &#224; quoi oppose-t-on la spontan&#233;it&#233; ? Serait-ce &#224; la &#171; conscience &#187; ? Mais qui oserait dire que les ouvriers hongrois, par exemple, &#233;taient inconscients ? En quel sens ? Etaient-ils des somnambules, des zombies, sous L.S.D. ? Ou bien voudrait-on dire qu'ils n'&#233;taient pas &#171; assez &#187; conscients ou pas conscients &#171; de la fa&#231;on correcte &#187; ? Mais qu'est-ce qu' &#171; assez &#187; de conscience, quelle est la &#171; fa&#231;on correcte &#187; d'&#234;tre conscient ? Celle de M. Mandel, peut-&#234;tre ? Ou celle de M. Sartre ? Ou bien s'agit-il du Savoir absolu ? Celui de qui ? Y a-t-il dans les environs quelqu'un qui pr&#233;tend le repr&#233;senter ? Et qu'en fait-il ? On sait, de toute fa&#231;on, ce que Kautsky et L&#233;nine ont fait de leur savoir.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ou bien le contraire de la &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; se trouverait-il dans l'organisation ? Mais la question est pr&#233;cis&#233;ment : quelle organisation, et l'organisation de qui ? L'action &#171; spontan&#233;e &#187; des ouvriers et du peuple hongrois &#233;tait une action visant &#224; l'organisation, et plus encore : leur spontan&#233;it&#233; &#233;tait exactement cela, leur auto-organisation. C'est bien l&#224; ce que le pseudo-&#171; th&#233;oricien &#187; bureaucrate hait le plus : que les ouvriers, au lieu d'attendre, dans une passivit&#233; enthousiaste, qu'il vienne les &#171; organiser &#187;, s'organisent eux-m&#234;mes en Conseils ouvriers. Et comment les organise-t-il, si on lui en donne l'occasion ? Comme les classes dominantes l'on fait pendant des si&#232;cles dans les usines et dans l'arm&#233;e. Et cela, non seulement si et quand il prend le pouvoir, mais d&#232;s avant : dans un grand syndicat, par exemple, ou dans un &#171; parti bolchevique &#187;, dont les relations int&#233;rieures, par leur structure, leur forme et leur contenu, reproduisent simplement celles de la soci&#233;t&#233; capitaliste : hi&#233;rarchie, division entre une couche de dirigeants et une masse d'ex&#233;cutants, voile de pseudo-&#171; savoir &#187; jet&#233; sur le pouvoir d'une bureaucratie qui se coopte et se perp&#233;tue, etc. &#8212; soit, la forme appropri&#233;e &#224; la reproduction et &#224; la perp&#233;tuation de l'ali&#233;nation politique (et, par voie de cons&#233;quence, de l'ali&#233;nation globale). Si l'oppos&#233; de la &#171; spontan&#233;it&#233; &#187;, c'est-&#224;-dire de l'auto-activit&#233; et de l'auto-organisation, est l'h&#233;t&#233;ro-organisation &#8212; par les politiciens, les &#171; th&#233;oriciens &#187;, les &#171; r&#233;volutionnaires professionnels &#187;, etc. &#8212;, alors l'oppos&#233; de la spontan&#233;it&#233; est d'&#233;vidence la contre-r&#233;volution, ou conservation de l'ordre existant.&lt;br class='manualbr' /&gt;La R&#233;volution, c'est exactement l'auto-organisation du peuple. Par l&#224; m&#234;me suppose-t-elle &#233;videmment un &#171; devenir-conscient &#187; des caract&#233;ristiques et m&#233;canismes essentiels du syst&#232;me &#233;tabli, ainsi que du d&#233;sir et de la volont&#233; d'inventer une nouvelle solution du probl&#232;me de l'institution de la soci&#233;t&#233;. (Il est clair, par exemple, que la compr&#233;hension en acte qu'avaient les travailleurs hongrois du caract&#232;re social de la bureaucratie comme classe exploiteuse et oppressive, et des conditions de son existence, &#233;tait, du point de vue th&#233;orique, infiniment sup&#233;rieure &#224; toutes les analyses pseudo-&#171; th&#233;oriques &#187; contenues dans trente ans de litt&#233;rature trotskiste et dans la plupart des autres &#233;crits &#171; marxistes de gauche &#187;.) L'auto-organisation est ici l'auto-organiser et la conscience, le devenir-conscient ; dans les deux cas, nous avons un processus, non pas un &#233;tat. Non pas que le peuple ait enfin d&#233;couvert &#171; la &#187; forme appropri&#233;e d'organisation sociale ; mais il se rend compte que cette &#171; forme &#187; est son activit&#233; d'auto-organisation, en accord avec sa compr&#233;hension de la situation et des buts qu'il se fixe &#224; lui-m&#234;me. En ce sens, la r&#233;volution ne peut qu'&#234;tre &#171; spontan&#233;e &#187; dans sa naissance comme dans son d&#233;veloppement. Car la r&#233;volution est auto-institution explicite de la soci&#233;t&#233;. La &#171; spontan&#233;it&#233; &#187; ne d&#233;signe rien d'autre ici que l'activit&#233; cr&#233;atrice social-historique dans son expression la plus &#233;lev&#233;e, celle qui a pour objet l'institution de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me. De cela, toutes les explosions r&#233;volutionnaires des temps modernes offrent des exemples indiscutables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune action historique n'est &#171; spontan&#233;e &#187;, si l'on entend par l&#224; qu'elle surgirait dans le vide, qu'elle serait absolument sans relations avec les conditions, le milieu, le pass&#233;. Et toute grande action historique est pr&#233;cis&#233;ment spontan&#233;e dans le sens premier de ce mot : &lt;i&gt;spons&lt;/i&gt;, &#171; source &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Reconstruction hypoth&#233;tique d'un sens initial non directement attest&#233;. En (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'histoire est cr&#233;ation, ce qui veut dire : &#233;mergence de ce qui ne s'inscrit pas d&#233;j&#224; dans ses &#171; causes &#187;, ses &#171; conditions &#187;, etc., de ce qui n'est pas r&#233;p&#233;tition &#8212; ni &lt;i&gt;stricto sensu&lt;/i&gt;, ni comme variante de ce qui est d&#233;j&#224; donn&#233; &#8212;, de ce qui est, au contraire, position de nouvelles formes et figures, de nouvelles significations &#8212; c'est-&#224;-dire, auto-institution. Pour le dire en termes plus &#233;troits, plus pragmatiques, plus op&#233;rationnels : la spontan&#233;it&#233; est l'exc&#232;s de 1' &#171; effet &#187; sur les &#171; causes &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le postulat &#171; identitaire &#187;, qui sous-tend toute la pens&#233;e philosophique et scientifique h&#233;rit&#233;e, &#233;quivaut &#224; affirmer que pareil &#171; exc&#232;s &#187;, si et quand il existe, n'est jamais que &#171; la mesure de notre ignorance &#187;. La pr&#233;somption qui l'accompagne est que l'on peut, &lt;i&gt;de jure&lt;/i&gt;, r&#233;duire cette mesure &#224; z&#233;ro. A quoi la r&#233;ponse la plus br&#232;ve est : &lt;i&gt;Hic Rhodus, hic salta&lt;/i&gt;. Nous pouvons en toute confiance nous asseoir et attendre sereinement le jour o&#249; la diff&#233;rence entre &lt;i&gt;Tristan und Isolde&lt;/i&gt; et l'ensemble de ses &#171; causes &#187; et de ses &#171; conditions &#187; (la soci&#233;t&#233; bourgeoise des ann&#233;es 1850, l'&#233;volution des instruments et de l'orchestre, l'inconscient de Wagner, etc.) aura &#233;t&#233; r&#233;duite &#224; z&#233;ro.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les ouvriers hongrois ont agi &#224; partir de leur exp&#233;rience, et leur action fut une &#233;laboration &#8212; au sens le moins trivial du mot &#8212; de cette exp&#233;rience. Mais cette action n'a pas &#233;t&#233; une r&#233;action ou r&#233;ponse &#171; n&#233;cessaire &#187;, causalement d&#233;termin&#233;e, &#224; une situation donn&#233;e &#8212; pas plus que cette &#233;laboration n'a &#233;t&#233; le r&#233;sultat d'un processus &#171; logique &#187; de d&#233;duction, d'inf&#233;rence, etc. Depuis un certain nombre d'ann&#233;es, une demi-douzaine de pays d'Europe de l'Est &#8212; et la Russie elle-m&#234;me depuis bien plus longtemps &#8212; connaissaient une situation g&#233;n&#233;rale essentiellement semblable &#224; celle &#224; laquelle on pourrait essayer d'imputer l'explosion de 1956. Apr&#232;s tout, les &#233;v&#233;nements d'Allemagne de l'Est en 1953, de Pologne en 1956 (et en 1970, et en 1976), de Tch&#233;coslovaquie en 1968, ainsi que les r&#233;voltes plus limit&#233;es et moins connues en Russie (Novotcherkassk, par exemple), sont la preuve de cette similarit&#233; essentielle. Ce n'est pourtant qu'en Hongrie que l'activit&#233; populaire a atteint cette intensit&#233; qui est propre &#224; produire une r&#233;volution. Que la Hongrie et son peuple soient particuliers, rien de plus certain. Le sont aussi chaque pays et chaque peuple. Nous savons que toute entit&#233; individuelle est absolument singuli&#232;re et, &#224; cet &#233;gard, absolument semblable aux autres. Les &#171; particularit&#233;s &#187; de l'histoire hongroise, etc., ne sont d'aucun secours lorsqu'on s'efforce d'expliquer de fa&#231;on exhaustive pourquoi cette forme particuli&#232;re de r&#233;volution a eu lieu dans ce pays particulier &#224; ce moment particulier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quoique l'on puisse, bien s&#251;r, &#171; expliquer &#187; pourquoi ce type de r&#233;volution (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une recherche historique concr&#232;te peut &#233;videmment contribuer &#224; &#171; rendre intelligible &#187; (&lt;i&gt;ex post&lt;/i&gt;, et on ne saurait oublier les probl&#232;mes sans fin qu'entra&#238;ne cette clause) une partie consid&#233;rable de l'encha&#238;nement des &#233;v&#233;nements, des actions des hommes, et de leurs r&#233;actions, etc. Elle ne permet jamais de sauter de cette description et de cette compr&#233;hension partielle des situations, motivations, actions, etc., &#224; 1' &#171; explication du r&#233;sultat &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ainsi, par exemple, on peut dire : une r&#233;volution est &#171; caus&#233;e &#187; par l'exploitation et l'oppression. Mais ces derni&#232;res sont l&#224; depuis des si&#232;cles (et des milliers d'ann&#233;es). On dit alors : il faut qu'exploitation et oppression atteignent un &#171; point extr&#234;me &#187;. Mais quel est ce &#171; point extr&#234;me &#187; ? Et ne l'a-t-on pas atteint de mani&#232;re r&#233;currente, sans qu'une r&#233;volution s'ensuive chaque fois ? On continue : ce &#171; point extr&#234;me &#187; de l'exploitation et de l'oppression doit co&#239;ncider avec une &#171; crise interne &#187; des classes dirigeantes, avec l'effritement ou l'effondrement du r&#233;gime. Mais que voudriez-vous donc de plus, comme effritement et effondrement, que ceux r&#233;alis&#233;s dans la majorit&#233; des pays d'Europe apr&#232;s 1918 ou apr&#232;s 1945 ? Enfin : les masses doivent avoir atteint un niveau suffisant de conscience et de combativit&#233;. Et qu'est-ce qui d&#233;termine le niveau de conscience et de combativit&#233; des masses ? La r&#233;volution n'a pas eu lieu, parce que les conditions pour une r&#233;volution n'&#233;taient pas m&#251;res. La plus importante de ces conditions est un niveau suffisant de conscience et de combativit&#233; des masses. Suffisant pour quoi ? Eh bien, suffisant pour faire la r&#233;volution. Bref : il n'y a pas eu de r&#233;volution parce qu'il n'y a pas eu de r&#233;volution. Tel est, en l'esp&#232;ce, le fin mot de la sagesse &#171; marxiste &#187; (ou simplement &#171; d&#233;terministe &#187;, &#171; scientifique &#187;).&lt;br class='manualbr' /&gt;Pour une autre illustration de ce type d' &#171; arguments &#187; : il est exact que l'une des principales diff&#233;rences entre la Pologne et la Hongrie de 1956 a r&#233;sid&#233; dans la capacit&#233; du P.C. polonais de s' &#171; adapter &#187; aux &#233;v&#233;nements &#8212; ce que le P.C. hongrois n'a pas su faire. Mais pourquoi le P.C. polonais a-t-il r&#233;ussi l&#224; o&#249; le P.C. hongrois a &#233;chou&#233; ? Parce qu'en Pologne, pr&#233;cis&#233;ment, le mouvement n'est pas all&#233; assez loin, ce qui a permis au P.C. de continuer d'exister et de jouer son r&#244;le &#8212; alors qu'en Hongrie, la violence et le caract&#232;re radical du mouvement ont tr&#232;s vite r&#233;duit &#224; rien le P.C. Et cela &#171; explique &#187; aussi, jusqu'&#224; un certain point, les attitudes diff&#233;rentes du Kremlin dans les deux cas. Aussi longtemps qu'en Pologne un parti bureaucratique survivait et conservait tant bien que mal les r&#234;nes, la bureaucratie de Moscou a cru, non sans raison, qu'elle pouvait s'&#233;pargner une intervention arm&#233;e et man&#339;uvrer en vue de la restauration graduelle de la dictature bureaucratique &#8212; ce qui a fini par aboutir. Pareille man&#339;uvre paraissait impossible en Hongrie, o&#249; le P.C. &#233;tait d&#233;truit et o&#249; les Conseils ouvriers affirmaient clairement leur intention de revendiquer le pouvoir et de l'exercer.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les choses sont encore plus claires quand on envisage, non pas la &#171; r&#233;volte &#187;, en tant qu'explosion et destruction de l'ordre ancien, mais la r&#233;volution, en tant qu'activit&#233; auto-organis&#233;e visant &#224; l'institution d'un ordre nouveau. (Cette distinction est, bien s&#251;r, une abstraction s&#233;paratrice.) En d'autres termes, quand on examine le contenu positif de ce que j'ai appel&#233; plus haut &#233;laboration de l'exp&#233;rience. L'ancien &#233;tat de choses, tout intol&#233;rable qu'il f&#251;t, aurait pu ne susciter qu'une dose suppl&#233;mentaire de r&#233;signation, une recrudescence de la religiosit&#233;, ou la demande de r&#233;formes plus ou moins &#171; mod&#233;r&#233;es &#187;. Au lieu de cela, le mouvement court-circuita toutes les autres &#171; solutions &#187;, et le peuple entreprit de se battre et de mourir pour la reconstruction g&#233;n&#233;rale de la soci&#233;t&#233;. Il aurait une rude t&#226;che, le th&#233;oricien qui voudrait prouver que c'&#233;tait l&#224; le seul choix &#171; logique &#187; et/ou &#171; praticable &#187; pour la Hongrie de 1956. Nombre de pays dans le monde ont fourni, et continuent &#224; fournir, d'innombrables exemples du contraire. Le contenu positif de la &#171; r&#233;ponse &#187; &#8212; constitution des Conseils ouvriers, revendication de l'autogestion et de l'abolition des normes de travail, etc. &#8212; n'a pas &#233;t&#233; &#171; d&#233;duit &#187; ; ce n'a pas &#233;t&#233; le choix du &#171; seul autre terme possible de l'alternative &#187;, etc. Ce fut une &#233;laboration qui transcenda le donn&#233; (et tout ce qui est donn&#233; avec le donn&#233;, impliqu&#233; par lui ou contenu en lui), et aboutit au nouveau.&lt;br class='manualbr' /&gt;Que ce nouveau plonge ses racines dans une relation profonde et organique avec les cr&#233;ations ant&#233;rieures du mouvement ouvrier et avec le contenu d'autres phases de l'activit&#233; r&#233;volutionnaire, cela ne limite pas son importance, bien au contraire. Cela souligne le fait que la R&#233;volution hongroise s'inscrit dans la s&#233;rie des luttes qui visent, depuis pr&#232;s de deux cents ans, &#224; une reconstruction radicale de la soci&#233;t&#233;. Cela d&#233;signe dans l'activit&#233; du peuple hongrois un nouveau moment du d&#233;veloppement du projet r&#233;volutionnaire &#8212; et, en m&#234;me temps, assure que ses cr&#233;ations ont une signification qui transcende, et de loin, le moment et les conditions propres &#224; leur naissance.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les formes d'organisation &#8212; les Conseils &#8212; cr&#233;&#233;es par les ouvriers hongrois sont du m&#234;me type que les formes cr&#233;&#233;es ant&#233;rieurement et ailleurs par les r&#233;volutions ouvri&#232;res. Les buts et les revendications proclam&#233;es par ces Conseils sont dans la ligne de ceux qui ont &#233;t&#233; mis en avant par l'histoire tout enti&#232;re du mouvement ouvrier &#8212; que ce soit dans les luttes ouvri&#232;res, ou dans le combat informel qui se poursuit jour apr&#232;s jour dans toutes les usines du globe &#8212;, tandis que sur certains points fondamentaux (autogestion, abolition des normes de travail), ils sont plus explicites et plus radicaux. Il y a donc dans le monde moderne une unit&#233; du projet r&#233;volutionnaire. Cette unit&#233;, nous pouvons la rendre &#171; plus intelligible &#187; en d&#233;signant ce qui est h&#233;ritage et continuit&#233; historiques, ce qui est similarit&#233; des conditions &#8212; en particulier, de vie et de travail &#8212; dans lesquelles le syst&#232;me social place la classe ouvri&#232;re. Mais, encore une fois, quelque pertinents, quelqu'importants que soient ces facteurs, ils ne pourront jamais nous donner la somme des &#171; conditions n&#233;cessaires et suffisantes &#187; pour la production du contenu des &#171; r&#233;ponses &#187; de 1871, 1905, 1917, 1919, 1936-1937, 1956 &#8212; ou pour le manque d'une telle production dans d'autres cas. Car ce que nous avons ici, c'est, non pas une unit&#233; &#171; objective &#187;, non pas une unit&#233; en tant qu'identit&#233; d'une classe d' &#171; effets &#187; d&#233;coulant d'une classe de &#171; causes identiques &#187; &#8212; mais une unit&#233; en formation, en train de se faire, une unit&#233; se faisant elle-m&#234;me (et, naturellement, pas encore faite) : une unit&#233; de cr&#233;ation social-historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans vouloir minimiser l'importance des nombreux autres aspects de la R&#233;volution hongroise, je me consacrerai essentiellement ici &#224; la signification des Conseils ouvriers et de certains de leurs objectifs et revendications. En examinant ce que je tiens pour le sens potentiel des Conseils et de leurs revendications, j'interpr&#232;te : c'est naturellement le cas de quiconque parle de ce sujet &#8212; ou de tout autre. J'interpr&#232;te en fonction de mes propres positions et perspectives politiques, et des id&#233;es auxquelles j'ai pu parvenir. J'interpr&#232;te les &#233;v&#233;nements hongrois de 1956, qui sont &#171; particuliers &#187; et &#171; extr&#234;mes &#187;. Je tiens pour acquis que c'est dans cet &#171; extr&#234;me &#187; que nous pouvons le mieux apercevoir, &#224; travers la couche de bu&#233;e de l'habituel et du banal, les virtualit&#233;s pures, concentr&#233;es, corrosives, de la situation historique pr&#233;sente. (De m&#234;me, Mai 68, en France, fut &#171; particulier &#187; et &#171; extr&#234;me &#187; &#8212; et c'est &#224; cause de cela, parce que c'&#233;tait une situation limite, que de nouvelles potentialit&#233;s se r&#233;v&#233;l&#232;rent, ou, plut&#244;t, furent cr&#233;&#233;es au cours des &#233;v&#233;nements de Mai, et gr&#226;ce &#224; eux.) Enfin, les &#233;v&#233;nements de Hongrie ne dur&#232;rent que quelques semaines. J'affirme que ces semaines &#8212; comme les quelques semaines de la Commune de Paris &#8212; ne sont pas moins importantes et significatives pour nous que trois mille ans d'histoire de l'&#201;gypte pharaonique.&lt;br class='manualbr' /&gt;Et si je l'affirme, c'est parce que je pense que ce que contiennent en puissance les Conseils ouvriers hongrois, dans leur formation et dans leurs buts, c'est la destruction des significations sociales traditionnelles, h&#233;rit&#233;es et institu&#233;es, du pouvoir politique, d'une part, et, d'autre part, de la production et du travail &#8212; et donc le germe d'une nouvelle institution de la soci&#233;t&#233;. Ce qui entra&#238;ne, en particulier, une rupture radicale avec l'h&#233;ritage philosophique en ce qui concerne la politique et le travail.&lt;br class='manualbr' /&gt;Les Conseils ouvriers surgirent &#224; peu pr&#232;s partout, et ce fut l'affaire de quelques heures pour que le pays en f&#251;t couvert. Leur caract&#232;re exemplaire ne vient pas de ce qu'ils &#233;taient &#171; ouvriers &#187; ; il ne d&#233;pend ni de leur &#171; composition prol&#233;tarienne &#187;, ni du fait qu'ils naissaient dans des &#171; entreprises de production &#187;, ni m&#234;me des aspects ext&#233;rieurs de la &#171; forme &#187; Conseil en tant que telle. Leur importance d&#233;cisive tient &#224; :&lt;br class='manualbr' /&gt;a) l'&#233;tablissement de la d&#233;mocratie directe, en d'autres termes, de l'&#233;galit&#233; politique vraie (l'&#233;galit&#233; quant au pouvoir) ; b) leur enracinement dans des collectivit&#233;s concr&#232;tes (dont il n'est pas n&#233;cessaire qu'elles soient seulement des &#171; usines &#187;) ;
c) leurs revendications relatives &#224; l'autogestion et &#224; l'abolition des normes de travail.&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans ces trois points, on constate un effort pour abolir la division &#233;tablie de la soci&#233;t&#233; et la s&#233;paration essentielle entre les domaines principaux de l'activit&#233; collective. Sont en jeu ici, non seulement la division entre &#171; classes &#187;, mais aussi la division entre &#171; dirigeants &#187; et &#171; dirig&#233;s &#187; (dont celle entre &#171; repr&#233;sentants &#187; et &#171; repr&#233;sent&#233;s &#187; est une forme) ; la division entre un &#171; gouvernement &#187; s&#233;par&#233; ou une &#233;troite sph&#232;re &#171; politique &#187; et, d'autre part, le reste de la vie sociale, notamment le &#171; travail &#187; ou la &#171; production &#187; ; la division, enfin, entre les int&#233;r&#234;ts et les activit&#233;s imm&#233;diates, quotidiennes, et, d'autre part, 1' &#171; universel politique &#187;. L'abolition de la division et de la s&#233;paration essentielle ne signifie pas, bien s&#251;r, l'av&#232;nement d'une &#171; identit&#233; &#187; indiff&#233;renci&#233;e de chacun et de tous, d'une soci&#233;t&#233; &#171; homog&#232;ne &#187;, etc. (Ce dilemme : soit une soci&#233;t&#233; divis&#233;e sur le mode antagoniste, scind&#233;e d'une fa&#231;on ou d'une autre, soit homog&#233;n&#233;it&#233; totale et indiff&#233;renciation g&#233;n&#233;rale, est un des postulats cach&#233;s de la philosophie politique h&#233;rit&#233;e. Marx le fait sien, pour qui l'&#233;limination de la division sociale, du pouvoir d'Etat, de la politique, etc., doit r&#233;sulter de l'homog&#233;n&#233;isation de la soci&#233;t&#233; que produit le capitalisme.) L'abolition de la division et de la s&#233;paration implique la reconnaissance des diff&#233;rences entre les segments de la communaut&#233; (leur n&#233;gation moyennant des universaux abstraits &#8212; &#171; citoyen &#187;, &#171; prol&#233;taire &#187;, &#171; consommateur &#187; &#8212; ne fait que r&#233;affirmer la s&#233;paration qui traverse chaque individu), et exige un autre type d'articulation de ces segments.&lt;br class='manualbr' /&gt;Dans l'organisation du Conseil, toutes les d&#233;cisions doivent en principe &#234;tre prises, chaque fois que c'est mat&#233;riellement possible, par le collectif entier des personnes concern&#233;es, c'est-&#224;-dire, par l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale du &#171; corps politique &#187; (qu'il s'agisse d'une usine, d'une administration, d'une universit&#233; ou d'un quartier). Un groupe de d&#233;l&#233;gu&#233;s assure l'application des d&#233;cisions de l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale et la continuit&#233; de la gestion des affaires courantes dans l'intervalle qui s&#233;pare les r&#233;unions de l'assembl&#233;e. Les d&#233;l&#233;gu&#233;s sont &#233;lus, et r&#233;vocables en permanence (expos&#233;s &#224; tout moment &#224; une r&#233;vocation instantan&#233;e). Mais ni cette r&#233;vocabilit&#233; permanente, ni m&#234;me l'&#233;lection des d&#233;l&#233;gu&#233;s ne sont ici d&#233;cisives. D'autres moyens (la rotation, par exemple) pourraient servir les m&#234;mes fins. Le point important est que le pouvoir de d&#233;cider appartient &#224; l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, qui peut revenir sur les d&#233;cisions des d&#233;l&#233;gu&#233;s, et que ces derniers n'ont qu'un &#171; pouvoir &#187; r&#233;siduel, qui n'existe en principe que pour autant que l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale ne peut demeurer en session 24 heures sur 24.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce pouvoir de l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale a pour signification imm&#233;diate l'abolition de la division institu&#233;e de la soci&#233;t&#233; entre &#171; dirigeants &#187; et &#171; dirig&#233;s &#187;. Il &#233;limine en particulier la mystification politique r&#233;gnante (et qui n'est pas ancienne, mais typiquement moderne), qui veut que la d&#233;mocratie &#233;quivale &#224; la repr&#233;sentation &#8212; par quoi on entend &#233;videmment la repr&#233;sentation permanente. D&#233;l&#233;gation irr&#233;vocable (m&#234;me si elle est formellement limit&#233;e dans le temps) du pouvoir des &#171; repr&#233;sent&#233;s &#187; aux &#171; repr&#233;sentants &#187;, la repr&#233;sentation est une forme d'ali&#233;nation politique. D&#233;cider, c'est d&#233;cider soi-m&#234;me, ce n'est pas d&#233;cider qui va d&#233;cider. La forme juridique des &#233;lections p&#233;riodiques ne fait que masquer cette expropriation. Il n'est pas n&#233;cessaire de reprendre ici la critique bien connue des &#171; &#233;lections &#187; dans les syst&#232;mes sociaux et politiques existants. Sans doute importe-t-il plus de souligner un point g&#233;n&#233;ralement n&#233;glig&#233; : la repr&#233;sentation &#171; politique &#187; tend &#224; &#171; &#233;duquer &#187; &#8212; c'est-&#224;-dire &#224; d&#233;s-&#233;duquer &#8212; les gens dans la conviction qu'ils ne sauraient g&#233;rer les probl&#232;mes de la soci&#233;t&#233;, qu'il existe une cat&#233;gorie sp&#233;ciale d'hommes dou&#233;s de la capacit&#233; sp&#233;cifique de &#171; gouverner &#187;. La repr&#233;sentation permanente va de pair avec la &#171; politique professionnelle &#187;. Elle contribue donc &#224; l'apathie politique, ce qui, &#224; son tour, &#233;largit dans l'esprit des gens le foss&#233; entre l'&#233;tendue et la complexit&#233; des probl&#232;mes sociaux et leur propre aptitude &#224; s'y attaquer.&lt;br class='manualbr' /&gt;Inutile d'ajouter que ni le pouvoir de l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, ni la r&#233;vocabilit&#233; des d&#233;l&#233;gu&#233;s, ni leur responsabilit&#233; devant l'assembl&#233;e, ne sont des panac&#233;es qui &#171; garantissent &#187; qu'une d&#233;g&#233;n&#233;rescence, bureaucratique ou autre, de la r&#233;volution est impossible. L'&#233;volution des Conseils ou de tout autre organisme autonome, et leur destin ultime, d&#233;pendent de l'auto-mobilisation et de l'auto-activit&#233; des masses, de ce que les hommes feront et ne feront pas, de leur participation active &#224; la vie des organes collectifs, de leur volont&#233; de peser de tout leur poids &#224; chaque moment du processus : discussion, &#233;laboration, d&#233;cision, application, et contr&#244;le. Ce serait une contradiction dans les termes que de rechercher une forme institutionnelle qui, par sa seule vertu, assurerait cette participation et contraindrait les gens &#224; &#234;tre autonomes, les forcerait &#224; faire preuve d'auto-activit&#233;. La forme du Conseil &#8212; comme n'importe quelle autre forme du m&#234;me genre &#8212; ne garantit pas, et ne peut garantir, le d&#233;veloppement de pareille activit&#233; autonome ; mais elle le rend possible &#8212; alors que les formes politiques &#233;tablies &#8212; qu'il s'agisse de la &#171; d&#233;mocratie repr&#233;sentative &#187; ou du pouvoir, voire du leadership, d'un parti &#8212; garantissent l'impossibilit&#233; d'un tel d&#233;veloppement, et le rendent impossible par leur existence m&#234;me. Ce qui est en jeu ici, c'est la &#171; d&#233;-professionnalisation &#187; de la politique, son abolition en tant que sph&#232;re sp&#233;ciale et s&#233;par&#233;e d'activit&#233; et de comp&#233;tence ; et c'est, r&#233;ciproquement, la politisation universelle de la soci&#233;t&#233;, ce qui veut simplement dire que les affaires de la soci&#233;t&#233; sont, en actes et non pas en mots, l'affaire de tous. (Ce qui est l'exact oppos&#233; de la d&#233;finition de la justice donn&#233;e par Platon : &lt;i&gt;Ta s&#233;autou prattein kai m&#232; polupragmonein&lt;/i&gt; : s'occuper de ses propres affaires et ne pas flanquer la pagaille en se m&#234;lant d'un tas de choses.)&lt;br class='manualbr' /&gt;Une phase r&#233;volutionnaire d&#233;bute n&#233;cessairement par un d&#233;cha&#238;nement de l'activit&#233; autonome des gens ; si elle d&#233;passe le stade de la &#171; r&#233;volte &#187; ou de 1' &#171; &#233;pisode r&#233;volutionnaire &#187;, elle conduit &#224; la cr&#233;ation d'organes autonomes des masses. Action, passion, abn&#233;gation, &#171; sacrifice de soi &#187;, tout cela s'exprime avec prodigalit&#233; ; on assiste &#224; une extraordinaire d&#233;pense d'&#233;nergie. Les individus se mettent &#224; s'int&#233;resser activement aux affaires publiques comme s'il s'agissait de leurs affaires propres &#8212; et c'est ce qu'elles sont en v&#233;rit&#233;. La r&#233;volution se manifeste ainsi &#224; la soci&#233;t&#233; comme d&#233;voilement de sa propre v&#233;rit&#233; refoul&#233;e. Ce d&#233;ploiement s'accompagne, en mati&#232;re d'inspiration et d'invention sociales, politiques, pratiques et techniques, d'exploits et de performances incroyables, presque miraculeux. (La R&#233;volution hongroise en a fourni une fois de plus l'abondante illustration : qu'on se souvienne de l'audace et du talent avec lesquels les conseils ouvriers hongrois continu&#232;rent &#224; combattre Kadar pendant plus d'un mois apr&#232;s la seconde invasion et l'occupation totale du pays par une &#233;norme arm&#233;e russe.)&lt;br class='manualbr' /&gt;La poursuite et le d&#233;veloppement ult&#233;rieur de l'activit&#233; autonome du peuple d&#233;pendent eux-m&#234;mes du caract&#232;re et de l'ampleur du pouvoir des organes de masse, du rapport entre les questions d&#233;battues et l'existence concr&#232;te des gens, et de la diff&#233;rence que les d&#233;cisions prises apportent ou non dans leurs vies. (En ce sens, le probl&#232;me principal de la soci&#233;t&#233; post-r&#233;volutionnaire est la cr&#233;ation d'institutions qui permettent la poursuite et le d&#233;veloppement de cette activit&#233; autonome, sans pour cela exiger des exploits h&#233;ro&#239;ques 24 heures sur 24.) Plus les individus s'aper&#231;oivent dans leur exp&#233;rience r&#233;elle que leur existence quotidienne d&#233;pend de mani&#232;re cruciale de leur participation active &#224; l'exercice du pouvoir, plus ils auront tendance &#224; participer &#224; cet exercice. Le d&#233;veloppement de l'auto-activit&#233; se nourrit de sa propre substance. A l'inverse, toute limitation du pouvoir des organes autonomes de masse, toute tentative de transf&#233;rer une &#171; partie &#187; de ce pouvoir &#224; d'autres instances (parlement, &#171; parti &#187;, etc.), ne peut que favoriser le mouvement contraire vers une moindre participation, le d&#233;clin de l'int&#233;r&#234;t pour les affaires de la communaut&#233; et, pour finir, l'apathie. La bureaucratisation commence quand les d&#233;cisions touchant les affaires communes sont soustraites &#224; la comp&#233;tence des organes de masse, et sous le couvert de diverses rationalisations, sont confi&#233;es &#224; des organismes sp&#233;cifiques. Si on laisse ce transfert se faire, la participation populaire et l'activit&#233; des organes de masse d&#233;clineront in&#233;vitablement. Le vide qui en r&#233;sultera sera occup&#233; par des instances bureaucratiques de plus en plus nombreuses qui &#171; auront &#224; &#187; prendre des d&#233;cisions sur des sujets de plus en plus nombreux. Et les gens finiront par abandonner les organes de masse, o&#249; plus rien d'important n'est d&#233;cid&#233;, et reviendront &#224; cet &#233;tat d'indiff&#233;rence cynique envers la &#171; politique &#187; qui n'est pas seulement une caract&#233;ristique des soci&#233;t&#233;s actuelles, mais la condition m&#234;me de leur existence. Alors, sociologues et philosophes d&#233;couvriront dans cette &#171; indiff&#233;rence &#187; 1' &#171; explication &#187; et la &#171; justification &#187; de la bureaucratie (il faut bien, apr&#232;s tout, que quelqu'un prenne soin des affaires publiques)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Chacun, dans la soci&#233;t&#233; actuelle, a eu la possibilit&#233;, &#224; une &#233;chelle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, la vie concr&#232;te et l'existence quotidienne des hommes d&#233;pendent ins&#233;parablement et de ce qui se passe au niveau social et politique &#171; g&#233;n&#233;ral &#187;, et de ce qui survient dans la collectivit&#233; particuli&#232;re &#224; laquelle ils appartiennent et dans les activit&#233;s sp&#233;cifiques auxquelles ils participent. La s&#233;paration et l'antagonisme de ces deux sph&#232;res est une des expressions essentielles de la s&#233;paration et de l'ali&#233;nation dans la soci&#233;t&#233; actuelle. C'est en quoi r&#233;side l'importance de la revendication autogestionnaire des Conseils ouvriers hongrois, et de la revendication de la formation de Conseils dans tous les secteurs de la vie nationale. Une &#171; participation &#187; au pouvoir politique g&#233;n&#233;ral qui laisse les gens sans pouvoir sur leur milieu imm&#233;diat et sur la gestion de leurs activit&#233;s concr&#232;tes est &#233;videmment une mystification. Et cela vaut &#233;galement pour une &#171; participation &#187; ou une &#171; autogestion &#187; qui se confine, par exemple, &#224; l'entreprise, et qui abandonne le &#171; pouvoir politique g&#233;n&#233;ral &#187; &#224; une couche s&#233;par&#233;e. Ce qu'impliquent les revendications des Conseils ouvriers hongrois, c'est le d&#233;passement de cette s&#233;paration et de cette opposition : que les hommes g&#232;rent les collectivit&#233;s concr&#232;tes auxquelles ils appartiennent &#8212; non seulement dans les &#171; usines &#187;, mais &#171; dans tous les secteurs de la vie nationale &#187; ; et qu'ils participent au pouvoir politique, non pas sous une autre d&#233;froque &#8212; comme &#171; citoyens &#187; qui votent, etc. &#8212;, mais pr&#233;cis&#233;ment &#224; travers les organes de gestion qui sont leur expression directe, &#224; savoir, les Conseils&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;II est vrai qu'en Hongrie, il y a eu des demandes d'&#233;lections libres afin de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ainsi est &#233;limin&#233; le dilemme abstrait division/homog&#233;n&#233;isation de la soci&#233;t&#233; ; ainsi s'achemine-t-on vers un mode d'articulation entre la soci&#233;t&#233; totale et les segments particuliers qui la composent.&lt;br class='manualbr' /&gt;Il est ainsi possible de d&#233;celer, ind&#233;pendamment de toute autre consid&#233;ration, la mystification que rec&#232;lent les &#171; Conseils ouvriers &#187; yougoslaves et leur &#171; autogestion des entreprises &#187;. Il ne saurait y avoir d' &#171; autogestion des entreprises &#187; si subsistent s&#233;par&#233;ment un appareil et un pouvoir d'Etat. M&#234;me dans le domaine &#233;troit de la &#171; gestion de l'entreprise &#187;, les initiatives et les activit&#233;s des travailleurs ne peuvent qu'&#234;tre paralys&#233;es et, pour finir, annul&#233;es, si elles doivent se confiner &#224; quelques points secondaires touchant le fonctionnement de l'usine (et essentiellement, l'accroissement de sa production). Pendant ce temps, la &#171; Ligue des communistes yougoslaves &#187; conserve le pouvoir total sur tous les domaines importants, et donc, en d&#233;finitive, sur ce qui se passe dans les usines elles-m&#234;mes. R&#233;ciproquement, il est &#233;galement possible de comprendre pourquoi le pouvoir des Conseils, ou d'autres organes analogues (par exemple, les Soviets en Russie apr&#232;s octobre 1917), ne peut que devenir rapidement une forme vide si on le limite aux seules questions &#171; politiques &#187;, dans le sens &#233;troit et courant de ce mot. (Telle &#233;tait la ligne que L&#233;nine pr&#233;conisait sur le papier, quand il parlait du &#171; pouvoir des Soviets &#187; ; en fait il faisait tout ce qu'il pouvait pour que le parti bolchevique obtienne tout le pouvoir &#8212; et il y r&#233;ussit.) Car alors, on r&#233;introduit et on r&#233;affirme la division entre une sph&#232;re &#171; politique &#187; au sens traditionnel et l'existence concr&#232;te des hommes. Si Conseils ou Soviets ne sont appel&#233;s qu'&#224; voter des lois et des d&#233;crets, qu'&#224; d&#233;signer des commissaires, ils ne disposent que du fant&#244;me abstrait du pouvoir. S&#233;par&#233;s ainsi de la vie quotidienne et du travail du peuple, toujours plus &#233;loign&#233;s des int&#233;r&#234;ts et des pr&#233;occupations des collectivit&#233;s concr&#232;tes, s'affairant (ou plut&#244;t, cens&#233;s s'affairer) &#224; propos de probl&#232;mes de gouvernement lointains et g&#233;n&#233;raux, les Soviets &#233;taient condamn&#233;s &#224; devenir rapidement, aux yeux du peuple (et cela, m&#234;me si le parti bolchevique ne les avait pas domin&#233;s et manipul&#233;s), de simples &#171; instances officielles &#187; parmi d'autres, qui ne lui appartenaient pas et ne se souciaient pas de ce dont il se souciait&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. mon article &#171; Socialisme ou barbarie &#187;, in Socialisme ou Barbarie, n&#176; 1, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je parle d'organes de masse &#171; autonomes &#187;, ce n'est pas seulement parce que, par exemple, ils n'ob&#233;issent pas &#224; des individus, &#224; des partis ou au &#171; gouvernement &#187;. Je les appelle ainsi parce que et pour autant qu'ils n'acceptent pas l'institution &#233;tablie de la soci&#233;t&#233;. Cela signifie en particulier : premi&#232;rement, qu'ils d&#233;nient toute l&#233;gitimit&#233; &#224; un pouvoir qui ne viendrait pas d'eux-m&#234;mes ; et deuxi&#232;mement, qu'ils refusent en leur sein la division entre ceux qui d&#233;cident et ceux qui ex&#233;cutent. Le premier point n'implique pas seulement qu'ils cr&#233;ent une situation de &#171; dualit&#233; de pouvoir &#187;, ou m&#234;me qu'ils tendent &#224; assumer tout le pouvoir ; mais que les organes autonomes se posent eux-m&#234;mes comme la seule source l&#233;gitime de d&#233;cision, de r&#232;gles, de normes et de lois, c'est-&#224;-dire comme organes et incarnations d'une nouvelle institution de la soci&#233;t&#233;. Le second point implique qu'ils suppriment par leurs actes la division entre une &#171; sph&#232;re de la politique &#187; ou du &#171; gouvernement &#187;, et une &#171; sph&#232;re de la vie quotidienne &#187;, comme essentiellement s&#233;par&#233;es et antagonistes &#8212; qu'ils abolissent, en d'autres termes, la division entre les sp&#233;cialistes de l'universel et ceux du forage, du per&#231;age, de la plomberie, du labourage, etc. En fait, ce second point est l'application concr&#232;te du premier dans le domaine imm&#233;diatement le plus important. Car, depuis des milliers d'ann&#233;es, l'institution des soci&#233;t&#233;s &#171; historiques &#187; dans le domaine politique &#8212; comme aussi le sch&#232;me nucl&#233;aire de l'institution des relations sociales dans tous les autres domaines &#8212; a &#233;t&#233; celle d'une hi&#233;rarchie entre les hommes. Cette institution a &#233;t&#233;, &#224; la fois et ins&#233;parablement, institution &#171; r&#233;elle-mat&#233;rielle &#187; &#8212; incarn&#233;e dans des r&#233;seaux sociaux et des positions individuelles, instrument&#233;e dans des possessions, des privil&#232;ges, des droits, des &#171; sph&#232;res de comp&#233;tence &#187;, des outils et des armes &#8212;, et institution d'une signification imaginaire sociale &#8212; ou plut&#244;t d'un magma de significations imaginaires sociales, dont le noyau diff&#232;re selon les soci&#233;t&#233;s &#8212;, en vertu de laquelle les gens sont d&#233;finis, con&#231;us et &#171; agis &#187;, r&#233;ciproquement et pour eux-m&#234;mes, comme &#171; sup&#233;rieurs &#187; et &#171; inf&#233;rieurs &#187; selon une ou plusieurs relations d'ordre socialement institu&#233;es. L'int&#233;riorisation par chacun et par tous de ce dispositif hi&#233;rarchique, plus encore : l'impossibilit&#233;, presque, pour chaque individu de penser &#224; lui-m&#234;me et aux autres, voire d'exister socialement et psychiquement, sans se situer en un point quelconque (f&#251;t-il le plus bas) de cette hi&#233;rarchie, a &#233;t&#233; et demeure une pierre angulaire de l'institution des soci&#233;t&#233;s &#171; historiques &#187;. Le capitalisme bureaucratique contemporain tend &#224; pousser &#224; la limite l'organisation hi&#233;rarchique et &#224; lui donner sa forme la plus universelle et son expression la plus pure, en la posant comme l'organisation &#171; rationnelle &#187; par excellence. La structure hi&#233;rarchique et pyramidale de 1' &#171; organisation &#187;, omnipr&#233;sente dans la soci&#233;t&#233; contemporaine, remplace la bi-partition traditionnelle de la soci&#233;t&#233; capitaliste en deux classes principales. Elle l'a compl&#232;tement remplac&#233;e depuis maintenant plus de cinquante ans en Russie et depuis un quart de si&#232;cle en Europe orientale et en Chine. C'est l&#224; la forme dominante des relations d'exploitation et d'oppression dans le monde contemporain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce que les marxistes d'aujourd'hui sont incapables de voir, qui s'obstinent (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette organisation &#171; rationnelle &#187; est en fait, intrins&#232;quement et de fa&#231;on inh&#233;rente, ir-rationnelle, pleine de contradictions et d'incoh&#233;rences. Il ne peut pas y avoir de base &#171; rationnelle &#187; pour une organisation hi&#233;rarchique-bureaucratique dans les conditions modernes (par opposition, par exemple, avec les conditions du &#171; mandarinat chinois &#187;). &#171; Savoir &#187;, &#171; talent &#187;, &#171; expertise &#187; devraient &#234;tre les crit&#232;res de s&#233;lection et de nomination : et ils ne peuvent pas l'&#234;tre. Les &#171; solutions &#187; des probl&#232;mes qu'affronte l'organisation (firme, administration, parti, etc.) sont d&#233;termin&#233;es par les r&#233;sultats mouvants de la lutte pour le pouvoir &#224; laquelle se livrent constamment des groupes bureaucratiques rivaux, ou plut&#244;t des cliques et des clans, qui sont, non pas des ph&#233;nom&#232;nes accidentels ou anecdotiques, mais des &#233;l&#233;ments centraux dans le fonctionnement du m&#233;canisme bureaucratique. L'id&#233;e d'une &#171; technostructure &#187; en tant que telle est une mystification : c'est ce que la bureaucratie voudrait que les gens croient. Ceux qui sont au sommet y sont non pas &lt;i&gt;qua&lt;/i&gt; experts dans un domaine technique, mais &lt;i&gt;qua&lt;/i&gt; experts dans l'art de grimper le long de l'&#233;chelle bureaucratique. Au cours de son expansion, l'appareil bureaucratique est forc&#233; de reproduire en son sein la division du travail qu'il impose de plus en plus &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233; ; par l&#224;, il devient s&#233;par&#233;, &#233;tranger &#224; lui-m&#234;me et &#224; la substance factuelle des probl&#232;mes. Toute synth&#232;se &#171; rationnelle &#187; devient ainsi impossible. Pourtant il faut bien qu'il y ait une certaine synth&#232;se. Il faut bien qu'&#224; la fin des d&#233;cisions soient prises. Et elles le sont &#8212; dans le Bureau ovale (ou sous le bulbe qui lui correspond au Kremlin), entre des nixons, des ehrlichmans, des haldemans et autres petits d&#233;linquants d'intelligence infra-normale. C'est cela l'apoth&#233;ose de la &#171; technostructure &#187;, de la &#171; gestion scientifique &#187;, etc. &#8212; de m&#234;me que les pots-de-vin de Lockheed sont l'apoth&#233;ose de la &#171; concurrence parfaitement parfaite &#187;, de l' &#171; optimisation par les m&#233;canismes du libre march&#233; &#187;, etc., ch&#232;res aux professeurs d'&#233;conomie.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cette structure, et les significations qui lui sont consubstantielles, sont refus&#233;es et r&#233;fut&#233;es par les organisations du type &#171; Conseil &#187;. Que tous ceux qui sont concern&#233;s se voient investis du pouvoir, et voil&#224; d&#233;truite la structure hi&#233;rarchique, et abolie la division entre ceux qui dirigent et ceux que l'on confine dans des t&#226;ches d'ex&#233;cution. Cette attribution du pouvoir &#224; chacun mat&#233;rialise donc l'&#233;galit&#233; politique compl&#232;te. Les d&#233;cisions ne sont prises ni par des sp&#233;cialistes des sp&#233;cialit&#233;s, ni par des sp&#233;cialistes de l'universel. Elles sont prises par le collectif de ceux qui auront &#224; les ex&#233;cuter &#8212; et qui sont, de ce fait m&#234;me, dans la position la meilleure possible pour juger non seulement des &#171; optimalit&#233;s &#187; abstraites des moyens relativement aux fins, mais aussi des conditions concr&#232;tes de cette ex&#233;cution et, par-dessus tout, de son co&#251;t r&#233;el : leur propre effort, leur propre travail. Cela implique, dans la sph&#232;re de la production par exemple, que les d&#233;cisions sur des sujets concernant un lieu particulier de travail &#8212; disons un atelier d'usine &#8212; et qui n'ont pas de r&#233;percussions sur les activit&#233;s d'autres ateliers, doivent &#234;tre prises par les travailleurs de l'atelier concern&#233;. De m&#234;me, les d&#233;cisions sur des sujets concernant plusieurs ateliers, ou un d&#233;partement, doivent &#234;tre prises par les travailleurs de ces ateliers, ou de ce d&#233;partement ; et celles concernant l'usine dans son ensemble, par l'Assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des travailleurs de l'usine, ou par leurs d&#233;l&#233;gu&#233;s &#233;lus et r&#233;vocables. Ainsi, le caract&#232;re pertinent ou non, correct ou non, des d&#233;cisions prises peut &#234;tre appr&#233;ci&#233; par les principaux int&#233;ress&#233;s dans un temps minimal et &#224; un co&#251;t minimal. Ainsi aussi peut commencer la construction d'une exp&#233;rience concernant aussi bien ces sujets que l'exercice effectif de la d&#233;mocratie directe. C'est l&#224; une autre illustration de ce que j'ai appel&#233; articulation.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Pas de taxation sans repr&#233;sentation &#187; : ce mot d'ordre de la bourgeoisie naissante face &#224; la monarchie exprime parfaitement et profond&#233;ment l'esprit et les structures du monde que la bourgeoisie &#233;tait en train de cr&#233;er dans sa terre classique. Pas d'ex&#233;cution sans part &#233;gale de tous dans la d&#233;cision, tel est un des principes fondamentaux d'une soci&#233;t&#233; autog&#233;r&#233;e, et qui se d&#233;gage imm&#233;diatement des revendications et de l'activit&#233; des Conseils ouvriers hongrois.&lt;br class='manualbr' /&gt;L'abolition de la division et de l'antagonisme entre sp&#233;cialistes et non-sp&#233;cialistes ne signifie &#233;videmment pas la suppression de leur diff&#233;rence. L'autogestion n'exige pas que l'on n&#233;glige, que l'on tienne pour rien &#171; comp&#233;tence &#187; et &#171; savoir &#187; sp&#233;cialis&#233;, partout o&#249; ils existent et ont un sens ; bien au contraire. (En fait, c'est dans la structure sociale actuelle que l'on n'en tient pas compte et que les d&#233;cisions prises d&#233;pendent d'abord de la lutte entre des cliques et des clans, dont chacun utilise &#171; ses &#187; sp&#233;cialistes &#224; des fins de justification et de couverture.) Les sp&#233;cialistes ne sont pas &#233;limin&#233;s en tant que tels. Pour s'en tenir au cas de l'usine, techniciens, ing&#233;nieurs, comptables, etc., appartiennent au collectif ; ils peuvent et doivent &#234;tre &#233;cout&#233;s, et comme membres de ce collectif et dans leur capacit&#233; technique sp&#233;cifique. Une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale est parfaitement &#224; m&#234;me d'entendre un ing&#233;nieur qui lui dit : &#171; Si vous voulez A, je ne connais pas d'autres fa&#231;ons de le fabriquer que X et Y ; et je vous rappelle que le choix de X entra&#238;nera Z, que celui de Y entra&#238;nera V et W. &#187; Mais c'est &#224; l'assembl&#233;e, et non &#224; l'ing&#233;nieur, de d&#233;cider de fabriquer ou non A, et de choisir entre X et Y. Qu'elle puisse se tromper, certes. Mais il lui serait difficile de se tromper davantage que, par exemple, la Panamerican Airways, dont la direction, s'appuyant sur l'expertise de centaines de techniciens, statisticiens, informaticiens, &#233;conom&#233;triciens, sp&#233;cialistes de l'&#233;conomie des transports, etc., s'est content&#233;e d'extrapoler dans l'avenir la courbe de la demande de transports a&#233;riens des ann&#233;es 1960 &#8212; erreur que n'aurait pas commise un &#233;tudiant de premi&#232;re ann&#233;e moyennement intelligent &#8212;, pour aboutir &#224; une quasi-faillite dont le gouvernement am&#233;ricain a d&#251; la tirer.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce qui est en jeu ici, c'est bien plus que les formulations traditionnelles sur les limites de toute comp&#233;tence ou connaissance technique et sp&#233;cialis&#233;e, fond&#233;es sur la distinction entre &#171; moyens &#187; et &#171; fins &#187; (plus ou moins homologue de la s&#233;paration entre les &#171; valeurs &#187; d'une part, et les &#171; instruments &#187; neutres ou &#171; libres &#187; de valeurs, d'autre part). Pareille distinction est une abstraction, et n'a quelque validit&#233; que dans des domaines parcellaires et banals au-del&#224; desquels elle devient une fallace. Nous ne disons pas que les gens doivent d&#233;cider quoi faire et que les techniciens leur diront alors comment le faire. Nous disons : apr&#232;s avoir entendu les techniciens, les gens d&#233;cident quoi faire et comment le faire. Car le &#171; comment &#187; n'est pas neutre, ni le &#171; quoi &#187; d&#233;sincarn&#233;. &#171; Quoi &#187; et &#171; comment &#187; ne sont ni identiques, ni ext&#233;rieurs l'un de l'autre. Une technique &#171; neutre &#187; est, bien s&#251;r, une illusion. Une cha&#238;ne de montage est li&#233;e &#224; un type de produit et &#224; un type de producteur &#8212; et &lt;i&gt;vice versa&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'id&#233;e d'une technique &#171; neutre &#187;, comme celle que la &#171; rationalisation &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.
La revendication des Conseils ouvriers hongrois visant &#224; l'abolition des normes de travail, sauf d&#233;cision contraire des travailleurs eux-m&#234;mes, nous permet de voir ce probl&#232;me sous un angle diff&#233;rent et d'une mani&#232;re plus concr&#232;te &#8212; en m&#234;me temps qu'elle porte en germe une nouvelle conception du travail, de l'homme, et de leurs relations. Si, une fois les t&#226;ches d&#233;cid&#233;es, les divers &#171; moyens &#187; techniques &#8212; &#233;quipements, mat&#233;riaux, etc. &#8212; sont tenus pour acquis, alors le travail vivant lui-m&#234;me semble &#234;tre simplement un moyen parmi d'autres, qu'il faut utiliser de la fa&#231;on la plus &#171; rationnelle &#187; et &#171; efficace &#187;. Il para&#238;t aller de soi que le &#171; comment &#187; de cette utilisation rel&#232;ve de la comp&#233;tence des techniciens int&#233;ress&#233;s, qui ont &#224; d&#233;terminer &#171; la seule bonne mani&#232;re &#187; de faire le travail, ainsi que le temps qui lui est imparti. On conna&#238;t l'absurdit&#233; des r&#233;sultats qui s'ensuivent et le conflit permanent ainsi introduit dans le proc&#232;s de travail. Mais notre propos n'est pas ici de faire la critique du caract&#232;re irrationnel du taylorisme et de la &#171; rationalisation &#187; capitaliste (et &#171; socialiste &#187;) du proc&#232;s de travail. Et l'exigence de l'abolition des normes de travail n'est pas non plus simplement un moyen pour les ouvriers de se d&#233;fendre contre l'exploitation, l'acc&#233;l&#233;ration des cadences, etc. Cette revendication comporte des &#233;l&#233;ments positifs d'une supr&#234;me importance. Elle signifie que ceux qui sont charg&#233;s de mener une t&#226;che &#224; bien sont ceux qui ont le droit de d&#233;cider du rythme de travail. Ce rythme, con&#231;u dans le cadre capitaliste, &#171; rationaliste &#187;, comme l'un des moments de l'application d'une d&#233;cision, comme faisant partie des &#171; moyens &#187;, n'est naturellement rien de la sorte : c'est une dimension essentielle de la vie de l'ouvrier au travail, c'est-&#224;-dire de sa vie tout court. Et les travailleurs ne sauraient r&#233;sister &#224; l'exploitation sans faire quelque chose de positif relativement &#224; la production m&#234;me. Si les normes impos&#233;es de l'ext&#233;rieur sont abolies, il n'en faudra pas moins r&#233;gler, d'une fa&#231;on ou d'une autre, le rythme de travail, &#233;tant donn&#233; le caract&#232;re collectif, coop&#233;ratif, de la production moderne. La seule instance concevable qui puisse &#233;dicter ces r&#232;gles est alors le collectif des travailleurs eux-m&#234;mes. Les groupes d'ouvriers et les collectifs de l'atelier, du d&#233;partement, de l'usine, auront &#224; &#233;tablir leur propre discipline et en assurer le respect (comme d'ailleurs ils le font d&#233;j&#224; aujourd'hui de mani&#232;re informelle et &#171; ill&#233;gale &#187;). Ce qui implique le refus cat&#233;gorique de l'id&#233;e que &#171; l'homme s'efforce d'&#233;viter le travail [...] L'homme est un animal paresseux &#187; (Trotsky, &lt;i&gt;Terrorisme et Communisme&lt;/i&gt;) &#8212; et que la discipline dans le travail ne peut r&#233;sulter que de la coercition ext&#233;rieure ou des stimulants financiers. Dans les syst&#232;mes d'exploitation, ce n'est pas l'organisation coercitive du travail qui est une r&#233;ponse &#224; la &#171; paresse humaine &#187; &#8212; mais cette &#171; paresse &#187; qui est une r&#233;ponse naturelle et compr&#233;hensible au travail exploit&#233; et ali&#233;n&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;On parvient aux m&#234;mes conclusions quand on consid&#232;re la r&#233;alit&#233; de la production, c'est-&#224;-dire le comportement et les luttes des travailleurs dans tout le monde industriel, &#224; l'Est comme &#224; l'Ouest. Partout, l' &#171; organisation &#187; coercitive et la &#171; discipline au travail &#187;, impos&#233;es de l'ext&#233;rieur, sont constamment combattues par les travailleurs. Ce combat n'est pas, et ne saurait &#234;tre, uniquement &#171; n&#233;gatif &#187; ; ce n'est pas seulement un combat &#171; contre l'exploitation &#187;, c'est n&#233;cessairement, et dans le m&#234;me temps, un combat pour une autre organisation de la production. Les travailleurs luttent contre l'exploitation dans la production, c'est-&#224;-dire en tant que travailleurs, tout en travaillant, et afin d'&#234;tre en mesure de faire leur travail (faute de quoi ils perdent ou leur place ou de l'argent). Pour ce faire, il leur faut travailler la moiti&#233; du temps contre les r&#232;gles &#8212; car travailler selon les r&#232;gles (&lt;i&gt;working to rule&lt;/i&gt;, &#171; gr&#232;ve du z&#232;le &#187;) est le meilleur moyen de provoquer le chaos imm&#233;diat dans la production (encore un bel indice de la &#171; rationalit&#233; &#187; de la production capitaliste). Ainsi les groupes informels de travailleurs ont-ils d&#232;s &#224; pr&#233;sent &#224; d&#233;finir et &#224; appliquer, non pas une simple, mais une double &#171; discipline au travail &#187; : une discipline qui vise simultan&#233;ment &#224; &#171; battre le patron &#187; et &#224; fournir une &#171; juste journ&#233;e de travail &#187; (&lt;i&gt;a fair day's work&lt;/i&gt;).&lt;br class='manualbr' /&gt;On peut &#233;galement percevoir dans une autre s&#233;rie d'implications le caract&#232;re germinal des revendications concernant l'autogestion et l'abolition des normes. Une fois accept&#233;s le principe du pouvoir des int&#233;ress&#233;s sur leurs propres activit&#233;s et le rejet de la distinction entre &#171; moyens &#187; et &#171; fins &#187;, on ne saurait tenir pour acquis &#233;quipements, outils et machines ; il ne peut plus &#234;tre question que ces instruments soient impos&#233;s &#224; leurs utilisateurs par des ing&#233;nieurs, des techniciens, etc., qui les concevraient dans l'unique dessein d' &#171; accro&#238;tre l'efficacit&#233; de la production &#187;, ce qui, en fait, revient &#224; dire : d'aggraver encore la domination de l'univers m&#233;canique sur les hommes. Un changement radical dans les relations des travailleurs avec leur travail implique un changement radical dans la nature des instruments de production. Il suppose d'abord que le point de vue des utilisateurs de ces instruments soit celui qui pr&#233;domine dans le processus de leur conception et de leur r&#233;alisation. Un socialisme de la cha&#238;ne de montage serait une contradiction dans les termes, s'il n'&#233;tait pas une sinistre mystification. Il faut adapter la machine &#224; l'homme, et non l'homme &#224; la machine. Cela conduit &#233;videmment &#224; la r&#233;pudiation des caract&#233;ristiques fondamentales de la technologie actuelle &#8212; r&#233;pudiation qu'exigent &#233;galement les changements n&#233;cessaires dans la nature des produits finals de l'industrie. A la machine d'aujourd'hui correspond la camelote d'aujourd'hui, et cette camelote n&#233;cessite ce type de machine. Et toutes deux impliquent et tendent &#224; reproduire un certain type d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II est &#233;vident que des probl&#232;mes nombreux, et nullement triviaux, surgiraient au long de ce chemin. Mais, aussi loin qu'on puisse voir, rien ne les rend insurmontables. Ils ne le sont pas plus, en tout cas, que ceux que suscite chaque jour l'institution antagoniste pr&#233;sente de la soci&#233;t&#233;. Si, par exemple, les groupes de travailleurs se fixent leur propre rythme de travail, le probl&#232;me appara&#238;t, et de 1' &#171; &#233;galit&#233; &#187; de rythme entre les diff&#233;rents groupes &#8212; en d'autres termes, de la justice &#8212;, et de l'int&#233;gration de ces divers rythmes dans le proc&#232;s total de la production. Ces deux probl&#232;mes existent aujourd'hui, et, en fait, ils ne sont pas &#171; r&#233;solus &#187;. On fera un progr&#232;s consid&#233;rable quand on les formulera et discutera explicitement. Et il est probable que non seulement des consid&#233;rations d'&#233;quit&#233;, mais aussi l'interd&#233;pendance des diff&#233;rents stades du proc&#232;s de travail (ainsi que, &#224; une &#233;tape qui devrait suivre bient&#244;t, la rotation des individus entre ateliers, services, etc.) am&#232;neraient le collectif des travailleurs &#224; ne pas tol&#233;rer des groupes qui auraient tendance &#224; se rendre la vie trop facile. De fa&#231;on analogue, la construction des machines selon le point de vue de leurs utilisateurs n&#233;cessiterait une coop&#233;ration &#233;troite et constante entre ces derniers et les ouvriers qui construisent les machines. Plus g&#233;n&#233;ralement, une organisation collectiviste de la production &#8212; et de toutes les autres activit&#233;s sociales &#8212; implique naturellement une large mesure de responsabilit&#233; sociale et de contr&#244;le mutuel. Il faudra que les divers segments de la communaut&#233; se conduisent de fa&#231;on responsable et acceptent de jouer leur r&#244;le dans l'exercice du contr&#244;le mutuel. Une large et permanente discussion publique des probl&#232;mes communs, ainsi que la cr&#233;ation de r&#233;seaux de d&#233;l&#233;gu&#233;s des organisations de base, paraissent, &#224; l'&#233;vidence, &#234;tre les instruments et les v&#233;hicules indiqu&#233;s pour la coordination des activit&#233;s sociales.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ce n'est pas ici le lieu de discuter les questions encore plus g&#233;n&#233;rales, plus importantes et plus difficiles qu'affrontera une soci&#233;t&#233; collectiviste, communautaire, relativement, par exemple, &#224; l'int&#233;gration et &#224; l'orientation de 1' &#171; &#233;conomie totale &#187; &#8212; ou des autres activit&#233;s sociales &#8212;, &#224; leur interd&#233;pendance r&#233;ciproque, &#224; l'orientation g&#233;n&#233;rale de la soci&#233;t&#233;, et ainsi de suite&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb23-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J'ai discut&#233; certains de ces probl&#232;mes &#8212; les plus &#171; imm&#233;diats &#187;, &#224; mon avis (&#8230;)&#034; id=&#034;nh23-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En fait, comme j'ai essay&#233; de le souligner depuis longtemps, le probl&#232;me crucial d'une soci&#233;t&#233; post-r&#233;volutionnaire n'est ni celui de la &#171; gestion de la production &#187;, ni celui de l'organisation de l'&#233;conomie. C'est le probl&#232;me politique proprement dit &#8212; ce que l'on pourrait appeler le n&#233;gatif du probl&#232;me de l'Etat : &#224; savoir, la capacit&#233; de la soci&#233;t&#233; d'&#233;tablir et de conserver son unit&#233; explicite et concr&#232;te sans qu'une instance s&#233;par&#233;e et relativement autonome &#8212; l'appareil d'Etat &#8212; soit charg&#233;e de cette &#171; t&#226;che &#187;. Ce probl&#232;me, par parenth&#232;se, le marxisme classique et Marx lui-m&#234;me l'ont en fait ignor&#233;. L'id&#233;e de la n&#233;cessit&#233; de la destruction de l'Etat comme appareil distinct et quasi autonome ne s'est pas accompagn&#233;e d'une prise en consid&#233;ration positive du probl&#232;me politique. Le probl&#232;me, on l'a plut&#244;t fait &#171; dispara&#238;tre &#187; (mythiquement, s'entend) dans la perspective de l'unification et de l'homog&#233;n&#233;isation explicites, &#171; mat&#233;rielles &#187;, que le d&#233;veloppement du capitalisme &#233;tait cens&#233; engendrer dans la soci&#233;t&#233;. La &#171; politique &#187;, pour Marx, L&#233;nine, etc., c'est la lutte contre la bourgeoisie, l'alliance avec les autres classes, etc. ; bref, l'&#233;limination des &#171; restes du monde ancien &#187;. Ce n'est pas l'institution et l'organisation positives du monde nouveau. Pour Marx, dans une soci&#233;t&#233; &#224; 100 % prol&#233;tarienne, il n'y aurait pas et il ne saurait y avoir de probl&#232;me politique (c'est l&#224; une des significations de son refus de pr&#233;parer des &#171; recettes pour les cuisines socialistes de l'avenir &#187;). Ce trait plonge des racines profondes dans toute sa philosophie de l'histoire : socialisme ou barbarie, peut-&#234;tre ; mais si ce n'est pas la barbarie, alors, c'est le socialisme &#8212; et le socialisme est d&#233;termin&#233;. L'ironie de l'histoire a voulu que la premi&#232;re r&#233;volution victorieuse pr&#238;t place dans un pays o&#249; la population, c'est le moins que l'on puisse dire, n'&#233;tait pas &#171; unie et disciplin&#233;e par le proc&#232;s m&#234;me de la production capitaliste &#187;. Et c'est au parti bolchevique et &#224; la terreur totalitaire de Staline que revint le soin d'unifier et d'homog&#233;n&#233;iser la soci&#233;t&#233; russe. Heureusement, leur succ&#232;s n'a pas &#233;t&#233; total.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous, nous ne pouvons trouver la r&#233;ponse &#224; la question de l'unit&#233; de la soci&#233;t&#233; post-r&#233;volutionnaire dans un proc&#232;s d'homog&#233;n&#233;isation &#171; objectif-subjectif &#187; qui n'existe pas. Nous ne le pourrions d'ailleurs pas davantage s'il existait. Il n'est jamais possible d'&#233;liminer le probl&#232;me politique en tant que tel. L'unit&#233; de la soci&#233;t&#233; post-r&#233;volutionnaire ne pourra &#234;tre effectu&#233;e &#8212; c'est-&#224;-dire constamment recr&#233;&#233;e &#8212; que moyennant l'activit&#233; unificatrice permanente des organes collectifs. Ce qui suppose, naturellement, la destruction de tout &#171; appareil d'Etat &#187; s&#233;par&#233; &#8212; mais aussi l'existence et le remaniement continu d'institutions politiques &#8212; par exemple, les Conseils et leurs r&#233;seaux &#8212;, qui ne soient pas antagonistes de la &#171; soci&#233;t&#233; r&#233;elle &#187;, mais qui ne lui seront pas non plus directement et imm&#233;diatement identiques. Et sur cette voie, on ne trouve aucune garantie magique qu'un consensus social sera ais&#233;ment &#233;labor&#233; et que toutes les frictions &#233;ventuelles entre segments de la communaut&#233; dispara&#238;tront. Rien n'assure que, s'aidant peut-&#234;tre des tensions qui r&#233;sulteraient des antagonismes sociaux subsistants, une couche n'appara&#238;trait pas qui chercherait &#224; occuper des positions de pouvoir permanentes, pr&#233;parant ainsi la restauration et de la division entre dirigeants et ex&#233;cutants et d'un appareil d'Etat s&#233;par&#233;. Mais, en la mati&#232;re, nous ne pouvons pas aller au-del&#224; de la question ainsi pos&#233;e :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien les organes collectifs autonomes du peuple sauront inventer une solution, ou plut&#244;t un proc&#232;s de solutions, au probl&#232;me du maintien de la soci&#233;t&#233; comme unit&#233; diff&#233;renci&#233;e ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou bien, si les masses se r&#233;v&#232;lent incapables de progresser dans cette direction, des solutions &#171; de remplacement &#187; s'imposeront n&#233;cessairement &#8212; sous les esp&#232;ces, par exemple, du pouvoir d'un &#171; parti r&#233;volutionnaire &#187; et de la reconstitution d'une bureaucratie permanente. Le &#171; vieux fatras &#187; se r&#233;installerait alors &lt;i&gt;ipso facto&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non pas que nous ne connaissions pas le chemin. il n'y a pas de chemin ; pas de chemin qui soit d&#233;j&#224; trac&#233;. C'est l'activit&#233; collective et autonome des hommes qui l'ouvrira, s'il doit l'&#234;tre. Mais nous savons ce que n'est pas le chemin, et nous savons quel est le chemin qui m&#232;ne &#224; une soci&#233;t&#233; bureaucratique totalitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La R&#233;volution hongroise n'a eu ni le temps ni la possibilit&#233; de faire face &#224; ces probl&#232;mes. Toutefois, dans le court espace de son d&#233;veloppement, elle a non seulement d&#233;truit l'ignoble mystification du &#171; socialisme &#187; stalinien, mais elle a aussi pos&#233; quelques-unes des questions les plus importantes que doit affronter la reconstruction r&#233;volutionnaire de la soci&#233;t&#233; humaine, et elle leur a donn&#233; quelques r&#233;ponses germinales. Nous n'avons pas seulement &#224; honorer la lutte h&#233;ro&#239;que du peuple hongrois : dans sa d&#233;cision et sa r&#233;solution de g&#233;rer lui-m&#234;me sa vie collective et, &#224; cette fin, de changer radicalement une institution de la soci&#233;t&#233; qui remonte &#224; l'origine des temps historiques, nous avons &#224; reconna&#238;tre une des sources cr&#233;atrices de l'histoire contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ao&#251;t 1976.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb23-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; La r&#233;volution prol&#233;tarienne contre la bureaucratie &#187;, &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, n&#176; 20 (d&#233;cembre 1956) ; repris dans &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; bureaucratique&lt;/i&gt;, vol. 2, Paris, 10/18, 1973, p. 277-278 [r&#233;ed. Christian Bourgois, 1990, p. 371-406]. Le pr&#233;sent texte suppose de la part du lecteur une certaine familiarit&#233; avec les faits principaux touchant les &#233;v&#233;nements de 1956 en Hongrie, et, en particulier, la composition, les activit&#233;s et les revendications des conseils ouvriers. Les n&#176; 20 et 21 (mars 1957) de &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt; sont pour l'essentiel consacr&#233;s aux &#233;v&#233;nements de 1956 en Hongrie et en Pologne, et contiennent des documents et des textes dus &#224; des r&#233;fugi&#233;s qui avaient particip&#233; &#224; la R&#233;volution hongroise. Pour quelques indications bibliographiques, voir &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; bureaucratique, ibid.&lt;/i&gt;, p. 265.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. mon article cit&#233; dans la note [1], en particulier p. 278-307 ; aussi, &#171; Sur le contenu du socialisme, III : La lutte des ouvriers contre l'organisation ou l'entreprise capitaliste &#187;, &lt;i&gt;S. ou B.&lt;/i&gt;, n&#176; 23 (janvier 1958) ; repris dans &lt;i&gt;L'Exp&#233;rience du mouvement ouvrier&lt;/i&gt;, vol. 2, Paris, 10/18, 1974, p. 9-88. Le livre extraordinaire du Hongrois Miklos Haraszti, &lt;i&gt;Salaire aux pi&#232;ces. Ouvrier dans un pays socialiste [de l'Est ?] &lt;/i&gt;, Paris, Ed. du Seuil, 1976, d&#233;montre une fois encore l'identit&#233; totale de la nature des relations de production et de l'organisation du proc&#232;s de travail entre les usines &#171; capitalistes &#187; de l'Ouest et les usines &#171; socialistes &#187; de l'Est.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;J'ai discut&#233; en leur temps les &#233;v&#233;nements de Pologne dans &#171; La voie polonaise de la bureaucratisation &#187;, &lt;i&gt;S. ou B.&lt;/i&gt;, n&#176; 21 (mars 1957), repris dans &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; bureaucratique&lt;/i&gt;, vol. 2, loc. cit, p. 339-371 [r&#233;ed. p. 407-423]. Il vaut la peine de citer un peu longuement l'inimitable E. Mandel ; ainsi le lecteur sera-t-il persuad&#233; que je ne me laisse pas aller &#224; l'exag&#233;ration pol&#233;mique : &#171; La d&#233;mocratie socialiste aura encore des batailles &#224; livrer en Pologne. Mais la bataille principale, celle qui a permis &#224; des millions de prol&#233;taires de s'identifier &#224; nouveau avec l'Etat ouvrier, est d&#233;j&#224; gagn&#233;e. &#187; Et, plus loin : &#171; La r&#233;volution politique qui &#233;branle depuis un mois la Hongrie a connu un d&#233;roulement plus spasmodique et plus in&#233;gal que la r&#233;volution politique en Pologne. Elle n'a pas, comme celle-ci, vol&#233; de victoire en victoire (sic)... C'est que, contrairement &#224; ce qui s'est pass&#233; en Pologne, la r&#233;volution hongroise a &#233;t&#233; une explosion &#233;l&#233;mentaire et spontan&#233;e. L'interaction subtile (!) entre les facteurs objectifs et subjectifs, entre l'initiative des masses et la construction d'une direction nouvelle, entre la pression d'en bas et la cristallisation d'une fraction d'opposition en haut, au sommet du parti communiste, interaction qui a rendu possible la victoire polonaise (?!), &lt;i&gt;a fait d&#233;faut en Hongrie&lt;/i&gt;. &#187; &lt;i&gt;Quatri&#232;me Internationale&lt;/i&gt;, d&#233;cembre 1956, p. 22-23 (c'est moi qui souligne). Rarement ont &#233;t&#233; exprim&#233;es avec plus de clart&#233; &#8212; et dans un style plus risible &#8212; l'essence bureaucratique du trotskysme, sa nature de fraction en exil de la bureaucratie stalinienne, son aspiration &#224; r&#233;int&#233;grer l'appareil du parti &#224; l'occasion d'une lutte fractionnelle en son sein et d'une &#171; pression de la base &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je fais r&#233;f&#233;rence aux points que je consid&#232;re les plus importants, tels qu'ils furent d&#233;j&#224; formul&#233;s les 28-29 octobre 1956. Aussi incroyable que cela puisse para&#238;tre, les revendications des conseils apr&#232;s le 11 novembre (c'est-&#224;-dire apr&#232;s l'occupation totale du pays par l'arm&#233;e russe et apr&#232;s le massacre de milliers de personnes) &#233;taient encore plus radicales, puisqu'elles comprenaient la constitution de milices ouvri&#232;res arm&#233;es et la cr&#233;ation de conseils dans toutes les branches d'activit&#233;, y compris les administrations gouvernementales.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je ne parle pas ici des personnes en tant que telles, mais du sens de leur comportement. Dans ce contexte, la trag&#233;die personnelle de Luk&#224;cs (ou de Nagy, etc.) n'est pas pertinente. En ce qui concerne plus particuli&#232;rement Luk&#224;cs, le marxiste h&#233;g&#233;lien, ce serait par trop l'accabler que de pleurer sur son &#171; drame subjectif &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Les mat&#233;riaux que l'on trouve dans E. P. Thompson, &lt;i&gt;The Making of the English Working Class&lt;/i&gt; (Gollancz, 1963 ; &#233;dition revue Penguin, 1968 [Trad. Fr., 1988 ; &lt;i&gt;La formation de la classe ouvri&#232;re anglaise&lt;/i&gt;, Seuil]) illustrent abondamment ce point.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;II n'en est que plus frappant de noter que, malgr&#233; ce pr&#233;c&#233;dent, et la reconnaissance par Marx de l'importance fondamentale de la forme de la Commune, la r&#233;action premi&#232;re de L&#233;nine &#224; l'apparition spontan&#233;e des Soviets au cours de la R&#233;volution de 1905 fut n&#233;gative et hostile. Le peuple agissait diff&#233;remment de ce que lui, L&#233;nine, avait d&#233;cid&#233; &#8212; sur la base de sa &#171; th&#233;orie &#187; &#8212; que le peuple devait faire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Reconstruction hypoth&#233;tique d'un sens initial non directement attest&#233;. En latin, &lt;i&gt;spons&lt;/i&gt; n'est pas usit&#233; au nominatif ; dans les autres cas, il est habituellement traduit par &#171; volont&#233; &#187;. Mais le grec &lt;i&gt;spendo&lt;/i&gt; (d'o&#249; spond&#233;) signifie verser un liquide, faire une libation (comme le hittite &lt;i&gt;sipant&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;ispant&lt;/i&gt;) ; son sens originaire peut difficilement &#234;tre diff&#233;renci&#233; de &lt;i&gt;leib&#244;&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;khe&#244;&lt;/i&gt;. Cf. E. Benveniste, Vocabulaire..., vol. 2, p. 209 et &lt;i&gt;sq.&lt;/i&gt;, 224.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Quoique l'on puisse, bien s&#251;r, &#171; expliquer &#187; pourquoi ce type de r&#233;volution n'a pas eu lieu en 1956 en Egypte, en Iran, ou &#224; Java.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Chacun, dans la soci&#233;t&#233; actuelle, a eu la possibilit&#233;, &#224; une &#233;chelle r&#233;duite, d'observer cette spirale de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence bureaucratique et de l'apathie dans la vie des organisations politiques et syndicales.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;II est vrai qu'en Hongrie, il y a eu des demandes d'&#233;lections libres afin de d&#233;signer un nouveau Parlement &#8212; et que ces demandes, semble-t-il, avaient eu le soutien des Conseils. C'&#233;tait l&#224;, tr&#232;s &#233;videmment, une r&#233;action compr&#233;hensible &#224; l'&#233;tat de choses ant&#233;rieur, celui de la dictature bureaucratique. La question des r&#244;les et des pouvoirs respectifs de ce Parlement et des Conseils, la R&#233;volution e&#251;t-elle eu la possibilit&#233; de se d&#233;velopper, reste naturellement ouverte. A mon avis, le d&#233;veloppement du pouvoir et des activit&#233;s des Conseils aurait abouti, soit &#224; l'atrophie graduelle du Parlement, soit &#224; un affrontement entre ce dernier et les Conseils.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. mon article &#171; Socialisme ou barbarie &#187;, in &lt;i&gt;Socialisme ou Barbarie&lt;/i&gt;, n&#176; 1, mars 1949, repris maintenant dans &lt;i&gt;La Soci&#233;t&#233; bureaucratique&lt;/i&gt;, vol. 1, loc. cit, en particulier p. 164-173 [R&#233;ed. 1990, p. 111-143]. Egalement, &#171; Le r&#244;le de l'id&#233;ologie bolchevique dans la naissance de la bureaucratie &#187;, in &lt;i&gt;S. ou B.&lt;/i&gt;, n&#176; 35, janvier 1964, repris maintenant dans &lt;i&gt;L'Exp&#233;rience du mouvement ouvrier&lt;/i&gt;, vol. 2, loc. cit, p. 384-416. Aussi incroyable que cela puisse para&#238;tre, L&#233;nine et Trotsky voyaient dans l'organisation du travail, la gestion de la production, etc., des questions purement techniques, qui n'avaient rien &#224; voir, selon eux, avec la &#171; nature du pouvoir politique &#187;, qui restait &#171; prol&#233;tarien &#187; puisqu'il &#233;tait exerc&#233; par le &#171; parti du prol&#233;tariat &#187;. Ce &#224; quoi fait &#233;cho leur enthousiasme pour la &#171; rationalisation &#187; capitaliste de la production, le taylorisme, le travail aux pi&#232;ces, etc. Que cette attitude corresponde en fait &#224; la pens&#233;e de Marx lui-m&#234;me dans ses couches les plus profondes, c'est ce que j'ai cherch&#233; &#224; montrer dans le deuxi&#232;me des articles mentionn&#233;s ci-dessus et dans de nombreux autres textes.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ce que les marxistes d'aujourd'hui sont incapables de voir, qui s'obstinent &#224; parler de &#171; production de marchandises &#187; &#224; l'Ouest et de &#171; socialisme &#187;, quelque &#171; d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; et &#171; d&#233;form&#233; &#187; qu'il soit, &#224; l'Est.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;L'id&#233;e d'une technique &#171; neutre &#187;, comme celle que la &#171; rationalisation &#187; capitaliste est une rationalisation sans guillemets, est centrale, bien que plus ou moins cach&#233;e, dans la pens&#233;e de Marx. Cf. les textes cit&#233;s dans les notes 13 et 14 [Sans doute plut&#244;t les notes 12 et 15 ci-dessous et] ci-dessus.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb23-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh23-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 23-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;J'ai discut&#233; certains de ces probl&#232;mes &#8212; les plus &#171; imm&#233;diats &#187;, &#224; mon avis &#8212; in &#171; Sur le contenu du socialisme, II &#187;, &lt;i&gt;S. ou B.&lt;/i&gt;, juillet 1957. [V. Le contenu du socialisme, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 103-222]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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